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SIXIÈME PARTIE

Les élections accomplies dans ces circonstances manifestèrent que le pays n'avait aucun désir de changer la forme de Gouvernement. Elles témoignaient d'un réel progrès fait dans l'esprit public, devenu plus éclairé sur la question politique proprement dite, et plus affîrmatif sur un mode de constitution qui serait conforme aux résolutions de l'Assemblée nationale. Les anciennes classes dirigeantes avaient perdu toute autorité dans l'ordre politique; elles ne tenaient plus un rang prépondérant dans l'ordre social; une classe nouvelle les avait remplacées : celle de la grande industrie et du haut commerce. C'était là que le mouvement social se manifestait le plus fortement. Là aussi se formait la puissance capitaliste, qui tendait à devenir prépondérante et à remplacer, dans Tordre social, la puissance territoriale. C'étaient les principes issus de la première Révolution de 89 qui prévalaient dans le monde du haut commerce et de la grande industrie, mais, dans ces milieux, on entendait les concilier avec les idées d'ordre social, nécessaires pour la prospérité publique et pour la sécurité des intérêts matériels. Ce qui prévalut dans la société française d'alors, c'était un grand besoin de paix,

de repos, de sécurité, et en même temps une passion sincère de liberté publique et d'harmonie sociale. Ce fut Tàge d'or du Régime issu de la Révolution de 1870. Mais cet âge d'or ne dura guère.

Depuis que les Français ont proclamé le Régime de l'égalité sociale, tous ne cherchent qu'à le rompre, et chacun d'eux à son profit. On invoque, de toutes parts, dans cette intention, le bon motif; lequel est naturellement le bien public.

Le maréchal de Mac-Mahon, très correct en cela, comme il l'a toujours été, avait formé un Gouvernement, c'est-à-dire formé un ministère en se conformant aux volontés du pays, affirmées par les majorités élues au Sénat et à la Chambre des députés.

Qu'il eût foi dans la République, cela peut être contesté, bien qu'en étant le chef. En parfait galant homme qu'il était, il dut la gouverner en conscience. Il ne connaissait pas du tout le monde politique nouveau issu des événements successifs : il ne voyait que le monde de son entourage, monde léger, superficiel, plein de préventions et très ignorant du mouvement d'idées qui s'était produit depuis la chute de l'Empire; ignorant aussi des personnes. Ce fut un milieu fâcheux, arrogant, sans bonne grâce, en cela peu français, et infatué, ce qui est moins français encore. L'attitude et la conduite de cette partie de la nation, qui se prévalait d'être une classe et une classe supérieure, sans en avoir les qualités et la distinction vraie, furent, à cette époque et en résumé, pitoyables; en ce fcsens qu'elles n'aboutirent à rien, qu'elles ne

pouvaient aboutir à rien, et qu'ayant tout empêché elles ont livré la France aux sectaires.

La France dans ce temps-là, secouée par tant de révolutions, échappée aux calamités de la guerre, aux horreurs de la Commune, a eu foi alors en la République : elle ne s'est peut-être d'ailleurs trompée que de date. Elle n'avait pas prévu, — elle ne croit jamais au mal, — elle n'avait pas prévu l'inconséquente légèreté et la présomption un peu niaise de la bourgeoisie parvenue aux premiers rangs; elle n'avait pas encore connu les desseins et les ravages déjà faits souterrainement des sectes ennemies de la catholicité; elle vivait dans la sécurité d'opinions légèrement fondées sur une philosophie superficielle et sur une foi naïve dans la supériorité de la raison, de sa raison. Ce fut le règne de l'infatuation. Mais tandis que ces profonds politiques menaient cette sarabande dans les coulisses des Assemblées politiques et de l'Elysée, les jacobins, qui jusqu'alors s'étaient tenus discrètement derrière les républicains modérés, qu'on appelait alors le Centre-Gauche, prenaient peu à peu le pas, envahissaient le parlement et haussaient le ton. Le maréchal de Mac-Mahon dut se retirer, il le fit avec honneur, comme il lui convenait. Le Centre- Gauche fut expulsé de son rôle de gouvernement libéral; et ce qu'on appelait la vraie République triompha avec M. Jules Grévy, élu Président à la place du Maréchal.

M. Grévy était en effet un républicain pur sang, mais bourgeois, très pondéré, d'un esprit très avisé et très averti. Il avait au fond les opinions qui avaient dominé sous le Régime de Juillet 1830. Il avait au sujet du gouvernement républicain des

idées qu'il mit en pratique et qui consistaient à ne pas avoir d'opinion, — j'entends que le chef d'Etat devait s'interdire toute intervention personnelle dans le gouvernement. Il avait eu l'occasion, en 1848, d'exposer son système, quand, lors de la discussion de la loi constitutionnelle, il émit la doctrine qu'il ne devait pas y avoir de Président de la République. Lorsqu'il fut en exercice en cette qualité à la suite de l'élection du mois de janvier 1879, il s'attacha à appliquer sa doctrine, en n'intervenant jamais dans la direction de son propre Gouvernement. Cette inactivité s'accordait d'ailleurs avec ses penchants naturels pour la paresse, qu'il érigeait en doctrine de gouvernement.

Le Régime Thiers et Mac-Mahon reproduit, avec certains traits différents, la période écoulée de 1815 à 1840, ou, si l'on veut encore, de 1815 à 1870. La période écoulée depuis 1 880 jusqu'à ce jour est proprement un retour à l'ère révolutionnaire, moins les massacres et les horreurs de la Terreur, mais plus près du Directoire. Pendant la première partie de cette existence de la République, de 1870 à 1880 environ, on repassa par des phases assez comparables à celles de 1815 à 1848.

La présidence de J. Grévy a marqué une date fatale dans l'histoire de la troisième République. Ce fut sous ce Régime que fut intronisée la politique d'abord a-religieuse et, aussitôt après, franchement irreligieuse et surtout anti-catholique du Gouvernement. J. Grévy n'était pas un sectaire. Il eût continué volontiers la tradition simplement indifférente des Gouvernements antérieurs, mais il n'attachait pas assez de prix aux affaires de cet

ordre pour s'opposer nettement aux entreprises de J. Ferry. Celu i d'ailleurs y mit, au début, quelque méthode et autant d'habileté que de résolution. En vue du succès de ses entreprises, Jules Ferry s'était, depuis plusieurs années, affilié à la Maçonnerie. Il y fut reçu avec une solennité toute spéciale, qui ne fut pas alors remarquée comme elle aurait bien mérité de l'être! Ce fut vraiment une prise de possession. Toutefois, la France, inattentive et, comme toujours, légère, ne parut donner à l'événement qu'une attention amusée et de simple curiosité. Quelques journaux, confidents de cette entrée en scène du pouvoir occulte, qui, jusqu'alors, était resté secrètement renfermé dans les Loges, annoncèrent, cette fois avec quelque fracas, que MM. Littré et Jules Ferry avaient été reçus dans la Franc-Maçonnerie avec un éclat inaccoutumé : c'était une sorte d'avènement de la Franc-Maçonnerie dans la politique et déjà presque dans le Gouvernement. Littré jouissait dans le monde littéraire d'un grand renom, et il était généralement honoré. Jules Ferry avait été mis en évidence dès le temps de l'Empire par des articles du journal le Temps, intitulés « les Comptes fantastiques d'Haussmann ». Il avait fait partie du Gouvernement provisoire à la suite de la guerre de 1870. Il avait pris rang à l'Assemblée nationale; et M. Thiers, qui cherchait à employer les talents reconnus au service de son gouvernement et à les rattacher à son régime de République conservatrice, l'avait nommé représentant de la France en Grèce. Mais une autre fortune l'attendait. La puissance occulte qui allait 'emparer de la France avait jeté ses yeux sur lui. Et déjà elle allait satis-

faire ses ambitions secrètes en donnant un éclat inaccoutumé à son initiation à la contre-Église. J. Ferry allait recevoir le sacrement qui le vouait à la plus triste des infortunes, à l'œuvre meurtrière de sa patrie. Ce fut une grande fête dans les Loges. Les personnages les plus marquants de la politique, qui étaient déjà associés à la contre-Église, avaient été convoqués, et assistèrent à l'admission triomphale dans les Loges maçonniques de Littré et de Jules Ferry.

La Maçonnerie française avait trouvé là l'occasion de faire une manifestation éclatante; et en réalité c'était une prise de possession anticipée de la République. Mais, avec l'étourderie coutumière du public, et avec la légèreté d'esprit qui nous caractérise, presque personne ne fit attention à l'événement. On ne devait pas tarder beaucoup à en connaître l'importance.

J. Ferry, par son discours d'introduction dans la Franc-Maçonnerie en 1875, avait fait connaître son programme en politique — sans Dieu ni maître. — Quand il fut en position de mettre son programme en pratique, il l'a fait; non pas ouvertement et en galant homme, mais avec l'astuce et avec l'hypocrisie d'un mauvais avocat de province, transformé en homme d'État par le choix éclairé des Loges maçonniques.

En 1879, le malheureux Jules Ferry (on ne peut s'empêcher de le plaindre quand on songe qu'il était plus ou moins inconscient), le malheureux Jules Ferry se mit à la tâche. Et cette tâche ne visait à rien moins qu'à la destruction de l'Église catholique, en arrachant à la France insouciante et légère une sorte d'assentiment tacite à ce sacrilège.

LA RÉPUBLIQUE t)Ë 1875 2?9

Il commença cette œuvre détestable en laïcisant autant qu'il le put l'enseignement public, principalement celui de l'enfance, et en expulsant le clergé de toutes les institutions publiques dans lesquelles le passé lui avait fait sa place. Ce fut le début des coups portés à l'Église catholique. Grévy désapprouvait, mais il ne résistait à rien, selon la méthode renouvelée des rois fainéants. Son scepticisme en matière de religion se prêtait d'ailleurs à son système d'abstention, dans la politique courante.

11 y avait encore à cette date assez de vitalité dans l'opinion pour qu'elle se manifestât. Par des motifs divers, et en des mondes divers aussi, la politique négative du Président avait causé de vifs mécontentements, et les partis, soit monarchistes soit républicains à nuances différentes, s'agitaient en vue d'une action encore imprécise, mais tendant toutes à un changement de politique. A point nommé, un homme se présenta sur qui se portèrent ces espoirs contradictoires et divers, mais tous dirigés vers une modification profonde de la politique gouvernementale. Ce fut un général, M. Boulanger, qui se trouva tout à coup auréolé d'une popularité immense. Il le devait à quoi? A sa qualité de général, à son cheval noir qu'il faisait caracoler, à sa vanité, à rien! Mais les partis divers et aussi les Juifs s'emparaient de cette popularité multiforme pour en faire un brandon de guerre civile. Sa popularité fut immense; elle ne correspondait à rien, si ce n'est à un état d'esprit public mécontent, enfiévré et avide de changements. Cette agitation vaine aboutit à un procès de haute trahison qui n'eut pas d'autre conséquence. Ce procès

mit en œuvre pour la première fois la juridiction de la Haute Cour, représentée par le Sénat.

Cet épisode étrange du général Boulanger, qu'on ne peut séparer de son cheval noir, est la caractéristique d'une période de notre histoire. La France avait, après la guerre, aspiré à vivre noblement sous le régime propre aux démocraties, qui est la République. Après dix années de bon vouloir, d'efforts vers une organisation formée sous ce drapeau qui a sa noblesse, elle se voyait sans direction, sans vues certaines, exposée à tous les coups de vent, si aisément tournés en tempêtes dans un État démocratique. Un homme lui apparaissait comme le chef attendu. Mais, constante clans la diversité de ses aspirations politiques, elle voyait en lui, ou un président auréolé de gloire et de popularité, ou un héros capable des plus nobles desseins, ou un instrument propre à servir une politique perverse; de telle sorte que monarchistes, républicains, jacobins et sectaires se firent ses séides, chacun poursuivant son but ou sa chimère, et le peuple se jetant à corps perdu dans cette nouvelle carrière ouverte à tous ses espoirs. La nation presque en totalité courait à une aventure, chaque parti poursuivant sa chimère.

Ce bizarre soulèvement de la nation était presque oublié, lorsque l'agitateur déconfit se suicida, sur la terre étrangère.

Au dehors, la politique du Gouvernement se trouva aux prises avec des difficultés, que Grévy put résoudre, grâce à son tempérament pacifique, à sa prudence, à son bon renom à l'étranger et grâce aussi aux bons services de l'empereur de Russie. Et toutefois la France perdit alors le rang

et le rôle qu'elle tenait en Egypte, pendant le ministère de M. de Freycinet. Grévy avait le sentiment, le respect des traditions françaises, quoiqu'il fût très endoctriné par la philosophie du dix-huitième siècle. Détaché de toute croyance religieuse, il conservait pour l'Église nationale le respect qu'exige à ce sujet le sentiment public. Il avait avec Rome des rapports d'une urbanité particulière. Il savait garder le rang et le rôle du chef d'État catholique qu'avait alors la France. Il avait su maintenir la France à son rang dans le monde. Il avait honoré la grande fonction de chef d'État. A l'expiration de son mandat, ce mandat lui fut continué pour une nouvelle période de sept ans. Son malheur fut qu'il avait un gendre, M. Wilson, lequel fît sombrer cette très honorable destinée dans une pitoyable aventure. Il se vit contraint de donner sa démission, et il fut remplacé par M. Garnot.

M. Carnot était un parfait galant homme. La lunette à travers laquelle il voyait la France était un peu trop courte, — affaire d'atavisme. Plein de sentiments élevés, d'intentions droites et d'un vif patriotisme, il n'avait cependant pas la force de conception qui aurait pu lui faire apercevoir le danger que faisait courir à la France la République dans la voie où elle était engagée. Avec des vues étroites il était l'honneur même. Il était le plus inoffensif des hommes, et il fut assassiné!

M. Carnot était un personnage représentatif. Il tenait par son origine à la tradition jacobine. Par son éducation et par son alliance, il appartenait à la bourgeoisie éclairée de son temps. Il avait des

manières distinguées, et il tenait très bien son rang, secondé admirablement par sa femme, née Dupont-White, qui avait des attaches avec la société de l'Institut, lequel constitue presque une classe à part dans le monde parisien. Il faut, quand on considère ce monde de l'Institut, mettre à part les hommes qui le dépassent comme ils dépassent toutes les catégories sociales : les inventeurs, les grands savants, les hommes de génie enfin, comme chaque génération en produit, dans l'une quelconque des branches de la science ou simplement de l'art. Ceux-ci décorent Tordre tout entier, et ils le mettent à un rang suprême dans lequel s'étagent les illustres moins éclatants qui composent ce qu'on appelle d'un mot générique l'Institut. Cette foule des illustres a autant de prétentions que de titres. Comme ils ont de l'esprit, ils s'attachent à ne pas laisser paraître leurs prétentions, mais, tout de même, ils ne peuvent se soustraire à cette vérité qu'ils sont illustres, et ils sont convaincus qu'ils ont des droits réels à ce titre. Pour le commun des mortels ils sont bienveillants avec condescendance, mais, quelle que soit leur bonne volonté, ils ne peuvent pourtant pas méconnaître qu'ils appartiennent à une caste intellectuelle supérieure, et cela leur impose des devoirs. Ils ont de l'esprit, — il faut bien qu'ils en conviennent, — mais c'est un devoir de bienséance de ne pas trop le montrer et ils s'y efforcent. Ceux d'entre eux qui ont vraiment de l'esprit savent qu'eux-mêmes et leurs pareils n'ont sous ce rapport aucun privilège particulier.

La mort tragique de Carnot produisit dans le

pays tout entier une impression vive de compatissance, mais aucune émotion d'ordre politique. Ce fut une occasion où Ton put voir combien ce qui se passe dans les régions supérieures ou simplement gouvernementales laisse en réalité le pays indifférent. Et cela explique comment ce qu'on appelle les révolutions ne touche jamais et ne remue pas véritablement la nation dans ses profondeurs. L'effondrement d'un Empire, la chute d'un trône, l'expulsion d'une race royale, qu'est-ce que cela? — pour des groupes d'intéressés, c'est une calamité; pour la masse du pays, un incident; et, tout au fond, le malaise, qui peut mal tourner, d'un malade.

Mais il faut vivre, et un pays vit d'échange, de commerce, d'industrie, de production et de consommation, de travail enfin, et non de lamentations au sujet d'événements auxquels le plus grand nombre des citoyens ne peut rien.

La multiplicité et la facilité des moyens de transports, la transformation des modes de circulation, la multiplicité et la variété des instruments de crédit, l'accroissement incessant des maisons de banque et des moyens d'échange, transformaient vite et complètement les relations des hommes entre eux, soit dans le commerce, soit dans l'industrie, soit même dans la vie domestique. En même temps, les progrès et le perfectionnement de l'outillage industrie], les voies de communication surtout, les inventions et les découvertes scientifiques, appliquées aux besoins de la vie ou à ses agréments, occasionnaient des modifications profondes dans le mode de vivre des Français. Les mœurs domestiques se transformaient à mesure

que les communications dans l'intérieur du pays et avec l'étranger devenaient plus faciles et plus fréquentes. Les habitudes de la vie privée d'autrefois paraîtraient bien grossières aux générations nouvelles; et, pour qui a vécu aux deux extrémités de cette ère du dix-neuvième siècle, il semble qu'un abîme les sépare, comme entre un temps de barbarie et une époque de civilisation quelque peu byzantine.

M. Gasimir-Perier ne fit guère quepasser à l'Elysée, où il avait été envoyé comme Président de la République, dans l'espoir que sa fermeté de caractère et ses opinions politiques, que l'on supposait teintées de libéralisme conservateur, remettraient les affaires de la République sur un meilleur pied. Il semble qu'on se trompait et sur ses opinions et sur la fermeté de son caractère. On a dit d'ailleurs qu'il était atteint d'une neurasthénie aiguë. Il donna sa démission et fut remplacé par M. Félix Faure, dont la fin prématurée ne permit pas de faire profiter la République des projets de réforme constitutionnelle que vraisemblablement il méditait.

Cette mort fut le point de rupture entre la République que nous avions voulu fonder et celle qui fut intronisée alors, quoique déjà la politique antireligieuse instituée et suivie par Jules Ferry eût jeté des racines profondes dans le sol français.

Ces prémisses de la politique révolutionnaire avaient d'ailleurs suscité des idées de résistance, sérieuses parmi les hommes qui s'occupent de politique, tandis que la masse de la nation reste indifférente à ces mouvements d'opinion auxquels elle est étrangère.

Un homme ardent et patriote au premier chef,

très populaire, généreux, orateur éloquent, brave et capable d'un effort suivi, prépara un mouvement populaire en vue d'un changement, sinon de Régime politique, au moins d'un changement de système de Gouvernement. D'autres mouvements d'un genre différent, suscités, croyait-on, par des royalistes, avaient été suspectés et donnaient lieu à des recherches de police. Un certain nombre de personnes, soupçonnées d'avoir pris part, à titre divers, à une conjuration dirigée contre le Gouvernement ou contre le Régime politique lui-même, furent arrêtées en même temps que Déroulède. On les poursuivit, du chef de complot contre la République, devant la Haute Cour réunie sous la présidence de M. Armand Fallières, alors président du Sénat. Il y avait un peu de vérité, commune à tous les inculpés, dans cette accusation. Tous étaient animés de sentiments très hostiles au Gouvernement ou mieux encore au personnel Gouvernemental; mais il n'y avait pas de complot collectif combiné entre ces inculpés, qui ne se connaissaient même pas tous entre eux et qui avaient, au sujet du Régime politique, des vues très différentes les unes des autres. Les royalistes visaient le Régime lui-même; M. Déroulède et ses amis ne visaient que les gouvernants, et n'avaient nul dessein de renverser la République. Lui cependant et ses amis qui l'entouraient sur le banc des criminels furent, comme les royalistes, frappés par la Haute Cour.

C'est que Déroulède et ses amis s'attaquaient surtout au personnel en possession du Gouvernement, et que ce personnel défendait sa prébende! On put revoir en action la fable de La Fontaine, du chien

défendant sa curée. Le meilleur des citoyens et, , pour comble, le plus fidèle des républicains, Déroulède, expia dans son exil son fier dévouement à la République, République sans les républicains devenus des loups dévorants.

Un autre fait, tel qu'il ne pouvait se produire qu'en France, porta vers cette époque les passions qui l'agitaient à un degré de paroxysme qui, de même, ne se serait manifesté nulle part ailleurs. On peut désigner cette crise sous le nom de Dreyfusisme. Les apparences de ce phénomène social se rattachent aux faits du jour : querelle militaire, crime de trahison, justice des conseils de guerre, ce sont là les caractères extérieurs du mouvement social qui s'est produit dans ce tempslà, et qui révélait un état social très caractéristique d'une époque. Le fait apparent se limitait à un acte individuel, la trahison d'un officier qui, profitant de sa situation dans les bureaux du ministère de la guerre, avait livré à une puissance étrangère, à l'Allemagne, des documents concernant l'armée de France.

Mais cet officier était juif. Le caractère particulier du crime fut dès le premier moment écarté. Il n'y eut plus en présence que des juifs et des protestants d'une part, et de l'autre des catholiques, c'est-à-dire de purs Français, contre des hommes nés en France, à ce titre devenus Français, mais plus ou moins contaminés par des accointances étrangères et furieusement déchaînés contre le catholicisme, lequel est essentiellement français, même encore au moment où j'écris ces lignes et où la guerre soulevée contre lui dure toujours. Or l'on vit bien que ce procès Dreyfus produisait tout

à coup la rencontre furieuse des deux sentimentalités ou mieux des deux âmes, l'âme française et l'autre, plus ou moins contaminée de contacts étrangers. Ce qui n'eût été qu'une lutte de prétoire, dans un cas ordinaire, devint en réalité la lutte furieuse des âmes, dans le vaste champ de l'idéalité et dans le domaine sacré des croyances religieuses. Dans ce duel cruel, acharné, furieux, ce fut, grâce à Dieu, l'âme française qui finalement l'emporta.

Mais le pitoyable Gouvernement qui symbolisait alors la France était de l'autre côté de la barricade, et il y est resté avec le personnage représentatif du parti anti-français.

La France se sentait comme animalisée sous la direction de chefs de Gouvernement sans élévation d'esprit ni de cœur, sans vues supérieures, sans le génie national; comme un troupeau mené à la pâture, tristement, et piteusement aussi. L'affaire Dreyfus la fit se redresser à sa taille. On assista alors à un mouvement admirable suscité dans les milieux intellectuels, artistiques, savants, dont les représentants s'étaient tenus à l'écart, oubliés de la nation et semblant s'oublier euxmêmes, dans une sorte de dédain silencieux à l'égard des chefs du Gouvernement et des puissances du jour. Dans le monde supérieur où s'était réfugiée l'âme française, mais où elle semblait inactive ou endormie, il se fit un réveil de patriotisme; et l'on vit un jour toutes les puissances intellectuelles, prises d'un soubresaut du devoir, entrer fièrement en lutte contre les barbares, c'està-dire contre les hommes qui, produit naturel de la démagogie, étaient devenus les chefs et les

maîtres de ce noble pays de France. Ce fut un très beau mouvement national, qui se caractérisa par la formation de plusieurs ligues constituées sous des appellations diverses, qui toutes rappelaient les couleurs de la patrie française.

Ce mouvement national est resté vain, parce qu'il ne put et ne pouvait, dans les circonstances d'alors, se manifester en une personnalité vivante capable de représenter la nation et de la gouverner.

La France, dans sa partie haute, ressentait vivement son mal : un état démocratique et une société très civilisée qui espèrent vivre sous l'empire de sentiments très nobles; concilier la liberté, conçue comme la plus noble façon de vivre, avec les conditions vitales de la société française devenue une démocratie! Tel était le problème; mais les détenteurs de la puissance publique, incapables d'en connaître et plus encore d'en réaliser les termes, dénoncèrent ce noble effort comme un attentat dirigé contre la République.

Ils n'eurent pas de peine à triompher de l'impuissance de ces conjurés sans l'être, car les intentions de ces ligueurs étaient pures, mais leurs efforts divisés étaient sans effet et leurs moyens d'action nuls.

On put voir alors que rien ne prévaut en dehors du Pouvoir organisé, c'est-à-dire nanti de la Force executive : les lois, l'armée, la police et l'argent. La tyrannie ainsi légalisée est intangible. Et elle peut s'établir légalement à la faveur des institutions qui donnent le pouvoir politique au suffrage universel. Car le suffrage universel ne sait et il ne peut savoir ce qu'il veut ni ce qu'il fait. Le despotisme alors peut être terrible, car il s'exerce à la

manière de la toute-puissance aveugle. La France en est là : sa fortune, ses destinées, sa vie sont à la discrétion de l'animalité. Et tel est le sort des nations qui se soustraient à la loi de Dieu. Parmi les hommes que la multitude aveugle portait au pouvoir, il s'en est trouvé qui furent capables de traîner la France dans cette fange : le trio Waldeck- Rousseau, Combes et le général André furent de ceux-là. Une série de politiciens sans grandes vues avait gouverné la France pendant ce long intervalle. Tout leur effort tendait d'une part à décapiter la France, en livrant le Gouvernement à la tourbe des affamés, et à soustraire la nation à la loi divine, en la dépouillant de son office et de son titre de fille aînée de l'Église.

Il est vrai dédire que l'ère politique désignée par l'accession au pouvoir de Jules Ferry peut être considérée comme la période finale de l'époque révolutionnaire. Cette époque, avec des intermèdes de tentatives réactionnaires, était ouverte depuis 1789; elle s'achève — il faut l'espérer, du moins — au milieu d'un désarroi extraordinaire des institutions qui ont régi la France depuis plus d'un siècle. Et, ce qui est un signe de vitalité de cette race, elle demeure, et il semble qu'elle est à la veille de reprendre figure de nationalité vigoureuse et organisée. — Il semble qu'on assiste à l'agonie d'un de ces êtres qui se dégagent d'une enveloppe dépérie et qui reprennent vie sous une forme renouvelée.

Pendant cette période d'agonie, la France a vécu comme en partie double : Tune était le Gouvernement et tout ce qui en vit; l'autre, la masse de la nation elle-même, qui naît, vit et meurt comme

elle peut, en subventionnant et en entretenant le personnel gouvernemental, heureuse quand, entre ce personnel et la nation, il n'y a pas une absolue antinomie! Or, pendant longtemps après que Jules Ferry eût intronisé l'ère finale, cette antinomie a existé. Ce fut l'époque de l'entreprise antireligieuse et spécialement anticatholique. Tel était le but fixé depuis longtemps sur la terre de France par les sectes ennemies du catholicisme et de Dieu. L'œuvre de destruction, déjà inaugurée au dix-huitième siècle par la Franc-Maçonnerie, sous tous les masques, y compris celui du philosophisme voltairien, s'était continuée à travers le siècle écoulé, avec des alternatives de répit et de reprises. Elle s'était sans cesse insinuée dans les affaires de l'État, sous couleur d'opinions politiques; et, en dernier lieu, à la suite de la guerre de 1870, elle était rentrée en scène sous le couvert de la République, manteau d'arlequin, qui avait déguisé les ennemis de l'Église et de la vraie liberté en même temps qu'il couvrait des Français uniquement dévoués à la liberté et à la France. Et, aussi bien, ces bons Français n'eurent alors sous la main aucun autre vêtement pour abriter la France.

A partir du jour où Gambetta, Jules Ferry et leurs amis eurent mis la main sur le gouvernement de la France, la caractéristique du Régime fut la guerre au catholicisme. La lutte prit toutes les formes, jusqu'à celle de la persécution violente, et elle se manifesta par des entreprises audacieuses contre tout ce qui avait un caractère religieux. Le Saint-Siège, sous le règne de Pie IX et

dç Léon XI II, ne nourrissait aucun sentiment hostile contre la République. Le pape Léon XIII professait, au sujet des Régimes politiques, les opinions les plus libérales. La République n'eût trouvé à Rome que des appuis solides, si elle ne s'était pas révélée comme l'ennemie même du catholicisme. Anomalie singulière! contraste choquant, et contre-sens inconcevable de voir une nation catholique de traditions, de cœur et d'aspirations véritables, devenue l'ennemie batailleuse de l'Église I Rien ne révèle mieux ce qu'il peut y avoir de contradictoire entre une nation et son Gouvernement, du moins, quand une nation subit de force ou de gré la domination d'un maître, que ce maître, d'ailleurs, soit la multitude ou Attila... Pendant de longues années, les chefs du Gouvernement français avaient accumulé les attaques sous toutes les formes dirigées contre l'Église; en s'attaquant notamment aux communautés religieuses.

La République de 1875, au jour où j'écris ces dernières lignes, offre une singularité d'ordre historique, qui est tout à fait particulière à la race française telle que les siècles l'ont formée et affinée. Cette race a un tempérament de révolte et en même temps un goût dominant de régularité dans sa vie intérieure. Elle a surtout été formée à la discipline de l'Église catholique, qui assouplit à une règle absolue les instincts de l'homme et la part divine de son âme. Mais elle écoute avec complaisance les conseils de l'orgueil intellectuel, lorsque son bon sens naturel, qui est grand, est altéré par l'infatuation d'une philosophie insidieuse. Elle est légère, en ce sens qu'elle n'aime

pas à s'appesantir sur des données d'ordre intellectuel prétendument supérieur. Ces défauts l'avaient prédestinée à se laisser prendre aux amorces séduisantes de la philosophie du dix-huitième siècle. Après avoir secoué le joug de l'Église, les Français d'alors répudièrent toute règle sociale et se jetèrent à corps perdu dans la barbarie. L'Empire avait régularisé cette fougue, en la détournant vers d'autres voies, où les entraînaient le goût de la gloire et la vanité nationale.

Après les secousses terribles, violentes et glorieuses, de la Révolution et de l'Empire, il sembla que la France retrouvait le foyer paternel. Elle avait eu, pour un temps qui fut court, l'illusion de reprendre le cours tranquille de ses destinées, modifiées, quant à la forme, mais restées les mêmes au fond, sous la main habile et vraiment nationale des Capétiens. De 1815 à 1870, la guerre religieuse inaugurée en 1789, exercée avec une violence brutale et sanguinaire pendant la Révolution, atténuée par la prédominance des forces conservatrices remises en honneur et en vigueur par la Monarchie de 1815, et maintenues avec quelque peine sous le Régime politique de Juillet, et relevées cahin-caha sous le second Empire; restaurées enfin sous l'inspiration du patriotisme en 1871, avec la République libérale et conservatrice de cette époque jusqu'en 1880, — cette guerre continue...

De 1870 à 1880, la République, sous la présidence de Thiers, de Mac-Mahon, de J. Grévy, avait, dans les premiers temps, gardé les allures des Régimes politiques antérieurs; et l'Église catholique y avait sa place, qui était la première, avec son titre de fille aînée de l'Église.

Mais, à partir du jour où J. Ferry devint chef du Gouvernement en sa qualité de président du Conseil des ministres, un changement complet d'inspiration et de direction fut opéré dans la politique de la République. La République, c'est-àdire alors la France, fut placée sous la domination et subit les ordres de la Franc-Maçonnerie. J. Ferry avait annoncé que sa devise serait : Ni Dieu ni maître. C'était un esprit vigoureux avec des œillères, entêté dans sa voie, buté avec cet orgueil d'une nature particulière, qui se mesure avec Dieu et la dépasse. Il avait avec lui une escouade d'universitaires, gens infatués et d'un orgueil qui serait risible s'il n'avait pas été aussi nuisible qu'il était ridicule. C'était sa troupe : il l'installa à la tête de l'Université, c'est-à-dire qu'il lui livra l'âme de la France, dont la jeunesse, presque en totalité, était placée sous la domination de cette institution, devenue un instrument de mort, après avoir été créée, par Napoléon Ier, comme l'éducatrice de la jeunesse française tout entière.

Il procéda à son œuvre de destruction avec méthode, et, pour la faciliter, il prit soin de modifier, presque autant dire de détruire l'œuvre constitutionnelle de 1875. Certes, cette œuvre n'était pas parfaite, et elle avait été édifiée péniblement, à travers les obstacles sans nombre que les partis monarchistes d'alors, impuissants à fonder un gouvernement quelconque, avaient opposés à l'œuvre du parti républicain. Mais encore les hommes expérimentés qui l'avaient conçue et édifiée avaient apporté quelques tempéraments à cette œuvre démocratique. Il est malaisé de combiner l'autorité nécessaire au Gouvernement avec les principes

démocratiques. Ils le savaient, et ils eurent le souci de résoudre le problème. Les profonds politiques qui jugent de haut leur œuvre, oublient volontiers que cette œuvre fut accomplie au travers de mille obstacles opposés aux efforts de ces bons Français par des énergumènes politiques à tête légère et incapables de faire mieux. Les auteurs de la Constitution de 1875 avaient notamment constitué un Sénat, tel qu'il eût pu former cette autorité si nécessaire, d'une part par le mode d'élection des sénateurs, d'autre part, par l'institution de l'inamovibilité attribuée à cette fonction du Sénat. Ainsi constitué, le Sénat devait être et pouvait être une digue contre les périls inhérents aux démocraties. Ce fut aussi cette digue que Jules Ferry se hâta de rompre, sans plus de réflexion que celle d'un enfant qui brise un obstacle sur son chemin. La politique coloniale fut active, fructueuse et pleine de glorieuses péripéties. Il se trouva pendant cette période de l'histoire française des hommes de cœur et de tête, entraînés par un tempérament héroïque, et capables de faire dériver en actes héroïques et fructueux pour la France des épisodes de leur vie plus ou moins aventureuse. Ce fut le temps où la Tunisie fut annexée à la France, où l'Indo-Chine, la Cochinchine et la grande île de Madagascar complétèrent notre empire colonial, tandis que les Mores, les Monteil, les Marchand, les Baratier étaient occupés à fonder l'Empire français dans le continent africain; et tandis que le cardinal Lavigerie, l'évêque Augouard étendaient le domaine de l'Église catholique sur ce nouveau monde. Cette mainmise sur le nouveau monde récemment ouvert à la civilisa-

lion, celte formation d'une France africaine destinée à maintenir notre rang dans l'organisation moderne des terres d'Afrique, ou mieux dans le partage du continent africain entre les vieilles nations d'Europe, ont continué brillamment et fructueusement le rôle de la France dans le monde.

Ce qui caractérise, sous ce Régime politique, et peut-être d'une manière générale, l'extension de la puissance française, c'est qu'elle fut le résultat d'actes personnels accomplis par des héros d'épopée, bien plus que par le fait du Gouvernement lui-même. Et cela rappelle l'extension de la puissance Gauloise et Française, œuvre du génie d'aventure de ces grands héros normands qui s'en allaient, à travers l'Océan et la Méditerranée, et plus tard au Canada, et dans F Amérique du Sud, fondant sur leur chemin des royaumes. L'intervention directe du Gouvernement dans l'occupation de la Tunisie fait exception à cette règle. Ce fut J. Ferry qui l'accomplit : encore cette occupation était-elle depuis longtemps dans les vues arrêtées du Gouvernement français; et le maréchal de Mac- Mahon avait eu, avant Ferry, la pensée d'opérer cette annexion de la Tunisie. Il y a eu d'ailleurs une certaine unité de vues, de la part des Gouvernements français si divers, sur le continent africain, depuis Charles X jusqu'en ces derniers temps. 11 a fallu que la France tombât, quelque jour, entre les mains de forbans de la Bourse, pour qu'elle introduisît elle-même l'Allemagne au partage du centre de l'Afrique.

La France de notre temps vit vraiment en partie double, ou du moins ce mode de vivre y est plus marqué qu'aux époques antérieures. La France

actuelle fait de la politique spéculativement ; car elle est idéaliste, et depuis 1789 elle a occupé son esprit de rêveries politiques; mais au fond, et pratiquement, elle n'a nullement le goût de s'occuper des affaires proprement gouvernementales. Mais à l'heure où J. Ferry devint maître du gouvernement, il sembla, soit incapacité native, soit débilité dans la résistance, que la nation prît le parti de laisser faire, et elle n'usa d'aucun des moyens qu'elle aurait trouvés dans ses institutions politiques pour s'opposer à la direction donnée par J. Ferry aux affaires du pays. Cette direction, à part le développement colonial et africain dû au génie d'aventure et à la vigueur morale des héros civils ou religieux qui étendaient l'empire du monde sous la main et sous les couleurs de France, cette direction avait pris pour devise : Ni Dieu ni maître I Elle émanait directement des loges franc-maçonniques; elle était au dernier chef antifrançaise. C'est elle qui a prévalu depuis près de trente ans dans le gouvernement de la France. Une nation en partie double : l'une qui se flatte de n'obéir qu'à la raison, c'est-à-dire à sa fantaisie, la raison étant essentiellement individuelle et jalouse de sa liberté; l'autre qui continue sa vie traditionnelle, et qui se soumet à la loi de Dieu! Dans un pays soumis à la loi régnante, par goût de la discipline et par tradition, lorsque la loi régnante n'est plus uniforme, la nation est fatalement divisée contre elle-même; et l'anarchie est son état normal, destiné à subir la condamnation prononcée par la formule divine : Toute nation divisée contre elle-même périra.

Ce pronostic funèbre n'a pas arrêté les maîtres

du jour. Songez donc! Ils étaient doués! En eux était la raison suprême. Songez doncl Ils le disaient : donc c'était vrai.

Dans les premiers temps, J. Ferry et ses successeurs immédiats ont ménagé, non la liberté des Français surtout en ce qui concerne l'éducation des enfants de France, mais du moins l'organisation civile de l'Église catholique et les principes généraux consacrés par le concordat de 1801. Mais après avoir, morceau par morceau, mis en pièces ce traité de paix conclu avec Rome, ils prirent le parti de le dénoncer au Saint-Siège, comme on déclare la guerre à un ennemi. En 1905, M. Aristide Briand, au nom du Gouvernement, et le peuple français, par l'organe de ses représentants, abolirent le traité de paix avec le Saint-Siège : la France, du moins officiellement, se mit en état d'hostilité avec l'Église dont elle était la fille aînée. Elle vit depuis, mais elle vit mal, comme une fille éhontée qui a quitté le foyer familial. Et cette séparation qui apparaît comme un fait énorme et comme monstrueux est en réalité une pure fiction, comme un des actes de la comédie qui se joue sur les tréteaux gouvernementaux, tandis que les témoins, la France, regarde avec curiosité, ou avec une sourde colère, en haussant les épaules. Les nouveaux apôtres qui ont l'ambition de se substituer aux anciens ne paraissent pas de taille.

Les présidents de République qui succédèrent à M. le maréchal de Mac-Mahon. MM. Grévy, Carnot, Casimir-Perier et Faure, avaient respecté à peu près les traditions de la France dans ses rapports avec Rome. Leurs successeurs, MM. Loubet, Fallières et jusqu'à ce jour M. Poincaré, se sont con-

formés, avec plus ou moins de convenances, aux règles des nouveaux rapports établis, c'est-à-dire qu'ils ignorent Rome. Ils boudent l'histoire : ce n'est ni génial ni français. M. Loubet a fait mieux. Il a imité Philippe IV, dans l'attitude grossièrement impie que ce dernier crut devoir prendre vis-à-vis du Pape, lorsqu'il avait envoyé à Rome Nogaret pour insulter le Souverain Pontife. Du moins Philippe IV avait envoyé un légiste pour cet office. M. Loubet fit mieux : il y est allé luimême, en rendant visite à Rome au roi d'Italie et en tournant le dos au Vatican. C'est une gloire de figurer dans l'histoire avec cette marque au dos.

L'histoire sera intéressante à faire du triomphe de la Franc-Maçonnerie, marqué par l'entrée au pouvoir de Jules Ferry, et par une série continue d'entreprises contre l'Église, et pour mieux dire contre la France, puisque les deux causes se tiennent étroitement unies. MM. Combes et Waldeck- Rousseau donnèrent les derniers coups de pioche dans l'édifice, ébranlé par tant de secousses depuis plus d'un siècle. Moines et religieuses chassés de France, églises violées par l'administration française, établissements de charité et d'éducation fermés et confisqués, c'est-à-dire volés. 11 n'est pas d'attentats contre les personnes et dé violences contre les propriétés, il n'est pas d'illégalités poussées jusqu'aux attentats prévus et punis par le Code pénal, qui n'aient été commis par la France, responsable des agents qu'elle emploie à son service, responsable des crimes qu'elle autorise et qu'elle laisse commettre. La nation catholique a perdu son titre, sans toutefois l'avoir renié : car les opérateurs de cette rupture ne la représen-

taient pas en réalité. Cela rentre dans les fictions des Régimes politiques et représentatifs.

Ces temps de démolitions et de destructions sans grande tempête, comme le serait un vieil édifice qui s'effrite, pourront servir cependant à un rajeunissement, en fournissant des matériaux pour un nouvel édifice. Ils apportent une démonstration nécessaire, et qui pourrait être le point de départ d'une restauration du pays de France. Il est la démonstration par le fait de l'absurdité du Suffrage universel. Déjà Athènes, et Venise, et Rome qui ne s'en est sauvée que par l'Empire, et quel Empire I en avaient fait l'épreuve. Le suffrage universel direct ne peut être qu'un instrument de ruine pour une nation. La démonstration en peut être faite logiquement : la démonstration par le fait est plus saisissante. Toutes les nations qui en ont essayé en sont mortes.

Politiquement, la France s'effondrerait piteusement dans ce qu'on a appelé les mares stagnantes. Mais, grâce à Dieu, la France véritable n'est ni dans les Comités politiciens, ni dans les Assemblées législatives. Elle est dans le monde du travail, dans les églises, dans les laboratoires des savants, dans les ateliers des artistes, et souvent, ou même toujours, dans les cabinets de ses écrivains, parfois même de la presse quotidienne. Et là, elle est encore, par la grâce de Dieu, la lumière et la reine du monde. Les découvertes de ses savants déconcertent l'imagination. Le téléphone, la télégraphie, la télégraphie sans fil, l'aviation, les merveilles en tout genre accomplies par les émules des Pasteur et des Branly, les maîtres de la terre et de l'air même, maintiennent la France à la

hauteur dominatrice qui lui appartient. Par ses œuvres en tout genre, elle reste à la tête des nations, sauf dans l'art de gouverner, pour lequel elle n'est pas faite. Rem militarem agere et argutè loqui. Voilà son lot; le vieux Caton l'avait dit de la Gaule. Qu'aurait-il dit de la France, qui est capable de tout et, en tout, d'être la première I Mais il faut qu'elle se reprenne et qu'elle se dérobe enfin à la domination des nigauds et des traîtres qui se sont emparés d'elle, et qui la malmènent en se couvrant le visage du masque, mi-partie, de la juiverie et de la franc-maçonnerie. Que la France redevienne la fille aînée de l'Église I Son vrai titre, son honneur et sa puissance souveraine sont là.

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