CINQUIÈME PARTIE
On a beaucoup reproché aux hommes qui constituèrent la République en 1870 de ne pas avoir sur-le-champ consulté la nation. Mais, si on écarte la solution politique qu'ils avaient adoptée, il faut se demander ce qu'eût produit une consultation du pays. Un semblable appel eût réveillé tous les dissentiments qui divisent les Français, depuis qu'ayant rejeté l'Autorité antique, ils sont à la recherche d'une Autorité nouvelle. Ce n'était pas le cas de ranimer l'esprit de division au sein de cette nation prise à la gorge, et qui avait besoin de toutes ses forces pour chasser l'étranger. Les nouveaux gouvernants obéirent à la plus impérieuse nécessité, en reportant à un autre temps la consultation du pays sur le Régime politique qu'il entendait adopter. Hélas ! qu'en sait-il jamais, d'ailleurs?
La France était envahie, l'armée était captive, l'ennemi allait être le maître; et Paris était assiégé.
La trahison de Bazaine a été proclamée par ses pairs, le Conseil de guerre composé de généraux de division et présidé par le duc d'Aumale. Des
documents recueillis depuis apprennent qu'étant encore sous les murs de Metz, à la tête de l'armée de France, il avait engagé des pourparlers avec l'Impératrice, qui, dans cette occasion, montra un cœur plus français que lui. Il est affreux de penser que ce misérable était un Français. Ses pairs implorèrent pour lui une grâce, que le maréchal de Mac-Mahon lui accorda.
Une armée française tout entière rendant les armes et captive I on n'y a pas assez songé I Après Sedan, le général Vinoy ramena à Paris le dernier débris qu'on eût pu sauver. Paris était assiégé. A partir de ce jour, la France entière ne fut qu'un camp, son territoire un vaste champ de bataille. Elle a été vaincue, mais elle ne fut pas vile. Trahie par l'Italie qu'elle avait créée au profit de la dynastie savoisienne, abandonnée par tout le monde, elle a relevé le gant et s'est battue jusqu'à la mort. Il est possible de relever des erreurs, de signaler des fautes : on ne pourrait signaler une lâcheté au milieu de tant d'infortunes 1 L'honneur est sauf!
Comme pour faire ressortir la grandeur de cette calamité, la France resta isolée et sans secours d'aucun côté. Ce fut un abandon général : témoignage de la situation fausse qu'elle occupait en Europe, au milieu des autres nations qui n'avaient accepté qu'à contre-cœur la restauration d'un empire napoléonien. Au fond, la France portait encore la peine des défaites qu'elle avait fait subir aux nations européennes, et il parut bien que les Cours occidentales n'avaient pas oublié leurs anciens abaissements.
Il se trouva un Français pour tenter de les inté-
resser à la querelle. Ce fut M. Thiers, qui, malgré son âge (il avait plus de soixante-dix ans), se fit l'ambassadeur volontaire et sans mandat de la France, et qui se rendit dans toutes les capitales de l'Europe pour les intéresser au sort de la France et leur faire sentir le danger pour elles-mêmes de riiégémonie d'une Allemagne trop puissante. L'Europe se détourna d'une France abaissée. Lorsque, un peu plus tard, les événements se précipitèrent, le gouvernement de la Défense nationale envoya en Italie, à la cour de Florence, un ambassadeur sans titre, mais à qui on attribuait quelque qualité de diplomatie; c'était un avocat de grand talent, mais totalement étranger jusqu'alors au monde diplomatique, et tout à fait inconnu, M. Senard. M. Senard fit vibrer toutes les cordes, sentiments de famille (le prince Napoléon étant le gendre du roi Victor-Emmanuel), souvenirs des services rendus : la constitution d'un royaume d'Italie au profit du roi de Piémont... relations cordiales entre les deux dynasties... paroles perdues! Le roi Victor-Emmanuel avait tout oublié.
L'invasion allemande avait tout emporté, et Paris était assiégé. Le général Trochu avait le commandement militaire, les ministres se partageaient les besognes du Gouvernement, lesquelles se bornaient, alors, à fournir à l'armée tous les moyens de défense que l'on devait d'ailleurs improviser, et aussi le ravitaillement de Paris, en vivres et en munitions de guerre. Le sentiment national réunissait alors tous les cœurs et fit vibrer Famé de Paris. Le siège fut héroïquement soutenu; les soldats, presque tous improvisés, furent héroïques ; la population entière, les femmes surtout, déploya
toutes les vertus du civisme le plus exalté; la disette, une température de glace, toutes les misères qu'engendre une guerre, dans laquelle le présent et l'avenir de la patrie, l'honneur national et celui des citoyens, tout était engagé, tout se réunit pour faire de ce siège un événement extraordinaire, tel que le monde n'en avait peut-être jamais vu.
Qu'allait devenir le reste de la France, demeurée sans communication avec le gouvernement? Ce dernier y avait pourvu en envoyant dès le début quelques-uns de ses membres à Tours, où se constitua un gouvernement sous la présidence de M. Crémieux, qui, naturellement, n'avait eu garde de rester enfermé dans Paris. On avait, au début, agité la question de convoquer les comices électoraux, dans le but de faire élire une Assemblée qui eût constitué un gouvernement plus légitime que celui qui était né d'une émeute dans la journée du 4 septembre; mais l'unique souci de se battre et de repousser l'invasion avait fait passer outre. Le Régime constitutionnel de la France s'était trouvé ainsi organisé en partie double : à Paris, le chef du Gouvernement, le général Trochu, et un conseil des ministres, tous membres du Gouvernement; à Tours, un conseil des ministres délibérant sous la présidence de l'un de ceux qui avaient reçu, de leurs collègues, cette mission avec le mandat de gouverner les provinces. On n'avait pas tardé à s'apercevoir que, pour organiser la défense du pays, il fallait une impulsion gouvernementale que les membres du Gouvernement envoyés à Tours ne pouvaient donner. Gambetta s'offrit à affronter le voyage en ballon, et il le fit en compagnie de Spuller .
A dater de ce jour il y eut deux centres d'activité gouvernementale, laquelle se résumait d'ailleurs dans les moyens de défense du territoire : Tours et Paris. Aucun moyen de communication sérieuse entre la France et sa capitale, et, aussi bien, la vie comme suspendue ou plutôt concentrée dans Tunique souci de la défense : situation extraordinaire, mais à laquelle la France était capable de faire face. Son patriotisme l'inspirait dans ses desseins, et la soutint dans la lutte sans espoir, jusqu'au plus haut degré de l'héroïsme. La France a été vaincue et humiliée, elle n'a pas été lâche. Le patriotisme fit cesser tous les ressentiments, suspendit toutes les querelles. Il n'y eut plus qu'un seul cœur contre l'étranger.
Ce mouvement national fut génial et spontané, mais il faut rendre à Gambetta la justice qui lui est due. Il eût mieux valu, pour sa mémoire, qu'il ne survécût pas à cette période de sa vie. Il avait eu, par le fait des événements plus que par le droit, une véritable dictature entre les mains : il en usa pour le bien de la patrie, sauf les erreurs de conduite qu'il put commettre par le fait, par l'excès même de son pouvoir, et sous l'influence de funestes conseils, lorsque, par exemple, on l'engagea à se mêler des opérations de guerre et à obliger M. d'Aurelle de Paladines à diviser en deux son armée d'Orléans. Faute capitale, qui fut peut-être la cause de l'impuissance de la défense en province.
Depuis les premières défaites, depuis la prise de Metz, depuis le siège de Paris, la France se trouvait sans armée, sans munitions et quasi sans argent. Il fallut tout réorganiser et reconstituer à la fois,
armée, argent, vivres, munitions de guerre, et cela sous le coup de l'invasion, et avec un double gouvernement improvisé. Il y eut dans ce pays, en partie démoralisé par un siècle de révolutions et par le régime dictatorial du deuxième Empire, un sursaut d'énergie, un retour de vitalité extraordinaires. On se ceignit les reins, et résolument on se résolut à vaincre ou à mourir. L'œuvre de salut du Gouvernement improvisé dans la journée du 4 septembre fut belle, mais celle de la nation fut plus admirable encore.
Les ministres, chacun dans sa partie, à Paris comme à Tours, déployèrent un courage et une activité sans bornes : ils furent aidés dans leur œuvre par les principaux chefs de service, les directeurs spéciaux des grandes administrations de TÉtat, qui, avec un zèle tout patriotique, mirent au service du Gouvernement leur science complète de l'administration et toutes les ressources d'un esprit d'ordre, d'organisation et d'invention incomparables.
Il convient que la France témoigne sa gratitude à ces serviteurs admirables qui s'appellent XXX (1), tous hommes rompus à la conduite des affaires politiques, et qui surent tirer d'un pays quasi épuisé, troublé jusqu'au fond de l'âme par la défaite et par l'invasion, toutes les ressources nécessaires à la réorganisation des débris de nos armées et à la formation d'armées nouvelles, improvisées sous le feu de l'ennemi.
Le nouveau Gouvernement n'eut qu'à frapper
(1) Il y a lieu de rechercher les noms de ces administrateurs. On les trouvera dans mon Histoire de la République, tome Ier.
du pied la terre, pour que la France répondît. La mobilisation décidée trouva la France prête à servir; et d'innombrables volontaires se joignirent aux hommes appelés sous les armes. De toutes parts on répondit à l'appel du Gouvernement : des vieil-, lards même sortirent de leur retraite pour reprendre rang, et de tout jeunes gens, conscrits de 15 ans et de 16 ans, se joignirent, soldats volontaires, aux citoyens appelés à reconstituer des armées au nord, au centre, au midi. Des hommes déjà faits usèrent de l'autorité dont ils jouissaient pour former des corps de troupes improvisées, dont ils devinrent les chefs : à l'appel de leur général, Charette, les anciens zouaves pontificaux se reformèrent et s'offrirent à renforcer les armées régulières. Tous, mobiles, mobilisés, volontaires, se levèrent à l'appel de la France, et montrèrent sur les champs de batailles et dans les camps la plus noble vaillance, le plus souvent sans vivres et sans abri, pendant un hiver de glace.
Le territoire envahi se trouva naturellement divisé en trois ou quatre régions, on pourrait dire en trois camps formés sous le coup de l'invasion : le nord, sous le commandement militaire du général Faidherbe; Paris sous le commandement militaire du général Trochu; le centre sous le commandement militaire du général d'Aurelle de Paladines, puis de Chanzy et, sur la fin, de Bourbaki, vers l'est.
Les gouvernements séparés de Paris et de Tours furent à la hauteur du péril et aussi de l'héroïsme des citoyens dans toutes les régions. Ce fut alors que Gambetta s'éleva très haut dans l'opinion publique par le mouvement énergique qu'il imprima
au gouvernement de Tours, par son dévouement à la cause de la patrie, par ses proclamations, toutes pleines de fougueuse éloquence, et qui maintenaient les courages et suscitaient les dévouements, au milieu des tristesses de la défaite, de l'horreur de l'invasion, de toutes les infortunes à la fois, un hiver de glace, un désordre infini et toutes les douleurs qui peuvent accabler des âmes patriotes.
A peine, à Paris même, et dans quelques villes éloignées des théâtres de la guerre, put-on signaler des troubles civils, dus, le plus souvent, à l'exaltation du sentiment patriotique, quoique déjà, à Paris surtout, on eût pu constater que des citoyens exaltés et surexcités par les sentiments les plus violents s'étaient livrés à des manifestations démagogiques inquiétantes. Tout fut mis sur le compte du patriotisme.
Mais l'heure était venue, où la France épuisée et dénuée de tout moyen de défense dut déposer les armes. Paris dut se rendre et subir l'affront de la présence des Prussiens, présence mesurée toutefois et subie comme une des conditions de la paix. Pour conclure cette paix, il fallait obtenir l'assentiment de la France : on se résolut à convoquer une Assemblée nationale.
Jamais, si ce n'est peut-être lors de la convocation des États généraux en 1789, la nation ne fut consultée dans des conditions de liberté plus réelles et plus sincères qu'elle le fut alors, pour la formation de l'Assemblée nationale. Ce qui domina dans la composition des listes de candidats et dans les préliminaires de l'élection, ce fut le sentiment de patriotisme à la fois exalté et accablé. Ce fut aussi
la volonté de relever la France de ses ruines, et de la rétablir dans sa force et dans son honneur.
Ce furent ces sentiments qui dominèrent dans les collèges électoraux. D'ailleurs, la période électorale fut courte. Il fallait que la France consultée, répondît promptement. L'heure n'était pas aux vaines disputes de ce qu'on appelle les partis, et ce qui n'est le plus souvent que la collusion d'intérêts privés déguisés sous le manteau d'intérêts collectifs. Il y eut cependant presque partout des listes de candidats opposées Tune à l'autre. Toutefois le parti républicain seul s'affirma. Les listes dites conservatrices n'affichèrent nulle part des revendications proprement politiques. Les candidats n'affirmaient que leurs sentiments patriotiques, et, en second lieu, des idées de pacification à l'intérieur et de bon ordre. La politique proprement dite fut écartée cette fois des déclarations des candidats. On ne songeait qu'à la guerre, à la défaite, aux ruines accumulées et au relèvement de la patrie. Il faut dire, et cela seul est vrai, qu'à ce moment tous les Français n'avaient qu'un même cœur et qu'une seule pensée : la France.
L'Assemblée nationale, élue le 8 février 1871, se réunit à Bordeaux, où le Gouvernement de Tours, chassé par la présence de l'ennemi dans le centre de la France, s'était réfugié. Les députés venus de toutes les régions de la France avaient dû traverser le territoire, et constater les dévastations occasionnées par la guerre. Plus de ponts sur les rivières et sur les fleuves, plus de chemins de fer, ou des rails à peine rétablis sur la voie, plus de gares, plus de moyens de transports, et des vivres à grand'peine. Le voyage de Lille à Bordeaux dura
trois jours, y compris la nuit que l'on passa à Paris, où les cafés et les restaurants étaient sans lumière, les rues sombres, sans voitures, et, pour vivres, du pain noir et du cheval grillé. On ne saurait dépeindre ce qu'étaient alors et les provinces et Paris et Bordeaux.
L'Assemblée nationale s'y trouvait tout entière dès les premiers jours de Février. Le Gouvernement provisoire avait déjà disparu, comme le pénible vestige et le dernier de la période affreuse de la guerre. Un homme se trouva qui groupait autour de lui tous ces hommes venus des quatre coins de la France, inconnus les uns aux autres, tous courbés sous l'infortune commune, tous unis d'un même cœur patriote : ce fut M. Thiers, élu par vingt-sept départements, dont la conduite et l'attitude au début de la guerre avaient attiré sur lui tous les regards, comme son passé et son expérience avaient appelé à lui la confiance et le recours universels. Gambetta, qui avait tenu une si grande place pendant la guerre, avait disparu, comme le reste du Gouvernement provisoire, sans qu'on s'en occupât davantage. Un seul homme, après M. Thiers, attirait les regards, c'était Grévy, dont toute la personne avait un ton d'autorité et que son passé républicain recommandait au plus grand nombre des députés élus, en même temps qu'il le rattachait au nouveau pouvoir exécutif, dont l'étiquette était : République.
Aussi bien la majorité des députés élus l'avaient été avec une déclaration républicaine, pour le plus grand nombre très atténuée dans les termes.
Au premier moment, cette Assemblée offrit l'image d'une grande confusion de personnes et
d'idées; et toutefois un même sentiment animait tous ses membres presque indistinctement : le sentiment patriotique de la douleur nationale et la résolution de sauver la France. Un petit nombre de députés, parmi lesquels M. Clemenceau, se trou-, vant, sans doute, mal à l'aise dans cette assemblée purement nationale, selon son titre, la quittèrent dès les premiers jours pour rejoindre à Paris leurs amis. On en retrouva quelques-uns dans la Commune.
La ville de Bordeaux offrait alors un spectacle étrange : un Gouvernement, une Assemblée dont les membres s'ignoraient les uns les autres, une foule immense de personnages et d'individus accourus vers le centre improvisé d'une patrie qui, à Paris, à Tours, à Bordeaux, et dans les armées dispersées aux quatre coins du territoire , du moins du territoire resté libre, semblait se chercher elle-même, et ne se retrouvait plus que dans cette foule unie d'un seul cœur dans un sentiment national. Sauf peut-être dans quelques esprits isolés, plus de partis. Une peine immense mordait au cœur tous ces Français qui allaient délibérer sur le sort de la France.
Il fallait d'abord constituer l'Assemblée et, après elle, un Gouvernement, celui de Paris n'ayant pu survivre aux élections générales. L'Assemblée, d'une voix unanime, mit à sa tête Jules Grévy, qui par son attitude en 1848, par sa situation au barreau de Paris, par son renom de citoyen intègre, s'imposait à cette multitude d'hommes assemblés de tous les points de la France, et tous ensemble parfaitement unis dans le même sentiment de patriotisme
L'Assemblée étant constituée avait, pour première tâche, celle de fonder un Gouvernement. C'est ce qu'elle fit en nommant M. Thiers président de la République. Par cette désignation, elle fondait à la fois un Régime politique et elle désignait son chef. Ces décisions furent prises promptement, mais sans hâte, avec préméditation et sans qu'il se soit élevé aucune objection, d'aucun côté de l'Assemblée. Aucune manifestation, de quelque côté que ce fût, ne fut faite contre l'établissement du Régime adopté. Et lorsque, presqu'aussitôt après, l'Assemblée fut appelée à voter la déchéance de l'Empire, six voix seulement s'élevèrent contre cette motion. La motion de déchéance de l'Empire fut votée par l'unanimité de l'Assemblée nationale, moins six députés, notoirement attachés à la dynastie, qui d'ailleurs s'honorèrent par leur fidélité, courageuse dans la circonstance. Courageuse, caria haine contre l'Empire était peut-être le sentiment le plus violent qui animât les cœurs de ces Français accablés de douleur et de honte; et cette haine était violente à ce point, qu'on ne pouvait alors entendre proférer le mot Empire sans que ce mot soulevât des orages. Six voix parmi les mille voix de la France entière, assemblée dans la personne de ses représentants!
Ainsi, pour la première fois depuis 1789, un Régime politique était fondé par une Assemblée nationale plénière, comme le serait un concile ecclésiastique, et ce Régime était la République. Il sembla que c'était la seule planche de salut qui restât à cette France ballottée d'âge en âge, de révolution en révolution, seule planche, paraissait-il.» sur laquelle tous ses fils séparés et désunis
par tant de causes pourraient désormais se réfugier pour reprendre ensemble le cours des destinées nationales. Telle fut la vision rapide et fugitive qui apparut à tous ces hommes réunis alors, et animés passagèrement d'un seul et même sentiment, le patriotisme, à défaut peut-être d'une foi commune. Ainsi s'accomplissait au fond des cœurs un noble sacrifice de sentiments et d'opinions contradictoires, sacrifice fait à la patrie.
Le Gouvernement étant ainsi organisé, il fallut s'occuper de l'objet principal pour lequel l'Assemblée nationale avait été élue et constituée, c'est-àdire de la paix . On en avait délibéré, et c'est à grand'peine que M. Thiers avait obtenu de l'Assemblée qu'elle consentît à contresigner les préliminaires de paix. M. Thiers se fit accompagner par quelques membres de l'Assemblée pour aller à Versailles, où devait être discutée et rédigée la formule du traité définitif.
Ce qui se passa dans ces entretiens de Versailles est indicible. M. Thiers lutta avec une énergie admirable pour arracher à l'ennemi quelques lambeaux de notre territoire. Pendant toute une nuit, il lutta avec Bismarck pour conserver à la France Belfort et son territoire. Il invoqua, à la fin de la nuit, l'intervention de l'empereur Guillaume et finit par arracher à l'ennemi ce lambeau de la patrie. Il rapporta enfin à Bordeaux le traité de paix, et il le soumit à la délibération de l'Assemblée nationale. Quelles heures tragiques!
Thiers fut de tout point admirable. Éloquence, douleur nationale, larmes même, tout était en jeu chez ce petit homme que la responsabilité de cette situation faisait fléchir sans l'écraser. Il suppliait
la France, c'est-à-dire l'Assemblée nationale, de subir l'affront sous peine de périr — car il n'y avait plus en France ni armée, ni argent, ni moyen quelconque de résistance. Il fallait subir la honte du traité qui cédait F Alsace-Lorraine, ou la ruine totale. L'Assemblée, accablée par l'évidence du désastre, mais avec le sentiment de sa responsabilité devant la France, signa le traité. Une noble protestation des députés de l'Alsace- Lorraine, qui allaient se retirer, termina, en la soulignant, cette affreuse délibération.
Depuis que l'Assemblée nationale s'était établie à Bordeaux, des agitateurs de tout acabit et de toute origine suscitaient dans Paris un mouvement révolutionnaire. La guerre et la paix en étaient la cause et aussi le prétexte : car des éléments très divers se trouvaient mélangés dans cette agitation populaire. La guerre, les souffrances du siège, le patriotisme, les sentiments les plus nobles et les plus accessibles aux inspirations de la révolte avaient agi violemment sur la population, surrexcitée au plus haut degré pendant le siège, et qu'exaspérait l'idée de la défaite et d'une paix qu'elle jugeait déshonorante. C'était cet état d'esprit que l'on put constater dans les premiers temps de l'Assemblée nationale siégeant à Versailles, et qu'on désigna sous le nom de « folie obsidionale ». Des hommes très distingués montrèrent des symptômes de cette maladie.
Les raisonnements de la prudence et de la sagesse n'ont plus de prise sur des âmes ulcérées. Et à ces sentiments si nobles se mêlaient des excitations d'autre nature, provenant des conciliabules formés par des groupes révolutionnaires qui
déjà s'étaient manifestés pendant le siège, notamment à la fin d'octobre 1870. Il convient, pour être juste, de faire, dans ces mouvements désordonnés, la part des souffrances du siège. La population tout entière, mais plus encore les pauvres gens, avaient cruellement souffert de tous les maux, y compris la disette, que l'état de siège avait occasionnés. En même temps, les sentiments les plus nobles de l'âme avaient été suscités et portés au dernier degré d'exaspération et de douleur par les péripéties du siège et de la défaite. Le patriotisme avait sa part jusque dans les exagérations de l'opinion publique et dans les sentiments des hommes mêlés à ces terribles événements. Oui, il y eut alors des crimes commis contre la patrie, mais il y avait aussi des excuses chez un grand nombre de pauvres gens égarés, qui furent les auteurs ou les complices plus ou moins conscients de ces crimes. Les grands coupables furent les hommes plus éclairés, plus maîtres d'eux-mêmes, que leur situation personnelle même devait élever au-dessus des émotions violentes de la plèbe, et qui, au contraire, se servaient de ces agents aveugles et sincères pour mener à bien leurs desseins révolutionnaires. Quelques-uns des membres de l'Assemblée nationale marquèrent le caractère séditieux de cette dissension. Membres de l'Assemblée nationale, c'est-à-dire du pouvoir constitutionnel consacré par le pays, ils s'en détachèrent et donnèrent leur démission pour aller à Paris faire cause commune avec les bandes révolutionnaires, qui, à dater de ce moment, devinrent des révoltés et des traîtres à la patrie. Ils s'éliminaient eux-mêmes du groupe des Français représentant la Franco,
Des excitations de même ordre avaient suscité des mouvements révolutionnaires dans les principales villes de France, notamment à Marseille et à Lyon.
M. Thiers, qui conservait un sang-froid extraordinaire au milieu de tant de maux et de désordres, joints à l'état de ruine véritable dans lequel se trouvait la France, et au désordre administratif de ce qui avait été autrefois le gouvernement, jugea qu'il serait imprudent de laisser exposé aux pires aventures le seul pouvoir alors existant, c'est-àdire l'Assemblée nationale, du moment où elle siégerait à Paris dans un milieu incandescent, et sans aucun moyen de protection; car il n'y avait ni autorité en dehors d'elle, ni force militaire pour la protéger. Il fit prendre par l'Assemblée nationale la résolution de siéger à Versailles, et elle se sépara pour s'y retrouver dans les premiers jours du mois de mai.
M. Thiers avait au préalable constitué un ministère dans lequel il avait fait entrer M. Dufaure comme ministre de la justice; M. Jules Favre restait aux affaires étrangères, où il fut bientôt remplacé par M. de Rémusat. Le parti républicain était représenté par MM. Ernest Picard et Simon. Mais, en réalité, le ministère n'avait aucune signification précise, si l'on s'en référait, pour le désigner, aux dénominations antérieures. Il était l'expression d'un état de choses nouveau, dans lequel il semble, pour un moment, que les anciennes divisions de partis avec leur dénomination particulière étaient confondues dans un vaste ensemble, tout plein d'une douleur tragique et de l'âpre passion de refaire la patrie.
Pendant la période, très courte d'ailleurs, de la séparation de l'Assemblée nationale, l'état d'esprit de Paris et de quelques autres grandes villes s'était transformé en esprit révolutionnaire, de patriote qu'il était auparavant. L'élément violent et démagogique avait dominé au milieu de cette population à peine échappée aux tortures du siège et aux affres de la présence de l'ennemi. Plus de gouvernement, plus de force publique, plus même d'armée solide et organisée, et, au milieu de ce désordre, des groupes révolutionnaires poussés par l'esprit d'anarchie et de sédition, et prêts à servir d'instruments à des chefs improvisés, impulsifs, anarchistes par tempérament, et en proie à une exaltation colorée de patriotisme. Déjà Paris était fermé pour les membres de l'Assemblée nationale, dont quelques-uns, comme le général Chanzy, furent arrêtés en débarquant du chemin de fer qui les avait amenés.
L'Assemblée nationale était à Versailles, campée elle aussi plutôt qu'installée, et la France qu'elle représentait se trouvait comme chassée de sa capitale. La Commune était instituée à Paris avec la prétention d'être le Gouvernement, c'est-à-dire la France elle-même. Ce fut, du haut en bas, un état convulsionnaire inouï.
La ville de Versailles offrait un spectacle horrible à voir pour les représentants de la patrie, qui rencontraient partout les traces hideuses de l'occupation étrangère, et qui pouvaient encore voir des troupes allemandes campées à Saint-Denis. Il fallut faire le siège de Paris ; et ce ne fut qu'après un mois de canonnades et de faits d'armes que l'armée de la France put enfin rentrer chez elle. Et, spectacle
affreux, l'Assemblée nationale put assister à l'incendie de Paris, qui dura deux jours et deux nuits. Le palais des Tuileries, l'Hôtel de ville, la cour des Comptes et le Conseil d'État, le ministère des Finances détruits, la colonne Vendôme abattue, partout des traces d'incendie, de démolitions, de massacres et de ruines, tel fut le spectacle qu'il fut donné de voir aux personnes qui rentrèrent dans Paris au lendemain de ces scènes d'épouvante et de mort. ïl faut jeter un voile sur ces horreurs, qui rappellent les grandes destructions dont parle la Bible.
La Commune vaincue, il fallut partout remettre de l'ordre, car partout régnait un désarroi désolant; et, en particulier, Versailles offrait l'aspect d'une ville qui venait de subir l'occupation étrangère. Et dans la France entière, plus de chemins de fer, plus de routes, plus d'administration, plus d'armée, plus rien... rien que la stupeur et la douleur sourde d'un peuple vaincu, humilié et sans ressources. Il fallait tout refaire, la finance, l'administration, l'armée, un gouvernement. Heureusement, il y avait encore la France, représentée alors par l'élite de ses citoyens, unis cette fois et pour un temps dans une douleur commune, et avec la volonté de sauver le pays; il y avait à sa tête un homme dont le passé politique peut prêter à la critique de Français qui, d'ailleurs, n'ont pas fait mieux que lui, mais dont l'attitude, l'esprit, le geste, la puissance de travailla haute portée de l'intelligence. la force de volonté, les plus admirables facultés de l'esprit et de l'âme tout entière, furent mis avec un patriotisme sans phrase au service de la France et la tirèrent du gouffre dans lequel elle gisait : c'était
M. Thiers. La France n'aura jamais assez de gratitude pour ce grand citoyen.
Pendant un temps assez court, un an à peine, les haines d'autrefois s'étaient assoupies, sinon éteintes. Et, de même, entre les partis qui avaient tous des représentants dans cette Assemblée, il y eut comme un mot d'ordre de faire taire les dissentiments et d'oublier les anciennes querelles. La même émotion poignante dominait tout. La honte de la défaite et le devoir de relever la France ne laissaient place dans les âmes à aucune pensée de parti et de préoccupations d'ordre politique.
On put assister alors à un spectacle nouveau en France et très saisissant : un accord de tous les Français unis dans une pensée commune. Cela ne s'était pas vu depuis 1789; et cela dura peu.
Cet état d'esprit de l'Assemblée correspondait, du reste, à celui du pays, lorsque s'étaient faites les élections au mois de Février. Sans doute, il y eut alors des listes de candidats diverses présentées par des partis, correspondant aux divisions politiques qui agitaient la nation depuis cent ans, mais ce ne fut pas l'esprit de parti qui domina dans la confection des listes, ni dans le choix des électeurs. Ceux-ci votèrent en général pour les candidats qu'ils connaissaient, et qu'ils élurent en dehors de toute considération autre que celle du bien public. De là était issue une Assemblée dont on peut dire qu'elle réunissait, dans ses nuances diverses, l'élite de la nation.
Cette double qualité, d'union des cœurs et de supériorité collective des esprits, imprima aux travaux de cette Assemblée, pendant près de deux ans. un caractère de beauté morale dans les délibé-
rations et dans les résolutions prises qu'on n'avait peut-être jamais vu dans les Assemblées politiques. Une idée unique dominait tout : le relèvement de la France. Ce fut un beau spectacle : l'élite de la nation unie dans le seul sentiment du patriotisme, et dirigée, dans ses résolutions, par un homme animé du plus sincère patriotisme et doué d'un véritable génie de gouvernement.
De fait, le relèvement fut rapide. M. Thiers avait placé sous sa main, avec des ministres très éclairés et tous pleins de son esprit, les organes gouvernementaux, dont il connaissait à merveille le maniement; et il avait groupé tous les chefs des grandes administrations, qui possédaient, à un degré de perfection rare, les secrets et le fonctionnement de la machine administrative, laquelle date du Consulat de Tan VIII.
Grâce au concours de toutes ces forces, réunies et dirigées par une main habile, la nation. l'Assemblée nationale, les administrations, un ministère ardent à sa tache, et enfin un chef de gouvernement incomparable, la France fut promptement remise sur pied, rétablie dans un ordre admirable; Tannée reconstituée sous la direction d'un soldat respecté et aimé, le maréchal de Mac-Mabon; les voies de communication rétablies, chemins de fer, ponts, canaux, routes naguère à l'état de ruines; les administrations réorganisées; la Bourse, le commerce et les travaux industriels reprenant leur cours; les finances en bon ordre et capables de fournir la rançon de plus de cinq milliards! Tout cet ensemble de merveilleuse résurrection sous la main habile, souple et forte d'un homme d'État, qui se couvrait d'une gloire méconnue
depuis ce temps-là, par les partis, mais que la France ne saurait lui dénier sans se renier ellemême; car cette main habile et forte n'aurait jamais pu opérer un tel miracle de résurrection nationale si elle n'avait pas eu à sa portée une telle nation !
M. Thiers était installé dans la préfecture de Versailles; son salon était ouvert tous les soirs, et, pendant les premiers temps, des membres de l'Assemblée nationale, qui tous pendant la Commune et presque tous après cette période horrible demeuraient à Versailles, se trouvaient groupés autour de lui. Il recevait tout le monde avec la même bonne grâce; et des princes de la maison d'Orléans pouvaient s'y voir, près des principaux représentants des partis monarchistes. Deux d'entre eux, le prince de Joinville et le duc d'Aumale, faisaient partie de l'Assemblée nationale.
L'Assemblée siégeait dans la salle de spectacle du Palais de Versailles aménagée à cet usage. Pendant les premiers temps, l'esprit de concorde, né de la douleur commune, régna parmi les membres de l'Assemblée, et permettait des rapprochements de personnes, qu'il eût été bien utile de conserver. Mais que vaut l'utilité publique auprès des passions des hommes et surtout auprès des suggestions de la vanité ! La trêve des partis ne dura guère. On put alors discerner exactement les nuances d'idées et d'opinions qui divisent les Français depuis plus de cent ans. Une faction pourtant n'avait pas de représentants dans cette grande Assemblée, celle des imbéciles, des faux patriotes et des gens à appétit, qui constituent ce qu'on a dénommé depuis les socialistes et les radicaux.
L'Assemblée représentait vraiment la France, sans ses scories juives et exotiques.
Le deuil national avait donc pour un temps rapproché les hommes entre eux. Après les premiers temps donnés à ces effusions de famille, les divergences d'origine, d'habitudes, de principes de vie et de visées ultérieures reprirent leur empire. On se groupa selon des traditions et des affinités diverses. Il était inévitable que les anciens partis se retrouveraient dans cet ensemble de la représentation du pays. Ils se reformèrent en effet, non agressifs d'abord, mais avec un sentiment marqué de leurs dispositions respectives relativement aux événements du passé et aux vues de l'avenir. Ainsi se trouvèrent respectivement formés, en groupes distincts, le parti républicain proprement dit, le parti orléaniste et le parti royaliste pur ou légitimiste. Et toutefois, de cet ensemble, d'abord confus, des opinions qui se partageaient le monde politique, sortit un parti nouveau : le Centre Gauche, très différent du groupe politique qui avait figuré dans les Chambres législatives du srouvernement de la Restauration et surtout de celui de Juillet 1830, sous le nom de juste milieu.
L'état chaotique de la France, depuis un siècle écoulé, les avortements successifs des essais de gouvernements dits libres, c'est-à-dire des Régimes politiques parlementaires, l'horreur surtout des résultats définitifs de ces régimes, c'est-à-dire de la ruine partielle de la France, avaient suscité dans les âmes de beaucoup de bons Français un amer dégoût des Régimes politiques du passé et la violente passion de rétablir Je pays sur des bases
solides et durables. Il eût fallu pour cela refaire un terrain solide, sur lequel on pût établir des fondations profondes, constituées avec des matériaux formés de tous les éléments de tout temps alimentés et vivifiés par la vie nationale. Que fallait-il pour cela? Refaire l'unité dans la nation, fractionnée en partis divers par les révolutions ; reconstituer la France dans l'unité, et, pour ce faire, associer les citoyens de tout rang et de toute origine à son gouvernement. Ce fut cette conception qui donna naissance à un groupe nouveau dans l'organisme politique, que l'on appela le Centre Gauche. Ce groupe représentait très exactement l'idée fondamentale de M. Thiers lorsqu'il entreprit de fonder et de gouverner la nouvelle République. Ce groupe vécut ce que vivent les roses, l'espace d'un matin. Les idées qu'il représentait ne sont pas mortes, et ce sont elles qui peutêtre serviront de fondement à la France nouvelle, si elle peut s'organiser en nation puissante, après les changements amenés par la Révolution de 89.
La nation était représentée avec sa diversité dans ce groupe, depuis les représentants de l'ancienne classe dirigeante, l'aristocratie, jusqu'aux représentants de la société du dix-neuvième siècle, et même de la classe ouvrière. Formés par une éducation très forte, d'une haute culture d'esprit, avec des mœurs de la société la plus athénienne, ce groupe d'hommes était l'expression la plus complète de la société française telle que l'avaient formée les traditions unies aux pratiques nouvelles dérivées de la Révolution. Ils étaient de formation vraiment française, libéraux en raison de la
culture de leur esprit et de leurs conceptions en politique, tout pleins des traditions nationales et, d'accord en cela avec toutes les fractions de l'Assemblée, ardemment patriotes.
Les tendances politiques de ce groupe, diverses par leur origine, s'étaient unifiées et comme fondues sous l'empire d'un ardent patriotisme, qui avait groupé tous ces hommes en vue de fonder enfin un Régime politique qui offrît un terrain commun sur lequel les Français pussent enfin se grouper et reformer une nation unifiée, en poursuivant tous ensemble les nobles destinées de la patrie.
Telle était la pensée qui avait groupé ces hommes venus d'origines si diverses. Telle était aussi la conception politique de M. Thiers, et c'est avec eux qu'il rêvait de fonder le Régime politique de la France nouvelle sous le titre de République, mais qui ne devait avoir rien de commun avec la République de 1792 ni avec celle de 1848.
Il eût fallu, pour le succès de cette entreprise, le concours d'une puissance morale collective, rare parmi les hommes, plus rare encore parmi les nations, et que Montesquieu appelait : la vertu.
Il se pourrait que la France fût amenée quelque jour à faire, selon le proverbe, de nécessité vertu. Les éléments constitutifs de l'État monarchique n'existaient plus; la nation, elle existe encore avec tous les éléments nécessaires pour fonder et faire fonctionner un Régime politique, mais un tel Régime implique chez les gouvernants un haut degré de culture, ce qui, en soi, est inconciliable avec le suffrage universel : et telles seront mes conclusions finales.
Dans les premiers temps de l'existence du Régime politique inauguré à Bordeaux, l'union s'était maintenue entre les groupes divers de l'Assemblée. Lorsque celle-ci fut réunie à Versailles, le . deuil de la patrie groupait encore tous les Français autour du gouvernement. Les scènes terrifiantes de la Commune étaient encore toutes vives; l'Allemand était aux portes; tout apparaissait comme un deuil et une ruine; on se groupait entre soi et autour de M. Thiers, demeuré seul représentant de l'ordre, du droit et de l'idée survivante d'un gouvernement. En ce temps-là, les députés représentant tous les partis anciens se réunissaient chez lui, et se groupaient autour de ce qui alors apparaissait comme la représentation active et vivante de la nation. Cela dura l'espace d'un matin, c'est-à-dire tant que M. Thiers n'eut pas résolu définitivement le multiple problème de restaurer l'État dans les éléments divers d'un gouvernement; de rétablir l'ordre menacé par des révoltes isolées, mais fréquentes; de reconstituer les finances et enfin d'obtenir la libération du territoire. Entre temps, le lugubre traité de Francfort avait été signé par Pouyer-Quertier au nom de la France; M. Thiers avait été investi du pouvoir présidentiel pour une durée égale à celle de l'Assemblée; la rançon de la France, de cinq milliards, avait été payée. L'administration avait été rétablie dans un ordre régulier; les finances étaient relevées et fortifiées; la Commune avait été vaincue, Paris avait été reconquis, la France avait été délivrée de la présence odieuse de l'Allemand. Ce fut l'heure que les partis monarchistes reconstitués dans l'Assemblée choisirent pour renverser du pouvoir l'auteur
de cette résurrection, M. Thiers, qu'ils remplacèrent par M. le maréchal de Mac-Mahon.
Quelque temps auparavant, Grévy avait abandonné le siège de la présidence de l'Assemblée nationale, avec la clairvoyance d'un esprit pénétrant et madré.
C'est que le pacte d'alliance qui avait été conclu, sous le poids de nos malheurs et dans le deuil commun, entre les partis, n'avait pas tardé à être rompu. L'esprit de division, qui déchire impitoyablement le sein de notre patrie, avait reparu aussitôt après que la douleur de la défaite s'était calmée; alors que la plaie était à peine fermée, et que les désastres étaient loin d'être entièrement réparés. Depuis un siècle, le mauvais génie de la Gaule, la discorde, a repris son empire et la mène.
L'Assemblée nationale s'était, dès les premiers temps, divisée en groupes divers, mais plutôt selon les affinités sociales que selon les dissentiments politiques. Une certaine unité dans le deuil commun avait tout d'abord maintenu les représentants de la nation dans une certaine communauté de sentiments; mais, après que les affres de la paix et de la Commune furent, sinon oubliées, du moins atténuées par le temps écoulé, les partis politiques s'étaient reconstitués avec, chacun, leur cocarde. L'organisation des partis se reforma avec leurs groupes, leurs bureaux, leurs chefs et souschefs : et cet admirable mécanisme de guerre intestine qui s'appelle le parlementarisme se trouva peu à peu de toutes pièces reconstitué. Et à quoi veut-on que des partis ainsi organisés passent leur temps, si ce n'est à se déchirer mutuellement, tandis que la patrie devient ce qu'elle peut?
Les membres de la Gauche de l'Assemblée n'avaient eu garde de ne pas agir de leur côté, comme les membres de la Droite. Était-ce, du moins, République d'un côté et Monarchie de Tau- , tre? C'eût été trop simple, et ne rien comprendre à la politique. Non, de môme qu'à droite la Monarchie pure et simple n'était point uniquement l'objet des vœux des représentants du peuple, de même, à gauche, les députés avaient chacun leur culte particulier pour un genre de République, qui n'était pas celle du groupe voisin. Ce fut dès lors une belle cacophonie, suite d'ailleurs de la cacophonie qui règne depuis bientôt deux cents ans dans le pays de France.
Pendant la guerre et pendant les premières années qui suivirent, il s'était fait un rapprochement intime et sincère entre les différentes fractions de la population. Riches ou pauvres, nobles et bourgeois, tous étaient devenus simplement des Français qu'un sentiment national avait rapprochés. Pendant la guerre et dans les premiers temps qui suivirent, la fraternité des camps avait encore resserré les liens fraternels que le patriotisme avait formés. Toute division de rang, de secte, toutes les raisons si sottes qui établissent des distances entre les citoyens d'une nation que ses instincts inclinent à la bienveillance mutuelle, avaient disparu devant le grand péril et immédiatement après l'affreux désastre. On s'était rapproché dans le deuil commun, comme les parents devant un cercueil.
Les mœurs générales tendaient à se façonner selon le type des idées républicaines qui s'étaient propagées très rapidement partout, après les
désastres de la guerre. Si les opinions monarchistes s'étaient manifestées en quelques endroits très rares, dans la presque totalité des circonscriptions électorales l'idée d'un État républicain avait dominé l'esprit de la population presque entière. Le nom seul de l'Empire suscitait des cris d'aversion — universellement — et quant à la Monarchie bourbonnienne, on n'y songeait guère. Deux princes de la maison d'Orléans, le prince de Joinville et le duc d'Aumale, avaient été élus membres de l'Assemblée nationale, sans que cela eût été considéré par personne comme une manifestation monarchiste. On peut donc dire que, dans le pays, comme elle l'avait été à Bordeaux lorsque l'Assemblée nationale y avait été réunie, la République était le gouvernement que la France avait, sinon acclamé, du moins adopté comme un port désiré par les uns et, pour les autres, comme un dernier refuge.
En même temps que le Gouvernement s'affermissait avec son titre officiel à Versailles, l'administration générale avait repris son cours et avait suivi sa marche traditionnelle. Elle avait fonctionné admirablemeut pendant la période si troublée de la guerre, et elle avait attesté, par là, la puissance de son action et la réalité usuelle de son mécanisme encore intact. Ce mécanisme était alors dirigé par des chefs de première valeur, les directeurs généraux qui appartenaient encore à la vieille école.
La ville de Paris, qui avait tant souffert pendant le siège et pendant la Commune, subit encore pendant longtemps les effets de ces affreuses épreuves. La société riche et de loisirs l'avait dé-
sertée. Le plus grand nombre des membres de l'Assemblée nationale s'étaient installés à Versailles; quelques familles vinrent s'y installer avec eux, mais, d'une manière générale, les . membres de la haute société parisienne restèrent pendant longtemps encore en province. Les châteaux et les grandes villes en eurent le bénéfice ; ainsi, Paris resta, durant une certaine période, abandonné avec ses ruines. Il fallait du temps pour réparer tant de désastres, et pour effacer tant de douloureux souvenirs et les traces des souffrances supportées en commun.
Pendant longtemps encore, les mœurs générales ne subirent pas de profonds changements. L'état social resta le même qu'il était avant la guerre. Le système général de l'administration, laquelle occupait une si grande place dans la vie nationale, n'avait guère subi de modification; le personnel dans l'administration générale du pays avait été, il est vrai, changé, mais l'esprit en était resté le même. Le gouvernement était composé d'hommes imbus des traditions anciennes. Le président de la République n'avait aucun goût pour les innovations. Il était resté en tous points l'homme de l'an VIII, et il est juste de reconnaître que le mécanisme administratif de cette origine avait grandement servi à retirer le pays du gouffre dans lequel il était tombé, et à lui fournir les moyens de se relever et de vivre, et aussi hélas! de payer sa rançon.
L'Assemblée nationale était au contraire remplie d'hommes qui avaient des conceptions très différentes, et d'autant plus passionnés pour des réformes d'ordre administratif qu'ils pouvaient justement accuser le système gouvernemental de
Fan VIII des malheurs de la nation. Quelques tentatives isolées furent faites dans ce sens, mais le chef du gouvernement y était opposé; et son opinion avait un grand poids dans les circonstances d'alors. Il est juste d'ailleurs de reconnaître que, pour remédier aux désastres innombrables dont la France, pour ainsi dire, était couverte, il était nécessaire de se servir de moyens d'action et de procédés administratifs tout prêts et expérimentés, et qu'on n'avait le temps alors ni de préparer ni d'essayer un nouvel outillage.
Grâce à la fécondité puissante de cette terre et de cette race de France, on se sentait renaître et, comme il est toujours arrivé depuis plus d'un siècle, petit à petit le pays se remit à vivre de son côté, et de l'autre côté le gouvernement à faire marcher son mécanisme administratif.
La présidence de M. Thiers avait contribué puissamment à la reconstitution de la France en un état régulier. L'administration avait été rétablie dans son fonctionnement, les finances avaient été reconstituées dans un tel ordre que l'énorme rançon avait pu être payée en avance même sur la date primitivement fixée. La direction imprimée à cette partie de l'administration par M. Pouyer- Quertier, après lui par M. Léon Say, sous la haute direction de M. Thiers, avait suffi, au bout de très peu de temps, pour pourvoir à tous les besoins de l'État, et Dieu sait ce qu'étaient alors les besoins de l'État ! et pour fournir l'énorme rançon en devançant même la date fixée par les traités. Les relations extérieures avaient été rétablies sous la haute direction de M. Thiers, qui avait des rapports personnels avec les plus hauts diplomates de l'Europe.
Il avait envoyé, dans les principaux postes diplomatiques, des hommes de naissance et de grande oistinction, qui sauraient maintenir la France vaincue clans le haut rang qu'elle tenait parmi les nations : c'étaient le prince de Broglie; puis le duc de la Rochefoucauld-Bisaccia à Londres; en Russie le général Le Flô, en grand crédit à la Cour de Russie; à Berlin, M. le comte de Gontaut-Biron, qui, par ses relations personnelles et sa haute valeur, sut tenir à Berlin le rang et le ton qui convenaient à la France, et qui lui permettaient de faire figure, malgré la situation difficile et pénible où il se trouvait.
A Versailles, la diplomatie française trouvait le plus amical concours dans le prince OrlofF, ambassadeur de Russie; et l'ambassadeur d'Allemagne, le comte d'Arnim, y tint sa place dans une situation extrêmement difficile. Le ton de politesse gardé envers lui était de glace. Au ministère des affaires étrangères, M. Thiers avait appelé M. de Rémusat, qui jouissait à Paris, et dans les milieux sociaux et académiques, d'un grand renom et d'un grand crédit; sa situation personnelle et ses attaches avec tout ce que la France avait de plus accrédité donnaient à la République naissante un grand air, en l'entourant de personnalités avec qui on devait compter. Sous une direction si ingénieusement digne et légèrement hautaine, la France avait pu reprendre son rang dans le monde.
Pour la première fois depuis 1789, la France se trouvait groupée en une unité parfaite. Toutes les classes de la population, depuis les ducs jusqu'à l'ouvrier, étaient représentées dans l'Assemblée nationale : et tous, grands seigneurs, nobles, bour-
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geois, fonctionnaires et ruraux, fusionnèrent très sincèrement dans le deuil commun. Le seul sentiment qui animât tous ces cœurs était le patriotisme; la seule haine d'ordre civil était la haine de l'Empire, auteur responsable du malheur public. Cet état d'esprit fut d'ailleurs passager, mais il exista très positivement; et ce fut un spectacle très beau à contempler, spectacle éphémère, qui ne s'était peut-être plus vu depuis les premiers jours de la Révolution de 1789!
C'est que les idées ou plutôt les sentiments exprimés par les trois mots fatidiques, Liberté, Égalité, Fraternité, qui ont été adoptés comme la devise du peuple français, correspondent aux sentiments qui tiennent le plus au cœur de cette nation. Les Français, pris dans tous les ordres de l'État, sont jaloux de leur liberté : ils ont horreur de la servitude, parce qu'ils sont fiers. Ils sont tourmentés tous par le besoin de l'égalité, parce qu'un des travers de la race est la vanité; et enfin, ils s'adonnent volontiers à la passion de la fraternité, parce qu'ils sont bons, au fond. Il semblerait que ces trois dispositions de l'àme française sont inconciliables avec l'idée d'autorité et de gouvernement impliquant une hiérarchie sociale. Et toutefois la nation se résoudrait assez facilement à la fatalité de l'ordre hiérarchique, parce que cela est en accord avec la nature des choses, et que cette race, en même temps qu'elle est vaine, est pleine de bon sens et dès lors accepte les nécessités sociales; mais ce qu'elle repousse comme un fait en contradiction avec la justice, c'est la loi de l'hérédité dans l'état social des personnes. Elle admet les différences de situation sociale
en raison de la richesse acquise, ou de la condition hiérarchique des fonctionnaires et des lois de l'hérédité appliquées aux biens matériels; mais elle ne les admet plus quand il s'agit de la condition sociale dans l'État. Et toutefois, même dans cet ordre d'idées, le vice essentiel de cette race, la vanité, l'emporte encore sur le raisonnement : et chacun se pare volontiers d'une prédominance pour soi, en la contestant pour les autres.
En 1789, il y eut un moment, deux peut-être, le jour du Jeu de Paume et la nuit du 4 août, où ces sentiments prévalurent dans l'Assemblée nationale. De même, en 1871, à Bordeaux et à Versailles, la fusion des cœurs se fit sous l'empire de l'immense douleur qui frappait l'âme nationale. Dans les deux circonstances, la fusion ne dura guère : elle se rompit sous l'effort des vices de l'âme qui déparent cette race. En 1871, la passion du salut public domina tout d'abord les esprits dans le choix qui fut fait d'un parti à prendre. Tous s'étaient d'abord unis à Bordeaux, sous le gouvernement de la République avec M. Thiers président. Mais, à Versailles, les membres de l'Assemblée se rangèrent, soit à droite, soit à gauche, suivant qu'ils mettaient l'espoir du salut public dans un retour à la Monarchie ou dans la République. En ce sens, le parti que chacun prenait fut tout d'abord désintéressé. 11 y eut une sorte de trêve, pendant laquelle on laissa M. Thiers et son gouvernement travailler — et ils le firent merveilleusement — au relèvement de la France. Ils le faisaient si bien que la nation, étrangère dans sa masse aux préoccupations d'intérêt personnel qui reprenaient
peu à peu leur empire sur l'esprit des membres de l'Assemblée nationale, approuvait de plus en plus le Gouvernement; et s'attachait de plus en plus aussi à la République qui le personnifiait. Cette adhésion manifeste de la nation au Régime politique adopté par M. Thiers devenait menaçante pour les desseins des partisans d'un Régime monarchiste; et un beau jour, sans être prêts eux-mêmes pour la substitution d'un nouveau Régime politique à celui qui fonctionnait si bien, ils renversèrent ce dernier, en obligeant M. Thiers à donner sa démission.
Sans s'appesantir sur le caractère de cette violence parlementaire à l'égard d'un homme qui avait rendu à la France de si grands services, il est permis du moins d'en souligner la légèreté, puisque cette violence ne pouvait avoir et n'eut pas en effet le résultat que l'on cherchait, à savoir, la restauration d'un trône. Cette impossibilité politique est la condamnation même de cette espèce d'acte de force accompli contre le gouvernement de la République adopté naguère pour une durée de sept ans. Il y avait donc, dans cet emportement un peu haineux contre une personne, une marque de grande imprévoyance. Cette faute eut encore une autre conséquence plus funeste : ce fut de forger en quelque sorte, de la main des conservateurs, la chaîne qui allait désormais unir les unes aux autres toutes les fractions de la gauche de l'Assemblée, et de préparer par là la ruine du parti libéral au profit des factions révolutionnaires. Il y eut, au cours de ces événements et de ceux qui suivirent, un homme d'esprit — c'était M. J>J. Weiss — qui dit que la
République conservatrice était une bêtise. Il est vrai que, peu de jours après5 il se mit au service de cette bêtise-là. Mais, ce qui est bien plus vrai encore, c'est que le mot et la chose purent s'appliquer alors à l'acte des conservateurs; et ce ne devait pas être la seule fois qu'ils l'ont mérité.
M. Thiers avait été remplacé par le maréchal de Mac-Mahon, duc de Magenta. Ce dernier avait la double auréole du « J'y suis, j'y reste » de Malakoff et de la victoire de Magenta. Il avait surtout celle d'être un vaillant soldat et de porter haut le bâton de maréchal de France.
Mais pourquoi renverser un Gouvernement fondé un an auparavant et après des services signalés — pacification, ordre rétabli, tout remis en place, la France libérée de sa rançon et de l'occupation étrangère, et en pleine possession d'ellemême; un Gouvernement fondé sur les principes qui paraissaient, désormais, les lois vitales de la France; les citoyens pacifiés, heureux d'être en possession des biens qu'ils préfèrent; la prospérité matérielle renaissante, la nation maîtresse d'ellemême, tout ce qu'on avait cru fait pour combler ses vœux — et, d'un geste, on renverse cet échafaudage qui aurait pu être un édifice, la maison gauloise rétablie sur ses bases! Et en un clin d'œil cette espérance d'oasis disparaît; et chaque tribu reprend sa place dans l'opposition, afin d'y continuer le jeu des révolutions. A dater de ce jour, la sédition secrète ou ouverte redevient le principe de vie de cette société en délire. Esprit de sédition, ambition en rut sous couleur de principes, et tout au fond le virus révolutionnaire qui travaille cette société aux prises avec l'esprit de révolte, d'hérésie
et des sociétés secrètes. Les révoltés ne savaient même pas quel était l'adversaire véritable des idées qu'ils se flattaient de servir. Ils obéissaient au fond aux instincts de vanité, si puissants chez nous, et aux suggestions de leur suffisance : si bien qu'au lendemain de leur triomphe ils ne surent qu'en faire; et, sans avoir une pleine conscience de leur légèreté de conduite, ils continuèrent à se disputer entre eux.
Le Gouvernement de M. Thiers avait été comme une trêve intervenue dans cet état de guerre perpétuelle entretenu en France par ce qu'on appelait les partis, taçon de décorer d'un nom honorable la pitoyable discorde de cette nation, en cela restée bien gauloise. Cette trêve avait rendu l'essor aux qualités sociales de cette race, la bonne grâce, la bonhomie, la politesse et le sentiment de dignité et d'honneur qui rend faciles et aimables les rapports d'homme à homme. On s'associait avec bonne humeur pour le bien public. On se rattachait dans un sentiment patriotique aux coutumes et aux traditions essentiellement françaises. Le Gouvernement s'appliquait à donner aux grandes cérémonies publiques un caractère religieux. M. Thiers, bien qu'il ne fût pas catholique dans le sens pratique du mot, était au fond religieux; et il ne manquait pas d'assister, en sa qualité de chef d'État, aux cérémonies religieuses qui furent célébrées sous sa Présidence dans diverses occasions. Il n'y eut point dans le sein de l'Assemblée nationale de dissidences marquées dans ces solennités. M. Grévy, de son côté, bien qu'il fût plus éloigné encore que M. Thiers des croyances catholiques, figurait dans les cérémonies, en leur
attribuant par là un caractère national. Et d'ailleurs les malheurs publics avaient, pour un temps du moins, fait incliner toutes les tètes, en imposant à tous des réflexions intimes, à la suite des doulou-, reux événements, bien propres à faire courber tous les fronts.
En même temps un souffle de liberté ouvrait les âmes à la générosité et au bon droit. Il y a un lien si réel entre la liberté de l'enseignement public et le bon droit des citoyens que le souci de l'un appelle nécessairement le respect de l'autre. Le bon droit des catholiques de France impliquait la liberté de l'enseignement; et aussi bien un fort courant vers cette liberté s'était formé clans l'Assemblée nationale, malgré la résistance des champions attitrés de l'Université, qui voyaient en elle le palladium des idées modernes, c'est-à-dire des forces morales dirigées contre le catholicisme.
Au fond, le duel qui dure depuis près de deux mille ans entre le catholicisme et la contre-église, sous des formes diverses, s'était ravivé au dix-huitième siècle; et il dure encore à l'heure où nous sommes. Il y eut, après la guerre de 1870, un temps de répit, temps de deuil et de larmes; mais non de récipiscence religieuse. Les manifestations publiques, ordonnées alors et pratiquées par les pouvoirs nationaux, tenaient plutôt d'un caractère de convenance que d'un acte de retour au catholicisme. Ce fut aussi plutôt l'idée du droit et de la justice qui domina dans le mouvement d'opinion vers la liberté de l'enseignement public. Les sectaires y eurent leur part, sans doute; et c'est ainsi que, parmi les députés qui se montraient favorables à la liberté d'enseignement supérieur, un
grand nombre n'adhérèrent à cette opinion que par leur goût décidé pour la liberté.
L'état religieux des âmes françaises ne s'est guère modifié depuis deux siècles. La déviation des intelligences , sous la direction des philosophes du dix-huitième siècle, et la corruption des mœurs favorisée par l'affaiblissement de l'autorité, sous les deux formes de la loi civile et de la loi religieuse, ont sensiblement altéré les âmes, et les ont désarmées contre la puissance satanique. La nation française apparaît, au milieu de ce tourbillon extraordinaire et terrible, comme une horde d'hommes merveilleusement doués et en même temps égarés, sous le coup d'on ne sait quel vertige. Ils ont perdu, pour un temps, le fil conducteur des artisans de Dieu, Gesta Dei per Francos.
Les traditions de famille, les usages, le respect des bienséances ont maintenu dans la tenue générale des Français des habitudes d'apparences religieuses et la continuité des cérémonies de cet ordre appliquées aux actes de la vie commune, le baptême, la première communion, le mariage, etc., etc..
Mais, dans les villes surtout, et même dans les campagnes, le sérieux de la foi vivifiant les actes de la vie et les pratiques religieuses cessaient à peu près d'être l'élément vital de la population. Tel était du moins l'état des âmes, même après les malheurs publics de 1870 et de 1871. Les sectes ennemies de l'Église n'avaient pas cessé de travailler en sourdine à la ruine de celle-ci; et elles allaient bientôt marcher ouvertement à
l'assaut de la société française, mal armée alors pour se défendre.
Toutefois, un fait significatif marqua, vers cette époque, le caractère de la lutte qui, sur ce terrain, ne devait pas tarder à s'ouvrir. Il ne fallait rien moins que les malheurs effrayants qui avaient accablé la nation, pour qu'un fait de cette nature pût se produire parmi le monde officiel, sans rencontrer un obstacle invincible dans le sentiment public, fait à la fois de lâcheté et d'une sorte de fanfaronnade. Une proposition fut apportée à la tribune de l'Assemblée nationale, qui avait pour objet l'érection d'une église au sommet de la butte Montmartre et sa consécration au Sacré-Cœur. En d'autres temps, on n'aurait pas osé produire cette motion dans une Assemblée politique. Il s'agissait de l'exécution d'un vœu formé pour le salut de la France, par de grands catholiques réfugiés à Poitiers pendant la guerre. Cette fois, tant le sentiment qui avait dicté cette proposition était en accord avec le deuil public et avec l'état secret des âmes, nulle protestation sérieuse ne s'éleva dans l'Assemblée nationale contre cette proposition. Les réfractaires se bornèrent à refuser leur vote, sans autre forme de réprobation.
Cet acte toutefois n'avait pas le caractère d'un retour public à la foi et surtout aux pratiques religieuses. On respectait le sentiment national qui l'avait inspiré, mais sans adhérer à la conviction religieuse des personnes qui en avaient pris l'initiative.
En fait, les malheurs publics avaient mis en évidence des personnes d'importance et, au premier rang, des membres de l'Assemblée nationale, qui
imposèrent en quelque sorte, dans diverses circonstances, des manifestations d'ordre religieux, auxquelles le Gouvernement et la majorité de l'Assemblée s'associaient, moins par adhésion à la pensée qui les inspirait que par le sentiment des convenances, lesquelles étaient encore observées, dans les rapports mutuels des Français.
Les divergences d'opinion, en fait de religion et de politique, s'étaient d'abord effacées dans le deuil public. Elles reprirent peu à peu leur empire, surtout à partir du moment où il devint évident que les partis politiques n'avaient point abandonné chacun leur idéal ni leurs desseins. Extrême-gauche, gauche, centre-gauche, centredroit, droite, chevau-légers et extrême-droite : ne semblait-il pas voir une Gaule moderne avec ses innombrables tribus! Dès le jour où M. Thiers fut renversé du pouvoir, le pacte formé tout d'abord était déjà rompu. Et toutefois il semble qu'on aurait pu dire, selon le mot heureux de M. Ch. Dupuy : la séance continue... ce mot qui d'ailleurs pourrait servir d'épigraphe à l'histoire de France à bâtons rompus, depuis près de deux cents ans.
Le renversement de M. Thiers aurait dû concorder avec un changement de Régime politique. Les triomphateurs étaient des monarchistes : oui! et c'est là qu'éclate le scandale, ou mieux encore que se découvre la plaie dont souffre la France, c'est-à-dire la division des esprits et des âmes : oui! mais ces monarchistes ne s'entendaient même pas entre eux; et ils ne pouvaient pas remplacer le Régime politique qu'ils avaient, par un effort commun, renversé.
A partir de ce jour, les intrigues des partis rem-
plirent la vie de l'Assemblée nationale. Les royalistes, divisés en deux camps, les bonapartistes qui avaient reparu et osé s'affirmer après un long- temps de silence que la pudeur, de leur part, et la violence du sentiment public, de l'autre, leur avaient imposé, les partis avancés de la Gauche, où reparurent les passions jacobines et même des insanités d'ordre social, tous ces hommes que la France avait choisis parmi les meilleurs, et qui avaient reçu la mission de sauver d'abord la France et ensuite de la reconstituer dans un état meilleur que celui d'un long passé troublé, précurseur d'un désastre final, tous, comme à l'envi, retournèrent à leurs vomissements, qui sont la division irréductible. On a beau jeu à discuter leurs thèses. Ils ont tous raison, et ils ont tous tort. Il ne manque à leurs systèmes respectifs qu'une chose qui est tout : il manque l'autorité.
M. le comte de Chambord, seul, peut-être, avait en naissant reçu le privilège d'être un représentant de l'autorité, ou, autrement dit, du Pouvoir qui impose l'obéissance et le respect des nations. Privilège discutable! qui l'ignore? mais sauvegarde des peuples qui s'y plient et qui ne le discutent pas. C'est ainsi que les rois de France personnifiaient la souveraineté. On y a substitué, depuis, le vote universel, qui devait être l'origine de la souveraineté. Un homme de beaucoup de science et d'esprit, M. Jules Roche, a démontré depuis, par des chiffres, c'est-à-dire mathématiquement, que jamais, à aucune époque, la souveraineté du peuple français n'était sortie des urnes populaires; d'où on peut conclure que les urnes populaires n'ont pas la vertu du saint chrême.
Tandis que se nouaient et se continuaient les intrigues tendancieuses des partisans de la Monarchie, le Gouvernement proprement dit, c'est-à-dire l'administration des affaires publiques, continuait son œuvre entre des mains expertes, quoiqu'elle se ressentît des changements de personnel et des luttes d'intérêts, résultat inévitable, en raison de la diversité de la direction suprême des affaires publiques. Mais le peuple de France a tant de ressources à sa disposition, et il s'en sert avec tant d'ingéniosité et de savoir-faire, qu'il prospère envers et contre tout. Les gouvernements en tirent vanité. Ils se vantent. Ils sont le plus souvent, par leurs agents et quelquefois par leur entremise directe, un obstacle et une gêne. La France n'en irait que mieux, si elle n'était pas autant gouvernée. En ce temps-là, elle consacrait son activité à se refaire. Le moment n'était pas venu de l'extraordinaire développement qu'allait prendre sa fortune, à la faveur des découvertes scientifiques dont il semble qu'elle ait le privilège et le secret.
On pouvait croire alors que toute son activité était appliquée aux affaires publiques. Les questions d'ordre politique et constitutionnel occupèrent presque uniquement l'esprit public pendant une période assez longue, de près de dix ans, à la suite de la guerre de 1870. Il semblait que la France, après la terrible leçon de ses défaites, et après tant de vicissitudes qui avaient duré pendant tout un siècle, cherchait à s'abriter dans un port de tout repos.
L'ensemble de la nation, exception faite des partis, lesquels sont dominés par leurs théories dissimulant leurs passions, ou mieux encore leurs
appétits particuliers, la masse du pays envisageait une République comme le refuge de la nation lasse de tant de secousses; et il voyait en elle le triomphe de certaines idées ou, si Ton veut, de certains mots qui lui sont chers. On ne prévoyait pas que quelques-uns de ces verbes retentissants, l'égalité et la fraternité par exemple, peuvent couvrir toutes les sottises de l'esprit humain et toutes les bassesses des passions de l'animalité. Une sorte d'entraînement joyeux, après tant de douleurs patriotiques, portait la nation vers la République. Ingénue qu'elle est, elle ne pouvait prévoir que ses loups se déguisaient en bergers pour la mener là où elle n'aurait pas voulu aller. Ingénue! qui donc se gausserait de la France parce qu'elle a dans l'âme cette faiblesse de l'ingénuité qui est le signe de sa noblesse?
Oui. Après les maux inouïs supportés par la nation à la suite de la guerre de 1870, il y eut une heure, une heure fugitive, pendant laquelle l'union des cœurs s'était faite parmi tous ces Français déchirés depuis plus d'un siècle par la discorde civile. En même temps, toutes les qualités de la race avaient été mises en œuvre, sous l'impulsion et la direction d'un maître homme de gouvernement, et elles avaient fourni en peu de temps ce résultat merveilleux : la résurrection et la réfection d'une nation ! Mais à peine la paix avait été rétablie au sein de cette nation, à peine le sol sacré avait-il été libéré de la présence de l'étranger, le mal qui dévore cette nation aux dons si magnifiques, la division, avait repris le dessus, rompu les rangs et de nouveau mis en bataille tous les groupes de partisans séparés et redevenus frères ennemis.
La coalition des partis monarchistes avait démontré son impuissance, lorsque, après avoir renversé le gouvernement de M. Thiers, elle se trouva, dès le lendemain, obligée de relever le même Régime politique avec un nouveau chef, M. le maréchal de Mac-Mahon. C'était l'aveu de la faute commise, puisqu'ils ne pouvaient rétablir un gouvernement monarchique, ce qui pourtant était dans leurs vœux, et ce qui eût été la justification de leur conduite.
Les coalisés croyaient se justifier en disant que M. Thiers et son gouvernement faisaient, ou tout au moins laissaient dériver la République vers les régions anarchiques que d'autres temps avaient connues, sous la même étiquette. Il leur eût été facile d'empêcher cette déviation, en s'associant avec sincérité au gouvernement de M. Thiers, qui eût accepté très favorablement leur concours, s'il avait pu croire à leur sincérité.
A distance, lorsqu'on est à l'écart, par le temps écoulé, des passions du temps, il est impossible de donner une explication plausible de l'attitude des partis monarchistes de ce temps-là. La seule que l'on puisse alléguer, c'est que la diversité réelle et la contradiction de leurs visées respectives les empêchaient d'adopter la seule solution rationnelle que leur attitude comportât, et qui était de rétablir la Monarchie. Mais alors cette constatation d'un fait, d'ailleurs réel, est la condamnation de leur conduite vis-à-vis du Régime établi, même en ne tenant pas compte des sentiments de gratitude que les services rendus par M. Thiers auraient dû leur inspirer.
Ce fut une des circonstances, après tant d'autres,
où ce grand pays de France fit l'épreuve des impasses auxquelles il se heurte sans cesse dans la voie ouverte par ses révolutions intestines, comme un aveugle engagé sans guide dans une voie de lui inconnue.
De guerre lasse, et ne sachant que faire de leur victoire, les conjurés monarchistes se résolurent à n'en rien faire et à maintenir le Régime républicain avec la présidence du maréchal de Mac- Mahon. Et toutefois ce n'était pas le terme final de leurs irrésolutions. Ils continuèrent à la fois à maintenir le Régime républicain et à chercher le moyen de le renverser.
Ce n'était pas hélas! un procédé propre à rétablir la concorde dans le pays en proie au mal de la dissolution intestine, maladie à laquelle résiste encore une robustesse inouïe. Mais nos discordes civiles font apparaître chez nous un état d'esprit peut-être particulier à notre terre de France. Les fauteurs de ces discordes se persuadent qu'ils sont d'excellents citoyens, des citoyens même meilleurs que les autres, parce qu'ils se croient, à la différence de leurs antagonistes, spécialement appelés à l'exercice du pouvoir politique pour le plus grand bien de la nation. Leur suprématie leur apparaît comme un devoir civique.
Pendant de longs siècles, le lien qui attachait au devoir social tous les Français, nobles, citoyens, fonctionnaires, agents à tous les degrés de l'échelle sociale, était l'honneur, la foi féodale. On y a substitué ensuite le serment : mais la conscience des Français s'est prêtée successivement à tant de serments contradictoires, que ce genre de lien, qui devait être sacré, est devenu quelque peu dérisoire;
et c'est là un des traits les plus saisissants, quoiqu'on n'y attache aucun prix, de la démoralisation de cette race, qui pendant des siècles, et même pendant les premiers temps de la période révolutionnaire, avait fait de l'honneur sa principale raison de vivre.
Les partisans des Régimes déchus se piquèrent d'honneur, pour être restés fidèles à la foi monarchique. Et ces mêmes hommes, gens d'honneur en effet dans la vie privée, se mettaient sans aucune vergogne dans le cas de trahir le gouvernement dont ils acceptaient d'être les chefs, les ministres, c'est-à-dire les premiers serviteurs. Il est avec le ciel des accommodements !
Cette incohérence de conscience ne choquait alors que peu de personnes, particulièrement délicates en ce point. La raison en était que, depuis cent ans, c'était l'état de conscience de la presque universalité des Français, qui servaient tous les Régimes politiques successifs, avecl'arrière-pensée de les démolir pour en servir d'autres. Il est d'ailleurs juste de reconnaître qu'ils restaient fidèles à leur engagement, si on l'applique uniquement à la fonction, grâce au subterfuge de la restriction mentale.
C'est à partir de cette date que se poursuivirent avec activité les démarches des partisans de la Monarchie dans le but de la substituer à la République. Il était nécessaire, pour cela, de rétablir l'union dans la famille royale, aussi bien qu'entre les partisans de la branche aînée des Bourbons et ceux de la branche cadette : le comte de Chambord d'une part, et de l'autre les princes d'Orléans, œuvre difficile après tant de graves dissentiments,
de violences de toute sorte et de souvenirs! Le même intérêt pouvait rapprocher les unes des autres les personnes, mais les cœurs, non.
Et tandis que se suivaient infatigablement les démarches, les voyages, les conciliabules, les papotages des comités et les conjurations de salons, les affaires publiques furent dirigées par des ministères variés, sous la direction tantôt de M. de Broglie, tantôt de M. Buffet, qui chacun à leur manière, mais avec capacité et distinction, étaient les chefs de la nouvelle majorité,
La France commençait à secouer son deuil et à réparer ses désastres, la vie sociale reprenait peu à peu son cours. Paris réparait ses ruines et commençait à reprendre le cours de son activité féconde. La fièvre et l'action politique, qui avaient rempli les dernières années, commençaient à se calmer et à faire place à des occupations d'un autre genre. Les actes de la paix allaient remplacer les périodes de guerre; les restaurations de tout ordre allaient réparer les ruines; les affaires privées reprenaient leur place dans les occupations des citoyens : l'ère des convulsions, des ruines et des horreurs de la guerre était close. C'était une restauration; la vie sociale allait reprendre son cours; et les salons étaient de nouveau ouverts. Ils allaient servir tout d'abord aux conciliabules politiques.
Pendant longtemps après la chute de M. Thiers, la politique se maintint dans le cercle de Versailles et suivit à peu près les errements du commencement.
L'Assemblée nationale poursuivait avec assi-
duité et avec fruit le cours des travaux parlementaires, qui constituaient alors tout le gouvernement. Elle était remplie, dans toutes ses parties, de capacités réelles; et les affaires publiques ne furent jamais mieux étudiées ni mieux dirigées que par cette Assemblée. Mais elle avait en elle les germes de nos discordes civiles; et ces germes se développaient de plus en plus, à mesure que l'on s'éloignait des temps funèbres de nos malheurs.
Les dissentiments d'ordre politique se caractérisaient de plus en plus à mesure qu'on approchait du terme où il faudrait prendre un parti définitif, et fonder enfin un Gouvernement. Les partis se différenciaient avec plus de netteté dans les groupes déjà existants. Et néanmoins les fractions de la Gauche les plus accentuées, celles qui dérivaient du jacobinisme révolutionnaire, s'abstenaient de toute manifestation qui eût pu avertir la partie moyenne, et la mettre en garde contre les compagnons d'armes avec lesquels, si elle l'avait su, elle n'aurait jamais fait cause commune. Les montagnards cachaient leurs armes, les jacobins faisaient mine de modérés; le Centre-Gauche, avec la naïveté française de gens bien intentionnés, se faisait illusion sur le caractère véritable du concours des membres de l'Assemblée siégeant à gauche. A droite, les diverses fractions des monarchistes se faisaient également illusion sur leurs intentions respectives. Tout le monde se trompait.
Pendant cette période de faits et gestes dans la coulisse, et tandis que, en même temps, l'Assemblée nationale poursuivait sa tâche, et remplissait sa double fonction de Gouvernement et d'Assemblée législative, les partis étaient en fièvre. Ce
furent d'abord les monarchistes qui essayèrent de réaliser enfin leurs espérances. Le problème était difficile à résoudre. Il ne fallait rien moins que recoudre ensemble les lambeaux dispersés d'une doctrine politique et d'une tradition disjointe et délabrée par des bouleversements nationaux successifs. Il fallait rapprocher et convertir des esprits et des opinions contradictoires et le plus souvent hostiles, séparés plus encore par des sentiments irréductibles que par des idées, lesquelles peuvent encore se concilier. Il fallait relever un édifice dont les débris étaient dispersés, et quelques-uns quasi pulvérisés. Il fallait oublier et?<s'il était possible, effacer de mauvais souvenirs. Il fallait enfin affronter des résistances seulement en éveil, mais qui pourraient surgir plus tard comme d'insurmontables obstacles. Enfin, c'était tout un siècle qu'il fallait rayer de notre histoire, sans qu'il en restât trace I Que de sentiments, que de passions contradictoires et violentes; que d'arrière-pensées à côté de généreux espoirs d'oubli et de renaissance! Plus d'un cœur eut à subir de rudes assauts, dans le combat où s'agitaient des souvenirs d'allégeance féodale et des devoirs présents envers la patrie. Une figure planait au-dessus de ces tempêtes de sentiments tumultueux, dans lesquels se trouvèrent mêlés de généreuses passions et des appétits d'ordre inférieur : c'était celle de M. le comte de Chambord, qui réalisait, en son entier, le grand passé de la France. Et, pour être juste, M. le comte de Paris, représentant de la monarchie constitutionnelle, faisait à côté de lui bonne figure. Le symbole de ces luttes qui bouleversèrent alors tant de cœurs bien français était le drapeau blanc,
que M. le comte de Chambord ne consentait pas à sacrifier, parce qu'il y voyait en quelque sorte l'emblème de la Royauté. Ce qui se passa à ce sujet dans le bureau de la Commission, formée de neuf membres, qui eut à se prononcer en dernier lieu sur cette question décisive du drapeau, M. le comte d'Haussonville (qui en était le secrétaire avec M. Savary) pourrait le dire. La publication du procès-verbal de la séance, tel qu'il était rédigé, décida M. le comte de Chambord à écrire la lettre qui devait mettre fin aux négociations.
Quelle eût été la réponse de l'Assemblée nationale si la question de la restauration monarchique lui avait été soumise? Personne ne pourrait le dire. Il y avait dans ce milieu politique tourmenté par les passions du temps, mais profondément patriote, bien des cœurs sensibles aux souvenirs du passé, mais en même temps passionnément agités par le souci de leur devoir et de leur responsabilité envers la patrie!
Tous se trompaient avec une sorte de sincérité respective. C'était encore la France, ressuscitée et toujours la même, en proie à la discorde. C'est un des malheurs de nos révolutions, le pire peut-être, que d'avoir faussé la règle de vie de cette nation, qui fut toujours l'honneur.
A partir du jour où le Maréchal fut porté au pouvoir avec le titre de président de la République, le Gouvernement ne cessa de conspirer contre lui-même. Et ses membres ont cru qu'ils étaient dans leur droit. Mais le Maréchal restait étranger à ces intrigues.
D'autre part, les républicains qui se rattachaient à la pure doctrine jacobine se défendaient d'une
telle imputation; et ils se mettaient à la suite des hommes un peu ingénus du Centre-Gauche, qui avaient du moins la certitude d'être les vrais représentants de la très grande majorité des Français. Ceux-ci, détachés des anciens Régimes, n'aspiraient qu'à vivre tranquilles et fiers, d'une certaine fierté, sous l'égide de la République, laquelle d'ailleurs correspondait à leurs sentiments égalitaires.
Ainsi l'Assemblée, cahotée en sens divers, faisait son œuvre gouvernementale, tout en poursuivant son acheminement vers une solution politique. Cette solution, en dépit de tant d'intentions contradictoires, fut la Constitution de 1875 qui établissait la République...
L'Assemblée nationale ne voulait pas remettre en question les principes constitutifs du gouvernement. Elle s'en référait, sans le dire pourtant, aux principes généraux édictés dans la Constitution de 1791, qui ont été réédités successivement dans les diverses constitutions politiques sous l'empire desquelles la France a vécu. Ces principes étaient l'expression concentrée des idées générales qui avaient prévalu en 1789, et qui avaient consacré l'abolition de l'Ancien Régime. Politiquement parlant, la France moderne date de cette époque; socialement, non. Les passions et les tendances de la race persistent à prévaloir sur les textes constitutionnels, dans le cours de la vie des Français.
L'unité de vues qui avait présidé d'abord à la vie de l'Assemblée nationale n'avait pas survécu à son principal objet, qui avait été la réparation des maux de la guerre et le paiement de sa rançon. L'esprit de discorde avait repris son empire dans
ce malheureux pays qu'il déchire, et dont l'Assemblée offrait l'image.
Tandis que les partis monarchistes avaient travaillé à une restauration que leurs dissentiments rendaient impossible, le côté gauche de l'Assemblée nationale s'était de son côté fractionné en camps divers, qui correspondaient à des opinions en réalité très divergentes, mais qui s'étaient tenues très discrètes, tant qu'avait duré l'anxiété de vivre. Petit à petit, ces nuances d'opinion s'étaient accentuées; et elles s'étaient affirmées sous des appellations diverses, distinguant des groupes divers qu'un certain lien rattachait ensemble, plus nominalement qu'en réalité; car au fond ces groupes étaient séparés par des nuances d'opinions très accusées. C'étaient les républicains de l'Union dite républicaine, ceux de la Gauche et ceux du Centre-Gauche.
Gambetta, qui s'était effacé au moment de la réunion de l'Assemblée nationale à Bordeaux, avait reparu à Versailles. La vie politique, concentrée dans les premiers temps à Versailles, avait repris sa vitalité à Paris; et elle se manifestait avec une vigueur extrême, parfois avec éclat dans la presse, dans les réunions de groupes, et jusque dans les salons.
Gambetta avait repris pied dans la politique avec son journal la République Française, que rédigeaient ses amis Laurier, Challemel-Lacour et Spuller. Un autre journal de création nouvelle, le XIXe Siècle, était rédigé par Edmond About et Francisque Sarcey; il se distinguait par sa politique antireligieuse jusqu'à la rage, mais avec beaucoup d'esprit à l' emporte-pièce. Hector Pes-
sard tenait aussi son rang à côté d'Emile de Girardin dans la presse républicaine, tandis que des hommes de beaucoup de talent, dans les Débats, dans le Soleil, dans Y Univers, les Hervé, les Veuillot et tant d'autres, les John Lemoinne, Laurentie, Pierre Véron, portèrent très haut, dans ce tempslà, la littérature proprement politique, qui avait encore figure de belles-lettres.
Il y eut à cette époque aussi comme un souffle nouveau qui ranimait l'esprit public, et avec lui les arts sous leurs formes diverses. La musique triomphait dans les concerts du Conservatoire consacrés à la gloire de Mozart, de Beethoven et des grands artistes de cet art que n'avait point encore dénationalisé l'inspirai ion tudesque. La musique française fredonnait joyeusement à l'Opéra-Comique; et on se retrouvait chez soi, en y entendant les airs de France.
Au théâtre, Henry de Bornier avait fait frissonner les âmes naguère abattues, avec la Fille de Roland; Emile Augier, Pailleron rappelaient les beaux jours de l'esprit de France; et, au Palais-Royal, Labiche et Gondinet nous rendaient le rire après tant de tristesses. Banville donnait la note de l'idylle, dans ce concert d'esprits et de talents qui surgirent alors, comme un réveil charmé après une nuit sombre. Dumas fils donnait aussi sa note teintée de noir, parmi les éclats de joie et de rire du renouveau, et au-dessus de tous rayonnait encore Victor Hugo, qui tenait ses assises au Théâtre-Français et aussi dans son salon.
Les salons avaient repris leurs droits dans cette ville de Paris, qui est proprement leur royaume. M. Thiers tenait maison ouverte dans son hôtel
de la place Saint-Georges; Mmes de Renneville et Hervé ouvraient leurs salons aux hommes politiques siégeant à la droite de l'Assemblée. Mme Juliette Adam régnait parmi les représentants de l'opinion républicaine et plus généralement libérale, sans en exclure les arts et la diplomatie; son salon fut un centre de rayonnement politique et intellectuel; sur tous les genres d'esprit et d'influence sociale elle étendait son empire. Les salons de l'Elysée étaient noblement tenus, mais, sauf pour les intimes, le ton officiel et de diplomatie un peu gourmée y dominait. A côté, et très en dehors de la politique, Pierre Véron, directeur du Charivari, groupait chaque semaine autour de lui des hommes qui représentaient les arts, peinture, musique, sculpture, littérature, éloquence même. Pailleron avait aussi un salon, ouvert aux artistes en tout genre. C'étaient des régals que l'on pouvait comparer aux salons du dix-huitième siècle, mais plus ouverts à ce que les arts dans tous les genres avaient alors de plus achevé. Et parmi ces arts, celui qui les inspire et les achève tous, l'esprit, l'esprit de France s'épanouissait, avec éblouissement, dans ces milieux que sans doute la France seule peut créer et perpétuer, puisque tous les siècles, avec des formes diverses, en ont offert des modèles.
Les caractères spécifiques de races ou de nations formées de races diverses ne changent pas, ou ne se modifient qu'insensiblement. Après les fusions accomplies de quelques annexes étrangères, le fond de la France est resté gallo-romain. Ce peuple a le goût du travail et du loisir^ qui ménagent à la fois et son bien-être et sa légèreté. Il est capable de tout, quand ses passions sont
déchaînées vers le mal ou vers le bien. Il suffit à tous les efforts et à toutes les tâches, pourvu que cela ne dure pas trop longtemps. Il est sublime ou odieux, pourvu que cela ne se prolonge pas au delà de son naturel, le plus habituellement aimable et bonhomme, même avec la mesure de malice voulue pour qu'on ne soit pas un sot. Il y a en lui un fonds de fierté qui, en politique, le porte vers l'égalité sociale, et de bonté qui s'accorde avec la fraternité. Il est sensible à la justice, et il a le sentiment inné du droit. Il est fier, mais sans orgueil et sans méchanceté. Il aime l'esprit, et il en a. Il a aussi des passions, dont le sauve la religion seule. Il est chrétien par instinct de ses besoins et par choix, car il a l'âme religieuse, mais il est accessible aux pires entraînements quand sa vanité est en jeu, ou quand il se laisse prendre aux suggestions de l'orgueil et aux joies de la vengeance.
La France eut vraiment foi dans sa destinée, en la plaçant sous l'égide du Régime républicain dont elle allait constituer elle-même les organes en nommant ses représentants.
C'est dans cette disposition d'âme que la France mit en œuvre, en janvier 1876, le Gouvernement institué par la Constitution de 1875.
Le premier acte à accomplir consistait à former les deux corps politiques : la Chambre des députés et le Sénat.
On lit et on lira souvent des phrases comme celle-ci : « L'Assemblée nationale, élue pour rétablir la monarchie, votait la constitution républicaine ». Et ce n'est pas vrai. La France entière, à la fin de la guerre, était en proie aux angoisses et aux douleurs les plus vives. Lorsqu'elle fut
appelée à former une Assemblée nationale, elle ne pensa qu'à ses malheurs, et elle avait au cœur l'àpre volonté de s'en relever ou du moins d'échapper à son affreux cauchemar. Elle ne songea pas alors à recourir aux concours que pourraient lui offrir des Régimes politiques quelconques : elle se servit, pour faire prévaloir ses volontés, des moyens d'action qu'elle avait sous la main. Ces moyens d'action, un Gouvernement déjà établi, avec tous les organes nécessaires, les lui offrait. Elle s'en servit. Ajoutez qu'un Régime républicain, après toutes les épreuves du passé, que l'on pouvait à tort ou à raison attribuer aux Régimes politiques antérieurs, apparaissait aux cœurs avides du salut public comme l'instrument de salut; plus encore même : comme un moyen de réhabilitation.