Topographie du champ visuel monoculaire
Sans nous soucier pour l’instant de la manière dont nous avons acquis l’usage du champ visuel monoculaire, cherchons à fixer la précision avec laquelle nous pouvons, d’après l’image sur la rétine, conclure la distribution des points extérieurs.
La vision monoculaire ne fournissant aucune idée de la distance, supposons que les points vus sont tous à peu près à la même distance; pour préciser plaçons-les sur un tableau quasi normal à la ligne allant du centre de l’œil au centre du tableau. Rappelons que fixer un point , c’est orienter l’œil de manière que son image se fasse sur la fovea qui est le centre de la tache jaune et qui appartient à la région la plus sensible de la rétine.
1° — Direction extérieure de la ligne visuelle.
Grâce aux sensations qui nous font connaître la position de la tête et du corps par rapport aux objets environnants, et la position du globe
de l’œil dans la tête, nous savons très exactement dans quelle direction par rapport à notre corps se trouve la ligne visuelle , c’est-à-dire la droite qui passe par le premier point nodal de l’œil et qui est parallèle à la droite menée par le second point nodal et par la fovea. La preuve en est que, sans prendre le temps de regarder notre doigt, nous le portons précisément là où est le point visé (bien entendu lorsqu’il est suffisamment voisin du corps pour que nous puissions l’atteindre).
Comme il s’agit là d’une éducation acquise dans les conditions habituelles d’exercice de nos sens, si nous modifions ces conditions, nous nous trompons.
Devant l’œil O plaçons un prisme P d’une dizaine de degrés. L’objet A est vu en A' sur le tableau T. Quand on veut le saisir rapidement , on porte la main trop à gauche. La raison en est simple : obéissant à l’ensemble des sensations, c’est non pas en A mais en A' qu’on induit son existence.
2° — Appréciation des longueurs.
A une distance de l’œil de l’ordre du mètre, on dispose trois fils tendus
Fig. 30.
VISION MONOCULAIRE
verticalement par des poids. On les déplace horizontalement de manière que la distance des fils 1 et 2 égale celle des fils 2 et 3. Les distances variant de 1 à 25 centimètres, l’erreur est de l’ordre du centième des distances à comparer (conformément à la loi de Fechner, § 116).
On effectue cette expérience généralisée chaque fois qu’on fait une mesure de longueur. L’opération consiste toujours à évaluer la position relative d’un trait par rapport à deux traits parallèles au premier. Comme il ne s’agit plus ici de rendre égaux les intervalles, comme on sent déterminer le rapport des distances, la précision est inférieure au centième. Pourvu que les traits de repères ne soient pas trop rapprochés, l'estimation se fait toujours sans erreur au dixième.
L’expérience montre que la comparaison des distances verticales est moins précise que celle des distances horizontales (dans la première des expériences précédentes, il s’agit de distances horizontales, puisque les droites à rendre équidistantes sont verticales).
On divise plus inexactement en deux parties égales un segment de droite verticale qu’un segment de droite horizontale.
On compare difficilement une longueur verticale et une longueur horizontale. Nous avons tendance à considérer les verticales comme plus longues que les horizontales de même longueur. Sur un papier tenu perpendiculairement à la ligne visuelle, traçons de sentiment un carré dont les côtés soient verticaux et horizontaux : une rotation de 90° donne sans discussion possible une figure qui ne saurait passer pour un carré.
3° — Estimation du parallélisme ET DE LA NORMA¬ LITÉ.
Nous reconnaissons l’existence ou la non-existence du parallélisme avec beaucoup de précision. L’appréciation est plus exacte pour des lignes horizontales que pour des verticales.
Posons que l’angle droit a l’un de ses côtés horizontal. Les angles 1 et 3 parais- -
sent généralement obtus pour l’œil droit; par suite les angles 2 et 4 lui paraissent aigus. C’est l’inverse pour l’œil gauche (fig. 31).
Quand on cherche à mener de sentiment une perpendiculaire sur une horizontale, en regardant avec l'œil droit, on fait donc aigus les angles 1 et 3; l’erreur est de l’ordre de 1 à 2° pour des yeux exercés.
L’angle au sommet d’un triangle équilatéral paraît toujours plus aigu
Obtus pour J'cbjJ gauche
Obtus pour] œil droit
Fig. 31.
VISION DES FORMES
que les angles de base; autrement dit, la base horizontale paraît plus petite que les côtés inclinés.
26 bis. Erreurs des pointés.
Rapprochons des expériences précédentes les pointés que les physiciens, astronomes, topographes..., ont constamment à faire.
Ils se classent en trois catégories; pointés de prolongement , de contact, de bissection.
La figure montre l’ensemble des cas usuels.
On peut avoir à mettre dans le prolongement Tun de l’autre deux.
Fig’. 31 bis.
traits noirs sur fond blanc, ou deux traits brillants sur fond obscur; les traits peuvent être plus ou moins larges. L’un des traits peut venir remplir le vide laissé par les deux bouts de l’autre.
On peut avoir à mettre en contactées cercles égaux ou inégaux; à la limite, l’un d’eux ou les deux deviennent des traits plus ou moins larges.
On peut faire bissecter par un point noir ou brillant, gros ou petit, un trait ou l’intervalle de deux traits; on peut faire bissecter l’intervalle de deux traits par un trait plus ou moins large.
La méthode consiste à placer la partie mobile sur une machine à diviser dont on manœuvre de loin la vis avec une corde sans fin passant sur une poulie. L’observateur se met à 10 mètres par exemple; il ajuste de son mieux la partie mobile; un aide fait la lecture de position. On transforme l’erreur linéaire en angle ayant l’œil de l’observateur pour sommet.
Les erreurs varient beaucoup avec les conditions de l’expérience, avec l’observateur, avec l'état actuel de son œil. Elles ont environ
VISION MONOCULAIRE
de 10" à 20" comme moyenne, ce qui correspond à une erreur de posi lion de 0,5 à 1 millimètre environ à 10 mètres.