Lisibilité des caractères
1° — Il faut évidemment que les caractères soient lisibles. Les gros caractères sont toujours lisibles; il n’en est pas de même des petits.
Chaque caractère a une forme typique qui le fait reconnaître sous tous ses enjolivements. L’expérience montre que le caractère d’imprimerie est reconnaissable surtout par sa partie supérieure. On continue à lire aisément après avoir recouvert avec une bande de papier la moitié inférieure d’une ligne d’impression; on ne peut plus lire après avoir recouvert la moitié supérieure. De là à conclure qu’on peut racler les lettres par-dessous, il y a un abîme. Tout de même si on remplace les longues inférieures par de petites capitales, on diminue moins la lisibilité qu’en remplaçant les longues supérieures.
Javal (qui s’est occupé de la question avec des préoccupations a priori sur lesquelles je n'insisterai pas) prétend que la visibilité dépend surtout de la largeur des lettres ( œil et approche) et beaucoup moins de leur hauteur mesurée par le corps. On peut lui accorder que des lettres hautes mais très étroites sont illisibles ; mais je ne vois vraiment pas, dans les spécimens qu’il donne, une raison de croire qu’il y ait avantage à exagérer l'écartement de lettres dont le corps est petit. Au surplus le lecteur n’a qu’à se reporter aux spécimens de VIII donnés ci-dessus : le texte à lettres écartées n’est pas plus lisible que l’autre.
En définitive le problème se pose de la manière suivante : Dans une
page de surface utile donnée , on veut caser un certain texte ; comment choisir le caractère pour être le plus lisible ? Si Ion suppose la composition pleine, sans interlignage , la section droite moyenne des caractères est par suite donnée; le produit largeur moyenne X corps est imposé. Il est évident qu’il y a une juste mesure à garder entre les facteurs de ce produit. Mais en admettanbqu’on puisse définir un corps de lisibilité maxima, précisément parce qu’il s’agit d’un maximum, de petites variations au voisinage des valeurs que prennent alors les facteurs du produit, n’ont aucune importance. C’est ce qui explique l’existence de tant de caractères différents d'une lisibilité à peu près égale.
2° — Le même problème se pose à propos de l’œil du caractère, de son appoche et de l’interlignage. Faut-il laisser des blancs ou avoir une typographie compacte? que doit être la marge?
Il est absolument impossible de dire quoi que ce soit de général, sinon que la marge est de pur luxe; il est absurde de l’exagérer parce qu’elle ne favorise évidemment en rien la lisibilité. Il ne faut cependant pas la diminuer outre mesure, ne serait-ce que pour ne pas faire apparaître trop brutalement les imperfections du pliage et de la reliure.
J'insiste là-dessus parce que les théories a priori genre Javal me semblent absurdes et que les fondeurs de caractères pourraient croire « scientifique » de leur obéir. L’interlignage est imposé pour certains ouvrages de composition difficile et où la solidité est nécessaire ; il est évident qu’il n’a pas de raison d’être dans la composition à la linotype et qu’il serait absurde d'interligner des caractères trop petits. Il est de même évident qu’il ne faut pas faire les lignes trop longues avec de tels caractères. Mais encore une fois que peut-on dire de général quand tant de facteurs interviennent et que le bon sens et le bon goût suffisent à maintenir les gens au voisinage de l’optimum ?
Où Javal a parfaitement raison, c’est quand il conseille d’exagérer la différence des caractères et de se méfier dès fantaisies des graveurs esthètes.
En définitive la conclusion est qu’on fasse ce qu’on veut pourvu qu’on n'exagère aucune des caractéristiques (œil, approche, corps, interlignage). Tout le monde comprendra que dans un ouvrage tel que celuici, d’établissement coûteux, il serait absurde d’économiser un peu de place et de ne pas avoir une lisibilité parfaite : le papier entre pour peu dans le prix du volume. Mais quand on vous donne un roman pour quatre sous, on ne peut pas exiger qu’il soit composé en cicéro interligné de trois points, intercalé d’espaces, avec marges étendues : si vous trouvez le texte illisible, vous avez un excellent moyen de vous tirer d’affaire en ne le lisant pas.