‹ Vision et reproduction des formes et des couleurs. Vision mono et binoculaire. Illusions d'optique. Photométrie. Théorie des couleurs. Photographie. Procédés d'impressionChapitre 38 sur 392 · Facultés des aveugles · texte numérisé non relu

Facultés des aveugles

1° — On peut considérer comme également erronées les opinions d’après lesquelles la suppression d’un sens, par le seul fait de sa suppression, émousse ou exalte les sens qui subsistent; l'expérience montre qu’à cet égard les aveugles ne sont ni frustrés, ni avantagés. La nécessité les force à éduquer les sens qui leur restent; ils arrivent à en tirer des renseignements extraordinaires; mais l’outil n’a pas pour cela changé de nature. De ce qu’ils obtiennent de leur toucher ce dont nous sommes habituellement incapables, il faut conclure non pas' que leurs doigts ont des propriétés spéciales, mais que nous avons négligé sur les nôtres une éducation que la vue rend inutile.

Les aveugles ne font que ce dont les voyants éduqués sont capables. Je me rappelle étant aux Indes mon ahurissement devant un caissier natif qui pour me payer 500 roupies, les prit à poignées dans un coffre et ne compta pas ; au poids il pouvait donc reconnaître le nombre des •roupies. Tous ceux qui ne crachent pas dans leurs mains pour feuilleter un livre, savent s’ils tournent deux pages à la fois. Les trieuses de papier acquièrent une délicatesse exquise pour reconnaître l’épaisseur.

Il y a dans ce qu’on raconte sur les aveugles des erreurs manifestes. Ils ne reconnaissent pas la couleur au toucher; ils reconnaissent seulement si une laine a la douceur ou la rudesse d’une laine dont on leur a dit la couleur.

2° — Les aveugles tirent de l’ouïe des renseignements que nous négligeons. Nous disons : « Un tel à une sale tête » ; ils disent : « Un tel a une voix antipathique ». Parlant d’une femme qu’il avait aimée, un aveugle murmurait : « Ah! quel joli son elle avait! » Ils reconnaissent les gens à la voix; nous aussi.

De toutes les personnes qui viennent me voir au laboratoire, je reconnais le pas; il n’y a rien là que de très ordinaire. Un ouvrier qui surveille un atelier, sait au son quand un outil se détraque : l’éducation nous permettrait d’égaler les aveugles.

Quand ils entrent dans une salle, ils reconnaissent au son si elle est grande, petite, pleine, vide.... Le tonnelier vous dit de même à quel point le tonneau est rempli; quand la nuit je me verse de l’eau dans un verre, je m’arrête avant de dépasser le bord. Faut-il citer Potain qui au son annonçait qu’un enfant encore dans le sein de sa mère avait une péricardite... dont il est mort en naissant! Si nous ne réalisons pas ce qui est possible aux aveugles, c’est que nous n’en avons pas besoin.

3° — Sens des obstacles.

Voici l’expérience classique. Un aveugle se promène dans un cou-

CONNAISSANCE DU MONDE EXTÉRIEUR

loir. On se poste immobile sur la ligne probable qu’il doit parcourir;: arrivé à une distance inférieure au mètre, l’aveugle s’arrête : il a comme senti une résistance. Pour que l’obstacle soit reconnu, il doit être à la hauteur de la tête : l’aveugle n’évite pas un banc, une table,... un objet même volumineux placé à la hauteur des genoux ou des hanches.

On discute encore sur l’origine du sens des obstacles. Il semble que l’ouïe y intervient pour tout ou presque tout.

Certes si l’aveugle s’approche d’un poêle ou d’une ampoule électrique, c’est la chaleur qui le prévient; si, longeant un mur continu, il traverse une rue à angle droit, il en est averti par les courants d’air. Mais en général la perception des obstacles ne provient ni d’une variation de température, ni d’une résistance senties par la peau de la face, bien que la sensation soit ordinairement localisée à ce niveau.

Si on bouche soigneusement les oreilles de l’aveugle, le sens desobstacles s’émousse ou disparaît. Un grand bruit le supprime : ce qui n’a rien d’extraordinaire, l’aveugle se sentant alors étourdi et comme perdu; mais il en est de même d’un silence trop profond (sol couvert de neige). Au contraire un bruit monotone, faible et permanent exalte le sens des obstacles.

Il se peut du reste que l’odorat joue son rôle, comme chez les chiens qui, même aveugles, n’en continuent pas moins de chasser. Chez les aveugles sourds le sens des obstacles ne saurait guère avoir d’autre origine; mais d’ordinaire ces aveugles ne l’ont que faiblement.

4° — Sens de l’orientation.

Il n a rien de mystérieux; il est même rudimentaire comparé à celui du pigeon voyageur ou du chien. L’aveugle se sert intelligemment des sens qui lui restent; mais ses facultés ne sont pas extraordinaires. Tout comme les voyants, même en comptant ses pas, il se trompe sur les distances. Assurément il a une mémoire musculaire; mais serait-elle développée par l’éducation, elle reste du même ordre que celle des voyants : ceux-ci n’ont pas besoin de compter les marches de leur escalier pour savoir où ils en sont de leur ascension, les yeux fermés bien, entendu.

L’aveugle se dirige donc par la mémoire des particularités du trajet qu’il connaît (pavé, asphalte, gazon, nombre de rues traversées, bruits et odeurs spéciales...). Le pied le renseigne sur les déclivités et les accidents. Au surplus il doit faire plusieurs fois le trajet (dans certains cas la nuit, pour ne pas être distrait dans son étude) s’il veut le posséder de manière à se conduire seul.

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