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Imagination des aveugles

Tout ce que nous venons de dire rapproche l’aveugle-né du voyant;; ses facultés sensorielles sont ordinaires, mais il apprend à mieux s’en servir. Il paraît certain que les facultés intellectuelles d’un aveugle-né ne diffèrent pas essentiellement de celles d’un voyant. Je néglige le&

VISION DES FORMES

théories des illustres philosophes toujours à côté delà question; je me borne aux faits incontestables.

1° — Il est d’abord évident que les aveugles ont des images spatiales.

Dans son amusante mais très superficielle Lettre sur tes Aveugles , Diderot parle du célèbre aveugle-né Saunderson, qui fut professeur de mathématiques : il « voyait » les figures et savait les combiner. Il fit même un cours d'optique géométrique. A ce propos Diderot, infiniment plus intelligent que nos professeurs de la Sorbonne, fait observer qu’au début de toute question physique existe une sorte de géométrie. L’aveugle prend les postulats pour ce qu’on les lui donne : il franchit ainsi le passage de la physique à la géométrie; la question devient purement mathématique. Alors que les phénomènes de la lumière lui sont évidemment inconnus, rien n’empêche qu’il n’étudie la marche des rayons conçus in abstracto.

Pour percevoir un objet nouveau, l’aveugle-né prend d’abord plus de temps que nous; mais cela fait, que l'objet soit un cube ou une rue , il le pense d'un seul coup et se le représente en bloc : l'objet est pour lui un ensemble de lignes de formes déterminées , se coupant sous des angles déterminés.

Là-dessus tous les témoignages sont concordants.

La difficulté est évidemment grande pour nous d’imaginer quelle sorte d’images construisent les aveugles; mais ce n’est pas une raison pour nier l’évidence. Dans son livre sur le Monde des Aveugles , Pierre Villey dit à ce sujet des choses très sensées. « On surprend, dit-il, étrangement les aveugles quand on parle de théories philosophiques qui leur refusent la notion de l’étendue ou qui leur accordent une étendue toute différente de celle des clairvoyants. Ils s’en amusent fort... et se demandent... d’où vient qu’aucun malentendu n’en résulte jamais dans leurs rapports avec les clairvoyants.... Je me persuade donc que le clairvoyant et l’aveugle se comprennent réellement et non en apparence, lorsqu’ils se communiquent leurs idées au moyen des mots d’espace, de dimensions, de forme, de distance; qu’ils se servent, pour y projeter leurs images, de la même étendue, à cette seule différence près que l’étendue du clairvoyant est toujours colorée, tandis que celle de l’aveugle est toujours prête à se charger d’impressions tactiles plus ou moins vives.

« Du moins en pratique tout se passe comme s’il en était ainsi. »

Ce qui évidemment suffit au physicien qui se soucie de la métaphysique comme d’une nèfle, et qui par-dessus le marché, ne peut pas ne pas être empiristique, c’est-à-dire dans le cas particulier, ne pas attribuer l’éducation de l’œil au toucher.

Pierre Villey, aveugle à quatre ans (il est bon d’observer qu’il a vu, se rappelle avoir vu et même se rappelle une image en particulier), agrégé de l’Université, docteur ès lettres, auteur d’un travail estimé sur les Sources de Montaigne , a droit à toute notre créance quand il parle de son état , à la restriction de la parenthèse précédente. On s’en méfiera

CONNAISSANCE DU MONDE EXTÉRIEUR

seulement quand il parle de géométrie non euclidienne, de géométrie à quatre dimensions, ou qu’il nous apprend que l’opinion que « la vue ne perçoit pas directement l’espace... semble être abandonnée aujourd’hui avec raison par presque tous les psychologues ». Cela prouve simplement que les psychologues ne savent pas de quoi ils parlent. En tout cas, il faut une singulière tournure d’esprit pour écrire 80 pages sur les images spatiales et leur acquisition chez l’aveugle, pour conclure qu’elles sont de même nature que chez le voyant — et repousser en une phrase, pas davantage, la seule théorie qui explique la chose en faisant dériver du toucher toutes les notions spatiales, y compris celles du voyant. Heureusement cette théorie a pour elle une infinité d’arguments dont nous discuterons par la suite un très grand nombre.

2° — Suivons Villey dans l’analyse qu’il fait de la formation d’une « image ». 11 remarque d’abord avec raison que les images ne sont pas les exactes reproductions de la sensation; ne concluons donc pas que, l’aveugle ayant exploré le monde extérieur seulement par le toucher, ses images conserveront nécessairement les caractères des sensations tactiles et musculaires qui les ont engendrées. En cela Villey se retrouve avec Helmholtz (dont il n’a pas l’air de connaître l’existence), quand Helmholtz, comme simple résultat d’expérience, dit que nos sensations sont livrées à notre intelligence.

Quand l’aveugle insiste sur la nature de sa représentation, il finit par évoquer à l’origine de cette représentation des impressions tactiles et musculaires sur lesquelles l’inteMigence a travaillé. Mais en dehors de cet effort d’analyse, quand il se représente un objet, il ne songe pas plus aux muscles de sa main que le voyant aux muscles de ses yeux; il a dépouillé sa représentation des procédés qui ont servi à la construire. L’objet se détache dans sa conscience comme une forme, une forme concrète, une forme dessinée. L’aveugle dispose d’images étendues, synthétiques; dans son cerveau surgissent des apparitions, libres de toute impression musculaire ou tactile consciente , apparitions que seul le mot vue peut caractériser. Certes elles sont moins riches, moins complexes, moins étendues que les images visuelles; mais elles sont, comme elles, unes et multiples à la fois, perçues d’un coup tout entières et jusque dans leur détail. Une ligne droite apparaît comme une droite, et non pas (ainsi que le voulait Diderot) comme une suite de sensations tactiles disposées le long d’un fil tendu.

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