Papier de chiffon à la main
Voici la manière de fabriquer le papier à la main , antérieure à l’emploi des machines et des succédanés du chiffon; je résume la description donnée par Y Encyclopédie de Diderot. Elle fixera les idées du lecteur.
1° — Les chiffons (de lin ou de chanvre) sont délissés, c’est-à-dire triés, séparés en diverses sortes; on met à part les coutures, les boutons.... L’opération est effectuée au moyen de crochets et de serpettes solidement fixés sur un banc, avec lesquels l’ouvrière découd et sépare.
Les chiffons sont lessivés (la lessive est une solution de carbonates alcalins), puis mis tout mouillés dans des pourissoirs où ils fermentent deux à trois mois. Les fibres sont ainsi isolées les unes des autres et plus faciles à réduire en ce qu’on appelle la pâte à papier.
Les chiffons, effilochés d’abord contre des lames tranchantes, sont placés dans des mortiers de chêne dont le fond est garni d’une plaque de fer (piles), où ils sont battus par des marteaux pilons (maillets). L’extrémité inférieure des pilons est constituée par des tiges d’acier maintenues les unes contre les autres par une frette et dont les bouts sont rendus tranchants par un biseau.
Les pilons, actionnés par une came (voir mon Cours de Mécanique ), réduisent les chiffons en une sorte de bouillie appelée pâte à papier. La pâte est desséchée et peut être conservée indéfiniment : on la délaie à nouveau pour l’employer.
£° — Avant de passer à la fabrication du papier à partir de la pâle, précisons sa nature. Le papier est un feutre comme les chapeaux de feutre. Les poils, fibres, en général les corps de la nature animale ou végétale dont la longueur est grande par rapport au diamètre, forment
APPENDICE I
un tissu résistant par simple agitation et compression. Par exemple, pour obtenir les chapeaux de feutre, on prend des poils de lapin, de chameau,... auxquels on associe de la laine dont les propriétés feutrantes sont particulières. Les poils humectés forment un feutre quand on les roule entre deux étoffes et quand ensuite on comprime le tissu obtenu [foulage).
La pâle à papier n'est pas une solution homogène; elle est constituée par des fibres insolubles en suspension dans l’eau. Il s’agit de la transformer en un feutre.
3° — On emploie pour cela des tamis rectangulaires ou formes (d‘où le nom de papier à la forme) ; les dimensions des formes étaient fixées par des arrêts du Conseil. Ce sont des châssis , sortes de boîtes plates rectangulaires sans couvercle ni fond. Elles sont partagées en longs casiers par une série de planchettes de sapin, parallèles au petit côté du rectangle, équidistantes, disposées à 3 centimètres les unes des autres. Supposons le châssis horizontal; le plat des planchettes est vertical. Leur long côté supérieur est taillé en double biseau tranchant; ces biseaux forment un plan horizontal. Sur les biseaux reposent, à angle droit, des fils de laiton horizontaux, tendus, dont l’équidistance est environ 1 mm. 2. Les fils sont maintenus à l’écartement convenable par des chaînettes de fil de laiton fixées aux biseaux des planchettes.
Au reste le lecteur n’a qu’à regarder par transparence une page d’un vieux livre ou du papier à filtre pour reconnaître les traces des biseaux {ver jures) çt des fils.
Nous obtenons ainsi une sorte de tamis renversé qui dans la situation d’emploi est horizontal, et présente à sa partie supérieure une série de fils parallèles, équidistants, maintenus en dessous par les biseaux des planchettes. Pour limiter la partie utile du tamis, on pose dessus un cadre ( couverte ) qui s’emboîte comme un cadre sur un tableau. Tenant le cadre des deux mains, l’ouvrier applique la forme contre lui, en poussant par-dessous avec les doigts.
Les anciens règlements exigeaient que le papier fût marqué d’un aigle , d’une grappe de raisin , d'un serpent , du nom de Jésus, d’une couronne , suivant les dimensions et le poids qu’il devait légalement avoir. Pour obtenir ces marques ou filigranes (qui devaient obligatoirement se trouver au milieu de la feuille), aux fils de laiton formant la trame du tamis, on soudait une figure en fils représentant la marque.
Les noms seuls se sont conservés après l’introduction du système métrique remplaçant les anciennes mesures en pouces et en lignes. Par exemple le grand-jésus qui avait 26 pouces sur 19 pouces 6 lignes, c’est-à-dire 70x55 centimètres environ, est devenu notre jésus (70x55). Un ouvrage in-18 jésus est celui pour lequel la feuille est pliée en 18 morceaux, 6 fois dans un sens, 3 fois dans l’autre. Le lecteur reconnaît le format (12 x 18 centimètres environ) des romans à 3 fr. 50.
Le présent ouvrage (25 X 16 centimètres environ) est in-octavo raisin :
FABRICATION DU PAPIER
c’est dire que la feuille 50x65 est pliée en 8 morceaux (2 dans un sens, 4 dans l'autre); chaque feuille fournit 16 pages recto et verso.
Aucun règlement ne lorce plus a donner aux feuilles des dimensions particulières.
4° — Pour ouvrer une feuille de papier, on délaie de la pâte desséchée dans de grandes cuves pleines d’eau tiède très propre. On brasse de manière à obtenir la répartition uniforme des fibres. L’ouvrier plonge dans la cuve la forme recouverte de son cadre; il rend le tamis bien horizontal à une dizaine de centimètres au dessous de la surface de l’eau. Il relève lentement la forme en la maintenant horizontale. Il prend donc sur la forme, comme sur un filet de pêcheur, les fibres qui flottaient dans l’eau. L’eau s’écoule à travers le tamis. L’épaisseur de la feuille est proportionnelle à la quantité de fibres que contient l’unité de volume d’eau, et à la profondeur à laquelle la forme est immergée au moment où l’on commence à la relever.
Les fibres se feutrent sur le tamis à mesure que l’eau s’écoule à travers la forme; l’ouvrier favorise le feutrage par des secousses horizontales dans les deux sens ; ainsi l’enchevêtrement des fibres a lieu danstoutes les directions.
Telle est la fabrication d’une feuille de papier : il est difficile d’imaginer quelque chose de plus simple. On conçoit que l’épaisseur soit moindre là où se trouvent les biseaux et les fils qui apparaissent en clair.
La feuille devient immédiatement assez solide pour qu’on puisse, une fois la couverte enlevée, renverser la forme sur un morceau d’étoffe de laine (feutre). La feuille de papier se détache du tamis. On superpose ainsi une série de feuilles de papier et de feutres (250 ou 500, demirame ou rame) ; on transporte la pile sous une presse qui en exprime l’eau et solidifie le feutrage. Au sortir de la presse, on empile à nouveau les feuilles de papier en supprimant les feutres; on fait repasser la pile sous la presse. Après quoi on étend les feuilles comme du linge pour les sécher complètement.
Lorsque le papier est bien sec, on le colle. Pour cela on plonge plusieurs feuilles ensemble dans une chaudière de cuivre contenant une solution tiède de gélatine dans l’eau, solution à laquelle on ajoute de 1 alun. Le papier collé est pressé et séché. Le papier non collé est buvard.