I. L'épilepsie
2o8 LA DANSEUSE
Alors Marcia le prit par la main.
(( Regarde-moi, Elius, et réponds : tu penses que je l'ai tué?
— Non, non, balbutia-t-il, je ne peux pas croire...
— Si, tu le crois, et tu as raison. Furius est mort par moi: je l'ai empoisonné; l'hippomanès nous en a délivrés tous deux. Un esclave fut accusé à ma place: il a péri sur la croix. Maintenant, tu sais tout. »
Elius demeurait immobile et muet.
(( Allons, parle, toi, à présent. Suis-je donc une Gorgone, que te voilà ainsi changé en pierre? Oui, j'ai empoisonné Furius, je l'avoue, je le crie. C'était pour l'amour de toi! »
Il continuait à se taire; il semblait accablé.
« Tu es vertueux et timide, poursuivit-elle en ricanant, tu as horreur de moi, je le vois bien. Alors fais ce qu'exige la vertu : dénoncemoi. Ecris aux magistrats de Neapolis. Aide-les à punir le crime et à satisfaire des mânes irrités.
— Tu es folle.
— La trahison est recommandable quand elle sert la justice. Nul doute, d'ailleurs, qu'une si noble conduite ne te vaille ton rappel. Tu rentreras dans Neapolis en triomphateur, ayant
généreusement sacrifié ta maîtresse à la vérité, comme Brutus sacrifia son fils à la république... Mais ne reste pas ainsi à trembler sans rien dire, comme un enfant qui a peur, ou c'est moi qui vais avoir honte de toi.
— Va-t'en! va-t'en, gémit-il. Je ne veux plus te voir ni t'entendre. »
Il n'était plus assez passionné pour comprendre ce que la passion avait fait faire à Marcia : il ne sentait plus l'exaltation des premiers jours qui l'eût empêché de juger ce crime.
Elle sourit dédaigneusement.
Puis, violente, elle écarta les deux mains dont le jeune homme se couvrait le visage.
(c Adieu donc, Elius! Adieu! mais d'abord, regarde une dernière fois ce que tu perds. ))
Jamais elle n'avait été aussi belle. En ce moment, elle méprisait Elius et elle l'adorait; ce mépris et cet amour éclataient dans ses yeux, sur ses lèvres, ainsi que la volonté de le reprendre, et, par-dessus tout, l'orgueil atroce de son forfait. Son visage était une splendeur tragique et presque insoutenable. Elle se trouvait au moment de sa vie où toutes les énergies despotiques et criminelles de son être rayonnaient à la fois de toute leur puissance; sa pâ-
leur brûlait comme les flammes blanches des brasiers mystiques sur les trépieds des prophétesses; ses cheveux se tordaient comme les noires couleuvres qui coiffent la tête de Gorgô; Vénus tout entière était dans ses regards, et sa bouche respirait une cruauté suprême, dont seule une déesse irritée est capable. La femme disparaissait dans sa beauté infernale et divine, qui parut s'imposer, fatale comme la destinée, à celui qu'elle éblouissait.
Midi embrasait le ciel et la rerre; l'île palpitait comme une chair vivante sous la chaleur. Et, tous à la fois, les parfums de Caprée, ces parfums qu'on n'oublie plus jamais quand on les a respires en passant, se dilatèrent en ondes plus puissantes et plus épanouies : on eût dit que la nature tirait de son sein un immense soupir, et qu'elle envoyait toute son âme vers le soleil qui l'enamourait ainsi.
Elius se jeta dans les bras magnifiques qui se refermèrent sur lui lentement. Épouvanté d'elle et de lui-même, il ensevelit sa tête aux plis de la robe, sur la large poitrine. Il sentit battre contre son visage le cœur qui avait consenti au crime pour l'amour de lui. Marcia, grande et blanche comme une statue, triomphait de son amant, et,
planant sur lui, le sourire de la dominatrice était tout ensemble tendre et dédaigneux.
Comme il s'était laissé vite reconquérir! Comme il avait mal défendu contre elle ses scrupules vains ! Comme sa révolte et son indignation avaient cédé tout de suite! Tout à l'heure, il la repoussait, il était plein de refus vertueux et de chastes répugnances. Mais il l'avait regardée, il avait respiré les effluves de sa chair; cela avait suffi. En vérité, lorsqu'une femme veut, c'est peu de chose que la résistance d'un homme! La tendresse de Marcia pour Elius se mêlait dorénavant de quelque mépris et n'en n'était que plus tendre. Elle l'aimait davantage, de se sentir tellement la plus forte.
Quelques jours se passèrent ainsi.
Elius ne se réveillait pas de l'étourdissement que lui avait donné la révélation inouïe : la léthargie où ses sens demeuraient plongés après le choc, ressemblait à celle des blessés qui ont perdu tout leur sang. Mais elle était voluptueuse : sous le regard de cette femme, il se sentait dissoudre dans un flot de bonheur infini. Il ne gardait de la catastrophe qu'une stupeur vague comme celle du dormeur qui se ressaisit, hébété, après un cauchemar; il n'avait vraiment cons-
cience que de l'heure présente, il se laissait bercer et engourdir par la magie souveraine qui tombait des yeux de Marcia, en effluves lents et continuels, et pénétrait irrésistiblement en lui.
L'image de Psyché lui devenait indistincte, lointaine : un passé de quinze jours reculait jusqu'au fond du souvenir et se perdait dans la brume des horizons extrêmes. Ni son cœur, peut-être, ni sa volonté ne consentaient à l'oubli, mais il était comme ceux qui ont bu un philtre et qui ne sauraient penser, voir ni entendre que selon la loi du charme. Pareils aux filets invisibles où Vulcain enferma le coupable sommeil de Vénus et de Mars, les rets amoureux tissés par la magicienne retenaient son âme prisonnière d'un rêve.
Mais, quand vient le matin, les premières lueurs se glissent entre les paupières closes, le nuage du sommeil s'entr'ouvre par places, et les contours de la réalité commencent de nous apparaître.
Ce fut ainsi que Psyché ressuscita peu à peu dans la mémoire de son amant.
Elius revit la face printanière, les cheveux dorés, l'arc si pur des bras qui s'arrondissaient en berceau, pour soutenir le manteau ou le voile,
et la grâce de cette forme qui bondissait comme la lumière dansante. Elle voltigeait sans cesse, elle flottait, suspendue sur un rayon de soleil, qui se glissait dans la chambre, au-dessus de la couche infidèle; alors, immobile, elle considérait longuement Elius avec un air de reproche.
Il goûtait la volupté d'un remords qui le tourmentait délicieusement. Car il songeait à tout ce qu'elle aurait à lui pardonner. Mais il sursautait tout à coup, se disant qu'elle-même serait peutêtre bientôt là, à la place de son fantôme, si sa mère guérissait. Qu'arriverait-il si Marcia se rencontrait avec sa rivale?
Il n'avait pas osé encore lui parler de sa liaison avec Psyché, remettant toujours l'aveu au lendemain. Elle-même semblait avoir oublié sa jalousie, dont elle l'avait si longtemps harcelé sans motif, et qui, maintenant, eût été légitime. Le choc, imprévu pour elle, n'en serait donc que plus formidable.
Cependant les jours passaient, et la nécessité de dire la vérité à sa maîtresse devenait de plus en plus pressante. L'appréhension de cet aveu inévitable l'assombrissait de telle façon que iVlarcia s'en aperçut.
214 LADANSEUSE
(( Qu'as-tu donc? lui demanda-t-elle. Ou'estce qui peut te préoccuper tandis que je suis avec toi?
— C'est toi-même, » répondit-il.
Il s'était avisé d'une feinte qui, peut-être, lui éviterait l'explication redoutée.
« Moi? répliqua-t-elle étonnée. Et à quel propos?
— Marcia, cher amour, écoute-moi. Une pensée m'obsède et me gâte nos plaisirs.
— Laquelle?
— Je songe que tu te perds en restant plus longtemps près de moi.
— Que veux- tu dire?
— On découvrira certainement notre retraite. Tu as dit, en partant, à tes esclaves que tu allais voir une de tes parentes, et que tu laissais le gouvernement de ta maison à Leontium. Ton absence ne devait durer que quelques jours, puisque tu n'as même pas pris le temps de régler les affaires de la succession, et que tu n'as emmené avec toi qu'une seule servante. Si elle se prolonge davantage, que pensera-t-on?
— Que m'importe ce qu'on pensera?
— Caprée n'est pas loin de Neapolis. Des bateliers vont quotidiennement de l'une à l'au-
LA DANSEUSE 2 I f
tre. Ils peuvent apprendre que tu habites avec moi ici et le répéter.
— Tout Neapolis sait que je suis ta maîtresse.
— Mais si l'on sait, en outre, que tu es venue me rejoindre aussitôt après la mort de Furius, ne rapprochera-t-on pas cette mort de nos amours? N'y aura-t-il pas là de quoi donner l'éveil aux soupçons, l'essor aux accusations de la haine? La famille de Furius est toute-puissante: elle obtiendrait aisément une enquête si elle la réclamait. Nous avons des ennemis tous deux, et cette Leontium qui connaît ton secret n'est pas sûre : elle peut te trahir, soit pour se sauver, soit par méchanceté d'esclave...
— Enfin, que veux-tu? que me demandes-tu? s'écria-t-elle impatientée de ces longs détours.
— Marcia, écoute la sagesse. Accorde quelque chose à la prudence; notre amour n'en sera point diminué. Ne provoque pas le monde, permets-lui plutôt de nous oublier. Retourne pour un peu de temps à Neapolis. .
— Tu me chasses?
— Je veux te garder, au contraire, pour un avenir très proche et ne plus me séparer de toi. Comprends, mon exil va sûrement prendre fin
2l6 LA DANSEUSE
avant qu'il soit longtemps : l'empereuï ne m'a banni que pour m'ëloigner de Furius, et Furius est mort. Bientôt, moi aussi, je rentrerai dans Neapolis. et nous nous retrouverons.
— Tais-toi, dit-elle, tais-toi. C'est assez mentir. Crois-tu donc que je ne vois pas ta pensée sous les masques dont tu l'affubles? Il te tarde que je sois partie ; je te gêne...
— Marcia!...
— Tu n'es pas toujours seul ici. Tu attends quelqu'un, sans doute, que je ne dois pas voir et qui ne doit pas me voir non plus. Folle que je suis! j'aurais dû m'en apercevoir en entrant : il y a une femme d'habitude, dans la maison. Où se cache-t-elle? Qui est-elle? Par Junon, il n'y a pas de doute : c'est Psyché. Elle va venir! et tu trembles que nous ne nous rencontrions. y>
Elle haussa les épaules et sa bouche se crispa de dégoût.
(V Psyché, cette beauté de carrefour, cette traînée des rues et des soupers, qui t'aime à gages comme elle danse! Voilà celle que tu me donnes pour rivale, à moi, à Marcia, belle, noble et criminelle à cause de toi!... Psyché, cette ordure!
— Je l'aime, cria-t-il, et je n'aime qu'elle. Sache-le donc enfin... »
Il disait la vérité. Il échappait maintenant au charme qu'il l'avait enveloppé; il venait de se ressaisir. Après l'infidélité passagère, l'image de Psyché rayonnait victorieusement, embellie à la fois par le souvenir, par l'absence et par la haine même dont l'autre la poursuivait. Les insultes de Marcia contre la douce fille au visage de printemps ne faisaient qu'exalter l'amour du jeune homme. Ainsi le prêtre s'enflamme d'une piété plus ardente quand on blasphème son dieu devant lui.
(( Et ceci encore, reprit-il violemment, il faut que tu le saches! Ce crime dont tu te vantes, que tu dis avoir osé pour moi seul, ce crime dont tu me fais hommage et auquel tu voudrais m'associer, j'en ai horreur! Si j'avais tué Furius quand il s'est jeté sur moi, je serais sans aucun remords : lui aussi il aurait pu me tuer. Mais lui donner à boire, traîtreusement, le poison! Et ensuite mettre à ta place, pour le supplice et pour la honte, un misérable esclave!... C'est de cela que tu te fais gloire?...
— ' Et c'est toi qui oses me le reprocher, in-
2l8 LA DANSEUSE
terrompir-elle, toi pour qui j'ai eu le courage d'une semblable lâcheté?
— Et qu'en sais-je, après tout, si ce fut vraiment pour moi? Il t'est commode maintenant de le prétendre. Tu as toujours détesté Furius, même avant de me connaître. Il était dur, tyrannique et jaloux; tu ne cachais ton aversion à personne. Tu as peut-être voulu simplement te débarrasser de lui.
— Ah! malheureux! »
Elle éclata en sanglots. Sous ce coup, sa violence était tombée.
« Hélas! gémit-elle, tu es en train de le venger cruellement. »
Elle s'était écroulée sur un siège. Elle parlait sans regarder celui auquel elle s'adressait, d'une voix sans force et mouillée de larmes.
ce Ainsi, dit-elle, j'ai été criminelle inutilement! Inutilement j'ai encouru la colère des dieux et la poursuite du mort, voué tout le reste de ma vie aux furies conjugales qui me chasseront, à travers l'épouvante, jusqu'aux portes du Tartare! Ton soupçon, Elius, souille d'infamie l'horreur de mon crime : tu voudrais me dépouiller de mon amour à mes propres yeux; tu doutes que je t'aie aimé jusqu'à cet excès
atroce, tu cherches à m'en faire douter moimême! Que me restera-t-il, si tu m'enlèves ce qui est ma fierté et ma force? Que deviendraije? et que t'ai-je fait, ma chère âme, pour avoir mérité cela de toi? ))
C'était la première fois qu'elle se montrait à lui sous un autre aspect que celui d'une reine altière ou irritée. Elle ne commandait plus, elle ne menaçait plus : elle se plaignait. Il la sentait accablée, domptée. Lui qui avait si souvent plié devant elle, il comprit qu'il venait de la briser. Et l'orgueil d'une telle victoire lui inspira, envers elle, une sorte de pitié.
S'aperçut-elle, avec le sens si subtil des femmes, de l'effet que sa détresse produisait sur lui? ou céda-t-elle simplement à la souffrance qui la courbait jusqu'à terre, comme une plante sous le vent? Elle continua, de plus en plus douce :
(( Elius, je t'en conjure, si je t'ai déplu tout à l'heure, ne m'en punis pas de cette façon! La douleur m'a aigrie, elle m'a fait prononcer des paroles violentes contre cette Psyché, que tu aimes, hélas! plus que moi, je le sens bien. Oublie-les. Dis-moi que tu me pardonnes! »
Elle s'humiliait sans ménagement pour sa di-
gnité de femme; elle traînait aux pieds de son amant sa fierté de patricienne. Elle lui embrassait les genoux, pareille aux suppliantes tragiques; sa chevelure s'était dénouée, et de longues tresses noires, tandis qu'elle inclinait la tête, retombaient sur ses joues en pleurs. Ce n'était plus elle, et pourtant c'était elle, cette Marcia naguère hautaine et qui maintenant rampait dans la poussière. Elle avait collé ses lèvres sur les sandales de son amant.
Elius oublia le crime qu'il venait de lui reprocher, et, ce qui était plus difficile, il oublia ses injures contre Psyché, ainsi qu'elle le lui demandait. Il se souvint seulement qu'il l'avait aimée, et, sans se rendre compte que cet amour persistait encore en lui sous la forme de la pitié, il répondit :
« Je te pardonne. »
Elle releva vers lui son visage magnifique, étincelant de larmes, et qui rayonnait d'une espérance nouvelle, qu'il ne remarqua point.
« Ne me chasse pas tout de suite, reprit-elle. Accorde-moi encore quelques jours...
— Je ne peux pas.
— Je t'en supplie! Jusqu'à ce que Psyché revienne... Je m'en irai alors, tu ne me reverras
LADANSEUSE 221
plus jamais, jamais. Je te jure de ne rien faire ensuite pour me venger d'elle, je ne tenterai rien contre cet amour. Mais donne-moi quelques jours encore. Fais-moi cette grâce, pour que j'échappe au désespoir. Cela vaudra mieux pour tous. ))
Son corps admirable, ployé par la prière, formait une harmonie de puissance et de grâce; sa chair palpitante, imprégnée de larmes et toute meurtrie, en paraissait plus savoureuse. Un vertige connu gagnait Elius. Honteux, il consentit d'un mot, qu'elle devina sur ses lèvres plutôt qu'elle ne l'entendit. Cependant il se déclarait à lui-même qu'il cédait dans l'intérêt de Psyché, pour ne pas lui donner, par sa résistance, une ennemie implacable.
La patricienne ne regagna que le lendemain la maison où elle logeait avec son esclave, près du port. Pendant les jours qui suivirent, elle revint deux ou trois fois : elle était grave, douce, un peu triste et infiniment tendre. On eût dit qu'une âme nouvelle lui était venue : sa beauté même semblait autre, aussi noble, mais plus touchante. Elle parlait peu, elle regardait longuement Elius, elle l'écoutait avec recueillement, comme un dieu. On voyait qu'elle cher-
chait à remplir de lui sa mémoire et qu'elle était occupée d'amasser pour sa prochaine solitude un trésor de souvenirs. Ce n'était plus la maîtresse impérieuse, la bacchante ni la furie; c'était à présent une figure suave et pensive, amoureusement résignée et voilée de mélancolie. Elle enfermait en elle son désespoir, qui pâlissait ses traits sans les crisper : avant ec après les baisers auxquels Elius consentait encore, son visage exprimait une paix morte, une tranquillité funèbre, et elle contemplait son amant avec le regard indicible que les femmes ont pour celui qui leur a tout fait souffrir.
Un soir, comme ils allaient se quitter, il lui dit:
« Marcia, voici le moment de nos adieux... Tu m'as promis d'être calme... Aujourd'hui, un homme est arrivé de Neapolis pour m'annoncer...
— Psyché revient? demanda-t-elle sourdement.
— Oui.
— C'est bien.
— Marcia!... je t'en conjure... souviens-toi de tes serments.
— Je me souviens, sois tranquille... Eh bien, adieu donc, Elius! y>
Elle lui prit la tête entre ses deux mains et lui donna un sauvage baiser, comme autrefois. Puis elle s'enfuit.
(( Marcia! »
Il la rappelait, il voulait lui demander si elle n'allait pas quitter l'île, hâter le plus possible un déparc nécessaire.
Mais elle ne s'arrêta pas, elle ne retourna même pas la tête. Elle courait.
Psyché arriva le lendemain, sa mère était presque guérie et n'avait plus besoin d'elle.
(f Je bénis les dieux, lui dit Elius. Ils t'ont ramenée plus tôt que je ne l'espérais. »
Il lui parlait joyeusement; l'apparition delà jeune fille chassait tous ses soucis ; elle était pour lui l'alcyon qui pacifie les mers en les effleurant de ses ailes enchantées, lorsqu'il glisse comme un éclair bleu sur la crête des vagues, dans une écume de soleil.
(( Certainement, reprit-il, tu n'es point venue dans cette barque vulgaire, mais, pareille à Galatée, dans un triomphe marin, tes pieds roses posés sur un grand coquillage, que tiraient des tritons aux joues rebondies. Tu les dirigeais avec des rênes de fleurs; les dauphins nageaient alentour, escortant ce char de perle ; les néréides te j e-
talent en hommages les corolles fabuleuses qui s'épanouissent dans les profondeurs de l'Océan, et les petits zéphires, gracieux et malins comme des amours, jouaient avec ton voile qui s'envolait de tes épaules et les tresses brillantes de ta chevelure, 6 ma Psyché. ))
La nature d'Elius était heureuse et légère : il oubliait aisément tout ce qui aurait pu l'assombrir; en ce moment, il avait oublié Marcia, sa rivalité, sa haine qui ne pouvait être qu'endormie. Son âme, sincère, était mobile, et, s'étant laissé un instant reprendre à la passion ancienne, elle revenait à la nouvelle aussi spontanément. Ou plutôt, il avait autant d'âmes que d'amours successives : elles s'allumaient l'une après l'autre, brûlaient quelque temps d'une flamme vive et s'éteignaient pour se rallumer. Cependant, à son caprice pour Psyché se mêlait une tendresse particulière et délicate comme celle qui l'inspirait. Il aimait sa jolie maîtresse ainsi qu'une enfant. Elle lui paraissait plus précieuse, d'être frêle et claire comme les perles qui bruissaient à son collier. Il touchait avec d'amoureuses précautions ses membres minces, qu'il avait peur de briser d'une caresse : telles ces tiges fuselées qui commencent à se gonfler de
sève, et qui se rompent quand la main distraite d'un passant les froisse à peine.
Psyché était aussi vive, aussi légère que les propres pensées d'Elius. Elle remplissait les heures de sa chanson et de sa danse.
(( J'ai apprivoisé, lui disait-il, une cigale de l'Attique, et j'en ai fait le grillon de mon foyer. »
Cependant après quelques jours il s'inquiéta. Car il savait que Marcia n'avait pas quitté l'ile. Il lui avait même semblé l'apercevoir, deux ou trois fois, rôdant autour de la villa, évanouie sitôt qu'apparue derrière un arbre ou un rocher. Il sentait dans l'air sa présence invisible et jalouse.
Il descendait avec Psyché, vers la marine de Caprée, à travers les vignobles. Ils se trouvaient à égale distance de la villa et des maisons qui s'étagent au-dessus du port. Au détour du sentier qui serpentait sous des figuiers, Marcia parut.
Elle n'attendit point qu'Elius lui reprochât sa désobéissance et son parjure; elle attaqua la première.
« Tu ne comptais plus me revoir? lui criat-elle. Tu te croyais bien débarrassé de moi? Tu t'imaginais m'avoir soumise, réduite, et que sur
un mot de toi j'allais laisser le champ libre à tes amours, m'enfuir comme une bête chassée par son maître ? Tu as présumé un peu trop de ma docilité. Je suis restée, tu vois.
— Soit! répliqua Elius, c'est nous qui te cédons la place. Viens, Psyché!... y>
Il entraînait la jeune fille, mais Marcia leur barra le chemin. Et, s'adressant maintenant à la danseuse effrayée, qui se blottissait contre son ami:
(( Pas si vite, charmante Psyché! ne te sauve pas encore. Laisse-moi la joie de contempler le groupe harmonieux que tu formes avec ton amant. Ton amant!... C'est aussi le mien, tu sais ? J'aurais quelque raison de le prétendre. Entre nous, tu aurais bien pu me le laisser, mignonne. Tu as certainement beaucoup d'amours de rechange, tu n'en es pas à un galant près, ma belle enfant, n'est-ce pas? Mais moi, je n'avais que celui-là. Nous autres patriciennes, nous avons la sottise de garder une certaine pudeur, tu comprends... Je l'avais sacrifiée pour lui, et — tu vas bien rire — je comptais ce sacrifice pour quelque chose. J'ai fait mieux: j'ai fait mourir mon époux à cause de lui; libre à toi de me dénoncer, si tu veux gagner plus que ton
ami ne te donne en un mois et en une année : la famille sera généreuse.
— Marcia!... gronda Elius.
— Je parle à cette charmante fille... Dis-moi donc, Psyché, qu'as-tu fait pour conquérir cet homme dont tu es si fière? Car je vois bien, à travers ton hypocrite douceur, ton insolence qui triomphe et qui me raille... Qu'as-tu fait, dis-lemoi? Tu as dansé et tu as plu.
— Oui, domina^ répondit enfin la jeune Grecque, sans que l'émotion ni le ressentiment de semblables insultes altérassent la limpidité de sa voix. iMais ajoute que je l'aime et qu'il m'aime. »
La patricienne éclata de rire.
(( Il t'aime, lui? Ah! pauvre Psyché, j'aurais sujet de te haïr, certes, et j'ai pitié de toi! Elius t'aime? Vraiment? permets que je t'en félicite! Elius t'aime?... Mais il y a quelques jours ici même, pendant que tu prodiguais tes soins pieux à la plus respectable des mères, ton Elius était redevenu mon amant.
— Que dis-tu ?
— Demande-le-lui. Il ne le niera pas. Que veux-tu, petite? Ce sont les jeux de l'amour, ils ressemblent aux autres : on perd, on gagne et
chacun a son tour, heureusement. Je t'ai pris Elius à Baïes, rappelle-toi, avec un mot, un signe ! Il voulait te suivre, je lui ai dit : « Viens! » et il est venu. Ensuite, c'est toi qui me l'as enlevé, profitant de mon absence et de ma captivité, ce qui n'était guère généreux. Puis, c'est moi qui te l'ai repris, quoi de plus juste? cette revanche m'était bien due. Aujourd'hui, tu viens de le reconquérir? A merveille! Le garderas-tu? Ceci est une autre affaire. Offre deux colombes à Vénus et prie-la, afin que tes amours ne s'envolent pas comme elles. Porte-toi bien. Psyché, histrionne incomparable, ô toi les délices provisoires du plus beau des Romains. »
Sur un nouvel éclat de rire, elle s'enfuit.
Elius resta seul avec la jeune fille qui pleurait en silence. Il s'était attendu à des reproches, à des cris; cette douleur qui ne se plaignait pas l'émut davantage : pour tout au monde, il aurait voulu la consoler et il ne savait comment. Peu s'en fallut qu'il ne pleurât aussi. Avec une volonté incertaine et des sens faciles à troubler, comme ceux de presque tous les hommes, il possédait une âme tendre, et il ne manquait pas de ressentir avec vivacité le mal que sa fai-
blesse avait causé. Il parlait maintenant à l'affligée d'une voix très douce.
(c Psyché, à quoi me servirait-il de me défendre ? Marcia t'a dit la vérité. Tu étais absente, elle a reparu brusquement, traînant après soi tout un cortège de souvenirs mal éteints : le passé s'est appesanti sur moi comme une lourde magie; l'horreur même du crime que cette femme venait d'oser pour moi m'a fasciné. J'ai cédé, mais mon âme n'a point consenti... Je te le jure!... »
Il lui avait pris les mains. Elle ne les retirait pas, mais il les sentait inertes et froides, et pour ainsi dire anéanties, comme elle l'était ellemême par la tristesse de ce moment. Enfin, elle lui parla.
(( Elius, je ne t'en veux pas, tu es mon maître ; une esclave amoureuse, quoi qu'elle souffre, n'a pas le droit d'être irritée contre celui qui ne lui devait rien, et à qui elle doit tout. La noble Marcia a raison : je n'ai rien fait pour toi, je ne t'ai rien donné, rien apporté en entrant dans ta maison et dans ta vie.
(c Les chansons d'une petite cigale, la danse joyeuse d'une petite abeille sous un rayon, c'est si peu de chose, ô mon Elius! ô mon cher sei-
gneur! Et moi-même, je suis moins encore: je ne suis qu'une histrionne, souillée par les regards et les désirs innombrables : c'est beaucoup que tu souffres mon corps sous tes pieds comme un tapis, que ma chevelure en essuie la poussière, et que, dans nos plus doux moments, ta main daigne se jouer parmi mes tresses dénouées.
(( Elius, tu as été très bon pour ton humble servante : c'est elle qui a demandé à te suivre et tu l'as emmenée. Mais tu ne lui as rien promis, et tout ce qu'elle a reçu de toi, elle l'a reçu comme une grâce. Ta bonté, c'était déjà beaucoup : il te plut d'y ajouter ton amour. S'il te plaît maintenant de le reprendre, tu es libre, ô mon cher seigneur, et ta petite esclave ne peut que se soumettre... Elius, pardonne!... Ne t'irrite pas si je pleure... Je sais ce qui est juste et raisonnable, je voudrais m'y tenir. Mais je t'aime, mon maître! Et tu vois, je souffre... je souffre. »
La douce plainte s'acheva dans les larmes comme l'air du printemps agité de brises musicales se résout en claires gouttes de pluie, à l'équinoxe.
Elius prit dans ses bras le corps delà jeune fille, tout tremblant de sanglots. Il la berça avec une
tendresse plus amoureuse que l'amour et qu'il n'éprouvait pas sans étonnement, car rien dans ses nombreuses aventures ne lui avait encore fait concevoir un sentiment semblable. Quand elle eut cessé de pleurer, il se pencha sur son visage et baisa ses joues humides. Et il lui disait :
(( Psyché, petite abeille dorée, petite cigale bruissante et bondissante, tu es ma joie et ma vie. Sache donc que ton maître est ton esclave, et pardonne-lui. »
Ils se levèrent du rocher où ils étaient assis. Ils étaient arrivés presque au bord de la mer; ils remontèrent dans la direction d'Anacaprée, par les degrés qui furent creusés de la main des Phéniciens et des Grecs, premiers possesseurs de l'île des Sirènes. Bientôt, des abîmes de splendeur s'ouvrirent à leur droite : les golfes de Salerne et de Neapolis; les escaliers qu'ils gravissaient leur parurent ceux du ciel. Le dernier trouble de leurs âmes disparut et se fondit dans les immensités azurées. Des vagues de parfums déferlaient vers eux : ce cantique muet des fleurs redoublait, en signe de fête, autour du couple réconcilié.
Les fleurs de Caprée étaient pour la danseuse un enchantement perpétuel. Nulle part ailleurs,
pas même dans sa natale Ionie,"nidansrAttique aux claires bourgades, ni dans la Tempe thessalienne, ni sur les côtes odorantes de Syrie, elle n'avait respiré ces senteurs inconnues qui semblaient émanées des jardins de Circé la blonde, à rheure où toutes les corolles agonisent voluptueusement dans le soir. Et sa joie préférée était de cueillir ces fleurs dans la lande, jusqu'à ce que la moisson des pétales débordât du repli de sa tunique ou de ses bras ramenés sur sa poitrine. Alors une soudaine jonchée de couleurs sur l'herbe faisait croire que le chemin, frappé de ses sandales, avait tout à coup fleuri d'amour pour ses pieds nus. Des fleurs en son sein, des fleurs parmi ses cheveux, des fleurs en guirlandes autour de son corps, une fleur en sa bouche, épanouie sur ses dents éclatantes! Tandis qu'elle courait ainsi parée, sur la cime des herbes, elle semblait Flore poursuivie par Zéphire à travers le printemps. La lavande et le thym parfumaient ses chevilles d'ivoire, et les roses sauvages, sa poitrine: l'odeur douce-amère du chèvrefeuille se mêlait aux baumes de sa chevelure. Elle était l'âme de toutes ces splendeurs éparses sur elle, et de celles aussi que sa course avait foulées.
Souvent, quand Elius reposait encore, elle s'échappait de la maison et s'enfuyait en bondissant comme une biche. A son réveil, il la voyait debout à son chevet, trempée de lumière et de rosée, ayant gardé sur son visage les lueurs de l'aurore, et plus fraîche sous la pluie de corolles qu'elle faisait tomber autour d'elle.
Parfois, dans la journée, elle disparaissait quand Elius lisait ou écrivait. Tout à coup, il ne la voyait plus à ses côtés, il semblait qu'elle se fût évanouie dans l'air de la chambre. Une heure après elle rentrait de sa course, avec une moisson de corolles qu'elle laissait choir sur les genoux d'Elius. Elle faisait comme ces bêtes familières qui se sauvent loin de leur maître pour la joie de revenir bien vite se coucher à ses pieds. EHus ne l'avait pas vue sortir, il ne l'avait pas vue rentrer : on eût dit qu'elle s'était élancée par la fenêtre en glissant le long d'un rayon de soleil, et qu'elle redescendait par le même chemin. Sa forme aérienne, ses mouvements, ses allées et venues, toute sa personne appartenait à la magie et à la fable.
Un jour, elle l'avait ainsi laissé seul. Elius, les
tablettes dans une main, le style dans l'autre, ébauchait une ëpigramme grecque à sa louange, car il était poète et préférait dans ses compositions la fluide harmonie des mètres helléniques aux cadences latines, majestueuses mais un peu rudes. Il avait pris pour maîtres les poètes de Céos et de Téos, le brillant Bacchylide et le suave Anacréon. Avant d'écrire, il en lisait quelque fragment pour susciter en lui l'inspiration généreuse.
Il était absorbé dans ce labeur poétique lorsqu'un serviteur vint l'avertir qu'une visiteuse l'attendait. Cet esclave, tout nouveau dans la maison et peu au courant de son service, ne put lui dire le nom de la femme. D'ailleurs, elle arrivait déjà derrière lui, et il n'était plus temps de l'évincer. Elius l'aperçut et tressaillit.
C'était Marcia qui avait réussi à forcer sa retraite. L'esclave s'était retiré. Ils restaient seuls.
Il l'apostropha avec violence :
(( Que viens-tu faire ici? Qu'y a-t-il de commun entre nous, maintenant? Je ne te connais plus. Pars : ne m'oblige pas à te chasser. »
Elle sourit tranquillement.
« Oh! oh! dit-elle, que voilà donc un langage incivil! Serais-tu devenu tout à fait sauvage
dans la solitude, Elius Fortunatus? Naguère encore on citait ta courtoisie en exemple, et tes façons pleines d'urbanité servaient de modèle à la jeunesse de Neapolis.
— Je ne te connais plus, te dis-je. Cesse de railler, explique-toi.
— Permets d'abord que je m'assoie. Tu es dans ta maison et tu laisses debout devant toi une noble patricienne! J'en souffre pour toi, en vérité. ))
Elle prit un siège.
(( Maintenant, je vais m'expliquer, comme tu m'y as invitée un peu rudement, et tu verras qu'il était fort inutile de t'échauffer à ce point : Elius, je pars... iModère ta joie, ne sois point tout à fait grossier, je te prie. Oui, je pars et je suis venue te faire mes adieux; j'ai eu cet égard envers toi. Que veux-tu, chacun a sa manière, et la mienne est de traiter mes ennemis avec politesse. Car nous sommes ennemis, n'est-ce pas?... ))
Elius haussa les épaules.
(( Que de paroles vaines! dit-il.
— Tu ne m'as pas répondu : j'en conclus donc que tu es de cet avis. Pour moi, j'en juge autrement, et il ne me paraît point nécessaire que les
choses aillent entre nous jusqu'à rhostilité. Nous sommes jeunes, vois-tu, et la jeunesse est portée à l'exagération en tout. Parce que nous nous quittions, nous avons cru devoir enfler la voix et brandir la torche des Euménides, emprunter à la tragédie son masque et ses grands mots. Mais, étant femme, il est naturel que je sois la plus raisonnable, et je suis venue t'offrir la paix. Une paix qui a chance de durer longtemps, car elle serait fondée sur une indifférence réciproque. Pour ma part, la chose est déjà faite. Tu vas t'étonner, Elius, et l'étonnement, je le reconnais, sera tout à fait légitime, mais cela est ainsi : tu m'es devenu indifférent, à un point que tu ne saurais croire et qui me surprendrait moi-même si l'on devait jamais être surpris parce que l'amour vient ou parce qu'il s'en va... »
Elius gardait le silence.
« Te voilà rassuré, j'espère? Marcia guérie de cette passion qui t'était si importune, Marcia indifférente! tu n'espérais pas tant.
— Je l'avoue, en eflfer, répliqua-t-il, et je suis heureux de te voir dans ces sages dispositions. Permets-moi de t'en féliciter... »
Il y avait quelque ironie dans sa réponse. Le
calme que faisait paraître Marcia, alors qu'il s'était attendu à des cris, à des larmes et à toutes les fureurs de la jalousie, l'avait déconcerté d'abord, et maintenant il ne pouvait s'empêcher d'en être blessé secrètement. Son orgueil aurait voulu qu'elle se montrât résignée, mais inconsolable; or, voici qu'elle paraissait consolée déjà.
Elle lui répondit sur le même ton railleur :
« Ton approbation me ravit et je suis trop heureuse de te plaire, du moins cette fois. Nous nous séparons donc sans haine, cela vaut mieux. Pour moi, je te souhaite mille prospérités, mais tu n'as guère besoin de mes vœux. Psyché se chargera de ton bonheur. Elle est véritablement délicieuse, et je me reproche l'injustice des paroles que je t'ai dites sur elle quand j'étais jalouse encore.
■ — iMais toi-même, répliqua Elius, tu ne seras pas à plaindre. Tu es jeune, tu es libre et tu es belle.
— Je te rends grâce pour ma beauté. Tu trouves donc qu'elle n'a point trop souffert? Tant mieux, car, s'il faut être tout à fait sincère, je ne nierai point que j'aie certains projets... Oui, si les mânes de Furius s'apaisent, si, mon veuvage terminé, il se présente quelqu'un qui
puisse ne pas me déplaire, peut-être l'écouterai-je.
— Tu auras raison, fit-il d'une voix qui s'altérait un peu.
— N'est-ce pas? Tu ne m'en blâmerais point?
— Je m'en réjouirais, répondit-il plus sombre.
— Et pourtant, ami, je t'ai beaucoup aimé, trop sans doute pour ton repos et pour le mien! Tu m*as torturée, je t'ai fait quelquefois souffrir. Je t'ai donné des joies précieuses. — Je te défends de le nier, tu entends? Je t'en ai dû d'incomparables, et maintenant tout cela s'est enfui de nous, comme l'eau s'enfuit de la main. Nous étions tout l'un pour l'autre, et déjà, tu vois, nous ne nous sommes plus rien. Cependant, nous allons vivre ainsi, très longtemps peut-être, comme des étrangers. Qui l'aurait dit? Des étrangers, Elius et Marcia? Une telle chose est possible! elle est vraie! »
Le visage du jeune homme avait pâli.
(( Tiens, regarde, poursuivit-elle, de sa même voix tranquille. Vois sur la mer... Cette barque, près du rivage, c'est justement celle qui va m'emporter. Elle a l'air d'un oiseau joyeux, elle tend sa voile comme une aile, elle danse légère-
ment sur les vagues. Dans quelques instants, on lèvera l'ancre. La barque s'en ira avec moi. Elle ne sera plus qu'une mouette sur la mer, plus qu'un flocon de neige, plus qu'un point blanc... plus rien... Et moi, j'aurai disparu pour toujours! Pour toujours, Elius, pour toujours! pour...
— Non, je ne veux pas!... »
D'un cri, il avait arrêté le refrain cruel. Il avait saisi Marcia aux épaules et fermé d'un baiser violent la belle bouche.
A ce moment, Psyché pénétra dans l'atrium avec ses fleurs; elles s'écroulèrent sur le marbre autour d'elle.
Un instant elle resta hébétée, puis, apercevant les tablettes et le stylet d'Elius sur un siège, elle y courut. Saisissant le poinçon de ter, elle l'enfonça d'un grand coup dans sa gorge. Une pourpre aff'reuse ruissela sur sa blanche tunique, et elle tomba dans les bras d'Elius, d'une seule pièce, comme une statue détachée de son piédestal.
En même temps, Marcia avait disparu.
Elle comprenait que la victoire gagnée par tant de ruses et d'artifices devenait inutile maintenant : la vue de ce sang avait changé encore une fois l'âme d'Elius, et la victime volontaire.
au risque de sa vie, avait reconquis l'avantage sur sa rivale.
Elle s'enfuit, pour ne pas exaspérer la haine et la rancune d'Elius, qui ne lui pardonnerait pas le résultat de sa propre infidélité. Son seul espoir était que Psyché mourût de sa blessure.
(( Quand il l'aura pleurée suffisamment, il me reviendra, » se disait-elle en son âme atroce, qui comptait pour rien la mort d'une autre et refusait de croire à l'empire durable du regret sur le cœur d'un homme que tourmente la solitude des sens.
Celle qui avait préparé, au foyer conjugal, la fin de son époux, épiait en ce moment l'agonie d'une jeune fille.
Psyché était étendue sur son lit. Un esclave d'Elius, qui savait un peu de médecine, avait donné les premiers soins à la blessée, arrêté le sang qui sortait de l'étroite plaie sous le sein gauche, et versé avec effort, entre les dents serrées de celle qui s'opiniâtrait à mourir, l'électuaire composé à la hâte. Un marin de l'ile était parti aussitôt pour ramener le plus habile médecin de Neapolis, mais il ne pouvait être de retour qu'à la nuit.
Elius se tenait debout au chevet de son amie. Il avait refusé toute nourriture; il ne pleurait pas, car toutes les fibres de son être étaient tendues dans une anxiété qui lui interdisait les larmes. Ses yeux brillaient comme ceux d'un halluciné. En contemplant, sur cette couche, la petite nymphe des prairies, qui tout à l'heure lui était arrivée gaie et bondissante, des fleurs plein les bras, et qui maintenant portait sur sa face le sceau de la souffrance et peut-être de la mort, il vivait un cauchemar, il était partagé entre l'accablement stupide et la morne exaltation de la folie.
Psyché dormait à présent, mais du fond de ce sommeil agité montaient des paroles et des visions de délire, comme de l'eau sombre qui tourbillonne dans les profondeurs de Charybde s'élèvent le fracas des remous et les fantômes des noyés.
(( Mère, emmène-moi!... Je veux aller avec toi à l'amphithéâtre... Comme la foule est nombreuse! Mais pourquoi nous regarde-t-elle avec pitié?... On devrait nous envier au contraire!... La femme et la fille d'Hylas l'archimime, le plus habile danseur de la Grèce... Voici mon père!... Il tient une lyre à la main. Ce n'est plus
Hylas, c'est Orphée... Comme il est beau! Les arbres s'inclinent en cadence tandis qu'il chante, et les oiseaux font de leurs ailes un nuage blanc autour de sa tête... Mais quel est ce monstre sorti de la forêt enchantée et qui s'approche de lui en grondant?... J'ai peur!... Ah!... »
Elle poussa un cri d'angoisse, se souleva à demi sur ses oreillers, et retomba.
Elius avait pris ses doigts et les serrait doucement, entrelacés aux siens. Ce contact l'apaisa peu à peu. Le visage crispé se mit à sourire.
« C'est ta main, Elius, que je sens? Oh! je ne peux pas m'y tromper, va : il n'en est point dont le toucher me soit aussi doux. Elle est forte, elle est caressante, elle me donne confiance et plaisir... Tu veux bien que je danse pour toi?... Oui! mais que préfères-tu? Imiterai-je, avec un cerceau, les fillettes insouciantes, ou bien, avec une coupe tournoyante au-dessus de ma tête dorée, les habiles joueurs de cottabe? Aimes-tu mieux les jeux du voile et du manteau? Choisis... Non, tout cela est enfantin. Je serai Psyché, tu seras l'Amour, mon époux. Voici notre palais, qui domine la mer sonore aux mille voix et les vallées silencieuses. Et voici notre lit nuptial!... ))
Le ravissement transfigurait son visage envahi par la joie et qui semblait faire autour de soi de la lumière. Elle se taisait, mais, dans ce silence, tout l'amour de ce monde rayonnait sur sa face»
L'extase dura une minute à peine. Elle eut encore un sursaut qui la mit toute droite, et sa main, se dégageant avec une force incroyable de celle d'Elius, désigna une appariton menaçante devant elle.
(( La Furie!... Marcia!... la Furie, là, avec son poignard! Chasse-la, Elius, chasse-la!... Ah!... trop tard! elle m'a frappée... Elius!... Pourquoi l'as-tu laissée entrer?... Je meurs!... »
Elle retomba sur ses oreillers, et il la crut morte, en effet.
Mais elle s'endormit et resta plongée jusqu'au soir dans un sommeil presque tranquille. De temps en temps seulement, des souffles brefs et pressés s'échappaient de son sein, ses lèvres s'agitaient, murmuraient le nom d'Elius avec une inflexion caressante. Ou bien on voyait tout à coup ses sourcils remonter vers son front, sa bouche se tordre d'épouvante; un frisson lui secouait tout le corps : le spectre de Marcia avait traversé son rêve.
Elius veilla toute la nuit au chevet de son
amie; son repos fut de la regarder dormir, car le sommeil finissait par engourdir peu à peu la fièvre et domptait le feu intérieur qui aurait pu K:onsumer la jeune fille. D'heure en heure, la mort s'éloignait insensiblement et comme à regret. Vers le matin, la respiration se fit presque égale, pareille à la brise sauvage de Mars quand elle se calme et se contente de chanter tout bas entre les branches encore noires ; le médecin permit à Elius d'espérer.
Presque aussitôt, cependant, le retour de fièvre qui suit souvent l'aurore rougit le clair visage et précipita le cours du sang. De nouveau Elius désespérait. Mais l'accès passa, les joues retrouvèrent la teinte de l'albâtre à peine coloré par la lueur qui l'habite, et Psyché, paisible, ayant repris une grâce enfantine, ne fut plus qu'une allégorie du sommeil, sculptée par un artiste attentif à l'immobile harmonie des lignes en repos.
Lorsqu'elle sortit enfin, pâle ressuscitée, de ce blanc tombeau du rêve, elle promena autour d'elle le regard encore incertain de ses yeux de violette, et elle tressaillit tout d'abord de joie en apercevant Elius, car le réveil lui rendait un aspect cher et familier entre tous.
Elle reconnaissait en lui la figure même du bonheur.
Mais, par degrés, le souvenir lui revenait. Et la double infidélité avouée ou constatée, la seconde surtout, impardonnable parce qu'elle avait succédé à un premier et généreux pardon; la rivalité de Marcia tournant sans cesse autour de sa félicité jalousée, comme une lionne autour d'une proie défendue, et tombant sur elle du même bond rugissant, tout ce qui l'avait accablée et déchirée, jaillissant de l'oubli tout à coup, lui sauta à la gorge, où s'implantèrent à la fois les mille griffes féroces du souvenir.
Les traits crispés, la bouche tordue, son regard violet noircissant dans ses yeux dilatés, elle cria vers le jeune homme :
(( Va-t'en!
— Sors, dit le médecin. Obéis-lui. Je crains une rechute... »
Il sortit, et sa tristesse était telle qu'il souhaita mourir. Psyché, vaincue par l'émotion et la faiblesse, s'endormit d'un sommeil agité. Elle était comme la mer qui frémit encore après une tempête.
Seul, dans une salle voisine qui ouvrait sur un jardin de roses, Elius pleurait silencieusement.
LU
Il avait craint qu'elle mourût: voici qu'à présent elle semblait se reprendre à la vie, et c'était pour le haïr. N'était-ce pas encore la perdre? Et il pleurait en regardant les roses qu'elle avait tant aimées.
Il demeurait ainsi, sans rien entendre, sans rien voir que les fleurs. Il y en avait de géantes qui ressemblaient à des arbres, il y en avait de naines, qui se cachaient dans le gazon. Elles étaient roses de tous les roses, depuis ceux qui imitent le coloris hésitant des perles, à peine irisées d'un tremblant reflet d'aurore, et semblent avoir capté la pâleur du premier rayon aventuré parmi la rosée, jusqu'à ceux qui luttent hardiment avec la pourpre vive et ses flammes. Elius sanglotait en pensant que la petite Psyché avait incliné son visage sur toutes les corolles, car elle aimait à sentir ses lèvres baisées par les lèvres silencieuses des fleurs.
Comme il rêvait ainsi, une main frappa son épaule.
(( Psyché s'est réveillée, dit le médecin, et elle te demande.
— Elle m'a donc pardonné? » s'écria-t-il.
Le vieillard sourit sans répondre, et le jeune homme le comprit. Oui, Psyché pardonnait, car
les rancunes d'une amoureuse sont éphémères quand son bien-aimé lui tend les bras et lui demande pardon, le baiser à la bouche.
Il courut vers elle, et, l'embrassant :
(( O ma Psyché, je te jure!...
— Ne parle pas, dit-elle vivement malgré sa voix faible. Ne jure pas! je croirais que tu mens. Mais embrasse-moi encore, et reste auprès de ton amie blessée. Soigne-moi bien et surtout aime-moi. La blessure que tu ne vois pas sera la plus lente à guérir. »
Cependant, Marcia n'avait pas quitté l'ile.
Quand elle sut que Psyché était sauvée, elle désespéra : Elius lui échappait pour toujours. Elle rêva d'abord de tuer sa rivale. Cela ne lui serait pas difficile; la jeune fille se levait, elle allait bientôt sortir : il suffirait d'aposter sur son chemin quelques sicaires, et Neapolis en regorgeait. Elle n'avait qu'à étendre la main pour saisir cette vengeance.
Venue à l'exécution, elle hésita. Un espoir tenace la reprenait. Elle voulait encore croire possible un retour d'Elius vers elle, elle révoquait la condamnation qu'elle avait prononcée elle-même contre son amour. Elle se flattait de
l'illusion qu'il lui restait à courir une chance suprême, qu'Elius se lasserait bientôt, que Psyché ne saurait pas le retenir. Elle pouvait tout perdre par un attentat inconsidéré.
Psyché fut donc épargnée.
Marcia, comme tant d'âmes violentes, était superstitieuse. Pour ressaisir son amant, elle appela la magie à son secours.
Grâce à la mer qui les environne et qui est sous l'influence d'Hécate, reine de la sorcellerie, les îles n'ont jamais manqué de magiciennes. Caprée en possédait une, justement renommée, une vierge belle encore et qui habitait, sur la plus farouche des falaises, un antre dont les parois étaient d'un porphyre rouge comme le sang.
Marcia lui rendit visite.
La sorcière l'écouta et lui promit son aide. Elle réfléchit, considérant à la fois les phases de la lune et le cours de Vénus, et vit qu'elle pourrait commencer ses incantations la nuit prochaine.
La nuit vint. Ayant cueilli les herbes prescrites, la vierge fatidique, debout au seuil de la caverne qui ouvrait son porche sanglant sur les ténèbres étoilées, adjura longuement la
déesse des amours, les bras levés vers les astres. Et iMarcia priait, agenouillée à coté d'elle, croyant entendre dans l'ombre les pas d'Elius, ramené par ces charmes qui peuvent faire descendre les planètes du ciel. Mais Elius ne vint pas. Des oiseaux nocturnes glapirent, un chien hurla de façon lugubre. Des stryges accoururent et voletèrent lourdement autour de la flamme parfumée qui brûlait sur le trépied.
Mais Elius ne vint pas.
« La haine de Vénus est sur moi, murmura Marcia désespérée.
Attends, répondit la magicienne, il est encore d'autres charmes. Nous les essayerons demain. ))
Le lendemain, elle dressa un autel, y fit brûler la grasse verveine et l'encens mâle. Ayant fabriqué une grossière image de bois qui figurait Elius, elle l'entoura de trois fils de diverses couleurs'; trois fois, elle fit avec la statuette le tour de l'autel. Elle noua ensuite les trois fils et dit : ^ Je noue les liens de Vénus. » Elle répandit la farine et alluma, avec le bitume, les lauriers fragiles. Elle en jeta la cendre par-dessus son épaule : un reste de flammes se raviva et enveloppa l'autel.
(( Ce présage est heureux, » dit-elle. Et Marcia se sentait déjà consolée, se reprenant à espérer.
Mais Elius ne vint pas.
Obstinée, Marcia retourna encore chez la magicienne.
« Possèdes-tu, lui demanda celle-ci, quelque souvenir de lui, un objet qui lui ait appartenu, un présent qu'il t'ait fait au temps où il t'aimait?
— Il m'a donné ce bracelet, répondit Marcia en montrant le cercle d'or qui entourait la belle chair de son bras, près de l'épaule.
— Enterre-le sous le seuil de ta maison. A travers le sol obscur, où sommeillent des énergies mystérieuses et que parcourent des influx
out-puissants, ignorés des mortels, la magie tde l'ancien amour, incluse dans ce joyau, rayonnera jusqu'à lui. Elius, inquiet tout à coup, se sentira investi par une force inconnue, il sortira de sa demeure, chassé par un dieu, il ira d'abord au hasard, puis, comme attiré par un aimant invincible, il accourra vers la place où gît, sous l'apparence de ce bracelet, toute la passion d'autrefois, ensevelie mais non pas morte. De ce qui a été senti, pensé, aimé, désiré ou souffert par l'homme, rien ne saurait mourir. — Ainsi ferai-je, )) répondit Marcia.
Et elle enfouit le bracelet d'or sous le seuil. Mais Elius ne vint pas davantage.
Elle lui écrivit. D'abord, ce furent des insultes et des menaces, car elle ne gardait plus de mesure. Elle lui annonçait, avec d'horribles imprécations, les plus cruelles vengeances contre lui et surtout contre Psyché. Déjà, elle se débattait et se convulsait sous l'empire d'une folie commençante.
Des invectives elle passait aux plus humbles supplications : elle s'offrait à Elius pour être son esclave et l'esclave de Psyché. Elle réclamait, comme des bienfaits précieux, la nourriture sordide, l'ergastule, les fouets, les aiguillons, tous les travaux, toutes les tortures, toute l'abjection de la servitude, pourvu qu'il lui fût permis de contempler la face de son maître et de lui offrir son corps pour être le tapis de ses pieds. Elle descendait aussi bas dans l'ignominie volontaire et l'amoureux avilissement, qu'elle s'était naguère élevée haut dans l'orgueil et dans le triomphe de sa passion heureuse, jusqu'à oublier sa condition mortelle. Il y avait dans ses lettres assez d'humilité et de larmes pour lui valoir le pardon de tous les crimes et même apaiser les mânes de Furius,
que tant de souffrance vengeait suffisamment.
Mais Elius aimait Psyché, et son cœur se fermait à toutes choses, hormis cet amour désormais unique.il ne répondit pas.
Alors, Marcia devenue tout à fait démente, chassée par les Furies, rôda comme une bête blessée à travers l'île bienheureuse. Les enfants criaient de peur lorsqu'ils l'apercevaient au détour d'un sentier, spectre échevelé et titubant, image de la more et de la folie surgie d'entre les fleurs. Elle prononçait des paroles étranges comme celles que les pythonisses inscrivent sur les feuilles que le vent disperse et balaye de leur antre; elle éclatait d'un rire strident ou bien elle poussait, comme les stryges, une clameur infernale qui glaçait toute la campagne.
Parfois elle rencontrait le couple : elle sortait tout à coup d'un buisson, la robe déchirée et les cheveux épars; elle insultait Elius et Psyché, ou, au contraire, elle les implorait d'une voix aussi douce que celle d'un enfant, en se traînant sur les pierres du chemin et en tendant les bras.
Elle tournait autour de leur maison, excitant la fureur des molosses qui grondaient en lui montrant une gueule sanglante, et des esclaves qui lui jetaient des cailloux. Elle n'était plus
LA DANSEUSE 2f3
Marcia, une patricienne, elle était la folle, que chacun pouvait tourmenter et battre. Sa servante l'avait abandonnée et s'était enfuie. Elle restait seule maintenant et passait des journées sans manger ni boire, couchée par terre, les yeux fixes, les lèvres remuant convulsivement.
Un soir, comme elle était encore revenue près de la villa d'Elius, un dogue l'avait mordue à la jambe, un esclave l'avait blessée à la tête avec une pierre tranchante. Le sang coulait de ses deux plaies sans qu'elle s'en aperçût. Elle ne s'éloignait pas. Elle attendait qu'on l'oubliât, que la maison fût endormie. Quand toutes les lumières furent éteintes et avec elles les dernières rumeurs, elle revint près du seuil et elle s'y étendit. La nuit était douce, elle sentait par intervalles un souffle plus frais passer, comme une caresse, sur la blessure de sa face ou le sang se coagulait.
Marcia ne songeait point à dormir. Derrière ces murailles, au pied desquelles sa détresse était venue choir, Elius et Psyché abritaient leur joie, et leur amour veillait seul avec sa douleur à elle, parmi les ténèbres.
Oui, la nuit était douce. Si douce que Marcia pleurait maintenant sous les étoiles. Les san-
glots soulevaient son corps étendu sur la pierre.
Une autre, en ce moment, était dans les bras d'Elius.
(( Elius! Elius ! Elius! » gémit-elle.
De rauques aboiements lui répondirent. Elle se tut, effrayée. Si les esclaves se réveillaient, ils viendraient, sans doute, et ils la chasseraient.
Elle se contenta de murmurer tout bas, plus bas encore que le chuchotement imperceptible de la brise dans les herbages :
(( O mon amour, mon amour! comme je t'aimais! y>
La nuit paraissait éternelle. Elle était divine. Des ombres noires s'ouvraient, gouffres de suavité; on aurait voulu s'y rouler, glisser jusqu'au fond. Ailleurs, s'étalaient en nappes phosphorescentes des lacs de lumière argentée, coupés d'ilôts sombres. Et la lumière et l'ombre luttaient de douceur.
Enfin les étoiles pâlirent, et cette pâleur gagnant tout le ciel devint la blancheur de l'aube. Le clair frisson se propagea d'un bord à l'autre des campagnes éthérées. C'était le réveil. Marcia se leva avec effort.
Ses pas la portèrent vers la droite; un peu en retrait, le rocher de Tibère s'offrait à elle. Ma-
chinalement elle le gravit. Elle eut toute la mer à ses pieds ; celle-ci était encore d'argent, avec une ombre violette près du rivage, dans la brisure des petites lames chantantes.
Qu'il était charmant, le réveil de l'île! Verte et rougissante, tout en larmes sous le matin, elle se dégageait des langes de l'aurore, tissés d'une lumière encore si pâle qu'elle avait l'air d'un brouillard. L'heure indécise hésitait entre la poésie de la naissance et celle de la mort.
Dans un instant, l'équivoque délicieuse allait se dissiper. Le jour allait éclater, splendide et
brutal.
Marcia décida qu'elle ne verrait pas cette lumière. Debout sur le rocher, elle se souvint qu'au temps de son bonheur elle avait souhaité une fin soudaine dans les flots. Elle se souvint aussi du songe fatidique dans le temple d'Apollon ; l'heure était venue d'accomplir l'oracle.
Le soleil s'épanouissait comme un bouclier
d'or...
Elle ne voulait pas voir le jour. Elle s'élança.
ÊTILOGUE
ES pêcheurs rapportèrent le corps de
Marcia : les algues entremêlées dans
sa chevelure lui donnaient l'air d'une
sirène endormie et dont la voix se taisait pour
toujours; elle avait au col un petit médaillon de
cire qui portait le nom d'Elius, un talisman pour
• lui ramener l'infidèle.
(( Elle t'aimait, dit Psyché doucement. Sa vie, son crime, sa mort furent pour toi seul. Aie pitié! Apaisons cette ombre douloureuse. Tu enseveliras pieusement sur ce rivage sa forme magnifique, et, puisque les âmes de ceux qui ne
sont plus errent volontiers autour de leur tombeau, la sienne se retrouvera parmi les souvenirs et les monuments de son amour. Elle reposera en paix, personne ne savait qu'elle s'appelait Marcia Laurentia et qu'elle était la veuve de Furius. Sur la pierre, tu ne graveras que ce seul mot : Evanida. Comme elle doit être encore jalouse, je lui abandonnerai l'île et la maison afin qu'elle y continue, invisible, son rêve sans se heurter à ma présence. Et nous partirons, tu m'emmèneras où tu voudras. Partout l'on s'aime : allons nous aimer loin des morts. ))
Il lui obéit et ils firent voile vers Surrientum, dont le golfe divin fut créé sans doute pour donner à celui de Neapolis une réplique harmonieuse; placés face à face, ils se contemplent amoureusement. Quiconque n'a pas habité la plaine, riche d'orangers et de vignobles, qui descend vers la mer de Surrientum ignore encore la douceur de vivre. De là, Elius et Psyché, longeant la côte enchantée, gagnèrent Stabies, non moins belle, ombragée de montagnes chevelues que les yeuses couvrent d'un vert sombre et magnifique; ils y respirèrent cet air célèbre par sa pureté, où flotte le parfum de l'immortelle ambroisie.
25'8 LADANSEUSE
Le présent était pour eux un continuel délice, et l'avenir leur souriait : Titus, fils de Vespasianus, venait de succéder à son père; il était favorablement disposé pour Elius, ancien compagnon de sa jeunesse turbulente, et sans doute l'exil du chevalier allait bientôt prendre fin. Les amants rentreraient à Neapolis. En attendant, ils continuaient d'errer le long de la mer, visitant tour à tour les blanches cités qui s'égrènent sur le rivage, semblables aux perles d'un collier dont le fil est rompu. La riche Herculanum ne les garda pas longtemps, malgré la beauté de ses maisons, de ses théâtres et de ses temples : il y régnait un faste importun pour des amoureux; la présence d'un grand nombre de familles illustres y maintenait, au milieu des douces campagnes d'Italie, la même étiquette qu'à Rome et le même train d'existence. Aussi lui préférèrent-ils Pompeia, célèbre par ses vins, ses délices et ses roses.
Elius y comptait plusieurs amis, dont les meilleurs étaient deux frères, les Vettii, Aulus Vettius Conviva et Aulus Vettius Restitutus. Il accepta d'eux l'hospitalité. C'étaient de riches marchands auxquels leurs affaires laissaient peu de loisirs. Précisément, ils venaient de partir
pour la capitale, abandonnant leur magnifique demeure à Elius et à Psyché.
Par un soir d'été, où les campagnes vésuviennes semblaient se fondre dans les buées lumineuses du couchant, les bleus d'acier, les roses pâles et les violets mourants réchauffés de touches d'or, la litière qui portait le couple s'arrêta devant le seuil des Vettii. Elius mit pied à terre, reçut Psyché dans ses bras et la fit entrer dans la maison bienheureuse où ils allaient vivre les belles heures de la saison et de leur amour.
Dès le vestibule, un Priape, à droite de la porte, conjurait les influences malignes, tandis que les attributs de Mercure, un bélier, un vase, une carapace de tortue, rappelaient le fructueux négoce qui avait fait la fortune des deux frères. De là, on pénétrait dans l'atrium. La vue de Psyché s'attacha aussitôt à la beauté des parois, décorées de peintures alexandrines. Les artistes avaient choisi pour motifs principaux de gigantesques candélabres. Les fûts se détachaient sur des fonds de cinabre : tantôt ils ressemblaient à la tige imbriquée d'un palmier, tantôt ils paraissaient faits de baguettes d'or et d'argent, tordues en spirales, ou bien ils se ramifiaient en arabesques, ils s'épanouissaient en volutes; ils sup-
26o LA DANSEUSE
portaient des plateaux, de larges cercles ouvragés, sur lesquels se dressaient des amours et des femmes nues, ou voilées à demi de draperies qui s'envolaient.
De là, on passait dans le triclinium, réservé aux joies de la table. Ici encore, les candélabres régnaient. Dans leur élancement vers la voûte, ils étaient accompagnés par des branches de vigne avec leurs feuilles et leurs grappes : les pampres, après avoir noué leurs vrilles aux fûts élégants et tout étoiles de fleurs, s'en écartaient pour les rejoindre au sommet, dans une courbe délicate, comme les anses d'une amphore. Ressortant sur des fonds noirs séparés par des bandes de cinabre, ces candélabres resplendissaient comme des pièces colossales d'orfèvrerie.
Et Psyché considérait la décoration fabuleuse, elle se demandait si tout cela n'était pas d'un métal précieux, ciselé par quelque ouvrier habile; sa main tâtonnant le long des parois s'étonnait de ne rencontrer qu'une surface plate et lisse au toucher.
(( Regarde là, lui dit Elius en souriant et en lui désignant la bordure noire, coupée de médaillons bleus peints de fleurs légères. Tu y verras ton image multipliée. Sûrement, quand
il décora cette salle, le peintre a pensé à toi. » En effet, dans cette bordure, des Psychés enfantines aux ailes de papillon cueillaient des roses, dont elles remplissaient leurs corbeilles en formes de cornets d'abondance. Psyché sourit à ses sœurs puériles.
Une extase les attendait. Le péristyle, adossé à l'atrium, s'ouvrait sur le jardin, le viridarium tout peuplé de verdures, de marbres et d'eaux jaillissantes. Appuyées aux colonnes du portique qui l'encadrait, ou bien intercalées entre elles, douze statuettes représentaient des Amours aux yeux d'argent, Paris en bonnet phrygien, Bacchus couronné de lierre et la nébride sur l'épaule, un satyre avec sa cornemuse, un enfant crispant sa main sur le col d'une oie rebelle. Toutes, par mille artifices ingénieux, versaient un cristal liquide. L'eau fusait encore d'une fontaine, au centre du jardin, et de plusieurs vasques qui luisaient çà et là, dans le parterre, telles que des rectangles d'acier. Elle formait de nombreux arcs-en-ciel, que le moindre souffle dispersait en poussières de pierreries. Les corolles des plantes s'épanouissaient, rafraîchies par cette pluie de couleurs avec lesquelles elles luttaient d'éclat. Les roses et les
marguerites étaient les plus nombreuses; ensuite c'étaient les lys, les asphodèles et les verveines magiques; le cinabre, le vermillon, la pourpre, l'incarnat, l'argent, le saphir et l'or chantaient dans les plates-bandes et les corbeilles. Des dômes de lierre s'arrondissaient mollement et leur verdure avivait encore la blancheur des marbres. Le charme suprême de ce lieu délicieux était d'être enclos étroitement par la colonnade du portique qui régnait alentour.
« Que dis-tu de cette solitude? demanda Elius à Psyché.
— Je voudrais m'y enfermer avec toi pour toute la vie. Nous nous tiendrions là, près de cette fontaine, et nous ne saurions plus l'heure que par l'allongement de nos ombres sur ce gazon; les hespériales, qui n'embaument que le soir, nous avertiraient du coucher du soleil. »
Doucement, les feuillages oscillèrent, un rayon plus ardent fit trembler les lignes des statues dans l'air bleu, le chuchotement des jets d'eau imita le murmure d'invisibles bouches qui se fussent baisées. Le jardin soupirait.
<( Viens maintenant, dit Elius, tu n'as pas encore tout vu. »
Ils sortirent, enlacés, du viridarium et gagnèrent les grandes salles d'apparat qui formaient Vœcus.
Le regard s'égarait d'enchantements en enchantements : des baldaquins, des niches, des fonds limpides, avec tous les jeux de la perspective : l'air semblait circuler à travers ces fresques d'architecture, comme si elles fussent apparues du dehors et derrière des baies transparentes.
« Ne te semble-t-il pas, disait Elius à Psyché, que nous sommes dans un de ces palais de sorcellerie dont il est parlé dans les fables de Milet, ton pays? N'est-ce point celui-là même 011 l'Amour devint l'époux de Psyché? En vérité, on pourrait le croire, tant il y a de Psychés et d'Amours dans ces peintures. »
Il lui désignait des frises qui couraient tout le long de la paroi : elles ne représentaient en effet que des Cupidons avec leurs compagnes enfantines, ailées et demi-nues comme eux. Et c'étaient d'abord des Amours teinturiers; ils foulaient le drap sous leurs petons, le cardaient et le travaillaient de toutes manières, le plongeaient dans la teinture et le mettaient à sécher. Les petites Psychés aux ailes de papillon parta-
geaient leur gracieux labeur, elles dépliaient les étoffes et les repliaient. Venaient ensuite les Amours orfèvres et forgerons : ils tiraient le métal de la fournaise avec des tenailles, soufflaient dans des tuyaux en gonflant les joues, forgeaient des glaives sur l'enclume et ciselaient des boucliers. Derrière un étalage d'objets précieux, était assise sur un banc la maîtresse de l'atelier, une Psyché encore : vêtue d'un chiton transparent, elle portait un riche collier : un Amour, debout devant elle, lui présentait une balance à peser le métal.
Dans la troisième frise étaient les Amours médecins et vendeurs de remèdes; à grands coups de marteau, ils s'escrimaient pour faire glisser les plateaux mobiles de la presse d'où coulait l'huile médicinale. Armés de cuillers gigantesques, ils remuaient dans de grands vases de savantes mixtures ou consultaient un rouleau de papyrus qui était leur formulaire. Rien ne manquait de ce qui doit se trouver dans une boutique d'apothicaire; l'armoire aux drogues, entr'ouverte, laissait apercevoir une petite statue d'Apollon. Il y avait même une malade venue à la consultation, et c'était une Psyché dolente assise sur un siège à coussins, les pieds sur un
LA DANSEUSE 26f
petit banc, les deux mains appuyées sur un bâton.
Dans la quatrième frise étaient les groupes d'Amours fleuristes. L'un d'eux, le fouet à la main, tirait par le licol un bouc chargé de fleurs; d'autres surveillaient un étal de bouquets et de festons, disposés sur une table de marbre; d'autres encore, devant une sorte de métier, arrangeaient des guirlandes. L'une d'elles était détachée, pour quelque sacrifice à Vénus sans doute, par une Psyché qui l'acquérait au prix de deux as.
Et il y avait encore des Amours vendangeurs, des Amours conduisant des chars, que tiraient des cerfs et des gazelles, des Amours célébrant les fêtes de Vesta. Cette folie d'Amours se terminait par une bacchanale; suivi d'une foule d'autres, un Cupidon costumé en Bacchus se faisait traîner par deux boucs. Pan aux pieds de chèvre l'accompagnait, un satyre en chlamyde rouge bondissait derrière le char, et l'étrange procession était guidée par une Psyché indolente, demi-nue, dans sa robe violâtre, et chevauchant une panthère.
(( Tu es ici dans le temple de ta gloire, dit Elius souriant à son amie, et ce palais te fut d'avance consacré. y>
Psyché vécut heureusement dans la maison des Amours. Sa chambre était petite et pleine de choses précieuses : son lit de bois sculpté où elle dormait entre des draps de lin, couvert d'une étoffe pourpre, montrait d'opulentes fourrures. Un rideau somptueux fermait l'alcôve, un tapis syrien cachait le sol. Les trois fenêtres étaient orientées de telle sorte qu'à toute heure, le soleil éclairait la pièce. Une toilette de marbre, avec une cuve ciselée, était le gracieux autel qui servait au culte quotidien de la beauté. La chambre reluisait toute claire, à cause des stucs blancs qui l'ornementaient et de la blanche mosaïque du pavement.
La cuhicularia qui couchait à côté, dans un cabinet, aidait sa maîtresse dans les offices charmants et compliqués de sa parure. Elle lavait sa peau, toute pareille à la chair des lys, avec l'helenium composé de lait d'ânesse et de myrrhe, et, de ses propres cheveux, elle lui essuyait les
mains, après les avoir frottées d'un savon au cinname. Psyché se parfumait la bouche avec l'eau de Cosmos, où le safran mêle son voluptueux arôme aux âmes alanguies des roses de Psestum. Le bain était un long délice éclairé de rêves que la nonchalante pensée commençait tour à tour, sans en achever aucun. Venait ensuite la coiffeuse qui disposait la chevelure de la jeune Grecque, selon la mode de son pays, en la forme d'un corymbe, et l'enfermait dans un filet d'or ou la soutenait avec un peigne d'ivoire, suivant le caprice du jour.
Si par hasard Elius n'était pas auprès d'elle, le matin ou le soir, aux heures où le soleil décline ou commence à peine son ascension, Psyché s'accoudait au balustre de sa fenêtre et regardait longuement les campagnes et la mer. Le Vésuve tout proche verdoyait sur le ciel attendri; les montagnes d'Albe et de la Sabine ondulaient dans les lointains extrêmes. A l'autre horizon Surrientum, fleur de la péninsule, se blottissait entre les mont Lactarii; Caprée, l'ile des délices et des tortures, dressait son profil fantastique, sphynx violet sur lequel la lumière du soleil coulait comme un sang d'or de quelque gigantesque blessure. La côte bleuissait, d'Hercula-
num à Stables, tandis qu'une vapeur lumineuse flottait sur la plaine tranquille du Sarnus.
Pour ses sorties, un palanquin offrait à la danseuse la moelleuse richesse de son sopha garni de plumes. Les porteurs avançaient avec peine à travers les rues très étroites. Plus d'un jeune élégant, en tunique d'hyacinthe, se retournait pour lancer à la passante de vaines œillades; les graves vestales allaient leur chemin sans paraître la voir, inclinant, pensives, leur tête aux cheveux partagés sur le front. Les prêtres d'Isis passaient dans leurs robes sacerdotales, peintes d'hiéroglyphes et d'animaux sacrés. Aux balcons, derrière le vélum de pourpre, qu'elles écartaient à demi, des femmes, éclatantes de pierreries, apparaissaient. Des paysannes riaient autour des fontaines.
Psyché s'arrêtait longuement chez les orfèvres, car elle aimait les miroirs sculptés à tête de bacchante, les fibules, les pendants d'oreilles ornés de perles, les boucles de ceinture, les plaques de coffret en argent repoussé, et ces bracelets qui ont la forme d'un serpent enroulé, dardant des yeux de rubis.
Lentement, elle faisait avec Elius le tour des murs guerriers, désormais inutiles, car Pompeia
avait cessé depuis longtemps d'être une ville forte. Elle débordait maintenant son enceinte, et, vers le sud, du côté de la porte consacrée à Minerve, qui s'ouvre sur la marine, des maisons avec leurs terrasses s'étageaient en forme de cirque; de là, on voyait onduler les champs vésuviens et la mer resplendir. On arrivait bientôt à l'acropole de la ville, où s'élevaient les deux théâtres, le plus grand destiné pour les spectacles tragiques, l'odéon, petit et couvert, où se donnaient les symphonies. Le Forum triangulaire servait de promenoir aux spectateurs pendant les entr'actes; ils pouvaient, tandis qu'ils allaient et venaient en causant, laisser errer leurs yeux sur la magnificence du Vésuve et de la côte tyrrhénienne,en sorte que les splendeurs immobiles de la nature reposaient agréablement leur vue, que les péripéties de la scène avaient remplie d'horreur et de pitié tour à tour.
Mais Psyché préférait encore le chemin des tombeaux. 11 y en avait un surtout près duquel elle s'arrêtait souvent. L'inscription disait : (( Mamia, fille de Tuhlius, prêtresse publique. Le terrain de la sépulture a été concédé par décret des décurions. » Une exèdre de marbre se dressait à côté : Psyché gravissait la plate-forme, regardait
la mer de Stables, les cyprès et les tombes, et réfléchissait à la destinée de celle qui reposait là, après une vie toute occupée de devoirs austères; la danseuse comparait son existence à celle de la prêtresse et souriait mélancoliquement en songeant à la différence des voies humaines et à leur aboutissement commun. Elle se figurait cette Mamia inconnue d'après la statue que les foulons de la ville avaient élevée à une autre prêtresse, Eumachia, leur bienfaitrice, et elle croyait voir un visage pur, d'une expression noble et sereine mais sans joie, le visage de celle qui se doit tout entière à la patrie et à la divinité, et ne s'appartient plus à elle-même. Après le mausolée de Mamia, elle contemplait celui de Nevoleia Tyché, affranchie de L. Nevoleius : on y voyait un navire qui, les voiles pliées, entrait au port : symbole de l'âme entrée dans le havre de la mort paisible. C'est à peine si, de ces images multipliées du trépas, se dégageait une vague tristesse, tant elles semblaient douces et harmonieuses. La vie même ne paraissait point tout à fait interrompue au long de l'allée funèbre; il y avait, près d'une sépulture, un triclinium où les parents et les amis du défunt s'assemblaient pour des festins commémoratifs, à son anniversaire.
En maints endroits, des deux côtés du chemin, alternaient avec les tombeaux des villas suburbaines, comme celle d'Arrius Diomedes ave(^ son jardin et son belvédère. Et la voie, remplie par un flottement de soleil pourpre, descendait majestueusement, entre les cyprès et les marbres, vers la plaine épanouie où elle s'allait perdre ainsi que les âmes dans la mort.
A Pompeia tout était douceur. On y célébrait dans un temple égyptien le culte d'Isis, qui oblige les hommes à s'entr'aimer et à se secourir, faisant de cet amour universel la règle des mœurs et l'unique condition du bonheur éternel. La bonne déesse favorisait aussi des amours plus tendres : celles qui rapprochent les sexes, inquiets l'un de l'autre. Vénus Physique était la protectrice de Pompeia et elle régnait, avec une charmante tyrannie, dans la ville des délices, des vins et des roses. Les murs euxmêmes parlaient de volupté et de tendresse, car on y lisait des paroles amoureuses tracées par les passants, jeunes garçons et jeunes filles, qui ne pouvaient garder en eux le secret de leurs désirs.
(( Que je meure, si je souhaite d'être un dieu sans toi!
— iVléthé, fille de Cominié, joueuse d'atellanes, aime de cœur Chrestus. Que Vénus de ..Pompeia leur soit propice et qu'ils vivent toujours d'accord! »
De même que Chrestus et Méthé, l'atellane, Elius et Psyché vivaient dans l'harmonie de l'amour, sous la protection de Venus Physica. Ils goûtaient ici une paix entière qu'ils n'avaient point trouvée ailleurs. Le cours de leur félicité était aussi tranquille que. celui du Sarnus sous ses ombrages. Ils avaient bu l'eau d'un divin Léthé; ils ne se souvenaient plus de rien, ils n'avaient plus que faire du désir et de l'espérance. L'heure fugace était enchaînée pour toujours, le présent continu, éternel, débordait les deux rives du passé et de l'avenir; il remplissait la durée qui ne gardait plus qu'un seul de ses trois aspects. Leur vie devenait immobile comme celle des dieux dans l'Olympe, affranchis des viscis situdes temporelles, de la vieillesse et de la" mort.
Le peuple était à l'amphithéâtre, attiré par la promesse d'un spectacle aussi magnifique qu'ingénieux. Après les combats ordinaires de gladiateurs, on annonçait un duel à outrance entre les deux favoris du public et de la victoire : le Thrace Celadus, (( Suspirium puellarum, le Soupir des jeunes filles », et le rétiaire Crescens, (( Tuparum dominus, le Tyran des fillettes ». Ces deux rivaux, naturellement, se haïssaient à mort et l'on s'attendait à voir une belle lutte. Puis ce serait une venano, une chasse à l'ours, avec des bestiaires armés seulement et sans boucliers ni cuirasses, que le monstre déchirerait à son aise s'ils n'étaient assez adroits pour le tuer tout d'abord. On verrait aux prises un loup, un cerf et une panthère, et il y aurait aussi un combat de coqs gaulois.
Il faisait une chaleur d'orage, que le vent déplaçait en vagues lourdes sans la rafraîchir : le velarium palpitait par moments à ces souffles embrasés. L'amphithéâtre était comble : de gra-
din en gradin, on saluait, on s'interpellait, on échangeait des plaisanteries. Aucun Pompéien de marque ne manquait à la fête. Il y avait les deux édiles, Casellius Marcellius et Cupius Pansa; Holconius Priscus et Gavius Rufus, les Duumvirs récemment élus. Le souvenir des dernières brigues électorales était encore très vif, et les passions n'avaient pas eu le temps de s'apaiser. Tous les marchands de fruits présents dans l'amphithéâtre, ayant voté pour Holconius, l'acclamèrent; il fut conspué par les parfumeurs et les barbiers qui ne lui pardonnaient pas l'échec de Trebius, leur candidat.
On fit silence. Les jeux allaient commencer et il s'agissait maintenant de choses plus importantes que la politique municipale. Déjà le maître des gladiateurs, le /a/zzVr^, ordonnateur du spectacle, s'avançait vêtu de l'angusticlave, une longue baguette à la main, pour assigner à chacun sa place. Un des hommes, faisant l'office de héraut, annonça l'ordre des combats et les noms des champions principaux.
(( Pour qui sont tes vœux, charmante Tertulla? Pour Crescens ou pour Celadus?... »
Celui qui avait parlé était un homme aux traits brutaux et vulgaires, dont les yeux cli-
gnotaient, brillants d'astuce sous leurs paupières lourdes, et dont la bouche trahissait la sensualité. Il se nommait Csecilius Jucundus, il était banquier, et il avait fait une fortune énorme dans les ventes à l'encan, poussant les enchères surlesquelles il prélevait son bénéfice, et fournissant aux acquéreurs des fonds à gros intérêts. Il habitait depuis longtemps Pompeia : seize ans plus tôt, l'éruption du Vésuve, funeste à tant de vies innocentes ou précieuses, avait épargné la sienne.
La belle Tertulla, couverte de pierreries, et qui portait au cou un collier de grelots d'or, haussa les épaules.
(( Tu m'ennuies, Jucundus. Occupe-toi de tes quittances... Pourquoi ris-tu? Tu es si laid quand tu ris !
— C'est bien, répliqua Jucundus. Tu es de mauvaise humeur, parce que tu es brouillée avec le beau Nicanor... C'est bien. Quand tu seras un peu mieux disposée, j'ai un écrin de perles pour toi, tu sais?
— Je me moque de tes perles ! répondit Tertulla. » Mais en même temps elle flattait de sa belle main les cheveux gris du banquier.
Les combats commençaient. Un homoplacus aux armes pesantes blessa mortellement un
vélite : celui-ci laissa choir son bouclier et sa lance, tomba à genoux, demanda grâce; elle lui fut refusée par la foule unanime. Un instant après, on traînait son cadavre au spoliarium. Un rétiaire, avec son trident, cribla de blessures un secuîor qui s'affaissa à son tour : un de ses camarades s'avança pour l'achever, et le vainqueur poussait le mourant sur le glaive. Un mirmillon, armé à la gauloise, tomba comme un chêne déraciné. La foule délira de joie en voyant massacrer des combattants aux armes brillantes, qui figuraient des Samnites, ennemis héréditaires de Pompeia.
Mais tout cela n'était rien; on attendait le duel annoncé entre les deux princes de l'arène. Des cris montaient jusqu'au ciel :
(( Crescens! Celadus! Celadus! Crescens! »
Brusquement ils se turent.
Une secousse venait de faire osciller de droite à gauche, avec le sol, l'édifice tout entier. Une seconde non moins forte le repoussa de gauche à droite. La terre avait tremblé. En même temps un souffle formidable, chaud comme une haleine d'incendie, tordait le velarium et l'arrachait tout claquant, l'emportait, gigantesque flamme rouge, dans sa rafale.
Tous les spectateurs furent debout à la fois. Une pluie de cendres commençait à tomber du ciel comme d'un immense sablier noir ; un nuage formidable le couvrait presque en entier; il avait la forme d'un pin parasol dont la voûte se fût étendue de l'Orient à l'Occident.
(( Le Vésuve! le Vésuve! »
La plupart de ceux qui étaient là avaient vu l'éruption précédente, tous en avaient connaissance. La même épouvante, au même instant, fît lever toutes les têtes vers le ciel de cataclysme.
Déjà l'ombre, à flots, noyait l'amphithéâtre : hurlante, la foule escalada les gradins, renversant, piétinant les plus faibles. Elle se rua par les vomitoires, écrasa les femmes et les enfants contre les murs. Où allait-elle? Elle n'en savait rien.
Elle voulait sortir.
Une fois dehors, ce fut l'affolement, la débandade, les galopades au hasard, parmi les ténèbres commençantes. Les uns rentraient chez eux, bousculés, parfois culbutés, assourdis par le tonnerre et le mugissement des trombes, aveuglés par des éclairs extraordinaires, couverts de nuit, couverts de cendres, qu'ils se-
couaient sans cesse, pour ne pas être ensevelis; ils se trompaient de route, tournaient autour d'un même îlot de maisons sans avancer, et dans toutes les rues ne trouvaient plus que des impasses. Les autres, mieux inspirés parla peur, piquaient une course vertigineuse à travers la campagne, préférant à l'abri dangereux des maisons le vide, la solitude et la gueule béante de l'enfer rouge et noir.
Mais de leur côté les campagnards accouraient vers la ville. Chez eux aussi, la terre tremblait, au point que les charrettes ne pouvaient rester immobiles, même calées avec des pierres. Us avaient vu aussi l'immense nuage en forme de pin parasol faire peu à peu la nuit au-dessus d'eux, puis se résoudre en pluie d'eau, de cendres et de petites pierres perforées — des morceaux de lave percée par les jets de vapeur, et qui retombait solidifiée sur le sol. La mer refoulée s'éloignait du rivage, laissant les poissons à sec; les barques de secours ne pouvaient plus aborder. L'ombre et l'épouvante, à Caprée comme à Misène, enveloppaient la terre et les eaux.
Alors ils s'étaient mis à marcher vers la ville, sans savoir pourquoi, comme un troupeau dans
les ténèbres; ils s'éclairaient avec des lanternes, avec des torches que le vent soufflait à chaque instant, ils se couvraient la tête, pour échapper à l'averse de cailloux, avec des oreillers, des capuchons, des couvertures; ils avançaient pareils à des spectres funèbres, pleurant, gémissant, criant, hurlant dans le noir avec des voix de bêtes. Et, mêlées aux pierres, aux giboulées, à la grêle, les cendres tombaient, tombaient sans fin de l'urne intarissable qui se dégorgeait toujours sans jamais se vider, là-haut au fond des cieux; elles couvraient les habits, les mains, les cheveux, elles entraient dans les yeux, dans la bouche. Il fallait les secouer continuellement, pour ne pas être accablé par leur invasion menue, multipliée, incessante, et elles montaient du sol comme un sable mouvant monte jusqu'aux chevilles, jusqu'aux genoux, jusqu'aux cuisses d'un enlizé.
Dans cette horreur on entendait tout à coup éclater un rire, un chant bizarre : c'était une femme qui devenait folle.
Les paysans s'engagèrent dans la ville par la Voie des Tombeaux. Là ils rencontrèrent des bandes de citadins qui fuyaient vers la campagne. Les deux courants humains se brisèrent
28o LA DANSEUSE
Fun contre l'autre dans l'avenue, trop étroite pour ces deux foules précipitées, et ce fut un remous comme celui qui tournoie dans l'entonnoir de Charybde. Une mère, terrifiée pour les trois enfants qui s'accrochaient à sa robe, se réfugia dans la chambre secrète d'un tombeau; une secousse fendit du haut en bas le mausolée, la voûte et les murailles s'écroulèrent, ensevelirent les trois vivants avec le mort.
A tous les carrefours, les fuyards encapuchonnés de draps et de co.uvertures se heurtaient à d'autres, et partout recommençaient ces batailles de spectres contre spectres. Sur la ville et sur les campagnes s'établit le règne de la grande mort.
Elle étendait ses ailes noires, étouffantes, d'immense chauve-souris. Le volcan et la terre méphitique tuaient sans éclat, sans la splendeur vermeille de l'éruption et de l'incendie — obscurément. Le fleuve pourpre qui brûlait Herculanum ne descendait point jusqu'à Pompeia : les pierres ardentes qui jaillissaient du cratère, pareilles aux carreaux de la foudre, tombaient après leur courte parabole, bien loin de la cité, sur les flancs de la montagne même. On périssait en aveugle par la chute d'un pan de mu-
raille, sous lequel tout à coup le sol avait manqué, ou pour avoir respiré la mort dans les émanations invisibles qui sourdaient des fissures, des brèches, des crevasses, des décombres : le volcan, dédaignant sans doute de servir de bûcher aux hommes, les tuait par le poison.
Des colonnes de vapeur qu'on ne distinguait pas dans les ténèbres erraient à faible hauteur; les unes, empestées de soufre, n'étaient que fétides, les autres, d'une odeur piquante, trahissaient les esprits subtils du charbon enflammé. Malheur à qui les rencontrait, celles-là ! Dans leur glissement silencieux à ras de terre, les terribles promeneuses étouffaient tout ce qui se trouvait sur leur route, les hommes et les bêtes aussitôt recouverts par le linceul de cendre noire que tissait la nuit.
Beaucoup moururent dans les édifices publics ou dans les maisons, asphyxiés ou écrasés. Trois prêtres d'Isis, qui s'étaient enfermés dans une chambre souterraine du temple, y furent murés vivants. Dans un cabaret, des buveurs attardés par l'orgie expirèrent sur leurs sièges, autour de la table, enveloppés par la fumée homicide. Dans la prison des gladiateurs, des misérables qui avaient les pieds pris dans les
ceps de fer attendirent la mort, les dents grinçantes, les ongles enfoncés dans les paumes. Le chien de V. Primus, sentant la vapeur empoisonnée entrer dans le corridor où il était à l'attache, tira sur sa chaîne tant qu'il lui resta du souffle. Un petit enfant périt enlaçant de ses bras une chèvre, l'unique être vivant qui fût resté près de lui dans l'agonie. Un homme, dans sa maison écroulée, d'où il ne pouvait plus sortir, se trouva seul avec un dogue et fut dévoré par lui.
Il y eut pourtant des morts paisibles. Des femmes, des jeunes filles, surprises dans leurs demeures par l'invasion des souffles meurtriers, tombèrent avec grâce, en ramenant d'instinct devant leur bouche un pan de leur robe ou de leur manteau, de sorte qu'elles semblèrent s'être voilées pudiquement pour mourir, et leurs corps harmonieux gardèrent, ainsi que leurs visages, les grâces alanguies du sommeil.. Quelquesunes tenaient un miroir de bronze, un collier, des parures, qu'elles avaient voulu sauver dans ce cataclysme, comme choses entre toutes précieuses, et ces richesses frivoles escortèrent ainsi dans la mort leurs ombres légères.
Un homme tomba ayant à la main un sac, qui contenait deux cent cinquante pièces d'or
et d'argent, tout son pécule. Dans le faubourg Augustus-Felix, un marchand possédait trois immenses caves qui faisaient le tour de son jardin, et oii il rangeait ses amphores de vin et d'huile. Il s'y était réfugié avec sa famille et ses serviteurs, ayant eu soin d'y porter son trésor dans une cassette. Tout ce monde se tenait près de la porte, dont le maître avait la clef dans sa main, attendant un moment favorable pour sortir. Cependant la chute des cendres et des pierres continuait au dehors; elles formaient des remblais autour des maisons, des tertres, des montagnes. La terre aussi continuait à trembler, bien qu'avec des oscillations décroissantes. Le marchand et sa famille écoutaient et espéraient. La fureur des éléments ne pouvait durer davantage : le monde allait renaître : la vie, la liberté, étaient là toutes proches, de l'autre côté de la porte. Mais, sans qu'ils s'en aperçussent, c'était la mort qui lentement, avec la vapeur invisible, montait du sol vers eux. Ils s'engourdirent et eux aussi, après les autres, ils tombèrent, le front sur le seuil de la vie.
(( Écoute-moi, Psyché, je t'en supplie.
Fuyons, il en est encore temps. Lève-toi, viens!... »
Elius, en ces termes, adjurait son amie. Ils étaient seuls dans la chambre. Psyché n'avait pas voulu venir à l'amphithéâtre; les jeux sanglants de l'arène lui déplaisaient; Elius était resté auprès d'elle. Tous deux s'étaient endormis d'un voluptueux sommeil et n'en avaient été tirés que par le fracas de la foudre et les cris de détresse qui leur arrivaient du dehors. En s'éveillant, ils avaient promené autour d'eux une vue épouvantée, ne distinguant déjà plus qu'à demi les objets les plus proches, dans la nuit qui commençait au milieu du jour. Ils avaient appelé; personne n'était venu; les esclaves s'étaient cachés dans les caves, ou ils avaient escaladé le toit, ou ils s'étaient sauvés dans la rue. Les ténèbres augmentaient, Elius avait allumé une torche, qui maintenant brûlait péniblement au chevet du lit, combattue par les va-
peurs et les miasmes. Psyché restait couchée. Une odeur piquante envahissait la chambre.
(( Lève-toi, reprit Elius : nous pouvons échapper encore. Tout le monde court avec des flambeaux vers la campagne : le salut est par là. Ici tout est à craindre; la chute des maisons et cette cendre qui monte toujours comme une marée. Allons, viens.
— Je ne veux pas! je ne veux pas! j'ai peur!
— Psyché, ne comprends-tu pas que nous sommes ici sous les ailes de la mort? La vie est là, dehors, qui nous appelle. Viens!
— Je ne peux pas. Il fait noir dehors : on ne voit pas sa route, on marche au hasard dans la nuit et les rafales sous la foudre. Tous les spectres de l'Orcus rôdent dans la tempête. Ici nous sommes chez nous; si ces murailles se rapprochent et nous étouffent, j'aimerai à périr ainsi.
— Psyché, encore une fois!...
— Non, non, va-t'en, toi. Pars, si tu crois te sauver ainsi; moi, je reste!... »
Il haussa les épaules. Puis, au bout d'un instant...
(( Psyché, la cendre monte dans la cour. Bientôt nous ne pourrons plus sortir.
— Que m'importe? D'ailleurs je ne saurais plus me lever maintenant. Tout mon corps s'engourdit. Ma tête s'emplit d'une ivresse étrange, mortelle... Qu'ai-je donc?... Des visions blanches et dansantes passent, s'éloignent et reviennent devant mes yeux... Elius, Elius, je meurs! »
Et sa tête, qui s'était dressée vers lui, retomba sur les coussins. Elle agonisait.
Elius se pencha sur elle.
Alors ce fut étrange. Tant qu'il était resté debout, il n'avait senti presque aucun malaise, et maintenant qu'il s'était baissé, le visage sur le visage de la mourante, voici qu'il éprouvait la même faiblesse qu'elle, la même ivresse, les mêmes hallucinations.
Un faible souffle, amoureux sans doute encore, le fantôme d'un baiser, sortit des lèvres de Psyché et passa sur la face du jeune homme.
Son souffle pareil lui répondit.
Et il s'écroula sur la morte qui l'avait entraîné dans sa mort, de ses bras faibles et tout-puissants. Il succombait, lui aussi, pour s'être plongé dans la vapeur lourde qui stagnait jusqu'à la hauteur de la couche nuptiale et funèbre.
Ainsi mourut, avec Elius, Psyché la petite
danseuse, si légère de son vivant, qu'elle paraissait une âme, et qui s'allégeait encore dans le trépas, jusqu'à n'être plus que l'ombre de cette âme et le spectre de ce rayon dansant. Evanida!
3* 5509- — ^°^P* ^- Lemerre, 6, rue des Bergers, Paris.
Formont, Maxime Visions antiques