LE ROCHER DE TIBERE
Li US, depuis quelques jours, était seul. La mère de Psyché, malade à Nea- \^ polis, l'avait mandée près d'elle par un batelier. La jeune fille n'abandonnait point celle qui l'avait élevée et instruite dans son art ; de Caprée, elle lui envoyait l'argent nécessaire pour se vêtir et surtout pour boire, — qui était désormais son seul plaisir. Cette piété filiale paraissait d'autant plus louable que Dircéto n'avait jamais montré de tendresse à son enfant, n'ayant aimé vraiment que son mari et ellemême.
Elius restait de longues heures devant sa maison à regarder la mer. Les vagues faisaient un bruit sourd et continu, qui se multipliait au creux des rivages, arrondis comme une conque sonore. Et les vagues lui semblaient chanter interminablement le nom de Psyché.
Tout à coup, ce fut son propre nom qu'il entendit prononcer à haute voix par quelqu'un, tout proche. Il se retourna : Marcia était derrière lui.
Sa surprise fut telle qu'il ne sut d'abord ce qu'il éprouvait, terreur ou réjouissance.
Marcia revenue, tous les orages de la jalousie allaient s'écrouler sur lui, mais c'était un brasier d'amour splendide, éclatant au milieu d'une solitude qui lui devenait intolérable, dans cette lie heureuse et sous ce ciel. Il ne pouvait respirer que dans une atmosphère passionnée.
Il ne comprenait pas comment Marcia avait connu le lieu de son exil. Comment était-elle sortie de sa captivité pour le rejoindre? Savaitelle que Pysché l'eût déjà remplacée? Il se demandait tout cela à la fois.
Ces pensées tourbillonnaient dans son cerveau pendant le court silence dont elle commençait déjà à s'étonner.
2o6 LA DANSEUSE
(( Elius, fit-elle avec reproche, tu ne m'embrasses pas?
— Pardonne, dit-il enfin, mais je ne devais pas penser... je n'aurais pas osé t'attendre... Je ne t'ai point écrit, craignant qu'on te punît de recevoir des lettres de moi... Comment as-tu découvert que j'étais ici?
— Ton cher Camillus m'a enseigné le lieu de ta retraite, répondit-elle en souriant. D'ailleurs, je m'en doutais déjà. Ne voulais-tu pas me conduire naguère dans cette Caprée où te voici, et dont tu m'avais vanté la douceur?
— Commentas-tu fait pour venir, étant captive?
— Je ne suis plus captive.
— Furius t'a pardonné?
— Furius est mort. »
Us se regardèrent. Elius devinait-il quelque chose? 11 connaissait l'âme de sa maîtresse; ses yeux se fixaient sur elle avec une étrange expression de doute, d'interrogation muette et d'horreur. Les yeux de Marcia évitaient les siens, errant de côté et d'autre, jusqu'à ce qu'ils demeurassent obstinément baissés vers la terre. Avait-elle donc peur d'avouer son acte? Reniaitelle son audace dans un misérable repentir?
Elle pouvait craindre qu'il n'eût plus que de l'épouvante pour elle, quand il saurait ce qu'elle avait accompli; car son âme était faible, n'étant que celle d'un homme. Aussi usa-t-elle, pour lui répondre, de paroles feintes.
« Il avait de temps de temps, tu t'en souviens, des accès du mal sacré ' que les dieux envoient aux hommes, et qui, tout à coup, les jette contre terre, les membres tremblants et l'écume à la bouche. La dernière crise lui fut mortelle. »
En disant ces mots, elle tenait toujours ses yeux fixés sur le sol; ayant fini, elle les releva vers le jeune homme et put voir sur son visage qu'il hésitait à la croire.
(( Je n'avais jamais entendu parler de ce mal, dit Elius lentement.
— Il me semblait pourtant que je t'en avais entretenu plusieurs fois; la terreur qu'il me donnait avait contribué à mon éloignement pour Furius. »
Mais il ne paraissait pas avoir entendu. Il murmurait :
« Cette mort est étrange. »