‹ Visions de l'IndeChapitre 1 sur 27 · LA CITE AUX NUITS TERRIBLES · texte numérisé non relu

LA CITE AUX NUITS TERRIBLES

La ville des palais. — Le temple de Kali TÉgorgeuse. — Shiva- Lingham. — Le lit de souffrance et de volupté. — L'Adoration de l'épouse. — En « pancy ». — « HumtoUah burning Ghât ». — L'Extase. — Au Théâtre hindou. — " L'Exil de Sita ». — Les Prostituées. — L'Ascète rédempteur.

La ville des palais.

« La cité aux nuits terribles. » C'est Calcutta, qui a été appelé ainsi par Rudyard Kipling, l'Anglo- Indien de génie qui a chanté avec des âpretés de barbare sa seconde patrie, l'Inde.

Oui, la ville aux nuits terribles oîi rôde le vice le plus monstrueux, oh chantent les religions sanguinaires, oiila course à la roupie tient éveillés jusqu'à l'aube les marchands, oii la peste, le choléra et la

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fièvre emportent plus de huit cents indigènes par semaine sur une population de sept cent mille âmes.

Quand je débarque du Bupleix, je sens aussitôt que je suis dans une ville unique au monde.

J'ai pour compagnon un Français aux moustaches en croc, au visage rose, aux yeux de conquérant. 11 a dans les veines du sang de soldat, presque de conquistador. Il raffermira mon inquiétude et soulèvera mon indolence. Déjà il a dompté la nuée de coolies nus et trépidants, ces portefaix aux jambes fléchissantes, aux bras grêles, qui se mettent à dix pour soulever une de nos malles. Comme ils nous persécutent après nous avoir volés, il lève sa canne. AussiliH ils nous saluent en s'enfuyant. Mon ami connaît le chemin du cœur de cette caste dégradée, peureuse et vénale...

Dans la voiture qui nous emporte loin des quais turbulents de l'Hougii, ce bras énorme du Gange, Calcutta se révèle, levant le voile de son multiple visage, comme une prostituée. Ce sont des jardins immenses, des statues de vice-roi, des jeux de football, de tennis, de polo sur les pelouses; puis des baraques de foire indigène, de magnifiques avenues où roulent les équipages des Anglais mornes et dédaigneux, des rajahs étincelanls, l'aigrette au iront. Et, dans une fumée toute londonnienne, les monuments grandioses naissent du sol, çà et là,

comme au coup de baguette d'un génie, des parthénons amplifiés par l'ambition britannique, des abbayes de Westminster soufflées par le lyrisme hindou, des forts tout-puissants. Et l'on s'explique qu'officiellement, Calcutta, l'orgueilleuse, s'intitule : <■<■ la Ville des Palais ».

— « Nous n'irons pas au « Great-Eastern », ni au « Grand-Hôtel », dit mon ami avec la décision des hommes qui ont coutume d'agir; il faut fuir l'Europe que nous retrouverions là. Au débarquement le consul nous a indiqué un boarding-house dans une rue populeuse et centrale, à Durhumtollah. Veux-tu y aller? ». — Je veux ce qu'il veut.

A Durhumtollah, le Londres transplanté cesse. L'Inde commence. J'ai parcouru tous les bazars du Levant, ceux du Caire, de Constantinople, de Damas. Des surprises m'attendent encore. D'abord une odeur spéciale à l'Inde, non pas celte épice excitante des boutiques d'Asie-Mineure ou d'Afrique, mais un obstiné, subtil, lancinant parfum qui monte des pipes en noix de coco que ce peuple simiesque et découragé fume éperdument. Près d'infectes lampes à huile, dont la mèche enflammée vacille sans éclairer, les tailleurs, les changeurs, les vendeurs de sucreries ou de légumes, les cuisiniers en plein vent, sont accroupis à peu près nus, les yeux étincelants de cette lueur sans rayon, qui séjourne

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dans les prunelles des serpents, la tête intelligente, les jambes grêles, le corps jaune-brun. Et ils ne cessent de sucer ces lioukas sombres où le tabac indien, imprégné de sucre fondu et d'eau de rose, répand cette inqualifiable odeur qui, au lieu d'exciter comme la senteur des bazars arabes, endort et enivre, donne le goût de dormir toujours... Des Parsis aux bonnets brillants vont à leurs affaires en costumes quasi européens, des brahmanes délicats ouvrent, au-dessus de leur tête nue, une ombrelle blanche. Les « babous », bourgeois ventrus, avec leur mousseline roulée en écharpe de l'épaule à la taille, prennent presque autant de place que les voitures, tandis que les voitures, elles, sont minces, frêles, exiguës comme de hauts insectes bondissants.

Sur un plateau de bois que portent deux roues élevées, plane une étoffe voltigeante; là oii un Européen seul aurait peine à tenir, se pressent des familles entières, plus le cocher. Celui-ci tient sur la queue de son cheval, les clients s'entassent, les uns cramponnés aux bâtons de la tente, les autres presque sur les roues. C'est un prodige comique d'équilibre.

Noire boarding-house est plein de misses anglaises qui voyagent seules et de commerçants américains. Pas de portes, des tentures; pour ainsi

dire pas de lits. Ce sont des nattes avec des matelas épais comme des galettes. L'hôtesse y a ajouté un drap, un seul! par respect pour notre qualité d'étranger.

Le cabinet de toilette, à peu près le même dans toute rinde, mérite d'être raconté : il se compose d'une sorte de bassin sec avec des jarres en terre poreuse, où l'eau se rafraîchit. Une mesure, dans le genre de celles dont nos laitières se servent pour doser le liquide mousseux jaillissant au pis des vaches, y est accroché. Une rigole conduira l'eau savonneuse dans une cour lointaine. Nous nous déshabillons et, nus, nous nous ondoyons d'importance, car, quoique nous soyons déjà en hiver, la chaleur est hideusement accablante. Il faut trois ou quatre fois par jour se baigner vigoureusement pour décoller de sa peau moite cette poussière enfiévrée qui monte des échoppes et de la rue.

Immédiatement nous adoptons, chacun, pour domestique, un « boy »; c'est plus que la coutume, — une nécessité. Le mien est maigre, agile, joli comme un singe qui serait devenu un homme grâce à la fantaisie d'un habile sculpteur de chair. Tout jeune, avec son turban gracieux comme une toque de femme, sa tunique flottant sur ses membres sveltes, trop grêles, — c'est un Bengali. 11 s'appelle Rozian,

il est musulman et sobre comme un fils du désert, mais en secret il s'enivre d'opium. Le boy de mon camarade est un Hindou qui vient de Bombay, gras et plus âgé, avec des yeux d'aigrefin, infixables, des anneaux très longs aux oreilles, des ongles peints, un front latoué de lignes verticales que vainement, espérant nous plaire, il a grattées ce matin.

Il nous apprend qu'il y a une grande fête cet après-midi, au temple de Kali, dont il est luimême un fidèle. C'est très loin, à Kali-Gâth. « Kali-Gâth », c'est-à-dire vulgairement le quai de Kali. De Kali-Gàth, premier faubourg de cette ville cosmopolite, confuse, monstrueuse, où nous sommes, les Anglais ont fait « Calcutta ». Oui, allons tout de suite rendre hommage au génie de la ville, à l'épouse-guerrière de ce Shiva qui est, sans contredit, le premier dieu de l'Inde, bien plus adoré que Yishnou, la divinité bourgeoise, ou Brahma, l'idole cléricale. Shiva, c'est l'âme de l'Inde ancienne et moderne, c'est l'ascète, le solitaire, le tueur, le patron du vertige, de regorgement et du suicide. Et ses femmes, Kali et Durga, représentent l'ivresse et la mort...

Le Temple de Kali TÉgorgeuse.

Après avoir télégraphié aux consuls de France et de Belgique de nous rejoindre, nous montons dans un large fiacre en bois (first class) ; l'Hindou grimpe sur le siège à côté du plus malpropre des cochers, à la face noire comme l'ébène, aux jambes d'échalas toutes nues. Rozian, mon boy, m'a laissé; étant musulman, il hait les idoles et leurs rites. Nous traversons le quartier riche de Calcutta, le Maidcim, Chowringhi, oii les clubs se dressent avec leurs blanches colonnades, oii les villas des particuliers sont ceinturées d'arbres aux essences inconnues et de jardins hérissés parfois de cobras en attente. Nous enfilons enfin les rues populeuses oii grouillent les natifs pareils à des vermines humaines sous leurs manteaux de couleur. De nouveau, c'est l'atmosphère microbée de choléra et de fièvre ; une sorte de malaise émane de ces magasins pouilleux et de ces traverses juteuses. Des hordes ont envahi les trams électriques qu'aucun blanc ne daigne adopter. Elles vont, comme nous, à Kali-Gliât, portées par les superstitions millénaires, amoureuses d'idoles, de

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sang, de fleurs, de cantiques, de baignades et d'horreurs...

Déjà nous sentons que nous arrivons au quartier sacré. Les cases obscures, oii grelottent de malaria des troupeaux humains, s'ornent de statues grotesques, en bois, en pierre, en terre, surtout en pauvre terre friable du Bengale. Des affiches, coloriées avec l'effronterie des images d'Épinal, représentent la Déesse, un pied sur le sexe, un autre sur le cœur de son Époux, et brandissant de ses bras innombrables les richesses et les armes. Ah ! pauvres huttes en paillassons avec des bambous, des tuiles étroites et noires, des lambeaux qui pendent, de mauvais mallons dont le rouge ressort, comme vous étiez belles cependant sous le soleil d'Asie et flambantes des images grossières de Kali!

Nous descendons devant une étroite voie qui sert d'accès au temple de la Déesse. Est-ce la tombée de l'après-midi avec la fièvre qui commence pour moi à cette heure, mais je me sens tout bouleversé par le spectacle qui m'est offert. Justement voici les consuls qui nous ont devancés avec des femmes et des jeunes filles charmantes, avides d'émotion. Elles en seront tout à l'heure rassasiées. Ils sont assaiUis par des prêtres qui tiennent à leur servir de guides. Mais notre boy en a écarté la plupart, voulant sans doute rafler la

part du lion dans le « bakchich ». Les femmes soulèvent leurs robes et marchent avec précaution dans cette boue gluante. Un prêtre cependant nous est resté. C'est un pontife de marque. Quelques mots sanscrits que j'ai prononcés ont opéré sur lui, comme le charme du jongleur sur le serpent. Il nous est désormais acquis. Moi et ma troupe, nous verrons tout. Je l'examine. 11 est beau avec d'amples sourcils, une lèvre distinguée qui exhale une haleine infâme. Sa tête est rasée, avec une mèche très longue qui pend au sommet du crâne. 11 grelotte de fièvre en me répondant dans un anglais toujours à côté de mes questions. Il m'admire de connaître si bien ses dieux, et il s'exclame à maintes reprises, avec cette monomanie du refrain qu'ils ont tous : « Jamais je n'ai vu un voyageur comme vous ! »

Tout autour, les marchands — les éternels marchands du temple ! — requièrent mes compagnons. On nous enveloppe de guirlandes de fleurs jaunes, le vermillon tache notre front. Il le faut bien pour que nous pénétrions dans l'abominable enceinte, pour que nous passions, nous chrétiens, pour des pèlerins de Kali. C'est un brouhaha indescriptible dans ces venelles infâmes, oii il y a des reliques, de la mangeaille, des plantes enivrantes. Les supplications pour nous arracher

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un anna, c'est-à-dire quatre sous, se mêlent aux chants saints. Mon prêtre ne me lâche pas. Son haleine fait le vide autour de lui. Auprès de ce dément pieux, circule le vent trouble et séducteur qui émane des fous et des criminels, de ces médiums aussi que j'ai si souvent visités en Europe. Quelque chose d'approchant à ce souffle qui, invisible, rayonne des machines électriques. Mais cela énerve et irrite ; je me mettrais aisément en colère, j'ai du dégoût ; la lièvre de ce malheureux, qui claque des dents et dont la main tremble, me gagne. Nous voyons les autels des dieux moindres avant de pénétrer dans le saint des saints. C'est d'abord l'idole-Eléphant au fond d'un réduit noirâtre. Elle est noire elle-même avec sa trompe, et des obscénités s'entrelacent autour d'elle en nimbe infâme. Heureusement qu'il faut être familier avec les symboles hindous pour comprendre. Et pourtant il ne s'agit que du dieu de la sagesse, le bon Ganesh! Les Européennes qui nous accompagnent s'étonnent, leurs robes, tirées par les doigts précautionneux afin d'éviter les salissures. Elles ne voient que des courbes dans les ténébreuses lueurs. Les autres autels sont distants, enfoncés dans des sanctuaires qu'un pied d'Européen contaminerait à jamais. Moi, je devine là-bas Ghrisna et Rada enlacés, dans l'ombre abjecte...

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Mais il faut s'arracher à ces bagatelles. Nous voici dans la grande cour du temple, ou plutôt des temples. Approche le soir. L'impression de monstruosité, de fohe et de crime augmente. Les jeunes filles poussent des cris. Nos Françaises se révoltent. Nous marchons littéralement dans un flot de sang. Autrefois, les sacrifices humains avaient lieu là; aujourd'hui, on n'égorge que des chiens, des chevreaux ou des buffalos. Jamais je n'oublierai cette place sanglante, son caractère abominable et sacré pourtant, sa révélation de l'âme indigène, si distante de la nôtre. Le prêtre, avec un sourire d'assassin, me fait signe que la cérémonie va avoir lieu. <■<. Vous avez de la chance, » ajoute-t-jJ. Oui, nous avons de la chance. Un sacrificateur, tête nue, pose sur le billot, qui a la forme d'une fourche, la tête d'un zébus, comme nous enguirlandé de fleurs K Un autre verse sur le museau plaintif de la victime l'eau bénite du Gange. Dans l'assemblée s'établit un silence d'attente, le recueillement des exécutions. Et le couteau tombe en un bruit soutd. Les artères lancent un jet noir. La tête roule.

Alors le délire n'a plus de frein. Nous ne pouvons nous défendre contre ces fanatiques. Les Européennes bousculées se cramponnent à nous,

] . Les sacrifices d'animaux out remplacé les sacrifices humains.

tandis qu'il faut jouer des coudes, se débattre, pour avancer. Les robes se tachent de rouge, mon soulier dégoutte de sang. Le prêtre, notre guide, bégaie des phrases qui n'ont plus de signification. Il est saoulé par le sacrifice, par la vision aussi de la Déesse, qui se révèle enfin à nous. Le long d'un parvis surhaussé se bousculent des fanatiques. Leur grouillement de tout sexe, de tous vêtements s'écarte à l'objurgation du prêtre qui tend la main, glane nos roupies. La retraite, mouillée et noire, entre la haie des adorateurs, apparaît, avec la Déesse tout au fond, basse, laide, bancroche. La voilà, Kali, une pierre lugubre, à trois yeux, avec des bras de fantoche, naine préhistorique!...

Je trébuche dans des paquets velus et noirs. Ce sont les corps d'autres chèvres décapitées. D'énormes vautours tourbillonnent, cherchant des débris de chair. Nous piétinons dans un corridor à ciel ouvert entre d'autres temples. Tout près, l'égout se déverse; et c'est, après l'odeur du sang, une pestilence telle que la jeune Belge à qui j'ai offert mon bras pense se trouver mal. Au-dessus de nous, juché sur une tribune de pierre, le dos contre une colonne, — faisant présider l'indifférence au massacre, — un fakir au visage souillé de poussière regarde de ses yeux vitreux, intérieurs, sans la voir, la foule folle et bigarrée.

Shiva-Lingham.

Enfin nous débouchons sur l'étang sacré, une eau verte stagnante où mouillent des arbres maigres . « La Déesse est née ici », me chuchote mystérieusement le brahmane. Il en témoigne lui-même, morbide et puant... Certainement c'est le miasme et la fièvre, cette Kali... Là, une Cour des Miracles, avec ses horreurs multipliées par une fantaisie asiatique qui semble s'exercer même sur les estropiements; des difformités mendiantes, telles que Goya lui-même ne les eût pas rêvées. — Il faut marcher encore. Ah! voici le temple du Shiva-hngham.

Je prie les consuls de retenir les Européennes loin de l'idole hiératique et obscène. Avec mon ami et mon guide, je vais jusqu'à l'égHse circulaire où repose l'Organe vénéré.

C'est un pavillon ouvert en plein vent ; le toit, pointu en pagode, est soutenu par des piUers, et les dalles s'abaissent, fléchissent, se creusent pour contenir l'aéroUthe antique et divinisé. Une humidité perpétuelle règne là, entretenue par Teau lustrale, les offrandes, les pieuses larmes.

La matière de ce monument vulgaire — elle est la même, d'ailleurs, dans tout ce quartier de temples — sent l'Inde moderne et pauvre, ne saurait être comparée aux splendeurs complexes des pagodes du sud ni aux opulentes simplicités marmoréennes des mosquées du nord. Il est trivial, ce kiosque populaire, de pierre grise, sans art, sans mystère; mais ainsi, il n'est que plus extraordinaire et poignant.

Oui, en cette Inde maintenant dégénérée et esclave, conquise par les Anglais, prostituée aux agences de touristes, il témoigne de la survivance tenace du culte aucestral qu'aucune civilisation, aucune invasion de barbares, aucun cataclysme moral ou cosmique n'ont pu déraciner. L'âme mystique de ces adorateurs et de ces adoratrices du Shivalingham, que je vois circuler autour de moi, est bien identique à l'âme mystique des premiers idolâtres qui, à l'origine de la période humaine, crurent rendre hommage au Dieu créateur en lui donnant la forme du principe mâle qui féconde. — L'Asie est immobile dans les assises secrètes des sentiments et des pensées...

Mais le pittoresque du spectacle triomphe de toute réflexion philosophique. Au centre, en bas, visible à travers la colonnade, s'érige la pierre noire, svelte, puissante jusqu'à l'idéalisation...

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Autour d'elle, des femmes hindoues se prosternent dans des attitudes hiératiques et spontanées. Fidèles à un culte né à l'aurore déjà vile du monde, ces épouses natives — chastes entre toutes pourtant — dans une aberration inouïe, qui devient presque vénérable, avec une impudeur pleine de modestie, répandent sur le lingham de Shiva, symbole brntal de la génération, du mâle, du spasme d'oii l'âme jaillit, — leur chevelure huilée, les fleurs magiques de l'Inde, le beurre clarifié, l'eau du Gange et leurs baisers!...

Le lit de souffrance et de volupté.

Dans une des venelles de ce temple de Kali, aux dédales innombrables, une main décharnée se tendit vers une des jeunes filles que les consuls avaient entraînées loin de la cérémonie immonde. Elle recula surprise.

Un indigène dont l'âge restait incertain — car il était impossible de dire si ses cheveux et sa barbe étaient gris vraiment ou si la cendre répandue sur tout son corps leur donnait cette feinte vieillesse — suppliait une aumône avec des yeux

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languissants, presque effacés, sans prunelles; et son geste semblait plus encore saluer et bénir que solliciter! Il était nu avec un pagne, allongé sur une planche hérissée de clous qui s'érigeait en estrade contre l'enceinte sacrée. Sa chair brune reposait avec nonchalance sur les pointes rouiliées [par son sang et qui, de sa nuque à ses talons, le pénétraient. L'Européenne se tut. Ce spectacle était ^si insolite pour elle que je la vis pâlir. Son âme oscillait de l'horreur à la pitié et à l'admiration. Elle me prit la main, sentant pour la première fois peut-être la beauté des choses affreuses... Une stupéfiante douceur était répandue sur les traits de cet Hindou, son attitude était aimable et dédaigneuse, et son supplice augmentait sa sérénité.

Le prêtre fiévreux, tête rase, avec sa longue mèche distincte qui lui tombait sur la nuque entre les deux épaules, suivait, nous harcelant de son haleine infecte. 11 toucha du bout de ses doigts avec respect les pieds de l'ascète.

« Voilà un grand saint ; depuis plusieurs années, il reste étendu sans se plaindre sur ces pointes de fer. Il ne vit qu'avec les pièces de menue monnaie que lui jettent les pauvres pèlerins. Mais il est heureux, bien que son corps souffre, et son âme communie avec l'esprit éternel de Shiva. »

Cependant, brandissant sa canne, pour écarter la

fonle bénigne et malpropre, mon camarade le globetrotter tomba d'un bond sur nous. Le spectacle de l'ascète l'avait excité comme une injure personnelle.

— C'est infect, cria-t-il, oui, infect! Comment peut-on permettre ces exhibitions! D'abord, cet homme s'étale tout nu devant ceux qui passent. Puis, c'est du mauvais exemple, ce martyre que nul n'exige et qui ne sert à rien. Les Anglais, qui sont des gens civilisés, devraient défendre ce cabotinage de la douleur.

Mon camarade qui, jusqu'ici, s'était montré surtout insolent et ironique, parlait cette fois avec tout le sérieux d'une âme offensée. La conception humanitaire de l'Occident s'indignait dans ce frivole, à ce spectacle de pieux délire. Il ne pouvait admettre la sincérité de cet indigène; néanmoins, pour le condamner, il le supposait loyal, puisqu'il lui reprochait l'ostentation de ce tourment volontaire.

Comme mon camarade avait parlé en anglais, — depuis son arrivée à Calcutta, il avait adopté, même pour nos conversations intimes, la langue des victorieux, — le prêtre qui nous suivait répondit :

(( Tous les hommes recherchent le bonheur, c'est leur devoir et même leur droit, mais la route qui y conduit diffère selon les âmes. Vous, les hommes de l'Ouest, vous vous agitez pour obtenir de l'ar-

gent, traiter des affaires et parcourir le monde. Vous recherchez Taise, le confort, le luxe. Chez nous, beaucoup pensent qu'il est mieux de rester immobile, de repousser tout vêtement, de subir l'intempérie cruelle et même de braver la torture physique afin d'exalter, dès cette vie, notre immortahté. Nul ne sait ce qui est meilleur en soi. L'important, c'est d'être heureux et de ne pas empêcher les autres de l'être, quand même leur façon d'agir serait contraire à notre goût. »

Nous jetâmes des cuivres et des piécettes d'argent au supplicié qui sourit peu distinctement de ses lèvres pâles et agita sa main comme un éventail qui remercie. Il prononça quelques mots sanscrits qui attirent la bonne fortune sur les cœurs miséricordieux.

Avait-il entendu notre longue discussion? Peutêtre. Mais elle ne l'intéressait pas plus que les mouches qui tourbillonnaient sur ses blessures. 11 avait résolu à sa guise le problème de la vie. Et je ne parle pas du procédé ancien, certes, de chercher le bonheur dans les tourments. Les premiers chrétiens le connaissaient; et la douleur n'est pas seulement aimée des mystiques, les grands voluptueux apprécient ses profonds trésors. Cet Hindou n'avait sans doute pas pesé sa détermination ascétique. Elle n'était point le fruit naturel d'une époque , la

conclusion pratique d'une personnelle philosophie. H obéissait à une indolence native ou, mieux, à l'âme de sa race qui, après de millénaires expériences, se mit à dédaigner le travail, à repousser les plaisirs grossiers ou loyaux et à leur préférer la savoureuse privation. Souffrir, raffiner sa souffrance, voilà qui excite l'imagination des artistes et assure l'admiration des foules et des femmes.

L'Adoration de l'Épouse.

Attristé, je m'égare seul, après tant de spectacles honteux et sanglants; à l'ombre d'un pipel-tree, l'arbre sacré aux feuilles légères, je distingue, sur un petit autel qui est un simple tertre, le signe masculin de Shiva reposant cette fois sur la conque féminine. C'est l'union physique fixée dans la pierre pour l'adoration... Je suis rebuté par cette rehgion de phallus et d'abattoir qui sut nous apparaître, de loin, si pure et si enivrante.

Un bras du Gange pénètre dans le quartier sacré ; il est limoneux et lent, eau vieille qui stagne au soleil comme une mendiante lépreuse, eau chargée d'une précieuse vase oïi trop de germes fermentent,

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eau trop riche et qui se corrompt. Là des prêtres, des pèlerins : hommes, femmes et enfants, venus de tous les coins de la péninsule, descendent les escaliers luisants d'usure et de fleurs écrasées, s'embourbent, croyant se purifier par cette boue vénérable.

Tout près un hangar, une vérandah plutôt, abrite ces voyageurs pieux. Il a été peint par des artistes sans doute modernes, mais en qui survit l'esthétique des ancêtres à la fois rusée et naïve, gauche et gracieuse. Je regarde se dérouler cette mytholologie formidable et puérile en un cortège de dieux, danseurs, musiciens ou extatiques. Le prêtre, tremblant de fièvre, à l'haleine empoisonnée, m'a suivi. Il se doute, quoique abruti par sa vie vénale et malsaine, de mon dégoût pour la boucherie de tout à l'heure et la permanente obscénité.

« Voyez, me dit-il : le dieu Shiva (respect à lui !) dont vous savez la terrible puissance, est ici représenté en époux repentant et soumis, aux pieds de sa femme la déesse Parvâti « aux yeux de poisson ».

En effet, parmi ces fresques rutilantes oii s'étalent les tumultes de la guerre, l'exubérance de la passion et des fêtes sacrées, cette peinture de délicate humanité étonne et attire. Je m'approche. — C'est bien réellement le dieu Shiva, dans cette pose ira-

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prévue d'adoration et de tendresse. Lui, l'ascète redouté que le cobra couronne, qu'habille la peau d'une panthère noire, beau comme la méditation et comme la mort, il s'incline devant sa femme et sa servante qui lui a pardonné. Et comme je questionne le brahmine qui m'accompagne, sur le sens de cette scène légendaire et sans doute symbolique, il m'explique :

« Le dieu saint entre tous, ne voulant plus vivre qu'en lui-môme et dans la contemplation de l'infini, avait dédaigné son épouse qui préparait son lit dans les neiges de l'Himalaya et lui portait la nourriture nécessaire. Il la quitta. Et il errait de place en place, couchant où la fatigue l'arrêtait, mangeant les fruits et les racines à portée de sa main. Mais il ne pouvait dormir et sa bouche rejetait les mets indignes. Alors, quoique dieu, il se sentit malade et infortuné. Il retourna, le cœur repentant, vers celle qu'il avait délaissée et qui l'attendait fidèle. Il lui rendit hommage, s'écriant : « Sans toi, ô femme, nul ne peut prospérer et vivre, qu'il soit dieu, rajah, ascète ou mendiant! »

Autour de nous, montait l'odeur intolérable des chairs noires; les haillons éclatants trahissaient l'abominable misère des corps venus vers le temple antique pour y supplier la Pitié, même sous la

forme de l'Horreur. Les yeux des femmes hindoues, surtout, m'émurent. C'était, entre les margelles des paupières, des puits étroits de résignation infinie. Toute la bonté de l'Inde, qui sait aussi respecter la vie jusqu'à l'extrême scrupule, m'apparaissait dans ces yeux d'accablement et de douleur. Je pardonnai le rite sanglant, les supplications et les baisers à l'idole obscène. Je compris pourquoi Kali, l'égorgeuse, est appelée aussi la Mère Bienfaisante. Devant le lingham de Shiva, symbole de la force et de la fécondité, les seins gonflés des mères et les lèvres des épouses se penchent pour un culte abominable et naïf. Mais le dieu, à son tour, s'incline devant celle qui repose et adore celle qui nourrit... Ces vieilles religions naturalistes cachent dans leurs fumiers des perles incomparables.

Nous voici de retour vers nos demeures. Le boy hindou, sous prétexte de pourboire à donner", achève de vider nos poches de monnaies dont les plus importantes, je l'ai vu, lui sont restées... Notre ahurissement n'est pas terminé. Nous avons encore nos guirlandes, au front noire tache de vermillon, d'autres taches rouges à nos vêtements... Les femmes frissonnent; est-ce du souvenir, est-ce de la nuit tombée maintenant, et là-bas, à Kalighat, se continuant, orgiaque ? Quand nous rentrons dans

nos chambres sans porte, mon ami jure de colère comme un troupier, moi je me couche en silence. Ce spectacle inouï me reporte à des milliers d'années...

Je m'étends sous ma moustiquaire dans mon costume de nuit; le susurrement des insectes ailés heurte la fine mousseline, le grillon ne cesse de chanter sur la terrasse; nos boys seuls dorment devant nos portes, et au moment oîj je vais m'assoupir, le matin, je suis réveillé par les corbeaux...

En « pancy ».

Je suis en « pancy », c'est-à-dire en gondole sur l'Hougli. Voilà donc le Gange ! J'y navigue pour la première, fois. Ce fleuve, sacré entre tous, sort, d'après les légendes brahmaniques, de la tête même du dieu Shiva, qui est à la fois le solitaire sublime et la montagne neigeuse. Un moment, je regrette presque le Nil. Le Nil est le même que du temps des Pharaons; le Gange est pollué par le trafic et les immondices modernes. Ma « pancy » est pourtant un esquif de rêve, légère, toute en bambou ; la tente de

bois oïl je me glisse est si écrasée qu'on n'y peut tenir que couché ou accroupi. Ce sont les postures adéquates au rêve...

Je pousse nonchalamment les volets des « Windows » et le « Hougli Bridge » apparaît, le pont magnifique d'Howrah, vers la gare, avec sa foule de Bengalis blancs et rouges sortant de Calcutta et y rentrant, tantôt à pied, tantôt dans des « tikagarry » ces voitures d'équilibristes , parfois dans les palanquins entre-clos où gargouille le ventre d'un babou graisseux, oii sourit le visage maigre aux yeux ardents de quelque Sakountala moderne. Et ils vont et viennent, et ils bougent, et ils roulent ces lambeaux de couleurs fripés par le vent, et ils se suivent sans arrêt, pareils à une courroie interminable courant sur une roue.

Tandis que nous glissons dans l'onde trouble, j 'aperçois la rive où une agitation formidable rappelle le bassin de Londres. Des centaines de steamers de la « British Indian » conduisent le paysan du Bengale aux marchés de la Ville-Monstre. Des bateaux de plaisance flânent, des steamers filent à toute vapeur vers Ceylan, le paradis du monde, vers l'Egypte, vers Marseille, vers la patrie... Les quais, que l'on agrandit sans cesse, craquent d'une activité féroce. Ils sont encombrés des produits spéciaux de l'Asie : amoncellements de « jute »; ballots d'indigo et de

thé venus de Béhar, d'Assam et de Darjilling ; charbon des environs de Calcutta; tapis merveilleux; corbeilles de jaunes bananes. La population nue grouille au milieu des marchandises et des trains qui les véhiculent, comme de grands végétaux animés, macérés dans le soleil. C'est le matin. Des « ghâts », énormes escaliers plongeant dans l'eau, descendent des foules bigarrées de baigneurs pieux. Avec une chasteté savante, les femmes se dévêtent et se rhabillent, aux yeux de tous. Je prête l'oreille. Un vieux brahmane, son cordon sacré au cou, ses mains ridées unies en coupe, chante en offrant au soleil un peu de cette eau malpropre et sainte en holocauste pour les ancêtres privés de la lumière du jour.

Le verset sanscrit arrive jusqu'à moi, porté par la légèreté de l'air. « Om! Brahma Kripaï Kevolom! » « Brahma, que ta bonté seulement s'accomplisse ! » Admirable prière qui ne demande à Dieu que d'avoir pitié... D'autres scènes exquises, toutes pastorales. Des humbles veulent que l'animal de la maison, la vache lactifère, le veau, surtout si joli là-bas, et aimé autant qu'un enfant, profite du bienfait de la baignade. Mais la bête s'ébroue, têtue, refuse de se jeter dans ce liquide où pourrissent les lotus. L'Hindou ne la battra point. Et il s'ingénie, comme une mère entraînant le bébé qui lui

résiste. Il la pousse doucement par les cuisses, l'endoctrine, la caresse, finit par l'emporter dans ses bras...

Je ne suis pas seul dans ma gondole d'Asie. Une Américaine, un moine de Shiva, sont à mes côtés dans la boite de bambou qui se balance comme un jouet sur le fleuve. Il y a juste la place pour trois, car TAméricaine et moi nous ne savons pas nous tenir, les jambes repliées, selon la pose du divin Bouddha méditant. Nous nous rendons au « Ramachrisnamath », au plus célèbre monastère hindou du Bengale. Là, réside le swami Vivekananda, leader de l'Inde-Nouvelle. Le moine qui est avec nous est son frère mystique et notre accompagnateur. Il garde un silence bienveillant sous ses draperies jaunes; souvent il ferme les yeux, semble se recueillir pour quelque extase. Longue, nerveuse, muscle de fer sous son élégance svelle, l'Américaine trépide, loquace. Elle admire avec l'enthousiasme d'une jeune barbare la fièvre mercantile qui rappelle son pays, ce bras de fleuve aussi large que l'Amazone, tandis que je me sens triste devant ce commerce énorme dont l'Inde profite si peu, la misère de ce peuple en guenilles, ce beau paysage gùlé par l'industrie et le gain âpre. Il n'importe! Le Gange, putride comme l'eau d'un port, et oii nous poursuit l'odeur de Calcutla, — citron gâté, tabac

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trempé dans l'eau de rose, — est une nappe, de nouveau divine, sous l'aurore.

Mais les palmiers des jungles sont refoulés par les docks, les temples par les fabriques. . . Seul, le ciel a échappé au sacrilège commis par les hommes de l'Ouest. Vainement les fumées des navires et des usines montent vers l'indolence de ce [ciel unique, ciel d'amour sur ces tumultes noirs; il reste le pavillon sans macule d'un berceau souillé...

« Humtollah burning Ghàt ».

Le moine fait un geste ; il nous montre d'autres fumées, celles-là exhalées de feux visibles, pétillantes d'étincelles , rougeoyantes de flammèches bondissantes. S'il a daigné se déranger de son rêve, c'est qu'en effet le spectacle en vaut la peine. 11 nous indique quelque chose de formidable et de rituel : au milieu des docks, une enceinte de pierre sans toit, s'allonge en terrasse et en escaliers sur le Gange. « Humtollah Burning Ghàt », prononce le moine. A travers les colonnes, des hauts bûchers apparaissent, rallumés dès qu'ils sont éteints. Une odeur de cuisine et d'incendie nous gonfle

les narines. La « pancy » s'approche de la rive; les bateliers, avides de « bakchich », ont deviné notre curiosité. « Nice! awfully nice! », s'écrie TAméricaine en battant des mains. Puis elle pâlit à la vision formidable, qui s'avoue. Cette rôtisserie de sauvages nous envoie une odeur de chair humaine en cuisson.

Nous distinguons mieux, maintenant, que pour voir, nous avons débarqué. Des troncs d'arbres s'entassent entre quatre piquets ; au-dessus, le cadavre est étendu, mal enveloppé d'une draperie blanche qui donne plus l'impression d'une chemise de nuit que d'un linceul. Ici aucun de ces plis, aucune de ces torsions savantes que recherchent pour leurs mousselines ou leurs cotonnades, les vivants. Dépossédé de son étincelle d'âme cosmique, le mort n'est plus pour ces panlhéo-idéalistes qu'une dépouille sans valeur, pas mieux qu'une de ces feuilles séchées qu'emporte le vent d'automne. Croque-morts en vestes blanches de coutil, sacerdotes nécrophores au visage de hyène, à têtes rasées, avec seulement la mèche sacrée qui pend à l'occiput comme la queue en crins d'un animal , le buste nu pour exhiber le cordon brahmanique, ks jambes enveloppées d'un caleçon étroit où bouffe un pagne, nous rient de toute la vénalité scintillante de leurs yeux sombres, inconscients, par habitude, par métier, de leur

hideuse tâche. Ici, sous les « mentrams », prières chantées par des prêtres distraits, des cadavres brûlent.

J'en vois de maigres à faire peur. Ils ont dû périr de famine. Parmi les branches rougeoyantes, leurs membres apparaissent si maigres , si ratatinés , si durcis, qu'on les prendrait pour de minces rameaux de bois sec. D'autres corps éclatent au feu comme des vessies, cous goitreux, ventres ballonnés, des pestiférés sans doute... Et des visages joyeux de vivants se penchent avec des torches pour activer les flammes. Un bec de gaz banal est fixé au mur ; il indique qu'il n'y a p^as de chômage ici ; nuit et jour on y travaille pour exterminer les moissons humaines fauchées par ce terrible climat. De sa petite main sèche qui cette fois tremble d'émotion, l'Américaine nous montre sur des charbons consumés, à côté d'un fémur et d'un tibia noircis, quelques touffes de cheveux, des yeux informes aux paupières absentes adhérents encore à un crâne d'où pend la peau noirâtre des joues.

L'horreur nous cloue au silence... Le moine, notre compagnon, lève alors son bras rond et doux comme celui d'une femme grasse : « Pourquoi vous effrayer? dit-il, les corps ne sont que des vêtements, l'âme en revêt des milliers, l'âme est éternelle! »

L'Extase

... La ville fuit. Les docks eux-mêmes, longs de douze « milles » anglais, finissent. Le Gange monte autour de nous, la marée favorable nous entraîne vers le monastère. Tout blanc avec son jardin de palmiers que domine le trident de la pagode, il nous fait signe de ses terrasses compl^santes.

L'Américaine est devenue grave. Elle se rappelle avoir entendu à New- York ce Vivekananda qui charme les âmes. Elle a accepté tout de suite quand je lui ai dit de venir avec moi. C'est une promeneuse infatigable. Je lui fus présenté à Paris pendant l'Exposition... Nous nous sommes , depuis , rencontrés au Caire ; et, hier, à Calcutta, devant le « Grcat Eastern », j'ai reconnu ses yeux d'acier, sa silhouette chaste et inassouvie : « Que le monde est petit! » s'est-elle écriée. La terre n'est qu'un carrefour oîi se croisent les errants.

Vivekananda est debout sur la terrasse. Ses yeux énormes ont dévoré son visage. Cet homme, au teint presque noir, vêtu comme les Aryens d'il y a

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six mille ans, né si loin de mon coin de terre, parlant une autre langue, adorant un autre Dieu, a été mon meilleur ami. Il a vécu à Paris plusieurs semaines dans ma maison ; nous avons parcouru ensemble Constantinople, la Grèce et l'Egypte. 11 a incarné pour moi, avec son génie et son périlleux délire, cette Inde que j'ai chérie comme la patrie de mon rêve, l'éden où vit l'idéal.

Nous avons discuté toutes les questions de la destinée et de l'au-delà. Comme le grand Tolstoï qui va mourir, cet Hindou a ceci de particulier qu'il conforma sa vie à sa pensée, menant l'existence des vagabonds, ayant renoncé à tout ce qui fait la joie et l'orgueil des autres hommes : la famille, les amours, la gloire même d'écrire et d'être un artiste. Un moine I Son histoire est « représentative », comme dirait Emerson. Étant enfant, il rencontra un sage, un « parahamsa », un « mahatma », une grande âme. C'était un brahmane, ignorant en science, mais formidable en ascétisme et que ses disciples appelaient « Ramachrisna » ; ce nom associe les deux grands héros de l'Inde, dont on supposait qu'il était la réincarnation. Ramachrisna ne sut jamais le sanscrit, qui est pourtant la langue sacrée; il n'écrivit jamais, il ne voyagea point, il coula sa vie délicate et assez brève dans les jardins d'un autre temple de Kali, au nord de Calcutta. Il parlait

aux siens quand l'extase ne le retenait pas dans ses abîmes.

L'enfant , qui allait devenir son disciple préféré, but de toutes ses oreilles l'enseignement du maître ; et, comme son cœur de patriote saignait de toutes les misères et de tous les désespoirs de son pays, il rêva de le régénérer d'après les conseils sublimes du solitaire. Celui-ci l'appela Vivekananda (conscience heureuse), et lui ordonna de parcourir le monde afin d'en rapporter l'expérience nécessaire aux réformateurs; puis il mourut. Le jeune disciple crut en perdre l'âme. Il devint un « Sanyasi ^ », rejeta jusqu'à ses vêtements et parcourut l'Inde, à pied, vêtu de cendre, mangeant tantôt chez les rajahs, tantôt chez les plus humbles paysans, dormant sous les vérandas ou dans les arbres, pleurant la perte de son maître et jurant de rendre immortel et efficace l'évangile qu'il avait reçu. C'était une sorte de religion universelle, sans culte précis, avec le respect égal pour tous les dieux et tous leurs messagers. Quand il se sentit fortifié par cette vie errante de mendiant divin, il partit pour l'Amérique, oii il obtint, par ses conférences, |un succès fabuleux. Mais il acheva d'y perdre sa santé fragile de Bengali, voué héréditairement au diabète et à la maladie de

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