Mendiant sacré divinisé par le renoncement
foie. N'importe, il rapportait une somme suffisante pour asseoir son monastère et y accueillir ses frères, les disciples du même maître.
Ce fut sa première parole au seuil de sa maison.
— Je suis libre, mon ami, libre de nouveau! J'ai tout donné ; cet argent me pesait comme des chaînes. Maintenant, je suis, dans le pays le plus pauvre du monde, l'homme le plus pauvre de ce pays. Mais la maison de Ramachrisna est bâtie et sa famille spirituelle y est abritée.
Il vit l'Américaine, la salua de ce geste si doux qui est devenu, en Occident, l'attitude de la prière : les mains jointes, la tête inclinée. C'est ainsi que, dans les images, les épouses des dieux hindous sont figurées devant leurs maîtres célestes.
Et il nous présenta les siens.
— Voilà mes frères et mes enfants, dit-il. Sous leurs turbans magnifiques, des jeunes gens
nous sourient avec les yeux encore naïfs des apprentis de la vie; des vieillards s'arrachèrent, pour nous, à la méditation des Védas et leur front incliné était tatoué de signes shivaïques. Des soudras et des brahmanes, des parias aussi, étaient réunis là; car, pour ce prophète, les castes sont abolies. Dieu est égal en tous. Il prit un narghilé que fumait un disciple, en tira une bouffée qui par-
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fuma de rose l'air autour de nous, puis il nous donna des lotus. »
— Montons sur la terrasse, dit- il. Mes amis vont nous préparer le « tiffîn » (on appelle ainsi, dans l'Inde anglaise, le repas du milieu de la journée).
De là, nous vîmes le plus émouvant spectacle : l'Inde, sa campagne fraîche sous le soleil brûlant, les étangs comme des miroirs qu'une déesse aurait laissé tomber en fuyant, les forêts, telle une douce toison veloutée; le Gange, pareil à un bras viril qui enlacerait d'amour la terre.
De l'autre côté du fleuve, une pagode se haussait; auprès d'elle, un grand banyan dilatait ses branches énormes qui deviennent, elles aussi, des arbres, descendent en racines dans le sol.
— Sous cet ombrage mon maître Ramachrisna enlra pour la première fois en « samadhi », c'està-dire en extase, et il fut uni à la divinité. Pour nous, le lieu est aussi vénérable que, à Bouddha- Gaya, l'arbre Boddhi près duquel Gantuma prit conscience de sa mission.
Une demi-heure après, dans sa cellule, Vivekananda nous servit lui-même le « tiffîn », qui se composa d'œufs et de lait frais, de graines aromatiques et de mangues, ces fruits qui valent nos plus exquises pêches. Mais il ne put s'asseoir avec nous.
Il s'excusa de ne pas nous donner de viandes. Le monastère n'en use 'pas.
Bizarre appartement que celui du Swami, oii la simplicité nue de l'anachorète hindou s'amalgame avec les meubles pratiques du philosophe occidental : fauteuil à bascule, bibliothèque variée oîi Emerson et Spencer coudoient des publications indigènes en « verminaculaire ».
Un disciple docile nous offrit un peu de bétel enveloppé dans une feuille verte; le tout venait d'être cueilli au jardin. J'y mordis : un goût de nicotine et de fleur remplit ma bouche, mes dents devinrent rouges.
— Toute l'Inde fume et mâche des narcotiques, dit en souriant le « sanyasi ». Pour nous, la vie est seulement un rêve; et ce que vous appelez, vous, le rêve, est au contraire, pour nous, la seule réalité. Tout ce qui, pour Vous, est vrai, véritable, réel parce que tangible et visible, n'est, pour Nous, qu'un jeu de Maya, de l'Illusion. Cela change et passe, cela ne vaut pas la peine d'être aimé, pas même d'être regardé. Les cités, les gloires, le luxe, les civilisations, les prodiges de la science matérielle, nous avons connu tout cela, il y a des siècles, et nous nous en sommes, à l'usage, dégoûtés. Jeux d'enfants faits pour des enfants. Nous nous sommes réveillés de ce songe brutal que vous faites encore.
nous fermons les yeux, nous retenons notre haleine, nous nous asseyons à l'ombre douce d'un grand arbre devant le feu primitif... L'Infini nous ouvre alors ses portes merveilleuses et nous entrons dans le monde intérieur qui est le seul vrai... Tenez, voyez vous-mêmes... il y a peu d'Européens qui ont pénétré ces mystères. »
Nous nous penchâmes à la fenêtre de la cellule. Une cloche avait tinté. Dans le jardin, sous un figuier des Indes, les moines s'étaient assis en rond ; ils balançaient la tête et le dos dans un mouvement rythmique. Celui qui nous avait accompagnés tout à l'heure chantait sur un ton étrange, rappelant notre plain-chant, mais plus strident et plus joyeux. Au centre, un feu se consumait dans la cendre grise. A côté du feu, le trident de Shiva était planté, vêtu de guirlandes. Tous fixaient la flamme oii réside le Dieu. Une grande paix montait de ces organismes hypnotisés par l'âme ignée, une paix effrayante pour nous que l'activité grise, une paix où planait ce chant comme une aile sonore. Et les abeilles d'or dansaient sur ces têtes extatiques dans un rai de soleil, tandis que, dans le fond des élables sacrées, les vaches levaient leurs têtes vénérables, s'associant à ce culte étrange, où l'homme rentre dans la nature universelle et s'y anéantit sans mourir...
Au Théâtre hindou.
Comme la tika-carry resta longtemps à glisser, à patauger, à bondir dans ces rues infectes du Calcutta indigène, oîi brillent les tristes lueurs des marchands, petites lampes toutes nues, sans verres, sans abat-jour, dont la flamme frileuse, qui ne semble éclairer qu'elle-même, vacille dans l'obscurilé et la fumée 1 Et toujours cette humidité de marais qui vous suit partout, vous grimpe autour du corps, s'infiltre dans vos fibres, empoisonne votre sang^ C'est la fièvre, en quelque sorte sensible ici, comme une personne fluidique, vivante. Elle dégage même une odeur spéciale oii il y a de l'alcali, de la fleur et des légumes gâtés, de la peau noire en sueur e^ des relents de ce tabac indien qui a une senteur mouillée de rose et de santal.
Enfin nous voici au « Star Théâtre ». Un indigène le dirige. Il est aussi l'auteur des pièces qu'il y représente. Elles reflètent le goût de ce peuple superstitieux, sensible et exalté qui, n'ayant pas su faire le^ départ de la réalité du lêve, aime, dans
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le même drame, se repaître d'opéra et de féerie. Nous montons jusqu'à notre loge dont l'encorbellement est découpé comme un portail musulman. Le théâtre est gai, gentil, peint en clair, plus italien qu'anglais. Dans le foyer frivole , des portraits d'ascètes méditants ornent les murs. Ce peuple, même au théâtre, songe à la Divinité.
Sur des bancs, les babous s'entassent graves, ventrus avec leur mousseline nouée plusieurs fois à travers la poitrine (c'est ici l'uniforme distinctif des bourgeois). Les autres loges sont presque vides. Nous sommes les seuls Européens. La loge centrale est occupée par un rajah dont l'aigrette de diamants semble un petit panache de flamme et dont le cou est ceint de perles magnifiques. Ses yeux, chargés d'une atavique langueur, traduisent la naïveté de la jeunesse et toutes les lassitudes déjà que donne l'opulence. Auprès de lui, sa cour en turbans se presse avec des costumes amusants qui mêlent les modes anglaises aux magnifiques draperies natives. En haut, derrière un moucharabié, des voiles pailletés tremblent, des corps ondulent avec une souple nonchalance, et la curiosité d'yeux ardents que l'on entr'aperçoit par les brisures de la boiserie. Ce sont les femmes du Bengale, les plus vives, les plus gracieuses, les plus spirituelles de toutes les femmes de l'Inde, celles dont la beauté et la finesse font
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songer à l'Italie et à la France. Aux moments les plus pathétiques du drame, malgré l'obstacle ciselé qui les garde contre notre vue, c'est là que mes yeux questionnent le frisson de douleur ou d'espérance. Là haut, bat le cœur mystérieux et presque pas visible de la foule indienne.
L'orchestre encore caractérise ce théâtre indigène. Il se compose de trois ou quatre musiciens qui portent d'étranges instruments d'oîi s'échappent, sous la caresse de leurs doigts, des plaintes monotones comme s'ils faisaient souffrir de très vieux enfants. C'est la mélodie arabe que j'ai entendue dans les théâtres du Caire, mais sans âpreté, sans ce je ne sais quoi de guttural et d'ironique qui vient de l'Egypte. De la tristesse, il est vrai, comme millénaire, mais aussi des sautillements de jeunesse, de la puérilité enivrée...
Et les actrices aux peaux brunes, très chastes, dont les loges sont des sanctuaires respectés, se maquillent pour apparaître sur la scène, selon le type aryen qu'elles incarnent, « des blanches »...
(( L'Exil de Sita ».
L'histoire que j'écoute est charmante.
Elle tombe de ce bouquet énorme « le Ramayana » comme une feuille de lotus, douce et sanglante.
Au premier acte, le palais de Rama, le roi d'Oudh que tourmente un mauvais rêve. Les rêves jouent un rôle important dans les tragédies indiennes, et cela est plus naturel chez eux que dans nos classiques, car ces peuples nerveux, qui dédaignent la vie positive pour les splendeurs de la vie intérieure, sont influencés par les images que notre inconscient associe pendant le sommeil; plus que nous aussi, ils sont aptes aux pressentiments. Donc Rama a rêvé que les veuves de ses ennemis exterminés le raillent sur la chasteté de Sita, son épouse.
Celle-ci, on le sait, fut autrefois enlevée par Ravana, le roi monstrueux de Lanka qui ne put la vaincre, ni par la persuasion, ni par la force. Enfin reconquise par son époux, Sita témoigna, en triomphant de l'épreuve du feu, qu'elle était restée
pure. Mais le cœur des Hindous est jaloux et passionné. Ils en veulent à une femme, même s'il n'y a contre elle à relever que des soupçons, tellement ils se font de la mère une représentation supérieure et idéale. En ce moment entre Durmukha, une sorte de prince des espions, de préfet de police, dirionsnous; il va par les rues, s'arrêtant aux portes, feignant de s'endormir sous les vérandas afin de recueillir les conversations éparses et de rapporter à son maître la publique opinion. Or, le bruit court que l'épreuve du feu n'a été qu'une illusion magique, et, comme la cérémonie fut accomplie à Lanka, nul dans Oudh ne peut en témoigner. Rama devient presque fou à l'annonce d'un tel scandale. Il faut voir les gestes désespérés, les attitudes, — d'ailleurs nobles, — de cabotine prête à s'évanouir qu'affectent à chaque péripétie de ce drame, non seulement Rama, le guerrier par excellence pourtant, mais tous les autres personnages; seul, Valmiki. Termite, le grand poète que nous rencontrerons aux actes suivants, garde sa maîtrise. Ames effervescentes, chevaleresques, impressionnables jusqu'à la crise, que le soleil a faites en quelque sorte extérieures, qui brûlent et rayonnent sans cesse comme lui et pour qui il n'y a d'autre nuit que la mort!
Le décor change souvent : nous voici transportés
dans le jardin de la reine qui a été tracé selon le modèle du parc délicieux où elle fut emprisonnée à Lanka. Fragile et de couleurs voyantes, elle dort sur une pelouse pareille à une étrange fleur fauchée. La suivante entre en célébrant le charme de la nature qui sourit autour d'elle.
— J'ai rêvé, dit Sita en se réveillant, que je nourrissais un enfant aux côtés de Rama.
— Cette vision sera bientôt une réalité, lui répond sa belle-sœur qui vient d'entrer. Mais Sita n'écoute plus :
— Où est mon époux? s'écrie-t-elle ; il me semble que je suis exilée lorsqu'il n'est pas là.
Les femmes, même dans l'Inde, sont curieuses. La sœur de Rama tourmente Sita pour qu'elle lui décrive les traits de ce méchant Ravana qui la fit son esclave et qui avait dix têtes et vingt bras.
— Je n'ai jamais levé les yetiîç vers lui, répond la pudique femme : j'eus sans cesse les paupières baissées; cette modestie m'obligea pourtant à le voir. Le jour où dans son char aérien, il me fit traverser rOcéan, comme je regardais la bleue profondeur, j'aperçus dans ce miroir mouvant la monstrueuse apparence.
L'amie insiste, questionneuse; Sita trace sur le sable avec un roseau les traits gigantesques de l'ennemi. Fâcheuse complaisance! L'épouse s'est
rendormie et l'ombrageux Rama qui la cherche reconnaît avec colère à côté d'elle le portrait du ravisseur. « Les envieux auraient donc raison; même aujourd'hui, elle n'a pas oublié le monstre! » Le mari irrité donne à Sita l'ordre d'aller rendre visite dans la forêt aux filles de l'ermite. Pauvre héros! le voilà qui se repent même de ses victoires et qu'il pleure sur les vaillants qui ont succombé pour l'aider à délivrer cette infidèle! Lakshmana, son frère consanguin, accompagnera la Reine jusqu'en la jungle oîi il la bannit. Lakshmana a beau s'indigner et supplier, Rama est impitoyable. Il faut remarquer ce détail charmant et d une observation vraiment humaine : aucun personnage du drame ne doute un instant de la vertu de Sita; seul. Rama son époux, celui qu'elle aime et qui l'aime, l'imagine criminelle. Et cependant Rama est le meilleur des hommes; que dis -je? d'après la mythologie hindoue, il est une incarnation de Vishnou. C'est que l'amour illusionne et rend injustes les hommes et les dieux.
L'acte suivant est comme baigné de larmes. 11 se passe alternativement sur l'une et l'autre rive du fleuve Saragon. Les hommes n'ont pas averti Sita, mais son cœur est inquiet, son intuition écoute les fâcheux présages que lui apportent la nature et le crépuscule. Il n'y a pas jusqu'à Sumantra, le fidèle
cocher de Rama, qui ne se sente élreint d'une immense angoisse pour ce châtiment immérité. Il tonne, l'orage qui éclate semble un sanglot du ciel...
« Pourquoi Rama ne m'a-t-il pas accompagné? » Et, comme Lakshmana reste silencieux, le chagrin de celle qui se croit exilée n'a plus de bornes. Et sa douleur hâte dans ses entrailles la poussée du fruit humain. Lakshmana, affolé, s'enfuit. Il faut que Sita connaisse le suprême abandon. Heureusement, ses cris sont entendus de celui qui écoute les bruissements de la forêt pour en faire des poèmes. Valmiki, le solitaire, le chantre de la grande épopée nationale le « Ramayana », accourt avec son vêtement de feuillage, et, dans ses vieux bras toujours vigoureux, il emporte Sita, la chaste et infortunée Sita que couvrent comme un manteau bienfaisant les flots de la longue barbe blanche.
Cependant, Rama n'a pu se consoler de sa propre cruauté; il se traîne sur l'autre rive de Sarayou, se lamentant pour la perte de celle qu'il aime. De loin et parallèlement, il Ta suivie. Quand Lakshmana, son frère consanguin, et Sumanha, le cocher fidèle, le rejoignent, le héros tombe en pâmoison. Que faire? La jalousie a été vaincue par l'amour, mais dans son cœur, l'amour le cédera à la dignité de sa maison et au souci qu'il doit prendre de son
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peuple. Rama ne cherchera point à revoir Sita puisque- ses sujets pourraient douter d'elle. Il ne faut pas que la femme du roi puisse être soupçonnée même injustement...
Plusieurs années se sont écoulées du deuxième au troisième acte. Sita a donné naissance à deux jumeaux qui ont grandi « en sagesse et en force » sous la protection de Valmiki qui les a instruits aux héroïques récits du Ramayana. Sans savoir que le grand Rama est leur père, ils ont appris, en étudiant son caractère et ses exploits, la noblesse et le courage. Ils croient que la Sita du Ramayana n'a de rapports avec leur mère que par la similitude du nom. La jolie scène oi!i les enfants demandent à l'épouse toujours respectueuse et fidèle comment Rama put avoir assez de cruauté pour exiler Sita!... Et leur intuition d'enfant est sur le point de percer le mystère : cette Sita de l'épopée, elle est si semblable à leur mère qui, elle aussi, est seule, pure et abandonnée. Mais la prudente Hindoue a l'héroïsme de garder le secret afin que le nom de Rama reste à jamais vénéré dans la pensée de ceux qui ne se savent pas pourtant ses fils. Elle leur dirait volontiers la parole divine du Christ : « Ne jugez point ». « Allez, mes enfants, murmure-t-elle, le cœur opprimé d'angoisse, ne cherchez pas à comprendre,
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continuez à proclamer la gloire de Rama. » Et les jumeaux exquis, — deux petites ballerines de douze à treize ans — obéissent et vont jouer, en chantant les hymnes de Valmiki.
Alikshara, la fille de l'ermite, qui sympathise avec l'infortune de Sita, lui apprend que son mari est en train d'accomplir la cérémonie d'Ashvamedh Yajna. Elle consiste à lancer un cheval avec des gardes qui le promènent dans tout le pays, en défiant suzerains et vassaux d'arrêter la course du cheval. Si personne ne relève la provocation, il est entendu que tout le territoire parcouru appartient au provocateur. Auparavant il est indispensable d'accomplir le rite traditionnel en compagnie de la reine. Or comme Rama n'a pas réclamé Sita, celle-ci s'informe auprès de la fille de l'ermite :
« Quelle est l'heureuse princesse que Rama, en cette circonstance, a fait asseoir à ses côtés?
— Il n'en a choisi aucune, répond la jeune fille, il a fait dresser une statue en or qui vous représente et c'est elle qui a présidé à la cérémonie. »
Sita, émue de reconnaissance, prie les dieux pour que sa dévotion envers Rama reste inébranlable et
c'est elle-même qu'elle blâme d'être ainsi éloignée d'un tel époux.
Cependant, le drame qui, jusqu'ici, était resté uniquement passionnel va devenir belliqueux : un des frères consanguins du roi, à la tête de l'armée conquérante, apprend qu'un couple d'adolescents s'est emparé du cheval provocateur. « Il serait ridicule, dit le guerrier, de châtier des enfants ! allez, et, par de gentilles paroles, décidez-les à délivrer l'animal. — Mais, s'écrie le messager, ce ne sont pas des enfants ordinaires; ils portent sur leurs traits l'image même de Rama et ils demandent à livrer bataille. »
C'est Kusha, le plus jeune des jumeaux, qui luttera avec le plus jeune des frères de Rama. En vain lé guerrier s'étonne de la prodigieuse ressemblance : « Quel est le nom de vos parents? — Leur nom, c'est que nous pouvons combattre, » est-il répondu. Le frère du roi tombe frappé à mort et les jumeaux s'embrassent l'un l'autre, jurant bien de supprimer tout ce qui pourrait apporter à leur mère quelque souci.
Naturellement les exploits de ces enfants charmants fît terribles ne s'arrêteront pas là ; à chaque scène maintenant, le décor change : tantôt c'est la petite maison de branches, oii habite Sila inquiète et agitée à cause des soldats qui combattent, tantôt
le champ de bataille lui-même, la forêt profonde où les jumeaux interrompent leurs jeux et leurs danses, pour saisir le glaive ou tendre l'arc, toujours victorieux. Et l'attrait qui se dégage de Lava et deKusha est aussi irrésistible que leur force. Ils suscitent toutes les cajoleries , avant d'obliger à toutes les colères. Les deux autres frères du roi, même le bon Lakcshmana, succombent. A chaque triomphe, les jumeaux se réjouissent et se félicitent l'un l'autre, en vrais enfants qu'ils sont, et partent en dansant retrouver leur mère. Celle-ci, qui ne sait rien des véritables dangers courus par ses enfants, s'étonne des marques d'égratignures sur leurs joues et sur leurs bras ; — les armes des ennemis n'ont pu qu'effleurer à peine ces fils d'une déesse et d'un dieu.
« Ah! s'écrie-t-elle, qui a pu être assez méchant pour donner la chasse à mes pauvres enfants? Hélas ! je ne puis les nourrir qu'avec les fruits de la forêt et jamais ils n'ont goûté à une friandise. Seules les fleurs sauvages leur servent de bracelets et de colliers, ils n'ont jamais eu d'autres bijoux. » Pour maintenir la rassurante illusion, les petits encombrent de délicieux bouquets les genoux maternels.
La colère de Rama qui voit tomber ses généraux et ses soldats s'exalte : il décide qu'il les suivra dans
leur retraite éternelle... Auparavant, il faut exterminer ces jeunes gens, en qui s'est incarné, croit-il, le dieu de la mort.
Mais la tristesse du roi d'Oudh tombe vite à l'arrivée de Lava et de Kusha. Ils sont si gracieux, le rire sur les lèvres à l'aspect de la figure grotesque du brave Hanuman, le roi des singes, le fidèle compagnon de Rama et de ses soldats mi-humains, mianimaux. « Toi, s'écrient-ils, nous ne te ferons pas de mal, tu es trop drôle ! nous te porterons à notre mère pour l'amuser. » Cependant l'instinct de l'anthropoïde pressent mieux que les hommes la vérité. a Ce sont vos fils, Maître, dit-il, ce sont vos fils! il n'y a pas de doute : il y a en ce lieu trois Rama. »
« Qui êtes-vous enfin? questionne le roi charmé. — Tes ennemis nés, » répondent les jumeaux, et ils le provoquent et ils le raillent : « Comment! vous, grand roi, si expert dans l'art militaire, comment pouvez-vous renier votre réputation chevaleresque en envoyant toute une armée combattre un couple d'enfants? Nous ne disons pas cela pour nous, mais pour vous, car, à nous deux, nous sommes bien tranquilles, nous vous battrons, vous et tous vos soldats.
— Vous oseriez lutter en champ clos avec moi? riposte le grand Rama. Vous ne vous rappelez donc point la célèbre bataille de Lanka?
— Ah oui ! parle-nous-en ! Tu n'as été vainqueur de tes adversaires que par un stratagème indigne de toi : c'est en te cachant derrière un arbre que tu es parvenu à tuer le roi des singes, le frère d'Hanuman, ton allié.
— J'ai beau faire, reprend Rama ; il m'est impossible de saisir mes armes pour vous punir. Mon cœur devient doux comme du lait en regardant vos visages.
— Comment oses-tu parler de ton cœur? ripostent les enfants que le « Ramayana » a trop bien renseignés. Ah! ton cœur, nous avons lu de quoi il était capable, ô cruel qui as exilé injustement Sita ! » Il faut en venir aux mains. Lava et Kusha massacrent tous leurs adversaires, excepté Hanuraan qu'ils font prisonnier ; le père et les fils engagent enfin une désespérée bataille. Rama est réduit à battre en retraite ; il s'enfonce dans la jungle tandis que les adolescents se mettent h danser de joie, et emmènent avec eux, comme une proie, le brave Hanuman.
Rama ne s'est replié que pour réapparaître plus terrible; il a saisi le Brahmajal, la lance fatale dont les anciens Hindous faisaient usage et qui tue infailliblement. L'extraordinaire duel recommence. Que va-t-il se passer? Quelle qu'en soit l'issue, elle ne peut être qu'abominable. Alors intervient un per-
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sonnage qui n'a fait que passer dans les actes précédents, un visage de malheur et de douleur, qui, par le fait des circonstances, fait œuvre de bonté et de justice. C'est Nikasha, la veuve du ravisseur Ravana, qui parcourt le pays, moitié sorcière, moitié folle.
Dans sa joie de voir les ennemis et les vainqueurs de son époux taillés en pièces par ces deux valeureux adolescents, elle s'est attachée à eux, et dans une des pauses de cette définitive rencontre elle applique sur leur front du vermillon consacré par un charme...
La magie de Nikasha opère. A la vue du signe enchanté. Rama est frappé d'hypnose, l'arme redoutable lui échappe des mains, il tombe et s'endort profondément.
Une action aussi enchevêtrée ne peut être dénouée par des moyens humains. La magie, le miracle, les dieux eux-mêmes vont intervenir. L'infortunée Sita, près de sa maison de branches, chante un hymne mélancolique et raconte ses peines aux étoiles et aux arbres.
— Sois fière, ô notre mère, clament les jumeaux,
qui traînent derrière eux Hanuman, Nous avons vaincu Rama.
Aces paroles, épouvantée, Sita s'évanouit, et elle ne retrouve le sentiment que pour demander oîi se trouve le corps de son Seigneur, afin de monter sur le bûcher des funérailles. Elle est bien la parfaite épouse hindoue, fidèle jusqu'à ne pas vouloir survivre à l'époux. Tous se rendent alors sur le champ de bataille oiî ne reste debout que le bon cocher Sumantra qui pleure sur les ruines de la dynastie. Sita se précipite vers le corps inanimé de son époux, lorsque Valmiki s'avance. Le vieux solitaire console Sita qui sort à peine d'un nouvel évanouissement, en l'assurant que Rama est seulement endormi. Par la puissance de ses conjurations, il va aussi ressusciter cette vaillante milice.
Le quatrième acte renferme un seul tableau. Rama est retourné dans son palais au milieu de la pompe impériale, il est entouré de ses frères, et, sur la requête de Valmiki, ses propres enfants, Lava et Kusha, chantent le poème du Ramayana. Lorsqu'ils en arrivent à l'exil de Sita, le roi se sent tellement ému qu'il donne l'ordre de faire cesser l'hymne. Alors entre Sita, accompagnée de Lakshmana ; elle se prosterne aux pieds de Rama, mais celui-ci reste incorrigible, son scrupule le tient encore. « Tout mon cœur s'élance vers vous, ô Sita,
s'écrie-l-il, mais je redoute l'opinion de mon peuple et je vous demande de subir une fois encore l'épreuve du feu.
— Je vais vous donner un autre témoignage de ma pureté, » répond la reine.
Après avoir serré sur son cœur ses enfants qu'elle recommande à l'amour de Rama, elle invoque sa mère, la Terre, et lui demande de la reprendre dans son sein.
La terre s'ouvre, en effet, et la Déesse apparaît en personne, étreinl Sita; puis toutes deux disparaissent. Rama pense devenir fou de douleur, les petits éclatent en larmes, Lakshmana s'efforce d'ouvrir le sol avec un pieu, afin de reprendre la chère fugitive... Mais elle est devenue inaccessible à jamais', trop belle et trop pure pour respirer encore l'atmosphère des hommes. Brahma luimême, le Dieu des dieux, éblouit l'assemblée de sa subite présence : « Souviens-toi, ô Rama, dit-il, de ta divinité! 11 te faut planer sur tous les humains désespoirs. Sita repose à jamais sous sa forme originelle de Lakshmi, déesse de la Beauté. »
Et le drame finit dans un apothéose, car le ciel a déchiré son voile pour laisser apercevoir Lakshmi triomphante et sereine, toute semblable à Sita, reposant sur son trône de lotus.
Le brahmane qui nous commente ce drame populaire et cependant plein de délicatesse et de lyrisme, s'étonne de notre étonnement. « L'Hindou spontanément adore la poésie, la grâce, le courage, la vertu, » nous assure-t-il. Pour ces populations, décadentes, il est vrai, mais affinées par plusieurs millénaires de civilisations, il est tout naturel de s'émouvoir à l'héroïsme d'une Sita ou à la jeune effervescence de ses fils. Elles n'ont pas été empoisonnées comme les nôtres, par les faits divers des journaux, les grossiers mélodrames des théâtres, les fredons niais ou grivois des cafés-concerts. Presque tout ce qu'elles savent, elles l'ont appris dans les plus magnifiques poëmcs da monde que les mères, illettrées, mais d'ùme artiste, chantent à leurs enfants. L'exemple du crime ne les a pas gâtées et elles ne goûtent pas les saveurs de l'atrocité, du cynisme ou de la révolte. Une scène de débauche, par exemple, serait insupportable à un public indigène, quand même elle paraîtrait spirituelle aux vaudevillistes de nos boulevards.
Le théâtre Parsi, situé dans un champ de foire, et 011 se presse un public bigarré et vibrant, m'a
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intéressé aussi, mais il ne m'a pas charmé comme cette glorieuse évolution de l'Inde héroïque. Les décors de palais alternent avec ceux des ports. Les marchands font la leçon aux rois. Le plus fin l'emporte sur le plus fort. C'est de la comédie. Chaque race aime à se retrouver avec ses traits fondamentaux sur la scène qu'elle regarde...
Les • Prostituées.
Je me rappelle le soir de Calcutta oîi nous développions dans notre doarding house quelques idées générales, à propos de l'influence occidentale dans les Indes.
(( En attendant, s'écria l'ami avec qui j'avais débarqué, les Anglais ont apporté dans l'Inde la prostitution.
— C'est vrai, intervint un brahmane, qui était notre hôte ce soir-là.
« Mais ce n'est pas spécialement la faute des Anglais, c'est le crime de votre civilisation européenne. Nous n'avons jamais eu de prostituées. J'entends, par ce mot horrible, les servantes abruties du grossier désir des passants. Nous avions et
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nous avons des castes de chanteuses et de danseuses; elles se marient à des arbres, — oui, des arbres, — en des cérémonies touchantes qui datent des temps védiques; nos prêtres les bénissent et en reçoivent beaucoup d'argent. Elles ne se refusent point à ceux qui les aiment et qui leur ont plu. Les rois les ont rendues riches. Elles représentent tous les arts et sont la beauté visible de l'univers. »
Nous décidâmes d'excursionner dans les bazars ténébreux de la ville aux nuits terribles, pour vérifier ses plaies. Le brahmane nous laissa, impatient sans doute de se purifier chez lui de notre contact. Nous quittâmes Durumtollah pour plonger dans les cycles d'un enfer à nuit épaisse. Là, des paquets de maisons conspiratrices, dont l'odeur seule est un poison. De distance en distance, des policiers nous souriaient, protecteurs. Enfin, nous débouchâmes dans une rue plus lumineuse. Des femmes saoules se pendaient aux portes. Celles qui viennent du Népaul avaient un visage pâle et doux, aux sourcils longs, au nez court, et un corps d'enfant; on reconnaissait les filles de Burma à leurs pommettes saillantes. Dans cette cosmopolis de la prostitution se mêlaient des Chinoises, des femmes de Bombay, de Madras et de Ceylan. Des Japonaises aux robes bariolées, à la coiffure transpercée de
longues épingles, travaillent à de petits ouvrages de poupées, fabriquent d'interminables patiences, ou se tirent les cartes. Elles sont sur deux rangs près de la porte, leurs pieds trop brefs posés sur des corbeilles renversées.
La prostitution des natives du Bengale est plus répulsive, — lugubre ; fillettes de douze à seize ans, avec, au nez, des perles ou un pendant d'argent. Leur misère, la limpidité bestiale de leur visage nous peinent. La petite Bengali — qui porte si bien ce nom que nous avons donné à des oiseaux — ne semble presque pas vénale; elle est résignée à sa destinée, comme nous acceptons les phénomènes de la respiration ou de la digestion. Leurs cases inspirent le dégoût. De ces maisons de plâtre, de chiffons et de branches, émane l'odeur d'ammoniaque qui relève la fade et grelottante senteur de choléra et de fièvre, péril de cette spéciale boue d'Asie; mais les plus hideuses, les plus tombées sont encore les Européennes. Nous nous détournons, offensés, pour la première fois peut-être, dans notre fierté d'hommes blancs...
Nos guides sont, ici, des petits garçons qui conduisent le plus souvent dans leurs familles et font gravir des échelles de bois, des escaliers tortueux et croulants, pour aboutir dans la même chambre à la lumière faible, à la natte qui n'a qu'un seul drap
louche, tandis que vous rudoie en passant un marin ou un soldat saoul...
Mon ami le globe-trotter décide qu'il tâtera de la « volupté native » et qu'il étreindra quelqu'une de celles que Kipling appelle dans son emphase biblique « la délicate iniquité » ou « le vice gras ». Nous le suivons dans Chipor-Road. C'est la nuit compacte et le sommeil maintenant. Cependant il n'hésite pas, force les portes, entre dans une sorte de villa écartée, paria des autres maisons. Là, une mégère à mèches grises nous amène des enfants pauvres qui sourient, et leurs yeux ont la beauté large des bestiales innocences.
Une petite attire mon camarade. Elle ne sait pas un mot d'anglais et certainement elle n'a pas encore « servi » beaucoup. Je comprends les sources mentales du désir qu'elle vient d'éveiller : de la pitié, la rareté d'une proie si jeune qu'il n'est pas criminel de prendre ici, l'étonnement aussi d'apercevoir, en cette fillette de douze ans à peine, les appas de la femme épanouie, seins anormaux pour une taille si petite et des hanches encore grêles, seins tels que ceux des déesses et des apsaras dans les corniches ou aux chapiteaux des pagodes, longs fruits noirs, fermes, luisants, que la première gésine flétrira à jamais, mais qui sont aujourd'hui
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d'oblongues réjouissances. Tandis qu'il se dérobe avec elle dans la pièce voisine, sans autre porte qu'un rideau, je cause avec la patronne qui m'explique avec quelle facilité elle recrute ces martyres inconscientes. Toute famille pauvre est prête, pour quelques roupies, à lui fournir ses enfants. L'amoralité hindoue est illimitée; les musulmanes sont moins achetables. Mais, en somme, elle n'a pas à se préoccuper d'une troupe spéciale ; à sa disposition se tiennent, à bas prix, toutes les fillettes du quartier. Et je sens qu'elle ne ment pas, qu'elle n'exagère pas même, que la misère innombrable, l'obscure ignorance de toute dignité oii le brahmanisme a, pour la dominer mieux, ravalé la populace — si idéaliste cependant par la nature et ses traditions ', — sont les grandes raccoleuses d'une prostitution endémique ici, comme la fièvre ou la peste.
Avec un éclat de rire, mon camarade m'entraîne loin de la villa lépreuse. « Ah! mon vieux, la bonne blague! Imagine-toi, pas de linge; une simple ablution lui a suffi. Il n'y a eu ni pudeur ni vice, animalité machinale. Elle n'a pas parlé, elle n'a pas cessé de sourire. Seulement, quand je me suis retrouvé droit devant elle, de nouveau enroulée dans son pagne, elle a sauté gentiment et,
1. Son théâtre est là. pour nous le montrer. (Voir le chapitre précédent.)
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la main tendue, comme une petite fille qui attend son noël, elle s'est écrié, d'une voix aiguë à peine pubère : « Bakchich! ». C'est tout ce qu'elle a trouvé, c'est le seul mot que cette poupée de plaisir a prononcé; elle ne sait sans doute que celuilà et telle est l'expression unique de son unique pensée... »
La curiosité libertine d'un globe-trotter est insatiable. Il veut que notre voiture s'arrête encore. J'ai la nausée, mais je ne résiste pas, aimant à me repaître de ce spectacle de dégradation qui fait, comme l'a écrit un Anglais énergique, « la honte de la race blanche ». Celte fois, c'est un antre. Le mot est faible encore. Les femmes dorment audessus du sol, dans des auges de plâtre. Cela rappelle certains tombeaux en ruine que j'ai vus en Judée et en Syrie. Les chambres, étroites comme des « box », n'ont pas de fenêtres; et toutes les issues donnent sur un corridor, aéré seulement par la porte de la rue. Une odeur d'huile rancie, de femme malade, prend aux narines. L'une d'elles se lève de son espèce de sépulcre, laide, les cheveux collés, des croûtes noires au visage, avec ces yeux de haine qu'ont les bêtes blessées quand on les dérange ; et elle serre en nous voyant une lame déchiquetée. Une lampe de fer brûle avec une fumée acre; mon compagnon me serre le bias :
« Regarde, » dit-il. Je regarde tout autour et je vois sur les murs, au-dessus des lits, de maladroites peintures hindo-japonaises oii un artiste sadique et naïf a peint des supplices inouïs. Une sorte- de déesse Kali dirige les horreurs erotiques et sanglantes qui s'exercent sur un blanc, un Européen reconnaissable à son costume anglais et à. ses favoris qui sont restés dans l'Inde le signe traditionnel de l'adversaire. La déesse, en qui le peintre incarna une prostituée vengeresse, caresse avec des dents qui coupent et des mains qui arrachent. La tête européenne pend, fauchée, avec encore la grimace du spasme ; le ventre est une plaie qui baie, d'où la chair mangée a disparu; des bras manquent; des genoux plies à rebours éclatent; un pal savant vrille le corps, fouille comme un poignard amoureux et enragé. C'est un vestige de la guerre des cipayes transposé dans la sexualité indigène, la revanche de la femelle hostilité contre le « melech' » qui paie et salit. Nous avons ici touché la prostitution proche du crime, celle qui assassine, — qui châtie .
1. Cette insulte — melech, impur, — est universiUement adressée au chrétien par l'Asiatique bouddhiste ou hindouiste.
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L'ascète rédempteur.
Dans ce quartier triste et clos, une boutique reste ouverte, elle sent l'alcool et l'opium, et sa lumière blafarde s'allonge sur la rue boueuse. On y danse. Je m'approche pour voir. Des êtres indolents, au sourire énigmatique, oscillent lentement à une musique molle. Leurs vêtements souples, leur visage gras, leurs bijoux abondants me les font prendre pour des femmes. Un petit Hindou, qui s'est improvisé notre cicérone, me chuchote, à voix étouffée : « Boys... » Oui, ce sont des garçons, unenautch' équivoque de bayadères masculines qui s'étire et se dégingandé.
Un policeman indigène, en costume kaki, observe avec indifférence.
Nous allions' rentrer à Durumtollah, écœurés et mélancoliques, quand une voix fraîche chanta une mélopée sacrée.
A la lueur d'une lanterne, nous aperçûmes un enfant beau et nu, le corps enduit de cendres, la tête