‹ Visions de l'IndeChapitre 11 sur 27 · Harems hindous · texte numérisé non relu

Harems hindous

fastueux, me conte d'une voix émue les derniers moments de ce Sha-Jahan presque aussi grand qu'Akbar et qui fut l'époux de Mumtaz Mahal, r « Exaltée du Palais », la Dame du Taj... Justement de ce coin du palais, je distingue le merveilleux monument de mort et d'amour dont le dôme blanc se détache sur la pureté du ciel comme un grand sein nu d'amante.

« Sha-Jahan, dit le mufti, sentit que sa dernière heure venait. Alors il implora son fils, Aureng-Zeb, devenu son ennemi et son maître : « Je veux voir, vivant encore, le Taj, la place sainte oii je reposerai près de ma Bien-Aimée. »

Comme son père redouté n'avait plus que le souffle, le fils ombrageux céda. On porta le vieux sultan sur une chaise de marbre jusqu'à cette fenêtre où nous sommes. Et il vit le Taj, et il pleura. »

L'après-midi tombant mettait des flammes roses sur le monument impassible, doux en effet comme une poitrine de femme. Les pleurs de Sha Jahan remémorés par mon ami le mufti me semblèrent, quoique séchés depuis des siècles, les plus belles pierreries de ces palais qui sont pourtant les plus précieux coffrets de l'Asie. Sha-Jahan pleura ! sa domination était tombée, mais son amour et sa gloire étaient immortels. Il avait accompli le devoir de l'homme, qui est d'exprimer sa vie en un acte

durable de beauté. Il pouvait mourir en paix. Et d'autres larmes devant le Taj mouillèrent mes yeux de jeune homme.

— Pourquoi pleurez-vous, Sab, questionne le mufti, puisque vous n'êtes pas Mongol?

— C'est sur moi-même que je pleure, mufti. Ne devons-nous pas construire notre tombeau, le lieu sacré où reposeront notre amour et le mystère de notre àme, que ce soit un beau marbre, une grande action ou un poème harmonieux ? Mais nous sommes de mauvais architectes, des ouvriers infidèles et étourdis... El combien s'en vont sans avoir laissé une demeure à leur périssable souvenir!...

— Ne t'afflige pas, Sab, le Prophète a dit : « Celui qui a pleuré une seule fois sincèrement a gagné le paradis ! »

YI

La Mosquée-Perle.

Un soulfle de prière m'entraine vers les dalles glacées de la mosquée Perle, de Moti-Musjid. J'ai besoin d'élever mon âme au-de&sus de ces admirables ruines, vers Quelque Chose, vers Quelqu'un

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qui n'est jamais détruit... Je laisse mon camarade britannique s'entretenir avec la nuée des guides sur le prix des réparations faites à certaines mosaïques lors d'une récente visite du prince de Galles. Leslacksde roupies remplissent les bouches, l'admiration croît avec les sommes. Le mufti m'accompagne. J'aime sa solennité, j'aime son amour pour ces grandeurs dont son sang charrie encore la fierté.

Tout de suite, après le gateway de Delhi aux tours massives gardées par des soldats anglais et indous, au-dessus de fondations en grès rouge, l'édifice extraordinaire « la mosquée-perle » s'étend devant l'œil charmé, — immense perle, en effet, qui aurait été creusée et travaillée par la main des génies. Oui, des « génies », car il y a là encore je ne sais quoi de nu, d'aéré, de trop austère et de trop joli pourtant qui étonne notre conception du temple. Non, je ne pourrai pas prier ici. Gela ne me semble ni humain, ni surhumain, mais « inhumain ». Pourtant, comme je suis loin des infâmes pagodes de Kali à Galcutta et à Bénarès, boueuses et sanglantes !

— Vous ne pouvez nous comprendre entièrement, Sâb, dit l'Asiatique qui deviaait mes doutes. Vous êtes des visages blancs et votre épiderme porte la trace des neiges qui furent comme la pous-

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sièro de vos déserts, à vous, les hommes de l'Ouest. Vous avez eu froid dans vos ancêtres. Nous, les amis du soleil, nous avons construit nos temples avec la toiture" libre du firmament. »

Le mufti a raison, nos églises sont des monuments pour des corps et des 'âmes frileux. Notre méditation recherche la chaleur des lourdes portes closes, la lumière des vitraux coloriés ou des flambeaux artificiels. Il n'en est pas ainsi pour ces peuples de soleil, accoutumés à dormir sous des lentes. Des fleurs éternelles sont ciselées sur les murs; ces arcades sont de grandes fleurs aussi, mais vides, en creux; ces voûtes sont uniformes. Le « mirab », niche creuse, remplace notre autel et désigne la Mecque lointaine. Nos églises, à nous, sont surtout des refuges ouverts aux femmes qui occupent parfois toute la nef. Ici, parquées derrière des murs, elles sont prisonnières et entassées comme un troupeau.

Le chef-d'œuvre s'affirme dans la simplicité du fronton — elle fait songer à l'art dorique — et dans la suavité de ces dômes blancs à flèches dorées, semblables de loin à des bulles d'argent pâle que la brise a épargnées. Tout le long de la corniche s'élancent de sveltes pavillons aux colonnes légères. Une fois dans la cour intérieure où la piscine seule émerge faiblement, envoûté par cette enceinte de

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marbre sur laquelle plane un bleu éternel, le voyageur se croit transporté loin de la terre tachée et sordide, en le paradis de rislam. Mais ce paradis n'est pas le nôtre. Il rappelle ce paysage de Baudelaire, où tout est inorganique, pierre ou métal.

Le crépuscule grave m'enveloppe dans cette mosquée pure et païenne. Il s'y fait aride, différent de nos crépuscules émus, oii dans les roses du couchant saigne encore le sang de la croix. Crépuscule de Wordsworth, vous revenez dans ma mémoire. Mais vous êtes chrétien, vous n'êtes pas musulman !

Quiet as a nun breathless with adoration,

dit le poète : « Calme comme une nonne inanimée à force de prière. » Décidément, nos soirs sont plus humains, mouillés de larmes, épuisés d'amour. Les seuls pleurs qu'ait séchés le soleil d'Allah sur ces dalles magnifiques, sont les gouttes de sueur qui ruisselèrent sur le corps des guerriers...

... Le fort est resté « le fort » malgré tout, c'està-dire une agglomération de murailles hostiles ; et ces palais autour de moi, ces palais vides, oii me

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suivent des gardiens obséquieux et sourdement pleins de dédains, ne sont plus que des fantômes durcis. Ce qui est réel, hélas! ce sont ces boulets mis en tas, ces canons, ces soldats anglais qui courent à bicyclettes, ou, en costumes kaki, comptent les couvertures devant servir au corps de garde.

— Ils n'ont respecté que le Taj, Sâb... Vous le verrez demain; c'est vraiment la merveille du monde !

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