Voiture indigène
dinaux, et tous conduisent à ce mausolée par des avenues dallées où l'ombre des arbustes est chargée de parfums.
— Sâb, continue le prêtre, vous n'êtes pas ici comme à l'Etmadoullah, chez un aventurier, mais chez le plus grand roi du monde. J'ai lu, dans la bibliothèque de mon père, parmi les manuscrits consacrés au Prophète (béni soit-il), l'histoire d'Alexandre, de Louis XIV, de Napoléon, écrite en anglais... Ce sont des ombres auprès d'Akbar, ce soleil. Depuis Stamboul jusqu'au pays de Kachmyr, les enfants et les femmes eux-mêmes savent sa gloire, il est vénéré dans les déserts de l'Afrique. Il descendait de Tamerlan, c'est lui surtout qui éleva dans Agra, sa capitale, ces colossales et délicates beautés. Il aima toutes les choses grandes, douces, nobles :les batailles, le luxe, les palais, les femmes, les bains, les religions et la magie... Il fit appeler à sa cour les « Padres », les Jésuites, et les combla d'honneurs. Il épousa une chrétienne catholique à qui il permit d'adorer ses images. Il détestait tellement le fanatisme et les persécutions que devant son trône les brahmanes, les muftis, les bonzes du Bouddha, les prêtres de Jésus, pouvaient se disputer à leur aise... mais il les empêchait de se manger le nez... Vous autres qui ne vous croyez pas des barbares, vous n'avez jamais eu de gouvernement
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aussi tolérant... Et Akbar mourut fidèle à Allah et au Koran glorieux ! Alikousalam à lui et à sa demeure suprême!
La joie goûtée à la tombe de l'aventurier s'amplifie ici en magnifique allégresse. Cette maison de mort est un séjour de fête et d'art. On monte de plates-formes de marbre en plates-formes de marbre, on dirait pour une ascension de paradis. De plus en plus la vue est délicieuse. Les escaliers sont de marbre, les pavillons de marbre; partout 011 mon pied, où ma main se pose, c'est du marbre encore. Non pas cette blancheur banale, froide, que que les modernes sculptent, mais une matière comme dorée, tant elle a bu de soleil. Nous arrivons enfin au sommet de cette pyramide de terrasses. De cet étage suprême, à travers les brisures du plus exquis treillage de marbre, la campagne se déroule reposante, verte, striée de routes et de fleuves. Au loin, le blanc dôme du Taj apparaît comme une lune qui se lèverait en plein jour du côté de l'est. Je m'appuie au balcon royal ciselé avec une patience d'orfèvre; et, tout autour, les pavillons des étages inférieurs se lèvent vers moi, vastes ou mignons, faits pour grouper, dans leur merveilleuse corbeille, les musiciens et les femmes... Car ce peuple étrange n'eut jamais peur de la mort. Akbar célébra ses victoires dans les jardins et sur
ies terrasses de Sikandra, Depuis qu'il y est enseveli, le peuple s'y porte aux jours de fête et il boit, mange, rit, danse dans ce palais de joie, construit sur de la poussière humaine.
Un mouvement coloré m'intrigue dans un pavillon. Ce sont deux enfants embrassés. Leurs doigts s'entrelacent comme les brins de jonc qui forment les paniers. Ils sourient, presque nus, avec cette innocence et cette tendresse réservée à l'Inde. Ce sont sans doute des fiancés de douze ans que les parents et les astrologues ont joints et qui réalisent déjà, sous la protection du grand mort, la volonté de la Race et des Étoiles.
Le mufti m'entraîne vers le cénotaphe au milieu de cette terrasse. Il est d'une nudité géométrique et florale — dur pistil d'une fleur de marbre que le temps n'a pas su briser... Il n'y a pas d'autre nom sur cette pierre que le nom d'Allah. Lisez : « Allah ouk Akbar. Allah seul est grand. » Formule de fierté et de modestie, par laquelle l'empereur rappelle que ce nom d'Akbar (grand) est digne de Dieu seul, — mais que cependant il l'a porté.
Les restes matériels de l'empereur ne gisent pas là; ses ossements dorment en bas dans les caves, sous terre ; ici il y a son âme qui regarde le ciel et plane sur le monde.
Mais mon Anglais n'écoute pas l'orientale faconde
du mounchi ; il tâte avec sa canne la tombe magnifique, où il s'est prosaïquement assis, et, jetant un regard circulaire sur cette architecture de rêve : (( Oh! dit-il avec flegme, voilà un endroit excellent pour les gard en-parties. »
Le Fort et le Palais des Mongols.
« Celui qui n'a pas vu Agra n'a pas étreint tout le bonheur! » dit le. proverbe anglo-indien. Et, en effet, il me semble aujourd'hui que mon âme s'est agrandie, calmée au contact de ces beautés altières, alors que les complexités et le délire hindous réveillèrent dans mes nerfs les ancêtres barbares et nonchalants, les rêves monstrueux, les fièvres et les paresses... Agra, tu es désormais en m.oi-même comme une femme admirée autant qu'aimée...
Lorsque je visitai les palais et le fort, célèbres entre tous dans l'Inde du Nord, et dont le luxe et la gpâce n'ont pas été dépassés même à Delhi, cette impression de femme m'a toujours suivi. C'est qu'ici la guerre et l'amour, la force et la volupté sont vraiment des sœurs. Quelle jeunesse et quelle fraîcheur malgré le temps qui a effacé les peintures
et malgré la barbarie des envahisseurs! Pourtant, je sens toujours entre ces monuments et moi une distance : sans doute la différence des races, le temps écoulé ; et puis le christianisme nous a habitués à une chaleur d'âme qui manque ici totalement. Ici régnent la grâce monotone des conquérants mongols, la noblesse de ceux qui, sur la ruine des superstitions et des idolâtries, s'enivrèrent avec l'unité de Dieu.
Le JDeican-Khas, le Deican-y-Am (la salle du jugement, la salle d'audience) offrent les témoignages d'une architecture si fleurie de mosaïques et d'arabesques que nos Élysées et nos Hôtels-de- Ville paraissent à côté stupides et mornes. Les arcades sont dentelées comme des corolles. Les pierres précieuses constellent les murs comme s'ils étaient des chairs de reines. La Tour du Jasmin, où s'assemblaient les favorites est, à elle seule, une parure montée dans du marbre.
J'ai évoqué les petites princesses couleur de citron ou de thé, enfouissant leurs rêves de liberté et de caprice, en des pavillons isolés, comme elles cachaient en des trous profonds, où je n'ai plus trouvé que le vide, leurs perles et leurs saphirs...
De là se déroule le plus magnifique spectacle : du haut des minarets du Taj, je n'en ai pas admiré un plus beau. Des îles sortent du sein de la Jumna;
'li-J. VIMO.NS DE L 1>DE
c'est une variété de détails incomparables, la vie moderne avec les laborieuses blanchisseuses étalant leurs linges sur des buissons desséchés, et le Taj au loin, et les fossés tout près, et, dans le fond, la ville atténuée dans sa fumeuse haleine.
Je ne saurai suivre par ordre les différentes salles, les demeures innombrables dans ce palais d'Akbar. Je suivrai seulement la trace que ces splendeurs ont laissée dans mon souvenir. Je revois la petite mosquée, délice de piété blanche avec un mirab réduit qui enchâsse la pierre oh priait Akbar entre ses deux fils; puis l'emplacement étroit oii fut emprisonné pendant sept ans l'empereur Sha-Jahan, devenu l'esclave de son fils, et les souterrains étranges avec leurs portes aujourd'hui obstruées, qui conduisaient aux places les plus importantes de la ville.
Tous ces monuments énormes sont aussi pleins de puérilités et de jeux que de robustesse et de crimes... Dans une cour intérieure, des dalles de couleurs différentes simulent un damier géant. Les Empereurs y jouaient aux échecs avec des pions vivants. C'étaient des princesses vêtues de robes aux tons éclatants qui donnaient toute la gamme de l'arc-en-ciel. Elles se mouvaient selon la nécessité du jeu et les caprices du joueur. Et elles glissaient de dalle en dalle comme les pièces animées d'un échiquier. Ainsi ce plaisir, fait de combinaisons
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abstraites, devenait un délice pour la vue et une impression d'art...
Tout près, la salle des bains, dans la pénombre, inquiète, encore, incrustée de miroirs qui semblent avoir gardé l'image de ces nudités choisies, charriées vers Sa Majesté Mongole des quatre coins du monde. Ils sont hypnotiques et luxurieux, ces miroirs, comme des yeux fixes qui se seraient repus pendant plusieurs siècles du troupeau des épouses et des concubines, amollies par les voluptés alternativement chaudes ou fraîches des réservoirs avant de monter vers les appartements secrets pour servir à des débauches subtiles. Maintenant ils ne reflètent plus rien, ils captent seulement la rare lumière éparse dans la demi-obscurité, et ils scintillent faiblement comme des prunelles d'aveugle. Plus loin s'étale la pierre noire qui fut le trône d'Akbar et d'oii il considérait la lutte des éléphants contre les tigres, dans les fossés profonds du fort... L'âme de ces conquérants était gracieuse et cruelle. La volupté y fraternise avec l'assassinat! Dans les souterrains j'ai regardé avec horreur la chambre lugubre où ces « BafbeBleue » d'Asie faisaient pendre les désobéissantes et les curieuses, tout près d'un abîme ouvert encore et qui entraînait les beaux cadavres dans les eaux de la Jumna...
Il est difficile de se rendre compte de la vie mé-
lancolique, oisive et prisonnière, que traînaient les femmes en ce palais. Les « zenanas ^ » ont gardé leur secret. Tout ce que nous savons, c'est que, d'un côté, habitaient les femmes hindoues, et de l'autre les musulmanes. Ces chambres vides se ressemblent toutes. Elles n'ont plus d'âme. Le jardin seul est encore tout douceur et tout parfum. Le soleil et les fleurs n'ont pas changé tandis qu'est tombée en désuétude l'œuvre des hommes.
Et Sha-Jahan pleura.
Je me suis assis, las de ces civilisations éteintes et qui pèsent sur notre cerveau de toutes leurs barbaries et de toute leur magnificence, dans l'appartemenl simple et nu où Sha-Jahan, un descendant d'Akbar, fut emprisonné par son propre fils après avoir été longtemps le maître de l'Asie. Par un de ces revers fréquents dans les dynasties orientales, il finit son existence misérablement, dans un coin du palais.
Le mufti", qui observe la religion de ce passé