‹ Visions de l'IndeChapitre 15 sur 27 · LA ROME DES INDES · texte numérisé non relu

LA ROME DES INDES

A la gloire de l'Angleterre! — Les délices des baius pervers. — La Colonne de Miséricorde. — Delhi est innombrable. — La Babel achevée et le pilier sanglant. — Les fils du dernier empereur Mongol se rendent et périssent près du mausolée de l'ancêtre. — L'Eunuque symbolique. — Le Palais des Mille et une Nuits hindou. — La princesse qui mourut nonne musulmane. — Un trône valant cent cinquante millions de francs. ~ L'Ascension vers Allah. — Delhi 1' « incongrue. » — La mosquée d'extermination.

A la gloire de l'Angleterre!

La fin de l'année 1902 et le commencement de 1903 laisseront une trace profonde dans l'imagination des Asiatiques. Delhi, la capitale des Indes antiques et modernes, a vu ressusciter plus magnifique et plus forte la pompe des rajahs hindous e t des omrahs musulmans.

L'Angleterre s'est offert, aux frais de ce peuple

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dont les ressources restent merveilleuses, une fête incomparable et sa propre glorification.

Il s'agissait, après la funeste guerre du Transvaal, de relever le prestige britannique en proclamant empereur des Indes Edouard VII avec un éclat que la reine Victoria elle-même en 1877, dans les mêmes circonstances, ne connut point.

Une nouvelle Delhi fut construite à cet effet, cité de cent mille tentes, qui n'a duré qu'un mois, mais qui a été le microcosme de l'Asie, avec ses richesses, ses armes, ses costumes, ses bijoux, ses éléphants, ses chameaux, ses coursiers.

Plus de trois cent mille hommes envahirent le territoire, venus de tous les coins du monde pour cette démonstration pacifique. Le duc et la duchesse de Connaught, le vice -roi lord Curzon et lady Curzon s'assirent sur les trônes de Tamerlan, du grand Akbar et de Sha Jahan au milieu de ce délicieux palais, dans ces « de^vans » féeriques.

Le spectacle de Delhi resta quasi fantastique pendant une quinzaine de jours, depuis l'arrivée de lord Curzon, jusqu'à son départ. Cette vieille cité de l'Empire que les Mongols choisirent pour capitale, contenait, autrefois, plus de deux millions d'habitants. Réduite maintenant à 00,000 âmes, elle était devenue trop petite pour renfermer le cortège du Vice-Roi et du duc de Connaught, l'armée

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native et brilaimiquc, les serviteurs et la suite des rajahs.

Un camp immense fut dressé dans la campagne : il occupait cinquante milles carrés ; deux cent cinquante mille hommes y vécurent sous cent mille tentes; de puissants fanaux électriques planaient sur celte installation sommaire et féerique. Le seul prix des illuminations revint à quarante-cinq mille livres sterling; et, pour apporter la nourriture, deux mille chameaux et quatre mille wagons de bœufs furent mobilisés.

Le plus imposant de tous les travaux récents effectués à l'occasion du Durbar était un vaste « auditorium » qui servit à la cérémonie du couronnement; il pouvait contenir jusqu'à 15,000 personnes. Mais la pompe asiatique éclata plus spécialement dans le camp des chefs natifs. Les luxueuses tenlures, les tapis de prix, les bijoux étalés, les écuries d'éléphants, tout le prestige esthétique et opulent de rinde ancienne éblouirent à jamais les yeux du visiteur.

Les fêles durèrent jusqu'au 1 0 janvier ; l'Anglelcrre prouva qu'elle tenait à éblouir, par la somptuosité et la magnificence, ces peuples las d'une civilisalion trop reculée et qui. comme des vieillards retombés en enfance, n'admirent que le luxe et la force.

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En effet, jamais, même du temps du grand Akbar, ne se déployèrent tant de richesses et d'armes. En 1877, lors des cérémonies oii Victoria fut proclamée impératrice des Indes, la moitié à peine d'un tel effectif fut rassemblé par lord Lytton.

On a tout fait pour que l'exemple du Transvaal et du Cap ne devint pas contagieux. Surtout il était nécessaire que la terrible révolte de 1857 renonçât difmitivement à renaître des ruines que les Anglais ont accumulées sur elle. Dellir, — oii Victoria et son fils Edouard ont été, à vingt-cinq ans de distance, salués les maîtres de l'Inde, — fut le centre de la plus formidable conspiration; et la Grande-Bretagne, lorsqu'une poignée de cipaycs révoltés rétablit dans l'antique capitale la puissance du Grand Mongol , pensa perdre avec Delhi toute la péninsule. Quand il fallut reprendre cette ville, « la perle du Punjab », les soldats de la reine durent la reconquérir rue par rue, maison par maison, étage par étage, au prix d'une lutte acharnée. Même dans le camp triomphal installé par le nouveau vice-roi, une pyramide, non loin des « Télégraph and post Offices », témoigne des résultats formidables et sanglants de cette rébellion.

Hélas! je connais ce puéril et charmant peuple de rinde. Comme il dut se réjouir naïvement,

étourdiment! combien il admira ses maîtres de haute stature et au visage pâle ! comme ces fêtes ont augmenté en etfet le prestige de l'Angleterre ! Et il ne s'est pas demandé, victime d'un éblonissement hypnotique , lui que la famine et la peste déciment, qui acquittera la note de ces formidables réjouissances...

Par une ironie dont les races victorieuses savent seules le secret, ce sera encore le vaincu et l'asservi qui devra payer les frais de son enthousiasme, le prix de sa reconnaissance au vainqueur...

Les délices des bains pervers.

A peine arrivé à l'hôtel, mes ablutions terminées, un grave Hindou, porteur d'un Hvre énorme où sont inscrits des certificats en maintes langues, maigre et élancé, avec des yeux d'un étincellement noir exsudant toutes les convoitises, me sollicite en jurant qu'il me décortiquera cette Delhi mystérieuse comme un fruit savoureux sous une écorce impénétrée. 11 m'affirme non seulement sa probité, mais sa vertu et sa piété. Sa famille est nombreuse,

presque autant que ses connaissances historiques, et il est attaché à la déesse Dourga!

Depuis que mon camarade le globe-trotter, ayant acquis des compagnons plus adéquats à ses goûts, m'a délaissé, je ne sais plus plonger dans les troublants cloaques des cités indigènes. J'y suis gêné, je me sens mal à l'aise, car mon cœur s'y soulève, mon cerveau se voile de tristesse et d'appréhension.

Mon guide cauteleux m'insinue dans un couloir 011 les pénombres s'établissent déjà, propices aux incognitos et aux surprises. Telle est la « maison de bains » que Delhi moderne, semblable à la Rome antique, recèle en ses quartiers populeux. Naturellement, les voluptés païennes s'y intercalent entre les affusions d'eau tiède et les massages subtils. J'étais bien innocent de ne pas m'en être tout d'abord douté.

Depuis Bénarès, je suis inquiet de mon viatique de voyage que je porte avec moi et dont je n'ai laissé qu'une part à une banque anglaise de Calcutta. Le propriétaire des bains devine mes scrupules; avec une solennité amusante, il m'apporte une cassette en fer forgé dont il me remet la clef. « Déposez ici, dit-il, les objets précieux que vous voulez conserver. Ce « servant » vous suivra partout, gardant votre trésor. 11 est muet et n'obéit

qu'aux signes. »

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Décidément, j'entre dans l'aventure. Suivi par le noir silencieux, je pénètre dans la salle des bains aux jours de souffrance et qu'environnent de profonds réservoirs. Là, sans vêtements, vont et viennent des athlètes, pareils à des prêtres du rite lacustre, à des Paganinis du muscle et de l'os. En effet ils jouent du corps de leurs patients en vrai? artistes. Entre leurs mains, vous devenez mobile et désarticulé comme une poupée à ressort. Ils vous roulent, vous plient, vous creusent, vous renflent, vous écartèlent, — et tout cela avec une irrésistible douceur, une chasteté érudite, une suggestion de gymnaste qui amollit, détend, délasse.

Massage extraordinaire, perspicace, — mystique si j'ose dire, car il est basé sur des « correspondances », sur la réciproque influence physique et psychique entre les membres des malaxeurs et ceux des malaxés, — utilise le cou, le bras, le flanc, la tête, la jambe, même le pied de l'opérateur, croit qu'un bienfait spécial, une volupté inhérente résultent de chaque membre, sont transmis par chaque partie de l'être. Ces Indiens, pour vous frictionner le corps, se servent de leur corps tout entier. Des vertus magnétiques s'attachent en effet pour ces praticiens du toucher au contact du pied qui délivre des maladies de foie ; et la tête communique de la force psychique...

Aussi ces jeux qui se continuent depuis l'antiquilé la plus lointaine, rappellent-ils non pas le monotone et fade va-et-vient des doigts auquel se réduit notre massage occidental, mais l'embrassement multiple des lutteurs qui, en s'enlevant, se froissent. La variété et la surprise de celte fourbissure étonnent les Européens et, d'après mon guide, elles sont très recherchées par les Américaines de passage qui osent souvent se livrer nues aux frications de ces noirs... Insaliablement pendant ces exercices, aussi réglés qu'un poème parnassien, un esclave répand sur ma chair, alternativement, Teau chaude, l'eau froide, l'eau tiède. Et je me sens rajeuni et un peu faible pourtant, rompu et souple, défait et remis...

Enfin je vais m'allonger dans une autre salle, sur un divan large et doux. Je suis seul, ou plutôt je crois l'être. Tout autour de moi, une musique subtile et préparatoire fait palpiter les tentures qu'écartent des têtes rieuses n'osant assaillir mon repos. Mais, comme je n'ai pas l'air très çébarbatif, plusieurs se risquent. Elles sont vêtues de « saris » aurores, de loques, teintes on dirait avec l'essence jaune de ces œillets d'Inde dont les guirlandes traînent sur les tombes saintes et le parquet des temples. Cette lueur d'ambre gagne la peau de ces fillettes^ septentrionales; quelques-unes réellement viennent de ce Népaul presque aussi fermé que

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le Thibet et dont les sanctuaires glorifient le Bouddha divinisé.

Je n'avais pas prévu cette distraction sensuelle que préméditèrent le guide cauteleux et le maîtrebaigneur. Je fais signe à ces poupées demi-chinoises que je n'userai pas d'elles; je les garde comme de jolies bêtes familières.

Je leur montre derrière moi la cassette enfouie sous les coussins. Alors leur joie redouble. Ce sont de gentes écolières en récréation et qui jouent avec moi comme avec un maître qui a daigné abdiquer. Elles m'essaient leurs colliers, m'enveloppent la tête de leurs voiles, m'apportent des glaces pour que je rie en me voyant ainsi costumé. L'une s'obstine, enlève son pendant de nez, me l'essaie à toute force. Mais une voix gronde. C'est fini de s'amuser. Sans doute quelque nouveau client approche, et le seigneur de ce Bain-Harem avertit qu'il faut se tenir prêtes. Allons, j'ouvre la cassette, et comme des moineaux voraces se jetant sur le grain offert, les doigts agiles, que les bagues nombreuses n'alourdissent point, picorent les roupies..

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La Colonne de Miséricorde.

C'est assez pour aujourd'hui. J'ai besoin d'air et de campagne. Le cocher me transporte hors de Delhi la nouvelle, loin des cantonnements anglais, vers l'immense champ aride oii sont couchées et parfois ensevelies tant de cités. Le soir tombe. Le guide, pieux et procurateur de joies, (cette qualité respectable et ce métier disqualifié s'allient très naturellement dans l'Inde), m'épie, du coin de son œil ténébreux oii la malignité aiguise les convoitises. Je ne le gronde pas; je le paie; son âme se dilate. Il me demande la permission de s'arrêter pour boire.

Un vieillard vend, tout près d'un pagotin trop pauvre que prêtres et fidèles ont déserté , une liqueur de fruit oii est fondue la terrible et exquise confiture de <( cannabis indica ». « Vous buvez, vous autres Européens, votre wisky qui est de l'alcool pernicieux et impur; nous, nous abreuvons avec l'essence des fleurs et avec l'âme subtile de la terre. «

Puis l'idéalisme fît place à l'avarice : « Votre wisky coûte une demi-roupie le verre, tandis que

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ma boisson ne revienl qu'un paisse (un sou). » 11 but et brisa Taiguière de terre, car elle était souillée à jamais pour tout Indien d'un autre caste. Et quand il leva les yeux je sentis qu'il planait loin de moi, au-dessus des réalités vulgaires, dans l'aérostat du rêve.

Notre voiture à Feroz Sha Kotila passa devant une colonne isolée, sans beauté spéciale ni grandeur exagérée. Un simple fût poli de grès paiement rose, n'ayant guère que dix mètres de haut, sur un rugueux piédestal. Mais le couchant mettait aux caractères à peine déchiffrables sous la patine du temps, des tons orange qui font songer aux robes des moines boudhistes... N'ont-ils pas raison, ceuxci, de porter les couleurs symboliques 'du crépuscule, eux qui préconisent la grande nuit salvatrice, le. doux nirvana oîj tout se pardonne et s'apaise, parce que tout s'anéantit et se fond?

La colonne, qui semble revêtir cette nuance nouvelle par piété, est à jamais célèbre, comme celle d"Allahabad, parce qu'elle relate un édit de l'Empereur Açoka; là, des réflexions morales s'eniremélent à l'énoncé des œuvres pacifiques du souverain : plantations, constructions de canaux et de roules, etc.. L'évangile de charité préchrétienne y exhale le profond espoir de l'humanité en un monde meilleur dès celte terre, L'union, la pitié, la réci-

proque indulgence, le pardon remplaçant les guerres, la bonne volonté substituée à la peur du superstitieux et à l'obéissance de l'esclave, — tout ce que Tliomme, le plus élevé d'esprit, le plus généreux de cœur, peut découvrir de sublime en luimême, dans son seul lui-môme, le Bouddha le trouva, le formula, et l'empereur Açoka tenta de le réaliser.

LWsie Mineure, quand on la fouille, avoue le passage des missionnaires bouddhistes dépêchés vers l'dliest par ce monarque philosophe. Malgré la puissance de ses armées, il renonçait aux conquêtes qui n'étaient pas spirituelles; avide de gagner les âmes, il dédaignait les provinces nouvelles qui, d'ailleurs, appelaient sa rayonnante suprématie.

Ici à Delhi, au milieu des ruines de l'orgueil et des stigmates de la haine, parmi les vaines exaltalions de tombes qui veulent réintégrer dans ce monde illusoire les morts augustement délivrés, tout près des temples écroulés célébrant des dieux plus inexistants encore que les hommes, ce monolithe, qui date de trois siècles avant notre ère, proclame la réalité suprême de l'Ame. L'Ame, (Atma, qui pour l'Hindou s'identifie avec Brahman), fut la seule flamme des divinités et des héros; elle les dépasse, puisque, mère silencieuse éternellement féconde, elle se réserve pour l'avenir de suprêmes

révélations. Le christianisme déjà palpite en ce granit, et ce pressentiment de la divine beauté morale fait pâlir toutes les autres beautés.

11 survit peu de traces, dans l'Inde, de la vieille civilisation bouddhiste K D'ailleurs, le bouddhisme pur, véritable, n'existe plus nulle part. L'Inde, après l'avoir enfanté, l'a rejeté, comme une maladie sublime ; le Népaul, la Chine, le Thibet, la Sibérie, Ceylan, en ont fait la plus idolâtrique des superstitions ^

Le bouddhisme, en tant que métaphysique positiviste, conçoit le monde comme une suite de phénomènes et la douleur comme le fruit naturel et empoisonné de la vie; ce phénoménalisme et ce pessimisme ont émigré dans la philosophie allemande moderne et se sont en quelque sorte réfugiés dans notre science européenne qui adopte devant le problème de la vie des conclusions semblables à celles de Gautama.

L'amour du néant, le goût de l'ensevelissement

1. A Bénarès, une tour découronnée et un banc de pierre où « le Sublime» se serait assis, à Bouddah-Gaya, l'arbre du Nirvana.

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