Le culte de la dent du Bouddah à Caudy, par exemple
éternel ou plutôt de la dispersion dans la Matière et dans la Force, n'appartiennent pas exclusivement au bouddhisme ; ce sont des manifestations intrinsèques à cette Inde, trop favorisée, trop prodigue qui, n'ayant pas besoin de l'effort pour jouir, l'a fatalement sacrifié au repos. Le shivaïsme, mysticisme nihiliste, a précédé le bouddhisme, son rejeton, et lui a ici survécu.
Quant à la croyance à l'égalité des êtres, quant à la charité pour tous, ces vertus sont arrivées à leur forme pratique, à leur expression raisonnable dans la morale chrétienne.
Le bouddhisme (j'entends par là les idées fondamentales de Gautama Bouddha, non pas l'idolâtrie et le fétichisme qui se sont affublés de ce nom) est bien mort, bien mort avec son fondateur ; il a réalisé pour lui-même sa théorie ; il s'est dispersé ; il est entré dans le nirvana véritable, le seul admissible : la renaissance sous des aspects meilleurs dans l'éternelle évolution de la nature et des idées.
Açoka fut un grand prince, magnifique et bienfaisant. Ainsi il correspond à notre plus belle vision de l'Inde antique.
i2<S() VISIONS DÉ l'iNDE
En effet, ceux qui pensent et aiment dans notre Occident brutal, pratique et desséché, ont tendu leur cerveau et leur cœur vers les jungles méditatives et vers les ruines d'âme plus encore que vers les ruines de marbre. Nous avons soif également d'idéal et de bonté; Bouddha la Doctrine n'est rien sans Açoka, l'Acte. L'un complète l'autre. Tous dcu\ s'achèvent dans une plus-value de l'homme et forment les assises «naturelles » de la religion. L'idéal i[iactif devient la chimère inattingible et menteuse qui épuise les forces, précipite au désenchantement et à l'égoïsme impuissant. La bonté, quand elle est héroïque, quand elleprovient d'un effort et non d'une lassitude, c'est l'énergie renouvelée par son plus chaleureux exercice, la réverbération de l'idéal dans l'effort, la perfection qui s'approche, et que l'on n'étreint jamais pour la plus grande gloire de nolr<» nature ; car mériter est plus beau qu'avoir reçu.
Aussi, moi dont la sensibilité chrétienne a souffert de l'orgie sanglante à Kali-Gath et s'est attristée aux désespérances irrévocables des solitaires de Dénarès se ruant au suicide spirituel, j'ai apaisé ma nostalgie d'errant, toujours déçu par les magnifi- (Cences de la superstition ou de la guerre, devant ce symbole de miséricorde, la Colonne du ^Napoléon de la Paix.
Delhi est innombrable.
La destinée, de certaines villes est d'être ravagées, détruites, reconslruites. Delhi est de celles-là. Située sur les bords de la Jumna, au point de jonction des routes commerciales qui relient aux riches provinces du Rajputana, les plateaux de TAfghanistan et de l'Asie centrale, elle s'offre comme une proie enviable à tous les conquérants.
Mohammed, un Afghan de Ghor, la prit en 119']; Tamerlan, le Mongol, la saccagea deux 'siècles plus tard ; Nadir-Shah, le Persan, lui vola en 1739, entre autres merveilles, le, fameux « trône des paons » qu'au dix- septième siècle Tavernier, le voyageur français; (il devait s'y connaître, étant lui-même orfèvre), estimait à 150 millions de francs. Ahmedr Shah-Durani, un autre Afghan, l'envahit en 17oG; trois ams après, les Marathes s'y établirent. Et, c'est à eux que le général Lake l'arracha en 1803 pour en faire une cité anglo-indienne, dont le souverain indigène ne fut plus, désormais, que nominal et >imple pensionnaire de la Grande-Bretagne...
Los morts et les renaissances de Delhi sont-elles
terminées? Nul ne peut le dire; et qui sait si Delhi, avant un siècle, ne connaîtra pas une nouvelle invasion du Nord dont le ïamerlan serait un tsar?...
Delhi est plus multiple que Rome encore : elle est composée de neuf cités distinctes; et ces ruines, répandues sur un espace de 45 milles, sont un livre d'histoire incomparable, çà et là raturé par un philosophe disert à démontrer la vanité des gloires de ce monde. Au xvii^ siècle, elle n'était plus qu'un monceau de pierres écroulées oii poussaient des broussailles sèches et que parcouraient des paons bleus, lorsque Sha Jahan, l'empereur mongol, dégoûté d'Agra, sa capitale depuis la mort de sa favorite, la dame du Taj, vint dresser la Delhi nouvelle, Shajahanabad, près de la rivière sainte la Jumma; il y construisit la mosquée, le palais et le fort, |qui comptent parmi les plus beaux de l'univers.
Mais le premier devoir du voyageur qui, lui, habite dans une cité plus nouvelle encore (les cantonnements anglais), assez loin de la ville indigène, c'est de courir aux. merveilles de Delhi l'antique et, entre autres, au Kétub Minar, au piher d'airain et à la vieille mosquée, dont les vestiges sont formidables. La route qui conduit à ces magnificences abolies est bien, comme l'a écrit 31. André Chevrillon, « la voie appienne » de l'Asie, tant elle est semée de souvenirs et de tombes.
La Babel achevée et le pilier sanglant.
Le Kétub était la plus haute tour de la terre jusqu'à l'érection de notre tour Eiffel. Situé an moins à 12 milles de Shajahanabad, il a quatrevingts mètres de hauteur; sa largeur est de dix-sept mètres à la base et de trois mètres au sommet. Les trois premiers étages ont été construits en grès rouge et les suprêmes en marbre étincelant. Des balcons et des balustrades indiquent les étages. Les lignes verticales des cannelures, enveloppées d'un réseau de dessins et d'inscriptions , rendent délicat et précieux ce minaret énorme à fût rouge et à chapiteau blanc. Et on rêve d'une Babel bicolore et achevée.
Du sommet, oii j'ai monté par un escalier en vis, on aperçoit plus d'un million d'acres. Là s'éparpillent les restes des civilisations védiques, brahmaniques, bouddhiques, mahométanes. Il y a là de quoi pleurer et se souvenir pour l'Aryen, le Persan, le Turc, le Pathan, l'Afghan, le Mongol, l'Hindou...
La légende s'y affirme réelle à côté des annales nébuleuses. La ville d'Indra, ïndrapat, — elle me
iiVK» VISIONS UE L IMJE
reporte aux temps préhistoriques du Maliabliarala, à dix milliers d'années avant notre ère, — voisine Tughlak Abad, la cité » cyclopéenne » qui ne date, pourtant elle, que de cinq siècles!...
J'ai fait l'excursion avec un jeune Américain rencontré à l'hôtel . Il a dix-huit ans à peine, il vient de terminer ses études; mais son père, un simple notaire, l'a dépêché loin de New- York et de la familiale maison; après lui avoir remis un portefeuille de 6,000 dollars, il lui a fait savoir que pour un un il l'avait assez vu. « Vous ferez, a-t-il ajouté, votre tour du monde avec économie et confort, et vous me reviendrez vous étant formé une idée un peu nette du métier que vous voudrez choisir. >)
Ce jeune « Jérôme Paturot » yankee, à la recherche d'une vocation, parle aisément trois langues et se fait suivre de merveilleuses malles que j'ai pu admirer dans son appartement. Elles sont longues, mais assez plates, avec des compartiments nombreux; elles se logent partout, sous les banquettes des trains, dans les recoins des sleepings ou des cabines. J'ai goûté son smoking « pays chaud » tout blanc et que les élégants portent ici le soir, au lieu de nos vêtements noirs bons pour les régions froides ou tièdes.
Telles sont les surprises des voyages et les vio-
lenles antithèses créées par le hasard. Ces choses, plus vieilles que lliistoire, je les examine en compagnie de ce grand enfant qui appartient à la plus jeune des races du monde. Tandis que la rôvcrie me l'ait planer avec le manteau de Faust sur les Delhis monstrueusement antiques, et que par la pensée je m'incarne en les citoyens divers de ces cités abolies, ma personnalité la plus externe écoute ce correct New-Yorkais me remercier de Texcellenlc idée que j'eus d'associer nos promenades en ce jour, car, me dit-il, « mon père serait content de me voir faire des économies : guide, voiture, restaurant, nous partagerons tout. De plus, à deux, on peut mieux se défendre contre ces quémandeurs et ces pillards. »
Je hoche la tête par politesse. 11 insiste ; « Nous irons voir les bayadères ensemble, continue-t-il. Oh! non pas pour les plaisirs défendus... Mon père, avant le départ, m'a fait lire des ouvrages de médecine qui m'ont mis en- garde... seulement pour les voir danser meilleur marché. »
Cependant le vertige me gagne plus encore la pensée que la tête. Du haut du Kétub, j'ai entrevu la vanité des empires et des races, des religions passées et des civilisations futures. J'ai supposé ([u'unjour — dans quelque vingtaine de siècles seulement? — des étrangers en voyage, au dernier étage
de la tour Eiffel embrasseraient du regard les Paris anciens el modernes anéantis par de successives invasions. Hélas! nos constructions sont si fragiles que ce rêve lui-même, dans sa maigre part de stabilité, est incertain... En ces temps, le Kétub, peut-êlre, se dressera encore; et déjà la tour Eiffel, dressée pour durer peu, aura disparu!
Nous ne nous arrêtons guère à l'ombre des colonnades qui bordent les admirables tombes environnantes; elles abondent vraiment trop dans rinde, ce cimetière de splendeurs ; nous remarquons tout près, le « pilier d'airain « et la mosquée de Kétub, dont le « Minar » fut, en effet, le minaret monstrueux.
D'après Tinscription, qui date bien de cinquante siècles, le pilier d'airain est « le bras de gloire de Rajha Dheva, lequel conquit ses voisins et accapara la souveraineté indivise de toute la terre! » 11 se dresse, inébranlable, malgré sa vétusté. Les guides m'en expliquent la légende.
Une prophétie populaire prétendait que, si le pilier venait à trembler, l'empire entier serait ébranlé. Par bravade, le prince régnant alors à Delhi creusa tout autour. *< Le bras de gloire » bougea et saigna. 0 miracle ! une humeur rouge sortit de terre. Des hordes septentrionales, conduites par un
VISIONS DK l'inoe 293
esclave ottoman, le fameux Kutb-Ed-Din, égorgèrent le rajah imprudent, qui fut le dernier de sa dynastie, et en fondèrent une nouvelle qui n'eut pas un plus heureux sort.
L'aventurier turc et sa race élevèrent la tour célèbre, le Kétub, et cette mosquée proche du pilier d'airain. Construite autrefois avec des ruines, celle-ci est émiettée aujourd'hui en ruines de ruines... La triple colonnade, encore survivante, est magnifiquement absurde. Elle fut édifiée avec des morceaux de vieux piliers, débris de temples bouddhiques et védantiques ; le travail patient, compliqué, idolâtrique de ses fragments superposés jure avec les galeries rectangulaires, les files géométriques de l'art musulman. On y discerne encore des éléphants, des singes, des processions de rois, des figures extraordinaires de dieux , que le marteau de ces iconoclastes et le poing rude du pire destructeur, le temps, n'ont pu complètement anéantir...
Les fils du dernier empereur Mongol se rendent et périssent près du mausolée de leur ancêtre.
En retournant àShajahanabad, la cité nouvelle, il
'29\ VlSIOiVS I>K l'iMH:
est impossible de ne pas remarquer le mausolée do Tempereur Humayon, qui, nntérieur d'un demisiècle au Taj, en a sans doute inspiré l'architecture. Maintenant, lors des foires et des fêtes religieuses, c'est là que les habitants de Delhi et des environs viennent manger les fruits du pays et boire les liqueurs parfumées. Ce noble monument est un souvenir de la gloire indienne et de la revanche britannique. En effet, si le père du grand Akbar. Humayon, rappelle encore aux indigènes, par \o marbre et la pierre purpurine de sa tombe, la fierté et l'art mongols, un officier anglais, le major Hodgson, y étouffa dans le sang le dernier grondement à Delhi de la terrible révolte des cipayes.
C'était le 23 septembre 1837, Delhi venait d'être reprise aux Mongols et le dernier empereur était prisonnier. Son fils et ses deux cousins s'étaient • cachés avec une bande de rebelles dans le mausolée de l'aïeul. Hodgson vint les y chercher avec seulement quelques soldais shiks; et, payant d'audace, il somma les trois princes de se rendre sans condition. Ceux-ci, impressionnés, obéirent et montèrent dans le char qu'entouraient le major et sa garde. Mais, sur la route de Delhi, la population, de plus en plus nombreuse et irritée, menaçait le cortège, décidée à délivrer ses princes. Alors Hodgson n'hésita pas; de son revolver, à bout portant, il tua
vlsl()^'s DE l/l^DE ^95
les trois royaux prisonniers, puis jela leurs cadavres à la foule qui, terrifiée par ce coup de force, s'écoula tremblante an lieu de massacrer cette poiaiiée d'hommes qui avait su lui en imposer.
L'Eunuque symbolique.
Fa moi aussi je suis allé sur la tombe de l'Empereur, un jour de fête; mon guide complaisant des bains pervers était redevenu le bon père de famille indien préoccupé uniquement de se faire trimballer, lui et ses enfants, h cette réjouissance.
Son aîné est une merveille de poupée fate el fardée. Il sent tellement son importance, qu'il garde dédaigneusement le silence, sauf pour commander à son père en de brèves paroles. Ce personnage de cinq ans a l'impériosité d'un roi.
L'enfant ne tarde pas dans la famille hindoue à devenir le maître parce qu'il est le plus fragile, le plus gentil et surtout, d'après les croyances religieuses, le plus précieux. Dans l'Inde la vieille organisation sociale a inféodé sans cesse l'individu à la race, et la religion s'est liguée avec l'État pour que la femme soit sacrifiée à l'époux, tous deux à
29fi VISIOIN'S DE LINDE
la caste, la caste aux brahmanes et au rajah. Le culte de l'enfant a été moins imposé par la nature — d'ailleurs toujours ennemie, elle aussi, du développement de la personnalité exclusive — que par la la lente suggestion des dogmes et des lois.
D'après Manou l'enfant est « le rédempteur ». L'enfant mâle s'entend; le père est sauvé par son fils qui accomplit « le sacrifice » à son ombre et lui ouvre ainsi, après sa mort, le ciel; celui qui n'a pas de fils est damné à moins d'être un yoghi, un moine, un ascète. Aussi, quels soins autour de cette tête chère qui, en échange de la vie, donne l'immortalité ! . . .
Mon compagnon de route, mon initiateur de ruines, n'a plus d'égards et d'yeux que pour ce bébé dont la petite calotte est un bijou d'or tressé. 11 lui a mis -aux oreilles, au cou, aux bras les riches breloques, les anneaux, les fétiches, les bracelets que nous réservons aux plus coûteuses maîtresses. Il lui a peint les ongles, agrandi de kohlles paupières déjà si amples ; à son oreille il a glissé une fleur, et a frotté de jasmin et de safran ce corps douillet; les joues, comme les lèvres, sont écarlalcs. De quel coffret de famille cet escroqueur de roupies a-t-il tiré tant de gentillesses?
Le tombeau d'Humayon, avec ses pavillons, ses
VISIOS DE l/lMtE 297
terrasses, ses recoins, ses larges salles dallées, est encombré d'une popiilalion douce, joueuse et vautrée. Pas de rixes, presque pas de cris, un bourdonnement de ruche paresseuse. Que de marchands de fruits et de pâtisseries! Vainement, je tente d'y goûter, tout cela m'écœure. Trop de soleil, de poussière, de fadeur: Pays décevant oîi l'on serait en droit d'espérer pourtant des primeurs savoureuses sous un soleil mûrisseur; mais l'excès de chaleur nuit aux vergers, tout s'y liquéfie, les roses colossales ne répandent aucun parfum; les fruits, délicieux d'aspect, de forme capricieuse, sont dilués au goût et tièdes atrocement. L'eau gluante mouille les places d'ombre où la populace s'est couchée ; partout, des détritus où le pied glisse, une malpropreté d'enfants qui ont craché leur dînette et l'ont piétinée.
Le père a plein la bouche de confiseries rebutantes et d'éloges pour son fils.
« Il est fiancé, déjà, Sàb; l'astrologue lui a découvert sa femme parmi les fillettes d'une famille de notre caste et nous avons échangé des présents, son père et moi. Comme il était joli sous les fleurs, assis sur sa petite chaise à côté d'elle et porté en triomphe dans notre jardin! Voyez... il conserve sur la poitrine en scapulaire la poussière des pieds d'un saint. »
298 VISIOISS DE l/lNDR
Pais, avec celle facilité dans la volte-face d'àme qui est caractéristique de l'Hindou, ce père modèle me montra un bizarre promeneur solitaire et oscillant qui paraissait ivre et esquissait, avec des gestes de coquette, le déhanchement des bayadères. Il s'avançait au milieu des sourires. Une vanité de bouffon accentuait son allure qui se savait remarquée.
— Est-ce un homme ou une femme? demandai-je.
— 11 n'a plus de sexe, Sâb. Par excentricité il s'est émasculé. Ainsi il vit sans travailler, en s'exhibant lui-même dans les fêtes. On paye ses simagrées de quelques païsses. Certains le traitent de fou, d'autres le soupçonnent de familiarités infâmes. En somme, il est inofTensif; et, dans toutes nos foires, il fait la collecte, après avoir joué une pantomime ou dansé le pas des bayadères en renom...
Peu à peu, en effet, tous les regards affluaient vers l'insexué avec bienveillance; on se garait pour le laisser passer. 11 amusait et suscitait cette espèce d'admiration que tout Indien réserve pour celui qui a trouvé le moyen de se tirer d'affaire sans adopter un métier précis et qui porte le sceau de quelque fatalité le séparant de ses frères. Une pitié tempérée de mépris me gagna devant cet inversif qu'un délire dérisoire faisait gambader de ses jambes épi-
VISIONS IIK 1, liNDK -i'.t!)
lées et chanter d'une voix de castrat, inquiétante et ridicule. Et je crus qu'il incarnait dans sa déchéance et son dérèglement volontaire l'âme dégénérée de ce grand peuple qui s'étourdit d'enfantillage et s'enivre de sa décrépitude, tel cet eunuque ivre jouant sa parade de bateleur sur le tombeau magnifique d'un conquérant oublié.
Le Palais des Mille et une Nuits hindou.
Je me rappelle, comme si je revivais un rêve, mon séjour, il y a presque deux ans, à Delhi. Je revois les Palais, et le « Fort », délices de somptuosité voluptueuse, de guerre romanesque, oii — le 6 janvier 1903, — un bal extra moderne fut donné par le Vice-Roi. Derrière ces murs énormes en grès rouge qui semblent dressés par les Titans, officiers et fonctionnaires anglais aux vêtements étriqués malgré les chamarrures bostonnèrent avec leurs femmes aux allures correctes, aux tailles rigides, là OTi les guerriers mongols faisaient résonner leurs armes chevaleresques et oii les courtisans laissaient flotter leurs molles étoffes, étoilées de bijoux. Des buffets abondants, mais peu hiératiques, s'ados-
300 visioiNS DÉ l'iisde
sèrent aux merveilleuses murailles de marbre incrustées de pierreries...
Seule lady Curzon fut en harmonie avec le passé fabuleux; sa beauté se para d'une robe brodée d'or, représentant le paon à la queue étalée de ce trône fantastique qui sous les Mongols décorait le « dewan » aujourd'hui trop anglais. Étrange destinée des souvenirs! Une enfant de la jeune Amérique a triomphé dans cet antique palais, elle dont la robe moderne sut garder le reflet du plus étincelant prodige disparu...
Je refais par la pensée ma promenade à travers l'innombrable Demeure... Ces halls en plein vent sont d'énormes coffrets entr'ouverts. Ciselures, incrustations de pierres précieuses, extraites de toutes les mines de l'Asie ; fleurs et oiseaux de lapis-lazuli, d'agate et de nacre, fixés dans le marbre le plus pur par des architectes qui disposaient de la matière des joailliers et qui eurent l'imagination des poètes! Ces piliers s'érigent en puissants et grarcieux végétaux artificiels, ces plafonds étincèlent plus suaves que des cieux de nuits d'été; je pouvais me croire transporté dans une région des Mille et Une Nuits, qu'embellirait la fierté arabe unie à la luxuriance indienne.
Shajahanabad vaut par le fort et le palais. Ils
coûtèrent vingt années et plus de 50 laks de roupies. Un mur titanique avec des tours colossales, entouré de fossés et armé de créneaux, protège, je l'ai dit, ces merveilles de l'art marmoréen. J'entre par la porte de Lahore, dont la massivité s'orne de dômes, d'arches surmontées de flèches dorées. Hélas ! le spectacle déçoit aussitôt. Les casernes et les magasins d'intendance ont supplanté les demeures de lis et de lotus en pierre dure. Les Anglais ont gâté par l'esprit inesthétique de la conquête européenne ces chefs-d'œuvre que bâtit la conquête musulmane. N'importe. La galerie des musiciens, les deux salles d'audience, la Moti Musjid (la mosquée perle) ont été relativement conservés, et nous pouvons évoquer, avec ces restes imposants, l'ensemble fantastique.
Après le portique de grès rouge l'éblouissement du marbre commence. Tout d'abord je prends la « galerie des musiciens », large édifice à deux étages avec terrasses et arcades superposées. Puis je pénètre dans le Dewan-i-Am. Contre le mur, une estrade de marbre neigeux supporte un trône de Justicier et de Roi, en marbre aussi, avec pihers et baldaquin. Quelle délicieuse colonnade sculptée et dorée, ornée de balcons en marbre et de kiosques découpés comme des dentelles, s'avance vers la Jumna !
lUVl VISIONS iir. I. i.NOF,
Contre le plafond très abîmé, je distingue encore les subtils filigranes d'or et d'argent que les orfèvres de Delhi exécutèrent. Us furent aidés dans leurs ingénieux travaux par Auslin de Bordeaux, que j'ai déjà cité à propos du Taj. Cet aventurier génial, après avoir dupé plusieurs princes européens par la fabrication de fausses gemmes, trouva à la cour du shah Jalian un refuge et une fortune. Oui, ce n'est pas seulement la matière impeccable qu'il faut admirer, c'est le travail prodigieux qui Tadorne. Le trône est brodé de quelles mosaïques ! Et quelles incrustations de miniatures exquises, oiseaux, fleurs et fruits qui sont des pierres précieuses ciselées ! Palais de féerie véritable où la volupté et la force ne font qu'un !
Le hall des audiences privées (De\van-i-Khas) est plus fascinant encore. Imaginez une colonnade oblongue avec un pavillon carré ayant arches et dômes et d'où une fenêtre en saillie regarde la Jumna. Le soleil étincelle sur tout cela, fait ressortir les couleurs riches et délicates de ces corniches dorées, de ces volutes, de ces treillis, de ces filigranes, de tout ce jardin figé, tantôt mauve, tantôt rose, tantôt paiement vert, tantôt de suave azur. Le « Trône des Paons » était là autrefois, et, quoiqu'il ait disparu, il mérite d'être décrit selon le témoignage qui nous reste de lui dans le
VISIONS i)K l'imie 303
récit des voyages du Français Tavernier, joaillier de son état, et d'après les miniatures qui le reproduisent. 11 était trop précieux pour être respecté En Asie, le vol est surtout le devoir des forts. Ce formidable joyau fut emporté par Nadir-Shah en Perse; (|uelques années après, les Mahrattes, à leur tour, volèrent ce qu'il purent, ce qui restait, — le parquet, qui était en argent.
Un trône valant cent cinquante millions de francs.
Le « Trône des Paons » l'ut ainsi appelé parce qu'au dossier s'épanouissaient deux paons, leurs queues déployées, si incrustées de saphirs, de rubis, d'émeraudes, de perles et d'autres pierres précieuses aux couleurs appropriées qu'on eût dit la réalité magnifique de ces animaux vivants. Leur corps était en or émaillé, et sur leur gorge un rubis énorme auquel tenait une perle fantastique pendait. Le trône en or massif, strié de rubis, d'émeraudes, de diamants, avait trois mètres de long sur un mètre trente-cinq de large. Il était surmonté d'un baldaquin en or, plafonné de diamants, frangé de pierres et soutenu par douze piliers; ceux-ci — la
plus riche pièce, d'après le joaillier français — étaient blasonnés de gemmes follement coûteuses. Entre les deux paons, s'exhibait un perroquet grandeur nature, sculpté dans une seule émeraude. De chaque côté du trône, pour symboliser la royauté, s'ouvrait une ombrelle en. velours cramoisi brodé de perles. Les manches étaient hauts de deux mètres soixante, en or massif clouté de diamants.
Ce meuble luxueux jusqu'à l'extravagance — il fut évalué six millions de livres sterling — s'élevait sur un parapet d'argent massif; on eût dit « un de nos lits de camp », écrit Tavernier, ou, mieux, un lit à quatre places, selon l'expression que je trouve dans Bereds ford'sDelhi. 11 fut commencé par Tamerlan et achevé par Sha Jahan. Ce formidable scintillement de joyaux devait fasciner ce peuple coquet et vénal ; et le cœur des coui-tisans — pareil à celui des courtisanes, — subissait le charme de cette manifestation prodigieuse de richesse.
Au milieu de tant de merveilles, quelle est l'âme je ne dis pas « de ce siècle », mais hélas! de tous les siècles, éprise de ce qui domine et brille, de l'opulence et de la force, quelle est l'àme païenne qui n'approuverait la maxime de superbe inscrite sur les murs en caractères persans et que me traduisit un brahmane expert en langages asiatiques :
« S'il y a un paradis quelque part sur la terre, c'est ici, c'est ici, c'est ici' ! ».
Mais le paradis pour un chrétien est « autre part », loin de la terre, « n'importe oîi, hors du monde » selon la magnifique expression de Baudelaire, à l'écart surtout des palais qui deviennent déserts et des pompes qui s'évanouissent. Le vrai paradis sur la terre, mais malgré elle, et en quelque sorte par l'oubli d'elle, réside sous l'humilité de la vie et dans la splendeur secrète de l'amour...
La princesse qui mourut nonne musulmane.
L'Inde demeure cependant le pays du renoncement, plus encore que de l'opulence et de l'orgueil. Tout abandonner pour suivre un maître mystique, pratiquer (avant la lettre) la parole du Christ : « Laissez tout ce qui vous appartient et suivezmoi » est une tentation d'héroïsme moral que ces âmes écoutent souvent, même au milieu de la gloire, de la richesse, dans l'éblouissement des cours impériales.
1. Cette phrase d'emphatique admiration se retrouve dans Ldlld-Houkh.
VISIONS l)K I. IMIK
La crise sublime qui fait préférer la solitude et la pauvreté, la maladie du cloître ou plutôt de l'idée du cloître (car les monastères sont rares dans l'Inde et le Bouddhisme seul a multiplié les ascétères à Ceylan particulièrement et au Japon) c'est-à-dire la fuite au désert, vers la jungle, sur les cimes liimalayennes, ont toujours décimé l'Inde comme la peste, la morsure des serpents, la famine ou la guerre. C'est, si j'ose dire, « le mal divin ».
En somme, j'ai tort de l'envisager avec un peu de la méfiance des savants modernes, cette passion de l'exil, cette ivresse de l'âme qui se boit ellemême comme un philtre, un poison exaltant! L'Ascète, — quel qu'il soit — est le maître de l'Inde, le roi véritable, occulte, sans glaive ni couronne, sans autre majesté que l'aube intérieure dont il est le témoignage et le témoin.
De lui nous viennent les Védas, la plus vieille des bibles naturelles et ces Upanischads anonymes qui sont les réflexions parlées dans la sohtude, inscrites aux mémoires et répétées de bouche en bouche avant d'avoir subi le grand refroidissement du livre ; de ce farouche isolé découlent les lois originelles aujourd'hui mal comprises et désuètes, mais qui firent la force de ce pays, premier berceau des autres peuples. L'Inde peut-être n'a subi la décadence qu'à cause de l'extinction de cette tare in-
VISKINS [»K. l.'l.NDE 307
comparable. Se Vai répété maintes fois en ce livre, Yogliis, Mahatmas, Sanyasins ne sont plus aujourd'hui que la contrefaçon de ces antiques initiateurs de rois, de législateurs et de prêtres. La sève mystique épuisée, ce grand organisme a vu se flétrir ses bras guerriers, se dessécher sa tête savante, tomber sa vigueur physique en même temps que son rayonnement intellectuel et moral.
Aujourd'hui encore, un vestige demeure de cette antique suprématie. Le mendiant sacré, qui a tout dépouillé pour vivre celte vie panthéistique, (notre saint François a christianisé en le réglant ce magnifique délire) est encore salué par les rajahs et les brahmanes comme un supérieur. Ce pauvre reçoit l'hommage prosterné des riches de l'intelligence, des privilégiés de la fortune et du pouvoir. Au-dessus des trônes, au-dessus des palais et des pagodes, au-dessus des universités et des camps, les peuples, les savants et les princes vénèrent la cabane de l'yoghi, la peau de panthère oi^i le sanyasi s'accroupit pour méditer; et la cendre, dont le disciple nu de Shivase revêt par mépris des illusoires splendeurs, est recueillie par les mains pieuses avec plus d'honneur que toutes les pierres de Golconde et les perles de Ceylan...
L'Islam guerrier, luxuriant et brutal, n'a pu étouffer cette obstinée imploration d'un bien supé-
rieur à tous les autres biens, et invisible. A la cour de ces Mongols, avides de luxe et de domination, parfois une fleur mystique, ne voulant être belle que de la beauté intérieure, renonciatrice des beautés accessibles aux s^ens, répandait son pur parfum que le temps lui-même n'a pu dissoudre.
Que puis-je y faire? L'artiste en moi a beau admirer et chérir ces architectures féeriques dont les débris aujourd'hui encore étonnent les plus blasés et les plus difficiles, mon cœur n'est pas dans ces palais des mille et une nuits réalisés sous le soleil par des volontés esthètes; parmi ces rêves marmoréens mon cœur s'ennuie... Il s'évade loin des arcades, des portiques, des trônes, il retourne dans le vieux Delhi; et, parmi les tombes que la poussière des siècles a presque enterrées à leur tour, il en choisit une qui n'a pas même de marbre, que l'indigène a oubliée, que le touriste dédaigne. Là, des herbes folles ont poussé, cachant une inscription à peine lisible, racontant en quelques paroles humiliées la qualité et le nom de la dépouille ensevelie. Cependant, celle qui dort là était la fille et la sœur des plus puissants empereurs de la terre. Mais elle méprisa son rang et même sa beauté. Elle ne fut éprise que de son âme, et de l'Ame des âmes. Ses yeux à jamais fermés sur les splendeurs environnantes n'avaient voulu s'ouvrir que sur les tré-
sors intérieurs. Elle exigea la pauvreté, la solitude, l'oubli. Et je me suis senti ému, mieux qu'auprès des chefs-d'œuvre, plus que devant les prodiges du luxe, de la gloire et même de l'amour, en lisant cette épitaphe :
« Jetez seulement un peu d'herbe sur ma tombe. C'est tout ce qu'il faut pour cacher la dernière demeure des humbles.
« Ici repose la pauvre, l'éphémère Jahanara, fille de l'empereur Sha Jahan et disciple d'un fakir. »
0 paroles plus belles que tous les palais de la vie et de la mort !
L'ascension vers Allah.
La petite, trop petite mosquée du fort, à côté de ces splendeurs, est rafraîchissante par sa beauté toute nue. Plus étroite qu'un « racquet court », dit un de ses descripteurs anglais, elle ouvre comme des bras de femme ses murs de marbre veinés de gris, çà et là tachés de rouge...
Elle ne saurait être comparée à la Jumma Mosjid,
310 VISlOiNS DE L INDE
hors de la forteresse, el qui, elle, cal la plus grande mosquée de l'Asie. Je ne dis pas la pins belle, car je lui préfère celle d'Omar à Jérusalem. Elle a été aussi bàlie sur un roc. Gomme on senl que dans cet espace solennel et découvert pouvaient battre des cœurs de guerriers! Par trois portails, on peut atteindre la plate-forme de 150 mètres de côté où conduit un magnifique escalier de quarante marches. Par-dessus les issues décorées de cuivre, s'élèvent ces portails si vastes que l'ensemble de l'édifice en serai^t diminué s'il ne se défendait par l'étendue. De rouges galeries s'allongent plus haut encore, et, bien au delà, s'exaltent des dômes de marbre ; et, au delà de ces dômes, des minarets de marbre, et plus haut encore, des piliers, des coupoles et des pinacles d'or ! C'est l'ascension vers Allah que conseille celte mosquée par son exemple. A côté des fabuleux « gateways », les nmrs du quadrangle semblent ramper le long de la cour. A chaque coin, une tour octogonale élance son pavillon oii la pierre rouge alterne avec le marbre blanc. Une d'entre elles contient les reliques du prophète : de vieux livres, une sandale, un poil de barbe. Au nord-est et au sudest, de bas piliers supportent des plaques de marbre; sur l'une est gravée l'hémisphère oriental; sur l'autre, sont marquées les lignes des heures. Une barre de fer indique par son ombre le temps de la
prière pour le croyant. Trois dômes blancs, surmontés de flèches dorées, globes de neige marmoréenne, forment la triple tête vénérable de la mosquée intérieure pavée de grandes dalles de marbre blanc ourlé de noir. Pes minarets rayés de rouge, hauts de quarante-quatre mètres, flanquent les dômes. Le mirab ou tak, niche sacrée qui remplace l'autel chez les musulmans et oriente les prières vers La Mecque, semble à lui seul coupé dans un bloc do marbre immaculé, haut de deux mètres et large de trois mètres!
Là, pour reproduire le sacrifice d'Abraham, un chameau fut sacrifié en grande pompe par le rajah de Delhi; là fut lue pour la dernière fois, un vendredi de septembre 1857, la litanie pour la maison de Timour!
Aussi ce monument est cher aux Indous comme une colossale relique. Marbre et pierre prodigues, assortis à l'Inde et qui semblent ne tant s'épandre que pour mieux absorber le soleil.
Delhi r (' incongrue. >
La pauvre Delhi ^ native » est bien déchue des antiques splendeurs. Elle est à peu près pareille aux
312 tlSlONS UE L INDE
autres villes de l'Inde pittoresques, morbides, malpropres et, comme le disent les Anglais, « incongrues! »
Pour arriver au Palais, le cortège impérial du Durbar, avec ses cent cinquante éléphants, ses chameaux, ses chevaux admirables, dut prendre le Chandi-Chouk^ la rue principale de Delhi, toule animée par de pimpantes boutiques de tissage, de maroquinerie, d'orfèvrerie, de pacotilles d'art avec la banque sur le parcours. Là, se coudoie tout un peuple cosmopoUte, de couleur et de costume disparates, parlant les langues les plus diverses comme dans les bazars de Constantinople ou de Damas.
Les maisons misérables de ce Chandi-Ghouk où banque, mosquée, boutiques font bon ménage, affectent pourtant des airs de palais avec balcons et colonnades; mais la pierre est sordide, le bois gâté et déteint, les murs effrités chancellent les uns contre les autres. Des bœufs, avec des guirlandes de jasmin, dorment sur les pavés; les singes grimpent aux fenêtres des échoppes, les chèvres mordent à des salades que les marchands ambulants ont installées, au milieu de la chaussée.
Cependant nous sommes dans un boulevard large de quarante mètres et long d'un mille; une double rangée de tamarins met la frange de son ombre sur cette poussière et cette fange qui sentent la fièvre. Un
VISIONS DE l INUE 313
canal t'ait couler la fraîcheur au centre de Chandi- Ghouk. L'odeur de l'encens alterne dans la rue indienne avec les relents du tabac mouillé d'eau de rose et avec la senteur des aigres détritus !
Les étalages des boutiques sont médiocres; mais, si le visiteur ne se décourage pas, il saura découvrir, au fond des échoppes, les bijoux exquis qu'on vend au poids de la matière, or ou argent — tant la main-d'œuvre est pour rien! — de merveilleux tissus, des châles de* Cachemir, de fines peintures et des ivoires sculptés si minutieusement que leur élaboration exigea, pour une seule pièce souvent, des générations d'artistes !
La mosquée d'extermination.
A un angle, tapie comme une souricière dorée, une gracieuse mosquée, pas beaucoup plus grande qu'une large maison d'indigène, nous sourit de ses fenêtres festonnées comme des bouches ouvertes aux dents expectantes. . .
De cette retraite de méditation, le Charles IX de l'Asie, Nadir Sha, le fanatique, donna le branle à une Saint-Barthélémy musulmame. Ce Persan, qui
Alï