Majordome
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Négligence mi-volontaire (je ne suis pas anglais, je ne vaux donc pas la peine d'être obéi), négligence mi-inconsciente à cause du climat, du printemps, de la race...
Et en vain, las des hommes, je cherche à me consoler, on me réfugiant dans la nature.
Il faut se méfier des herbes receleuses de serpents, — des forêts, des crépuscules, des lacs jolis, des rivières alléchantes comme des petites filles perverses qui feignent l'ingénuité pour mieux vous corrompre, (toutes ces magnificences, tous ces charmes c'est de la fièvre en perspective), il faut se méfier de ce terrible soleil surtout qui brûle les yeux, multiplie les aveugles parmi les indigènes et frappe de mort par Tinsolation.
« L'été, il y a toujours, me dit l'évêque catholique, quelques cercueils préparés dans les stations de chemin de fer pour recevoir le corps des Européens victimes de cette épouvantable chaleur.»
Autour de nous, ce n'est plus la douce France, l'Europe bienveillante malgré le « strugle for life » ni même cette Egypte trop nerveuse qui cependant a gardé quelque fierté; nous vivons au milieu d'une nation d'hérédité sanguinaire, dérobeuse, peureuse ou brutale, chez qui la misère a stimulé les maadies et les sentiments les moins nobles qui furent
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toujours ici déifiés. Ces impressions maussades sont augmentées par les inquiétudes de mon foie; la maladie qui devait me conduire aux portes de la mort me guette déjà, et me harcèle.
Les animaux de proie gâtent de leurs cris la pureté de l'air, quelque chose de rapace est épars dans toute la contrée. J'ai visité les jardins de Lahore que les cadeaux des rajahs ont fait somptueux en jets d'eau, en arbres et en bêtes choisies. Oui, sans doute une funeste obsession me persécute... les paons blancs eux-mêmes, les plus beaux animaux peut-être sur la terre et d'aspect le plus pur, me semblent odieux et méchants. Je les observe étalant leur neige splendide, rêve qui tourne devant mes yeux ébahis; leur queue est ocellée de blancheur, leur plumage est plus clair que les plus candides nuages du ciel ; mais leur bec crochu menace sans cesse de mordre; leur âme est laide, aiguisant leur petite tête têtue, vaniteuse, agressive même contre les autres paons paisibles, dont ils sont jaloux.
Plus je m'avance vers l'Afghanistan, plus je trouve autour de moi d'hostilité, ou au moins de méfiance chez les natifs, surtout lorsqu'ils se sont aperçus que je ne suis pas un Anglais, c'est-à-dire qu'étranger (l'étranger, c'est le chrétien et l'ennemi)
je ne suis plus autant à craindre. J'ai perdu mes illusions sur l'Inde, je ne suis plus dupe des prestiges de ce beau pays, même philosophiques. Je suis impatient et las, j'ai trop bu, près des étangs empestés des pagodes, le souffle empoisonné, fébrifère du dieu Shiva, je me suis assis sur trop de tombes... Mon âme elle-même s'est désenchantée dans l'atmosphère de ces âmes chancelantes.
Lorsque j'ai causé avec les plus érudits d'entre les Hindous, chez qui l'obscénité et la vénalité populaire ont disparu ou se sont amorties, c'est l'orgueil qui se trahit sous des apparences de sérénité ou de bon accueil ; l'orgueil éperdu et hypocrite. Je m'explique dès lors cette parole sévère d'un moine catholique qui longtemps avait vécu dans ces redoutables et exquises contrées : « Le double serpent règne ici, le serpent de la morsure et celui de la ruse, le symbolique dragon qui tenta nos premiers pères par le faux espoir de la connaissance et par l'ivresse mensongère qui fait croire qu'on va devenir un dieu. »
L'orage de sable.
Les journées sont troubles. Je suis fatigué de
m'exprimer soit en anglais, soit en ces langages indigènes dont je ne connais qu'un vocabulaire restreint.
Tout m'irrite, jusqu'à ces marchands ambulants, parasites de l'hôtel, qui violentent ma porte, m'assaillent avec des tapis, des photographies, des peintures, des nappes étincelantes, toute la camelote des asiatiques bazars. Ils ne me laissent tranquille que si je les menace. De plus en plus, impossible d'être servi. Rozian, mon boy, participe à la paresse universelle que légitime le climat devenu terrible, ici spécialement, dans une ville enveloppée de déserts, et qui, assez froide l'hiver, (certains bengalows^ possèdent des cheminées), devient torride en été.
Une après-midi pourtant, je crus être soulagé par une pluie bienfaisante. Le ciel d'un bleu gris à l'ordinaire s'était foncé et comme épaissi. Un frémissement étrange, précurseur de grands phénomènes atmosphériques, parcourait les arbres des parcs qui ceignent les demeures européennes. Puis, un grand vent bouscula tout à coup mon « garry ». Le cheval s'effara. Je fus aveuglé; une effroyable tempête de sable, un cyclone terrestre nous renversait, créant autour de nous une nuit grise. Le cocher avait bondi