AGRA
L'Apothéose de la fleur. — Deux Anglais causent... — La Tombe du Grand Akbar. — Le Fort et le Palais des Mongols. — Et Sha-Jahan pleura. — La Mosquée-Perle.
L'Apothéose de la fleur.
Agra! Le Taj dans le lointain, quand j'arrive, le miraculeux poème de marbre, « la merveille du monde ». Je n'ose le visiter en sautant du train, parce qu'il me semble qu'après, tout sera terne et sans beauté.
De loin, son dôme, ses minarets s'élancent, hardis, gracieux... Je passe les heures de la méridienne à me reposer dans ce large hôtel qui est la fraîcheur même, tandis que s'étend, à l'entour, une ceinture de feu. Pour le lunch, s'assied près de moi un Anglais pris de la goutte et qui s'ennuie d'être seul.
Il daigne entrer en conversation. Il a la bouche pleine de sa maladie, et, quoique traînant un pied énorme dans une pantoufle déchirée, il ne se lasse pas de gravir des monuments, il veut avoir tout vu. Sa moustache grise, son sourire de côté, l'exhibition de ses insignes maçonniques, tout dénote l'aventureux, sinon l'aventurier. Naturellement il a parcouru le monde et connaît toute la prostitution éparsedans les deux hémisphères. Aussi apprécie-t-il les Françaises, non sans insolence. Elles sont, pour lui, les plus élégantes et les plus savantes courtisanes. Son autre préoccupation est de réduire tout ce qu'il voit à une valeur monétaire. Il est d'une magistrale ignorance pour ce qui touche à l'histoire, et, hors sa maladie, rien ne l'intéresse profondément. Nous allons ensemble, le soir, voir l'Etmaddoulah.
On nomme ainsi la tombe d'un aventurier venu de Téhéran. Il s'appelait Ghaias-ud-Din, fut le père de Nur-Jahan, épouse de l'empereur Jahangir et Taïeul de iMuntaz-Mahal, la« Dame duTaj ». Celle-ci voulut le célébrer par un palais d'argent, mais on l'en dissuada, car l'argent était, alors, trop coûteux, et surtout trop « portatif ». Ce chercheur de fortune mérite qu'on esquisse sa physionomie complexe et biv'U orientale.
Tripoteur et vénal, il n'en était pas moins un
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poète. Il cultivait ses classiques, détestant l'inactivité, et il profita de sa haute situation de vizir pour se faire combler de présents. Il savait garder intact son orgueil tout en se laissant acheter. Par exemple, il n'était point paresseux comme les Hindous au milieu desquels il vivait. Ce voleur tenait très exactement le compte des finances du royaume qu'il pillait à son profit. Jahangir le prisait au point qu'il déclarait que sa société lui était « plus agréable que les drogues enivrantes ». Il sut ne se faire jamais un ennemi, et jamais il ne se mit en colère ; l'amour des belles-lettres, l'avait conduit à une parfaite maîtrise. Il resta courtisan jusqu'à sa dernière heure.
Lorsqu'il fut sur le point de rendre l'âme, son gendre Jahangir lui rendit visite. Nur-Jahan, qui avait accompagné son époux, se pencha sur son père agonisant pour lui demander : « Pouvez-vous reconnaître et voir encore Sa Majesté? » Ghaias-ud- Din utilisa son dernier soupir pour une dernière flatterie. Il répondit avec à propos en récitant deux vers d'un poëme national :
Même si un aveugle-né avait la chance d'être ici aujourd'hui Il te connaîtrait sûrement à la splendeur de ton front.
Et ceci dit, il mourut.
Nous traversons un jardin dont les fragrances
nous poursuivent jusque sur les tombes. Des tombes, il y en a partout, dans chaque chambre, la plupart vides, — et pour l'ornement. Car, là, seuls, sont enterrés l'aventurier persan, sa femme et son serviteur fidèle, dont il ne voulut se séparer jamais — môme après sa mort. Ce prévaricateur qui connaissait trop le cœur humain ne mangeait aucun mets et [ne buvait aucune boisson sans les faire goûter d'abord par précaution à son domestique.
Rien de plus aimable, de plus gai aussi que ces sépultures de l'Asie musulmane. A Constantinople déjà, rimmble pierre colorée et incrustée de fleurs, dans les innombrables cimetières, n'avait pu me donner l'impression du deuil. Ici, c'est mieux encore On ne sent que la richesse et le plaisir. Dieu sait pourtant quels prodiges les artistes ont dû accomphr pour animer ces murs morts vraiment, puisque le visage de l'homme, la silhouette des animaux en sont chassés par le commandement du prophète !
Les fleurs et les vases qui les portent se multiplient dans les panneaux de marbre ; ces vases çt ces fleurs, par la magie de l'art, ressemblent quand même à des êtres vivants. Ils sont fantastiques. Une imagination exquise et variée en fait des monstres charmants. Ces vases sont animés; ils se gonflent en ventres heureux, parfois se dédoublent
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en un couple de poissons qui se tordent... Les pétales qui s'éfl'euillent pourraient bien être des papillons chimériques. Cette tombe d'un homme est l'apothéose de la Fleur...
Deux Anglais causent...
Mon Anglais a soif, après ces longues promenades ; et, comme il ne saurait rentrer si tôt à l'hôtel, il trouve l'opportunité de nous faire convier tous deux par un industriel sur notre route au «: wisky and soda » et au cigare.
Nous nous sommes arrêtés à une usine de coton. Nous traversons d'abord les ateliers où de douces filles trient des filaments ; elles font leur ouvrage avec plaisir, sourient de ce sourire résigné oîi il y a du printemps néanmoins et qui me paraît spécial à rindc. Le « home » de notre hôte est d'une simplicité ultra rustique. Ses mains sont noires, sa blouse est sordide, son museau volontaire saillit sous l'éteignoir de son casque colonial. Depuis vingt ans qu'il habite dans Agra, il amassa péniblement roupie sur roupie, mais son cœur de commerçant n'a jamais pu communier avec les beautés
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subtiles et solennelles de ce pays qu'il hait, car il n'en perçoit que les inconvénients climatériques ; et, quoique le maître, il se sent exilé au milieu d'une race qu'il méprise et qui lui reste étrangère. Son espoir, c'est de revenir en Angleterre, dans son district, les poches lourdes de souverains. Là-bas, sa fille, qu'il ne connaît pas, va se marier. Au-dessus du pupitre de sa correspondance commerciale, s'étalent une carte du Transvaal, les portraits de Roberts et du député obscur représentant son district, entre des drapeaux. L'Angleterre vit là, dans ce coin terrible oii Tété est si brûlant que les nuits sans brise, étoufîantes, presque mortelles, firent s'enfuir à Delhi, ruinée, l'empereur Sha Jahan et y reconstruire une nouvelle capitale...
On cause de l'Afrique du sud, et pas un mot n'est échangé par ces deux hommes sur la guerre et contre ses horreurs; ils n'ont qu'une pensée : l'or qui gît autour de Pretoria, qui deviendra une propriété britannique. Je les étudie, de type si différent l'un de l'autre : celui-ci, gros, joufflu, policé; celui-là maigre, aigu, rude, — possédés tous deux par une double passion : l'Angleterre et l'Argent.
La Tombe du Grand Akbar.
— Agra, Sâb, c'est le croissant de la lune tombé sur les bords delà Jurana, c'est le collier de perles dont le ciel fit cadeau à l'Inde, c'est le sourire d'Allah!
Le mufti qui nous accompagne, mon Anglais et moi, me montre d'un geste ample la" ville pareille, en effet, à un arc pâle oublié près du fleuve, avec ses palais des Mille et Une Nuits et ses tombes qui sont comme les énormes grains d'ambre de quelque chapelet musulman.
Nous voilà, rêvant à Sikandra, sur la terrasse extrême qui couronne le tombeau du grand Akbar.
— Regardez, Sâb, le dôme du Taj au loin, le Taj 011 repose la plus belle des Béguns. On dirait une grande étoile de lait qui brillerait malgré le jour. Là, j'enseigne les adolescents qui veulent connaître le sens secret du Koran glorieux écrit dans le marbre des murs et des coupoles. Et nous lisons, sur le tombeau d'amour, le livre de l'éternelle vie!
Ce mufti n'est pas le premier guide venu. Il m'a
été donné parle « commissionner », à qui il apprend riiindoustani et le poutchou; car il est non seulement prêtre, mais « mounchi », c'est-à-dire professeur. Ses yeux, où la science et la subtilité s'allient, étincellent dans sa face de Mon,qol au pigment moins coloré que la peau des Hindous; et le turban blanc, immense, replié douze fois, lui fait une molle couronne. Qu'il est différent des brahmanes, aveulis et superstitieux, ou des « sanyasis » horribles! Allah, le dieu unique, transfigure l'idolâtre, fait du sauvage un homme. Dans l'Inde, un musulman vaut cent Hindous. Il nous accompagne jusqu'à Sikandra, à sept milles d'Agra. Il est monté près du cocher, sur la Victoria que mon camarade d'occasion a su obtenir pour le prix modeste d'une carry\ Mon Anglais n'a pas voulu qu'il s'assît devant nous sur la banquette, d'abord pour mieux allonger son pied malade, ensuite parce qu'il méprise tout indigène, si savant soit-il.
Une longue route bordée d'acacias nous conduit de notre hôtel à Sikandra ; c'est un dôme de verdure, un frais parasol qui ne nous abandonne pas. Déjà le soleil est puissant. Nous traversons un des quatre portiques. Chacun d'eux regarde un des points car-