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Visions Sahariennes

A Biskra, Toasis interlope et cosmopolite, sur la terrasse du casino, du — Dar-Diaf — pour complaire aux « intelligents promoteurs de l'hivernage saharien ».

Ce qu'ils appellent la (( saison » bat son plein.

C'est l'heure où la fée divine du moghreb, sème des violettes et des lilas sur les monts lointains de TAurès et peint en rose les pentes de l'Ahmar-Khaddou ; c'est aussi l'heure, où la petite fée verte, brille et scintille, opaline

et lactescente, malfaisante et délicieuse, dans le verre du garnisaire et du colon.

A côté de moi, un pâle gentleman à monocle regarde dédaigneusement la louche mixture, et préfère noyer son spleen en des (( coktails » variés. Et à ma gauche la silhouette anguleuse d'une vieille Anglaise se profile dans Tair limpide de ce merveilleux couchant.

Au-dessous de moi, sous le péristyle, un orchestre, plus ou moins tzigane, essaye vainement, en jouant la valse à la mode, de désennuyer d'autres touristes en complet de flanelle blanche et quelques officiers qui baillent devant la mort glorieuse du soleil. Les uns et les autres sont muets, mais rien qu'à la façon lente et lasse, dont ils mouillent le morceau de sucre sur le petit crible d'argent, on voit plus clair dans leur pensée, qu'au fond de leur « pernod » quotidien.

— Encore un d'avalé ! A quand le dernier?...

Les minutes passent vides, mortelles, aussi longues que des heures pour le « zéphyr » cassant les cailloux du Sud-Oranais.

Et voici que tout à coup, sur la route de Touggourt, dans les violets maintenant très pâles du crépuscule, une caravane apparaît.

Les chameaux ahuris font cheniller leur cou, et regardent de leurs prunelles bridées et très douces, tantôt les lumières du casino, et tantôt celles de la ville, qui, une à une s'allument dans la grande paix du soir poudreux.

Puis, ayant sans doute reniflé à travers les étranges odeurs du « roumi », la forte senteur des (( fondouks», ils beuglent leur joie vers les étoiles, les bonnes étoiles du ciel saharien, dont le sourire berça leurs longues marches de nuit.

Sur le masque bronzé des « sockar » qui les conduisent, dans leurs grands yeux noirs, se lit, avec les fatigues éprouvées, Tindicible joie du retour.

Ils marchent d'un pas allègre, cependant, et secouent au vent du soir leurs loques terreuses, où s'entassèrent pendant de longs jours toutes les poussières du désert, de Touggourt, de l'Oued Souf et de l'Ouargla,

crEl-Goleah et peut-être de plus loin encore.

Et devant ce contraste de la vieille Biskra déserll [UG et de la nouvelle « ville d'hiver », plus que jamais je maudis la lenteur des préparatifs qui m'obligent à y passer quelques jours encore, avant de reprendre moi-même et de refaire la route qu'ils ont suivie, et de m'en aller quelque part où il n'y aura ni gentlemen spleenétiques, ni vieilles misses vaporeuses, ni tziganes, ni casinos, quelque part enfin, où le vieux nomade que je suis se grisera tout à son aise de solitude, de silence, de lumière, et pourra peut-être revivre, pendant quelques mois, sa longue existence africaine de jadis...

Mais enfin nous voici prêts, et vraiment cette nuit qui sera la dernière ici, est d'une incomparable splendeur. C'est la vraie nuit saharienne, odorante et étoilée. Bon présage pour demain.

4 heures du matin.

Hélas! où donc sont allées les étoiles qui, voici à peine quelques heures, palpitaient au (Iriuament de Biskra et le couvraient d'une poussière de diamant?

Pendant que je dormais, une main invisible a tiré des nuages épais et très bas, comme un rideau de théâtre, sur la nocturne féerie ; et pour comble de malchance, au moment même où nous partons, une petite pluie fine et froide se met à tomber.

Au dire de rhôtelicr,c'estla première depuis le commencement de l'hiver et nous sommes fin février.

Consolons-nous ; il nous sera loisible ainsi de contempler le Désert par un matin pluvieux. Le Désert sans le soleil et le ciel bleu,

n'esl plus le désert, je le sais fort bien, mais que rn'imporle? Un philosophe est dans tout nomade, et je suis nomade jusqu'à la moelle des os.

Nous laissons la ville dans les ténèbres et prenons la grande roule de Touggourt. Devant nous la vieille Kasbah turque et les ruines de SCS remparts demeurent invisibles; invisibles aussi les palmiers du vieux Biskra dont nous traversons le ksar encore endormi.

Pendant plus de demi-heure, nous pataugeons dans des champs d'orge et de blé que la pluie déjà commence à détremper ; bientôt la piste tout entière a disparu dans des flaques d'eau boueuse où nous enfonçons.

Deux heures se passent ainsi à marcher péniblement dans la fange, tandis que la nuit reste toujours la maîtresse autour de nous.

Enfin, nous sentons le sol se raffermir un ]^cu sous nos pieds, et une clarté très vague et très pâle troue l'horizon oriental. Une alouette invisible la salue.

11 est sept heures quand nous commençons à entrevoir, ou plutôt à deviner le désert,

Que va être celte aurore sous tant de nues amoncelées ? Attendons.

Déjà nos yeux faiblement distinguent ce que nous foulons aux pieds ; mais nous avions déjà deviné, à son parfum, la florule odorante qui s'épanouit autour de nous.

Cependant la vague lueur dont s'est éclairé rOrient va se diffusant de plus en plus, après avoir non sans peine troué les nuages amoncelés. On dirait que des flocons d'une ouate légère se balancent très bas sur le sol encore invisible.

Nous les sentons sur nos épaules, et ils nous pénètrent d'humidité. Nos bètcs, habituées aux marches nocturnes, commencent sans doute à distinguer autour d'elles, car elles relèvent la tête, activent le pas, et sortent de la somnolence qui les tenait jusque-là.

Enfin, nous secouons, à notre tour, la lourde torpeur dont nous n'avons pu nous défendre dans les ténèbres, en discernant très clairement un couple d'alertes alouettes qui, devant nous soudain bondissent et s'enlèvent en grisollant. '

Oh ! la gentille alouette saharienne, comme je suis heureux de la retrouver au seuil des plaines infinies ! Non moins fine et non moins menue que la nôtre, mais avec une livrée d'un gris plus clair, elle va trottinant sans trêve parmi la fïorule odorante et maigre du désert. Elle est l'amie modeste et fidèle du Bédouin qui, à son tour, loin de la pourchasser et de la traquer aux pièges et aux engins, comme fait notre paysan, la protège et Tattire même près de sa tente qu'elle égayé de son chant divin.

Aussi avec quelle familiarité joyeuse, elle voltige autour de ses moutons et de ses chameaux ! Avec quelle confiance, grisée par l'aurore, elle plane dans l'éther limpide et avec quelle ardente maestria elle laisse tomber sur lui, les perles de son gosier harmonieux !

Ah ! c'est qu'elle n'a point peur, la charmante, qu'un plomb meurtrier ne coupe brutalement son ivresse et n'interrompe sa vocalise d'amour.

Oui, petite alouette saharienne, me voici tout en joie de te retrouver et d'ouïr,^ en ce

premier matin de voyage, ta gazouillante bienvenue. Comment ne serai-je pas heureux, ma mie, puisque d'une voix si amiteuse tu me salues ! Bonjour donc, petite alouette du désert, et merci pour les douces ressouvenances que m'apportent les trilles sonores dans cette aurore un peu grise du départ. Sans compter que tu en chasses toute tristesse, tu fais revivre en ma mémoire, les heures déjà quelque peu lointaines, où je t'écoutais saluer l'aube limpide, dans les solitudes paisibles des bordjs algériens. Il me semblait alors, et il me semble plus encore aujourd'hui, que tues l'âme mélodieuse et légère des vaslitudes sablonneuses, comme ton frère, le rossignol, est celle de la sylve ombreuse et des clairières ensoleillées.

Ces heures que je vécus en ta compagnie, ces heures, dont le souvenir ineffable n'a jamais cessé de me hanter, je vais les revivre au cœur des fraîches oasis, à travers les dunes blanches, où plus pieusement encore j'écouterai Tallégresse matinale de ton chant. Et tu berceras à nouveau mes rêves du soir, comme jadis quand commcrçail

Tagonie du jour et que ta voix devenue tout à coup mélancolieuse me mettait des larmes aux yeux.... »

Et c'est pourquoi, petite alouette saharienne, amie fidèle et modeste du Bédouin, je te salue au seuil du désert !

Sans doute, je dus, me croyant seul, marmotter à haute voix quelque chose de ce que je viens d'écrire là, car le vieux Tahar ben Kaddour, notre guide qui se trouvait à ma gauche, me frappa doucement l'épaule et me dit :

— Sidi, tu parles en dormant.

— Mais pas du tout, mon vieux Tahar, je suis aussi éveillé que toi.

— Et alors à qui en as-tu ?

— Les alouettes nous saluent, je réponds, voilà tout.

— Et tu comprends ce qu'elles te disent, reprit le vieillard en souriant.

— Mais parbleu elles me souhaitent la bienvenue.

— El elles ajoutent que nous voici à Taïr- Raschou. Regarde, onvoitdéjàlebordjSaàda, J'ccarquillai vivement les yeux, et parvins en

effet, mais péniblement, à distinguer dans la brume de Thorizon, la silhouette grisâtre et confuse du forlin hospitalier. A ma gauche, rOued Djedi large et triste, étalait la boue jaunâtre de son lit, où la pluie de cette nuit s'était ramassée en flaques fangeuses, d'un aspect plus triste encore.

Par vols serrés et bruyants, les « gangas », ces jolies perdrix du désert, s'empressaient de venir y boire, avant que les ardeurs du soleil ne les eussent desséchées.

Avec une brutalité grandiose, l'astre déchira le rideau d'épais nuages tirés d'un bout à l'autre de l'Orient, et le paysage, jusque-là d'une mélancolie profonde, s'emplit soudain d'une allégresse lumineuse qui me réveilla tout à fait. Sur les bords de l'oued, comme dans son lit, souriaient de menues fleurs, encore plus odorantes que celles dont le printemps tapisse les garrigues de mon pays. Et devant moi le bordj dressait son quadrilatère d'épaisses murailles, qui depuis longtemps, avaient perdu leur blanc revêtement de chaux ; mais les premiers rayons du jour en égayaient la décrépitude, et la

vieille bâtisse, une des premières construites sur la route du Sud alors très mystérieux, en fut tout entière rajeunie.

Courte, très courte halte, malgré Tempressement aimable du gardien pittoresquement déguenillé qui voulait à tout prix nous garder jusqu'au lendemain.

Avec force gestes et dans un langage d'une volubilité sans pareille que nous traduisait en sabir le vieux Taliar ben Kaddour, il nous expliqua que sonbordj était le seul sur la route de Touggourt où il n'y eût ni vipères ni scorpions. De même à Teau de son puits nulle autre n'était comparable dans le désert pour la fraîcheur et le bon goût.

|; Et tout en opposant un refus courtois à sa pressante invite, il nous fallut visiter les chambres destinées aux officiers et que, disait-il, il avait préparées, en vue de notre arrivée. Nues et propres comme des cellules

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monacales, nous nous en serions certes contentés, s'il nous eût été possible de nous attarder à Taïr-Raschou, mais nous avions hfite de nous enfoncer dans le Sud, et de quitter, pour l'Oued R'hir, la vallée de TOucd Djedi, malgré le charme qui s'exhale de sa profonde monotonie.

— Je te ferai tuer des gangas tant que tu voudras, dit-il, comme suprême argument et en lorgnant mon Lefaucheux.

— Merci, nous allons plus loin chasser la gazelle.

Et nos liêtes ayant bu à satiété, nous nous disposâmes à partir.

Le soleil qui, pendant le très court rclai, n'avait cessé d'égayer la tristesse de ce bordj perdu dans l'immensité, disparut tout à coup sous les nuages amoncelés par une légère brise du Sud. La féerie lumineuse cessa brusquement, comme au théâtre, lorsque à l'intense clarté des lampes, succèdent les demi-ténèbres et les pénombres d'un clairobscur.

A nouveau l'horizon se rapprocha, et tout redevint gris autour de nous. Et nous le

Vîmes bien, cette fois, il n'est rien de plus lamentable que les vaslitudes sahariennes sans soleil.

A rencontre des landes bretonnes que la brume hivernale magnifie et poétise, en les imprégnant d'une mélancolie plus troublante encore, il faut au désert d'Afrique toutes les violences lumineuses d'un ciel indigo.

Tandis que l'or éclatant des genêts et la verdure des gazons s'harmonisent pleinement sous la clarté bitumineuse qui tombe du ciel d'Armorique, et que plus doux à l'oreille est le cri strident de la mouette, invisible dans le brouillard, il faut aux chétives fleurs sahariennes la caresse éternelle du soleil ; et les oiselets du désert ne chantent que dans l'air limpide et aveuglés par ses rayons.

Que reste-t-il, ici, quand on n'a pas l'ivresse grisante des aurores, les rêves ardents des heures médiévales et la si douce mélancolie des crépuscules empourprés ? De la tristesse, et quelle tristesse ? Lourde et noire comme la mort.

Ainsi pensai-je, en cheminant tête basse et

déjà migraine par la lumière tiède et blanchâtre que diffusait le ciel blafard. Et devaient ainsi penser les gangas, qui, de ci, de là, s'enlevaient autour de nous en poussant un cri plaintif.

Une heure après, le bordj de Bir-Djéfaïr, se dressa soudain devant nous. Dans la monotone grisaille qui nous cachait l'horizon depuis Taïr-Raschou, nous ne l'avions pas aperçu. Plus profonde encore est la tristesse qui s'exhale de ce refuge, que pas un arbre, pas un arbustre n'égayé. Rien de plus désolé que ses entours sous le ciel toujours blafard. Sans doute notre impression serait toute autre si le soleil jetait sur le bordj et sur la plaine la chaude caresse de ses rayons, car c'est dans la nudité grandiose du Sahara qu'il triomphe et remplit d'une allégresse toujours nouvelle, l'âme enfantine du Bédouin, cet implacable ennemi de l'ombre et des arbres qui en font. Un puits est creusé près du bordj.

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Mes compagnons étanchent leur soif après avoir rempli les « guerbas ».

— Tuas tort de ne pas faire comme nous, me dit Taliar, car c'est ici, n'en déplaise au gardien du bordj Saâda, et non chez lui qu'est la meilleure eau du désert jusqu'à Tonggourt et même jusqu'à Ouargla.

Je lui réponds en prenant la tasse d'étain qu'il m'offre et en la vidant plusieurs fois.

Cette eau est vraiment délicieuse et comme nous ne devons plus en trouver que dans le Souf, toutes celles de l'Oued R'hir ayant un goût salé de magnésie très prononcé.

Puis, pendant que soufflent les bêtes, nous cassons une croûte dans un coin du bordj, ce qui nous permettra d'atteindre Chegga, où nous avons décidé de faire un repas plus sérieux.

Chegga. Une grande et lamentable masure aux murailles grises, lépreuses et lézardées, autour de laquelle une demi-douzaine de palmiers dressent vers le ciel déplus en plus terne et morne des palmes frêles, dont les extrémités jaunes et brûlées, clament comme leur stipe tordu, l'extraordinaire pauvreté de la

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terre et les ardeurs exceptionnellement inclémentes du soleil.

Qu'elle est triste et misérable vraiment Toasis minuscule de Chegga, malgré les deux puits artésiens qui l'arrosent ! Combien plus mélancolieux encore et minable son bordj, pareil à une de ces zaouïas délabrées et dédaignées des (( khouan » parce qu'elles sont trop lointaines, trot^ perdues dans Tinfîni du Sahara. Une pièce réservée aux officiers, non moins fruste et nue que les chambres des soldats. Puis le logement du gardien auquel on accède par une porte en bois haute et large, mais disloquée, aux gonds rouilles et grinçants. Elle s'ouvre sur une cour exiguë, dans laquelle, ayant mis pied à terre, je pénètre le premier, sans entendre les « Prends garde, Sidi » que derrière moi vient de clamer le vieux Tahar d'une voix inquiète. Furibonds et menaçants, trois chiens ont bondi sur moi, et j'ai tout juste le temps, pour échapper à leurs crocs, de me rejeter au dehors en poussant la porle sur eux.

Je n'en ai pas moins eu la très rapide vision d'une superbe créature qui, le torse nu et

dans la pose de la Vénus accroupie, est en train de faire ses ablutions et de laver sa ni'lafa dans l'eau d'un baquet près d'un puits. Je crois bien n'avoir jamais vu, chez les femmes du Sahara, d'ordinaire vieilles et décaties à vingt ans, pareille ^orge et des seins aussi droits et fermes, qu'on eût dit sculptés et arrondis par un maître énamouré.

Et sous la haute coiffure des Bédouines, vraie tiare de cheveux noirs et drus, oncques ne vis d'aussi beaux yeux allumant d'un farouche éclair, un visage plus parfait. La honte, la colère, l'épouvante d'être ainsi surprise presque nue par un roumi donnaient à son regard une expression que je ne puis rendre avec des mots ; mais la panthère, je crois bien, doit ainsi regarder l'audacieux pénétrant au creux du rocher à l'heure où elle allaite ses petits.

Et du fauve elle a poussé vraiment le cri en m'apercevant.

Cependant les trois chiens sont déjà dehors hurlant de rage devant moi et plus menaçants encore malgré les moulinets de ma cravache et les coups de matraque que leur assène Tahar.

En vérité, je ne sais trop comment, sans le secours du « deïra », j'eusse défendu mes mollets contre les chiens du bordj de Ghegga.

Surgit enfin, du groupe de palmiers voisins, leur maître, le gardien qui les dompte d'un seul mot, et se campant devant la porte par où il les fît entrer, nous dévisage d'un œil humble et louche et nous adresse d'interminables salutations. Mais il ne se presse pas de nous introduire dans le bordj, et son regard fuit le nôtre de plus en plus.

Loin de là, il nous montre, à cent pas plus loin, une masure encore plus petite et plus délabrée que je n'avais d'abord pas vue et où, nous explique-t-il verbeusement, nous serons mieux pour faire halte et nous restaurer, car son bordj est plein de scorpions.

Je vois mon Tahar esquisser un sourire d'ironie. Je réponds :

— Heu ! Heu ! mon ami, les scorpions, à celte époque, ne sont pas bien dangereux. Mais je connais trop les mœurs musulmanes pour insister, malgré mon droit absolu

au bordj qui est l'unique caravansérail de ce ieu.

El je pense : a Cette jeune et jolie femme qui fait sa toilette est tienne et tu ne veux pas que sa beauté soit même efïleurée par le regard d'un nazaréen; je comprends ta jalousie, mais rassure-toi, nous allons, selon Ion désir, nous reposer dans la bicoque voisine, et qu'Allah te réserve de longs jours pour ouir, heureux Bédouin, de ce merveilleux trésor. »

Et J3 me dirige vers l'autre bâtisse minuscule et délabrée, qui d'ailleurs est un café maure, non sans êlre obligé d'entraîner le vieux Tahar, en qui le spahi d'antan s'est tout à coup réveillé devant l'atlilude du gardien, et veut lui infliger une correction.

Pendant que je me restaure, je l'entends murmurer en montrant les poings au bordj :

— Sale négro ! .

Arrivés à Chegga vers midi nous en repartons à trois heures, désireux d'atteindre pour y coucher, le petit bordj de Kef-cl-Dorf, à vingt-cinq kilomètres plus loin, ce qui fera, pour cette premièrejournée, environ soixante-

quinze kilomètres franchis depuis quatre heures du matin. Mais nos bêtes, bien soignées et repues d'orge, nous paraissent si ingambes que nous n'hésitons pas un instant.

J'ai, moi-même, dormi trois heures après un déjeuner substantiel, quoique frugal, et je me sens fort dispos.

Depuis quelques instants nous côtoyons le chott Mel'rir sans qu'il nous soit possible de l'apercevoir dans la clarté lourde et diffuse qui tombe des nues. Autour de nous la solitude est complète et nous marchons plus de deux heures sans voir le moindre douar.

Mais plus loin et à mesure que s'approche la fin de l'étape, le désert s'anime de nombreux troupeaux, qui tous se dirigent, avant Theure du crépuscule, vers l'Oued-el- Bahadj .

Nous distiguons maintenant ses bords désolés, et nous devinons son lit où coule, sous de chétifs lauriers-roses, une mince nappe jaunâtre, une sorte de boue liquide que le soleil ne dore plus ; pourtant un puits s'y abrite, dont l'eau est potable quoique salée de même que toutes les eaux de l'Oued R'hir.

C'est Bir-Sélhil. Gomme nous sommes partis de Ghegga les « guerbas » vides, et que nous marchons depuis déjà plus de trois heures, nous y buvons avec plaisir. Et nos bêtes également. Une famille de nomades a installé ses tentes grises à deux pas ; leurs maigres chiens, avec des abois furieux, nous menacent de leurs crocs. Sur la rive droite, une caravane qui se dirige vers Biskra, abreuve sa douzaine de chameaux, et se dispose à passer la nuit entre les berges de rOued.

Le soir tombe sur le désert, et le soleil meurt sans éclat, quand nous achevons de gravir la sombre colline, sur le plateau de laquelle s'élève le bordj de Kef-el-Dor, que les indigènes appellent aussi Koudiat-ed- Dour.

Digne fin de ce jour maussade qui nous laisse grincheux et triste avec la lassitude écrasante d'une longue marche dans le gris.

Qu'Allah me préserve de jours pareils, et qu'il répande au plus tôt, sur la nudité du désert, la robe d'or du soleil, qu'il tissa pour

lui de ses mains divines à Torigine des mondes, dans la profondeur du chaos.

Telle est la prière que je murmure, en me couchant tout vêtu sur une natte, en un coin de la chambrette nue mais propre, et que d'ordinaire on destine aux très rares officiers de passage ici.

Quelques minutes après, je dors comme dorment les « slouguis » après la chasse, les chameliers au bout de leur route, et les enfants au berceau. — Assurément les voûtes blanches de ce refuge crouleraient sur ma tête sans me réveiller.

Ce matin, en ouvrant les yeux, j'éprouve une très vive sensation du Sénégal. Taliar m'apparaît, en efïet, au seuil de ma cliambre, escorlé d'un superbe noir, et suivi de trois petits négrillons, deux garçons et une fillette, dont les mines effarouchées sont d'une réjouissante drôlerie.

Ils ont le crâne rasé, à la mode soudanaise avec une petite touffe de cheveux qu'ils garderont jusqu'à leur puberté; et leur corps gracile est à moitié nu sous des haillons aux teintes brutales, bleues et rouges ; leur père n'est vêtu que d'une chemise jaune clair, plus longue et plus ample que la « gandourah » arabe, et qui imite fort le a boubou » des Guinéens.

Et il n'en faut pas (Favanlage pour me transporter, en un clin d'œil sur les ailes de la « folle » à Tépoque déjà bien lointaine, où j'errais à travers la brousse soudanienne, Tâme plus jeune de vingt ans, mais pas plus débordante qu'aujourd'hui du plaisir ineffable de vagabonder.

Je me crois, à l'heure du réveil, en quelque gourbi du Foula-Djallon, quand mon tirailleur et sa marmaille faisant irruption dans ma paillotte aussi fruste et nue que cette chambre de bordj algérien me criait :

~ Toubab, café !

Ah ! certes, je sais bien que l'illusion sera de courte durée, et qu'il me suffira de jeter les yeux sur la désolation de cette falaise sableuse, sans eau et sans arbres, où végètent péniblement quelques maigres touffes de drinn, pour voir disparaître de ma rétine hallucinée, la triste mais captivante vision des palétuviers dont l'ombre malsaine s'allonge sur les eaux glauques des marigots, et les grandes sylves mystérieuses, hantées des fauves, peuplées de singes criards, de vipères couleur d'émeraude à la gueule

pleine de venin, et de belles fleurs étranges , dont la corolle est plus vénéneuse encore.

Toutefois, l'apparition de cette famille à la peau noire, et la vue de deux autres de même couleur, campées sous des tentes basses à quelque cent mètres du bordj, me rappellent que, parmi les préoccupations de ce nouveau vagabondage africain, j'ai inscrit et promis au ministre de l'Instruction publique une étude aussi documentée que possible des Noirs sahariens.

Ce problème ethnographique si intéressant et si curieux n'étant pas encore élucidé.

« M'rayer, lit-on dans les guides, est le plus septentrional des villages du Sahara contantinois, ayant pour habitants, de longue date, des hommes de la « race noire saharienne » sur les origines de laquelle on n'est pas encore fixé. »

La vérité est, et je le constate, que c'est ici àKef-el-Dor,bienplusauNord,que commence leur habitat. C'est donc ici que doivent commencer nos études et nos premières mensurations.

Je sors de la cantine qui les contient, mes instruments etmes feuillets d'observations. Et

voici que le gardien noirdu bordj, par lequel j'ai l'idée de commencer, se laisse bien photographier, mais refusé de se laisser « bertillonncr ». Il regarde mon craniomèlre^ d'un œil plus indigné que curieux, et malgré toutes mes instances, et celles plus éloquentes de Tahar, il s'en va, poussant ses marmots vers un couple de chèvres étiques qui broutent le drinn non loin de là.

Même insuccès auprès des «Noirs rouarah », campés à l'ombre du bordj. D'abord, nous avons, Tahar et moi, toutes les peines du monde à les aborder, défendus qu'ils sont par deux chiens au pelage fauve, plus enragés et menaçants que des loups.

Enfin, grâce à l'intervention d'un vieillard, qui paraît être le chef de ce minuscule douar, les cerbères sont apaisés, enchaînés, et Tahar lui explique avec force gestes et une volubilité qu'il croit décisive, ce que je voudrais de lui et des siens.

L'homme cependant n'a pas compris, car il reste muet et ouvre sur mon outillage et sur moi-même des yeux ahuris.

Alors je mesure le crâne de Tahar, puis je

me dispose à pratiquer sur lui-même Topération, mais il se retire comme le gardien du bordj, avec les mêmes gestes d'énergique et respectueuse dénégation.

Tahar commence à perdre patience devant la résistance inattendue de « ces sales moricands, dont l'intelligence, dit-il, ne vaut pas celle de leurs chèvres ». Il en est humilié dans son orgueil d'ancien spahi, habitué qu'il fût toujours à l'obéissance passive du Bédouin.

— Veux-tu bien, vieux chacal, prêter ton vilain museau à Sidi, hurle-t-il soudain, en prenant l'homme au collet ; et il le secoue avec toute la force de ses bras d'acier.

Ce n'est certes pas sans peine que je le lui retire des mains.

— Laisse donc, lui dis-je pour le calmer, nous en retrouverons de plus dociles à M'rayer, et dans tous les autres ksour de rOued R'hir. Mais tandis que je l'entraîne vers le bordj, résigné à mon insuccès, il ne cesse de maugréer comme à Chegga, en un sabir pittoresque, contre la faiblesse de ce qu'il appelle le cibil à l'égard des arbicots ;

d4 VISIONS SAHARIENNES

— « (7/7?// kif-kif moton, méléter kif-kif lion bédouin si fout moton.... »

— Mon brave Tahar, fis-je en l'interrompant, j'ai une idée : si ces gens-là, comme ils en ont le droit, ne veulent pas se prêter à ma petite opéi'ation, c'est probablement parce que, malgré toute ton éloquence et la mienne, nous ne parvenons pas à leur en expliquer clairement le but ; ils y voient sans doute quelque chose de satanique, peut-être même de contraire à la religion du Coran ; peut-être aussi, ma qualité de « toubib », au lieu de vaincre leur résistance, ne fait-elle que l'augmenter, en ajoutant au mystère dont ils entourent mes actions. Or donc, si nous leur disions tout simplement que je suis un marchi3nd de chéchias, venu de Marseille dans le Sahara, pour prendre mesure de leurs têtes et fabriquer ensuite des calottes et des fez de toute sorte, destinés à être vendus dans les ksour de l'Oued R'hir ; puis si je leur promettais l'envoi prochain de la chéchia, dont ils m'auront ainsi fourni la mesure, en y joignant pour le présent, une pièce de qua-

rante sous, m'est avis que cela nous réussirait. Qu'en penses-tu ?

Tahar sourit, hausse les épaules, me montre ses deux poings robustes et me fait ainsi clairement comprendre combien il préférerait à mon subterfuge de mercanti cet argument décisif.

Voici justement un jeune R'hiri, le ûls sans doute du vieillard, qui vient à nous. Essayons.

Notre succès est complet.

Non seulement le bonhomme se laisse mesurer le crâne pour avoir sa pièce blanche et sa chéchia, mais comme j'ajoute que s'il veut, je lui prendrai aussi mesure d'une gandourah, il s'offre à moi tout entier, et il me permet de faire une observation anthropologique aussi complète que je puis le désirer.

Un quart d'heure après, tous les « Rouarah » du petit douar, le vieux chef en tête, et le gardien du bordj escorté de ses trois marmots, font irruption dans ma chambre, m'offrant à qui mieux mieux son crâne, pour avoir les quarante sous d'abord, et plus tard la chéchia.

Une fois prises cette douzaine d'observations, nous partons.

Pendant la nuit se sont dissipés, sous une forte brise d'esl, les nuages qui, la veille couvraient le ciel et jetaient sur le désert la tristesse des pays brumeux. Jamais matinée plus radieuse n'égaya de sa lumière ce coin désolé du Sahara. Nos bêtes longuement reposées vont bon train. A peine le temps de nous retourner, pour jeter un dernier adieu au bordj, et nous atteignons le flanc méridional de la falaise qu il couronne de son architecture bizarre et saharienne si gentiment.

A notre gauche, lechott Melr'ir semble un parterre de violettes immense, infini, semé par Dieu, et que la rosée nocturne mouille encore.

De loin en loin, le mirage y fait surgir de riants cottages et de délicieuses villas. Les murs en sont roses et roses les toits.

Tahar me dit que ce sont des touffes de <( drinn » desséchées, pas plus grosses que les deux poings, ou de pelits tas de sable que le veut d'Est a ramassés.

Encore une heure de Irot au bord de celte immense plaine de rêve, où notre imagination a beau jeu, et nous apercevons au loin, tache sombre sous Tazur éclatant du ciel, les premières frondaisons oasieiines de TOued IVhir.

Bientôt après nous entrons au cœur du miracle accompli depuis trente ans par la sonde artésienne, en ce coin jadis le plus triste et le plus malsain du Sahara septentrional.

Nous voici en effet dans les jardins merveilleux d'El-Ourir. Pendant longtemps nous allons dans une large allée de palmiers, dont l'ombre est douce aux yeux que fatigue le flamboiement du soleil. Ils sont beaux, certes, et s'élancent d'un jet superbe vers les feux du ciel, abondamment arrosés qu'ils sont par l'eau des puits artésiens. Mais pourquoi les Français qui les plantèrent se crurent-ils obUgés d'y mettre la symétrie d'un

jardin anglais. Au lieu de s'inspirer fâcheusement des perspectives versaillaises, que n'imi. tèrent-ils l'ingénu et charmant désordre des vieilles palmeraies indigènes encloses dans leurs muraillettes de « tob ».

Mais silence ! de l'ombre grêle des palmes surgit soudain, comme une grande fleur neigeuse, le dôme d'une koubba. C'est ici que repose, me dit Tahar, Sidi Makfî, le marabout vénéré des Rouarah.

Nous sommes las, nous avons faim, et l'endroit est si beau, que nous nous y attardons peut-être un peu trop. La nuit nous surprend ensuite bien longtemps avant d'arriver à M'rayer ; une nuit étoilée, sans lune, mais emplie d'une vague clarté bleuâtre qui s'irradie de l'orient et n'est qu'une prolongation du crépuscule, toujours si ardent au désert. Nous allons sans lassitude d'aucune sorte, laissant à nos bêtes l'entière liberté de leur allure, les yeux noyés dans la poussière d'or des étoiles et l'inénarrable féerie des constellations.

Plus belle,plus attirante encore que le jour, m' apparaît cette terre du Sud algérien, et non

moins qu'à Taube divine la joie de vivre déborde en mon cœur.

Bientôt, la chanson lente et quelque peu mélancolieuse des grenouilles nous annonce que Toasis et le ksar de M'rayer sont tout près de nous ; et nous voyons, en effet, leur masse ténébreuse qui depuis un moment, borne notre horizon, s'éclairer des lueurs falotes, brillant en des maisons de ksouriens. Et plus nous avançons, plus s'exaspère le coassement des grenouilles et des crapauds.

Douces rainettes de l'Oued R'iiir, infatigables et monotones musiciennes des nuits africaines, combien je suis heureux d'ouïr encore une fois, en ce soir d'une journée radieuse, votre plaintive mélopée ! Vous êtes les petites fées vertes des « séguias » oasienncs, et j'aime voir étinceler, dans la verdure de leur mousse, vos jolis yeux cerclés d'or.

Et pourtant, le « nocturne » qui monte, à cette heure, des jardins encore invisibles de M'rayer, évoque en moi de bien troublantes remem-

brances... Souvenirs des longues nuits insomnieuses, où tordu par la fièvre, la gorge brûlée d'une soif inapaisable, et le front douloureusement cerclé, j'écoutais, dans un rêve d'agonisant, votre coassante chanson, évocalrice des ruisselets qui coulent au rude pays Cévenol, celui des miens, dont je croyais bien ne plus revoir les châtaigneraies ombreuses.

C'était là-bas, bien loin, à l'occident de cette Afrique tant aimée, parmi la flore mortelle des palétuviers et des sanglantes digitales. Et pourtant, ô mon petit poste de Benty, perdu aux rives trisles de la Mellacorée, ce que j'éprouve en ce moment, comme toujours quand je pense à toi, ce n'est ni rancœur, ni haine, mais le regret très confus d'un bonheur profond, étrange, que la mort pimentait de sa menace éternelle.

Car, si j'ai beaucoup souffert en tes murailles délabrées, si j'ai miraculeusement échappé à ton cimetière fleuri d'asphodèles, j'ai passé, à l'ombre de ton colossal bentanier, des heures inoubliables, et je vois, au point culminant de ma vie, me sourire les si doux fantômes,

dont s'amusa passionnément ma folle jeunesse !...

Longtemps encore après m'être couché dans le bordj, j'ai entendu la plainte inlassable des rainettes, et dans les rêves de ma nuit, ont passé singulièrement emmêlés, le visage brun, les yeux ardents d'une jeune Rhiri, rencontrée au seuil duksar,et les figures bronzées et mutines deM'baloula Djalonkaise,de Taffolante Sorna, la Sarakolaise au sein borgne, et de bien d'autres, qui chantaient, auprès de mon lit d'osier, ces longues et lentes cantilènes du Soudan, où il y a autant de volupté que de tristesse.

Au matin, vers cinq heures, je sors du bordj, pour faire dans l'oasis une très courte promenade et prendre quelques observations anthropologiques.

Oh ! le merveilleux tableau.

C'est une véritable mer de palmes qui s'étend devant moi sous les premiers rayons de l'aube. Le vent léger y fait comme une houle et l'on dirait un flot mouvant d'émeraudes. Le ksar est noyé, perdu dans l'infini des frondaisons vertes. Les maisons de « tob », frô-

léespar les rais obliques du soleil qui monte, y font de larges et nombreuses taches d'or, et semblent avoir toutes les roses de Taurore sur leurs terrasses.

Jamais spectacle plus divinement saharien ne caressa mes prunelles. C'est ici certainement, parmi les oasis de l'Oued R'hir, la plus riche et la plus belle. Et Ton ne s'étonne plus d'apprendre que sous cette terre généreuse, à quelques mètres seulement, do grands fleuves mystérieux roulent leur eau fécondante.

Avec quelle étrange facilité, stimulée par l'immensité lumineuse du chott voisin et ses mirages, l'imagination les évoque par delà les siècles éteints, coulant sous un ciel d'azur, à travers des plaines sans fin d'une fertilité merveilleuse, et reflétant, dans leur flot limpide, avec leurs cités abolies, la verdure des sylves mortes.

De cette civilisation berbère perdue dans la nuit des temps mais indéniable, tout dort aujourd'hui d'un sommeil qui plus jamais ne finira sous l'immense linceul de sable. Là-bas, plus loin, plus loin, dans le Sud, après les cliotts d'Ouargla, plus loin encore que \e^>

dunes d'El-Goléah, le Djebel-Hoggar, d'où issait en torrents limpides, après les pluies de rhiver le fleuve Igharghar, dépouillé de ses forêts immémoriales, n'est plus qu'un squelette de montagne, brûlé par le soleil et que Teau rare du ciel mouille à peine ; et plus navrant encore, plus sec et plus désolé, le mont Tidikelt dresse, vers les feux implacables du ciel, ses flancs arides, où jadis, en des ruisselets murmurants, TOued-Miya prenait naissance.

C'est ici, au cœurde cette vallée fertile, que righargar cl TOued-Miya mêlaient leurs eaux sous le ciel, et devenus TOued-Rh'ir allaient se jeter dans un lac profond. De celui-ci, il ne reste plus que le vaste chott Mel'rir, dont je vois d'ici la croûte saline resplendir aux premiers rayons du soleil.

Fleuves et grands lacs mystérieux d'Afrique, insondables, comme la terre dans les entrailles de laquelle vous êtes à jamais disparu, quelle néfaste et surhumaine puissance a bu vos eaux?

A-t-il suflî, pour vous tarir, des baisers ardents du soleil ? Ou bien, fallut-il encore

rinvasion des entants de Sem, ennemis éternels des bois et des sylves comme des villes de pierre, dont l'idéal est la vaslitude sans limite, sans arbres, et qui ne peuvent supporter d'autre ombre sur la blancheur immaculée des sables que celle de leurs tentes et de leurs chameaux ?

Quoiqu'il en soit, des hommes de foi et de génie ont aujourd'hui tenté le miracle de ramener au soleil les eaux englouties par lui, et de fertiliser, une fois de plus, le désert. Entre leurs mains la sonde artésienne est devenue la baguette de Moïse, et sous chacun de leurs coups, ont jailli des torrents limpides.

Toute l'aride immensité en a frémi depuis les plaines salées de l'Oued-Rh'ir jusqu'aux blanches dunes du Souf.

De nouveau, après tant de siècles, dans les oasis ressuscitées, les ksouriens ravis ont entendu la douce chanson des « seguias » sous les palmes.

A Sidi-Khelil où nous faisons une courte halte, plus loin à Zaouïet-Riabet, à Mazer où nous siestons, plus loin encore à Our'lana, où je décide de passer la nuit, à Tala-el-

Mouïdi, à Ghrïa-Saia, visitées le lendemain, à Djemâ, à Sidi-Amran, à Aïata, à Sidi- Rached, à R'amra, jusqu'à Touggourt — où finit la première partie de mon voyage — partout, enfin, je vois de la blanche mer de sable surgir vers Tazur du ciel des îlots de sombre verdure. O le merveilleux archipel qui s'égrène ainsi sous nos yeux ravis, dans la lumière caressante ! Et soudain, voici qu'entre Our'lana et Sidi-Rached,je suis transporté par cette vision merveilleuse à quelques années d'aujourd'hui, alors que j'allais vers les rives sacrées d'Hellénie, accomplir le plus saint des pèlerinages. Et il me semble que je vois, une fois de plus, surgir des flots œgéens, dans la pourpre du jour mourant, les corbeilles d'or des Gyclades.

Partout, de M'rayer jusqu'à Touggourt, j'ai entendu autour de moi, le bruissement joyeux des palmes, partout à la lisière des jardins, j'ai vu les maisonnettes de « tob » sourire au grand soleil qui les dore. Et je voudrais, de ce spectacle enchanteur, de cette Afrique insoupçonnée, fixer ici le souvenir inoubliable.

Une heare avant le jour tombant, Touggourt nous apparaît lointaine encore.

C'est d'abord la vision de deux blancs minarets, hardiment profilés sur Tazur interni, qui frappe nos prunelles avides de connaître la capitale étrange, encore un peu sauvage de rOued R'hir ?

Puis, tranchant sur la neige du sable, nous distinguons la verdure imprécise de ses palmiers. Lentement, l'amas de ses maisons basses, les unes grises, les autres d'une blancheur douteuse se dessine. Elles sont dominées de ci, de là, par les coupoles que des mains frustes, plus habiles à dresser la tente qu'à pétrir et ordonner les briques de a tob » arrondirent au petit bonheur.

Ce serait presque une déception, si tout à

coup le soleil n'eût atteint Thorizon. Avec une lenteur glorieuse il sombre derrière les dunes occidentales et j'assiste à une transformation féerique de la vieille cité saharienne, jadis si ardente, si belliqueuse, et qui dort aujourd'hui d'un sommeil farouche, sur sa colline de sable fin. Le gris terne de ses maisons à terrasses est devenu rose ; ses deux minarets sont, l'un violet, l'autre lilas, et, pareilles à des améthystes, étincellent ses koubbas.

Oui ! certes, sous le manteau divinement bariolé que lui font toutes les délicates nuances da couchant, Toiiggourt est bien la Sultane hautaine du Désert qui, si longtemps, refusa de courber la tête devant les beys de Conslantine, comme devant les puissants pachas d'Alger.

Epris de sa sauvage beauté, les uns et les autres la violèrent à plusieurs reprises, mais ne parent la subjuguer ; et pendant plus de cinq siècles, elle fut fidèle à ses sultans.

Après une si longue existence d'indépendance et de fierlé, Allah, dont les desseins sont impénétrables, lui refusa la gloire des

morts héroïques, et en i844i l'année même où Biskra, la reine des Ziban, tombait aux mains de Farmée française, la Sultane de rOued-R'hir ouvrait ses portes devant elle sans résistance et sans combat. Le dernier de ses maîtres qui signa sa déchéance était un 13en-Djellab. La famille des Ben-Djellab, comme celle des Ben-Ganah qui dominait plus au Nord, dans les Ziban, peut passer pour le type de ces grandes familles sahariennes, dont la conquête éteignit un peu brusquement la vieille et biblique splendeur.

Elles possédaient, à elles deux, le Sud et FExtrême-Sud constantinois, depuis les montagnes de l'Aurès jusqu'aux sables de TOuargla. Et l'histoire de ces vastes pays, pendant un siècle et demi, tient tout entière, dans leurs perpétuelles et sanglantes rivalités. A leurs récits faits encore par de vieux rhapsodes arabes du R'hir et de TOuargla, on s'intéresse comme à nos chroniques moyenâgeuses les plus passionnées.

Les analogies d'ailleurs sont frappantes, pour qui réfléchit tant soit peu.

J'avoue avoir été moi-même fort ému, par

les étranges malheurs qui accablèrent après notre prise de possession, les derniers des Ben-Djellab.

Ils burent jusqu'à la lie le calice d'amertume, que le sort réserve aux puissants déchus, et la haine des Ben-Ganah, qui, plus habiles, surent merveilleusement exploiter leur soumission à la France, les poursuivit jusqu'à la vieillesse et au tombeau.

Quel beau roman l'on écrirait avec la haine et les vendettas du çof Ben-Ganah et du çof Ben-Djellab, ces Capulet et ces Montégut, ou plutôt ces Golonna et ces Orsini du Sahara constantinois !

Ni la conquête qui mit fin à leur puissance réelle, ni la mort, suprême pacificatrice des passions les plus ardentes, ne purent apaiser celles-ci.

Il n'y a pas bien longtemps encore, des hommes du çof Ben-Ganah, allaient la nuit, jeter des pierres dans la nécropole déserte, abandonnée, hantée seulement des gerboises et des chacals, où les Ben Djellab reposent dans la paix de Dieu.

Et 9iKaddour-ben-Yah-Yah, le vieux Béni-

Mensour, serviteur fidèle du dernier prince de Touggourt, qui me conta ce détail sur la place de Djâma-Kebir, serrait le poing en disant : « Qu'Allah les maudisse, ils ont oublié le respect de la mort qui est dans le cœur de tout musulman »...

A ce point m'a pris, dès notre premier contact, la capitale de TOued R'hir, que je décide d'y prolonger mon séjour.

Et vite, trop vite passent les heures à observer, à cueillir des notes sur cette ville, l'une des plus curieuses et la plus originale, peutêtre, de celles que j'ai rencontrées en mes pérégrinations sahariennes, depuis l'archipel oasien de Figuig jusqu'aux Neftzaouas, à Douz, à Tatahouine, points extrêmes de la Tunisie confinant au Désert tripolitain.

Je passe une bonne partie de mes journées à errer dans les étranges petites ruelles de Nezla et d'El-Balouch, ces deux petits ksour, qui flanquent la ville au Sud et au Nord-Est, et qui en sont les pittoresques faubourgs.

Puis à mon retour d'El-Balouch, je m'ar-

rête aux dunes blanches du Dra-el-Guemel, où campent les filles des « Oulad-Naïl », et là, assis sur le sable, je regarde mourir le soleil et j'emplis mes yeux avides, de ses pourpres et de ses ors.

Devant moi, sur la dune maintenant violette, les tentes des «Oulad-Naïl », évoquent de grandes fleurs sombres ouvrant leurs corolles au jour mourant. Des feux s'allument au camp des créatures d'amour. Les hommes rentrent de leurs courses au désert poussant leurs chameaux et des chèvres maigres qui bêlent efTrayées par les approches de la nuit. Des femmes vieilles et ridées, mais qui furent jadis très belles, vont, viennent devant les tentes où elles pétrissent la galette et préparent la (( cheurba ».

A l'éclat de leurs haillons, comme aux (( tizzabitin » d'or massif qui tirent les lobes de leurs oreilles crasseuses et à d'autres bijoux précieux qui rulilent sur leur peau flétrie, se devine la splendeur des années folles, où leurs regards, aujourd'hui morts, faisaient pâlir les ksouriens et frissonner les nomades.

Maigres, voûtées, pareilles, dans l'ombre

VISIONS SAHARIENNCt 55

du crépuscule, à des sorcières préparant leurs philtres, elles marmottent, de leur voix cassée, les belles chansons d'amour, les ardentes cantilènes de volupté, qu'elles chantèrent jadis et que leurs filles, tout à l'heure, chanteront en dansant au café maure.

En elles maintenant, sur leur jeunesse convoitée et lucrative, revivent tout leur orgueil, toute la fierté de leur vieillesse.

La galette qu'elles pétrissent est trop grossière pour ces filles dont la beauté fait tressaillir leurs entrailles maternelles.

Leurs hommes la mangeront et pour la « naylette » seule sera la « cheurba » ensanglantée de piments, l'âpre et savoureuse cheurba qui mettra du feu dans leurs veines et de la force dans leurs reins.

Il en est de ces filles de volupté qui n'attendent pas la veillée pour commencer leur nuit d'amour, car de l'ombre où je suis, je vois dans plus d'une tente éclairée, se glisser le burnous rouge d'un spahis, ou même la loqueteuse gandourah d'un chamelier, mordu par le rut après la continence forcée des pérégrinations lointaines.

D'autres fois, après une longue flânerie sur le marché de la Djemmà-Kebir et de Khrokhra, si animés, avec leurs rangées de frustes arcades où s'abritent les minuscules échoppes des barbiers, des cordonniers, des orfèvres juifs, je m'attarde à marchander un burnous ou un haïk chez les M'zabiles qui, ici, comme dans tous les ksour du Sahara, détiennent le commerce des vêtements et des étoffes, sans négliger la petite usure et même la grande.

Puis, quand le soleil est au zénith, et quïl fait chaud sous les arcades, je traverse la grande place de la Kasbah, au milieu de laquelle jaillit, en belles gerbes d'argent, la plus riche fontaine artésienne de l'Oued R'hir, et je porte ma rêverie déauibulatrice sous les ruelles voûtées, obscures, dont la fraîcheur est délicieuse.

Je ne connais rien de plus attrayant que le mystère de ces dédales ombreux, où l'on marche presque à tâtons, frôlé par des fantômes silencieux, mais polis, qui vous cèdent toujours le pas, et souvent murmurent à votre oreille le poétique salut musulman.

De ci, de là, encastrés au mur, s'étalent des bancs en « tob », dont la largeur est le comble du confortable saharien.

Des vieillards, ksouriens pacifiques, en burnous et gandourah blancs, très propres, viennent là, radoter, rêver, évoquer leur jeunesse évanouie ; certains d'entre eux croient la revivre, en regardant leur barbe blanche dans la prunelle d'un enfançon, qu'ils endorment à la façon de nos grand'mères.

A côté d'eux, partout où filtre un peu de lumière, des adolescents demi-nus, au torse superbe, jouent calmement, presque gravement, une sorte de jeu de dames, avec, en guise de pions, des cailloux blancs et des crottes de dromadaire.

Des adultes tricotent des bas ou façonnent des calottes blanches, plus petites que des chéchias ordinaires, et que Ton met au haut du crâne, pour soutenir le lourd édifice de la coiffure saharienne. D'autres se contentent d'égrener leur chapelet en noyaux de datte, et des plus sombres encoignures, on entend monter, sans répit ni trêve, des « Allahou Akbar »... et des a Mohamed rassoul Allah »...

Personne ici qui sache Pheure et s'en inquiète ; les six appels du « mueddin », tombant du minaret de Djemmâ Kebir, leur suffisent.

Et ainsi s'écoule, lente, monotone, dans Tombre légèrement bleutée des ruelles, toute la vie du « R'hiri » paisible. Beaucoup de sommeil, de prière et de rêverie, avec un peu de travail, la remplissent. Toute inquiétude en est bannie, et aussi toutes les passions qui mouvementent la vie dans les douars, chez les nomades.

Sans doute, il en est qui s'abrutissent avec du « lagmi » et, qui s'étiolent plus vite encore aux bras de leurs femmes ; mais qui donc a jamais changé, aussi peu soit-il, la destinée que, depuis toujours, lui fixa le Maître du monde ?

C'est ici, dans ce ksar voûté de Touggourt, comme dans ceux de Neftaet de l'Oued-Souf, que j'ai mesuré toute la quiétude d'esprit, toute l'enfantine sérénité dont l'Islam sait imprégner l'âme humaine.

11 n'y a d'égale à la paix du ksar, que le calme éternel de ses palmeraies, où le mur-

mure de la « séguia » fait roucouler les tourterelles.

Et cette impression de douce immobilité, cette sensation d'extatique fainéantise et de pieuse rêverie, je la retrouve, plus prenante encore, à la zaouïa de TameKhat, où je fais une très longue visite.

Après une courte halte chez le caïd de Témacine, qui nous offre, en de minuscules tasses à fleurs d'or, un moka délicieux, nous passons sous un portique merveilleusement ouvragé, que surmonte un fronton orné d'arabesques, et par une voûte agrémentée de moucharabies, nous voici dans la vaste cour de la maison sainte.

Tolba souriants, aux prunelles noyées de rêve, marabouts aux gestes lents, à l'allure hiératique, khouan à la lèvre plissée par la prière, c'est à qui s'empressera pour nous souhaiter la bienvenue, au seuil de cette demeure hospitalière.

Mais de tous, le plus prévenant, et qui nous paraît exercer une autorité très haute, sinon suprême, c'est un noir richement vêtu à l'algérienne, gilet bleu-pâle brodé d'or, sur une

gandourah rose-tendre et magnifique burnous noir de fine laine.

Si Mohamed-El-Aid-ben-Ali-Tidjani, neveu du cheik, et, comme nous rapprenons par la suite, prétendant à sa succession qu'il croit prochaine.

Peut-être se trompe-t-il, car Si Moliamed- El-Aid, le vénérable marabout delà zaouïa, qui nous reçoit peu après, avec une courtoisie exquise, bien que forl âgé, nous parait encore robuste, et ne donne pas l'impression d'un vieillard à bout de soufïle.

Certes, ayant reconnu l'inlelligence de son neveu, il lui abandonne la lourde charge d'administrer sa zaouïa, une des plus riches du Sahara, avec ses immenses palmeraies, sa centaine de rhamnés, anciens esclaves, ses nombreux troupeaux et les innombrables offrandes qui, des quatre coins du désert, affluent vers elle ; sans doute aussi, et afin de consacrer tout son temps à la prière, il se décharge sur lui de toutes ses relations avec les autorités militaires ; peutêtre, enfin, serait-il heureux, en récompense, de lui assurer, avant de mourir, la baraka, ou pouvoir suprême.

Mais il y a d'autres convoitises, qui couvent dans la paix apparente de ce milieu maraboutiqiie. Et, bien fin serait celui qui, dès maintenant, pourrait désigner la victorieuse; car si les marabouts proposent, seuls les bureaux arabes disposent.

Voilà ce que j'apprends au cours de la « diffa » plantureuse qui nous est offerte dans la très belle salle des hôtes.

Nous mangeons le traditionnel a méchoui » ou mouton rôti en entier, sous une élégante coupole que décorent des peintures sobres, délicates, harmonieuses ; des étagères finement travaillées, et aussi artistement peintes, ornent les murs, et l'ensemble serait d'un orientalisme parfait, sans une ignoble collection de carafons et de bouteilles, d'un baccarat fort douteux, qu'elles supportent ?

Rentré chez moi, je passe une partie de la nuit qui doit précéder mon départ de l'Oued Rhir à classer, mettre en ordre, mes observations ethnographiques.

Elles sont déjà nombreuses, et je crois voir un peu clair dans ce si curieux problème.

Lorsqu'on s'enfonce dans TExtrême-Sud de nos possessions algéro-lunisiennes, un assiste à un phénomène d'ordre ethnique qui frappe les esprits les plus indifférents et les plus inattentifs regards ; c'est un changement aussi profond que subit dans le type physique des populations rencontrées.

Le fait est plus remarquable encore si Ton atteint le Sahara septentrional en traversant la province de Gonstantine du Nord au Sud. Dans les montagnes de l'Aurès, en effet, on a vu les Berbères de Kabylie, très blancs, souvent blonds avec des yeux bleus, puis les populations, blanches aussi, Arabes et Sémites des Ziban. Après Biskra, si Ton poursuit sa route vers le Sud, à 80 kilomètres environ. Ton se trouve tout à coup en pré-

sencc d'une population absolument différente de celle qu'on a laissé 20 kilomètres avant.

Le teint est foncé, presque noir, et rtiahitus extérieur offre une dissemblance non moins profonde à robservatcur même le plus superficiel.

Sur les origines de cette prétendue race noire saharienne on n'est pas encore ïi\î^.

On ne sait pas encore de façon précise ce que sont ces hommes dont l'habitat forme, dans la grande mer blanche sémiteet aryenne qui va du Tell algéro-tunisien à la lisière du Soudan, un curieux îlot noir ? Cet îlot luimême n'a pas été encore très nettement délimité. Il semble pourtant s'étendre de la lisière nord du Sahara algérien (Oued R'hir) jusqu'à Rhadamès dans le Sahara tripolitain, le Touat, le Tidikelt et le Hogghar. Ces populations colorées sont connues à Rhadamès sous le nom cVAtrian^ à El Goléa, on les appelle Grefiann, dans le Tidikelt on les rencontre sous la désignation de KaroAinn et de Imrhad dans le Hogghar. Enfin ce sont les Roiiarah de notre Oued R'hir. C'est surtout

dans le R'hir et le pays d'Ouar^la que ces nègres sahariens ont été l'objet de trop rares et trop peu précises observations ; et c'est là aussi que j'aborde à mon tour le problème.

Les Rouarah au singulier R'hiri sont minomades, mi-sédentaires, leur peau est brune sans être noire et rien, dans leur caractère anthropologique ne justifie, comme on le verra, l'appellation de nègres sahariens^ qu'on leur a donnée.

Chez certains individus seulement (i5 sur i34 observations) prises par moi, j'ai trouvé un certain degré de prognathisme, assez peu accentué d'ailleurs.

La taille est moyenne, bien qu'il ne soit pas rare de trouver des hommes mesurant 1 m. ^5 et même i m. 80 ; je n'ai pas observé un seul cas de « nanisme » et, au dire des habitants, les nains sont également rarissimes dans le Souf. Le tronc est plutôt massif, sa hauteur ne dépassant que rarement o m. 40 à o m. 52 ; son développement trans-

versai et antéro-postérieur au niveau des épaules et du bassin atteignant en moyenne 0 m. Sj et G m. 96. Les jambes sont courtes mais ils n'ont pas, comme certains observateurs Font prétendu, les bras très longs, ce qui est un caractère nigritien formel ; leur grande envergure, en effet, ne dépasse pas de beaucoup leur taille, de 8 à 10 millimètres, celle des hommes de race caucasique étant, comme on le sait, égale à leur taille, et celle des noirs et des jaunes la dépassant de 5o millimètres à i centimètre; la musculature brachiale et thoracique est bien développée, plutôt vigoureuse, celle des jambes également.

On les a donnés comme mégalocéphales.

C'est encore une erreur démentie par la céphalométrie (mensuration de la tête recouverte de ses parties molles) et par la craniométrie (mensuration de la tête à l'état de squelette). Leur indice céphalique a été en moyenne de ^7,62, ce qui les classerait parmi les soMS-d'o/icocèphales, mais à la limite de la mesaticéphalie, laquelle commence à 77,77.

Ceci m'a paru un des caractères les plus

importants puisqu'il rapprocherait les « hommes colorés du Sahara » — il est plus prudent, en effet, de leur donner ce nom — du type nigritien dont les éloignent tant d'autres caractères ethniques et anthropologiques.

Leur indice brachial est chez l'adulte de 76, 5o alors qu'il est de 74 ^^^^ l'homme adulte de race caucasique et de 79 chez le nègre.

Le front est bombé, haut, découvert comme chez l'Arabe, dont ils se différencient par tant d'autres caractères, comme la largeur des narines, l'épaisseur des lèvres et la grosseur du nez : comme ceux de l'Arabe, les yeux sont noirs, vifs et bien fendus ; par les dimensions développées des maxillaires, l'épaisseur et le charnu des lèvres, ils évoquent le type noir, mais s'en éloignent, je le répète, par leur angle facial qui en fait des orlhognathes,avec il est vrai, quelques exceptions.

On a signalé leurs sourcils relevés comme chez la race asiatique, j'avoue n'avoir que rarement observé ce caractère dans l'Oued R'hir.

La barbe et les cheveux sont, à mon avis, autant que la couleur foncée de la peau, la

cause de Terreur commise à leur endroit par des observateurs superficiels. Il est certain que chez beaucoup parmi les hommes colorés du Sahara, les cheveux ont l'apparence laineuse, et que leur implantation se fait par petites touffes comme chez les nègres soudaniens ; il est certain également que, comme chez ces derniers, la barbe est courte et peu fournie ; de là à l'appellation de « nègres sahariens » par analogie sinon par assimilation, il n'y avait qu'un pas. Or, il résulte de mes observations personnelles : i « que la structure laineuse des cheveux et la rareté de la barbe sont loin d'être ce qu'elles sont chez les nègres soudaniens ; 2° que ces caractères ne sont pas propres à tous les individus, et j'ai pu me rendre compte que chez ceux-là même qui offrent ces caractères on les observe à des degrés bien différents, selon chaque individu ; plus accentués chez les uns que chez les autres, ils finissent par disparaître chez certains, et chez beaucoup de Rouarah très colorés nous avons trouvé les cheveux légers et fins bien également implantés, et la barbe épaisse, bien répartie du Bédouin.

La couleur de la peau n'a pas moins contribué à établir l'hypothèse nigrilienne, et pourtant une observation attentive perin:t de ne donner à ce caractère qu'une importance relative.

En effet si dans une même tribu on observe deux Rouarah, l'un pris parmi les sédentaires, les rhamnès, les artisans qui vivent dans lombre de leur oasis, dans l'obscurité de ses ruelles voûtées, l'autre, au contraire, parmi les nomades, errant d'un bout à l'autre du jour dans le désert, sous le soleil, l'on constatera une différence de leur pigmentation cutanée qui ira du laiton clair au chocolat. L'imprécision et l'indécision de ce caractère nous sont en effet prouvées par les expressions dont se sont jusqu'ici servis les différents observateurs.

Pour les uns, ceux qu'ils appellent les nègres sahariens sont Jaunes, pour les autres ils sont chocolat, pour certains ils sont pain cCéplce ; nul ne prétend les avoir vus noirs. La vérité est que toutes ces nuances existent et peuvent être observées. J'en ai vu, pour ma part, à Touggourlh, etàTemacin, dont la

peau était pareille au laiton, comme celle des Sous-Sous de Mellacorée, d'autres qui étaient simplement bronzés.

Enfin, si on observe les femmes et les enfants, on constate que la coloration de Tépiderme se clarifie de plus en plus.

Tels sont les caractères anthropologiques des prétendus « nègres sahariens » qu'il m'a été donné d'étudier dans l'oued R'hir sur près de i3o sujets.

Leur valeur respective une fois bien établie, il nous reste à étudier les caractères ethniques, les mœurs, les coutumes, et voir s'il ne s'y trouverait pas quelques indices capables de donner plus de précision à nos conclusions.

Et d'abord les hommes colorés du Sahara, ont-ils, comme on l'a cru jusqu'à présent, des caractères ethniques propres, bien à eux, et qui suffiraient à les différencier des entités anthropologiques, au milieu desquelles, ils sont englobés depuis la lisière nord du Sahara algérien jusqu'à Rhadamès, le Touat,

le Tidikelt, le Hogghar et même l'Aïr, entités anthropolog^iques qui sont au nombre de trois : les Arabes et les Juifs (Sémites), les Berbères (Aryens) et les Soudaniens (Nègres) ? Mes observations personnelles me permettent de répondre non, et je vais essayer de le prouver, en étudiant un à un, chacun de ces caractères avec de suffisants détails.

Voyons d'abord le costume. De quoi se compose-t-il ? D'une chemise ou gandourah primitive, faite de cotonnade grossière; selon leurs moyens, les uns la serrent à la taille par une ceinture de djerid (filaments de palmier), les autres, un peu plus fortunés ou plutôt un peu moins misérables, passent pardessus un de ces burnous grossiers faits de deux pièces, le capuchon étant rajusté au corps, et qu'ils achètent aux M'zabis des oasis. Enfin ils sont coifî*és de la chéchia.

Mais n'est-ce pas là tout simplement le costume de l'Arabe pauvre et du Kabyle de l'Aurès? — Bien mieux, ceux qui en ont les moyens portent la vestiture complète, ample et lourde de l'Arabe aisé et y mellent autant que lui de vanité.

Ainsi se vêl l'homme chez les « Sahariens colorés )).Pns plus que lui, la femme ne s'habille (Fune façon qui lui soit propre. Elle porte la mUiafa de la bédouine à larges manches, fendue par côté, el ceinturée non pas à latâilie, mais sous les seins. Le bleu est la couleur préférée par la femme de TOued R'hir. Elles recouvrent leur tête el le haut de leur poitrine avec le hethenouk, qui n'est autre qu'une sorte de pelit haïk, retombant sur les épaules, rouge ou bleu comme la mlhnfa; les plus riches s'enveloppent tout entières et cachent même leur visage sons une pièce d'étoffe plus large, en soie ou en laine selon leur situation. En somme, pas autrement n'est vêtue la femme nomade, el comme celle-ci, la femme du Rliir va pieds nus.

Leur parure et les bijoux dont elles s'affublent ne diffèrent guère non plus. Gomme la bédouine de la lente, la prétendue négresse saharienne couvre ses bi'as de bracelets en fer, cuivre, bois, corne ou argent quand elle le peut, à ses oreilles pendent quelquefois d'énormes boucles de mêmes matériaux dits tizzabiiin; leur cou-de-pied est encerclé d'an-

neaux dans le même genre, que les unes et les autres dénomment khalkhals.

Il m'a été également impossible de trouver des dissemblances dans les soins intimes de leur toilette. De part et d'autre même négligence,même dédain de la plus élémentaire propreté. La seule différence, qu'il m'a été permis de constater, réside dans la façon de se coiffer et d'arranger leurs cheveux.

Je m'empresse de dire que la coiffure des femmes Rouarah est franchement soudanienne et m'a rappelé celle des Kassonkaises, observée au Sénégal, et que j'ai décrite ailleurs (i).

Relevés en casque sur la partie antérieure de la tête, les cheveux tombent en boucles gracieuses sur la nuque et sur les oreilles qu'elles dépassent un peu, sans toutefois frôler les épaules. Les boucles postérieures sont ornées de perles rouges, de petites coquilles blanches ou de morceaux de corail.

I. V. Revue scientifique, octobre 1888. — Les peuplades de la Sénégambie. — Aupays des fétiches, i\o\. — Siestes d'Afrique, i vol. — Martyrs lointains, 1 vol. — Journal d'an marin, 1 vol. (Lemerre et FJamniariou Editeurs.)

Ce sont là les ornements favoris dont la Kassonkaiseetla femme Sou-Sou delà Mellacorée agrémentenl leur chevelure. Mais voici des analogies bien plus frappantes encore.

Les femmes Rouarah se pommadent de la même façon que les Kassonkaises et les Sou- Sou ; la pommade seule diffère un peu. Les premières, avec des dalles pétries et de l'huile rancie, obtiennent une pâte jaune, d'une odeur sut generis et qui est loin de valoir l'ambre ou le musc; avec cette pâte, elles s'enduisent le milieu de la tête de Tune à l'autre oreille, de façon à maintenir séparés le casque antérieur de leur chevelure et les boucles latérales et postérieures ; en outre, elles donnent k Tun comme aux autres plus d adhérence et de solidité.

11 en est même qui oignent leur coiffure tout entière de ce nauséabond et poisseux ingrédient.

Pas autrement ne procèdent la femme Kassonkaise et la femme Sou-Sou de la Mellacorée et du Fouta-Djalon. Seulement, au lieu de pétrir la datte et l'huile rance pour préparer leur pommade, elles emploient du beurre de karité.

A M'rayer, je vis une femme d'une cinquantaine d'années dont la tête n'était qu'une plaie. Son mari m'expliqua — ce que j'avais deviné — comment sa femme avait gagné ce mal par des applications trop fréquentes et trop étendues de la susdite pommade, laquelle en se desséchant, et rancissant davantage, finit par former une sorte de calotte adhésive et corrosive en même temps.

Et je me rappelai des cas analogues plus nombreux, en vérité, observés pendant mes courses dans les villages de notre Guinée.

Ceux qui considèrent les « hommes colorés » du Sahara comme de vrais nègres, ont donné à ce détail ethnique, une importance qu'il n'a pas.

Autrement sérieux serait contre eux, à mon sens, l'argument tiré de la situation morale de la femme chez les Rouarah et de son rôle dans la famille.

En effet l'influence berbère, c'est-à-dire

aryenne, domine ici et nous nous éloignons autant des mœurs bédouines (sémites) que des coutumes du Soudan (nègres).

Nul n'ignore — et je n'insisterai pas — que si la femme de TArabe nomade, la Bédouine, ne se voile pas et jouit de sa liberté d'allure, elle n'en est pas moins la bête de somme de son mari ou plutôt de son maître, de celui qui la possède corps et âme comme son âne et son chameau ; nubile à dix ans, mère à douze, flétrie à vingt, les plus viles et les plus rudes besognes lui incombent sa vie durant. Tel est également le sort de la négresse soudanaise et sénégambienne, sauf chez certaines tribus mélangées de Peulh, comme par exemple les Sou-Sou de Mellacorée et du Fouta- Djalon.

Chez les Kabyles, au contraire, si la femme est loin d'être l'égale de son mari, si elle peut être répudiée par lui, et vendue par ses parents mâles, elle n'en est pas moins, quand elle s'y prête, estimée, considérée, dans la famille, et a toujours, les mêmes droits juridiques que l'époux ; le fond aryen ressort chez eux dans ce caractère, comme dans leurs

caractères anthropologiques, les mœurs et les coutumes de leurs tribus.

Tel est, ou à peu près, le sort de la femme R'hiri. Comme la Bédouine, elle ne se voile que rarement, va et vient en toute liberté, mais comme la femme Kabyle, elle jouit d'une certaine considération dans son foyer. Comme elle aussi, et à rencontre de la Bédouine, elle est rarement répudiée et voit grandir ses enfants sous le toit familial. Dans la plupart des intérieurs rouarah, qu'il m'a été permis d'observer je l'ai trouvée à peu près maîtresse de son foyer, respectée et écoutée de son mari et de ses enfants. On m'a même cité le cas, très rare d'ailleurs, d'une famille r'hiri de Témacin, où la femme porte vraiment les culottes, comme on dit chez nous.

De leur polygamie, rien à conclure non plus, car elle existe, sans distinction, chez tous les peuples sahariens. Comme l'Arabe, comme le Kabyle, le R'hiri peut épouser légalement devant le cadi, autant de femmes que le lui permettent ses moyens et le Coran, et avoir même les concubines autorisées par

Mohamed ; leur religion, en effet, n'est autre queTIslamisme primitif, inintelligent et borné du Bédouin et du Kabyle, et ne fournit par conséquent aucun élément capable de les diflFérencier de ces deux agglomérations ethniques au milieu desquelles ils sont englobés.

On a dit : Les nègres sahariens sont superstitieux autant peut-être que les nègres du Soudan et du Sénégal.

Il faut vraiment, pour émettre une pareille affirmation, n'avoir jamais vécu et observé dans l'Afrique occidentale. 11 faut même n'avoir pas lu, avec attention, le récit des voyageurs et des géographes qui ont longuement parlé des peuplades nègres qui l'habitent.

J'ai, pour ma part, un des premiers, longuement décrit (t), avec leurs caractères anthropologiques et ethniques, les mœurs, les coutumes des peuplades de la Guinée Française, au milieu desquelles j'ai longtemps

I. \oiv Revue scientifique, octobre 1888. Les peuplades de la Sériéc/ambie.

vécu. J'ai étudié notamment les Floupes de la C.asamance, les Nalous et les Landoumans du Rio-Nunez, les Bagas, et les Timénès du Rio-Dubreka et de la Mellacorée, et je m'étonne qu'on ait pu comparer aux innombrables, extraordinaires et grossières superstitions de ces peuplades, les quelques croyances un peu bizarres qu'on peut relever chez les hommes colorés de l'Oued R'hir.

La croyance aux djenoan par exemple, disent-ils, est très répandue chez eux ; et ils comptent beaucoup de sorciers et de sorcières.

Cela est vrai, mais le djinn qui revêt mille formes pour amuser, aider ou tracasser les simples mortels, qui, tour à tour est gazelle, adolescent beau comme la lune, merveilleuse jeune fille ou vénérable vieillard, toujours doué d'une puissance que limite seule celle de Dieu, n'est-il pas une des créations les plus charmantes de l'imagination arabe, ainsi que le prouve la simple lecture des Mille et une Nuits ? Et qui hésiterait à voir en eux ainsi qu'en leurs dj'innia, les frères et les sœurs de nos fées et de nos lutins ?

Peut-on vraiment les comparer aux grotesques fantômes qui hantent les bords des lagunes dahoméennes, la brousse soudanaise ou les forêts du Centre-Africain ? Le Nama, par exemple, des Bambaras, véritable loupgarou, qui passe son temps à violer femmes et filles égarées en son « bois sacré », à s'enivrer de dolo que lui apportent les plus fervents, et, une fois ivre, à réveiller les villages par un charivari infernal de clochettes, de calebasses et de tam-tam.

Pour ce qui est des sorciers et des sorcières, il n'en existe guère plus chez les Rouarah qu'à Alger ou à Tunis, et je dirai même qu'on en trouve beaucoup plus chez les Kabyles de l'Aurès et chez les Bédouins du désert que chez eux.

On a voulu voir une autre trace sérieuse d'un fétichisme ancestral, accusant des origines soudanaises, dans un certain nombre de fêtes, de deux, pour parler plus exactement, l'une publique, commune à toutes les tribus Rouarah ; c'est la fête d'El-Anncer-a

OU des éléments ; l'autre propre à chaque famille el qui se célèbre dans l'oasis lorsqu'un mariage y a lieu.

Pour la première, Terreur d'interprétation n'échappe pas à un examen attentif. D'abord son nom d'origine franchement arabe aurait dû suffire à prévenir l'observateur ; puis sa nature même et son rituel, que sémites et berbères peuvent seuls revendiquer, à l'exclusion absolue des noirs ; je m'empresse de dire que je ne l'ai point vu moi-même célébrer pendant mon séjour dans l'Oued R'hir, et que tous les détails m'en ont été fournis par des indigènes el des européens résidant depuis longtemps dans le pays. Je la narre donc d'après eux.

Elle a lieu vers les premiers jours de l'été, quand le soleil africain brûle la terre, la dessèche, réventre, la lézarde de toutes parts et lui fait hurler la soif jour et nuit, implacablement. Comme la brousse sénégambienne, le Sahara devient alors une vraie fournaise, dont le resplendissement est à la fois la chose la plus grandiose et la plus triste qu'il soit donné à Thomme de contempler. Sans les

puits artésiens dont la canicule n'influence pas le débit, les oasis, elles-mêmes, succomberaient sous celte étreinte de feu. Les pauvres petits bordjs perdus dans l'immensité sont rôtis, grillés, de Taube à la nuit. L'ombre même qu'ils projettent sur la dune s'échauffe aussitôt à son contact. Pas un moment ne s'apâlit l'indigo du ciel, qui pèse lourdement sur eux comme une calotte enflammée. Il faut, pour se risquer, attendre que la nuit et la lune amie de la lente caravane, aient rafraîchi quelque peu le sable sous leurs baisers. Mais alors, c'est sous la petite coupole grise qui couronne, avec tant de grâce orientale, la maison soufi comme sous la toiture plate à terrasse des maisons en (( toub » de l'Oued R'hir, une sarabande fort dangereuse de scorpions.

Mais tout cela n'est rien à côté de la fièvre malarienne et des nombreuses maladies épidémiques engendrées par la canicule et qui naguère encore frappaient si cruellement les Rouarah et leurs animaux. C'est même, m'a-t-on affirmé, et uniquement pour les chasser qu'ils célèbrent les fêtes d'El-Anncera,

qui sont en effet, comme on va le voir, de vraies fêtes de purification.

Pendant la belle saison, les Rouarah ont fait provision de toutes les plantes à essences, qui poussent dans leurs jardins ou au désert. Le moment venu, à la nuit, ils se réunissent par familles dans les clairières de leurs oasis, préparent un bûcher de ces plantes, et amènent autour de lui toutes leurs bêles, moutons, brebis, chèvres, ânes, chameaux; puis, ayant fait ample bombance et bu force lagmi (vin de palme) ils Tallument en poussant des cris.

La flamme crépite, et éclaire l'ombre profonde de Toasis ; en spirales odorantes la fumée se tord, les chiens aboient, les enfants piaulent et les femmes frappent des mains en poussant le you-you guttural, par lequel, la Bédouine elle aussi, a coutume d'exprimer sa joie comme sa douleur. On m'a affirmé, sans qu'il m'ait été possible de le contrôler, que ces cris des femmes, des enfants, comme ceux poussés par les hommes sont des iniprécations contre les djenoiin malfaisants, en lesquels, s'incarneraient toutes les maladies qui

les afïligent eux et leurs troupeaux et surtout le tehem, nom arabe de la fièvre des marais.

Voici pourtant une formule purificatrice dont se serviraient les Rouarah dans Toasis de N'Gouça près d'Ouargla.

Elle est imprécatoire également, et c'est un vieillard plus ou moins sorcier qui la prononce en jetant de Tencens dans le foyer :

— « Tehem ! maudit tehem !... qui nous fait claquer des dents, qui tantôt nous glaces le sang et tantôt nous brûles, que la fumée de ce foyer te chasse loin de nos palmiers, de nos jardins et de nos puits...

« Tehem ! maudit tehem !... qui nous amaigris et nous rends plus légers que des djerada (sauterelles) aux mains du laveur des morts, que la fumée de ce foyer te chasse loin de nos palmiers, de nos jardins et de nos puits...

« Tehem ! maudit tehem !.. qui remplis, en un mois, nos cimetières et fais le vide dans nos maisons, que la fumée de ce foyer te chasse loin de nos palmiers, de nos jardins et de nos puits...

« Et qu'avec toi s'en aillent où va la

fumée, toutes les maladies qui t'accompagnent et n'épargnent ni nos chameaux, ni nos chèvres, ni nos ânes, ni nos moutons... »

Il est impossible, je le répète, de voir dans cette fête et encore moins dans cette formule d'exorcisme, trace quelconque de fétichisme ; et je comprends difficilement comment on a pu la comparer, même de loin, aux manifestations toujours grotesques et souvent obscènes auxquelles se livrent les noirs soudanais et sénégambiens, soit pour chasser les esprits malfaisants (bakin) comme chez les peuplades de la Guinée, soit pour détourner les prétendus maléfices de la lune ainsi que font les Bambaras et les Mandingues du Niger, les Floups de la Casamance, les Nalous et les Landoumans du Rio-Nunez.

Au contraire, cette purification annuelle de l'oasis et de tous ses habitants (bêtes et gens) m'apparaîl comme purement aryenne, et les analogies qu'elle évoque en mon esprit ne sont pas celles formulées par certains observateurs. J'ai vu, en effet, célébrer une fête purificatrice de ce genre non pas au Sénégal, mais dans les Pvrénées-Orientales, à Corsavi

OÙ, au milieu de grandes réjouissances, le curé bénit etpurifie chaque année les maisons et les bergeries, ses paroissiens, leurs chevaux et leurs troupeaux.

Un certain alcoolisme particulier aux hommes colorés de l'Oued R'hir, serait-il comme on l'a prétendu^ un argument à Tappui de ceux qui voient en eux des nègres ?

Il est évident et j'ai pu facilement m'en rendre compte, que les Rouarah sont aussi friands de lagmi que les Bambaras de dolo (maïs fermenté). Dans certaines oasis de l'Oued R'hir, Faatorité française a dii intervenir pour réprimer des abus aussi préjudiciables aux intérêts de la race qu'à ceux de la colonisation.

J'accorde également que, si on ne l'en empêchait, le R'hiri s'abrutirait avec le suc fermenté de ses palmiers fatigués, comme le nègre avec son dolo, et je reconnais que cette intempérance lui est propre et contraste avec l'abstinence islamique que conservent les Arabes autour de lui ; mais il convient de ne

pas donner à cette particularité plus de valeur qu'elle n'en a, surtout si l'on songe avec quelle facilité dans le Tell, l'Arabe des villes foule aux pieds les prescriptions du Coran relatives à l'alcool.

Les fêtes et les réjouissances prolongées qui précèdent, accompagnent et suivent le mariage chez les « hommes colorés du Sahara » ne constituent pas non plus, comme on va le voir, un caractère ethnique permettant de les différencier.

Pour qu'il soit possible d'étudier sérieusement cette coutume et de lui donner toute la valeur qu'elle doit avoir, je la décrirai, telle qu'il m'a été donné de l'observer en Oued R'hir ; je mettrai ensuite sous les yeux du lecteur, la description du mariage chez l'Arabe, et je le renverrai à mes études sénégalaises précitées, pour ce qui concerne cette coutume chez les peuplades sénégambiennes de nos Rivières du Sud et du Dahomey. Je ne vois pas meilleure façon de faire ressortir l'im-

portance et la valeur des dissemblances avec celles des analogies.

Disons tout de suite que la coutume de la dot apportée par le fiancé à la famille de sa future est commune aux Rouarah, aux Arabes, aux Kabyles et aux Nègres soudanais, c'est-à-dire à toutes les agglomérations ethniques habitant l'Afrique, les Européens et les Juifs exceptés.

Chez les Nègres soudanais, cette dot consiste en marchandises courantes du pays, et rarement en argent monnayé ; dans les contrées d'élevage ce sont des têtes de bétail, du grain, du sel, etc. Aux voisinages de nos comptoirs, des tissus, des cotonnades, de la verroterie et autres articles importés d'Europe et qui, peu à peu, sont devenus indispensables aux noirs.

Au contraire, les Sahariens colorés agissent en ces circonstances comme les Arabes et les Kabyles, et donnent à la famille de celle qui doit devenir leur femme une certaine somme d'argent, longuement débattue auparavant.

La cérémonie juridique du mariage est la même pour les Rouarah, les Kabyles et les

Arabes, le Coran étant leur livre commun. Elle est simple et a lieu devant le caïd, qui, après avoir constaté que le mari peut nourrir sa femme, lit Isifatiha, inscrit les conditions pécuniaires du mariage sur un registre ad hoc que l'autorité française du bureau arabe pourra contrôler.

La dot une fois fixée, le R'irhi qui se marie fait, comme l'Arabe, un cadeau aux parents de sa fiancée. L'Arabe des villes offre des parfums, de l'ambre, du kolieul, une écharpe ou autres menus objets de toilette. L'homme du Rhir, comme son voisin le Bédouin de la tente, donne des galettes cuites sous la cendre et aromatisées, un peu de blé, chose précieuse au pays des dattes, rarement des produits manufacturés.

Tandis que chez l'Arabe de la ville ou de la tente, les fêtes matrimoniales ne durent pas plus de sept jours, les hommes colorés du Sahara les prolongent parfois, quand la famille en aie moyen, pendant quinze jours; ils les terminent de l'aube à la nuit, quand l'exige leur pauvreté. Mais la moyenne varie entre quatre jours et la semaine révolue.

Le premier jour, homaies et femmes sortent en procession du village, et accompagnés des musiciens ordinaires de Foasis gagnent une place hors murs ou une clairière de leur forêt. Si la flûte dont joue l'artiste principal, vraie choreute et chef d'orchestre, est la r'haïta bédouine, il est d'ordinaire accompagné par d'autres qui, à coup démesurés, frappent sur de grosses caisses en tout semblables à celles qu'on dénomme tabala, chez les nègres soudanais et, qu'ici on ap[)elle regg. Cette instrument est, en efiet, d'origine sénégambienne, et ne figure que très rarement dans un orchestre franchement arabe ; dans celui-ci plus riche en instruments mélodiques comme le rebab (sorte d'alto à trois cordes) la r'haïta et la djouath à sept trous ou flûte antique, on ne trouve d'ordinaire en fait d'instruments à percussion que le bendaïr, la darboiika de terre peinte et le gelai métallique dont le rythme fort mesure la danse et le chant. A côté du regg, je vis pour la première fois en cette noce de l'Oued R'hir, les « kerokebs » ou castagnettes en fer très longues, instruments cher aux Soudanais.

Dans l'enceinte, place ou clairière, un grand feu est allumé, comme chez les tribus du Sénégal ; Torchestre prend place en un endroit bien choisi, et les danses commencent pour durer jusque très avant dans la nuit.

Ces danses ne diffèrent guère, en vérité, des danses bédouines ; elles sont, comme elles, peu variées et ne représentent, en définitive, que des variantes plus ou moins grossières de la fameuse danse du ventre, telle qu'elle est dansée par les Juives et les Mauresques prostituées dans les grandes villes du Tell.

Elles n'ont, certes, pas la grâce archaïque, la lascivité hiératique et contenue, le charme languide des pas dansés par les Naïls, non pas à Biskra d'où la prostitution cosmopolite les a chassées, mais bien plus au Sud, ici à Touggourt, par exemple, où elles se sont réfugiées et où il m'a été donné de les observer. Ceux des hommes que ce spectacle n'intéresse pas font parler la poudre avec autant d'ardeur que les Bédouins.

Les danses et les salves ne sont interrompues que pour faire place à de pantagruéliques festins ; la cuisine en est bédouine depuis

le premier plat jusqu'au dernier, depuis le couscouss jusqu'au méchoui.

Le repas fini, quand chez nous, l'heure psychologique des toasts a sonné, commence le rôle des conteurs, s'il y en a dans le ksar ; à leur défaut n'importe qui, parmi les vieillards surtout, en tient lieu.

Pour être le plus souvent sédentaire, le conteur de l'Oued R'hir n'a pas moins d'imagination poétique et de verve narratrice que le conteur nomade qui va d'un bout à l'autre du désert, narrant, chantant ou improvisant, pour charmer les loisirs des citadins et l'enfantine curiosité des Bédouins.

Ces compositions ou improvisations ont une certaine allure poétique sous leurs formes frustes ; sans valoir les antiques qaçidas des poètes de l'Yemen, plusieurs d'entre elles me parurent mériter d'être retenues.

Avec l'aide des pièces déjà recueillies, je pus, dès lors, diviser en quatre catégories principales selon les sujets traités, les récits, chants, rarement écrits, presque toujours oralement transmis et les improvisations diver-

ses qui charmeat encore les loisirs des Rouarah et agrémentent les fêtes nombreuses dont s'égaient leurs oasis : VAmoury les Djinoiin, les Batailles et les Chasses, enfin tous les autres plaisirs de la vie errante, tels sont les quatre sujets principaux.

L'amour, nous a semblé de tous les thèmes, celui qui a la préférence des conteurs et des auditeurs, et il nous parut, par la suite, comme on le verra plus loin, que cette préférence ne s'exerçait pas seulement dans les réjouissances matrimoniales, mais dans toutes les circonstances de la vie publique et privée où leur verve se donne cours. Tandis que les Arabes, au contraire, ceux des villes comme ceux des tentes, se réjouissent et s'exhaltent plutôt, en toute occasion, sur des sujets héroïques et guerriers.

Voici d'abord une épithalame qui fut gravement récitée, et sur un ton presque pleurard, par le grand'oncle de la future, superbe vieillard au masque bronzé, dont la barbe s'étalait neigeuse sur un burnous noir, et qui eût été d'une beauté quasi biblique sans

une ophtalmie rebelle qui ensanglantait les paupières de son œil droit.

— « Quand, à l'heure de Tasr (quatre heures du soir) ou à celle d'EPAcha (huit heures) tu t'en allais à la fontaine portant sur Tépaule ta gaerba(i), suivie de tes petits frères, le jeune Khaddou^ y était toujours avant toi.

« Du plus loin qu'il te voyait, il te souriait, souriait à tes petits frères, puis il prenait ta peau de bouc, la remplissait à ta place, et pendant que tous deux vous regardiez l'eau fraîche couler, il te disait : O Zobéida, tes prunelles sont plus limpides.

(( Et toi, rougissant comme le soleil qui se couchait sur la dune tu ne disais mot, mais tu répondais à son sourire par un sourire. Et avec lui tu regardais dans le ciel, s'allumer la première étoile. Et lui te disait : O Zobéida, combien les deux étoiles de tes yeux sont plus belles...

a Et toi, plus pâle que la lune qui se levait tu ne disais mot, mais tu répondais à son sourire par un sourire. Et quand tu t'en re-

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