‹ Visions SahariennesChapitre 2 sur 5 · I . Outre en peau de bouc · texte numérisé non relu

I . Outre en peau de bouc

tournais vers la demeure, il portail ta gnerba pleine sur la tête, et il t'accompagnait ainsi jusqu'à ta porte où lu le remerciais par le plus doux de les sourires.

« Maintenant voici que Kaddour est devenu le maîlre et l'époux de Zobéida bent Ahmed. Fasse Allah qu'elle lui soit toujours aussi chère et que toujours il se plaise à lui sourire, et qu'il Irouve ses prunelles aussi limpides que l'eau claire de la fontaine et son visage beau comme la lune qu'hier encore ils aimaient contempler ensemble... »

Gela fut-il improvisé, comme on voulut me l'assurer ? Je ne suis pas loin de le croire, si je me fie aux hésilations nombreuses du vieillard, plutôt qu'aux airs inspirés qu'il se donnait et qui ma foi, s'harmonisaient avec sa naturelle majesté.

Mais, malgré les plus véhémentes asserlions il me fut impossible de prendre pour une improvisation le second chant nuptial que nous fit entendre, peu après, un conteur r'hiri, car non sans surprise, je reconnus aussitôt, bien qu'un peu grossièrement déformée^ une poésie arabe, 1res vieille, d'origine

postislamique, sans doute, étant donné son réalisme, et que j'avais maintes fois entendue dans les cafés maures de Tunis.

Elle célèbre la perfection physique de la femme, et dit ce que doit être une idéale épousée.

La voici d'abord telle que pour la première fois, je l'entendis psalmodier d'une voix douce par un excellent conteur tunisien au café maure de Béni Khiar, près de Nabeul, la ville aux jardins fleuris. On verra ensuite ce qu'elle est devenue dans l'Oued R'hir en passant par la bouche d'un Saharien.

Pas trop grasse ni trop maigre non plus

Sera celle qui t'attendra dans la chambre nuptiale,

A la clarté des bougies roses,

Et parmi les parfums de la myrrhe et de Tencens,

Du jasmin, du musc et de l'ambre gris.

Que ses yeux soient noirs

Comme les yeux de la gazelle rapide,

Et qu'entre les paupières teintes de koheul

Les prunelles brillent comme une source

D'eau vive parmi les sables du désert.

Ses joues seront un bouquet de roses Non pas de roses déjà cueillies, Mais de celles que la rosée seule A mouillées dans le matin radieux Et que seul le rossignol a frôlées.

Quand l'antilope pourchassée par le slougui

Bondit à travers la dune

Regarde comme sa poitrine saille et bombe

Pour fendre le vent

Ainsi sera la poitrine de ta fiancée.

Ses seins parfumés à l'eau de rose

Auront la fermeté de la balle

Que les enfants se renvoient l'un à l'autre

A coup de djerad

En poussant des cris joyeux

Que son ventre, autour du nombril Soit poli comme la joue d'un enfant Souple et léger comme un coussin gonflé Par le fin duvet des colombes Et doux comme lui sous les doigts.

C'est plus bas, plus bas, plus bas,

Que doit friser en boucles soyeuses,

La toison mystérieuse

Qui ombrage le paradis

Ce Paradis où nul que toi ne doit rentrer

Si trop étroite est la carène du navire On ne peut rien charger en ses flancs De même une femme aux hanches minces Ne pourra porter les enfants Qui seront l'orgueil de ton nom.

Enfin si son haleine a la douceur

Et le parfum de la rose et du jasmin

Si sa chevelure est longue d'une aune

Et sa langue courte comme l'ongle du petit doigt

Tu seras un heureux mari .

Malgré toutes les images gracieuses et les charmantes métaphores dont cette pièce était remplie, nous sommes loin des chastes qaçidas que les poètes de l'Arabie consacraient à la beauté de leurs amantes avant Mohammed. Au réalisme sensuel qui s'exhale de chaque strophe, on reconnaît l'influence de l'islamisme qui matérialisa l'amour, fît de la femme un instrument de plaisir, et changea la petite fleur bleue de l'idéal poussant en liberté dans le désert, au grand soleil, en la rose maladive du sérail.

Mais combien plus réaliste encore nous la

trouvâmes, cette œuvrette, sur les lèvres du Saharien.

Il ne pouvait être question, ici, de fiancée attendant qu'on la dévoile, puisque chez les Rouarah, comme chez les Bédouins de la tente, la jeune fille ne se voile pas et que son fiancé a pu l'élire, parmi toutes les autres, en pleine connaissance de sa beauté.

D'autre part, le conteur rhiri était plus bref, et résumait ainsi ce que la femme parfaite doit posséder : l'œil et les dents de la gazelle, la poitrine de l'antilope, des joues couleur de la datte mûre, des seins fermes comme l'orange avec sa peau ; pour ce qui est, du reste, la crudité des métaphores était telle que je me vois dans l'impossibilité de les reproduire ici.

J'ajoute que le succès du jeune «meddah » fut très vif et que l'auditoire, avec insistance, le pria de conlinuer. De sa même voix nasillarde, jamais lassée, il récita grand nombre d'autres épithalames sans intérêt ou plutôt dont le seul intérêt me parut être dans leur réalisme de plus en plus grossier ; enfin ceux qui parlèrent après lui se montrèrent

non moins obscènes et orduiiers que des griots sénégambiens. Ils se posèrent entre eux des énigmes en tout semblables à celles, avec lesquelles, les akpolos (poètes) dahoméens, se complaisent à embarrasser les convives au cours de non moins bruyantes hyménées.

En voici une, par exemple, enfantine de simplicité.

— Je suis un vase que tu peux remplir d'eau fraîche, si tu veux, mais quand on me frappe sur le derrière, je chante et fais danser en cadence les filles des Ouled-Nayl. Quel est mon nom?

Aussitôt Tauditoire tout entier, y compris les moins alertes d'esprit, répondait : La darbouka.

Et cette autre également entendue, avec une légère variante, en Afrique occidentale, et dont la grivoiserie confine à l'obscénité :

— Tantôt mou comme un serpent et tantôt dur comme un pieu, je suis le père de tous. Quel est mon nom ?

Et tout le monde le disait parmi les rires au milieu d'une folle joie.

Tels sont les principaux morceaux, dont

rimagination des Sahariens colorés agrémenta ce preniierjour d'une noce dans FOued R'hir.

La lune éclairait depuis longtemps l'oasis que les femmes dansaient toujours dans la clairière, et que les hommes continuaient à écouter les conteurs infatigables et leurs anciens, dont la vieillesse babillarde était plus inlassable encore.

Le second jour fut en tout semblable, sauf que la famille du fiancé fit les frais d'un festin non moins plantureux avec un bouc pour rôti.

Le troisième fut consacré à promener à travers le ksar les cadeaux dont le futur avait gratifié sa fiancée. Devant chaque maison où Ton s'arrêtait, on faisait une zdara (quête) dont le produit était destiné à la zaouïa la plus voisine ou aux mosquées de l'oasis.

Au matin du quatrième jour, les femmes et les jeunes filles envahirent la maison de la mariée, et y dansèrent à l'exclusion des hommes jusqu'après-midi. Exclu moi-même, cela va sans dire, j'appris qu'un festin donné aux

seules danseuses devait clôturer cette chorégraphie échevelée.

Quand sonna l'heure de Tasr (quatre heures du soir) les hommes se joignirent aux femmes et aux jeunes filles, et aux sons d'une musique éperdue, enlevèrent la mariée pour la conduire de la maison de ses parents dans celle de l'époux, où l'un et l'autre devaient rester pendant une semaine révolue.

En fait, la noce était terminée après cette simulation de rapt ; il restait pourtant une dernière et assez curieuse cérémonie, mais qui a lieu devant les seuls parents du jeune époux.

Venu le huitième jour, dès Itfedjer (l'aurore) le jeune époux quitte sa femme à la maison, se dirige vers sa palmeraie où il choisit un des palmiers les plus fatigués et qui désormais ne pourra donner que du lagmi. Il y grimpe jusqu'au haut et d'un vigoureux coup de hache, il l'écime. Puis avec cette tête dépouillée des djerad (feuilles) et de l'écorce, toute ruisselante de sève, il entre chez lui, en frappe sa jeune femme sur la nuque et la lui offre. Elle la prend en riant, la découpe

en tranche, pour en assaisonner le couscouss monstre que tous deux offriront le lendemain à leur famille.

Et désormais la vie conjugale commence.

J'ai aussi fidèlement que possible raconté les fêtes et réjouissances dont s'accompagne le mariage chez les Rouarah,

Voyons maintenant ce qu'elles sont chez leurs voisins immédiats les Arabes nomades. Mais comme elles ont été souvent décrites, nous serons bref et n'en dirons que ce qu'il faut pour faire ressortir les analogies et les dissemblances pourvues d'une certaine valeur ethnique.

On a beaucoup écrit sur la femme arabe et sur le mariage musulman. On a beaucoup discuté sur ce qu'ils ont été, ce qu'ils sont et ce qu'ils deviendront sans doute, malgré la force d'inertie de l'Islam, sous la poussée fatale, inéluctable d'une puissance plus forte ; le Progrès.

Il existe un très vieux proverbe qu'on dit être arabe et qui me fut en effet dit à moi-

même par un respectable cadi saharien, mais qu'on croirait extrait des axiomes conjugaux de Balzac, dans sa Physiologie du mariage, car ce très vieux proverbe exprime, en quelques mots ce que depuis des siècles, le vulgaire Oriental et Occidenlal pense deTinstilution.

(( Le mariage est comme une citadelle assiégée ; ceux qui sont dehors voudraient y entrer ; ceux qui sont dedans voudraient en sortir. »

N'est-ce pas là deThumour et du meilleur? Et que devient la légende de l'Arabe grave, éternellement fermé à toute manifestation hilarante de l'esprit.

Et puisque nous faisons appel à la sagesse des nations contenue, comme chacun sait, dans les proverbes, en voici un autre non moins antique sur la femme arabe et qui complète le précédent.

— Que ta femme soit ta compagne quelquefois, ta servante souvent, ton égale jamais...

Plus brutal^ le Bédouin dit : Fel-lil, merti Ten-nchar, ha marti. La nuit, mon épouse, le jour, mon ânesse.

Celui-là certes on ne peut le nier, résume fort bien, et avec une concision qui n'a rien d'oriental, toute la philosophie matrimoniale de rislam. Aussi est-ce à lai («ue se sont reportés tous les écrivains d'Occident, et parmi eux Baraudon, qui étudièrent le mariage arabe dans les pays musulmans.

Pourtant il ne leur échappa pas que cet état d'infériorité sociale et intellectuelle dans lequel est confiné la femme, ce rôle purement matériel et génital, auquel on l'a réduite, ne se rencontrait pas seulement chez les Arabes mais bien chez tous les Orientaux.

Les uns en virent la cause dans les ardeurs d'un climat qui amollit les sens, excite le système nerveux, affaiblit la résistance de la volonté, et porte tout l'être au plaisir d'amour; pour d'autres, cela tient au nomaisme actuel et ancestral de la race qui les éloigna et les éloigne encore de la civilisation. Comment, en effet, un peuple dont la vie matérielle est si dure, si difficile, aurail-il pu policer ses mœurs, affiner ses relations sociales?

Et puis, quand on y réfléchit, la conduite

de rhomme, dans ses rapports avec l'aulre sexe, n'est-elle pas la logique môme. Quel motif sérieux aurait-il de changer, avec ses mœurs familiales qui sont restées celles de la tente et de la vie patriarcale, son idéal de la femme et du mariage.

La femme, elle-même, qui, pour nous occidentaux, est une victime, ne se plaint pas de son sort et ne conçoit pas une existence conjugale différente. Par instinct comme par éducation, elle se considère comme naturellement destinée à satisfaire les besoins d'amour de son mâle, à lui donner des enfants et à peiner pour lui jusqu'à la fin de sa vieillesse.

Ne lui appartient-elle pas, corps et âme, comme une chose, comme l'esclave antique à son maître? Et cette idée de possession absolue dont elle est empreinte, comme l'idée de complète domination qui est celle de l'Arabe, d'où leur viennent-elles à l'une et à l'autre, sinon des âges immémoriaux, préhistoriques, où l'homme des cavernes, contemporain des mammouths, poussé par Tappétit génésique, s'emparait de la femelle

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qui lui plaisait et se battait contre ses semblables pour s'en assurer la possession.

Cela est si vrai que Ton trouve trace de ce rapt primitif au fond de toutes les cérémonies nuptiales chez tous les peuples du monde, traces plus ou moins profondes, plus ou moins apparentes selon que la civilisation de ces peuples est plus ou moins rapprochée ou éloignée de la sauvagerie primitive qui fut l'aurore de l'humanité.

Le Christianisme lui-même qui a tant fait pour l'émancipation de la femme, a, de cette violence, gardé vestige en la cérémonie religieuse qui consacre le mariage.

L'anneau béni par le prêtre et jadis passé au doigt de la seule épouse, qu'est-ce? Sinon ce qui restait de la chaîne antique qui la rivait comme une tête de bétail à la cabane de l'époux. Ceux-là se trompèrent gravement qui voulurent y voir un symbole génésique et attachèrent à cette cérémonie l'idée des fécondations futures et de l'acte d'amour, et ainsi l'assimilèrent à la coutume indienne par laquelle est figurée, en lignes tatouées

sur le front des deux conjoints, la pénétration du l'nigam dans Vyoni,

C'est, je le répète, le souvenir de la sujétion conjugale antique, de la violence primitive que TEglise a perpétuée tout d'abord, en la faisant, il est vrai, réciproque mais bien plus tard.

Nous verrons toul-à-l'heure que la cérémonie du mariage chez la plupart des tribus nègres d'Afrique n'est, ainsi que je l'ai prouvé dans mes précédents travaux, qu'une simulation plus ou moins bruyante, plus ou moins compliquée du rapt ancestral, tel que je l'ai montré chez les populations colorées du R'hir.

Et, ce qui était à prévoir, nous la retrouvons,chez les Arabes nomades, leurs voisins.

Elle est, cette simulation, la partie la plus curieuse, la plus mouvementée d'un mariage au Sahara.

Toutes les autres « réjouissances au lait et au miel », comme dit le Bédouin resté biblique, ne sont que secondaires, peuvent ne pas avoir lieu, et pour cause, chez ceux qui ne possèdent rien.

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Comme en Sénégambie et au Soudan, et comme chez les Rouarha, ce sont les amis du ûancé qui enlèvent la fiancée de chez elle au cours d'une brillante fantasia.

Au préalable, elle a été baignée, parfumée, richement habillée par les matrones aux mains desquelles elle est ravie. Rien de plus pittoresque que le cortège des ravisseurs, quand les époux occupent dans la tribu un rang important. Les cavaliers ont endossé leurs plus éclatants burnous : habiles à virevolter sur leurs chevaux tout en faisant parler la poudre, ils soulèvent l'admiration enthousiaste des femmes qui répondent à chaque salve par leur you you, les plus stridents.

Arrivés à la maison de l'époux, comme pour marquer plus encore la violence qu'elle est sensée subir, des mains invisibles poussent la fiancée dans la chambre où son nouveau maître la reçoit.

Le mariage est fini, le mari est en possession complète et définitive de sa femme. Tout ce qui suit, les sept jours de la Tcf^iora (trois, si c'est une veuve) donnés au mari pour consommer l'union n'y ajoutent rien. Pen-

dant ces sept jours, les femmes de la Iribu se réunissent autour de la mariée et dansent au son du bendaïr des danses amoureuses. Venu le dernier, avant de la quitter, Tune d'elles lui passe autour des reins la ceinture qui symbolise sa future maternité.

Ainsi se déroule la cérémonie du mariage chez les Arabes nomades du Sahara. On voit combien peu elle diffère de ce que nous l'avons observée chez les « hommes colorés » du R'hir et du Souf, leurs voisins. Il serait téméraire, à mon avis, d'en tirer une conclusion ethnique tant pour les différencier que pour établir entre eux de sérieuses analogies.

Si je me suis longuement étendu sur la cérémonie du mariage, c'est parce que la valeur ethnique de cette coutume est, à mon sens, la plus considérable de toutes quand il s'agit de populations encore attachées au nomadisme ancestral, et où par conséquent toutç la vie sociale lient dans la famille, base de la tribu.

De la comparaison à laquelle on peut se livrer sur les détails ainsi donnés, il ne résulte, on le voit, rien de décisif pour la solution du problème qui nous occupe: la détermination ethnographique et la classification anthropologique des « hommes colorés » du Sahara. Ou mieux, les indications à retenir sont plutôt négatives de toute détermination précise et de toute classification arrôlée.

Il en est de même du caractère ethnique fourni par les funérailles, qu'il serait trop long de décrire ici, et dont je dirai simplement qu'elles sont également bruyantes chez les nomades Arabes, l'homme coloré du Sahara, et le Soudanien.

Il résulte donc de toutes nos observations :

1° Que les « hommes colorés y> du Sahara ne constituent pas une race au sens scientifique de ce mot ;

2° Que l'appellation de Nègres Sahariens qu'on leur a donnée jusqu'à présent n'est nullement justifiée ;

3° Que celle plus va^^ue de Sahariens colorés que nous proposons, est par son vague

même, plus conforme à la vérité démontrée par robservalion ;

4° Qu'ils ne sont pas des Berbères, bien qu'on trouve dans leur langag-e quelques mots se rapprochant du Chaouia ou du Zénatiya. Il est inutile, je crois, d'insister sur le peu de valeur des caractères linguistiques lorsqu'ils sont en contradiction avec les caractères ethniques ou anthropologiques ; ces derniers étant les plus décisifs. Or la craniométrie, ici, comme on l'a vu, au début de cette étude, suffit à infirmer l'hypothèse qui classe parmi les Berbères les hommes colorés du Sahara ;

5° Qu'ils ne sont pas des Sémites — pour les mêmes raisons — mais plus précises encore ;

6° Que de même se trouve ébranlée la théorie de ceux qui veulent voir en eux des nègres descendant de ceux que l'antique esclave du Soudan.

7° Il résulte enfin qu'il y a plutôt lieu de les considérer comme un mélange fortement arabisé de ces trois races dans des proportions difficiles à déterminer.

MSIONS SAHARIENNES 113

Les croisements, en effet, remontent à une époque si lointaine, les sangs se sont mêlés pendant tant de siècles qu'il est aujourd'hui impossible d'en essayer même la dosimétrie. Et c'est pure fantaisie que de voir en eux des autochtones, que les anciens auraient désigné sous le nom de mclano-gétules ou gélules noirs.

Plus simplement, il s'est produit, dans cette partie du Sahara septentrional, un phénomène ethnique analogue à celui dont sont issus les Sous-Sous de la Guinée Française (Mellacorée, Pongo, Dubreka, Bouramayah) et de toute la partie occidentale du Fouta-Djalon.

J'ai montré ailleurs (i), par quelle série de migrations et de mélanges, l'élément mandingue, l'élément peulh et l'élément guinéen, avaient formé cette peuplade puissante, pleine d'avenir qui a été et sera plus encore notre auxiliaire indispensable dans la colonisation de la Guinée.

Ayant mêmes origines ethniques et même formation, les a Sahariens colorés » nous

I. C. V. Revue scientifique, octobre i88S : u Les peuplades de la Sénégambie » .

paraissent avoir les mêmes destinées et devoir jouer le même rôle dans Tavenir du Sahara septentrional.

Sobres, laborieux, âpres au gain même, c'est sur eux que nous devons compter, non pas pour faire du Sahara un Eldorado comme le prétendent certains, dont Tcnthousiasme n'est pas sans danger, mais pour y utiliser les eaux souterraines dont le cours est aujourd'hui bien connu et qui furent jadis de grands fleuves comme l'Oued IVhir, TOued Souf, rOued Miya, et l'Igharghar. Avec eux plutôt qu'avec les Bédouins dont le nomadisme est réfractaire à toute création durable, mais n'en a pas moins son utilité dont il faudra tirer un parti plus rationnel, avec eux, dis-je, on pourra faire surgir de nouvelles oasis à côté de celles que nous devons à la sonde artésienne un peu partout dans l'Oued R'hir.

Jusqu'à présent, ce peuple n'a pas donné tout l'effort qu'on peut attendre de lui, gêné qu'il fut et reste encore par son voisin le nomade dont il n'est souvent que l'humble rhamnès ou fermier. Son travail n'en est pas moins estimé à sa juste valeur par les Gom-

pagnies Nord-Africaines qui l'emploient dans leurs superbes palmeraies.

C'est, à vrai dire, l'unique main-d'œuvre dont nous disposons dans ces pays. Aussi notre intérêt bien entendu serait de favoriser son extension et son développement.

Pourquoi, par exemple, ne mettrait-on pas à profit l'ancestrale affinité qui porte le « Saharien coloré » à s'unir avec les négresses venues du Soudan. Ce métissage, j'en ai la preuve, donne d'excellents résultats. Mais les aider à croître et multiplier ne suffit pas, il faut encore et surtout, les délivrer du « rhamnessat », cet esclavage dissimulé, qui les tient sous la domination des anciennes familles arabes encore détentrices de la plus grande partie du sol.

Tel est, à mon avis, l'orientation qu'il importe de donner à notre action colonisatrice dans le Sahara septentrional, et plus particulièrement dans l'Oued R'hir, dans le Souf et le pays d'Ouargla.

Avec regret je quitte l'étrange petite capitale de l'Oued R'hir, dont les entrepreneurs de tourisme n'ont pas encore altéré la phisionomie saharienne, et qui conserve tout le charme profond de l'Islam, dans ses ruelles voûtées, sous les arcades de ses «souks », dans la paix et le silence de ses mosquées, comme dans l'ombre sereine de ses palmeraies fertiles.

Puisse-t-elle, longtemps encore, se dresser lointaine et solitaire, sur ses dunes blanches, à l'orée de l'Erg immense, et garder un peu de son mystère et de sa farouche majesté !

Oui, qu'Allah lui laisse celle savoureuse et fruste beauté, dont j'emporte l'ineffaçable souvenir.

Mais hélas ! je tremble pour elle. Depuis longtemps, les « intelligents promoteurs de

l'hivernage africain », qui ont déshonoré Biskra,la guettent. Ils ne voient pas le moment un chemin de fer étant construit, d'édifier un casino, avec roulette, baccarat, et petits chevaux, sur les dunes du Drâ-el-Guemel, où campent les filles des Ouled-Nayl, les « naylettes », aux yeux de gazelle, que la prostitution d'Israël a chassées de la rue sainte des Biskris. Et derrière eux s'impatientent, poussés par « Tauri sacra famés » un tas de <( vaillants pionniers » et autres « mastros », en rupture de comptoir, dont le rêve est de voir étinceler leur « zinc », et rutiler leurs alcools multicolores à la place de 1' « oudjak », le mignon fourneau aux faïences bleues ou roses du si paisible café maure.

Telles sont les pensées qui me hantent, tandis que je surveille les préparatifs du départ. Les chameaux sont accroupis sur la place de la Kasbalî, que la lune inonde de ses rayons. Grâce aux bons soins de l'excellent commandant (^otte, je dispose des meilleures bêtes que l'on ait pu trouver dans le pays.

Mon chameau, que son maître dénomme Balaad, et que j'appellerai Balaam est un

superbe animal aux poils fauves, abondants et frisés avec des taches sombres sur le ventre et un fouet large, bien touffa, tous signes de jeunesse et de vigueur.

Et voici nos chameliers Ali-ben-Yah-Yah, Salah-ben-Amar, Brahim-ben-Tayeb,Ali-ben- Bouzid, et enfin Saâd-ben-Saâd, qu'on me donne comme le plus infatigable des « sockar », encore qu'il ne cesse de s'abrutir en fumant le kif ; tous nomades de TOued R'hir, aux masques bruns, aux traits durs, lis sont vêtus d'une simple gandourah loqueteuse, serrée à la taille par une corde en poil de chameau, et laissant à nu leurs jarrets maigres qui ont l'air d'être en acier.

Avec force vociférations gutturales, ils chargent leurs bêtes, talonnés par les deux (( deïras » qui seront mes compagnons : Mammar-ben-Ab-del-Kader et Ahmet-ben- Ghériff, un soufi d'El-Oued. Mammar, de la tribu des Ouled-Moulad, étant à la fois le plus ancien et le plus intelligent, aura la direclion de la caravane et sera notre a bach'amar ».

Je mesure tout l'orgueil qu'il en éprouve à

rénormité des jurons dont il accable la lenteur et la maladresse des chameliers.

Sa jument d'ailleurs s'impatiente, tenue en laisse par un Bédouin et Ahmet a toutes les peines du monde à maîtriser son méhari.

Enfin à l'heure même où la lune et l'Etoile du malin s'éteignent dans les clartés de l'aube, nous partons.

On dirait que l'appel du « mueddin », tombant du minaret de Djema-Kebir sur la ville qui s'éveille, nous a donné le signal. Un quart d'heure après, quand nous nous engageons dans les dunes, une légère brise se lève, qui semble mettre sur leurs crêtes roses, un long frisson, semblable à celui dont elle ride l'azur des lacs.

Et nous marchons ainsi pendant quatre heures, caressés par la fraîcheur de son souffle, qui nous apporte tous les parfums du désert.

Autour de nous, pendant ce temps, rien autre que la dune, un océan figé de sable, d'où émerge, de loin en loin, une pyramide de pierres grises, la « guémira »^ mélanco-

lieuse indicatrice de la route, dans la solitude infinie.

Midi. Les coupoles oblongues d'un bordj se dressent devant mes yeux éblouis.

C'est M'guitla, la première étape où nous déjeunons à la hâte, pour repartir après un très court repos.

Et puis c'est encore la dune, toujours la dune, vague figée d'un océan mort, mais à laquelle le soleil donne sans cesse la vie changeante de ses rayons.

La Dune, c'est la maîtresse désertique du Soleil. Les robes dont il la pare de l'aube à la nuit, sont d'une richesse et d'une variété auxquelles n'égaleront jamais celles dont il habille la Montagne et la Mer, ses amantes du Septentrion.

Les peintres et tous ceux qui, avec des couleurs ou des mots, ont essayé de nous donner une idée de cette garde-robe divine, perdirent leur temps.

A quoi bon perdre le mien ?

Voici Moïet-el-Ferdjane, le bordj où nous devons passer la nuit.

Il est cinq heures ; le soleil qui affleure

i2U VISIONS SAHARIENNES

Thorizon rosît ses coupoles grises et le chant d'une alouette nous salue, comme nous mettons pied à terre sur son seuil.

Tandis que les chameliers détachent les bêtes, et que Mâmmar s'occupe du gîte et du dîner, je vais m'asseoir au flanc d'une dune, dominant les autres, et d'où je pourrai, tout en écrivant mes impressions de la journée, assister aux adieux empourprés du jour.

Pendant que je griffonne mes notes, le gardien du bordj et sa marmaille, m'ayant découvert, s'empressent curieux autour de moi. Mon stylographe les intrigue autant que jadis mes boîtes à musique intriguaient les noirs du Soudan.

Leurs yeux cherchent partout l'encrier.

Au comble de l'élonnement, le brave homme se tourne vers ses enfants et leur dit :

— Pour sûr que c'est un porte-plume de djin.

Puis, enhardi par mon sourire :

— Sidi, fait-il, voici quelques années, là sur la dune ou tu es assis, au même endroit et à la même heure, une jeune femme de ton pays était assise, et comme toi, elle écri-

vait en regardant mourir le soleil. Elle était arrivée seule au bordj, le matin, à la pointe du jour. Elle portait le costume de nos cavaliers, pour cacher son sexe, et prétendait s'appeler Mammoud et être un jeune taleb de Tunisie, allant visiter les zaouïas de l'Oued Souf. Mais moi je ne m'y trompai pas, et je vis bien, rien qu'à sa voix, comme à la douceur de son regard, qu'elle était une femme, ainsi que tout le monde le sut, quand elle fut à El-Oued.

C'était au cœur de l'été. La chaleur était torride, et elle partit à la nuit ; la connais-tu Sidi, et pourrais-tu me dire, si tu ne vois pas de mal à cela, ce qu'il est advenu d'elle de par la volonté d'Allah ?

Il m'est difficile de rendre l'émotion que j'éprouvai à cette évocation soudaine de la pauvre Isabelle Eberhardt en ce bordj perdu du Souf?

Le vieux gardien s'en aperçut, et, comme je restais silencieux, se croyant indiscret, il fit mine de se retirer.

Je le retins.

— Tu ne t'étais pas trompé, lui dis-je. Si

Mahmmoud était une femme, mais une femme comme il y en a peu, et qui par le courage et rintelligence, dépassait beaucoup d'hommes de son pays. Elle aima le Désert d'un amour profond, et ce fut, je crois bien, son seul amour. Elle est morte à vingt-sept ans, dans le Sud Oranais, au ksar d'Aïn-Sefra, sous les ruines de sa maison que l'inondation fît crouler. Et maintenant, elle dort son dernier sommeil dans la paix de Dieu, sous la dune d'or qu'elle a chantée.

Le vieux gardien baissa la tête, porta la droite à son cœur, et dit :

— Nous sommes tous dans la main d'Allah !

Puis, précédé de ses enfants, il gagna le bordj, en répétant le mot sacré qui résume tous les destins : Mecktoub !

Resté seul sur la dune^ je prends un plaisir poignant à évoquer longtemps encore, dans le jour mourant, l'image de la jeune Slave, à l'àme douce, à l'esprit viril qui, ayant compris et passionnément aimé le Désert, sut en magnifier les misères et en narrer les splendeurs.

J'ai là, dans mes papiers, les pages que

m'inspirèrent sa mort tragique et l'apparition de son admirable bouquin : A Vomhre chaude de V Islam,

La pensée me vient de les sauver du tourbillon si rapide qui emporte les articles de journal, pour leur donner la vie un peu plus durable du livre, comme un témoignage de ma sympathie d'errant.

Et tandis que près de moi les chameliers au repos chantent, en préparant la galette, des mélopées bédouines où passent toutes les joies et toutes les mélancolies du désert, tandis que vers le ciel rose encore, monte la voix plaintive du « djouak » qui les accompagne, je lis aux dernières lueurs du moghreb.

Portées sans doute par le souffle ardent du « simoun », des pages d'un exotisme superbe dans sa vérité, sont arrivées jusqu'à nous. Ce fut comme un rayon du soleil d'Afrique dans la brume automnale de Paris. Et l'ombre falote de « frère Yves », qui erre encore aux étalages des libraires, dut tressaillir au voi-

sinage de ce livre à chemise verte où rutile un croissant d'or.

Orientalistes de pacotille, coloniaux en pantoufles, globe -trottcrs d'antichambre, écrivassiers mâles et femelles, surtout femelles, cacographes qui vous prétendez « exotiques », pour être allés, avec un circulaire économique, de Montmartre ou de Pontoise àBiskra, vous tous, enfin, graphomanes, neurasthéniques et afl'aiblis, clients plus ou moins cossus de l'agence Cook qui éprouvez le besoin de noircir, au cours de voyages sanitaires, des tas de papiers, faites-moi le plaisir de vous taire et veuillez écouter ceci :

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