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I. Rhetass : puisatier de l'Oued-R'hir

Il se nourrira de fumée,

Et en fumée il s'en ira.

Les chiens errants et sans maîtres.

Lèveront sur lui la patte,

Sans qu'il remue son petit doigt.

Quand le soleil brûlera le sable

Où il s'est assis des le « fedjer »,

11 n'aura ni la volonté ni le courage

De chercher l'ombre plus loin.

Par nuées, les mouches s'abattront sur la sueur

Et les ulcères de sa peau ;

Point il ne les sentira ni les chassera,

Comme, sur la piste et la dune blanche,

Le cadavre du méhari

Qu'abandonna la caravane pressée.

Demande lui quel est son nom ?

Qui est son père?

Où sont sa mère et sa maison?

S'il est né sous la tente ou dans le ksar ?

Il ouvrira ses grands yeux morts ;

Mais ses lèvres resteront fermées.

Peut-être te répondra-t-il.

Mais ne crois rien de ce qu'il dira

Car Allah l'a frappé au front.

Et il ne sait ni ce qu'il fait

Ni ce qu'il dit, ni ce qu'il est.

Mais tout le monde, autour de lui,

Sait fort bien, ce que demain il sera : Un cadavre si fluet, si raccorni Qu'il ne pèsera pas plus qu'un enfant, Aux mains du laveur des morts.

Apprends enfin ce qu'il advint à Messaoud.

Qui, avant de fumer le kif,

Fut le plus robuste et le plus vaillant.

Parmi ceux de la tribu de Ouled Moulad

Qui campent pendant tout l'hiver

Près des oasis de Touggourt et de Témacin.

A ce point l'avait brûlé

La fumée du chanvre indien,

Qu'il n'avait plus de désirs.

Un jour pourtant, il sentit ses reins

Et se rappela que Yamina, sa femme,

Belle et jeune encore

Se désolait et dépérissait à Témacin.

Il alla donc de Touggourt pour accoler Yamina .

Mais à peine eut-il fait cent pas,

Qu'il ne se souvint plus de rien,

Pas même si Yamina existait.

Avec la fumée s'en était allé

Son fantôme de désir.

Mammar se tut, et les chameliers enthousiasmés firent claquer leurs doigts en signe

d'admiration. Alors le bach'amar se tournant vers Saâd qui fumait toujours sa pipette, les yeux perdus dans son rêve et en apparence inattentif :

— Voilà ce qui t'attend, mon pauvre Saâd, conclut-il.

Mais Saàd regarda Mammar de ses yeux brillants et lui dit :

— Pourquoi ne finis-tu pas ta chanson?

— J'ai dit ce que je savais.

— Ecoute alors.

El Saâd de sa voix blanche, sourde, et cassée par le poison, chanta ceci dans le silence

de la nuit :

Quoique tu fasses, Messaoud, quoique tu dises^

Celle que tu as choisie

Pour la blancheur de ses dents

Et la finesse de ses cuisses,

Celle que tu gardes aussi jalousement

Que tu Taimes, sous ta tente et dans ta maison

Avec des chiens nombreux, aux crocs solides

Te trompera. Et pour un autre

Gardera les plus doux sourires de ses yeux noirs,

De ses dents blanches et la finesse de ses cuisses.

Mais pourquoi te désespérer, Messaoud,

Et poursuivre ta vie dans la tristesse ?

Achète, avec son tuyau, le petit fourneau de terre

Eraiette la feuille de chanvre ; [rouge ;

Cherche une bonne place au soleil

Et fume depuis le « fedjer » jusqu'au a moghreb »,

Fume en veillant. Et quand les étoiles riront au ciel,

Fume encore; dans la fumée

S'envoleront ta fièvre d'amour, ta tristesse.

Et dans le rêve tu jouiras d'une amante

Encore plus belle et toujours fidèle.

Fume le kif, Messaoud I c'est l'herbe divine

Fume le kif ! c'est le paradis d'Allah sur la terre.

Ayant ainsi terminé la chanson, Saâd réalluma sa pipette et se reprit à fumer, en contemplant, de ses yeux fous, la jeune lune qui maintenant haut dans le ciel, épandait à flots ses rayons d'argent sur les sables. Sous ses caresses notre petit bordj allongeait son ombre menue, et, perdu dans l'immensité semblait une maison de fantômes et de <( djenoun ».

Tandis que tous nos hommes, lassés et vaincus enfin par le sommeil, s'enveloppaient dans leur burnous, le cœur étreint d'une

douce mélancolie, les yeux encore emplis de la pauvre Si Mahmoud, je contemplai longtemps sans pouvoir dormir, Tastre des nuits qui vêt le désert d'une beauté surnaturelle.

La lune au désert ardent de l'Oued Souf !

Il faudrait pour rendre la magie de ses rayons errant sur le sable, appeler à son secours, lampyres, vers luisants, toutes les mouches lumineuses qui, dans les nuits estivales, promènent leurs fluorescentes amours en les clairières oasiennes, parmi les gazons.

Et il faudrait encore à ces douces clartés mobiles rampant ou volant dans les ténèbres, joindre la phosphorescence illimitée et profonde des mers tropicales éventrées au sein des nuits par la proue de navires colossaux.

Le grand Flaubert dont le génie évoqua Tanit sous ses formes les plus mystérieuses^ les plus subtiles, les plus irréelles, nous a bien dit les caresses qu'elle épand à son lever sur les flots carthaginois, mais il n'a pu ou voulu nous peindre celles dont elle effleure la dune dans le désert endormi.

C'est le baiser qu'Artémis posa sur les

lèvres d'Endymion et que, seul, le génie du verbe hellénique sut exprimer.

Qu'Allah me préserve de l'essayer ! Dormons plutôt.

Depuis longtemps les alouettes qui nichent dans le voisinage du bordj ont salué le soleil, et elles vont, viennent, grisollant et picorant, dans le sable, autour de nous, le crottin de nos chameaux.

Elles semblent cloîiu^cs de noi^s trouver encore là, habituées qu'elles sont aux rudes caravaniers du Souf, du R'hir et de FOuargla qui vont brûlant les étapes, et ne s'arrêtent au bordj que pour faire cuire leur galette et dormir deux ou trois heures, les yeux ouverts.

Elles s'approchent tout près de moi, gentilles et familières, pendant que les chameliers et les deïras chargent les bêtes, avec une sage nonchalance, mais non sans furce vociférations.

Et de me voir encore couché sur le flanc

de la dune, frileusement roulé dans mon burnous, car la nuit a été fraîche, elles ouvrent encore plus les deux rubis qui sont leurs ocelles, et je crois les entendre me dire, en leur gazouillement moqueur : a Toi, mon ami, tu n'es qu'un Arabe de pacotille, en vérité. »

Et moi, un tantinet vexé par cette zézayante apostrophe, je leur réponds : « Petites alouettes des dunes blanches de Ferdjane, vous êtes injustes à mon endroit. Qu'avez-vous donc à me reprocher ? Sans doute, vous avez été plus matinales que moi, car il y a plus de deux heures que je vous entends chanter dans mon sommeil ; mais je vous prie de considérer qu'hier le sable était encore rose des derniers baisers du soleil, que, la tête sous votre aile, vous dormiez à Tabri d'une touffe d'artem ou de drinn, tandis que moi, j'ai rêvé encore de longues heures, en admirant les ineffables fiançailles de la lune et du désert. Et Dieu semait déjà des violettes et jetait à pleines mains des fleurs de lilas sur les dunes, que le sommeil n'avait pas encore fermé mes yeux.

C'est donc vous, petites alouettes de Fer-

djane, qui êtes les paresseuses et non moi. Qu'importe d'ailleurs? A chacun sa tâche et son destin. Le vôtre est de saluer les aubes et les crépuscules d'un chant divin qui remplace, pour le nomade ravi, la voix grave du mueddin clamant la prière du fedjer et du moghreb...

11 faut donc pour remplir cette mission sainte entre toutes, que vous soyez tôt couchées et tôt levées ; moi, celle dont me chargèrent Leurs Excellences, M. Pichon, ministre des Affaires étrangères et M. Doumergue, ministre de rJnstruction publique, est moins sérieuse et plus profane assurément. Elle n'exige pas une aussi religieuse ponctualité. Elle consiste à vagabonder d'un bout à l'autre du Sahara, à ma guise et sans autre guide que ma fantaisie.

J'ai dit à ces illustres personnages : « De même que jadis au Sénégal alors peu connu, si vous voulez, j'irai vers les pays moins lointains de la dune et de la palme, moins ignorés aussi mais où il y a encore beaucoup à glaner.

« Je mettrai à regarder, à écouter choses et

êtres du Désert, toute raltention dont me rend capable l'ardente passion que j'ai pour lui. De toutes ces observations il se pourra que je fasse un livre, lequel n'aura ni tête ni queue, mais sera, je vous le jure, d'une absolue sincérité. Il n'y aura pas beaucoup d'économie politique, pardonnez-moi, gentes alouettes, cet affreux jargon, mais on y trouvera à la place, un peu de science, oh ! très peu, des sensations, des paysages, des mélopées bédouines, des contes arabes, des légendes sahariennes, des proverbes et autres niaiseries, foutaises et coïonnades de ce genre-là. »

Et ces deux homnies considérables de la troisième République, qui sont aussi et malgré cela, des artistes et des lettrés, n'ont pas souri, et simplement m'ont dit : Allez.

Et voilà pourquoi, petites alouettes des sables immaculés, vous n'avez rien à me dire, et j'ai le droit de flanocher à mon gré, et, comme vous, de nie griser lentement d'azur, de lumière et de soleil.

Oui, j'ai le droit de m'attarder, sans autre limite que celle de ma volonté, à l'ombre de ces bordjs perdus dans les dunes silencieu-

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ses et dont vous êtes les petites âmes mélodieuses, légères et gentilles infiniment. Sans vous, sans vos trilles matinals et vos gazouillis de la vesprée, il s'exhalerait d'eux une mélancolie trop profonde et pareille à la tristesse du tombeau.

Tout cela, d'ailleurs, petites amies, sera écrit dans mon livre, et point n'ignoreront les Excellences précitées, que pour la blanche finesse du plumage et la suavité du chant, vous l'emportez sur vos petites sœurs de France, comme les aubes d'Afrique l'emportent sur les aurores du Septentrion.

Je ne prétends certes pas que la question sociale en tirera quelque profit, mais entre nous, n'est-elle pas ici résolue?...

— Sidi, Sidi, quand partons-nous ? Voilà déjà un bon moment que les chameaux sont chargés et il n'y aura bientôt plus moyen de les tenir ; pour sûr, Sidi, qu'en allant de ce train-là nous n'arriverons jamais.

Et la carabine en bandoulière, la bride de son cheval à la main, le brave Mammar est debout devant moi.

Il me parle d'une voix grave, et je distingue un tantinet de sévérité et encore plus d etonnement sur son maigre visage brun.

— Tu as raison, Mammar, et les alouettes aussi, je suis un grand paresseux.

Et sans plus de retard, je m'installe sur mon chameau, qu'avec beaucoup de peine, Ali-ben-Yah-Yah tient accroupi, tandis qu'en avant des autres, le méhari d'Ahmet, rompant son entrave, a déjà pris du champ.

Il est bien plus de sept heures quand nous quittons, avec quels regrets de ma part, ce petit bordj de Moïet-el-Ferdjane, perdu au milieu des dunes mouvantes, qui perpétuellement menacent de l'ensabler.

Les courtes heures que j'y ai vécues, cette douce nuit passée sans sommeil à évoquer au clair de lune, l'image de la pauvre errante, sont de celles qu'à cause de leur mélancolie profonde et troublante, on n'oublie jamais.

La matinée est non moins calme, limpide et rayonnante de jeune lumière que celle d'hier. Le soleil, déjà haut, nous réchauffe sans nous gêner. Mammar, de temps en temps, le regarde, puis regarde tour à tour

Ahmet et les chameliers. Et ce langage des yeux est pour moi sans la moindre ambiguïté.

— « Par Allah ! disenl-ils, est-il possible de commencer l'étape à l'heure où nous devrions la finir. Quel drôle de pistolet est cet homme qui passe ses nuits à contempler les étoiles, à suivre la lune dans le ciel et à escalader les plus hautes dunes, pour regarder, pendant des heures entières, naître et mourir le soleil ! »

Evidemment, et à quoi bon me le dissimuler, depuis notre départ de Touggourt, j'ai, pour ces divers motifs, baissé un peu chaque jour, dans l'estime de ce brave homme, qui, en outre, ne peut comprendre la familiarité dont je fais preuve à Tégard de mes chame tiers. Il est, lui, Mammar-ben-Abdelkader, arabe pur sang, de la tribu des Ouled Moulad, et de plus, il porte, avec quelle fierté grand dieu ! le burnous bleu des a mokhazni b tandis que les chameliers sous ses ordres sont de pauvres et braves Rouarah très bruns, presque noirs, dont les pères furent esclaves de ses aïeux.

Et de me voir les traiter fraternellement, comme je le traite lui-même d'ailleurs, causer longuement, jouer aux cartes avec eux, écouter et écrire leurs chansons naïves, leur donner de temps en temps du café, cela finit de le dérouter et il commence vraiment à croire que je suis un vulgaire fabricant de chéchias, attendu que je continue à me donner pour tel moi-même, auprès des Rouarah,dont je veux mesurer le crâne, pour mes études d'ethnographie.

Mais Mammar, à qui pourtant j'ai confié mon secret, comme je fis à Tahar, ne crois plus guère, je le sens bien, à mes titres de savant et de toubib.

« Les savants ne haranguent pas les bêtes, se dit-il. »

Quant à mes braves chameliers, je sens bien que mes allures les plongent en une perpétuelle et non moins grande stupéfaction. Saâd ben-Saâd, le fumeur de kif, est le seul peutêtre, dont je n'étonne pas les yeux fous.

Le sourire, qui de temps à autre, quand ils me regardent à la dérobée, découvre leurs dents, me prouve assez, qu'au fond d'eux-

mêmes, ils méjugent comme lui un peu((derwiche » lisez « toqué».

« Drôle de corps, en effet, dit ce sourire, il interpelle les alouettes ! »

Evidemment, je pourrais leur dire, pour me rehausser dans leur estime, que j'ai aussi interpellé des ministres, mais, réflexion faite, je ne vois là rien dont on puisse se prévaloir.

D'ailleurs ma propre estime me suffit, et je me trouve, malgré tout, un personnage suffisamment considérable et haut placé, surtout quand je suis sur mon chameau.

Le spectacle que, de la cime de sa bosse inconfortablement rembourrée, je découvre autour de moi, est de ceux qu'on voudrait contempler, même assis sur lin sac de clous.

A mesure que nous avançons, les dunes qui à Finfini se déroulent sous nos yeux, vont grandissant, ^'élargissant, et de leurs flancs immaculés, s'exhale, sous les baisers du soleil, une majesté plus farouche qui vous étreint, vous dompte et vous emplit d'une admiration angoissée.

Plusque jamais, je ressens le trouble pro-

fond que dégagent la beauté de l'Erg infini, et la tristesse de sa splendeur.

Nous cheminons lentement, tout au long des vallées profondes que forment ces blanches collines sableuses, et où pousse la même florule, parfois broussailleuse, mais toujours odorante et riche, piétinée depuis M'guitla, et dont se régalent nos chameaux.

C'est le « zeita » aux baies grasses et nourrissantes, le (( guéthef » aux épines acérées, le « gueddham » et le « dhamran » rabougris, l'éternelle petite touffe de « drinn », qui vit encore là où tout meurt et 1' « artem » ou a relem » arborescent, dont les petites fleurs bleues sont la gourmandise suprême de nos chameaux.

Il faut admirer comme sans trop s'arrêter et perdre de temps, ils allongent, de droite et de gauche, leur long cou pour les croquer. C'est un spectacle intéressant que de les voir ainsi pâturer en cheminant, et les savants eux-mêmes se pâment devant la façon judicieuse, avec laquelle ils sélectionnent leurs coups de dents, mélangeant, en proportions rationnelles, les différentes verdures du désert

et préparant, assurent-ils, à leur béate rumination, un « bol alimentaire » idéal,

Pour ma part, cela m'amuserait plus encore, n'étaient les secousses désagréables que m'inflige ce monstre de Balaam, toutes les fois que sa gourmandise le pousse vers quelque touffe de « zeita»ou des fleurettes « d'artem», haut perchées sur la dune aux flancs mouvants.

— Encore une heure, Sidi, et nous aurons devant nous les koubbas de Moïet-el-Caïd.

— Merci, Mammar.

Je regarde ma montre, oh ! pour acquit de conscience seulement, car je les connais, les heures de mon bach'ammar, elles sont de quatre-vingt-dix minutes au moins.

Mais qu'importe ! Bien que nous marchions depuis déjà plus de cinq heures, je ne suis pas fatigué, et me sens capable de supporter longtemps encore, les secousses, heurts et ressauts supplémentaires que m'inflige la gourmandise de Balaam.

L'air que respire mes poumons est d'une légèreté balsamique dont je suis grisé. Sur ma tête, le ciel a des resplendissements azurés que mes prunelles savourent avec une

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indicible voluplé. Aiilour de moi la dune est blanche comme le sein de la bien-aimée. Le soleil caresse ma nuque d'un lièdebaiser. Les alouettes grisollent. Mes chameliers, bâton aux reins, chantent des mélopées d'une suave monotonie.

Par mes yeux, par mes oreilles, par tous mes sens et toute mon âme, j'éprouve la joie profonde de vivre, je suis heureux.

Et voici que devant moi, émergeant à peine des hautes dunes qui l'entourent, surgissent les oblongues coupoles blanches du bordj Moïet-el-Caïd.

Gomme celui de M'guitla, de Moïet-el-Ferdjane, comme tous ceux de l'Oued-Souf que nous rencontrerons plus loin jusqu'à Neftade-Tunisie, lebordj de Moïet-el-Gaïd est, sous son étincelant manteau de chaux, d'une architecture saharienne exquise^ de mélancolieuse simplicité et merveilleusement adaptée à la grandeur triste de l'Erg.

Sur lui et sur le petit puits creusé à côté, dans un bas-fond, où poussent le drinnet l'artem, plane l'éternelle menace de la dune, sa sournoise et capricieuse voisine; et à l'ombre de ses murailles, l'alouette insoucieuse niche et murmure sans trêve son chant d'amour pour Tunique plaisir de Dieu qui la fît, et du gardien qui, aux jours désolés de la canicule, lui donne un peu de son grain.

Oh ! ces gardiens des bordjs sahariens,

quelle heureuse destinée est la leur ! Pour eux, d'un bout à l'aulre de rannée, le soleil prodigue toute la magie de ses rayons ; à leurs prunelles enfantines, il réserve les sourires de ses aurores les plus belles et de ses plus radieux eouchants. Pour eux, aussi, les ineffables délices des nuits au désert, pour eux toute la splendeur du firmament saharien. Comme, aux époques jeunes du monde, les pâtres sur les plateaux de Tlran, ils ont le droit de rêver, sans gêne, en regardant se balancer les étoiles, et la lune poursuivre ses vagabondages mystérieux à travers les constellations.

La demi-douzaine de chèvres menues, aux poils noirs, qui, de ci, delà, paissent le drinn, au flanc des dunes lui assurent un lait exquis. Du jardinet sis près du puits et grand comme trois fois son burnous, ils tirent, sans beaucoup de peine, des oignons non moins exquis que ceux dont se régalaient les fellahs antiques du Nil.

Gomme jadis, aux Hébreux perdus dans Paride immensité, les vents du Sud leur apportent, en quantité copieuse, des sauterel-

les, dont ils n'ont pins qu'à savourer la chair un peu maigre mais succulente, après l'avoir fait rôtir au soleil.

Pour les jours de liesse sont les œufs pondus par les quelques poules qui picorent aux entours du bordj. Et, afin que rien ne manque à leur bien-être, les caravanes et les soldats de passage leur laissent, en échange d'un peu de café, la provision d' « ar'ar » et dekif.

Enfin, tout exprès pour eux a été construit l'appartement discret qu'ils habitent dans le bordj. Une épaisse muraille sans fenêtres cache leurs femmes à tous les yeux, et, pas mieux que les leurs, ne sont abritées les amours du Sultan dans son sérail de Stamboul.

Gardiens, ô gardiens des bordjs sahariens, que vous êtes heureux ! D'aussi heureux que vous, je ne connais que ceux à qui l'on confie le soin de garder les phares érigés sur les îlots perdus et les inaccessibles récifs. A eux la Mer, pour vous le Désert ! Ne vous jalousez point les uns les autres, car Dieu eut égale bonté pour tous.

Oui, ô gardien de ce petit bordj qui s'appelle d'un nom si charmant que je voudrais être à la place, quand pour moi sera passé Tàge de vagabonder. Que d'autres, en échange de services rendus à la République, demandent de grasses sinécures au sein de la capitale ou des populeuses cités, moi, ô gardien de ce petit bordj perdu dans les blanches dunes du Souf, je ne demanderai qu'à te remplacer.

— Mais, Sidi, lu ne toucheras que vingt francs par mois, et pour peu que tu aies des enfants (on n'a pas autre chose à faire ici), comment t'arrangeras-tu ? Et tes femmes, Sidi, il faudra bien les habiller. Tu ne comptes pas, sans doute, leur mettre sur le dos, la lune et les étoiles du ciel ?

Ainsi répondit à mon long et poétique salut, le gardien du bordj de Moïet-el-Gaïd, un superbe gaillard, grand, brun, au nez fortement busqué, type accompli de Saharien, et qui avait longtemps porté le manteau bleu des « mokhazni ».

Et tandis qu il disait cela, je lisais dans son regard le même étonnement dont mes gestes

et mes paroles ne cessaient, à mon grand regret, d'emplir les yeux des deïras et des chameliers. Je sentis même, qu'après avoir formulé, pour mes vieux jours, un vœu si modeste, j'étais descendu encore plus bas dans l'estime de mon bach'amar.

Peut-être me l'eût-il fait sentir tout de suite, en quelques mots d'une concision lapidaire, comme il en avait pris l'habitude, si, avec un empressement et une déférence touchants, le cadi de Kouinin, qui se trouvait de passage au bordj, n'était venu, à ce moment, me saluer au nom du caïd des Ouled-Saoud, en m'apportant de sa part deux pleins couffins d'oranges et de belles dattes du Souf.

Devant cette marque éclatante de respect, mon Mammar, mes chameliers et le gardien se regardèrent et je compris qu'ils se disaient : a Tout de même ce pierrot-là doit avoir, dans son pays, plus de prestige qu'il n'en aurait parmi nous, si on lui donnait, comme il le désire, un bordj à garder. »

Aussi combien je regrette d'avoir oublié le nom de cet aimable niagistrat, auquel je dois de rebondir dans la considération de

mes simples mais si charmants compagnons.

C'était un vieillard robuste, au geste onctueux, aux allures lentes, et qui parlait très purement et d'une voix plus lente encore la langue de son pays. 11 était très richement vêtu d'une gandourah de soie blanche brodée de vert, et se drapait, avec dignité, dans un superbe burnous noir. Des bottes marocaines, en filali rouge, chaussaient ses pieds, et il portait au cou le chapelet des Tidjanias. La mule jeune et fringante qui l'attendait dans la cour du bordj, était splendidement harnachée et munie d'une selle arabe toute brodée d'or et d'argent.

Nos salutations échangées et après l'avoir remercié de mon mieux, je Tinvitai à prendre, dans la petite chambre vide qui m'était destinée, une tasse de café.

Il voulut bien l'accepter et nous causâmes quelques instants de l'Oued Souf. Je lui dis toute l'admiration que m'inspiraient sa beauté farouche, la désolation grandiose de sa mer de sable, et le resplendissement de son ciel d'azur et de ses dunes immaculées.

J'ajoutai que, dans les souvenirs de mes

voyages déjà nombreux d'un bout à l'autre du monde, je ne voyais rien qui puisse lai être comparé.

Alors, ce charmant homme m'enveloppa d'un regard où il y avait, pour mes paroles, beaucoup de reconnaissance, mais, pour mon enthousiasme, un tantinet d'ironie.

— Oui, fît-il avec un peu d'hésitation, ce pays, comme l'Erg immense dont il fait partie, est sorti, tel qu'il est, delà main de Dieu, au jour d'une grande colère contre la pauvre humanité î

Et, pour répondre à mon interrogation muette, il ajouta :

— Je n'ai pas le temps de l'expliquer le sens complet de ces quelques mots, puisque je dois, ce soir, coucher à Moïet-Ferdjane, pour être demain à Touggourt, mais tu le demanderas, de ma part, à mon digne et excellent ami, SiBelkacem-ben-Ali,lecaïd des Ouled Saoud, qui te recevra demain à Kars-Kouinin, où il t'attend avec impatience, ayant déjà préparé la diffa. C'est, comme tu le verras, en même temps que le plus aimable, le plus généreux des hôtes, un des « tolba» les plus savants de

rOaed Souf. Il a de qui tenir d'ailleurs, la réputation d'intelligence et de bonté qui fut celle de son grand-père, étant allée jusqu'à Tunis et Tripoli. Il te donnera, lui, tous les renseignements que tu peux désirer sur ce pays, ceux qui le peuplent maintenant et ceux qui Thabitèrent jadis. Bien que jeune encore, il connaît toutes les légendes, tous les proverbes et aussi toutes les chansons des poètes et des conteurs qui jadis charmèrent et encore aujourd'hui enchantent les loisirs des Souafa, ceux de la tente et ceux des ksour.

Il te les dira de sa voix douce, tandis que vous fumerez des cigarettes sur la terrasse de son bordj.

D'aussi savant et lettré que lui, je ne connais que Si-Laroussi, le saint marabout des Tidjanias de Guémar.

Mais Si-Laroussi n'aime guère interrompre ses incessantes oraisons pour s'entretenir de ce qu'il considère comme fuiile, étant étranger au Coran. Sidi-Bel-Kacem au contraire, n'est heureux que lorsqu'il parle des choses et des gens de son pays.

Lui aussi, comme toi, aime la beauté du sable infini et des dunes immaculées ; aussi a-t-il élc tout heureux d'apprendre qu'un « meddah » de France, envoyé par le ministre, passerait à Ksar-Kouinin. Comme je partais pour Touggourt, il a mis dans ces couffins, ses oranges les plus belles et ses dattes les plus savoureuses, en me priant de te les porter et de te souhaiter une première bienvenue au seuil de ses oasis.

Là-dessus il se leva, me prit la main, la baisa, et ce fut, avec une cordialité émue, que, sur la sienne, je posai ma bouche à mon tour. Un instant après, au trot léger de sa mule, il quittait le bordj. En vérité, le miel que les femmes de KabyHe cueillent, en mai, dans le tronc des oliviers morts, aux flancs de TEdough, n'est pas plus doux à leurs lèvres que ne furent pour moi les paroles du vieux cadi. Oh ! la belle cueillette de contes, de légendes, de proverbes, de chansons et de récits qui m'était ainsi promise et dont j'entrevoyais le moment prochain !

Oh ! le beau rayon de miel, miel un peu âpre mais si savoureux de l'imagination bé-

douine, qui m'attendait dans la ruche du caïd-poète en son bordj de Kouinin !

Et, comme dans mon impatience, je stupéfiais plus encore mes deïras et mes chameliers, en leur donnant, après la soupe du soir. Tordre de préparer le départ pour quatre heures du matin !

— Alors, Sidi, observa le bon Mammar, avec un sourire d'incrédulité, il faut s'endormir tout de suite, et laisser lune et étoiles vagabonder au firmament, sans s'occuper de ce qu'elles font.

Et ayant suivi ce conseil judicieux, je fus sur pied le premier. Enfin, ce dont ne revenaient pas les chameliers, nous levions le camp à quatre heures du matin.

« Quand on est jeune, il est des réveils triomphants », clame Hugo, je ne sais plus où. Au désert, ils le sont tous, même pour les quadragénaires comme moi.

Jamais, non jamais, la dune ne m'est apparue plus belle qu'à cette heure divine entre toutes, où, recevant le suprême et pâle baiser de l'astre des nuits, elle offre ses lianes sombres encore à la pluie de roses annonciatrice du soleil.

Toutes les senteurs des nuits africaines, l'haleine pure des bondissantes gazelles, le souffle embaumé des oasis qu'apporte l'aile des vents, les parfums de la florule saharienne, tous les arômes les plus doux et les plus subtile semblent tenir dans l'odeur suave qui s'exhale d'elle en ce moment.

Les nuances dont elle se colore peu à peu, sont celles qui se succèdent tour à tour sur le front des vierges, quand Tamour chante à leurs oreilles sa prime chanson.

Enfin, sous ses roseurs idéales, elle est si belle que l'envie vous prend de la baiser comme on baiserait sa bien-aimée, sur le bout de son sein vermeil.

C'est ici, à n'en pas douter, après le bordj de Moïet-el-Gaïd, avant la petite oasis de Bir-Ourmès et le ksar important de Kouinin, que se dressent les plus grandes et les plus imposantes de ces vagues de sable dont la blancheur aveuglante moutonne, à l'infini, sous l'azur du ciel.

Nous n'en trouverons d'aussi belles que plus loin, entre El-Oued et Behima,et plus au Sud sur la route de Bir-es-Çof et de Rhadamès. Maintenant les petites vallées que nous suivons à leurs pieds vont se rétrécissant de plus en plus et finissent par disparaître tout à fait.

Nous nous heurtons à ces collines de sable qu'il n'est plus possible de tourner, et nos chameaux, sans se départir de leur rassurante

placidité, se mettent en demeure de les franchir.

Elles sont vraiment admirables, ces bêtes, dans la prudence et la sagacité qu'elles déploient,attaquant toujours le flanc des dunes, et trouvant le moyen de tracer, avec la plante large de leurs pieds, des sentiers sur leurs côtés les plus verticaux.

Ah ! certes, je ne dirai pas, pour me servir d'une expression triviale, qu'on est à la noce, surtout dans les premiers temps. Et c'est le cas, si l'on ne veut rouler en arrière, de se cramponner à la corde qu'on a eu soin de faire amarrer solidement au bât. Mais comme on est vite consolé de ce petit désagrément, quand on arrive au point culminant, par le spectacle de l'Erg infini, qui, à vos pieds, se déroule comme un vaste océan figé.

Par exemple la descente, à mon sens, est beaucoup plus rude sans, au bout, le même agrément. Et l'on risque fort d'avoir le basventre défoncé par le bat, à chaque pas de la bête, si Ton ne s'est improvisé, avec de la bonne et solide corde de bédouin, une paire d'étriers.

C'est là, en bonne partie du moins, tout le secret pour bien se tenir à chameau et faire, sans trop de fatigue, les longues étapes qu'exigent les pérégrinations au désert.

Il faut aussi surveiller de près la façon dont le chamelier dispose le bât sur la bosse de l'animal^ et sur le bât, les tapis, matelas et couvertures, qui vous serviront de selle, et sur lesquels, ne l'oubliez pas, vous immobiliserez, pendant des heures entières, cette partie de votre individu qui, pour manquer de noblesse, n'en a pas moins une certaine sensibilité.

A ce propos, pourquoi ne donnerais-je pas ici quelques conseils et renseignements pratiques, que j'aurais bien voulu moi-même trouver quelque part au début de mes vagabondages africains.

Je suppose, bien entendu, que votre chameau est une bête saine, normale, et non un de ces pauvres monstres étiques, tels qu'on en voit sur les marchés, pelés, galeux couverts de plaies, goudronnés comme des épaves, et dont la destinée prochaine est de ser-

vir de borne-miliaire sur la piste désolée où ils ne tarderont pas à tomber.

Apprendre à monter et à descendre est, au demeurant, chose facile pour qui n'est pas ankylosé. Je n'insiste pas, et me borne à recommander au débutant, la corde passée à l'avant du bât, à laquelle il se tiendra instinctivement, pendant les différents sauts et ressauts que lui infligera la bête, en se levant et s'agenouillant, aux descentes et aux montées.

Les étriers dont j'ai parlé tout à l'heure , lui seront aussi pour cela d'an très grand secours. Mais, encore une fois, ce qui doit par-dessus tout le préoccuper, c'est la selle de son chameau.

— « Comme on fait son lit on se couche )),dit un vieux dicton populaire qu'il ne fut jamais plus opportun de rappeler.

Malheur à toi, si tu laisses ton chamelier arranger à sa guise la bosse de son chameau.

Habitué à le charger de fardeaux quelconques, il entassera pêle-mêle, au petit bonheur, sur le bât dont l'exceptionnelle rigidité te menace, tout ce que tu lui donneras, tapis,

couvertures, matelas, sans s'occuper d'égaliser et d'horizontaliser le siège ainsi obtenu...

Aussi, à peine y seras-tu depuis un quart d'heure, que lu te sentiras glisser peu à peu sur le cou de Tanimal, ta selle étant trop haute en arrière et trop basse par devant ; ou bien c'est le contraire qui t'arrivera, ce qui est peut-être plus douloureux.

De plus, neuf fois sur dix, il aura par trop élargi le siège en avant, ce par quoi du seras astreint à un tel écart des cuisses, qu'autant vaudrait te faire écarteler proprement et selon les règles de l'art.

Enfin je résumerai ainsi toute ma vieille expérience africaine :

Pour ne pas souffrir à chameau, il faut que le siège soit absolument horizontal et suffisamment étroit en avant, de façon que les cuisses n'aient à subir qu'un écart normal, et que les jambes })endantes fassent avec elles un angle droit, ce qui sauvegarde l'élasticité des genoux.

Ton individu ainsi préservé des pieds à la tête, et ton équilibre assuré, si tu te laisses

aller, avec souplesse, aux mouvements rythmés de ta bête, tu pourras, sans éprouver de fatigue, parcourir d'un bout à l'autre le désert, et en admirer la beauté sublime, à l'abri de ces mille petites tortures, qui assombrissent les cieux les plus purs et les paysages les plus beaux.

Bientôt même, si tu voyages loin et longtemps, tu pourras non seulement rêver et admirer à ton aise sur ton chameau, mais encore écrire, prendre des notes avec non moins de facilité que si tu étais dans un fauteuil. N'ai-je pas moi-même écrit ces lignes, et d'autres encore, perché sur la bosse de Balaam ?

Enfin l'on ne répétera jamais assez que pour les longs voyages au désert, et surtout au pays des dunes, il n'y a pas meilleure monture que le chameau. Et je comprends parfaitement le geste de cet explorateur auquel, pour le récompenser de son voyage, le ministre ayant accordé les palmes, en gratifia son méhari.

Pour ma part, en voyant mon Balaam ne boire que tous les trois jours, se contenter

pour sa nourriture de zeita, de drinn et d'arlem, et, à cette heure gravir, d'un pas assuré et toujours égal, des dunes de quinze mètres de haut, dont quelques-unes à pic, je me dis que ce n'est pas du simple ruban, mais de la rosette qu'il faudrait le récompenser.

Il n'en fait pas moins, en effet, du « trois » à l'heure et même du trois et demi, et distance de beaucoup la jument du bach'amar. Bien qu'ayant Thabitude de la dune, celle-ci paraît se fatiguer vite, ses sabots ferrés s'enfonçant profondément dans le sable, alors que les pattes molles et très larges du méhari d'Ahmed et de nos chameaux, paraissent l'effleurer à peine, malgré l'énormité de leur poids et celui de leur fardeau.

Bientôt même, les dunes devenant plus hautes encore, Mammar est obligé de descendre et de conduire, par la bride, sa monture qui rechigne et refuse d'avancer. Balaam, lui, continue de les attaquer avec son flegme superbe, promenant à droite et à gauche la longue chenille de son cou, et explorant, de ses yeux aigus et placides, l'imraence océan figé, où plus rien maintenant ne pousse, ni

retem, ni gueddam, ni zeila aux baies savoureuses, rien, pas même le drinn. Et dépouillée de cette menue flore qui faisait tache, la dune apparaît sous le soleil matinal qui la caresse, dans toute la splendeur de son étincelante aridité.

Les neiges des cimes alpestres, celles qui recouvrent le Mont Blanc et celles dont se drape éternellement la fière Jungfrau, n'ont pas, sous les baisers de l'aurore, des resplendissements aussi nuancés. On dirait qu'une main divine jette sur elle toutes les roses des jardins célestes que respireront un jour les élus d'Allah, depuis la rose thé très pâle, jusqu'à la rose bengaline au cœur sanglant. Et sur ses flancs de sable fin, toutes les bêtes, petites et grandes, vivant au désert et qui, pendant le jour, disparaissent dans son mystère infini, ont écrit leurs faits et gestes nocturnes comme sur une feuille de papier blanc.

La gerboise charmante et gracile y a laissé l'empreinte de ses petites pattes à côté de celles plus lourdes qu'y grava le feneck, ce redoutable petit maraudeur; ici, l'on peut

suivre, à leurs traces capricieuses, les ébats de la gazelle ou du lièvre saharien, et souvent hélas ! toutes les péripéties de la chasse que leur donna le (( dip » carnassier. A ces trois lignes menues en éventail, on reconnaît aisément où passa la gente alouette, et les quatre petits pieds du lézard traduisent de façon plus nette encore ses allées et ses venues.

C'est vraiment plaisir exquis que de lire, quand on a l'habitude du désert, toute sa vie nocturne ainsi écrite ou plutôt dessinée, comme en un livre, sur le sable immaculé.

Je ne crois pas qu'il y ait, pour rompre l'accablante monotonie des étapes, plus captivante distraction.

Mais, parmi tous ces artistes inconscients qui enjolivent la dune de festons, de guirlandes et d'astragales, le plus curieux assurément est le petit escarbot saharien. Celte affreuse bestiole noire, qui se complaît dans la fiente des chameaux, trace, en marchant sur le sable, une dentelle, la plus idéalement fine qu'on puisse rêver.

Et comme elle pullule dans l'Oued Soiif, et qu'elle s'en va zigzaguant sans trêve, toutes les dunes semblent ainsi fîligranées par ses vilaines pattes poilues.

A ce point m'intrigue cette étonnante dentellière, que je donne l'ordre au bach'amar de faire arrêter la caravane, pour mieux observer, et de plus près, le mécanisme de son travail.

Interloqué par cette halte imprévue, Mammar obéit, ne sachant pas ce dont s'agit ; mais quand il voit que je m'accroupis au flanc de la dune, pour suivre la piste de ces bestioles abhorrées des Bédouins, quand il me voit sortir mon carnet, et m'efforcer d'y reproduire de mon mieux leurs empreintes, son étonnement devient une inénarrable stupeur.

Toute la caravane d'ailleurs, tous mes chameliers la partagent, et il leur est impossible de la cacher ; elle éclate dans leur sourire, comme dans la curiosité, avec laquelle, ils regardent ce que je fais.

Seul, Saâd-ben-Saàd, sans même tourner la tête vers moi, profite de ce repos inespéré,

pour allumer sa pipellc, et fumer un peu de kif en rêvant.

Une heure après, rien qu'à la façon dont Mamniar m'aide à remonter sur mon chameau, j'ai la douleur de constater que je viens de dégringoler dans son estime plus bas que jamais.

Oui, j'en ai conscience, les escarbots m'ont fait perdre tout le terrain que la déférence du bon cadi de Kouinin et la bienvenue du caïd m'avaient fait gagner.

Cette fois, l'exaspération du bon Mammar est telle, qu'il ne peut se tenir de me faire, avec force circonlocutions, il est vrai, des reproches fort amers.

— Vraiment, Sidi, murmure-t-il en pressant le pas des chameaux, que pensera de nous le vieux « cheikh indépendant » de Bir- Ourmès, notre prochaine étape avant Kouinin? Voilà déjà plus de trois heures que je lui ai dépêché Ahmed pour lui annoncer que tu arriverais avant midi et lui dire de tenir la « diffa » prête pour cette heure-là. Maintenant avec le temps que nous venons de perdre nous n'arriverons pas avant une

VISIONS SAHARIExNNES 205

heure et demie. Le couscouss ne vaudra plus rien, le a méchoui » sera froid, et le vieux cheikh nous prendra pour des gens de peu. oui, pour des gens de peu.

11 répète encore ce qualificatif, et je sens bien qu'il n'ose se servir d'un autre, par lequel, sa pensée serait mieux rendue.

(( Voilà ce dont lu es cause, petit escargot noir, si laid et qui dessines, sur les dunes blanches, des dentelles avec des entrelacs si gracieux, des dentelles, enfin, comme n'en feront jamais les vieilles filles de Bruges et de Gand. »

Que répondre à une observation aussi juste, encore qu'elle soit dictée, peut-être plus par la gourmandise que par le regret de manquer à l'ordinaire courtoisie?

— Bah ! mon brave Mammar, le couscouss du vieux cheikh n'en sera que meilleur, car nous aurons plus d'appétit.

Le bach'amar ne dit plus rien, mais talonne furieusement nos bêtes pour rattraper le temps perdu.

Balaam est toujours en tête, contournant ou escaladant les plus hautes dunes de son pas toujours égal.

Et voici qu'arrivé sur la cime de l'une d'entre elles, j'aperçois soudain les palmiers de Bir-Ourmès, ou plutôt je ne vois que des palmes vertes émergeant d'une cuvette de sable dont il n'est pas facile de supputer la profondeur. Et le contraste de cette verdure un peu sombre que le vent remue et que dore le soleil, sur la blancheur éclatante de l'Erg est d'un effet saisissant.

Bientôt d'autres couronnes de palmes surgissent de cuvettes en tout semblables, sans qu'il nous soit possible de voir les stipes des arbres, même en regardant des points culminants.

— Tu ne les apercevras que lorsque nous serons dessus, me dit Mammar qui comprend mon étonnement.

Et, de fait, nous ne pouvons admirer ces étranges palmeraies que lorsque nous arrivons sur la crôte des dunes, aux pieds desquelles elles s'abritent, et qui leur font une ceinture de leurs flancs.

Je dirai plus loin ce que je pense des hommes qui, bravant la malédiction divine, les plantèrent là, à même la stérilité de la dune,

entre son sable brûlant et la fournaise du ciel. A terre maudite par Dieu, il fallait race maudite par les hommes, car de même que le miracle du M'zab, celui du Souf, fut l'œuvre d'un peuple persécuté.

J'ai le bonheur de pouvoir comparer les deux.

J'ai visité, en effet, le triste plateau de la Ghebka qui étend son aridité farouche, depuis l'Oued Settafa, jusqu'aux dunes d'El-Goléa.

J'ai vu la désolation de ses ravins tourmentés, de ses oueds toujours desséchés, que ceinturent de sombres rochers, et que le soleil calcine, sans répit ni trêve, d'un bout à l'autre de Tannée. Et je n'ai pu retenir une clameur d'admiration, devant les richesses qu'un peuple traqué pour sa foi, menacé dans sa liberté, a su tirer de ce M'zab maudit, où avant sa venue, Dante aurait pu placer un cercle de son enfer.

Une à une et sans en oublier une seule, j'ai visité les Sept villes de sa Confédération, depuis Berrian avec ses trente mille palmiers et ses deux cent quatre-vingt puits, jusqu'à

Metlili qu'occupent aussi les Ghaamba-Berazga, et je n'oublierai jamais l'heureuse surprise que chacune d'entre elles me donna.

Toutes, comme Gardaïa la capitale, Melika, Beni-Lag'uen, Bou-Noura, El-Attel, ont surgi du néant, pour ainsi dire, grâce au labeur colossal, à l'inlassable endurance de ce peuple pourchassé. Partout, et pendant des siècles, sans la moindre défaillance, il a fouillé le sol aride, brûlé, calciné, pour lui arracher le peu d'eau qu'il contenait à des profondeurs inouïes, et, avec l'eau, du sol chaotique sont sorties les oasis plantureuses et les populeuses, cités. Hommes étranges, en vérité, dont les origines même restent confuses, et en lesquels, certains voudraient voir les descendants des fourbes « mercantis » qui crucifiaient les lions, empalaient des éphèbes dans les carrefours de Carthage, et brûlaient aux jours de fête, les petits enfants dans le ventre de Moloch.

N'ont-ils pas, comme eux, le front haut, très étroit, les prunelles obliques, impénétrables, le nez hébraïque, le menton aigu, presque glabre, et, sur leurs lèvres minces, le

dédain de tout ce qui n'est pas à vendre ou à acheter.

Mais n'imporle ? Encore qu'il soit le juif du Désert, que, poussé par une soif inextinguible de lucre, il porle l'usure et ses ruses de marchand jusque dans les profondeurs les plus lointaines du Sahara, il faut estimer l'homme du M'zab, lui rendre la même justice qu'au fils d'Israël, car, il est, comme celui-ci, indispensable à l'Arabe, tout en le ruinant, et de plus il a, lui, tiré du néant par un miracle de vaillance, la petite patrie, dont il est jaloux et fier

Oui ! certes, lors de mon voyage au M'zab, j'ai admiré ce miracle, mais plus admirable encore me paraît celui que les hommes du Souf accomplissent au cœur de l'Erg désolé.

Qui lira jusqu'au bout ces impressions de voyage, d'une sincérité absolue, ne pensera pas autrement que moi.

xa.

Devant nous, dans une plaine que bordent ces profondes et charmantes palmeraies, le bordj deBir-Ourmès, dresse ses coupoles grises et ses murailles délabrées. Nul gardien, en effet, n'est proposé à son entretien, car le cheikh de Toasis est censé y habiter ; mais celui-ci, dont la famille est nombreuse, préfère résider dans son village, dont nous voyons un peu plus loin les maisonnettes à coupoles, semblables à de grandes ruches bien alignées.

C'est un vieillard détaille moyenne, replet, robuste, au teint foncé, et qu'une barbe très blanche fait paraître encore plus brun.

Il a, pour nous faire honneur, endossé son burnous rouge, insigne de ses fonctions, un peu fané, un peu taché, voire même un tandinet rapiécé çà et là, car, comme il a soin de nous le dire, il n'est guère plus

riche que ses administrés, lesquels sont les plus pauvres des Souafa. Et il s'excuse, avec des regrets très humbles, dont la sincérité me touche, de ne pouvoir m'ofFrir qu'une modeste diflPa : un couscouss fumant encore, des dattes, et des oranges de Nefta, une gargoulette d'eau fraîche, le tout servi dans une salle du bordj.

— Enfin, Sidi, conclut-il, en me présentant une chaise, si tu manges très mal ici, tu dîneras mieux ce soir à Kouinin, chez le caïd Bel-Kacem, où t'attend une superbe difiFa.

Je lui réponds :

— Mon brave cheikh, je ne sais si les mets que m'offrira le caïd des Ouled Saoud seront meilleurs que ceux-ci, mais je puis te dire qu'il ne saurait me les offrir avec une plus charmante amabilité.

Il sourit discrètement, touché par le compliment, et malgré tous mes efforts pour le faire asseoir à côté de moi, il se met en devoir, ayant renvoyé Mammar, de me servir de ses propres mains.

Intraduisible est la déconvenue du deïra, et je renonce également à décrire la mine

qu'il fait, tant elle est d'une inénarrable drôlerie.

— « Sale soufi, disent ses yeux, il n'y a donc plus de moutons dans ton pays. »

Et ils ajoutent : Si le « cibil » que j'accompagne n'était pas un drôle de corps, comme il te ferait moucher par a mon » commandant de Touggourt.

Et moi, tout en savourant le modeste couscouss du cheikli, qui d'ailleurs est délicieux, je jubile à l'idée de ce « méchoui » dont la convoitise anticipée plutôt que les escarbots artistes provoqua toute la mauvaise humeur de mon bach'amar.

Deux heures de sieste dans la cour du bordj, une visite aux jardins, et en route pour Kouinin.

Les dunes que nous traversons maintenant sont moins hautes et coupées, de ci, de là, par de petites vallées, mais la vue de la mer de sable qui se déroule autour de nous n'en reste pas moins d'une farouche et grandiose beauté.

Je donne l'ordre de marcher aussi lentement que faire se peut, car la distance à par-

courir est à peine de trois kilomètres, et je veux arriver devant Kouinin à l'heure féerique du moghreb, qui est le triomphe des ksour sahariens.

Le spectacle, du haut de mon Balaam, n'en sera que plus aisé à contempler.

Toujours pressé, Mammar prétend que nous marchons comme des bédouins misérables, dont les chameaux sont dévorés par la gale, rongés de faiblesse et de maladie. Les chameliers me regardent de leurs yeux doux et timides, mais de plus en plus étonnés ; et tandis qu'Ahmed s'évertue à faire marquer le pas à son méhari, Saâd ben Saâd profite de cette lenteur exceptionnelle, dont le motif l'inquiète peu, pour fumer cinq ou six pipettes de kif.

Cependant, devant nous, le soleil décline toujours, nous aveuglant quelque peu, puis il efïïeure les dunes lointaines, et nous apparaît rayonnant de tous ses feux, comme un immense ostensoir d'or posé sur un autel qui serait sans bornes et d'une blancheur infinie. Puis, ébréché par la dune, il décroît, semant autour de lui, sur la clarté divine

de rhorizon, sur la mer immense de sable, toute la gamme de ses pourpres, de ses violets, de ses lilas, de ses verts tendres et de ses roses les plus irréels. On dirait vraiment qu'avant de mourir, il veut répandre, avec tout le sang que sa chaleur fécondante a mis aux veines des êtres vivants, toutes les fleurs qu'elle a fait éclore au sein de la terre lasse et endolorie par ses baisers. A peine a-t-il fini de disparaître dans cette apothéose suprême qui, jusqu'à la fin des temps désespérera les peintres comme les poètes, voici qu'au tournant d'une colline de sable un peu plus haute que les autres, Kars-Kouinin nous apparaît.

Et de cette vision de rêve mes yeux ravis seront hantés jusqu'à l'heure où la mort viendra les clore pour le suprême sommeil.

Entouré du nord au sud par ses palmeraies profondes, le ksar étale, au milieu d'une plaine blanche, ses maisons de pierres grises, dont chacune est surmontée de plusieurs coupoles rondes, d'une originalité un peu triste mais charmante.

Mieux encore que les terrasses des villages

de rOued R'hir cl des autres oasis, le couchant transfigure ces innombrables koubbas, et, sur leurs flancs doux à Toeil, épand la magie de ses caresses les plus nuancées.

Et tous les ksour du Souf sont ainsi, depuis Guemar, le plus septentrional, jusqu'au?^ Amiéches le plus avancé vers le Sud, et Debila, El-Rliôt, qui s'étendent à TOrient vers les confins du Sahara tunisien. Tous arrondissent, sous le ciel d'azur, la monotone grisaille de leurs koubbas innombrables, et semblent répéter ainsi, dans la petite vallée qui les abrite, le moutonnement infini de la mer de sable immense et figée, au milieu de laquelle ils sont perdus, noyés, écrasés.

Quand, de Textrême sommet des dunes, on les voit au loin, chacun d'entre eux évoque un vol de mouettes se livrant aux vagues énormes qui les balancent sans les engloutir.

On craint, en effet, pour ces pauvres ksour des vastitudes sablonneuses, comme pour les oiseaux des grands espaces marins, de les

voir ensevelis par la lame monstrueuse à laquelle ils se sont fiés.

Mais, de toutes ces citées grises perchées au bord des jardins profonds, que la dune à la fois protège et menace, c'est encore Kouinin (la cachée) qui fit sur moi la plus profonde et la plus durable impression.

Peut-être parce que ce fut la première qui s'ofî'rit âmes prunelles éblouies, éprises déjà de ce Souf étrange, et aussi, sans doute, parce que la Fée divine du moghreb l'enveloppait de sa magie, quand, du haut de ma bête lasse, je la saluai, le cœur ému.

Au milieu des coupoles grises, nombreuses, menues et modestes des maisonnettes souafa, les mosquées arrondissaient leurs koubbas plus vastes et d'une blancheur neigeuse, que surmontait le croissant ; et le minaret de la plus grande s'élançait tantôt rose, tantôt violet, tantôt lilas vers l'azur apâli du ciel. L'on eût dit que celui-ci et celles-là étaient les derniers sourires, qui, du ksar un peu triste, s'exhalaient, avec l'appel du « mueddin», vers le Dieu miséricordieux et clénaent.

Et par celte voix grave, d'une sonorité gutturale, des vieux prêtres dont j'entrevoyais les robes blanches, je me sentis remué plus que je ne le fus jamais en cette heure du crépuscule, l'heure sainte au pays d'Islam ?

Après avoir mis pied à terre, à quelque cent pas du village, j'attendis que se terminât la prière, afin de ne pas déranger le caïd.

Il ne tarda pas à venir vers moi, escorté de ses serviteurs ; et de mon côté j'allais vers lui. Les premiers saints échangés, avant toute autre congratulation, je ne pus m'empêcher de clamer, en lui prenant les deux mains, ce qui chantait comme un refrain à mes oreilles : « Que ce pays est vraiment beau! »

Et je vis bien au sourire dont s'iiluinina son visage, que ce compliment avait atteint le fond de son âme plus sûrement que n'eût pu le faire toute personnelle félicitalion.

Et ce sourire du caïd des Ouled-Saoud, je ne l'oublierai jamais non plus, lié qu'il est désormais, dans mes yeux ravis, au plus attendrissant des crépuscules sahariens.

Le meilleur, le plus timide et le plus beau

des hommes du Souf, tel est en deux mots, le portrait de Si Bel-Kacem-ben-Ali, le caïd des Ouled-Saoud, sur les pas duquel me jetait ma bonne fée, et qui allait devenir mon meilleur ami.

En lui, comme en un prototype, s'incarne cette vaillante race soufi, qui, par sa patience et son labeur intelligent, vivifie la mort, et féconde la stérilité même en délivrant l'eau prisonnière, sous la dune aride, depuis des siècles nombreux.

De haute taille, nerveux et souple comme les étalons qu'il dompte avec la hardiesse d'un centaure, il a des timidités de jeune fille et la souplesse charmante d'un enfant.

N'était que son visage, aux traits impeccables, est très brun, plus que bronzé même, on le verrait, je crois, souvent rougir au compliment le plus banal.

Sous ses paupières aux cils très larges et très noirs, sur une sclérotique d'une blancheur éclatante, brillent des prunelles plus noires encore.

La flamme ardente qui s'en exhale, et dont s'éclaire toute sa mâle figure^ est tempérée

quand il s'attendrit ou qu'il rêve, par des rayons dune douceur infinie.

Une fine moustache brune ombrage sa lèvre, juste assez pour n'en pas cacher l'harmonieuse sinuosité, et l'ovale parfait de son visage est encadré par une barbe de jais qu'il soigne et parfume, comme une femme ses cheveux.

Mais ce qu'il m'est plus difiicile de rendre, c'est la noblesse de sa démarche, la grâce aristocratique de son geste, et la sonorité savoureusement gutturale de sa voix.

C'est vraiment plaisir d'une exquise rareté que de l'écouter, tandis qu'il me promène à travers les rues de son ksar. Il m'en raconte l'histoire curieuse, et m'en détaille, avec une éloquence contenue, les si étranges beautés.

Oh ! comme je sens mieux ainsi le charme troublant qui s'exhale des longues ruelles voûtées, aux ombres pleines de mystère et qu'emplissent les implorations monotones des mendiants, les murmures pieux des vieillards égrenant leur chapelet, et les voix claires des tolba récitant les versets du Livre ou s'en allant la main dans la main, une brin-

drille de jasmin aux lèvres, vers la prochaine mosquée.

Et ces mosquées d'une architecture naïve, presque enfantine, aux coupoles mal assises et bossuées, aux minarets penchés comme de minuscules tours de Pise, mais si blanches, si liliales toujours sous leur frais badigeon de chaux.

Je m'arrête devant chacune d'entre elles, et mon regard plonge en des cours frustes qu'entourent des colonnettes plus frustes encore; d'autres vieillards et d'autres éphèbes agenouillés ou assis, prient, devisent calmes, paisibles, ayant, dans leur regard, cette quiétude profonde que donnent seules les courtes prières et les longues méditations.

Et puis nous arrivons sur le marché, petite place carrée bordée de maisonnettes très basses à coupoles, et de minuscules échoppes, au seuil desquelles, sont accroupis des marchands. Eux aussi, leur journée finie, sans s'occuper de leur perte ou de leur gain, égrènent le chapelet en noyaux de datte, les yeux tournés vers l'Orient. A quoi bon? Allah clément et miséricordieux saura mieux qu'eux

établir le (( doit» et « l'avoir ». Au milieu, vautrés dans la poussière et dans leur fiente, des chameaux arrivés de Nefta, attendent patiemment qu'on les décharge, et beuglent aux étoiles qui déjà palpitent dans l'azur assombri du ciel.

Et voici que, soudain, je m'entends salué, en très bon français, par des voix enfantines d'une harmonieuse limpidité : — « Bonjour, monsieur, comment vas-tu. » Une demi-douzaine de gamins qui ont entre huit et douze ans m'entourent, me prennent les mains avec la familiarité respectueuse des orientaux, puis esquissent, en me dévisageant de leurs grands yeux noirs, un salut militaire d'une touchante drôlerie ; et ils ne cessent de me répéter : — Tu viendras voir notre école, n'est-ce pas Monsieur ?

Comme j'hésite un peu, sur le coup de cette agréable surprise, un jeune homme aux allures de taleb, s'avance vers moi et, en un français fort correct, mais avec le tutoiement si joliment fraternel de l'Arabe, me répèle l'aimable invitation des écoliers.

Alors Si Bel-Kacem, se tournant vers moi :

— Si Dahman-bcn-Brahim, notre instituteur.

Je m'incline et, serrant avec effusion la main qui m'est offerte, j'exprime toute ma joie de m'entendre ainsi salué, en si bon français, et de voir combien la France est aimée en ce lointain pays du Souf.

Et point je ne ménage mes félicitations au maître comme aux écoliers. Je ne sais qui de tous est le plus heureux, le plus lier de l'effet produit sur moi.

Il a vraiment bonne allure, ce jeune instituteur auquel a été confiée l'école francoarabe récemment ouverte à Kars-Kouinin. Et comme il est plein d'ardeur, tout brûlant du feu sacré et justement orgueilleux des résultats obtenus !

Pour ce qui est de ses élèves, je crois qu'il serait bien difficile de trouver, dans une école de France, des gamins plus alertes, plus gentils et de mine plus éveillée.

Ils ont des yeux de gazelle, noirs, profonds, d'une limpidité qui m'étonne, après avoir vu, dans la plupart des ksour sahariens, tant de prunelles enfantines dévorées par la saleté et

les mouches, rongées parla cruelle ophtalmie des pays sableux.

Ils sont aussi très proprement emburnoussés et enturbanncs pour la plupart, et portent des gandourahs d'une irréprochable blancheur. Et cette propreté aussi me surprend, tout en m'expliquant leur bonne santé ?

Combien ils ont Tair d'aimer, de vénérer ce jeune maître qui pourtant, sous son turban fleur de pêcher et sa gandourah de soie vert tendre, ne ressemble pas du tout à un pédagogue, mais plutôt à leur frère aîné.

La nuit tombe et je me dispose à prendre congé de lui, mais le bon caïd m'apprend tout de suite, ce dont j'éprouve une grande joie, que Si-Dahman est des nôtres pour la cliffa ; Difla plantureuse comme d'ailleurs toute diffa donnée par un riche caïd du Sud, qui tient ou bien à éblouir son hôte, ou à lui témoigner la profondeur de sa sympathie.

Je puis dire, sans forfanterie, que ce dernier cas fut celui de Si-Bel-Kacem, à mon endroit, car si les mets qu'il m'offrit, tous préparés par ses femmes, leur firent le plus grand hon-

neur, ily eut, en ce festin, autre chose qu'on trouve rarement entre roumi et croyant : une cordialité sincère et une fraternité d'esprit et d'âme plus sincère encore. La preuve en est que ramitié qui en naquit m'a ramené plusieurs fois vers le pays étrange du Souf et dans les blanches ruelles de Kars-Kouinin.

A l'heure où j'écris ces souvenirs, les plus charmants de mes vagabondages africains, je n'ai qu'à fermer les yeux, pour voir s'arrondir, sous le ciel d'azur, les coupoles de ses maisonnettes et les chameaux fatigués de la longue route, s'agenouiller sur sa place minuscule en beuglant au soleil mourant. ^ Et ce que je vois mieux encore, c'est tout au bout du ksar et au Nord, sur la route qui mène à Guemar, la vaste maison hospitalière, les profondes palmeraies qui l'entourent, où je passai des heures si douces à écouter la parole tiarmonieuse, un peu voilée du caïd des Ouled-Saoud.

Oh ! les belles histoires qu'il me conta, assis sur la dune, tandis qu'autour de nous, dans le silence du crépuscule, nous n'entendions que le halètement rythmé des Souafa, de

leurs femmes et de leurs enfants, occupés à l'arrosage pénible de leurs jardins.

Un volume ne suffirait pas pour contenir toutes celles qui me passionnèrent, parce qu'elles évoquaient de façon originale et puissante, dans Taustère et grandiose beauté de son cadre, la vie du fellah souû, laborieuse, d'une monotonie un peu triste, comme celle de la dune, son éternelle ennemie.

« Ainch'Allah » (S'il plaît à Dieu), je les raconterai plus tard, dans un autre livre, et ce sera le roman de la plus i ude et tragique lutte qui se soit jamais livrée, depuis les origines du monde, entre une race maudite et un pays de malédiction. On y verra comment l'homme a remporté la victoire et au prix de quel labeur acharné, sans trêve, il la garde sur un ennemi qui jamais ne désarmera ; car la dune quoi qu'il fasse, restera toujours la vagabonde inlassable, qui, poussée par le vent, roule d'un bout à l'autre de l'Erg immense, ensevelissant toute vie sous son blanc linceul.

Mais il est une de ces histoires que je veux conter ici, parce qu'en elle, plus qu'en toute

autre peut-être, palpite l'âme ardente de ces tribus sahariennes, dont les passions sont et resteront, longteinpsencore, empreintes d'une farouche et sauvage naïveté.

— Tu as vu, commença Si-Bel-Kacem, avec quelle fidélité la dune conserve, sur la neige de ses sables, jusqu'à la moindre trace, jusqu'à l'empreinte la plus légère des choses mortes et des êtres pleins de vie ; et tu as éprouvé, m'as-tu dit, un très vif plaisir, quand vient l'aurore, à lire ainsi, comme sur une page blanche toute la vie nocturne du désert.

Eh bien ! sache qu'il y a, dans presque tous les villages de l'Oued-Souf, des hommes dont l'existence tout entière se passe à étudier dans ce livre, comme celle des tolba s'écoule à étudier dans le Coran. Et cela depuis déjà de très lointaines générations, lesquelles ont précisément conservé et légué, à celles qui vinrent après, le résultat de leurs

études et de leurs méditations. Et ces familles, outre les secrets et traditions que leur transmirent ces aïeux, ont acquis d'eux une sorte de coup d'œil impeccable, dont ils ont, sans doute, développé la finesse par l'exercice, mais qu'ils possédaient en naissant, ni plus ni moins que nos chiens possèdent leur flair. Et ce sont vraiment les chiens de l'Erg, qu'ils parcourent depuis les dunes de nos ksour jusqu'au pays des Touareg. Ceux-ci en comptent beaucoup et de fameux sous leurs tentes ; il en est aussi de fort habiles dans l'Oued R'hir et à Taïbet-el-Gueblia, un petit ksar perdu au milieu des sables sur la route d'Ouargla. Mais c'est ici, à Kouinin, que vivait, il n'y a pas vingt ans, le plus habile des a chercheurs de traces » qui jamais aient exploré notre désert.

Il s'appelait Salah ben Yakoub, de la tribu des Rébaia, et était, quand se passa cette histoire, le plus robuste vieillard du pays, bien qu'il eût plus de soixante-dix ans. De chasseur plus adroit que lui on n'en vit certes jamais dans le Souf, et nul, en y employant une année, n'aurait pu faire le compte des lièvres

et des gazelles tombés sous ses plombs. Mais c'était là pour lui besogne mince et facile, dont il ne se contentait pas.

Son vrai métier, celui qu'il tenait de ses anciens, qui assurait sa vie et celle des siens consistait à suivre sur le sable, pour le compte de la justice ou des simples particuliers et avant que le vent Teût altérée, la piste des animaux volés, à reconnaître et faire arrêter leur voleur. Nul, mieux que lui, ne s'entendait à distinguer rien qu'à l'empreinte de ses pas, si un chameau était chargé, quel était le poids et souvent même la nature de son chargement.

Point ne lui échappait, non plus, si c'était une chamelle ; et quand celle-ci se trouvait pleine, il l'annonçait avec une précision qu'on ne vit jamais en défaut.

Le mettait-on sur les traces d'une caravane de pillards ou d'assassins, non seulement il disait la nature et le fardeau des animaux qui la composaient, mais encore à quel moment précis elle était passée, et si ceux qui la conduisaient étaient des adultes ou des vieillards. Enfin, telle était son habileté qu'à l'empreinte

de leurs pas, il reconnaissait tous les gens de Kouinin.

Pendant plus de trente ans, pas un vol, pas un assassinat ne se commit dans le Souf, sans qu'on eût fait appel à Timpeccable sûreté de son coup d'œil ; et nombreux étaient les criminels dont il assura le châtiment.

A ce métier, il devait sa maison et ses palmiers d'où il tirait bon an mal an un fort joli revenu.

Aussi Salah-ben-Yacoub eût-il été le plus heureux de sa tribu, si Allah, dont les desseins sont impénétrables, ne lui avait pris tous ses enfants, l'un après l'autre et à l'âge où la fleur de la vie s'ouvre au soleil. Il avait ainsi perdu cinq filles et six garçons. Ahmet, l'aîné, était mort à vingt-cinq ans, alors qu'il discernait sur le sable, avec la clairvoyance paternelle, tous les mystères du désert. Le vieux Salah faillit mourir de chagrin. Puis vint le tour du second, puis des autres, tous frappés en leur printemps, comme si c'eût été une gageure de Dieu.

Il ne lui restait plus qu'une fille, la dernière née, sur laquelle il va sans J dire, s'était por-

tée, avec une violente jalousie, toute son affection.

Il l'appelait Zeïta parce qu'elle était douce comme les petites graines de cet arbuste saharien, et jolie comme ses fleureltes dont les chameaux sont si friands.

Une respirait, ne travaillait qae pour elle, et suppliait, chaque jour, Allah de la lui conserver au moins jusqu'à rheure de sa mort, car « ô Seigneur, ajoutait-il, lu ne permettras pas qu'après avoir clos les paupières de mes onze enfants et de mes deux femmes, je ferme encore les yeux de celle-ci. Mieux vaudrait me frapper de suite pour que je meure dans ses bras».

De son côté, Zeïta idolâtrait le vieillard et mettait, à le soigner et à lui faire oublier ses peines, l'ardente tendresse de ses vingt ans.

Aiîn d'être à lui tout entière, elle avait toujours refusé de se marier et ce ne furent certes pas les occasions qui manquèrent, car il n'y avait pas plus belle fille dans l'Oued Souf.

Comme son père d'ailleurs, elle préférait la liberté de la vie nomade, au séjour dans

leur maisonnette à coupole, qui était pourtant une des plus confortables du ksar.

En compagnie d'autres Rebaïa, chasseurs de gazelle, ils allaient, poussant leurs brebis et leurs chameaux, tantôt vers les dunes de Taïbet-el Gueblia, tantôt vers les pacages du Djerid, jusqu'au grand chott.

Le vieux Salah ne cessait cette vie errante que lorsqu'on faisait appel à son concours, pour chercher les traces d'un voleur ou d'un meurtrier ; mais même alors, Zeïta l'accompagnait, ne le quittant pas plus que son ombre, et l'aidant de sa jeune mais déjà sûre expérience, dans ses délicates investigations.

Jamais, en etTet, plus docile élève ne suivit maître plus intelligent, et Zeïta merveilleusement pourvue de l'instinct familial, promettait de devenir bientôt plus habile que n'était son frère aîné quand il mourut. Et cette pensée mettait un baume au cœur du vieillard.

— Ziza (chérie), lui disait-il souvent, les yeux humides, Allah n'a pas tout à fait abandonné son serviteur, puisqu'il permet qu'en toi revive ce qui fit l'honneur de nos anciens.

Et de voir ainsi s'épanouir un peu de bonheur sur la figure toujours sombre de son père, Zeïta redoublait encore d'ardeur.

Bien loin de nuire à sa beauté, cette existence vagabonde, sous la tente, au cœur du désert, avait fait d'elle la plus attrayante des Bédouines, qui jamais aient lavé la laine au bord des puits sahariens. Grand, mince, fluet même, son jeune corps avait sous les plis de sa m'ihafa la souplesse un peu maladroite du jeune fauve, que la mère a trop tôt lâché. Gomme les femmes nomades, avec des tresses de laine noire elle relevait son opulente chevelure et en faisait une haute et large tiare où brillaient des sequins d'or. Ses grands yeux noirs cernés de koheul brillaient d'une flamme ardente à peine voilée par la tristesse de sa pensée et dont s'éclairaient les quatre petites étoiles bleues tatouées sur le miheu de son front, sur chacune de ses joues et sur le bout de son menton. Des « tizzabitin » également en or massif tiraient les lobes de ses oreilles bien ourlées. Quand elle marchait, faisant tinter les « khalkhals » d'argent qui encerclaient ses fines chevilles, on eût dit

Danna-Kahenna, elle-même, la Prophélesse de l'Aurès.

Le soir venu des longues journées fatigantes, lorsque assise près du vieillard, au milieu des chameaux entravés, elle regardait vers rOccident, la gloire du soleil mourant, le pâtre soiifî qui du haut de la proche dune, jetait sur elle un regard furlif, devenait tout pâle et sentait son cœur battre, rapide, sous la loque de son burnous.

Enfin, dès que les dattes étaient mûres, ils revenaient à Kouinin pour récolter celles de leur petite palmeraie confiée aux soins d'un rhamnès, puis ils chargeaient leur chameau, et s'en allaient eux-mêmes les vendre sur le marché de Biskra.

Or, à côté de leur jardin et séparé par la même dune qui les menaçait l'un et l'autre, était celui de Mohammed-ben-Araar, de la tribu de Ouled-Saoud. Les deux hommes s'estimaient beaucoup, et jamais relations plus cordiales n'existèrent entre deux voisins. N'ayant pas de troupeau, le vieux Mohammed était sédentaire et ne quittait le ksar que pour aller, lui aussi, en compagnie de ses deux

fils, Ammar et Amouda, porter ses dattes à Biskra.

Entre temps, et pendant de longues absences de Salah-ben-Yacoub et de sa fille, tous trois s'occupaient volontiers de leur jardiu, et surveillaient le rhamnès. Même, quand sous le souffle du cheîli qui est notre vent le plus terrible, la haute dune avait quelque peu envahi les deux palmeraies qu'elle séparait, ils travaillaient à désensabler l'une et Tautre, et à maintenir, avec des tiges de djerid, les tas de sable ainsi refoulés.

Et cela, sans jamais exiger la plus légère rétribution.

Il convient de dire que, jadis, Salah avait rendu à Mohammed un très grand service en lui faisant, grâce à son talent de chercheur de traces, retrouver deux chamelles et trois chameaux que des rôdeurs Châamba lui razzièrent au cours d'un voyagea Taïbet-el-Gueblia.

Bien qu'avant de commencer les recherches, on en eût convenu le prix comme cela se fait d'ordinaire, Salah n'avait rien voulu accepter. Enfin, pour ce qui était d'Am-

238 VISIONS SAHARIEiNNES

mar, l'aîné des deux fils, un senliment plus doux encore que celui de la reconnaissance, le poussait à se montrer agréable au vieux Salali. Il aimait, en effet, Zeïta d'un amour profond, et bien que jusque-là, elle eût repoussé ses avances, il ne désespérait pas de ravoir un jour. Et certes cette espérance n'était pas vaine, car il se savait aimé de Zeïta aussi passionnément que lui-même la chérissait.

Que de fois ils s'étaient rencontrés sur la crête de la dune mitoyenne et dont la pente douce conduisait à leurs jardins respectifs. Seule, les séparait la palissade de djerid, destinée à en empêcher l'ensablement.

C'était un peu avant le moghreb, à Theure où, d'un bout à l'autre du Souf, au fond des entonnoirs profonds abritant leurs palmeraies, les paysans souafa font basculer le tronc de palmier qui, dans le fond des puits laisse tomber 1' « oumara » vide et la remonte pleine d'une eau fécondante ; heure à la fois divine et terrible où, avant de s'agenouiller sur la dune empourprée par le couchant pour glorifier le Maître du monde, l'homme du Souf

abreuve ainsi de sueur autant que d'eau fraîche, sa terre mourant de soif.

— Zeïta, soupirait Amraar, en épongeant, du revers de sa main droite, l'humidité de son front.

— Que veux-tu, Ammar? répondait la fille de Salah-ben-Yacoub qui ne pouvait, sans un frémissement, regarder la poitrine nue et superbe de l'adolescent ni entendre la musique de sa voix dans l'ombre du soir.

— Tu le sais bien.

Suivait un silence, pendant lequel on eût entendu, avec le bruit monotone des paniers de cuir tombant dans les puits profonds, les battements de leur cœur.

La première, Zeïta reprenait :

— Ecoute, Ammar, ce que tu veux n'est pas possible, car ma vie appartient tout entière à mon père, et je dois être à lui jusqu'à sa fin. Telle est la volonté de Dieu qui de ses deux femmes et de ses onze enfants, ne lui a laissé que moi pour clore ses yeux avant de le remettre aux mains du laveur des morts.

Elle se taisait, et, à travers ses cils, regardait au loin sur la mer de sable immense et figée, rosir la dune aux dernières lueurs du moghreb.

Et Ammar ne trouvant rien à répondre se taisait aussi.

— Et puis, reprenait Zeïta, d'une voix qui tremblait un peu, lorsque je serai devenue ta femme, si tels sont les desseins de Dieu, toi, qui ne quittes jamais le ksar, tu m'enfermeras à double tour dans ta maison, comme font tous les souafa de ta tribu. Et moi, dont le seul plaisir est de vagabonder dans le désert, de laver ma laine à tous les puits de l'Oued Souf, depuis Guemar jusqu'à Bir-es-Çof, je serai comme ces petits oiseaux de la dune dont les enfants coupent les ailes et qui s'en vont sautillant tristement dans les cours de nos maisons. Et de ça, vois-tu, je ne puis supporter la seule idée, moi l'errante, dont le destin, comme celui des Rebaïa, est de vivre sous le soleil qui dore le sable infini et d'y mourir.

— Qu'à cela ne tienne, répondait vivement Ammar, le jour où tu seras ma femme, mon

père me laissera vivre à ma guise, et tu pourras laver ta laine à tous les puits de l'Oued Souf.

Alors Zeïta, sans plus rien lui dire, sans même répondre au tendre salut de son regard, redescendait, pensive, la blanche dune, pour arroser les maigres légumes de son jardin. Et elle ne voyait pas surgir d'un entonnoir voisin, où poussaient une centaine de palmiers superbes, un autre jeune homme qui la suivait d'un œil mauvais.

Celui-là aussi, comme Ammar, et peutêtre plus que lui, la désirait depuis longtemps.

Toute autre qu'elle, dans Kouinin et aussi dans tous les autres ksour de TOued Souf, eût été fière d'être épousée par le jeune Saïd-ben-Aroui-ben-Mohammed, dont le père était mokaddem, des « khouan » tidjania habitant le ksar et proche parent des deux grands cheikhs : Si El Aroussi-ben-El Aïd, de Gaemar, et Mohammed-ben-El Aïd, de Tammel'hat. Dans ses veines coulait donc le sang du fondateur de la confrérie, l'illustre et vaillant Tidjani,qui pendant si longtemps

tint en échec Abd-el-Kader, devant les murs d'Ain-Mahdi.

Non seulement la famille du jeune Saïd était une famille de marabouts, mais elle complaît encore parmi les plus riches de rOued Souf, possédant, outre ses palmeraies de Kouinin, des jardins un peu partout, à Guemar, à El-Oued, à Z'goum, à Beliima et jusqu'à la grasse Debila, qui est, de nosksour, le plus lointain.

Rien de tout cela n'avait pu décider Zeïta, qui, à chacune des demandes de Saïd, avait fait répondre « non » par le vieux Salah.

Si celui-ci, khouani fervent de Tidjani, eût éprouvé quelque fierté, de voir sa fille entrer dans la maison des El Aïd, il était encore plus heureux de la conserver auprès de lui jusqu'à sa mort ; aussi, bien qu'il n'en connût pas tous les mobiles, se réjouissait-il de ses décisions.

Mais Saïd qui, depuis longtemps, espionnait la jeune fille, n'avait pas tardé à découvrir le vrai motif de ses refus obtinés ; et il fut profondément blessé daas son orgueil de se voir ainsi évincé par un autre. Et quel

autre ? Un (( meskin » qui ne possédait pas encore, bien qu'il eût vingt ans, une seule femme, alors que lui, Saïd, du même âge en avait déjà épousé trois.

De celte blessure naquit dans son âme la jalousie la plus féroce et la haine la plus farouche, que jamais soufî eût éprouvée contre un rival.

Je dois te dire qu'à cette époque déjà bien lointaine, mon père était caïd des Ouled Saoud.

Or, il advint qu'un jour du mois de « Ghaban », comme il sortait de la mosquée, après la prière du « dohor », un petit berger rebaïa d'El-Oucd, garçonnet de seize ans à peine, courut à lui, essoufflé, suant, le visage bouleversé et lui dit : « Sidi, je gardais mes six brebis, non loin du puits de Bir- Ourmès, sur la route de Touggourt ; et, vers l'heure du « dohor», comme il faisait chaud, je me suis couché au flanc d'une dune pour dormir. Mais je n'ai pu, car j'ai entendu tout à coup des cris terribles, du côté de la route d'Ouargla ; c'était comme si on eût égorgé quelqu'un.

« J'ai eu peur et je me suis tapis contre la dune, bien décidé à ne pas bouger jusqu'à l'arrivée de mon père et de mes frères, qui se trouvaient, avec les chameaux, vers M'guitla.

« Puis, comme ils tardaient à venir, et que je n'entendais plus rien, j'ai repris courage et je suis allé jusqu'à l'endroit d'où était parti le bruit, et j'ai vu un homme mort, à moitié enterré dans le sable, tout rouge de sang. Alors, vite, vite, j'ai couru pour te prévenir. »

Après avoir informé l'agha d'El-Oued, car il n'y avait pas encore de bureau arabe dans la capitale du Souf, mon grand-père fit appeler le vieux Salah bon Yacoub et tous deux s'en allèrent vers Bir-Ourmès, non sans se faire escorter d'hommes armés, car ils étaient persuadés que le crime avait été commis par quelque bande de Châamba d'Ouargla.

Gomme toujours, Zeïta, ne voulut pas quitter son père, et de son côté, le « chercheur de traces » était heureux de se faire aider par sa fille, dont le coup d'œil lui était précieux.

Ils partirent donc à V « asr » et alors qu'ils avaient encore devant eux deux heures de jour.

Salah et sa fille marchaient devant, avec le petit pâtre rebaïa, attentifs aux moindres empreintes du sable, sur la piste et autour d'eux.

Quand on fut au petit ksar de Bir-Ourmès, leur attention redoubla, car on savait que les Ghàamba, y étaient venus naguère pour y vendre deux chameaux. Bientôt, en eCTet, dans la direction qu'indiquait l'enfant, sur la dune immaculée, la trace nette d'un pas d'homme apparut, et d'aussi loin qu'on pouvait la suivre, elle allait bien vers l'endroit où le crime fut commis.

Le vieillard et sa fille s'arrêtèrent et longuement, avec minutie, examinèrent la fraîche empreinte de ce pas, et voici qu'on les vit tressaillir tous deux ; mais point ne parlèrent,ni même ne se regardèrent, et on continua de marcher vers Tendroit du crime, sans avoir maintenant besoin du petit pâtre, les traces étant un guide sulïisant.

Ce fut ainsi qu'on arriva jusqu'à la dune

sanglante, aux abords de laquelle ces traces aux traces d'un autre pas se mêlaient.

A nouveau, Salah et Zeïta s'inclinèrent versées empreintes, et soudain la jeune fille, avec un cri de détresse s'affala aux bras du vieillard.

Elle n'avait pas eu besoin de voir le cadavre pour deviner que c'était celui d'Ammar, le fils aîné de Mohammed, le bel adolescent qu'elle aimait avec toute la fougue de sa passion contenue.

Et elle avait aussi reconnu à l'empreinte de son pied, l'assassin qui n'était autre que Saïd.

Pas une minute aussi le vieux Salah, qui, comme toul le monde à Kouinin, connaissait la haine jalouse du jeune homme, ne s'était trompé, et tout en prodiguant à sa fille des soins empressés, il reconstitua la scène, avec autant d'exactitude que s'il en eût été le témoin.

Il voyait le jeune Saïd, se portant à la renconlre d'Ammar, qui la veille justement, s'en était allé, tout seul, voir des parents à Tai-

bet. Caché derrière une dune, il attendait son retour pour bondir sur lui.

Certes, Animar était robuste et courageux, et Saïd ne serait pas facilement venu à bout de lui en combat loyal ; mais le lâche Tavait attaqué par derrière, attendant qu'il fût passé, ainsi que le prouvaient les trois formidables coups de poignard, plantés entre les deux épaules et qui traversèrent le poumon.

Puis le meurtrier avait voulu cacher le cadavre dans le sable, mais sans doute, craignant d'être surpris dans cette besogne, il ne la termina pas, et n'ensevelit que la tête et le haut du corps.

Mon grand-père, et les souafa de son escorte qui connaissaient comme Salah, la jalousie de Saïd, comprirent, comme lui, tout le drame rien qu'à la défaillance de Zeïta.

Mais telle était la vénération qui entoure et dont jouissent encore dans l'Oued-Souf tous les marabouts de l'ordre de Tidjani, que le secret le plus profond fut gardé.

On mit le crime sur le compte d'une bande de pillards châamba, et le vieux Mohammed lui-même, comme tous les gens de Kouinin

crut, jusqu'à sa mort, que telle fut la fin de son cher Ammar.

— « Mektoub R'ibbi » (c'était écrit), murmura-t-il, et il continua de descendre, tous les jours, avant le moghreb, en compagnie du seul enfant que la miséricorde de Dieu lui laissait, la pente douce de la dune blanche qui conduisait à sa palmeraie « Mektoub R'ibbi!!))

Mais ce fut d'une main plus lente désormais qu'il fît basculer le panier de cuir, dans le puits profond. Mektoub R'ibbi ! ! Et avec des halètements plus pénibles qu'il remplit les couffins du sable poussé par les vents dans son jardin, et les porta au haut de la dnne, pendant qu'au ciel les étoiles, toujours sereines, jetaient la pâle clarté de leur sourire sur le désert endormi. Mektoub R'ibbi!

Pour ce qui est de Zeïta, elle fît ce que font les veures. Et, les dattes une fois cueillies, elle prit, avec son vieux père, la route qui mène à Riskra...

..Seule, celte fois, et doublement endeuil

lée, elle revint pour la cueillette suivante à Kars-Kouinin.

Un beau matin, en effet, comme ils erraient en compagnie d'autres Rebaïa, à travers les plaines du Bou-Djeloud, Salah s'était senti soudain 1res mal ; et non seulement il ne put marcher, mais il lui fut impossible de se tenir sur son chameau.

Alors, il fit à nouveau dresser sa tente, sur cette terre salée, de Dieu maudite, évitée des hommes et que, seul, le Bédouin affectionne pour sa tristesse infinie. Il y allongea son vieux corps d'octogénaire et fit asseoir Zeïta près de lui.

De sa prunelle encore limpide, il contempla longuement les lointains bleuâtres du Choit Mérouan qui se perdait à l'Occident, puis vers l'Orient, le Chott Mel'rir que le soleil matinal muait en une mer de pourpre et d'or.

Fatigué, il reposa sa tète sur les genoux de son enfant ?

— Ziza, fit-il au bout d'un instant, si Amouda te veut pour femme, laisse-toi conduire dans sa maison.

Et ayant une dernière fois aspiré Thaleine âpre et salée du Bou-Djeloud, il mourut en vrai nomade, les yeux ouverts sur l'immensité.

Quand Zeïta vit sur ses genoux, la tête vénérable de son père mort, mais qui semblait dormir comme un enfant sur les genoux de sa mère, elle Tembrassa trois fois sur le front, lui ferma doucement les yeux, sans pleurer, sans même jeter le strident you-you, que les Bédouines hurlent à la pâle envoyée de Dieu.

A quoi bon ? Ne sommes-nous pas aux mains d'Allah, comme est sur le palmier la datte mûre, qui tomberait si le fellah ne la cueillait pas ?

Elle voulut faire elle-même la suprême toilette du mort.

Puis l'ayant confié aux hommes de sa tribu, amis et petits parents, avec lesquels ils nomadaient, elle regardaautour d'elle, et jugea que l'endroit était bien, par sa désolation farouche et superbe, celui que le vieux Salah aurait choisi, lui-même, pour y dormir son dernier sommeil, dans la paix de Dieu.

VISIONS SAHARIENNES 2Sl

Et elle fit creuser la fosse sur remplacement même où il passa sa dernière nuit.

Désormais, selon la loi musulmane, elle devenait la fille et tombait sous la tutelle absolue de son oncle paternel Abderhaman ben-Yacoub, lequel avait une nombreuse famille et habitait au ksar de Sidi- Aoum.

Et de cela la pauvre fille fut navrée, autant que de la mort du vieux Salah.

Elle savait en effet qu'Abderhaman l'obligerait à quitter Kars-Kouinin et à venir à Sidi-Aoum, pour y vivre, comme y vivent les ksouriennes souafa, dont les journées entières se passent dans la cour de leurs maisonnettes à coupoles ou à l'ombre lourde des jardins profonds.

Encore à cette existence de captive, se fûtelle résignée, elle, l'errante, dont le désir le plus ardent eût été de mourir comme était mort le vieux Salah.

Mais une idée bien plus horrible ne cessa de la torturer.

Son oncle était parmi les plus fervents des khouan Tidjania, et il remplissait même

les fonctions de niokaddem k Sidi-Aoum.

Il l'obligerait donc à devenir la femme de Saïd, le meurtrier du pauvre Ammar.

Elle aurait beau à celte volonté opposer les dernières paroles de Salah : « Si Amouda le veut pour femme, ne refuse pas », Abderhaman, pousse par Saïd lui-même ne voudrait rien écouter. Et Allah le faisait maître souverain de sa destinée.

Rien que de songer à cet épouvantable avenir, des envies irrésistibles la prenaient de se jeter au fond d'un puits, dès son arrivée à Kouinin.

Oh ! le triste retour, par cette route solitaire, qui va de JVrguébi a jusqu'à Guemar, à travers un pays désolé, nu, hostile aux douars, et où, de loin en loin, les guémiras de pierre grise dressent leur mélancolieuse siiliOucUe vers le ciel biûlanî.

Stah-el-Hamraïa, Si-cl-Menadi, Bir-bou- Chama, tous ces bordjs perdus dans Timmensité, qui égrenaient sur ce lamentable chemin, leurs sources et leurs puits d'eau fraîche, et où elle aimait tant jadis pousser brebis et chameaux, elle les fuyait mainte-

nant, ou s'y arrêtait à peine, tenaillée par son insondable douleur.

Dès son arrivée à Kouinin commencèrent à se réaliser ses prévisions. Toutefois elle obtint de son oncle Abderhaman, qu'elle passerait encore un mois dans la maison de son père, avant d'aller à Sidi-Aoum.

Or, dans les premiers jours de ce mois-là, elle rencontra le jeune Amouda-ben-Mohamed la veille même du Rhamdan.

C'était sur la dune qui séparait les deux jardins, au même endroit, à la même heure du moghreb, où, il y avait à peine un an, elle avait frémi jusqu'aux moelles rien que d'ouïr la voix d'Ammar.

Gomme alors le soleil mourait, empourprant le sable, et les voix haletantes et plaintives des fellahin abreuvant leurs terres montaient des jardins profonds.

Gomme alors il n'y avait entre eux que la frêle palissade de djerid.

Mais cette fois, loin de baisser ses brunes paupières, comme jadis sous le regard passionné d'Ammar, elle fouilla de sa prunelle brûlante le jeune Amouda qui ferma les yeux.

— Tu m^aimes, Amouda, fit-elle, puisque tu m'as dit de venir ici?

— Autant que mon frère Ammar t'a aimée. — Et Ammar l'aimais-tu aussi?

— La preuve c'est que t'aimant plus que lui, peut-être, je ne t'ai jamais parlé tant qu'il a vécu.

— C'est vrai.

Zeïta se tut un instant, puis reprit:

— Es-tu capable de me donner une preuve de cette amitié et de cet amour ?

— La preuve que tu voudras, Zeïta.

— C'est bien.

Et il y eut de nouveau un silence entre eux.

— Approche-toi plus près de moi, Amouda, fit la jeune fille, en ôtant elle-même la palme qui les séparait, car si un autre que toi entendait ce que je vais te dire, nous serions perdus tous deux.

Et Amouda mit son oreille sur la bouche de Zeïta.

— Si tu veux m'avoir pour femme, il faut que d'ici huit jours tu poignardes celui qui a tué ton frère Ammar.

— Tu connais donc le Châambi qui...

— Oui, je le connais, interrompit Zeïta en ricanant.

Et le doigt tendu vers la palmeraie de Saïd :

— Le Châambi qui assassina le pauvre Ammar, c'est celui qui cueille les dattes de ces palmiers.

Et au jeune homme qui frémissait comme un pur sang sous l'éperou, elle narra la vérité, après quoi elle ajouta :

— Situ ne tues pas Saïd, je serai sa femme avant huit jours. Car telle est, comme lu sais, la volonté de mon oncle Abderrahman, et peut-être celle de Dieu.

Amouda très calme reprit:

— C'est bien ! Encore qu'après avoir tué Saïd, je doive mourir à mon tour, en payant le prix du sang, mon frère Ammar sera vengé.

— Non, Amouda, si tu fais bien exactement ce que maintenant je te dirai, tu ne payeras pas le prix du sang, et nous pourrons vivre ensemble les jours qui nous furent par Dieu dévolus.

— Parle, Zeïta, tout ce que tu me diras sera fait.

Et Zeïta, d'une voix calme, poursuivit :

— Demain commence le Rhamdan, et tu n'ignores pas que pendant tout le temps du jeûne, Saïd, chaque vendredi, va faire ses prières à la mosquée de Guémar, et passe ses journées entières à lazaouïa. Parti le matin dès le Fedjer, il ne revient à Kouinin que tout à fait dans la nuit, après la prière d'El Acha.

Or donc, quoi de plus facile que de te cachera mi-route, dans les dunes de Tarzout, comme il se cacha lui-même dans celles de Moïet-Gaïd, de l'attendre, et de le poignarder, comme il attendit et poignarda ton frère Ammar.

Elle s'arrêta pour fouiller, d'un regard farouche, la prunelle d'Amouda, et elle y vit, avec une joie profonde, flamber toute la haine qu'elle-même portait dans son cœur.

Cependant le jeune homme ne disait mot.

--. Eh bien? fit la Bédouine.

— Eh bien ! non, je ne l'attaquerai pas par

derrière, mais en face, comme Dieu veut qu'on attaque son ennemi.

— Mais, maliieureux, ou c'est lui qui te tuera, ou si tu es vainqueur, tu paieras notre vengeance de ton sang.

— N'en sera-t-il pas de même si je le frappe dans le dos?

— Non, car dans la nuit et dans la dune personne ne te verra. Puis, le jour venu, quand on trouvera son cadavre, nul ne pourra dire qui est le meurtrier, car moi seule, dans rOued-Souf, suis capable de te reconnaître à la trace de ton pied.

— C'est bien, dit le souû, convaincu et décidé.

Et par la volonté d'Allah, dont les desseins sont pleins de mystère, tout se passa comme l'avait indiqué la fille du vieux Salah ben Yacoub.

Au premier vendredi de Rhamdan, Saïd ben-Mohammed se rendit dès le fedjer à la zaouia de Guemar, et tout en cheminant il chantait, car depuis le retour de Zeïla, il ne se tenait plus de joie, à l'idée que la belle

Rebaïa, entrerait bientôt, de gré ou de force, dans sa maison.

Il chantait aussi, pendant qu'il s'en revenait à la nuit vers sa maison de Kouinin.

Quand il eut traversé les dunes basses de Tarzout et qu'il fut parmi les plus hautes, Amouda le laissa passer, puis bondit sur lui, comme il avait bondi sur son frère, et, par trois fois, lui plongea son couteau entre les épaules en lui disant : — Ainsi fis-tu à mon frère Ammar sur la route d'Ouargla.

Et comme l'avait prévu Zeïta, nul ne put, à la trace de son pas, reconnaître le meurtrier. Conduite par mon grand-père, avec d'autres chercheurs souafa, sur le lieu du crime, la fille de Salah, impassible, regarda, scruta, avec eux, les empreintes, et d'une voix calme, pleine de sérénité, déclara, comme on avait fait pour le meurtrier du pauvre Ammar :

— C'est un Châambi.. .

Et Si-Bel Kacem ayant fini son histoire, me

dit : (( Demain nous irons ensemble à la zaouïa de Guemar, et je te montrerai la dune où s'accomplit, pour le fils du mokaddem sa destinée.

XVIIÏ

Jamais scène ne me parut mieux adaptée à drame d'amour et de sang que cette vaste plaine, mamelonnée de dunes basses, semée de tombes, qui va deKouinin à la Vaille sainte des Tidjania du Souf.

Rares, infimes et peu profonds sont les jardins qui coupent sa monotonie, du vert sombre de leurs frondaisons.

Et des puits qui les arrosent les laites poudreuses s'élancent lentement vers l'aïur, pareilles à la mâture de nacelles désemparées.

Le palmier solitaire qui balance ses palmes maigres et brûlées sur la blanche koubba de Tarzout, ajoute encore à cette tristesse infinie.

Rien ne fait prévoir la riche et vaste plaine de Guemar, couverte de jardins fertiles, non plus perdus au fond d'entonnoirs profonds, mais disséminés au ras du sol. Et c'est plai-

sir enfin de Tapercevoir au loin, dans les vapeurs roses du matin qui baignent la coupole blanche de sa zaouïa et les mille petites coupoles grises de son ksar,

Guemar, troisième ville sainte des Khouan Tidjania ; la première, la métropole sacrée, étant à Ain-Madhi, dans l'extrême Sud algérois, et la seconde à TameFliat dans TOued R'hir.

Mais de toutes les zaouïas de l'ordre fondé par Sidi-Ahmed-Tidjani, qu'il m'a été donné de visiter au Sahara, c'est ici la plus confortable sinon la plus fastueuse, el, me dit-on, la plus riche après Tamel'hat.

Vraiment je lui trouve grande allure, avec son enceinte de hautes murailles, les portiques de son entrée monumentale, aux frontons merveilleusement ouvragés. Puis c'est une enfilade de cours enchevêtrées, les unes ombreuses, entourées de fraîches et discrètes galeries sur lesquelles s'ouvrent les cellules des tolba, les autres, au contraire, soleilleuses, pavées de sable profond, d'une finesse impalpable et d'une blancheur immaculée.

Celles-ci sont plus vastes et les gazelles

VISIONS SAHAJ\IENNES 263

captives qui bondissent à notre approche peuvent s'y croire dans les dunes où elles sont nées. Du grand jour nous passons à l'obscurité en traversant de vastes salles nues et sablonneuses aussi où grouillent, au long des murs, des tas de loques sordides. Des ronflements s'en exhalent, et de temps à autre, une lueur pique la nuit d'une encoignure profonde : c'est la pipette d'un fumeur de kif ou d'ar'ar ; puis la flamme d'une allumette éclaire soudain la pièce et nous apercevons, accroupis ou allongés, fumant, rêvant ou priant, dans l'ombre fraîche, une douzaine de nomades, aux mâles et rudes visages, au teint bronzé. Il y a là des hommes du R'hir, du Souf, du Djerid Tunisien et du Nefzaoua lointain, tous Bédouins, courant sans trêve le désert pour leurs aff'aires, ou seulement pour le simple plaisir d'errer.

Il y a aussi des Ghâamba de l'Ouargla qui, sous prétexte de chasse, ne se gênent pas pour piller à la première occasion. C'est ici la halte sacrée, l'hôtellerie sainte qui les attend après les fatigantes étapes et qui s'ouvre devant eux, dès qu'ils ont prononcé,

avec le nom de Dieu et du Prophète, celui du vénérable Sidi-Ahmed-Tidjani, l'illustre, le saint, le Mahdi !

Car patres, chasseurs, bandits ou mercantis, tous sont khouan fervents, fanatiques même de son ordre, portent au cou son chapelet qu'ils égrènent sans se lasser.

Et quelle volupté pour eux, après la canicule, de se reposer sous ces voûtes, dans le sable frais, de savourer après la famine du désert, le boncouscouss, que leur apportent, avec un touchant empressement, les jeunes tolba souriants et fraternels, aux mains fines et au burnous de laine blanche. Car c'est sur le fronton des zaouïas, pas toujours riches, comme ici, mais le plus souvent délabrées, que Ton pourrait écrire, sans mensonge, ces mots : (( Egalité, fraternité », que notre orgueil occidental ne connaît plus, tout en ne cessant de les répéter.

Qu'on n'évoque pas la soupe qu'un rogue sous-officier distribue aux pauvres diables accroupis devant la porte de la caserne, en leur criant : Rompez ! avant même qu'ils aient fini de la manger. Et moins encore la

façon hautaine ou craintive dont un frère lai très gras ou une maigre sœur tourière, partage les reliefs de la cuisine conventuelle entre de faméliques mendiants.

Oh ! non, certes, ici, le pauvre est vraiment l'envoyé de Dieu. Une auréole entoure son front comme s'il descendait du ciel tout droit. On ne lui demande ni son nom, ni le nom de celui qui l'engendra. Encore moins cherche-t-on à savoir d'où il vient, et où il va. Il marche dans la voie de Dieu. Cela suffit.

La zaouïa est la tente du nomade qui n'en a pas. Lorsqu'il en a franchi le seuil, le sourire de tous l'accueille ; il y est comme s'il n'en était jamais sorti. On ne lui mesure ni son pain, ni le temps de son repos. 11 peut, s'il le veut, quel que soit son âge, se faire taleb, épeler et chantonner jusqu'à sa mort les sonates du saint Livre, à l'ombre fraîche, dans le silence mystique des grandes cours délabrées.

Pour si profonde que soit son ignorance de débutant, il n'en sera pas moins aimé, estimé du cheikh et des tolba les plus savants .

Et ici, à la grande zaouïa de Guemar, ce sera le vénérable Si El-Aroussi ben-Mohammedes-S'rir, qui, patiemment, commentera, pour son intelligence un peu lente, la parole de Dieu et du Prophète, et lui racontera la vie glorieuse de Sidi-Ahmed-Tidjani.

De tous les descendants du grand vaincu d'Abd-el-Kader, fondateur de la zaouïa mère d'Ain-Madhi, Si El Aroussi est le plus savant et le plus influent, le plus écouté, comme son frère, Si Mohammed-El Aïd, à Tamel'hat, en est le plus vénéré et le plus saint.

Très grand, et de forte corpulence, comme tous les El-Aïd, il cache, sous des dehors plutôt rudes, une profonde bonté, et sous un masque de laideur presque repoussante, une intelligence déliée.

Cette laideur physique ne fut pas sans m'étonner quelque peu, chez un des plus hauts représentants de cette noblesse algérienne du Sahara qui possède les plus beaux types d'humanité.

Des paupières sanieuses, toujours clignotantes par où filtre à peine et de loin en loin réclair d'un regard fuyant et oblique, une

mâchoire d'orang-outang, une lèvre supérieure trop courte et démasquant de grosses dents jaunes, une nuque de taureau, un abdomen silénique, tel se présente, avec des mains d'une blancheur et d'une finesse féminines, le vénérable mokaddem de la grande zaouïa de Guemar. En ses mains dont la beauté accuse seule la race, il tient le chapelet de son ordre, qu'il égrène du fedjer jusqu'à l'acha. Sans une minute de répit comme une machine à prières, ses lèvres marmottent les vertus d'Allah.

Point ne s'arrête cette automatique oraison, même devant le « roumi » qui lui parle, et c'est à peine si, entre deux invocations, il daigne placer un oui ou un non.

Esl-ce piété véritable ou simplement une « pose » qui lui permet de cacher sa haine profonde et son mépris du « giaour ». Chilo sa?

Toujours est-il que ces apparences d'abrutissement dissimulent, je le répète, une finesse d'esprit, une fermeté de caractère, une sûreté de jugement, une science de l'Islam auxquelles, tout le moude rend hom-

mage et qu'il ne cesse de mettre au service de son ordre et surtout de sa zaouïa.

Si, à l'heure actuelle la a barka », c'est-àdire le pouvoir suprême de l'ordre de Sidi- Ahmed-Tidjani, n'a pas encore été transféré d'Ain-Madhi à Guemar, ce n'est pas qu'il n'y ait longtemps travaillé, mais ce qu'il n'a pu faire jusqu'à ce jour, il espère bien le réaliser avant sa mort « ainch'allah », (si telle est la volonté d'Allah).

Quoi qu'il en soit, bien que simple mokaddem de la zaouia de Guemar, il n'en reste pas moins le vrai chef de l'ordre, celui que l'on consulte dans toutes les affaires importantes ou délicates, et dont l'influence est la plus grande sur les khouan sahariens.

Et maintenant aime-t-il la France, cet homme dont la laideur étrange et puissante se grave à tout jamais dans la mémoire et dans les yeux de ceux qui l'ont vu ?

La sympathie qu'il prétend avoir pour nous, est-elle aussi sincère que celle dont ne cesse de nous donner des preuves sérieuses, le vénérable Si -Mohammed -el-Kebir- ben- Brahim, le grand cheikh de l'ordre des Ka-

dryas, rival des Tidjanias, dans le Sahara comme dans le Tell, en Algérie, comme en Tunisie ?

Il me serait difficile de répondre, et Tauto" rite militaire, elle-même, se tient, je crois bien, dans une réserve prudente à son endroit ; car en même temps que le plus intelligent des mokaddem Si El Aroussi-ben- Mohammed-es-Sr'hir, est aussi un type parfait de diplomate musulman.

Enfin, le vieux « mohazni » Amra-Ali-ben- Saâd, ancien maréchal des logis de spahis, du makhzem de Fort-Miribel, que le bureau arabe d'El-Oued a bien voulu m'envoyer à Kouinin pour m'escorter jusqu'à Nefta, prétend carrément que le marabout de Guemar est un faux bonhomme, auquel il ne faudrait pas se fier.

Et tandis que revenus sur nos pas, nous cheminons vers la capitale du Souf, il nous raconte sur la confrérie Tidjani, et sur ses cheikhs, de fort curieux, sinon très authentiques détails. Il les accuse d'avoir, de concert avec les Sénoussias tripolitains, trempé dans l'assassinat du marquis de Mores, sur la route

de Rhadamès. L'accusatioa n'est pas sérieuse, car, nul ne l'ignore aujourd'hui, la jalousie de mercantis rhadamésiens secrètement excitée par le pacha de Tripoli, a suffi pour pousser au crime les Touareg, dont la convoitise fut allumée par les riches bagages de Texplorateur.

C'est ce que j'essaye, mais vainement, de faire comprendre au vieil Amra, qui, décidément, n'est pas l'ami de Si-El-Aroussi non plus que des Tidjania.

Il les accuse encore d'avoir, à maintes reprises, essayé de soulever contre nous le Touat et le Gourara où ils comptent autant et même plus de khouan qu'au cœur du pays des Touareg.

« — La preuve, nous dit-il, c'est que lorsqu'on apprit que le naïb Kadrya d'Ouargla, le vaillant Mohammed-Tayeb-ben-Brahim , avait été tué par les gens du Touat, auprès de l'officier français qui commandait la colonne, il y eut de grandes réjouissances dans les zaouias tidjania de l'Oued-Souf.

« Ce sont eux encore qui, en haine des Kadryas et de la France, armèrent le bras de

leur kouani Abdallah-ben-Lakhdar, ce prétendu fou, dont le poignard faillit tuer et blessa gravement Isabelle Eberhard à Behima. Si Mahmoud était, comme tu le sais, affiliée à la confrérie d'Abd-el-Kader-Djilani.

« Et la preuve qu'Abdallah n'était pas fou et qu'ilfrappapour le compte des cheikhs Tidjanias, c'est qu'après le crime, son père très endetté, put, avec le prix reçu, dégager ses palmiers hypothéqués. Que d'autres méfaits on pourrait encore leur reprocher... »

Tandis qu'il poursuit son réquisitoire, nous avons à nouveau franchi les dunes basses de Tarzout, laissé Kouinin à notre droite, et nous voici sur la piste d'El-Oued, entre deux dunes longues et hautes, dont le soleil revêt les flancs d'un manteau d'or. Sur leur cime, des Souafa font la prière de 1' « asr ».

Dans la belle lumière de quatre heures, entre le bleu profond du ciel et la blancheur rutilante du sable, leurs silhouettes se profilent très nettes et magnifiées. Et de les voir ainsi heurter la dune du front pour clamer leur petitesse devant la grandeur de Dieu, puis, avec la souplesse de Facier, se redresser dans une envolée superbe de leur burnous, et jeter leur prière ardente au vent qui l'emporte vers l'Orient, on comprend quelles raci-

nés profondes Tlslam a poussées sur cette terre d'une si grandiose désolation.

Une plaine, des pierres le plus souvent groupées deux par deux, ou entourant un léger renflement du sol; çà et là, mais plutôt rares, des miniatures de koubbas, c'est le cimetière d'El-Oued.

Nous le laissons à notre droite, gravissons encore quelques dunes, et voici que les mille coupoles grises de la ville, les dômes blancs de ses mosquées, surgissent, éblouissants de lumière sous Tazur du ciel.

Même après l'inoubliable vision de Kouinin danç la gloire du moghreb, le spectacle de la capitale soufi, émergeant de la mer de sable, serait une des choses les plus étrangement splendides qu'il soit possible de contempler, si l'incurable bêtise européenne ne l'eût souillée, déshonorée comme à loisir, en y construisant, sur un des points culminants, un ignoble moulin à vent.

Oh ! l'horrible ferraille peinte en gris et dont les ailes grincent quand soufflent les vents du désert, avec quelle singulière et comique éloquence elle symbolise la stupidité

occidentale au milieu d'un peuple inconsciemment artiste, et qui sut harmoniser l'architecture de ses maisons et de ses villes à la beauté du paysage créé par Dieu !

Où que j'aille, désormais, à travers les ruelles sablonneuses, sur les pentes douces qui conduisent en la tiède profondeur des jardins, sur la crête des dunes qui les dominent, hérissées de djerid, partout l'immonde carcasse me poursuit de son spectre, et j'entends les grincements de sa roue de fer qui tourne soit au « guebli » (vent du sud) soit au a chergui » (vent d'est).

Je la vois pendant les longues stations au seuil de la blanche mosquée de Sidi-Selem et de celle où vont prier les Ouled-Ahmet. Je la vois encore quand je flâne sur le grand souk à coupoles où fréquentent toutes les Uibus souafa, les nomades Messaabas, Achéhcs, Rebayas, Ouled-Ferdjane et aussi les Ouled-Saoud sédentaires de Kouinin^ de Tarzout, de Z'goun, de Sidi-Aoum.

C'est en vain que, pour la fuir, je me réfugie et passe chaque soir de longues heures dans la minuscule boutique du barbier Mo-

hammed-ben-Gharby, où il y a juste assez de place pour trois nattes et un tabouret.

Il y a là, parmi les habitués paisibles dont je recherche la fréquentation, Sidi-Abdelkader-ben-Tléba, le vénérable mokaddem de la zaouïa Kadrya. C'est un vieillard tout de blanc vêtu, à la barbe bien peignée et dont les yeux brillent d'intelligence et de bonté. Fort instruit des choses du Souf, il m'en parle d'une voix lente, un peu cuivrée, mais douce quand même, et avec des gestes rares et pleins d'harmonie.

Mes heures passent, rapides, à l'écouler tout en buvant le a kaoua x> parfumé qu'un adolescent nous apporte du café maure voisin.

Enfin, j'éprouve ici, comme dans les dunes de Moïet-el-Caïd, le bonheur parfait, et je voudrais éterniser ces minutes, quand soudain un violent rharbi (vent d'Ouest) se met à souffler ; alors l'horrible roue de la ferraille hydraulique de grincer plus fort que jamais et voici le charme rompu.

Or donc, puisqu'il n'y a que ce moyen de fuir le spectre obsédant, en route pour le

VISIONS SAHARIENxNES 277

Sahara tunisien. Amra-Ali-ben-Saâd qui connaît la piste nous conduira, tandis que Maminar s'en retournera vers Touggourt.

Nous voici encore cheminant parmi les grandes dunes du Souf, mais cette fois, par un temps gris, brumeux et d'une tristesse infinie.

Tout est gris, désespérément gris autom:* de nous, la terre et le ciel.

Sur nos tètes, les gros nuages que roule le « chéîli » sont d'un gris sinistre, presque noir, et non moins gris sont les tourbillons de sable qu'il soulève sous les pieds de nos chameaux. Devant, au plus loin que s'étend la vue, remuées jusqu'en leur tréfond par ce souffle impétueux, les dunes semblent les lames furieuses d'un océan courroucé.

Et nos chameaux, que le sable aveugle, inquiets de sentir, sous leurs larges pattes, le sol mouvant, roulent, et tanguent comme des tartanes en perdition.

Après une courte halte à Behima, nous faisons un crochet pour visiter Z'goun, le ksar du Souf où sont peut-être les jardins les plus profonds.

te

Loin de s'apaiser le chéîlî a redoublé de fureur.

Autour de nous ce n'est plus une mer au paroxysme de la fureur, c'est le néant, et pas autrement je ne me figure le chaos avant que Dieu n'ordonnât le monde et ne l'éclairàt de son soleil.

Enfin, vers le soir, le vent se calme, les rayons du couchant parviennent à trouer les nues, et nous voyons au loin, baignées de leur lumière pâle, les coupoles de Débila.

Peu à peu les dunes s'abaissent, meurent en une vaste plaine, de ci, de là, mamelonnée de tombeaux.

Tout au bout, comme à Tarzout, et à Behima, surgit un palmier solitaire indiquant le ksar.

Ici, plus de cuvettes et d entonnoirs cachant les puits et les jardins. Les palmeraies sont à fleur de sable, protégées seulement par des palissades de djerid ; et vue de loin, l'oasis comme celle de d'Oued R'hir évoque une émeraude splendide sous l'azur du ciel apaisé.

Dans le bordj croulant que les sables ont

envahi, près des ruines de l'ancien camp retranché, qui jadis commandait la frontière des deux Sahara, nous couchons et dormons d'un sommeil paisible après cette énervante journée.

Au réveil, une surprise agréable nous attend. Le cheikh de Débita, Si Mohammed-ben Sayah et son frère sont là, dans la cour, désireux de nous souhaiter la bienvenue, et nous apportent, dans deux énormes couflRns, une superbe diffa.

Très grand, très brun, presque bronzé, avec des traits un peu durs, une fine moustache noire et des yeux très doux, Si Mohammed est le type du soufi intelligent qui, sans maître, a appris à lire et à écrire, de façon correcte, l'arabe et le français.

C'est en cette dernière langue qu'il m'aborde et s'excuse de ne pas avoir été là, hier, pour me recevoir à notre arrivée.

Il était en tournée à trois kilomètres vers le nord, à Drimini, où l'avait appelé une querelle entre Achéches et Messaabas.

Son frère a couru le prévenir, et il est revenu pendant la nuit.

Bien que Débila ne soit pas parmi les plus curieux des ksour de TOued-Souf, il espère que nous lui ferons Thonneur d'y passer la journée et d'y coucher encore une nuit.

— Enfin, Sidi, conclut-il, le doigt levé vers un long et mince nuage noir barrant Tazur encore très pâle de l'horizon occidental, voilà qui nous annonce une nouvelle journée de chéîlî, et il y aurait imprudence à t'en aller avant demain.

J'ai beaucoup de peine à lui faire comprendre que notre itinéraire ayant été fixé après mûres délibérations, il m'est impossible d'y rien changer.

D'ailleurs, pendant que nous causons, Amra-Ali-ben-Saâd, qui est le plus diligent des bach'amar, a déjà organisé le départ. Les bêtes sont chargées, nos chameaux bâtés, les chevaux prêts, il n'y a qu'à partir.

— Alors, prends la difîa que j'aurais voulu le servir moi-même, je te recommande surtout un quartier d'outarde que j'ai moi-même boucanée. Tu t'en régaleras en pensant à Mohammed-ben-Sayah.

Et le bon cheikh ordonne à son frère

de mettre les couffins sur un chameau.

Vraiment providentielle devait être celte diffa, car, à peine avions-nous marché deux heures à travers les dunes, que, selon les prévisions de Si-Mohammed, le chéîlî se déchaînait, encore une fois, avec une impétuosité sans pareille et nous obligeait à chercher un refuge au petit ksar d'El-Rhôt, le dernier du Souf sur la frontière du Sahara tunisien.

Pendant deux longues et mortelles journées, il nous retint prisonniers dans une maison soufi que ses propriétaires. Rebaya mi-nomades, avaient pour le moment délaissée.

D'ailleurs, le ksar tout entier était désert, bêtes et gens campant au loin, les uns dans la direction de Négrine, les autres vers le grand Choit El-Djerid.

Impossible de se procurer un œuf,aussi tout en mangeant l'outarde boucanée, que nous trouvâmes exquise, nous nous demandions ce qu'il serait advenu de nous sans les couffins de Si-Mohammed, lesquels contenaient, en outre, deux poulets, des dattes et force côuscouss.

Quand, le vent terrible s'étant enfin apaisé, il nous est loisible de sortir, nous voyons les pauvres petites palmeraies du ksar à demi recouvertes d'un blanc linceul.

Le spectacle est presque celui de notre campagne après une abondante chute de neige ; mais hélas ! tandis que la neige fond et fertilise les semis et les jeunes plants qu'elle protège de son manteau lilial, le sable étouffe et tue toute végétation saharienne, qu'il recouvre de son suaire mouvant.

Et nous pensons à la désolation des pauvres nomades, lorsqu'au retour, ils trouveront leurs puits comblés, leurs jardins ensevelis, et jusqu'à leurs maisons envahies par l'éternel ennemi.

Et devant l'effort immense qu'ils devront faire pour le repousser, je comprends, mieux que jamais combien terrible est la lutte engagée depuis des siècles, entre cette terre maudite et la race forte que, malgré tout, elle nourrit.

Et je sens s'accroître encore l'admiration que j'éprouve devant le fellah du Souf.

Après El-Rhôt, nous marchons encore longtemps à travers les dunes, sur lesquelles, la grisaille persistante du ciel épand une profonde mélancolie.

Au chéîlî tiède presque chaud, succède le chergui plus frais, mais dont la violence n'en soulève pas moins des tourbillons autour de nous.

Nos chameliers, en bons souafa que rien ne démonte et qui marchent, souriants, dans la voie rude tracée par Dieu, n en gardent pas moins leur enfantine gaieté.

Messaoud-ben-Arouma, Khalifa son fils, Rebaya de la fraction des Ouled-Bouloul, Messaoud-ben-Brahim, Mabrouk-ben-Amar, des Messaabas - Ghebabtas, Khaled - ben - Seboï, Tayeb des Ouled Ahmet, ne cessent de rivaliser de bonne humeur et d'entrain.

Plus humain à leur endroit que Mammar à l'égard de nos premiers chameliers, Ali ben Saâd les encourage par de fréquentes distributions de couscouss.

Et c'est à qui d'entre eux, dans les bordjs, sous la tente, au repos comme en chemin, jettera, d'une voix sonore, sa mélopée monotone au silence du désert.

Nous traversons ainsi Bordj-Rhadal, Bir- El-Hadj Khaddour, Bir-Debalia, où nous passons sous la tente la plus belle de nos sahariennes veillées.

Le lendemain, nous traversons une plaine immense coupée seulement de « smilet », ou petites dunes très basses que recouvre une abondante végétation. Et là-bas, tout au loin, nous apercevons les montagnes de la Tunisie.

Puis c'est Bir-Bakhial, où repose, près du puils, sous un peu de sable et deux pierres, un vagabond anonyme, arrêté là de son voyage par la main de Dieu.

Telle je rêve ma sépulture dans la solitude infinie.

A Bir-Lomri, nous trouvons un jeune soufî

des « Achéches » d'El-Oued qui a perdu son chameau.

Le pauvre adolescent se lamente et nous supplie de lui prêter aide pour le retrouver. Je confie cette mission à mes deux « sockar» les plus alertes, Mabrouk-ben-Amar et Messaoud-ben-Arouma.

Ils reviennent, deux heures après, poussant devant eux l'égaré.

Nous pressons nos bêtes pour réparer le temps perdu et arriver à l'étape, la dernière, avant la nuit.

Une heure après nous quittons la terre du Souf si prenante et si belle dans sa désolation.

Devant nous, trois grandes dunes coupent la plaine et marquent l'entrée dans le Sahara tunisien. Quand nous y arrivons, vers six heures, elles nous aparaissent d'une blondeur idéale, dorées qu'elles sont par le couchant.

Autour d'elles une abondante végétation de (( drinn » brûlée et roussie évoque, par ses tons d'un jaune ardent, nos champs de blé quand sonne l'heure de la moisson.

Nous campons au pied des dunes pour nous

proléger du vent qu'Ali nous prédit devoir souffler en tempête pendant la nuit.

Puis je monte sur la plus haute et j'assiste à la féerie toujours nouvelle, toujours admirable dumoghreb.

De là-haut l'œil embrasse un horizon désertique immense et très beau.

A l'Ouest, la plaine sablonneuse s'étend indéfiniment, empourprée par le couchant. Vers le Nord, les montagnes de Tunisie se dressent, imprécises, baignées de vapeurs bleuâtres, où le soleil met des violettes et des lilas. A l'Est enfin, la plaine se déroule encore à perle de vue. Sous l'azur plus pâle et comme rosé du ciel, on devine le grand Choit El-Djerid, comme à l'horizon plus limpide, on pressent la Grande Bleue.

Quand je descends, je trouve non loin de nos tentes, autour du puits, des bergers nomades, de la tribu des Gharibs ; ils sont venus de Douz, dans le Sahara tunisien, poussant, devant eux, d'importants troupeaux qu'ils abreuvent avec des gestes d'une noblesse indicible et une biblique lenteur.

Leurs femmes très belles sous leur coifTu-

re en tiare profitent, pour laver la laine, des dernières lueurs du jour.

Et tout cela noyé, baisé, caressé par les rayons du moghreb, fait un tableau dont jamais peintre ne rendra la simple et réaliste splendeur.

Notre bach'amar, comme le cheikh de Débita, a vu juste ; le chergui ne cesse de faire rage pendant la nuit.

Nous n'en dormons pas moins, les poings fermés, malgré son infernale musique à laquelle le (( dip » juge bon de mêler sa voix de fausset. Au réveil, la joie d'arriver, avant midi, à Nefla, la ville sainte du Djerid, met du salpêtre aux veines de nos chameliers.

Tout le monde, avant l'aube, est debout, et, narguant la grande colère du chergui, nous partons.

Le bâton aux reins, bombant leur poitrine à son soulïle violent et frais, les sockar chantent, à tue-tête, de rudes et frustes chansons, désireux de dominer sa grande voix.

Et quand, après cinq heures de marche, nous pénétrons dans le chott, ils chantent

encore ; mais leurs mélopées sont plus douces, pleines d'amour et de volupté, et il y est souvent question de la grande et sainte Nefta.

Enfin, la voici cette « Perle du Djerid », ce (( Joyau du Sahara tunisien »,

A travers nos cils pleins de sable et pendant une accalmie nous voyons son oasis merveilleuse posée, comme une corbeille de verdure, au bord du chott embrumé par le chergui.

Et à mesure que nous approchons d'elle, de ses deux cent mille palmiers dont le vent agite les palmes, notre admiration redouble et nous cherchons vainement, dans nos souvenirs africains, beauté comparable à celle de ses jardins.

Oh ! le plaisant et indicible contraste entre la mer immense de sable que nous venons de traverser, où parmi les dunes semblables à des vagues mortes se cachent, en des entonnoirs profonds, les pauvres petits jardins du

Souf, et cette île plantureuse d'une fertilité nilesque, cette vaste forêt de dattiers, de figuiers, de pêchers et d'orangers, où le « séguia )) roule, sans trêve, ses eaux d'une tiédeur fécondante, et chante, avec la tourterelle paisible, la chanson des terrestres paradis.

Oui ! elle éclate, ici, dans toute son intensité, celte joie de vivre que l'homme cherche partout, sans la trouver

Et il me semble qulci plus qu'ailleurs, il doit être doux de respirer l'air limpide et d'ouvrir chaque matin ses paupières à la douce clarté du ciel...

Nous voici, maintenant, au seuil de la Ville Sainte. Nous distinguons nettement ses maisons aux teintes fauves, faites de briques artistement empilées, leurs terrasses que dominent, pareilles à de grandes corolles blanches, les koubba de ses cent mosquées et zaouïas.

Malgré la triste grisaille du ciel quipersiste, je m'arrête émerveillé. Alors, parmi cette flore de coupoles, Ali-Amra-ben-Saàd me désigne l'une des moins orgueilleuses, mais des plus blanches aussi.

— Lazaouïa des Kadrya, me dit-il, où l'on nous attend. Elle est certes moins riche et moins belle que celles des Tidjanias de Tameriiat et de Guemar, mais tu verras avec quelle cordialité fraternelle nous serons reçus.

Oui, certes, il fut vraiment fraternel, encore que très modeste, l'accueil que nous réservait le vénérable Si Mohammed-el-Kébir-ben Brahim, cheikh des « khouan » de Sidi Abdelkader-Djilani.

Et, pour lui rendre ainsi qu'à sa confrérie, toute la justice qui leur est due, je dirai sans plus tarder, que leurs zaouïas, sont les plus vieilles, les plus pauvres, mais aussi les plus hospitalières du désert.

Les portes en sont ouvertes, nuit et jour, à tous les errants du Sahara. D'où qu'ils viennent, où qu'ils aillent, un sourire paternel est sur les lèvres de celui qui les reçoit.

C'est, parmi leurs très antiques murailles, que devaient s'écouler mes plus douces heures ; et mes jours les plus heureux furent ceux que je passai en la compagnie de leurs chefs vénérables et vénérés : à Nefta, à Bou-Abdallah, sur la terre étrange et lointaine des Nef-

zaouas. Et ce m'est un devoir très doux, mon cher Si-Brahim, de dire, ici, tout le bien que je pense de vous et de vos frères, Si Larbi, Si-Lazheur, Si-El Houssine, Si El-Hachmi.

Venu pour passer en votre compagnie, dans la zaouïa de Nefla, quelques heures, j'y suis resté des mois entiers, séduit par le charme de votre commerce, par la paix de vos retraites désertiques, auprès desquelles nos trappes et nos chartreuses, avec leurs ateliers bruyants, ont l'air de cités ouvrières et de ruches en travail. Je vois encore votre étonnement, où perçait une pointe de dédain, quand je risquai, devant vous, une comparaison, oh ! pas bien juste, j'en conviens, entre nos moineries laborieuses, enfiévrées de mercantilisme et la sérénité de vos zaouïas silencieuses, d'où tout labeur et toute pensée de lucre sont bannis, comme attentatoires à la liberté du rêve et à la sainteté de l'oraison.

Ce livre est déjà bien long, et il ne sera pas trop d'un tout entier, pour y narrer, comme il mérite de l'être, mon séjour dans votre zaouïa de Nefta.

Oui, quand viendront, pour moi, les heu-

res tristes du Paris épileptique et brumeux, je reverrai, en les décrivant, penchés au bord des oasis pacifiques, vos pauvres refuges délabrés, toujours croulants, mais que la main puissante d'Allah longtemps encore, j'en fais le vœu, tiendra debout. Alors, aussi, pour chasser les nostalgiques rancœurs des cieux sans soleil, j'évoquerai le triomphe des aubes sahariennes, la gloire éclatante des midis, la douce mélancolie des crépuscules, toutes heures d'ardentes prières, saluées par la voix grave de vos « muedden ». Et j'entendrai encore la vôtre, mon cher Brahim, disant la « fatiha » ou commentant, dans le silence delà vaste cour de Nefta, telle autre sourate du Livre devant vos « tolba » pleins d'une respectueuse attention.

Peut-être, alors, regretterai-je de n'avoir pas donné suite au rêve que je fis là-bas, un jour d'ineffable lumière, comme il y en a tant. Dire adieu pour toujours au pâle et tumultueux Occident, vêtir la gandourah rose et le blanc burnous du Croyant, et vivre, sous les palmiers de Nefta, la vie paisible du kouani Kadrya.

N'était-ce pas aussi ce à quoi vous m'invitiez, eu me disant : « A quoi bon écrire ton rêve sur des feuillets de papier blanc ? C'est là, besogne stérile et bonne pour des enfants. Reste, ici, au milieu de nous, tu en feras de plus beaux encore, d'autant plus beaux que personne ne les lira. Et si, par une vieille habitude de métier, tu tiens quand même à les écrire, que ce soit sur le sable immaculé de la dune, avec ton doigt pour calam. Dieu seul est grand et la prière sanctificatrice est seule digne d'occuper le cœur et l'esprit. »

Et je vous répondais : a Mon Dieu à moi, tout mon culte c'est la Beauté ; mon devoir est d'user mes forces à en mettre un peu sur du papier. »

Alors, le sourire aux lèvres, la main tendue

vers les ors et les pourpres du moghreb,

vous me disiez : « Regarde, ami^ce que Dieu

écrit chaque soir, sans jamais se répéter; et

dis-moi s'il n'est pas fou de vouloir écrire

après lui ? »

Fin

Imp. H. Jouve, i5, rue Racioe, Paris.

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