L'ÉTALON NOIR
« Le soir, un soir rouge, aux lourdes vapeurs sanglantes, sur le vide de la plaine, au delà de rOued, sur les confins du désert, un monceau de ruines rousses, des pans de murs, des assises de tours foudroyées, l'ancien ksar de Zekkour, détruit par le Sultan noir, et dont les décombres durent ainsi indéfiniment,
achevant lentement de s'effriter au soleil et servant de repaires aux tribus venimeuses des vipères et des scorpions.
« Nous passons lentement devant celte désolation, et tout à coup une autre vision surgit qui me secoue d'une sensation étrange.
(( Sur le bord de la route, une masse noire s'agitait, souffrait. Quand nous passâmes, celle carcasse se dressa dans nn effort saccadé : c'était un cheval, les deux pieds de derrière brisés, qui agonisait là, tout seul, dans le soir mourant.
« L'étalon noir s'arc-bouta sur ses deux jambes nerveuses, lancées en avant, son poitrail tremblait, et il tendait ses naseaux sanglants vers nos juments.
« Soudain, son grand œil terni se rallume, et il pousse un long hennissement, dernier appel tendre vers les frémissantes femelles, comme un cri de révolte et de douleur.
« Djilali décroche son fusil, ajuste la bête mourante, un coup part sec, brutal : l'étalon noir roule sur le sol rouge, foudroyé, avec son regard troublé, avec son dernier cri d'amour.
« Et inconsciemment, Djilali me dit dans un rire sain et puéril : « Il a de la chance, celui-là, il est mort amoureux ».
<( La nuit tombe sur les ruines de Zekkour la dévastée et sur le cadavre de Tctalon noir. »
Quand pour la première fois, à l'étalage d'un libraire des boulevards, je lus celte page et celles d'avant et celles d'après, j'avais les pieds dans une boue glaciale et mes mains étaient bleues de froid. Le thermomètre du prochain a passage » n'était pas loin de zéro.
Et pourtant, la tiédeur du soleil d'Afrique m'enveloppait chair et time, et dans mes prunelles éblouies par H splendeur de celte prose, passèrent la splendeur des immensités désertiques, le charme pénétrant des ksour et la gloire des oasis.
A ma droite, im a vieux marcheur » d'une élégance douteuse, monocle à l'œil, parcourait une cochonnerie quelconque, tandis qu'à ma gauche un ecclésiastique, membre sans doute de la Ligue Bérenger, feuilletait d'un index malpropre, un traité de flagellation.
L'un sentait le lupanar du voisinage ; de l'autre s'exhalait une odeur de bouc.
Et pourtant, à lire l'œuvre d'Isabelle, il me sembla que j'étais loin, bien loin du Paris fangeux, dans le Sud de notre Afrique lumineuse, sous les palmiers du Figuig ou de Touggourt. Et de beaux vieillards à la longue barbe neigeuse comme leur burnous, circulaient silencieux et souriants autour de moi, en même temps que des adolescents aux yeux larges, au torse de bronze fin et poli comme un miroir !
Un parfum suave de jasmin et de mandarine montait des proches jardins, et j'entendais, avec le soupir des palmes roses, le chant si doux de la flûte bédouine et la voix grave d'un conteur arabe narrant la vie merveilleuse du Désert. Oui, à ce point l'œuvre fiévreusement feuilletée de cette jeune femme errante, avait pris mon âme de vieux vagabond impénitent, que, malgré la boue, la brume et le froid, malgré la tristesse glaciale qui tombait du ciel parisien, j'étais bien dans V ombre chaude de r Islam.
Le soir même, à la bibliothèque de la Gham-
bre, je demandais le livre d'Isabelle Eberhardt et, dans la calme tiédeur du cabinet de lecture au confortable bourgeois, je lus ces pages, avec la lenteur attentive et passionnée d'un paléographe tombé sur un palimpseste curieux. A celte heure, dans la salle des séances, on se chamaillait à propos de je ne sais plus quelle gaffe commise par l'Exécutif. Mais ni les hurlements, ni les cris, ni les frémissements des pupitres, n'arrivaient jusqu'à moi, dans cette Thébaïde sacrée des livres où je me complais. Ah! que j'étais loin, bien loin du Palais-Bourbon, et quel beau rêve je fis, emporté dans le steppe soleillcux, à travers le désert roux, par la fine cavale arabe de la douce et troublante « Si-Mahmoud » !
En cette hivernale après-midi, je revécus et mes livres déjà lointains et mes douze années de vagabondage dans la brousse soudanaise, sous les palmiers des Antilles, et sur les arroyos chinois aux bords desquels poussent des fleurs, dont le parfum, ô Isabelle, t'eût fait pleurer et pâlir.
C'est une de ces fleurs étranges, belles et
mystérieuses comme toi, que je voudrais aller cueillir là-bas où s'effeuillèrent mes vingt ans pour la mêler aux asphodèles et aux glaïeuls qui embaument ta sieste éternelle dans le petit cimetière arabe d'Aïn-Sefra.
Oui, Si-Mahmoud, pour toi seule je reviendrai. Pour toi seule, je veux revoir encore une fois les monts violets, l'oasis verte et la dune d'or sur laquelle tu expiras.
Au seuil du café maure où je te vis un jour, lasse et pensive, contemplant un pâle fumeur de haschich, je m'attarderai longuement. Il est mort sans doute comme toi, et près de toi, peut-être, il poursuit son rêve ineffable sous les mêmes fleurs.
Alors, quand tombera le jour, que sur le sable jaune fleuriront les lilas du soir, je viendrai vous voir tous les deux.
Une lune mince, en tout pareille à celle qui, pendant les chaudes nuits du désert, troublait ta chair et ton âme, se balancera sur ton tombeau. A la douce vagabonde, les chiennes du prochain douar hurleront, et la
flûle d'ua pâtre arabe emplira le crépuscule de mélancolie.
A genoux sur le gazon maigre, je m'inclinerai vers chacune des fleurettes qui parfument ton sommeil. Elles sont peut-être le sourire reconnaissant et la caresse éternelle de ce sol adoré que ta plume magnifia, et qui fut jaloux de toi jusqu'à la mort.
Qui sait ? cette noctiluque menue, petit clou d'or qui brille au fond de ce glaïeul, puis qui glisse sous le gazon dans un sillage d'argent, c'est peut-être un peu de toi, une parcelle de ton âme errant encore parmi les fleurs.
Peut-être aussi vas-tu plus loin? Et quand la lune éclaire le ksar où tu vécus ton dernier jour, viens-tu rôder autour de lui, poussée par l'amer regret de la vie ?
Oh ! les nuits ardentes des ksour ! les nuits chaudes des oasis, où l'eau soupire dans les ruisseaux comme les femmes sur les toits, dis, Si-Mahmoud^ peut-être les regrettestu?
Oui, quand on s'aime là sous les étoiles, et qu'il y a des baisers dans l'air, peut-être reviennent-ils en ta mémoire les souvenirs
mélancoliques, mais doux, de les heures esseulées...
Et lu murmures :
« Une haleine Iroublanle me vient des terrasses. Je sais, je devine, j'entends : ce sont des soupirs, des râles dans la nuit parfumée au cinnamone. Sous les étoiles tranquilles, le rut ardent. La langueur de la nuit chaude mêle des chairs renaissanles de désir, et ce sont des étreinles, un autre effroi : sentir que les dents grincent dans des spasmes mortels, que les poitrines râlent... Quelle angoisse ! Il me semble que je mordrais la terre chaude. . . »
Ah ! Si-Mahmoud, celui-là seul qui hanta le désert d'Afrique, où vécut au cœur de la brousse, celui-là seul te comprendra, celui-là seul sentira le froid dans ses moelles en te lisant.
Et moi aussi, comme toi j'ai clamé jadis à travers la vastitude impassible les affres de ma chair en feu et la détresse de mon âme dans la solitude infinie.
Moi aussi, là-bas, bien loin dans un coin perdu du Soudan, j'ai mordu la terre chaude ; moi aussi sur l'osier de mon taj^a, j'ai san-
Id4 VISIONS SAHARIENNES
gloté comme un enfant, quand l'orgie noire battait son plein et que le vent tiède m'appoiiait, avec Todeur des baisers, la chanson des râles.
Et comme toi, j'ai pleuré à l'heure de la canicule, à l'heure où, sous le soleil implacable, les fleurs s'affaissaient et où lui-même, l'oiseau de feu, le colibri, blotti sous l'épaisse ramure, ne cherchait plus le cœur des roses.
Autour de moi, la vie semblait suspendue, je ne percevais ni murmure, ni chant, ni cri. Le sol brûlé était muet comme le ciel. Les feuillages étaient immobiles comme les gazons, et pas un oiseau, pas un insecte ne se risquait dans l'air embrasé.
Et l'on s'aimait tout près de moi, sous les varangues, emmi les fleurs, sur les gazons. Et, moi, j'allais vers l'enfant noire, les reins tordues par d'âpres désirs, mais quand mes lèvres buvaient son souflle, quand je la voulais toute à moi, je ne voyais dans ses grands yeux qu'une tristesse infinie...
Et le mystère troublant des races m'angoissait comme les folles musiques étranges de l'orgie.
Et comme toi alors, pour me consoler, je songeais à des musiques plus étranges et plus fortes, à des musiques qui font saigner le cœur en silence, celles que des lèvres ont murmuré, des lèvres absentes qui boiront d'autres souffles que le mien, qui respireront une autre haleine...
Et je songeais émue avec toi a que la véritable volupté est plus haute dans la scintillation des étoiles, dans le souvenir des yeux retrouvés et des heures vécues, des heures si bellement perdues »...
C'est fini, bien fini pour toi, douce Isabelle, fini d'aimer et de souffrir, finis les rêves impossibles et les étreintes chimériques qui brisent plus que les caresses de la chair et les baisers les plus ardents.
Ta voix si douce ne troublera plusThomme des ksour, et sur le seuil de sa tente, le nomade ne suivra plus d'un regard fou ta fière cavale, drapée dans les plis floltanls de ton manteau.Devant le mystère de ta vie errante, plus ne s'inclineront les ulémas, et les vieux
cheikhs à barbe blanche ne te salueront plus de leur voix grave en portant leur main tremblante à leurs lèvres et à leur cœur.
Finie ton existence si belle et si libre du Désert dont le souvenir, comme les pages superbes qu'elle t'inspira, longtemps encore troul^lera le sommeil de nos bas-bleus en mal de « lotisme ».
Plus jamais dans l'eau de l'oued, après l'étape, tu ne laveras ton burnous de tes mains Unes, de tes mains blanches que t'enviaient les jeunes femmes des caïds et les tolba de Kenadsa.
Plusjamais les petits pieds crânement bottés, ne franchiront les seuils délabrés des vieilles mosquées déserliques.
Dans les matins glorieux, dans la magie des aurores, plus ne t'emportera ta maigre jument — alerte et joyeuse — vers les lointains roses.
Et plus jamais, venu midi, tu ne dormiras dans l'ombre chaude des zaouïas silencieuses.
Au crépuscule qui bleuit les palmes vertes, et fait les oasis mélancoliques^ ni la voix
grave des darboukas, ni les soupirs de la flûte arabe n'empliront tes beaux yeux de larmes, de ces larmes qui brûlent les joues au souvenir des passions mortes.
Et plus jamais, non, plus jamais dans la splendeur des nuits d'été, sous les étoiles pacifiques, l'àpre morsure du désir ne mordra ta chair ; et dans le délire du ksar en rut, tu ne frissonneras plus d'amour ni de fièvre...
Mais je m'arrête, Si-Mahmoud, car il me semble que sous les fleurettes remuées, j'entends un frémissement dans ta tombe. Oui, il me semble que tu me dis : Ami, tais-toi, ta voix me trouble et me tourmente comme une vieille chanson ^ dont je ne saisis plus le rythme et ne comprends plus les paroles.
Pourquoi me plaindre ? Je fus l'Amoureuse ardente et pauvre du Désert. Pouvaisje donc trouver destin meilleur que celui de dormir, dans la tiédeur de son sable, mon dernier sommeil ? Pourquoi me plaindre, puisque, maintenant, en amoureux jaloux, il m'enserre, il m'étreint, il me caresse comme
je ne le fus jamais pendant ma vie et comme j'aurais tant désiré l'être ?
Incline-toi, je te prie, plus près encore, sur les glaïeuls et les asphodèles de mon tombeau, et tu verras, dans leur corolle odorante, briller des perles d'argent. Ce sont les larmes que, sans trêve, dans la clarté radieuse de ses nuits, verse sur moi mon royal amant. Crois moi, comme Allah qui le créa de sa main puissante, Lui seul est grand. Lui seul est bon, Lui seul est digne d'être aimé. Poursuis ta course de nomade vers les mystères de Son lointain et laisse ici Sa pauvre amante rêver en paix son rêve éternel... Va, le Désert est grand, la Vie est courte. Le Destin a compté tes pas et dénombré tes étapes. Peut-être, oui, peut-être nos âmes d'errants, se rencontrerontelles à la dernière ! Adieu, mon frère... »
A peine je finissais de lire, aux dernières lueurs du crépuscule, ces quelques lignes jadis écrites avec une émotion encore ressentie aujourd'hui, que j'entendis près de moi les hennissements d'un cheval, et sur la crête de la dune aux flancs de laquelle j'étais assis, un cavalier apparut. Il portait le pittoresque costume des Algériens de l'extrême Sud. Sous le haut turban qu'encerclaient les brunes cordelettes en poil de chameau, dans l'ombre de son voile blanc, ses yeux brillaient d'un doux éclat, un peu triste ; son visage était pâle et glabre, et sur sa lèvre fine voltigeait le sourire des résignations infinies.
— Non pas adieu, frère, mais bonjour, fit-il, en mettant pied à terre et en s'avançant vers moi.
Je passai la main sur mes yeux, croyant à une de ces visions de rêve, comme il en surgit au désert, dans la splendeur troublante du couchant. Mais l'inconnu, s'approchant encore, me parla d'une voix ferme bien que pleine d'une attendrissante émotion :
— C'est bien moi, ami, je suis bien la pauvre errante, la vagabonde inlassable, dont le souvenir occupait tout à l'heure ta pensée, en ce coin perdu du (( bled » et à l'heure que j'ai tant aimée, pour sa profonde mélancolie. Reçois d'abord le merci d'une à qui le Destin fit la vie à la fois si courte et si pleine de joies et d'adversités ; et pardonne-moi de n'avoir pas attendu l'étape suprême pour te rencontrer.
Et maintenant, laisse-moi te dire pourquoi j'ai quitté la dune d'or sous laquelle, dans la splendeur désolée du Sud-Oranais, depuis plus de trois ans je repose. Ah ! ne vas pas croire que ce coin du vaste désert où, de par la volonté d'Allah, s'acheva mon dernier voyage, ait quoi que ce soit qui me déplaise. Loin de là, il est bien tel que je le rêvai
maintes fois, aux heures tristes de ma vie errante.
Sur ma tête l'azur profond du ciel saharien ; autour de moi l'immensité lumineuse ; pour couvrir la nudité de ma tombe arabe, toutes les menues fleurs du désert, dont la senteur est délicieuse ; enfin, comme voisins, de doux et pauvres ksouriens et quelques nomades qui, comme moi, achevèrent ici leur route. Je les aimais et les chantais pendant ma vie, le contact de leurs ombres silencieuses n'a donc rien qui puisse déplaire à la mienne.
Non, vois-tu, si j'ai, oh î pas pour longtemps, abandonné le ksar d'Aïn-Sefra et la solitude enchantée de son cimetière, c'est que, tu le sais, hélas! cet hiver, sur notre plateau, fut d'une tristesse, d'une rigueur, d'une inclémence sans égales.
Sur la blancheur pierreuse du « bled » la neige n'a cessé de jeter la sienne ; et l'implacable ensevelit sous son linceul nos petits troupiers qui ne demandaient qu'à vivre, et dont les mères éplorées attendront vainement le retour là-bas aux rives de France.
Oh ! les nuits horribles que je passais, tandis que la bise soulevait le sable fin de ma tombe et qu'il me semblait ouïr au loin leurs cris de détresse. Et je frissonnais, oui, je frissonnais, car me revint aussitôt le souvenir du fatal automne, du matin tragique d'octobre où, dans un sombre déluge de boue et les angoisses d'une agonie sans pareille, je dus remettre aux mains de Dieu mon âme lasse.
Alors un désir irrésistible me prit de quitter la dune glacée, à qui le soleil refusait ses tièdes caresses, et de m'en aller, vers le printemps fleuri d'Alger, rasséréner et réchauffer mon ombre inquiète.
Or, voici que dans un coin du ciel bleu, m'apparut un petit nuage rose. Lentement, il se détacha de la masse des nuées grises, se cantonna, s'allongea, et finalement figura l'encolure maigre et robuste, la fine croupe, les jarrets nerveux et la fière petite tête de monbonSouf, le cheval aimé, le compagnon fidèle et silencieux, avec lequel je parcourus ces blanches dunes que voici, aux jours déjà si lointains où je fus heureuse. Heureuse, heureuse autant qu'on peut l'être, ici-bas,
d'avoir épousé le Désert dans renchantement virginal de ma jeunesse radieuse.
Jours divins, folles minutes, malins lumineux, que vous fûtes courts, et que de fois je me surprends à vous regretter dans le crépuscule serein de ma tombe ! Et pourtant qu'Allah soit béni ! Qu'il soit éternellement glorifié de me les avoir accordés, avant les inéluctables déchéances, qui, par son insondable volonté, furent écrites au livre de mon existence !
Leur souvenir suffît encore à me consoler des amertumes éphémères.
Or donc, sur la selle d'or de mon coursier fantômal, je sautai et me dirigeai vers Alger, à peu près sûre d'y trouver joie et lumière.
Point ne me trompais, en eflet.
Sous le vent léger du matin, son golfe, d'un bleu très pâle et très doux, souriait à l'aube naissante.
Quelques balancelles de pêcheurs ajoutaient, à ce sourire de jeune fille réveillée, le sourire de leurs blanches voiles. Parmi les orangers aux fruits d'or, les claires villas de
Mustapha dormaient encore, et dans les jardins duTélemly les oiselets chantaient à peiiie au milieu des roses.
Vile, vite, un bonjour ému au flot lumineux, à la colline fleurie, à ses rosiers, à ses oiseaux, et je gagnai ma vieille kasbah bicnaimée, désireuse, comme jadis, de voir le soleil éclabousser,, de ses flèches d'or, ses terrasses et ses ruelles.
Gomme jadis je voulais voir s'ouvrir aux primes caresses de ses rayons les petites boutiques de mes amis, toutes pleines de ces pauvres richesses, de ces bizarres denrées que sa magie fait si douces, à l'œil de l'artiste.
Une fois de plus, je voulais voir le rouge vif des mandarines se marier à l'or bruni des dattes mûres, le jaune éclatant des citrons sourire au rose attendri des carottes, et, dans le filet d'or qui baigne leur caque, l'argent des sardines et des harengs saurs rutiler comme la mer où ils naquirent.
Et ce fut à qui de mes amis, l'épicier, le fruitier, le brodeur, le barbier, le sellier, le marchand de poissons frits, étonnés de me revoir, m'offrirait, au pas de sa porte, avec
le plus tendre bonjour, un coin de sa natte.
— S'iam-alikoum, Si Mahmoud !
— Ou alikoum s'iama, Si-Ahmet !
— Assieds-toi donc, un instant ; nous causerons comme jadis en fumant une cigarette.
— Merci bien, je suis pressée, ayant beaucoup de choses à voir en ma trop courte visite.
El je passais, dévalant, remontant, zigzaguant, sous les voûtes silencieuses, dans Tombre fraîche des ruelles, où j'aimais tant promener jadis mes rêves, mes joies et mes tristesses d'errante. Gomme jadis, les nègres crasseux porteurs d'immondices, et les Kabyles aux loques graisseuses poussant leurs bouricots chargés d'huile^ se rangeaient aimablement sur mon passage et me saluaient d'une voix grave.
Gentils et alertes, coiffés de chéchias trop grandes pour leurs petits crânes rasés, et perdus dans des burnous d'une exiguïté drolatique, des gosses se jetaient comme jadis dans mes jambes; comme jadis des fantômesvoilés, qui étaient leurs mères, me frôlaient de leurs blancs kaïks, et comme jadis le cri
perçant de la rhaïta et des mélopées nasillardes, parties d'une maison close, arrivaient jusqu'à mes oreilles.
Et moi, j'allais, j'allais toujours à travers ces visions saintes d'antan, l'âme remplie de bonheur, et du soleil plein mes prunelles.
J'arrivai ainsi au carrefour de la rue Kléber, où je lis une longue halte, car, me sembla-til, tout m'accueillait là avec encore plus de joie et de bonté fraternelle.
La main sur le cœur, le front baissé, je saluai la vieille mosquée de Mohamed-el- Gherif, toute baignée de lumière, et de même Djemma-Safir qui me souriait toute rose et toute blanche.
Et puis, je me dirigeai, pour y boire, vers la fontaine aux antiques et belles faïences, dont les années ont affiné les si délicates nuances. Et tandis que du filet d'eau j'approchais ma lèvre, je me sentis remuée d'une émotion plus profonde au souvenir des heures lointaines passées à écouter ses sanglots dans la nuit calme. Fontaine de la rue Kléber, petite fontaine où viennent, avant le soleil, se désaltérer les colombes, combien
de fois, en ces heures de détresse infinie, seule et fuyant les compatissantes mufleries, n'ai-je pas, à ton flot menu, mêlé mes larmes ?
Larmes très douces, au fond, que les misères imméritées mettent aux yeux des plus braves.
Petite fontaine de la rue Kléber où viennent, après le soleil, se désaltérer les colombes, combien de fois, dans ton eau claire, n ai-je pas, quand le jour tombait, lavé ma gandourah et l'unique burnous que je possédasse !
Mais que le nom d'Allah soit béni en l'éternité des mondes !
Pour me faire oublier la tristesse de l'heure, il me suffisait d'ouïr ton babil dans le silence du carrefour, et de contempler, au ciel profond, le sourire d'or des étoiles.
Oui, sous les caresses de la lune amie épandues en flots d'argent sur la Kasbah silencieuse, j'oubliais toutes les rancœurs, tous les déboires, toutes les peines de la vie, ses déceptions, ses trahisons et mes passagères défaillances.
Puis, la cervelle à nouveau hantée de mes douces visions du Sud, les yeux emplis de belle
lumière saharienne, et bercée par Ion murmure fluet, j'écoutais chanter et bruire à mon oreille, le rythme des phrases sonores, des vocables harmonieux, qui étaient, avec Tor du soleil, toute ma fortune.
Enfin complètement rassérénée, je m'en revenais à travers la ville endormie, vers ma petite rue du Soudan, dans ma chambrette de garçon, finir la page commencée, et attendre, la plume à la main, le bonjour lumineux de Taube
Oh ! que mon cœur battait follement, quand, peu après, au cours de ce troublant pèlerinage, je débouchais dans la ruelle algéroise, si ombreuse et si paisible, qui me fut, pendant de longs mois, un doux refuge contre l'ennui mortel de Ténès et les immondes calomnies de ses politiciens ridicules !
Bien que le jour fut maintenant avancé, la maison était comme la rue profondément silencieuse ; je montai l'escalier obscur et me faufilai, sans être vue, dans mon pauvre logis de jadis, simple et nu comme la cellule d'un taleb, au fond de quelque zaouïa désertique. Mon émoi s'accrut de n'y rien trouver
de changé, car il me sembla que j'en étais parti la veille pour le pays de grande lumière et des espaces infinis, où depuis toujours, aux flancs de la dune blonde, la main de Dieu avait préparé mon logis suprême.
Dans la pénombre du fond, l'étroit lit de fer faisait une tache claire à la même place ; les quatre chaises étaient là contre le mur blanchi de frais, et aussi, près de la fenêtre, la petite table en bois, devant laquelle j'avais passé de si bonnes heures à rêver des choses d'Islam, du Sahara, de ses austères beautés, de ses mystères, des amis que j'y laissais et ne devais plus jamais revoir, et à coucher sur du papier blanc, tous ces rêves évanouis, toutes ces chères folies de mon imagination vagabonde.
Un instant — oh ! bien court — je crus les revivre en les écrivant, et entendre comme jadis les cloches de la cathédrale sonnant l'angélus du soir et la voix perçante des (( muedden » clamant du haut des mosquées voisines, la prière du crépuscule.
Alors mon cœur se gonfla d'une telle an-
goisse, d'une mélancolie si poignante, et pourtant si attendrissante et si douce, que je pleurai toutes les larmes ramassées au tond de mes prunelles mortes, dans la longue sérénité de ma tombe. Et je m'enfuis incapable de supporter plus longtemps ces visions et ces remembrances de ma vie terrestre, si pauvre et si courte.
De toute la vitesse de mon Souf ailé, j'ai tourné le dos à la ville évocatrice de mes misères, et je suis venue, désireuse de revoir, avant de regagner le cimetière d'Ain-Séfîra, le pays desbordjs solitaires et des dunes immaculées, dont le souvenir réjouit encore ma tombe.
Je suis venue, désireuse aussi, moi, la Vagabonde arrêtée par la main de Dieu au seuil du chemin, de saluer, dans la brève durée d'une halte, un Errant dont Tâme me fut fraternelle.
Mais avant de te quitter, ami, laisse-moite dire que je ne regrette rien, non, rien, de mon court passage en ce monde ; et s'il plaisait à Celui qui en est le Maître de m'en ouvrir à nouveau la route, j'y marcherai du même pas,
les yeux fixés vers rinconnu, sans trop m'arrêter aux étapes, ni regarder en arrière.
Pourtant il est un regret, un seul, qui m'est toujours revenu et qui me reviendrait sans doute encore : celui des jours lointains, très lointains, où parmi les roses de notre jardin genevois, sous le regard des êtres aimés, mon âme d'enfant s'ouvrit à Téternelle beauté des choses ; jours bienheureux, où je faisais des rêves bleus et limpides comme le lac, en regardant mourir le soleil sur la neige empourprée des montagnes. Mais cela ne durerait pas longtemps et j'irais à nouveau, calme et sereine, vers l'étape, car, comme toi, je fus toujours et reste encore convaincue que vagabonder de l'aube au moghreb est la vraie destinée de l'homme.
A quoi donc serviraient la grandiose beauté du désert et la splendeur des nuits sahariennes, s'il n'y avait, pour les contempler, les yeux attentifs du nomade? Pour qui les féeries des couchants et le triomphe éternel des aurores ?
Pour qui la chanson de la séguia à l'ombre tiède des palmes ?
Enfin l'œuvre tout entière de Dieu, depuis les glaces du pôle jusqu'aux océans lumineux du Sud, la mer, la forêt, la montagne, les grands fleuves et les ruisselets, seraient une œuvre inutile s'il n'y avait, pour les admirer, des errants de notre espèce, à qui répugne l'œuvre mesquine des hommes.
Car si Dieu créa le soleil, et sema dans le firmament la poussière d'or des étoiles, s'il fit l'espace infini, l'homme seul édifia des cités, bâtit des murailles et des maisons, pour y emprisonner son corps et son âme.
Or donc, ami, seul le Bédouin qui dort sous la tente et pousse, d'un bout à l'autre du désert, ses maigres chamelles, est fidèle à la destinée que lui traça le Maître des mondes.
Ou plutôt non, il n'est pas seul, car, comme lui, pour obéir aux ordres de Dieu, vagabondent et errent, sans trêve, dans les éthers infinis, la Terre et les astres.
Et voilà pourquoi, si le Dieu d'Islam permettait d'écrire, sur la tombe de ses morts, des mots périssables, je ne voudrais que ceux-ci sur la mienne :
Ci-git terrante Isabelle !
Maïs, je l'avoue, si la volonté d'Allah m'eût permis de choisir l'heure et le lieu où finirait mon terrestre vagabondage, c'est ici, parmi ces dunes immaculées, au milieu de cette mer de sable fin, à l'ombre d'un bordj solitaire, que j'aurais voulu me coucher pour dormir le sommeil suprême. Et j'aurais choisi, pour dire à la vie mon adieu, l'heure divine où le moghreb, jette à pleines mains, tous les pourpres, tous les roses, tous les lilas et tous les ors du ciel africain sur cette terre du Souf, dont j'ai tant aimé la désolation superbe.
Oui, j'aurais voulu mourir en faisant mon « salam » du soir, au cœur du désert, vers le déclin d'un beaujour brûlant et calme, comme le vénérable marabout Sidi-Abdelkader-ben- Mohammed, patron des oasis figuiguiennes, dont tu as écrit l'attendrissante légende.
Enfin, s'il y a du vrai dans la croyance aux futures transformations^ chantée par certains poètes, si nous devons revenir un jour sur cette terre, pour y revivre une autre vie, sous d'autres formes, je demande instamment à Dieu d'incarner mon âme simple dans
le corps souple et nerveux d'un chamelier ou d'un pâtre à la peau tannée par la bise des Hauts-Plateaux ou les vents salés de rOued Rhir.
Alors, mais alors seulement, je soulèverai, sans déplaisir, la pierre fleurie de ma tombe, et, le cœur empli d'une joie calme, aux lèvres quelque lente mélopée bédouine, je pousserai mes chameaux et mes brebis vers les lointains désertiques...
Mais je m'aperçois que je bavarde beaucoup pour une morte.
L'heure s'avance, la dune a quitté son manteau rose du moghreb, les étoiles au ciel s'allument, et l'alouette a déjà chanté son (( nocturne ». Voici d'ailleurs Mammar, ton (( deïra », qui vient te dire que la soupe est prête et t'attend dans la cour assombrie du bordj.
Laisse-moi donc te quitter, en te répétant ce que toi-même as mis dans ma bouche :
« — Poursuis ta route, ami, moi, je retourne à l'éternité de mon rêve. Va, le désert est grand, la vie est courte... Le destin a compté tes pas et dénombré tes étapes. Peut-être,
mais non, sûrement, nos âmes se rencontreront à la dernière.
«Adieu, mon frère!... »
Et sur un sourire de ses beaux yeux résignés, Si Mahmoud monta son <( Souf »> et disparut à rOccident où palpitait la première étoile. Et maintenant à qui serait tenté de prendre ceci pour un rêve enfanté par la solitude et l'approche de la nuit, je répondrai, avec toute la force de ma conviction, que j'ai vu, absolument vu, ce soir-là, au bordj de Moïet-Ferdjane, en Oued-Souf, la douce Slave, la bonne nomade qui fut, jusqu'à son dernier soupir, l'amie fidèle du Bédouiu, et tant se complut à la vie simple de la tente.
Oui, je l'ai vue aussi clairement que je vois le papier blanc sur lequel encore aujourd'hui, frissonnant de la rencontre, j'écris ces lignes.
Elle était telle que je la vis jadis au ksar d'Aïn-Seffra, un peu lasse et triste, mais son beau regard empli d'une mansuétude céleste.
Et sa voix que j'entends encore au fond de ma solitude cévenole, était calme, d'une
exquise sonorité, comme la voix de ceux qui, ayant peu vécu et beaucoup souffert, savourent mieux la félicité de la tombe.
Elle était à peine partie que je me sentis pris d'une tristesse aussi profonde, aussi troublante que celle dont je fus saisi, voici trois ans, en apprenant sa mort tragique...
— Sidi, qu'attends-tu donc ? la soupe se refroidit et le cuissot de gazelle que j'ai tant soigné ne vaudra plus rien du tout.
C'était Mammar qui, pour la troisième fois, venait me chercher, et en cuisinier soucieux de son bon renom, exprimait avec amertume ses doléances.
Je me levai et, sans même entendre ses reproches, je le suivis dans la cour du bordj où flambaient encore les feux de notre cuisine.
Nos chameliers, dont les bêtes déjà pâtu-
raient au loin, en avaient allumé d'autres devant la porte, et, mangée la galette de leur repas, ils devisaient en jouant aux cartes.
Seul, à l'écart comme toujours, Saâd, adossé contre la porte du bordj, fumait le kif en regardant de ses yeux fous la jeune lune qui se levait à l'horizon. A côté de lui, l'autre deïra, Ahmed-ben-Cherïff digérait paisiblement son kous-kous, et emplissait la nuit calme des sanglots de sa rhaila.
Sur les tas de sable lin, au beau milieu de la cour, où d'après mes ordres, Mammar avait mis la table, la soupe fumait et aussi l'appétissante grillade de gazelle, mon ordinaire régal.
Mais à cette heure il m'était impossible d'ouvrir la bouche, et je regardais, sans le voir, le repas qui m'était servi.
— Eh bien ! Sidi, après une étape si pénible, fît le deïra déconcerté, tu n'as pas faim ?
— Non, Mammar, je n'ai pas faim.
— Vraiment, si nous n'étions en plein désert, où il n'y a ni postes ni télégraphes, je croirais que tu as reçu de mauvaises nouvelles de ta famille.
— Un peu de migraine seulement, mon bon Mammar, il fait si chaud aujourd'hui. Du café et la fraîcheur de celte nuit me guériront. Porte dehors sur la dune mon tapis et mes burnous, j'y dormirai. Puis tu prendras cette soupe et cette viande et tu les mangeras en partageant avec Ahmed et les chameliers.
— Bien, Sidi.
Et tandis que Mammar, au fond pas fâché de cette aubaine, obéissait à mes ordres, je sortis du bordj pour chercher l'endroit où je coucherais sur un lit de sable.
En un clin d'œil, soupe et cuissot de gazelle furent dévorés par les a sokhar )),avec la gloutonnerie du Bédouin, l'homme à la fois le plus sobre et le plus vorace qu'il soit possible de rencontrer, à l'instar d'ailleurs de son chameau. Ali-ben-Yaya, le plus jeune des chameliers, cassa l'os avec ses dents, comme eût fait un dogue, et, les yeux clos de volupté, savoura la substantifîque moelle. Seul, Saâd ne daigna pas se déranger pour prendre part au festin.
Il continua de fumer son kif et de sourire
à ses rêves qui daasaient dans Tombre claire de la nuit.
Alors, comme toujours, les autres bien repus, se mirent à le taquiner. L'un jetait vers sa pipe quelqu'une de ces boulettes semblables à des dattes noires, qui sont des crottes de chameau.
— Saâd ! Saâd ! lui criait un autre, encore quelques années et tu t'en iras toi-même en fumée.
Il n'y avait pour le défendre que Yah-Yah qui lui aussi fumait le kif dans la pipette qu'au cours de l'étape il lui empruntait souventes fois.
Mais Saâd, loin de prendre garde à ces inoffensives agaceries, continuait de plus belle à humer la fumée divine et à suivre, d'un œi attendri, ses chimères.
— Laissez-le donc fumer en paix, fîs-je plus nerveux que lui.
Et mes hommes de reprendre aussitôt leurs cartes et de jouer à l'avare lueur d'une bougie.
— N'empêche, Sidi, bougonna Mammar qui ne pouvait sentir Saâd, n'empêche que le
Prophète défend aax croyants de fumer le kif, lequel abrutit les hommes encore plus que Teau de feu.
Et désireux de me montrer toute sa science, il ajouta :
— Cela est dit tout au long dans la chanson que les « meddah » de l'Oued-Rhir et du Souf chantent souvent dans nos ksour, aux jours de fête.
— Et cette chanson, tu la connais, Mammar ?
— Ecoute, Sidi.
Et le deïra, de sa plus belle voix gutturale chanta :
Devant la porte du café maure,
Le fumeur de kif s'est assis dès le « fedjer ».
Il s'est assis sur le sable encore frais de la nuit.
Garsi le kaouadjy est pitoyable et compatissant pour lui,
Gomme pour tous ceux qui fument la plante divine,
Il craint toujours pour ses nattes,
Ses belles nattes de Tripoli .
Et celui qui aspire le rêve avec la fumée,
N est pas maître du feu de sa pipe,
Et si la natte s'allume à l'étincelle,
Le sable, lui, boit la flamme comme il boit l'eau.
Ainsi pense lekaouadjy pitoyable mais prudent.
Et bien qu'il n'ait pas le u sordi » de son « kaoua »,
Il lui permet de puiser de l'eau claire à la u guerba ».
Mammar s'arrêta, tourna ses yeux vers les miens pour constater l'effet produit par sa chanson, et très lier de mon attention, il poursuivit :
Encore qu'Allab défende à ses fidèles Croyants
D'aspirer le rêve avec la fumée
Comme il leur a défendu l'eau de feu,
Il fume depuis l'heure du « fedjer »
Jusqu'à celle d' a El-Acha ».
Dans le fourneau de sa pipe, le chanvre brûle,
Le chanvre brûle toujours,
Et son corps maigre brûle aussi ;
Car Allah n'a pas voulu que, sur cette terre.
On fasse les rêves délicieux
Rêves d'amour et de gloire
Ni qu'on jouisse, même en pensée,
Des félicités suprêmes réservées à son Paradis.
Non ! Allah n'a pas voulu.
Non ! Allah n'a pas voulu.
— Gela ne t'ennuie pas, Sidi ? fit le deïra
bien sûr du contraire. Et sans attendre ma réponse :
Avec la fumée de sa pipe, un peu chaque jour
S'envolera le souffle d'intelligence
Qu'Allah miséricordieux et clément
Mit en son âme à sa naissance-
Et plus ne pourront le porter
Ses jambes toujours immobiles.
Avec la fumée de sa pipe, un peu chaque jour
S'évanouiront la force de ses reins
Et tout ce qui lui reste d'énergie virile.
Insensible au doux sourire des « Nayls »
Les plus belles et les plus lascives qui danseront
Danseront devant un cadavre. [devant lui,
Car il sera comme l'étalon au poil luisant,
A Tencolure vigoureuse
Après qu'il est sorti sanglant des mains
De celui qui châtre...
D'entendre cela et de me voir l'écouter attentif et passionné, les chameliers, hommes frustes de l'Oued R'hir, contemplaient Mammar avec une admiration profonde.
Et le deïra, très fier, la tête haute et enflant la voix, poursuivait :
i64 VISIONS SAHARIENNES
Si le chanvre brûle, brûle dans sa pipe,
S'il boit le rêve avec la fumée,
Depuis le « fedjer » jusqu'à l'heure d'à El-Acha »
Ses yeux et ses lèvres brûlent aussi.
Mais la braise de ses prunelles
Un peu chaque jour s'éteindra.
Et bientôt elles seront pareilles à celles
Que va fermer le laveur des morts.
Comme des dattes trop mûres,
Une à une tomberont ses dents
Et bien qu'il soit encore dans toute la fleur de sa vie
Il n'y aura pas dans le ksar,
Il n'y aura pas sous les tentes,
De vieillard plus décrépit.
Et les enfants du kaouadjy riront de lui
Pendant son rêve et son sommeil.
— C'est vrai ! C'est vrai, ne put retenir le sockar Tayeb, pas autrement n'est à cette heure Khaddour lerhetass(i), qui passe sa vie devant la porte du café maure, sur la place de Témacin.
Et Mammar, affirmant son geste, de continuer :
Accroupi devant la porte du café maure