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Visite à Hahnemann

Je vous ai promis des détails sur ma visite au vénérable père de Thomoeopathie : je viens m’acquitter.

Après que la fête de Leipzig et la réunion scientifique et organisatrice eurent pris fin , plusieurs des

(locleurs élraiigers à ccUe ville et des liomœopallics amateurs se transportèrent à Cœlhen pour y présenter leurs hommages à Hahncmann. Comme mon but en me rendant auprès de lui n’était pas seulement de lui offrir mes respecls, mais encore d’avoir des conversations médicales instructives, je laissai passer les plus pressés , afin de jouir de notre maître seul, et non en commun, avec la foule de ses admirateurs. Je ne me suis donc rendu a Gœtlien qu’au bout de trois jours , lesquels j’ai constamment passés dans la société intime des docteurs de Leipzig.

La route de Cœthen n’offre rien d’intéressant ou d’agréable ; il est même nécessaire que le cocher la connaisse très-bien. Mon ami , le baron de Brunnow, qui s’y rendait avec mademoiselle sa sœur, a été perdu dans une croisée de chemin , et a erré pendant plus de trois heures avant de se retrouver dans la bonne route.

La petite ville de Cœthen ne manque pas d’agrémens ; elle est dans un vallon où passe un ruisseau , qui répand une fraîcheur et entretient une verdure inappréciables dans un pays de champs, qui, après la moisson , n’a que l’apparence de la stérilité. Les rues sont larges et alignées ; le château du duc régnant n’offre , outre sa grandeur, rien de bien remarquable ; il est entouré d’un jardin ouvert au public , où les fleurs même les plus rares sont cultivées avec beaucoup de soin. La duchesse douairière habite un joli château de plaisance, entouré de jardins , d’étangs habités par des cygnes , et de tous les agrémens de la

campagne; il est situé aux porles de la ville, dont ü n’est séparé que par une promenade et un bosquet. Je dis aux portes de la ville, car Cœthen était une petite forteresse, dont il reste quelques fossés et des murailles percées de véritables portes ; l’une d’entre elles , celle par laquelle on se rend au château de plaisance, est beaucoup trop grande et trop belle pour une si petite ville; voici la cause de sa fondation.

Le duc dernier défunt , ayant passé à la communion romaine , a fait bâtir une église joignant son palais , pour y célébrer son culte ; elle devait avoir un beau portail a colonnes surmontées d’un fronton. Lorsque l’échafaudage de ce portail a été construit, il s’est écroulé, et, dans sa chute, a écrasé ou blessé à mort sept ouvriers dont j’ai vu les tombes et les épitaphes dans le cimetière. Là-dessus, on a renoncé au portail , et comme les colonnes et le fronton étaient déjà taillés, on les a posés à l’une des entrées de la ville , où leur grandiose produit un effet disproportionné à l’exiguité des maisons voisines ; on se verra obligé de démolir la rue actuelle et d’en bâtir une autre qui soit plus en rapport avec la beauté de la porte actuelle.

Ne soyez pas surpris , je vous prie , de la longueur de ma digression , et de ce que je vous fais attendre à la porte, pour ainsi dire, de Hahnemann ; autant m’en est réellement arrivé à moi-même ; et toutes ces choses , je les ai vues et examinées à fnon aise , pendant que j’attendais l’heure favorable pour voir le vénérable vieillard , sans cesse occupé par les nom-

breux malades qui assiègent et occupent tout le jour sa maison.

Mais l’heure du rendez-vous s’approche , et déjà l’un des cliens du grand homme , sortant de son cabinet, me dit, à l’auberge, que Hahnemann ayant eu connaissance de mon arrivée à Leipzig, manifestait quelque impatience de ne point me voir encore à Cœthen. Sur ces paroles flatteuses, je me dispose à hâter le moment de la première entrevue, lorsqu’un message m’informe qu’il la faut retarder d’une heure , la foule des cliens étant venue mettre obstacle à notre rencontre. L’heure étant écoulée , je me présente enfin, et le vieillard vient au-devant de moi et me presse entre ses bras , en me nommant son fils , son cher fils; de mon côté, je l’appelle mon père , et je baise avec respect cette honorable main qui a tant écrit pour le bonheur de l’humanité. Peu de minutes se sont écoulées, et déjà nous conversons comme deux amis ; je lui raconte comment j’ai mis ses préceptes en action , dans une foule de cas ; je l’étonne meme par le récit de quelques succès aussi rapides qu’inespérés, qui ont été la suite unique de l’application de sa doctrine ; et lui , de son côté , me développe toute sa pensée sur la chronicité des maladies, sur la manière d’attaquer et de poursuivre jusqu’à guérison les cas difficiles , ainsi que sur l’incurabilité absolue de certaines affections , dont il conseille au médecin homœopathe de ne jamais se charger. Je lui dis alors que je n’ai pas cru devoir obéir à la maxime dç ne jamais répéter le meme remède, et que je ne

m en suis point mal trouvé ; à quoi il réplique que, l’expérience lui a fait changer de système sur ce point, que maintenant il accède à la répétition des doses , et qu’il en a fait le sujet de V avant-propos de l’ouvrage tout récent du docteur Bonningsausen, intitulé : Ré^ pertoire alphabétique et systématique de l action des remèdes antipsoriques. (Déjà les médecins de Leipzig m’avaient dit que la répétition des doses était chose nécessaire dans les maladies tant chroniques qu’aiguës; les faits me l’avaient dit avant eux). Cependant il insiste sur les petites quantités , et , reconnaissant toujours plus la subtilité et la diffusibilité des remèdes homœopathiques, il me dit qu’il est, dans bien des cas , suffisant de faire flairer au malade le flacon qui contient la subtance convenable.

Cette subtilité est un fait bien positif, et vous vous rappelez , mes chers collaborateurs , m’avoir raconté Fun et l’autre , que des personnes qui vous sont trèschères, ont éprouvé des vertiges, des éblouissemens et un commencement de défaillance, pour avoir flairé trop long-temps un flacon dont l’usage modéré les avait guéries de leurs souffrances.

Après cela , Hahnemann me développe tout ce qu’il sait sur Faction polychreste de certaines substances qui agissent comme remèdes actifs et prompts, et comme antipsoriques, jouissant d’une action très-longue et très-durable. Il me confirme dans l’opinion que m’avait déjà suscitée l’expérience, savoir : que les antipsoriques convenablement appliqués agissent efficacement sur la santé des malades ,

long-temps après qu’a disparu l’affection spéciale contre laquelle on les avait administrés ; dans ce cas, on voit aussi s’évanouir une foule de symptômes auxquels le malade ne prêlait pas une attention sérieuse , détourné qu’il était par l’affection la plus grave; et une santé ferme et durable succède à un malaise habituel, ou à des apparitions réitérées de maux légers et plus ou moins incommodes , pour lesquels le médecin n’avait pas même été consulté.

Cette longue et intéressante conversation s’est prolongée pendant un souper amicalement offert et presque somptueusement servi par les deux fd les de llahnemann , qui rivalisent de politesse et d’égards vis-àvis des amis de leur respectable père.

Quoique cette première conférence se soit prolongée bien avant dans la nuit, j’en demande une autre pour le lendemain , qui m’est affectueusement accordée.

Cependant , rhôtel que j’habite retentit plusieurs fois par jour du trépignement des chevaux qui amènent et emmènent les étrangers qu’attirent de toutes parts la haute réputation et la pratique heureuse de liahnemann ; cet hôtel lui-même a la majorité de ses chambres occupée par des personnes viennes de très-loin pour consulter l’oracle de l’homoeopathie ; par exemple, j’ai mangé, entre autres, avec un Danois , un Courlandais, un Hongrois, un Russe et un Silésien.

Pietourné chez Hahnemann , vers la fin du jour, je l’ai trouvé occupé à une consultation pour l’enfant

frunc pauvre femaïc , car les pauvres ont auprès de lui le meme accès que les riches ; cela m'a fourni l’occasion d’elre le témoin de sa manière de faire.

ÎJalmemann écrit ponctuellement tout ce que lui racontent les malades ou leurs parens , et qui peut lui offrir des symptômes ; il en tient registre, et ce n'est qu’après avoir formé le groupe de ces symptômes qu’il détermine le remède qu’il croit devoir adminislrer; mais il ne se fie ni a sa mémoire , ni à sa longue expe'rience , et il a constamment devant lui sa JMaiièj’e médicale et le Re'pertoire de Piückert , dans lesquels il cherche , au besoin , le remède nécessaire au cas actuel. Comme il en agit de meme à l égard de chaque malade , on conçoit que sa journée doit être employée en presque totalité à écrire sous dictée,

pour ainsi dire, le narré des consullans. Ce n’est donc point en courant, et par routine, que cet habile savant traite scs malades ; c’est consciencieusement et avec la pensée, non-seulement de les guérir, mais encore d’avancer, si possible, la science, en faisant de continuelles observations surraclion, soitdes remèdes déjà anciens, soit des nouveaux qui sont tous les jours livrés au creuset de l’expérimen talion.

Le registre des consultations , allant tous les jours grossissant , forme aujourd’hui une Encyclopédie médicale; j’ai vu rangés sur l’an des rayons de la bibliothèque de Halincmann , trente- six volumes in-4^,de 5oo pages au moins chacun, entièrement écrits de sa main ; or, il faut que vous sachiez que récriture de ce vieillard, qui ne s'est jamais servi de

l)csicles , est presque aussi menue que la migjionnc de Di dot.

Mais ce n’est là qu’une partie de l’occupation journalière du grand homme; la correspondance medicale tient une place considérable dans l’emploi de son temps; elle est véritablement immense; le recueil des lettres reçues , lesquelles sont réunies en volumes, forme une collection très-étendue ; le répertoire seul des lettres , contenant le nom des correspondans et la date de leurs missives , est un énorme volume infolio , tenu par mademoiselle Ilahnemann.

Tant de travaux absorbent tout le temps de notre maître commun , qui regrette de n’en avoir plus à donner au développement de la science ; aussi vientil de prendre un aide, le docteur Lebmann, qui sera probablement chargé de suivre les traitemens commencés, et de rendre compte des résultats seulement à îîabnemann ; j’ai eu le plaisir de souper avec ce docteur , qui paraît mériter à la fois la confiance du maître et celle du public.

Le père de l’homoeopathic possède à Cœlben une assez petite maison que probablement il trouve commode , et qui est contiguë à un fort petit jardin , entièrement clos et privé de vue; je vous cite cette circonstance, parce qu’il m’a dit lui-même que cet enclos , qui a justement vingt-cinq pas de longueur, est sa seule et unique promenade , en sorte qu’il ne quitte jamais sa robe de chambre et ses pantouffles ; il n’y a pour lui ni fêtes ni dimanches ; les consultans ne lui permettent pas de distinguer ces jours-là des

îl

autres. Ilalinernaiin ne fait jamais de \isilcs ; les personnes de Cœtlien et lieux voisins, qui ont recours à. ses conseils, lui rendent compte de l’ctat des malades, et il envoie à ceux-ci ce qui leur est nécessaire ; je connais même des personnes de Leipzig qui ont fait soigner par lui et leurs proches et elles-mêmes ; les huit lieues qui séparent les deux villes étaient deux fois par jour franchies par une estafette , dans les maladies aiguës.

Qu’il me soit permis de citer, parmi les personnes que je viens de désigner, M. leconseiller de Freygang, consul-général de Russie à Leipzig, T un des hommes les plus aimables et les plus instruits que j’aie jamais connus, et celui dont l’accueil , à mon égard, a été le plus amical et le plus obligeant. Son respect pour llahnemann est sans bornes ; et c’est, à ce qu’on m’a dit, à son zèle et à son affection que ce dernier a du la protection du duc d’Anhalt-Cœlhen , auquel M. de Freygang fit entrevoir la gloire qui rejaillirait sur son nom , s’il donnait un honorable asile au savant utile que son mérite faisait persécuter à Leipzig. Cette anecdote, je ne la tiens pas de lui-même; il est trop modeste pour faire valoir ou même faire connaître ses services.

Pendant plusieurs jours, j’ai passé cinq ou six heures de la soirée et de la nuit avec Hahnemann , ne m’entretenant que de sa doctrine et de sa pratique, tandis que ses aimables filles prodiguaient leurs soins et leurs attentions pour nous offrir des raffraîchisscmens, une collation, un souper, qui témoignaient par

leur abondance et leur dclicalcsse du plaisir que celle honorable famille éprouvait à fêler un hôte venu de si loin. Un soir, ces politesses ont encore eu pour objet un autre Suisse, le docteur Ilidjcr , du canton de Zurich, qui est venu à Cœtben , unicjuement pour présenter ses hommages à Hahnemann ; la rencontre de deux ïlelvétiens, partis des deux points presque extrêmes de leur patrie, m’a semblé digne de souvenir ; M. ïluber n’avait point assisté à la fête de Leipzig, et n’est resté à Cœtben epi’un seul jour.

Un autre soir, j’ai eu pour commensal M. le conseiller russe \Yraski, qui a traduit Y Orgaiion en russe , et qui , après un séjour de quelques mois en Allemagne, d’où il emportera une pharmacie complète, se propose de pratiquer l’homœopalhie chez lui, sur ses paysans et sur ses voisins. iNul doute qu’il ne leur rende les plus grands services. Je yous dirai , à cette occasion , que i’Organon a déjà été traduit en cinq langues ; j’ai vu les exemplaires de quelques-unes de ces traductions sur une table de liahnemann , toute couverte d’offrandes de livres, de brochures, de journaux homœopalhiques. C’est sans doute là un hommage dêi à l’inventeur de la science ; mais, au nom près de hauteur de chaque ouvrage, c'est un hommage inutile, car Hahnemann n’a pas le temps de lire nne seule page de ce qu’écrivent les autres, pas même celui d’écrire ses propres observations pratiques ; et il en fait de si précieuses î ! !

Dans nos conversations, je lui ai communiepaé que j’avais éprouvé des eiïels perturbateurs en adminis-

trant comme substance inerte celle qu’il indique luimême comme telle , et avec laquelle il conseille de combiner ordinairement les remèdes; il est vrai que je l’avais préalablement fait longuement triturer: il m’a prié de renouveler l’expérience et de tenir une note exacte des résultats; j’engage ici tous mes collègues a en faire autant. Je lui ai fait aussi connaître les succès frappans que j’avais obtenus de l’emploi du spir. sulphiir. dans plusieurs maladies chroniques 5 et en particulier , la phtisie pulmonaire au deuxième degré; il en a paru aussi surpris que satisfait , et m’a engagé à en faire l’objet d’un petit Mémoire, en vue d’utililé générale. Je lui ai fait observer que je m’étais simplement conformé à cette idée, si simple etsiferîile en conséquences, contenue dans le premier volume de ses Maladies chroniques, qu’il n’existe point de maladie durable des poumons sanspsore antécédente ou actuelle. Cette pensée m’a saisi dès que je l’ai lue ; et je ne doute pas que l’expérience n’en justifie la vérité tous les jours.

Après avoir séjourné à Cœthen près d’une semaine, j’ai craint d’abuser de Fobligeance de mon vénérable maître , et de mettre sa complaisance à une trop rude épreuve par des questions multipliées ; j’ai donc son gé à me séparer de lui. Ce dernier moment, qui a eu lieu fort avant uans la nuit , a amené la répétition des expressions vives de respect, d’un côté, et de bienveillance de l’autre , qui avaient signalé mon ariivée auprès de ïlahnemann ; je l’ai quitté plus fort de connaissances pratiques , et plus pénétré de vénération

que jamais, bien décidé à faire valoir par mon zélé , mon étude constante et mes progrès scientifiques, l’honneur que ce savant m’a fait en m’accueillant si long-temps et si paternellement chez lui.

Pour terminer cette lettre , je vais vous donner les litres des Mémoires qui ont été envoyés à la réunion de Leipzig et déposés sur la table ; leur abondance m’avait empêché de m’en procurer plus tôt la connaissance exacte.

Du docteur Kretzschmar, de Belzig, un Mémoire contenant d’importantes réflexions sur l’expérimentation technique relative à la préparation des dilutions potentielles des médicamens ; le docteur Gross , de Jüterbogk y a ajouté, en le lisant, des observations pleines de sagacité.

Le docteur Mühlenbein a déposé un intéressant mémoire , accompagné de dessins très-bien faits , contenant l’histoire d’une exophthalmie chez un enfant de onze ans ; l’œil droit , chassé de son orbite , pendait sur la joue de manière à ce que la cornée atteignait le niveau des narines. L’usage des antipsoriques a permis à l’œil de se replacer; et au bout d’une année de traitement, le jeune malade avait recouvré complètement la santé et la faculté de voir.

Permettez-moi de vous citer brièvement une guérison (au moins momentanée)^ quec j'ai vu s’opérer à Genève , avant mon départ. — M*^^ S. , jardinière , âgée de soixante-cinq ans environ, atteinte d’une ophthalmie grave de l’œil gauche , avait été soignée par M. L...; l’œil était perdu ; les paupières étaient

engorgées, ronges, et laissaient continuellement suinter une humeur âcre et corrosive, qui rougissait la joue; le moignon de l’œil et le fond de l’orbite faisaient éprouver les plus vives douleurs. M. L. ne vit d’autre ressource que l’extirpation de l’œil, et annonça à la malade qu’elle avait là un cancer, et qu’il amènerait le docteur S. pour enlever l’organe malade. Sur ces entrefaites, on me fit demander; je reconnus l’état que je viens de décrire, et qui exigeait que la malade tint constamment un linge en contact avec scs paupières pour absterger le liquide acre; mais je ne fus pas convaincu de l’existence du cancer. Cependant , voyant autour de la malade plusieurs petits enfans, ses descendans , avec des marques évidentes de psorisrne scrofuleux, je ne crus pas devoir porter hardiment un pronostic favorable. Je me contentai de commencer un traitement antipsorique, dans lequel je fis entrer, au bout de quelques jours, l’usage des remèdes polychrestes.

Bientôt les douleurs augmentèrent considérablement dans la tête, derrière l’orbite, et ne laissèrent pas à la malade un instant de repos, au point qu’elle songeait à se détruire pour leur échapper. Les paupières se gonflèrent prodigieusement et prirent une couleur livide ; l’écoulement continua. A ce moment, je perdis, je l’avoue, un peu l’espoir, et pensai que la dégénérescence cancéreuse se produisait dans la tcle, et ne tarderait pas à pénétrer dans l’orbite et à en chasser l’œil ; néanmoins je continuai le traitement. Quelle ne fut pas mon agréable surprise et

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