‹ Visite a l'exposition universelle de Paris, en 1855Chapitre 117 sur 135 · NE PP · texte numérisé non relu

NE PP

prix relativement élevé ne forme qu'une fraction assez petite de celui du vêtement auquel elle est destinée. Nous croyons donc devoir laisser de côté cette partie des appréciations sur l'Exposition ; elles seraient trop problématiques s'il fallait les établir sur les annonces, qu'on a trop d'intérêt à rendre séduisantes. En supposant un instant que les conditions de production fussent les mêmes à Leeds, à Elbeuf, à Sédan, à Verviers, à Aix-la-Chapelle, en Saxe, en Autriche, à Barcelonne, etc., et que nous n’eussions plus qu’à étudier les produits d’une grande confédération, n'est-il pas démontré pour tous que l’on trouverait dans chacun de ces pays des manufactures qui, pour leurs progrès, peuvent être placées sur la même ligne, et qui, à peu de chose près, emploient de la même manière les mêmes machines, les mêmes moyens, les mêmes procédés pour arriver à un résultat identique. Les rapports entre Îles travailleurs du monde sont tels aujourd’hui, que non-seulement une découverte est appliquée aussi vite à l'étranger que chez son auteur; mais il y a plusieurs exemples à l'Exposition même qui démontrent que cette application est souvent plus rapidement faite au dehors que sur le sol natal. Quelques faits appartenant à l’industrie qui nous oc- Cupe suffiront à démontrer cette vérité. Les machines à fouler. cylindriques, inventées en Angleterre il ÿ à une quinzaine d'années, ont élé rapidement adoptées et perfectionnées en France. C’est à tel point que bientôt les célèbres moulins à maillets ou pilons de Don Quichotte n’existeront bientôt plus, et c'est à peine si l'industrie anglaise les connaît. Il y a quelques années du moins on ne voulait pas en entendre parler. Dans ces derniers temps, deux ingénieurs contre-maîtres de l'une des principales fabriques de drap du Midi ont inventé une machine qui fait simultanément le lainage et le tondage. en supprimant les séchages réitérés qui ont lieu entre les deux opérations, et que l’on croyait indispensables pour pouvoir tondre les filaments. Les inventeurs paraissent s'être souvenus que, pour se faire la barbe, on préfère agir par la voie humide que par la voie sèche ; leur machine est bien conçue et pratiquement avantageuse ; or c’est à peine si la nouvelle machine est 6n usage en France, tandis qu’un seul fabricant belge en possède quinze au moins. Nous pourrions multiplier ces exemples s'ils ne suffisaient à démontrer que les résultats des

inventions sont cosmopolites. Si la faculté créatrice n’était pas répartie à peu près également dans le monde industriel proprement dit, et si elle appartenait exclusivement à une nation ou à une contrée, il ne faudrait pas moins l’éliminer des éléments destinés à expliquer le progrès. Il faut, au contraire, tenir un compte exact de la facilité plus ou moins grande avec laquelle les différents centres manufacturiers s’approvisionnent de telle ou telle matière première. Si l’Angleterre a été longtemps presque seule en possession des beaux articles tartans écossais à longs poils, c'est qu’elle est la patrie des plus belles laines longues. La création de son curieux article en étoffes de laine commune lisse, apprêtées et imprimées, imitant le crin et jouissant d’une solidité presque égale qu’elle a fait connaître sous le nom de moreen, et qu’on n’a encore imité nulle part, que nous sachions, est une conséquence de son expérience des transformations de tout ce qui est laine longue. Si l’industrie drapière de la Saxe, de la Moravie, de la Bohême, de la Silésie et de la Hongrie, est à la hauteur de celle des pays les plus renommés en ce genre, n'est-ce pas aussi à la production de leurs magnifiques laines qu'il faut l’attribuer ? La supériorité française dans certains articles de fond ne peut cependant être motivée tout à fait de la même manière; elle n’était pas plus favorisée que certains autres pays pour la création de sa belle industrie des tissus ras, dans laquelle Reims, le Nord, la Picardie stimulés et dirigés par l’industrie parisienne ont acquis une si juste réputation. Nous n’en voulons pour preuve que cette belle collection des étoffes unies exposées sous le nom de cachemire indigène, faites avec de la laine de Mauchamp; la mousseline de Chine, ou espèce de chalys, si digne de son nom par le moelleux de son touché, et le mignon de ses effets ; les baréges de toutes réductions, et les gazes si heureusement baptisées. L'élégant article des lainages drapés, connu sous le nom de safin Bonjean, trouvait partout des éléments aussi favorables à la création qu’à Sédan. Les velours de laine auxquels la même localité vient de donner naissance et qui diffèrent complétement par le travail de l’étoffe du même nom, en ce qu’on les obtient simplement par une modification des apprêts, n'avaient pas non plus de raisons particulières pour nous venir plutôt de ce point que d’un autre. Ces exemples,

—— ae PRES

les efforts que font les autres centres manufacturiers, comme Elbeuf, le Midi, le Nord, le Calvados même pour varier leurs produits en pure laine et pour multiplier les tissus mélangés, nous paraissent déceler une aptitude spéciale de création, stimulée constamment par le bon accueil que notre consommation fait à ce qui estnouveauté de goût. Les consommateurs de la plupart des autres nations ne paraissent pas avoir un besoin égal de changement. Est-ce un bien, est-ce un mal ? Cest ce que nous n'avons pas à décider ; nous croyons ne pas nous tromper en constatant le fait. Il suffit souvent chez nous d’un produit original pour faire la réputation et la fortune d’un fabricant. Nous avons connu un grand manufacturier, il y a une vingtaine d'années, qui doit l’origine de sa fortune à une couleur vert-pomme. Un autre la doit à une heureuse manière d'appliquer la vapeur dans les apprêts, ce qui donne à ses draps une apparence plus agréable à l’œil, sans que pour cela la solidité en ait été augmentée. La préférence dans ce cas est accordée au produit nouveau, non-seulement à prix égal, mais avec une augmentation souvent très-prononcée. Cette recherche des apparences plus flatteuses, des dispositions nouvelles est bien plus grande encore pour les articles de fantaisie, désignés sous le titre générique de nouveautés. Nous dirons, pour nous résumer sur les étoffes de laines, que les variétés sont innombrables ; que l’industrie française, dans les spécialités qu’elle produit, est au moins égale à ses concurrentes, lorsqu'elle ne leur est pas supérieure. Il lui manquecependant, pour être complète, la production de certains articles qu’elie n'a que timidement abordés,

ou qu'elle ne fait pas du tout. Les mélanges d’Alpaga de toutes

espèces d’autres substances textiles dans lesquelles l’Angleterre excelle sont dans le premier cas, les moreen sont dans le dernier. Ces moyens et les procédés spéciaux des transformations de ces mélanges sont cependant connus; il serait temps aussi que notre industrie ressaisit la transformation du poil de chèvre dont elle avait pris l'initiative comme filage et que nous avons abandonnée, au point d’être obligés d’acheter à nos voisins d’outre Manche les fils de cette nature pour la fabrication des velours d’Utrecht et pour quelques autres produits spéciaux. | =

Joe

. : A te Pl md ” mes np open nent RE nne aff 77

Cachemirs français.

C’est à juste titre que ce produit a été dénommé ainsi, car c’est encore là une industrie toute française et presque parisienne , quoi qu’en disent nos voisins ,.qui pourraient tout au plus penser qu’on a tenté cette industrie Chez eux avant nous, mais saus pouvoir l’amener à bien. Malgré son éclal et son importance, elle est d’origine si récente que plusieurs des hommes de la spécialité ont assisté aux nombreuses et principales phases de transformations qu’elle a parcourues pour arriver à l’état remarquable où les galeries des Champs-Elysées nous la montrent. | |

On ne peut se faire une juste idée des progrès de l’industrie châlière qu’en comparant les premiers essais de ce genre, qui n'ont pas un demi-siècle, aux produits que nous avons sous les yeux. On dirait deux tissus de types différents, et cependant un châle de cette époque coûtait au moins autant, sinon davantage, que ceux de même espèce fabriqués aujourd'hui. Il a fallu une cause plus énergique encore que les eflorts de nos manufacturiers pour arriver à d'aussi rapides progrès. Il a fallu au chàle des avantages bien grands pour qu'il devint comme un fonds de toilette chez les dames de toutes les positions ; ses vertus hygiéniques seules n'eussent peut-être pas suffi, si en même temps le châle n'était le vêtement par excellence de toutes celles qui le comprennent bien. 11 possède les avantages du corset sans en avoir les inconvénients. Il cache les difformités ou fait ressortir les gràces. De là, sa fortune. C’est en vain qu'on aurait perfectionné son travail, varié ses nuances; s'il n'avait des vertus latentes, ce produit n'aurait eu qu’un temps, tandis que, sans être prophète , on peut hardiment lui prédire encore une longue carrière, surtout si chaque Exposition nouvelle nous fait assister, comme celle-ci, à de nouvelles merveilles. Sans entrer dans des détails techniques, qui ne peuvent trouver leur place ici, indiquonsles pointssaillantspar lesquels les produits les plusrecher-

chés de cette grande industrie se font remarquer. Il faut citer

en première ligne les réductions fabuleuses auxquelles on est arrivé. Certaines de ces étoffes contiennent jusqu’à deux cents fils sur un centimètre de largeur, et environ autant sur un cen-

es mn de me Lente

PR

. EP nan ermtatuett A —

ee ms

s ee D | ne

ho

timètre de longueur ; c’est-à-dire que la réduction est égale en chaîne et en trame. Qu'on juge de la finesse du fil de cachemire! Elle est telle que les fils de la chaîne ne pourraient résister au travail s'ils n'avaient une dme ou axe en soie autour duquel le cachemire est enveloppé par la torsion.

C’est cette grande finesse , jointe à la régularité des fils et au mélange habile des couleurs, qui donne aux dessins obtenus par l’entrelacement des fils, l’aspect d'une peinture si on les examine à une certaine distance. Les points des entrecroisements sont si ténus et si déliés qu’ils sont imperceptibles.

La variété des couleurs et la douceur des tons qu’on remarque dans ces tissus n'auraient pu être atteintes sans des complications et des dépenses capables de faire reculer les plus hardis, si la science n’était venue au secours de l’art, et ne lui avait indiqué les moyens d’obtenir au besoin, avec un nombre restreint de couleurs, trois fois autant de nuances, Un exemple de cette application nous rendra plus clairs. Supposons que l’on veuille obtenir un ton vert clair et que l’on n'ait que des fils vert foncé et des blancs. Au lieu de se servir d’une navette, on en emploiera deux qu’on chassera successivement, de façon à ce que les deux trames, la verte et la blanche, n’en forment qu’une juxta-posée, qui ne sera ni blanche ni d'un vert foncé, mais d’un vert clair. On peut faire ces applications pour toutes les nuances par des trames doubles où triples agissant comme une seule ; il faut seulement que la finesse de chacune d'elles augmente dans la même proportion. Ce stratagème, résultant de la combinaison de la science et de l’art, donne la clé de la richesse extraordinaire et du fondu parfait qu'offrent la plupart des châles sortis des mains des grands maîtres de là spécialité. Si nous citions également les tours de force qui pour le moment n’offrent d’autre intérêt que d'indiquer des difficultés vaincues, mais dont les conséquences immédiates ne sont pas plus profitables que celles obtenues par la réalisation d’un exercice gymnastique, nous mentionnerions certains châles brèches en gaze qui ont exigé au moins 5000 cartons pour arriver à une imitation d’impression.

Une autre nouveauté de l'Exposition consiste dans un travail mixte du spouliné et du lancé. On sait que le spouliné, en usage particulièrement dans le travail des châles indiens; est

une espèce de broderie au fuseau, qui a pour but de n’employer la matière qu'aux points où elle doit apparaitre. Au contraire, dans le procédé du lancé ;employé pour nos châles, on fait toujours passer la trame par entrecroisement d'une lisière à l’autre, ne dût-elle être vue que sur l’épaisseur d’un fil. La partie non apparente passe à l'envers, et, si on a huit couleurs, par exemple, on a huit fils ou duites superposées de la même manière, avec une quantité de matière considérable que l’on est ensuite obligé d’enlever par un découpage. Il en résulte un défaut de solidité et une perte de matière : deux inconvénients qui n’existent pas dans les châles de l'Inde. On ne cesse de faire des recherches pour arriver au spoulinage mécanique et même automatique. Déjà l'Exposition de Londres a valu à l’un de nos industriels une grande médaille pour ses progrès dans cette voie. Depuis lors les moyens ont été perfectionnés encore, au point qu’à prix égal nous pouvons faire aussi bien que les Indiens. Il est vrai que le châle de l'Inde a souvent des défauts, des irrégularités qui lui donnent de la couleur locale aux veux de nos élégantes. Il faudra bien que nos manufacturiers, pour pouvoir rivaliser avec les Indiens , s’attachent à imiter ces défectuosités et surtout la marque orientale. Que l’on ne se récrie pas contre nos avis. immoraux de contrefaçon. La chose existe et nous n’y sommes pour rien. Heureusement que, tout bien examiné, la cliente y gagne au lieu d'y perdre. Son amour propre, plus que ses intérêts, aurait à souffrir si elle pouvait se douter que le châle dont elle est si fière sort parfois en partie, si non tout entier, de tel atelier des environs de Paris, au lieu d'arriver en droite ligne des manufactures de l’Indoustan.Maisnotre industrieellemême ne manque pas non plus d'amour propre, Dieu merci! Elle est presque honteuse d’avoir parfois à cacher son pavil- Jon. Aussi s'efforce-t-elle de créer en ce moment le genre mixte que nous avons annoncé plus haut, et qui serait à l'abri de toute méprise, en ce qu'une partie des trames ou couleurs les plus répétéessont travaillées au lancé et le reste au spouliné. Il en résulte une liaison ou liage entre les deux sortesd'entrelacements qui donne une solidité d'autant plus grande à l'étoffe qu’elle n’a plus besoin d’être découpée, sans que pour cela ces châles soient sensiblement plus lourds que les châles ordinaires. Nous croyons de l'avenir àce produit, tout nouveau quant

PR Re 1 tete

àau mode d'exécution. Après avoir parlé des châles françaïs “en cachemire pur , en laine et cachemire, en laine pure et “mélangés, des châles imprimés de Paris et de Nîmes, il nous ‘reste à constater que l’Angleterre , l'Autriche et la Saxe ont fait des progrès remarquables et rapides. Cette industrie, qui “était seulement tâtonnée avec un succès problématique, y est arrivée à un état trop sérieux peut-être pour nous ; car leur rivalité n'est pas à dédaigner, dans tous les articles intermédiaireset communs. Il ne nous reste réellement, sans comparaison ‘possible , que la belle fabrication de luxe poussée dans certains détails à un point dont nos rivaux n’avaient pas d'idée, même abstraction faite de la partie artistique qui vaut une si belle place à nos compatriotes dans le monde entier.

Bonneterie.

Nous mentionnons la bonneterie après les châles afin de ne pas nous laisser séduire par le démon de l’orgueil. Si nous n’avons pas de maîtres dans la fabrication des chäles, il ne

“nous est pas difficile d’en trouver dans le travail du tricot. Les produits anglais, dans toutes les spécialités, ont le pas sur les nôtres, tant pour la solidité, l’élasticité, la finesse et la douceur que pour le prix de leurs bonneteries de fil, et surtout de coton et de laine. L'industrie saxonne n’est pas moins remarquable dans ce dernier article. Si nous citions certains prix, ils paraîtraient fabuleux de bon marché, même en tenant compte de ce qu'il peut y avoir eu de forcé pour le besoin de la cause dans leur énonciation. Notre infériorité, disons le mot au risque de choquer certaines susceptibilités, ne peut être attribuée à la matière première que nous pouvons nous procurer aussi bien que nos concurrents, si nous faisons abstraction du prix. Or, abstration faite de cet -élément, certains de nos articles des bas français par exemple sont loin d’avoir les qualités de ceux des pays que nous venons de citer; cela paraît tenir à des préparations spéciales des fils et à des apprêts particuliers de l'étoffe. Si notre industrie apportait à l'étude de cette importante question une partie seulement de la persévérance qu’elle a consacrée à perfectionner l’industrie des châles , il est probable que nous n’aurions bientôt plus rien à envier sous ce rapport à n08 voi-

sins. Cela est d'autant plus exact que si nous n'examinions que les articles de fantaisie et les moyens qui concourent au travail de la bonneterie en général, la supériorité serait en notre faveur. C'est au point que nous fournissons nos machines à tricot à la plupart des contrées qui font mieux que nous, même à l’Angleterré. Elles ont été tellement modiliées, surtout par nos mécaniciens de Troyes, qu’elles servent à une foule de spécialités nouvelles, et entre autres à une certaine draperie lésère et élastique, éminemment propre à faire des articles pour santerie. Ces métiers produisent actuellement, comme le tissage ordinaire, des étoffes unies , croisées , façonnées et brochées , et même une espèce de filet noué dort on fait des éache-nez de toute espèce, aussi originaux et chauds que peu coûteux.

En parlant des lainages, on ne saurait passer sous silence la grande spécialité des tapis en général. Ici , il y a lutte sérieuse entre les nationalités , les contrées et les divers procédés dont les produits attirent et captivent l'attention. Ces procédés sont nombreux. Le plus ancien comprend le travail facon de Turquie pour faire les tapis ras, la tapisserie ou les tapis veloutés , dont le principe est encore appliqué dans les établissements du gouvernement. C’est une espèce de spouli-

nage ou tapisserie au fuseau ; une chaîne verticale tient lieu

de canevas, et le fuseau remplace l'aiguille dont se servent les brodeuses. Ce procédé, perfectionné aux Gobelins et employé avec toutes les ressources qu’offrent les connaissances des savants et des artistes attachés à ce célèbre établissement, est le plus parfait, mais aussi le plus long et le plus dispendieux de tous lorsqu'on veut aborder des sujets compliqués. Il n’en est pas moins employé à son élat rudimentaire pour pro duire des descentes de lit, des foyers à bas prix dans les localités où la main d'œuvre des femmes est à bas prix. Le matériel nécessaire se bornant à un cadre en bois servant de métier et à quelques ustensiles fort simples, ce travail peut, sous ce rapport, avoir lieu partout et devenir, dans certains cas , la ressource du foyer modeste et de la chaumière. C’est à ces considérations qu'il faut attribuer son existence comme industrie, car les moyens de production sont lents, la matière absorbée est relativement considérable et, quels que soient les soins que l’on prenne, il y a toujours un déchet de

me <

a De om Er

Parme — ———— —"

te

laine très-sensible. Aussi ce genre de travail, appliqué également aux tapis turcs, de l’Inde, de la Perse, que l'on voit dans les vitrines des expositions de l'Orient en général, est-il loin de se propager. Pour produire plus rapidement, on ima— gina de tisser les tapis comme on tisse les velours façonnés, bouclés ou coupés , avec cette seule différence que les fils de laine de couleurs diverses sont substitués à la soie sur la cantre. L'ancien métier à la tire a été longtemps seul en usage, et est encore exclusivement employé dans la manufacture royale de Tournai. En Angleterre et chez nous, le métier à la Jacquard a depuis longtemps remplacé le précédent dans le tissage de la moquette anglaise , dont on voit de nombreux et beaux échantillons dans les étalages d’Aubusson, de Felletin, de Turcoing, de Tours, de Tournai, de Halifax, etc.

Malgré les progrès signalés des métiers à la Jacquard, ils présentent néanmoins une complication de montage proportionnel au nombre de couleurs du tissu. Les Anglais ont imaginé, depuis une dizaine d'années , un moyen nouveau, qui consiste à imprimer les fils de la chaine par un procédé spécial, qui applique à chaque fil la couleur au point où elle doit apparaître. Une fois la chaîne imprimée et montée de cette façon , le tissage est exécuté sur un métier ordinaire à faire les étoffes unies. On peut voir fonctionner l’un de ces métiers entièrement automatique, dans l’annexe des machines. La coupe même des boucles, pour produire le duvet, a lieu par le moteur. Ce système a fourni une foule de résultats remarquables dans l'exhibition anglaise; il simplifie , il est vrai, le montage du métier proprement dit. Il permet de se passer du secours de la mécanique Jacquard, et évite, ce qui est important, la perte de la laine. Maïs il présente néanmoins une complication assez grande dans l'impression de la chaîne et la disposition préparatoire de ses fils. Il n'offre d'avantages sérieux que par un grand débit du même dessin. Cela explique comment il a pris un grand développement chez nos voisins, lorsque nous en sommes encore à lâtonner son application. Ps

Par contre, Beauvais et Nimes surtout, représentées, la première, par l’industrie parisienne, et la seconde, sous son propre nom, dans le pavillon du Panorama, ont fait des progrès notables dans un procédé de fabrication tout à fait fran-

çais. Nous voulons parler des tapis en chenilles, bien supérieurs, à notre avis, aux précédents , sous le rapport de la solidité et d'une plus grande variété de couleurs, tout en présentani des moyens d'exécution d’une simplicité digne d’être mentionnée. Au lieu d'imprimer le fil de la chaîne, on prend une bande de chenille analogue à celle employée pour les ouvrages de dames, Cette bande est composée de fils de laine de diverses teintes ; on la met à cheval sur les fils d’une chaîne unie, puis on la relève en brosse et on la serre par le battant comme si on frappait une trame ordinaire. On croise les fils de la chaîne, on insère un fil ordinaire pour maintenir la partie duveteuse que l’on vient de former, puis on insère une seconde trame de chenille, et ainsi de suite. Si chacune d'elles à ses couleurs convenablement er on exécutera Q dessin qu’on voudra.

Pour rendre ce fait plus intelligible , supposons qu'on ait un damier noir et blanc à produire : en prenant une chenille, formée en fils de laine: alternativement blanche et noire , de façon à distribuer les teintes absolument comme sur le damier, C'est-à-dire que si on examine deux suites successives , la première commence par le fil blanc et la seconde par le noir, on réalisera l'effet demandé. Au lieu d’une chenille à deux couleurs, on peut en composer une d’un nombre quelconque de nuances. Le travail essentiel de cette fabrication consiste dans la production de la chenille conformément au dessin de la mise en carte, c’est-à-dire au dessin peint sur un papier quadrillé, disposé d’une façon spéciale, pour guider l’ouvrier dans son travail, comme cela se pratique aux Gobelins.

La chenille en pièce, qui comprend un certain nombre. d'exemplaires, est découpée ensuite par bandes au moyen d'une espèce'de scie circulaire; ce sont ces bandes qui sont employées, dans l’ordre où on les leur dispose, par des femmes sur des métiers à faire de la toile. Par ce procédé, comme on le voit, la matière est économisée, le travail est divisé et sim= plifié, et l’on peut, sans augmenter sensiblement la main-. d'œuvre, faire usage d’un nombre quelconque de couleurs.

Il suffit de jeter un coup d'œil sur les grands tapis, les tentures, les foyers, etc., exposés par Nîmes et Paris, pour se faire une idée de la richesse des produits obtenus par cet ingénieux système. L'Allemagne paraît avoir repris une ma- :

206 tt

nière de faire non moins originale, si nous en jugeons par quelques spécimens assez séduisants et qui se distinguent par une apparence toute particulière. On dirait, en voyant ces genres de tapis veloutés, qu'on les a enluminés et coloriés au pinceau ; il n’en est rien cependant : Fa personne la plus étrangère à l'art du dessin et de la peinture peut exécuter les sujets les plus irréprochables. Pour faire saisir le système allemand, prenons encore l'exécution d’un damier pour exemple. Supposons deux plaques égales, percées également de trous carrés, maintenues parallèlement entre elles à une certaine distance, de façon que les trous carrés de l'une correspondent à ceux de l'autre. Passons dans la première rangée d'ouvertures des mèches de laines alternativement blanches et noires , de façon à être saisies par les deux plaques ; passons une seconde rangée de mèches alternativement noires et blanches dans la seconde rangée de trous, et ainsi de suite sur toute la surface des plaques. Serrons les mèches. convenablement et supposons une distance d'un mètre, par exemple, entre les deux plaques, et que l'on veuille un tissu d’un centimètre d'épaisseur. On fera 400 sections parallèles aux surfaces des plaques et on aura 100 tranches ou 400 tapis, si toutefois on a eu soin, après chaque section, d’enduire la tranche d'une couche de caoutchouc pour établir la solidarité entre toutes les mèches d’une tranche et pouvoir les faire adhérer sur un tissu quelconque par un collage. Si, à la place de l'insertion de mèches de deux couleurs et dans un ordre régulier, on les dispose suivant un dessin déterminé, on conçoit qu’on reproduira toute espèce de dessin à volonté. Il y a néanmoins des précautions à prendre, des coups de main à bien exécuter, qui sont du domaine du métier et le résultat de l'expérience. On peut s'assurer , par les différents. tapis des diverses expositions allemandes, que: l'industrie de ce pays a acquis une véritable habileté dans ce travail, qui est peut-être plus du ressort du brossier que du tisserand. La collection des tapis de feutre et des tapis tissés. et imprimés montre que cette partie des impressions est à la hauteur du progrès de cet art en général; pénétration intime et vivacité des couleurs , goût remarquable pour la plupart des dessins, telles sont les principales qualités que lon remarque à chaque pas dans cette spécialité.

A L'EXPOSITION ENIVERSELLE. 707

Dentelles, tulles et blondes.

Rien de plus difficile et de plus délicat à apprécier que ces innombrables tissus de fantaisie et de luxe , fabriqués avec des fils dont la valeur peut varier de 25 à 10000 francs le kilogramme, suivant qu'on travaille à la main ces admirables fils de mulquineries , qui rivalisent de finesse avec les fils de la vierge, où ces magnifiques produits en colon , moins fins, mais non moins remarquables par leur ténuité. et donc l'intéressante industrie automatique du tulle uni et façonné fait aujourd'hui une si large consommation.

Si ce n'est qu'à grand'peine que l'on peut établir un jugement entre le mérite relatif des nombreux exposants qui figurent au Palais de‘ l'Industrie, on peut du moins signaler les progrès les plus saillants et les tendances industrielles les plus caractéristiques.

La production du tulle uni, façonné, broché et brodé, a été en se développant ; le travail s'est perfectionné au point qu'il peut rivaliser en apparence avec les plus belles dentelles. fl mérite d'être encouragé eu égard aux ressources croissantes qu’il offre à une classe intéressante de travailleurs et de consommateurs, puisque toutes peuvent satisfaire leur fantaisie, grâce à l'intervention des machines qui permettent de fournir de ces gracieux tissus à trois centimes le mètre. Malgré cette invasion de la dentelle du coton, celle en fils de lin n’en à pas souffert, non plus que la fabrication des bijoux de strass n’a diminué la valeur du diamant. L’Exposition témoigne, en effet, des nombreux efforts faits pour augmenter encore sous le rapport artistique, et la perfection de la main-d'œuvre, la magnifique fabrication des dentelles à la main, précieuses ressources du foyer domestique dans plusieurs de nos départements. Les pays si justement célèbres pour les belles dentelles classiques, tels que la Belgique et la France, ont conservé leur rang; l’on ne peut rien voir de plus séduisant comme goût, comme élégance et comme exécution, que létalage des riches vitrines de Bruxelles et des divers points de la France. Paris, ce centre de la composition artistique, s'est surpassé ; la rapidité des communications qui l'ont roié plus intimement aux doigts qui exécutent a contribué à l’éton-

PPT

de mm un

cs - mn eg. ee =— = 07 ro Em émotions

nante variété qui se remarque dans ses nombreux produits. La grande cité des arts ne s’est pas contentée d'établir les beaux articles connus : comme toujours, elle a voulu aller au delà. C’est ainsi que l’un des premiers industriels s’est ingénié à reproduire des types presque perdus : nous voulons parler du point d'Angleterre que l’on ne retrouve plus que comme application. On sait, en effet, que les belles dentelles d'Angleterre, si recherchées et si enviées, étaient, dans l’origine , des tissus de toute pièce , c’est-à-dire que le fond et les ornements étaient exécutés simultanément dans le même réseau par l’habile dentellière. Plus tard, on se conlenta de faire la partie façonnée à part et de l'appliquer à l'aiguille , sur un fond à mailles unies; de là le nom d'application que l’on continue à lui donner.

Or, l'industrie de la France expôse non-seulement des applications non moins belles que celles de la Belgique, mais l'industrie parisienne nous offre de la dentelle d'Angleterre avec toutes les qualités anciennes rehaussées par le goût moderne. Les fils traînants où brides de l’envers, laissés à dessein, témoignent de la restauration de Pancien procédé, et démontrent que l’étoffe tout entière, fond et sujets, forme un seul et même réseau sans rentrants. Il y à là des dificultés vaincues, au point de vue technique, que les pérsonnes compétentes comprendront et que toutes les dames apprécieront. Ce n’est pas tout : pour développer la production et la mettre, sans délai, en rapport avec les exigences de la mode, on a songé depuis un certain temps déjà au moyen de ne pas laisser éterniser l'ouvrage sur le métier. Or, en confiant à une seule ouvrière l’execution d'une pièce entière, elle exigerait souvent des années, et ne serait terminée que lorsque le dessin imaginé ne serait plus de mode; il a fallu diviser le travail et mettre un seul objet, une robe, un mantelet, des volants, etc., simultanément en plusieurs mains. On s’est déterminé à faire le tissu par bandes, à les distribuer aux ouvrières, puis à les rassembler par une couture assez délicate pour être imperceptible à l'œil nu. C’est à, comme on le voit, la méthode des Indiens pour leurs châles si renommés. | Mais ce procédé a des imperfections. Lorsqu'on réunit les bandes, il faut souvent déchiqueter une partie du fond

pour raccorder les dessins. Le fabricant auquel nous faisons allusion a imaginé une méthode de mise en barre , c'està-dire de transport du dessin par le piquage sur le papier, qui permet l'assemblage des bandes sans perte de temps ni de matière ; il y a là un progrès réel, au point de vue économique. S'il revient une large part des améliorations au fabricant qui sait choisir ses dessins , coordonner et diriger le travail avec l’ensemble voulu , il n'est pas moins juste de mentionner celle de l'artiste créateur de tant de magnifiques dessins , et celle des modestes ouvrières aux doigts de fée, aux yeux de lynx, dont la patience et la persévérance ne peuvent se comparer qu'à la goutte d’eau qui creuse des rochers. Il est regrettabie , disons-le en passant, que la plupart de ces habitantes des campagnes ne puissent venir avec leur famille apprécier le cas que l'on fait de leur travail. Sous ce rapport, l'Angleterre est plus heureuse que nous; il paraît y avoir plus d'harmonie de goût entre ses citadins et ses campagnards que chez nous. Qui n’a pas remarqué les processions des paysans anglais à l'Exposition de Londres, et l’absence des nôtres à celle des Champs-Élysées?

Les dentelles à la mécanique ou tulles façonnés et brochés gagnent chaque jour du terrain. Des effets qu'on supposait ne jamais pouvoir ètre abordés par les machines commencent à être exécutés automatiquement. Certains contours en relief, festonnés à lamain jusqu’à présent, sont brochés par ce meï veilleux métier à tulle Bobin que l’on peut voir fonctionner dans l'Annexe. L'industrie calaisienne, siége principal et presque unique de cette industrie en France, à Lenu à honneur de la mettre en évidence par un modèle parfaitement exécuté, qui permet de suivre tous les détails du travail et de juger la beauté du produit sur le métier même. On peut également examiner des broderies dans les mêmes conditions. Les créations de Heillmann portent leurs fruits ; on voit des broderies sur drap s'exécuter sur un métier anglais dont le principe et une partie des mouvements sont empruntés au fameux métier que l'inventeur a fait figurer à l'Exposition de 4839. La broderie à pois est exécutée par un autre métier imaginé et construit à Nancy. Mais ces machines sont loin de pouvoir faire tous les chefs-d'œuvre de l'habileté féminine , que produisent les ouvrières lorraines, dirigées par le goût et l'art

parisien. Cette belle broderie classique de la Meurthe, des Vosges et de la Moselle ne redoute aucune comparaison. Mais il n'en est plus ainsi des articles qui paraissent tout nouveaux et de création suisse; nous voulons parler de ces grands sujets au crochet à jours et en nouveaux points , de: ces broderies au point de remplissage sur fond filoché , des rideaux de tulle brodés au crochet avec application , de ces broderies sur mousseline , batiste, tulle , aux points de relief satinés. Ces produits de Saint-Gall, du canton d’Appenzell et dé Berne attirent tous les regards et sont justement admirés.

Soies et suieries.— La France est dans l'industrie de ia soie et des soieries ce que l'Angleterre est dans celle du coton. Considéréé dans son ensemble , elle -excelle dans les nombreuses spécialités qui y concourent, à partir de l'élève des vers jusqu'après la confection des plus beaux tissus. Elle a des concurrentes, mais pas de rivales pour là perfection de ses produits. Comme importance, elle transforme environ pour 250 millions de francs de matières premières , dont 440 millions de francs lui sont livrés par l'agriculture nationale ; le complément lui vient du Levant, de l'Espagne et de diverses contrées italiennes. On évalue en moyenne la valeur des produits obtenus annuellement par cette spécialité à 375 millions, dont elle exporte de 190 à 220 millions environ aux différentes nations de l'Europe et des États-Unis. L’Angleterre a une production à peu près aussi élevée en tissus, mais elle est oblizée de faire venir sa matiere première de l'étranger. Les divers États de l'Italie et les posses:ions autrichiennes ] produisent au contraire la matière première, les cocons, la soie grége et ouvrée sur une échelle plus importante que la nôtre , mais leur fabrication des tissus ne peut, sous aucun rapport, se comparer à la nôtre. Les diverses contrées de l'Asie ont une faculté pro luctive plus grande encore : on l’évalue au double au moins de ce que l'Europe entière peut fournir, maïs leurs moyens d'exécution, malgré certains progrès dans la main d'œuvre , sont loin encore des ressources puissantes de l'industrie européenne.

A l'heure qu il est, le premier rang dans l’industrie séricicole est dû, à tous évards, à notre pays. On pouvait craindreun instant qu’elle ne fût menacée dans sa source, dans la production des cocons ; par suite des maladies qui déciment les vers

et font dégénérer les races. Ces plaies ont exercé la sagacité de la science des naturalistes et des praticiens en même temps. Les remèdes prescrits ou recommandés sont aussi nombreux et presque aussi contradictoires que Ceux recommandés contre le choléra , et la race de ce précieux insecte n'en Va pas moins en dégénérant , et finirait peut-être par. disparaître dans ce vieux monde si la Providence ne veillait. Or la Providence se révèle cette fvis sous la forme d’une femme simple et modeste , douée au plus haut degré de l'esprit d'observation. Cette femme a pénétré la cause du mal, et trouvé les remèdes à y apporter ; les moyens sont simples et à la portée de toutes les intellgences. Son procédé a le caractère et les conséquences de toutes les découvertes mémorables. Il a dixhuit années d'application, et les cocons provenant d’une graine dont l’origine remonte à cette date sont, sans contestation , les plus beaux de l'Exposition : les soies qui les accompagnent et qui en proviennent sont sans pareilles pour la beauté et la qualité. Nous ne faisons qu'ar noncer €e que nous avons pu constater, et qu'il ne nous est pas permis de divulguer encore. Mais dans quelque temps, la société d'encouragement pour l'Industrie nationale, qui a fait expérimenter par des commissaires spéciaux la découverte à laquelle nous faisons allusion , saura la faire connaître par des témoignages plus considérables que le nôtre.

Le procéilé nouveau propagé dans tous les centres äe l'andustrie séricicole, et les magnaneries continuant à se développer sur notre terre d'Afrique, notre intéressante spécialité des soies prendra sans doute un nouvel essor ; nos soies gréges, si estimées déjà, le seront bientôt davantage encore. Ne soyons cependant pas injustes envers le passé : rappelons que sous Colbert, et plus tard encore, notre s01e grége était si mauvaise qu'ilélait interdit aux fabricants de l’employer pour certains tissus auxquels les soies d'Itahe seulement étaient propres. Ily a vingt-cinq ans, la production des grézes, disséminée dans une foule de pelits ateliers des campagnes , était entre autant de mains que l’élève des vers aujourd’hui ; il-en résultait une imperfection et une irrégularité qui mettait nos soies au-dessous des soies de la Chine et du Levant. Aujourd'hui l’industrie du filage et du moulinage a lieu dans de grands établissements comparables pour

En me : : ne RAI mm +

la direction, le matériel et les soins, aux grandes filatüres des autres matières textiles. Que l’on prenne au hasard dans l'une quelconque des vitrines des exposants de la France et de l'Italie un écheveau de soie ; qu’on le déplie, qu’on examine la rondeur du brin, la netteté, le brillant et la régularité du fil, et l’on s’assurera de la merveilleuse précision avec laquelle les baves ou fils élémentaires du cocon ont été accolés et soudés ,. l’habileté avec laquelle les imperfections du brin fourni par l’insecte ont été corrigées. Sans vouloir amoindrir les services rendus par l'industrieuse chenille, nous ferons remarquer que son produit n’est pas préparé de la manière la plus convenable pour son emploi industriel. Le fil tel que le ver le pelotonne est trop fin et a une grosseur trop variable dans toute sa longueur pour être mis en usage sous sa forme naturelle qui doit être corrigée par les soins de la fileuse et la perfection des préparations et des machines. L'art du dévidage des cocons , en se proposant ce but, doit en même tenps développer les brins élémentaires et faire disparaître le vrillement ou les ondulations pour leur donner: tout. le brillant dont ils sont susceptibles, et éviter dans le rattachage , on plutôt le collage , les boucles et'les bouchons qui diminueraient leur netteté. Cette définition succincte des conditions à remplir peut faire connaître la délicatesse de l'opération et montrer que ce n’est pas sans difficulté que l'industrie est arrivée à nous offrir ce magnifique produit dont l'Exposition nous présente tant de brillants échantillons. 11 serait difficile par l'inspection des produits seulement, tant en fils grèges qu’en fils ouvrés ou tordus, de signaler un progrès depuis le grand concours de Londres et même depuis 4849. Il y a cependant une tendance au progrès assez notable depuis lors, mais elle consiste surtout dans les moyens. On a fait des efforts pour arriver à préparer les cocons plus rationnellement, c'est-à-dire pour mettre leur fil en liberté. La cuisson dans l’eau bouillante et la recherche du bout par les balais, qui a des inconvénients nombreux, commence à être remplacée par une préparation plus régulière, par la vapeur agissant sur les cocons placés dans le vide, et le balai brutal par un simple sac en filet, contenant les cocons à préparer. S'ils sont convenablement traités, les bouts s'y attachent spontanément de manière à ce que l’ouvrière n’ait plus

qu’à les réunir et à les éclaircir. On continue également la recherche d’un moyen pour remplacer la disposition du fil en écheveau sur l’asple, par le filage direct sur bobines, afin d’épargner une main-d'œuvre et un déchet inutiles, qu’occasionne la transformation indispensable- de l'écheveau en bobines. Cette modilication dans le travail n’est pas sans difficulté, attendu l'humidité du fil qui se collerait et serait indévidable de la bobine, si l’on n'avait un moyen de le sécher au préalable ou du moins d'empêcher le gommage. De très-belles soies sur bobines, produites par des essais faits dans ces deux directions, prouvent que le problème est résolu, et que bientèt sans doute, en passant dans la pratique industrielle, il fera faire un pas de plus à cette intéressante industrie. Les fils de soie tordus pour trames et organsins sont également remarquables par leur régularité, qui est la conséquence d’une longue expérience et d'améliorations notables apportées aux machines, naguère encore construites avec un laisser-aller peu digne de ja matière précieuse à laquelle elles étaient destinées. C’est peut-être ici le lieu de dire un mot de la honteuse falsification à laquelle ces produits donnent souvent lieu. En raison même de l'élévation de leur prix, on y introduit quelquefois au travail du retordage ou à la teinture des corps étrangers assez denses, peu coûteux, et n'ayant pas d’action fâcheuse sur la substance soyeuse. Pendant longtemps on s’est contenté de se servir comme mélange du sucre, de la mélasse, de la gomme, etc., et de bénéficier, pour parler poliment, de la différence entre des matières valant au maximum 4 franc et un produit de 60 francs le kilogramme en moyenne ; mais tout progresse, tout se perfectionne : un inventeur a eu l’idée de substituer les sels de plomb aux corps que nous venons de citer, et de faire breveter cette substitution. Le procédé fut bientôt contrefait à tel point que des négociants en fils à coudre, que nous pourrions citer, ont introduit jusqu'à 25 pour 400 dece sel dans leurs produits. La fraude a été découverte par suite de coliques de plomb éprouvées par les couturières qui ont employé ce fil. L'administration supérieure s'est heureusement émue de cette manœuvre coupable dont elle empêchera certainement le retour.

Les déchets produits dans le travail de la soie grége, connus sous les noms de frisons et de bassinats, les cocons: percés

résultant du passage des papillons destinés à la reproduction par la fécondation de la graine, sont réservés à faire les fils et les tis:us de bourre et de fantaisie. Les progrès de cette spécialité, qui forme une grande industrie à part, sont plus sensibles encore que ceux apportés au travail des produits précédents. Les moyens en usage pour transformer les déchets de soie ont une grande analogie avec ceux de la laine longue, etont participé aux améliorations apportées aux procédés de cette dernière industrie. Aussi est-on arrivé à employer la . bourre de soie dans une infinité de tissus nouveaux, nonseulement en soie pure, mais en la mélangeant avec toutes les autres matières filamenteuses, tantôt à l’état de chaîne, tantôt à l’état de trame; quelquefois même intimement incorporée au fil de nature différente. L'industrie suisse surtout est arrivée à un degré de perfection incontestable. Les fils dont nous parlons n’ont cependant pu jusqu'ici remplacer Ja soie grége la plus commune, dans les articles fout soie. Les tissus écrus pour foulards, par exemple ceux tramés avec les fils de fantaisie des plus parfaits, ne peuvent soutenir la concurrence des foulards de l'Inde moins bien faits comme tissu, ni même des foulards d'Europe tramés en soie grége de Chine ou du Levant, quelles que soient d’ailleurs la beauté et la valeur de l'impression qui vient cependant dissimuler le corps de l'étoffe. La soie grége est ézalement restée seule en partage des tissus mélangés laine et soie, tels que les baréges, les tarlatanes, et ces nombreux articles pour robes et châles, que la fabrique parisienne fait tisser, et dans lesquels ses merveilleuses impressions font disparaître jusqu'à la trace de lentrelacement des fils au tissage. Nous épronvons un vif regret de ne pouvoir parler qu’en passant de ces chefs-d’œnvre de l’art, où la beauté du dessin est égale à la perfection du coloris. On ne peut passer devant ces magnifiques vitrines, bien dignes de figurer en face des plus beaux étalages de Lyon, sans s'y arrêter et admirer. Et en pareille matière, un examen même rapide en dit d’ailleurs plus que les descriptions les mieux faites. Signalons cependant certains résultats tout nouveaux, tels que ces articles à franges rebouclées obtenues au tissage; ces tissus et rubans à double chaîne pour produire des façonnés à fond plus net et plus pur; les étofles avec impression en or ; les foulards avec effets de tis-

sage et Mes combinés, les bourres de soie tirées à poils, etc.

Les étoffes vnies en soie pure de l'Exposition sont également nombreuses et bien établies; l’Angleterre, la Prusse, l'Autriche, la France et surtout la Suisse, rivalisent entre elles pour cet article sur les marchés étrangers. L'industrie de la Grande-Bretagne cherche à lutter avecla nôtre par l’emploi du tissage mécanique beaucoup plus avancé chez elle que chez nous, et ses grands établissements où les frais généraux sont réduits autant qu'il est possible. Les autres contrées que nous venons de citer ont en général la vie et par conséquent la main-d'œuvre à des conditions plus avantageuses que nous. La lutte leur est donc possible sur ce terrain. Il y a cependant des articles unis spéciaux où notre industrie s’est rendue maîtresse de la plupart des marchés extérieurs d'une manière digne d'être signalée. Nous voulons parler des velours et surtout des peluches pour chapeaux, qui ont pris un si grand développement. Au commencement du siècle, la Prusse rhénane savait seule fabriquer ce produit d’une manière convenable ; elle fournissait tous les pays qui l’employaient, sans en excepter la France. Depuis lors, les progrès de nos fabricants ont été tels , que non-seulement on recherche nos peluches sur les marchés de l’Europe et des États-Unis, mais la Prusse ellemêmeest obligée d'employer les peluches francaises lorsqu’ elle a besoin de qualités supérieures. Cet avantage est dù à quelques fabricants hors ligne, dont les produits attirent peu l'œil au milieu de la brillanteexposition du département du Rhône, à cause de luniformité de leur apparence; ils n’en sont pas moins dignes d'une mention toute spéciale.

Nous répéterons, pour les soieries façonnées en général et pour celles de Lyon, de Saint-Étienne et de Nîmes en particulier, ce que nous avons dit pour les impressions parisiennes. Il suffit de les voir pour se convaincre que cette industrie française, si célèbre dans le monde, s’est surpassée, et si l'on veut s’assurer de notre supériorité, on n’a qu’à comparer nos sujets imitant la gravure en taille-douce aux produits de même nature des autres pays : il y a sans exagération la différence que l’on trouve entre le dessin original du maître et la copie d’un élève. La manière française est telle, qu’il faut être prévenu pour ne pas confondre le tissu avec une gravure

estimée. Dans tous les articles étrangers, il y a quelques mauvais coups de navette, j'allais dire quelques fausses notes qui sautent à l'œil, qu'on me permette l'expression. Cette différence entre les façonnés tailles-douces se maintient en notre faveur, pour tous les articles de haute nouveauté de Lyon ; nous pourrions en fournir milie exemples. Peut-être cela n’estil pas aussi exactement vrai pour la rubannerie de Saint- Étienne qui trouve une sérieuse concurrence dans les articles similaires de Coventry et surtout de la Suisse. La communication rapide de nos dessins à l'étranger, peut avoir plus d'influence dans cette spécialité que dans les grands articles de haute nouveauté, les moyens mécaniques de la rubannerie étant assez limités et généralement les mêmes. Mais il n'en est plus ainsi dans l’industrie lyonnaise ; ce n’est pas seulement le dessin qui fait son succès, mais aussi les connaissances variées et profondes que possède le personnel de cette place dans l'art du montage, lui permettent-elles souvent d’atteindre les effets les plus inattendus et les plus admirables de la manière la plus économique : le dessin, c’est la composition ; le montage, c’est l'exécution. On joue la musique de Bethoven partout ; certains orchestres privilégiés peuvent seuls en rendre toute la beauté: nos dessins sont copiés au dehors, mais avec l'accent étranger du pays qui les reproduit. Et cette reprcduction est peut-être un mal moindre qu’on ne le suppose. Nos concurrentes s'habitueront. à nous suivre, et la France deviendra pour les industries de luxe le laboratoire et l'atelier d'échantillons du monde entier.

Nous n'avons qu'’effleuré rapidement notre sujet, et déjà nous avons dépassé le cadre qui nous est tracé. Nous ne saurions nous arrêter cependant sans payer notre humble tribut aux hommes auxquels revient la plus large part du merveilleux spectacle que nous avons sous les yeux. À vous, pauvre Koy, malheureux Highs ; à vous, Samuel Crompton et fortuné Arkriwet, glorieux inventeurs des métiers à filer le coton! À vous, notre illustre Vaucanson, qui, l’un des premiers, avez compris que mettre la science au service de la pratique, c’était lui faire remplir le rôle que la Providence lui a assigné, vous , que vos jouets d'enfants ont rendu plus célèbre que les véritables et solides bienfaits dont vous avez doté l'industrie! A Diderot et à d’Alembert , qui commencèrent à donner à la

A L'EXPOSITION UNIVERSELLE, De: |

technologie une large place dans leur encyclopédie gigantesque ! A vous, savant Duhamel du Monceau, qui n'avez reculé devant aucune recherche pratique, pour faire comprendre les secrets des arts et métiers et l’étroite union de la théorie et de la pratique! À Paulet, l’obscur et consciencieux artiste, qui sut manier avec la même supériorité la plume et la navette ! Nous n’oublierons pas Roland de la Platière, à qui de laborieuses recherches auraient dû valoir la popularité qu'il n’acquit.que par un peu de bruit politique et par sa fin funeste; ni Levis, qui délivra l’industrie des lainages de l’atrophiant travail du tondage à la main; ni Gensoul, qui tira un parti tout nouveau de la vapeur, dans la production de la soie grége ; ni de Girard, inventeur de la filature mécanique du lin, qui revint mourir pauvre dans son pays, et dont le cercueil n’a pu être décoré que d’insignes étrangers.

Honneur aussi à vous, Jacquard, dont le nom seul rappelle assez les services, et qui fûtes aussi calme devant l'ingratitude, que modeste dans la gloire! À vous, persévérant et ingénieux Oberkampff, véritable père de notre belle industrie des toiles peintes ! À vous, infatigable Ternaux, et vous, modestes pionniers de l’industrie, Declanlieux et Laurent, à qui le travail des laines peignées doit des améliorations qui sont de véritables découvertes! À vous, Josué Heilmann et Peckeur, qui avez rendu le monde industriel tributaire de vos inventions, que l'Exposition du jour peut citer au nombre de ses œuvres les plus remarquables ! À vous, Bonjean, qui par vos créations avez fait entrer l’industrie des draps dans une phase nouvelle! À vous, Eck, dont la vie s’est éteinte dans la gêne, et à qui l’industrie des châles doit ses premiers progrès importants ! À vous surtout, grand inventeur de la machine à vapeur, qui animez toutes ces créations! A vous tous, hommes de génie, appréciés ou méconnus pendant votre vie, à vous une large part de gloire dans l'Exposition de 1855.

En nous interdisant de citer les savants, les industriels et les inventeurs qui continuent si glorieusement les travaux de leurs devanciers , et dont les œuvres brillent de tant d'éclat dans les galeries des Champs-Élysées, nous avons obéi à un devoir. L'un des juges des grandes assises industrielles qui sont ouvertes, nous ne pouvions faire connaître à l'avance une opinion, qui ne pourra acquérir un peu de valeur que

lorsqu'elle sera partagée par nos honorables collègues de toutes les nations. Nous aurions eu tant à louer, que notre silence nous à été pénible; il ne nous a fallu rien moins pour nous dédommager de cette réserve nécessaire, que l’idée de l’accomplissement d’un devoir, et la pensée que bientôt le jugement officiel viendra confirmer celui de l'opinion publique, dont la voix moins discrète a déjà signalé un grand nombre des plus méritants.

CLASSE XXIV. Industries concernant l’'ameublement et la décoration.

C'est un fait incontestable que l’ébénisterie est en progrès depuis quinze ans. On recherche soigneusement les styles, on étudie les formes, on rafline sur les ornements, un peu trop peut-être; les intérieurs sont finis à l’égal du dehors et chaque chose arrive à sa place avec une précision merveilleuse.

Cette justice rendue aux habiles ouvriers de notre époque , entrons en matière par quelques considérations générales sur l’art dont nous allons nous occuper. L'ébénisterie n’a guère commencé à fleurir que dans la période gothique; jusque-là et même alors , la corporation des menuisiers connaissait peu la science des assemblages, qui ne s’opéraient qu’au moyen de goujons en fer; c'est au xv° siècle seulement qu'on commença à faire les joints à la colle et à découper le bois pour les bancs, les huches, les armoires ét les escabelles qui composaient tout le mobilier des maisons de nos pères. Pendant la Renai:sance , l'ébénisterie prit un grand essor, la sculpture sur bois sortit de ses langes et produisit les inimitables chefs-d'œuvre de Jean Goujon et de Germain Pilon , dont nous admirons encore les précieux échantillons au Louvre et au musée de l'hôtel de Cluny.

Sous Louis XIII, le meuble devint lourd et triste; mais sous Louis XIV, il regagna en richesse ce qu’il avait perdu

en légèreté; c’est alors qu’on employa sérieusemeut l'alliance du bronze avec le bois, et que Boule produisit ses belles incrustations de cuivre et d’écaille, auxquelles il a laissé son nom.

Sous Louis XV on abandonna le style sérieux pour ce qu’on appela depuis le Rococo. Aux jambes droites succédèrent les pieds contournés, et l'on commença à employer le bois de rose, dont l'aspect galant était plus en rapport avec la coquetterie et Le maniéré de cette époque. Enfin, sous Louis XVI vint Riesner avec ses bonheurs du jour en marqueterie, garnis des cuivres merveilleux ciselés par Gou-

| Î ( A. et PS RE PES 1 . 2

tière. On sculpta, on dora des fauteuils avec une patience

qu'on y a mise rarement depuis : orfévrerie délicieuse qui atteste l’habileté des coupeurs de bois d’alors; siéges charmants, dont les médaïllons délicats étaient montés avec les bergeries de Beauvais, avec les damas et les brocatelles de Lyon; ameublements de grands seigneurs pour lesquels le prix n'élait point considéré, à la condition que rien n’y serait épargné. |

Après avoir brillé de tout cet éclat pendant plus de quatre siècles, l'ébénisterie était tombée sous la République, sous l'Empire et sous la Restauration, dans une voie de décadence et de roideur déplorable. Le goût de cette époque, si l’on peut donner le nom de goût à une chose qui en était la négation, n’offrait partout que lignes plates et heurtées ; le style des ornements avait la prétention de rappeler l’art grec et romain , il n'en était que la caricature. Cette erreur, il faut l'avouer, était celle d'un grand artiste, David, qui entratnait après lui, et par le prestige de son talent, l'opinion générale qui, sous le nom de mode, a tant de pouvoir sur l’esprit français. Tout en y sacrifiant beaucoup trop encore, Jacob fut le premier qui ramena l’art de l’ébénisterie à des règles plus sages, et, sous ce point de vue seul , il a déjà rendu grand service aux ouvriers de notre temps. Que de délicieuses fantaisies ont péri alors, perdues dans nos greniers jusqu'au jour où quelques amateurs éclairés sont venus en sauver les restes en donnant naissance à la passion du bric-à-brac , passion aveugle comme toutes les passions , et dont plus tard on a beaucoup trop abusé. Quoi qu’il en soit, elle a provoqué des études sérieuses et formé quelques artistes habiles. | | |

Dans les ameublements, ce qu’on doit rechercher surtout, c'est une sage combinaison de la forme et des ornements avec le fini du travail. Mieux vaut un meuble simple, aux lignes correctes, d’un usage facile, et répondant bien à nos besoins, que ces tours de force obtenus à grands frais, presque toujours aux dépens de la commodité et du bon goût.

Pourquoi ces lits anguleux, qui font craindre de se blesser en s'y heurtant ; ces siéges surchargés de cuivres, qui accrochent toujours après eux quelques dentelles de nos vêtements? L’extravagance des formes, la confusion des ornements, voilà deux fautes dans lesquelles tombent trop souvent nos fabricants dans les expositions , pour produire des meubles que je pourrais appeler de circonstance et qui trouvent diflicilement une application dans nos maisons à six étages. |

Les ressources de l’ébéniste sont très-variées, il les tire de l'emploi du bois massif, du placage, de l’incrustation , de la marqueterie , de la dorure sur apprêts, de la sculpture du bois et de l'application des bronzes.

Ébénisterie française.

La France marche pour ainsi dire sans rivale dans cette industrie , comme dans toutes celles où le goût est souverain. Nos ouvriers sont des artistes , et les étrangers leur rendent hommage en nous les enlevant, comme le fait l'Angleterre, ou en se disputant leurs produits. Les meubles exposés cette année dans le Panorama, dans la galerie qui y conduit et dans une petite salle attenant à l’exposition des États-Unis, nous donneraient suffisamment raison: si cette assertion avait besoin d'une preuve nouvelle. .

Tous les fabricants ont fait effort pour répondre dignement à l’appel de ce grand concours, et cet effort a été suivi d’un brillant succès. Pour être arrivé tard, il n’a rien perdu de son éclat, malgré tout ce qu’en ont pu dire les impatients.

En tête de la partie réservée aux meubles dans le Panorama , se trouvent les frères Grohé, ces vétérans de nos expositions nationales; ils n'avaient pas figuré à Londres. en 4851, mais ils ont compris que les récompenses tant de fois obtenues , médailles et croix, leur imposaient un devoir à

remplir. Leurs travaux se font remarquer, comme toujours, par la simplicité et le bon goût, la netteté et la précision; chacun des meubles qu’ils ont exposés peut trouver place dans nos salons, leurs dimensions répondent à nos usages , la commodité n’y est pas sacrifiée à l'exagération du luxe.

Tels sont un bureau de dame en ébène , à deux corps, sans cuivres, avec quelques incrustations de pierres dures et de lapis d'un style pur et sévère. Un meuble d'appui pour salon en bois de rose et d’anaranthe, sans incrustations ni marqueterie, mais avec des bronzes ciselés, comme on n'en ciselle plus guère aujourd’hui ; les deux portes sont garnies de médaillons d’attributs.

Deux trépieds où l’ébénisterie, à vrai dire, n’est qu’un prétexte pour mettre en œuvre des bronzes d’une disposition heureuse. Ces trépieds peuvent à volonté servir de jardinières et de piédestaux, également convenables pour recevoir des vases ou des statues. A l’un des angles de leur exposition, ils ont suspendu un lustre dont les ornements sculptés sont d’an finrcharmantet d’unetouche délicieuse, puis uneglace en ébène avec des incrustations de marbre. Ils ont d’autres meubles encore, je ne puis les signaler tous, mais je ne terminerai pas sans parler d'un bijou, une jardinière en bois d’amourette, avec encadrement en ébène et incrustation de lapis, vraiment digne de figurer chez l’amateur le plus difficile; ce charmant petit meuble est garni de bronzes d’une délicatesse et d’un goût délicieux. | = Puisque nous parlons de bronzes et de goût, c’est l’occasion

de citer Barbedienne; nous nous sommes occupés ailleurs de ses réductions de l'antique et de la manière remarquable qu’il apporte à les mettre en œuvre; nous n’appellerons l’attention ici que sur les deux meubles qu'il a exposés à la porte du panorama : l’un est une bibliothèque en poirier noirci et à deux corps , qu'on a déjà admirée à Londres où elle a valu à son auteur une des deux grandes médailles qu'il a obtenues.

- L'autre est un meuble en noyer, parfaitement scuipté, dans le style de la Renaissance ; il ne le cède en rien à son ainé pour la pureté du dessin et la netteté du travail; on y remarque le même goût dans le choix et l'agencement des bronzes; ce meuble est destiné à renfermer des objets de curiosité, et il est parfaitement disposé pour cet usage; le

206 Ci

corps du bas est plein, et les portes sont ornées avec les réductions des célèbres bas-reliefs des chanteurs de Lucca della Robbia, de Florence. Le corps du haut est composé d’une partie vitrée au milieu, de chaque côté de laquelle sont les deux esclaves de Michel-Ange avec deux étagères; au centre de la tablette et en avant, une pendule en bois, qui supporte deux des figures à demi couchées du tombeau des Médicis, vient relier ensemble les deux corps, d'une façon très-heureuse.

L'exécution de ces deux meubles est parfaite, et l'on ne saurait trop encourager l'alliance des bronzes d’art ainsi disposés avec les pièces d’ébénisterie,

Fourdinois se trouve adossé à Grohé; il nous promet pour le commencement d'août une cheminée en bois sculpté, monumentale ; en attendant la grande pièce, il nous a donné, pour amuser notre Curiosité, une table de trictrac en marqueterie, une encoignure et une bibliothèque en poirier noirci : d'un beau profil grec; elle est ornée d’émaux en grisaille et garnie de filets en acier; ce meuble est remarquable par la sobriété de sa décoration, qui consisteen quelques ornements gravés avec soin. |

En face, sur le côté, Fossey, qui fait par lui-même ses dessins, son ébénisterie et sa sculpture, a exposé une armoire de chasse, à trois parties saillantes sur les côtés pour y serrer les armes, et une rentrante dans le milieu, avec une panoplie formant médaillon, que soutiennent deux figures sculptées , d'une bonne exécution comme tout l’ensemble ; quelques incrustalions de marbre vert viennent réveiller le ton uniforme du bois. A part un peu te lourdeur dans le chapiteau , c’est un travail remarquable et qui fait honneur à l’artiste.

Il a encore exposé dans le panorama une toilette en bois sculpté et doré, avec trois plaques en porcelaine de Sèvres et un petit médaillon portant le chiffre de l'Impératrice.

Cette toilette, de style Louis XIV, est d’une exécution et d’un goût exquis. Le mouvement des deux cariatides qui soutiennent la tablette est des plus gracieux.

À la suite du grand meuble de Fossey vient celui de Meynard ; quoique moins orné que le premier, sa composition ne lui cède en rien : c’est un bureau-bibliothèque en noyer avec filets d’ébène ; le corps du bas renferme une caisse, dés liroirs

de 1e cr noemntrtl ue tpnnsemegenné(il jdeiesénénppoe ue dé él SES ES SN Fun ne tte dhane és PE PT Le 4

et deux médailliers; le corps du haut, une bibliothèque séparée de deux étagères par des colonnes sur lesquelles s’enroulent des lierres. |

Meynard est un de nos bons fabricants, et, comme l’on dit en langage du métier, tout ce qui sort de ses ateliers est parfaitement établi. SK R

Avec Fossey et Meynard est disposée une série de meubles monumentaux ayant tous de quatre mètres et den à cinq mètres de hauteur, tous habilement sculptés, bien compris et bien dessinés, donnant la mesure de ce que peuvent produire nos ateliers et des ressources de nos ouvriers; il serait bien long de les décrire tous ; nous nous contenterons de les indiquer. it:

Chaix, qui, à côté de son grand meuble, a une bibliothèqueétagère d'une assez jolie forme, en ébène et en bois noir garni de cuivre; Weiber-Pitetti, Klein, Beaufils de Bordeaux et aussi Ribaillier (Pierre), qui a le buffet le plus colossal de l'Ex-

position, avec quatre figures étourdissantes de sculpture, |

symbolisant les quatre parties du monde. Je dis Pierre , car cette famille des Ribaillier est féconde en bons ouvriers ébénistes, comme nous pourrons le faire observer plus loin.

Sicard , de Lyon, a exposé un petit meuble en ébène avec quelques sculptures ; c'est un mélange assez adroit de sacré et de profane ; la religion et la coquetterie y trouvent chacune leur compte. Si vous êtes d'humeur dévote, vous développez le panneau du haut qui présente dans son encadrement un Christ, puis vous tirez un prie-Dieu de la partie basse avec un coussin et tous ses accessoires. Si, au contraire, votre esprit est dans des dispositions mondaines, vous faites rentrer, par le moyen d’un mécanisme, le Christ à l'intérieur et le revers vous présente un miroir. Ce qu'il y a de plus joli dans ce petit meuble, c’est un bureau en écaille garni d'argent, que vous trouverez , mesdames, tout à fait galant.

La province compte donc aussi quelques bons ouvriers parmi lesquels nous citerons Beaufñils, de Bordeaux, et Daubet et Dumarest, de Lyon. | | dE

Le premier fait un commerce considérable d'exportation avec l'Amérique; ses produits sont en général simples et d’une bonne confection ; il les livre à des prix assez modérés. Les lits à baldaquins me paraissent tout à fait à la mode cette

année ; sur sept ou huit, à peine compte-t-on à l'Exposition un lit ordinaire; les mieux traités sont ceux de Maire, de Sutter, de Semey et de Gélot ; ils sont en bois de rose et palissandre, en bois noir sculpté et en palissandre orné de médaillons en cuivre.

Parmi les meubles simples, il faut remarquer ceux d'Albert Roussel; un petit buffet-dressoir de salle à manger, en noyer, dont quelques panneaux sont très-finement gravés ; l’ensemble est sobre de sculpture, mais le peu qu’il y en a est bien exécuté ; une armoire à glace, en palissandre, avec bois de citron à l'intérieur.

Salomon a un bureau à quatre faces, en noyer, avec filets en poirier noirci qui eût été charmant si l’on eût oublié d'y mettre des sculptures.

Diehl est un ouvrier très-ingénieux; sa psyché mécanique mérite l’attention des dames, qui peuvent avec son secours embrasser d'un coup d’œil tout l’ensemble de leur toilette, 11 expose encore une table en marqueterie, qui se développe et

peut former étagère à trois planches.

Roudillon est tout nouveau dans la fabrication ; il succède à une maison (Ringuet-Leprince) qui l’oblige à de grands efforts s’il veut maintenir sa réputation; il semble du reste entrer complétement dans cette voie , et il débute par une cheminée très-remarquable en chêne, dans le style Louis XIV, et qui doit faire partie d'une décoration complète de salon, comme l’indiquent deux panneaux qui l’accompagnent et qui sont destinés à recevoir des tapisseries ; la séulpture de cette cheminée est une des plus soignées de l'Exposition, et, dans le cartouche de la pendule qui forme le centre de l’ornementation, on a mis un magnifique cadran en émail, de Sèvres. On n’a que des éloges à donner pour le dessin et l'exécution de ce travail dans son ensemble et dans ses détails.

__ A côté se trouvent d’autres meubles de sa fabrication ordinaire, qui contribuent à lui donner une place distinguée parmi ses confrères; je citerai particulièrement une commode en bois de rose et palissandre avec moulures dorées unies, style Louis XVI, qui est d’un goût exquis.

Sauvrezy est un de ces habiles découpeurs de bois dont

nous parlions en commençant : il expose une console assez

nés rm rein étaient delete 6 CCE eee dé CE 4 T Ê !

mt

fine et d’un bon style Louis XVI, en poirier, sans dorure et sans apprêt, afin qu’on en puisse mieux juger le travail; un charmant écran taillé dans le palissandre massif et un grand bureau plat en chêne blanc, avec des moulures en poirier noirci, auquel il manque fort peu de chose pour être un meuble remarquable. Les traverses et les pieds en sont lourds; puis, je ne sais par quelle idée de mauvais goût il y a ajouté des pierres fausses qui lui donnent un air de clinquant déplorable. Est-il donc si difficile d’être simple?

Le meilleur fauteuil de l'Exposition est, sans contredit, dû au ciseau léger des ouvriers de Jeanselme jeune; il n’y a rien à y reprendre : le style Louis XVI en est pur et le tra- | | vail excellent.

Une innovation très-ingénieuse a été apportée par Rivart dans l'incrustation des meubles : elle consiste dans l'application de porcelaines peintes et découpées qui forment ainsi des tableaux de fleurs et qui remplacent avec avantage, dans certains cas, la mosaïque ordinaire de bois, en permettant de confier à des artistes distingués la décoration des meubles.

L'association des ébénistes a survécu à tous les essais qui

ont été faits en ce genre : son succès offre un exemple qui donne la mesure de ce que peut produire ce principe bien dirigé, dans les mains d'ouvriers honnêtes et laborieux. Elle se divise en deux associations distinctes : celle des ouvriers ébénistes en siéges et celle des ouvriers ébénistes en meubles. Ces derniers ont exposé cetle année une bibliothèque-étagère, à deux corps, en palissandre. C’est un meuble dans de bonnes’et sages proportions, d’une sculpture soignée et d’un travail d'assemblage sans défaut, comme ils ont l'habitude d'en composer; il faut leur savoir gré d'avoir su résister à l'entrainement qui a poussé un grand nombre de leurs confrères vers l’exagération dans la sculpture.

Lemoine a succédé à la maison Marchand , excellent fabricant, dont il a conservé les traditions. Son meuble d'appui pour salon, en bois de rose avec incrustation d’étain gravé, est une charmante chose qui mérite qu’on s’y arrête et qu’on en examine les détails. Est-ce bien le même fabricant qui a composé et dessiné cette armoire à glace, prétendue gothique, en bois noir? Oui; mais conseillons-lui de s’abstenir de pareilles erreurs à l'avenir. Parmi toutes ces sculptures qui

TR UP MES ae

2 ii “tests (y

foisonnent il faut certainement distinguer celles du meuble: de Ribaillier et Mazaroz , à cause du fini de exécution ; c’est un des meilleurs ouvrages produits par lébénisterie française : il a mêlé dans la frise et dans les panneaux des peintures sur or d’un effet discutable, mais que, pour notre compte, nous ne saurions blâmer.

Dagrin et Philippe ont exposé, au milieu de fauteuils aw moins bizarres, un beau meuble de chambre à coucher en incrustation de Boule; le lit est, avec celui de Roll, le plus soigné comme travail et comme goût.

Citons encore deux meubles qui se trouvent dans la salle

des nécessaires : celui de Viardot, en noyer, dont les sculptures délicates s’appliquent si bien aux petits objets de fantaisie qui l'accompagnent, et celui de Dupont, un des plus. remarquables que nous ayons vus dans notre longue el intéressante promenade. C’est un bureau à cylindre, dans le: style Louis XVT, couvert de cuivres ciselés avec une finesse tout exceptionnelle et avec une profusion étourdissante; il y en a devant, derrière et sur les côtés : l’intérieur est aussi d’un goût très-pur. Toutefois, disons-le, nous mentionnons ici l’objet et non le fabricant, car Dupont n’est pas ébéniste , c'est un monteur en bronzes qui, par conséquent, n'appartient pas à la classe qne nous traitons en ce moment.

Krieger est depuis longtemps célèbre pour ses meubles à surprises : tantôt c’est un fauteuil qui a de quoi satisfaire tous les besoins de la vie; une autre fois c’est une toilette qui verse l’eau d'elle-même, un tableau qui contient un porte- ‘manteau, que sais-je encore? Cette année il a exposé une armoire à glace renfermant un lit tout monté, avec son baldaquin et ses rideaux. Le mécanisme en est ingénieux et facile à manœuvrer. I n’y a plus de pelits appartements.

Bouquet a tiomphé, je crois, des difficultés que présentaient jusqu'à présent les lables-guéridons comme tables. à manger, lorsqu'on voulait mettre” les rallonges, il fallait toujours se donner beaucoup de peine et les pieds supplémentaires étaient incommodes et impossibles à cacher. Au moyen d'une manivelle tournante, il déploie aisément sa table, et les pieds, qui sont cachés à l'intérieur, viennent d'eux-mêmes s’abattre à la place qu'ils doivent occuper.

Voici encore un bureau sortant, rentrant, s'allongeant,

contenant caisse, casier à cartons, casier à registres, bibliothèque, tiroirs, encriers, tables pour quatre personnes; César, aidé de.ses trois secrétaires, y aurait facilement pu faire son courrier. Aujourd'hui M. Camus (n° 7897), son inventeur, le destine aux administrations, aux maisons de commerce, à toute personne enfin voulant renfermer, dans un petit espace, un grand matériel d'employés. Point de luxe, point d'ornements, c'est un meuble utile.

Rossi a quelques jolis siéges ; ils sont rares dans l'Exposition.

Kneib a apporté une bibliothèque-étagère en noyer, bien et simplement traitée.

Il y a dans le passage de jonction , entre le bâtiment principal et le Panorama, une charmante table-guéridon appartenant à Gros.

La marqueterie se fabrique avec les bois naturels de diverses natures, et avec les bois teints en grume par le procédé Boucherie.

Cremer a fait faire de grands progrès à la marqueterie ; c'est un découpeur des plus habiles, à la scie délicate duquel sont dus la plupart des meubles de ce genre qui ont été exposés par les différents fabricants. Il ne fait pas du tout l’ébénisterie, il découpe seulement les bois de diverses couleurs, les assemble, les colle et en compose des panneaux que les éhénistes mettent ensuile en œuvre. Il a inventé aussi un nouveau genre de plaques imitant le travail de Boule, et qui peuvent être appliquées à toutes sortes de meubles, en permettant de les donner à des prix beaucoup moindres que le Boule véritable. Le principe de cette invention est, dù à la galvanoplastie, qui reproduit exactement une plaque modèle, en cuivre, dans laquelle on a pratiqué des creux que l'on remplit ensuite avec une pâte destinée à remplacer l'écaille, qu’elle imite a-sez exactement.

Wasmus, marqueteur habile au:si, ne travaille que d’après les procédés anciens, qui consistaient à brüler les bois pour leur donner différentes Leintes. Il a exposé dans ce genre une commode dans le passage de jonction ; celte commode est bien faite. |

Les laques, que les Chinois travaillent. avec une incon-. testable supériorité , occupent aussi une place distinguée dans

Page 1