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II. LE FRANÇAIS

Avant, nous avions plein droit de l’enseigner, aujourd’hui il est réduit de moitié, et nous qui sommes venus les premiers dans ce pays, qui l’avons découvert, nous n’avons pas plus que les derniers venus, nous dont les droits sont garantis par la Constitution

sommes mis sur le même pied que ceux qui viennent de l’Islande ou du fond de la Russie, nous ne sommes pas mieux partagés que les chinois et les japonais ! Et encore ne nous permet-on d’enseigner le français que comme moyen d’apprendre l’anglais ! Oui nous voulons de l’anglais ; il nous en faut à tout point de vue ; mais il n’y a à cela rien de nouveau, pour ne parler que de Saint-Boniface, nos petites filles canadiennes de l’académie Taché apprennent l’anglais et le parlent très correctement ; l’étude de l’anglais occupe dans cette maison une place choisie, on le cultive comme le français, les mathématiques sont même enseignées en anglais. Nous voulons donc de l’anglais, mais nous ne voulons pas sacrifier nos droits. Ce prétendu compromis ne nous garantit même pas nos livres français ; ce sont des livres mixtes : moitié français, moitié anglais, des livres protestants, des livres athées peutêtre comme le “ Manuel de Paul Bert ” que l’on fera traduire en partie pour nous. Qui nous promet qu’on ne le fera pas ? Ne connaissons-nous pas nos adversaires, et ne sommes-nous pas entre leurs mains ? Et on dit : le français est sauvegardé ! Et un

homme public a osé écrire les paroles suivantes dans un journal de Montréal :

“ Ceux qui refuseraient d’aider à la mise en opération des amendements auxquels le cabinet G-reefiway a consenti feraient vraiment œuvre criminelle

Cela me donne froid au cœur ! Comme évêque et comme canadien-français, je proteste.

On fait un jeu de la nationalité. Sommesnous, oui ou non, catholiques avant tout ? Et notre foi n’est-elle pas la meilleure sauvegarde de nos libertés nationales ? Il s’agit d’être catholiques d’abord et canadiens ensuite. Or, notre foi est outragée, nos droits religieux, sacrifiés ; et en fait de français, on ne nous accorde que ce que l’on donnerait au premier venu ?

Nous obtiendrons davantage par la suite, direz-vous peut-être ? D’ailleurs les circonstances sont changées — C’est vrai, les circonstances changent, mais les principes ne changent pas. Et qui nous promet que nous obtiendrons davantage par la suite ? Non, n’insultez pas à notre malheur, qu’on ne cherche pas à jouer avec la conscience et le sentiment sacré de la nationalité. Je pro*

teste contre cet abus des choses saintes. Notre pauvreté n’est pas même un motif d’insulter à notre misère, car jamais elle ne nous fera accepter un compromis honteux.

Nous voulons 1°. le contrôle de nos écoles ; 2°. des districts scolaires partout ; 3°. nos livres catholiques d’histoire et de lecture au moins ; 4°. nos inspecteurs catholiques ; 5°. nos maîtres et nos maîtresses catholiques compétents et formés par nous ; 6°. nos taxes et l’exemption de taxes pour les autres écoles.

La loi “Dickey” nous donnait tout cela en principe. On lui fit opposition parce qu’elle ne donnait pas assez, mais que nous a-t-on donné à sa place ?

Aucun de ces droits sacrés, pas un seul !

Mes frères, comme sujets britanniques nous en avons appelé à Sa Majesté, qui a bien voulu nous accorder un jugement favorable. Comme l’apôtre St-Paul, nous disons ad tribunal Cœsaris sto , nous nous arrêtons à ce jugement.

Comme catholiques nous avons le Pape et l’épiscopat pour diriger nos consciences, or ni le Pape, ni l’épiscopat n’approuvent ce soi-disant règ ement.

Mais, dira-t-on, nous sommes dans la dé-

tresse et déjà 51 écoles sont fermées ! Yoici : il est vrai que 51 districts scolaires sont sans écoles, mais sur ces 51, 15 ne sont pas capables d’en avoir une, parce que ou il n’y en a jamais eu d’ouvertes ou parce que, à cause de certaines circonstances, il n’y a plus assez d’enfants pour pouvoir en ouvrir une ; sur les trente-six qui restent, dix vont s’ouvrir ces jours-ci, et pour les 26 autres, elles s’ouvriront toutes si l’on vient à notre secours. Jusqu’ici, j’ai laissé faire, parce que j’attendais d’un moment à l’autre le règlement équitable de cette question ; maintenant c’est fini, je prends le contrôle des écoles. Je ne suis pas l’homme d’un parti, je suis libre de toutes attaches, je suis archevêque pour sauvegarder les intérêts des âmes, et ne croyez pas que je compromettrais une cause sacrée par un misérable intérêt de parti # Dieu me garde d’un tel malheur !

J’ai pris pour devise “ Depositum Custodi ; ” et je dois tout souffrir, plutôt que d’en abandonner une parcelle. Si je cédais, l’ombre de Mgr Provencher et celle de Mgr Taché, mes illustres prédécesseurs, auraient le droit de se dresser devant moi pour me dire : “ Évêque, tu as trahi ton mandat tu

as forfait à l’honneur et au devoir. ” Si je cédais, je n’aurais plus le droit de faire porter devant moi la croix archiépiscopale, ce symbole de la souffrance et de la justice. Mais non, avec la grâce de Dieu je resterai ferme devant la tempête. Et vous, rappelezvous les paroles de Judas Machabée : “ Potius mori quam fœdari Plutôt mourir que de nous déshonorer. Soyez fidèles à votre drapeau, ne vous séparez pas du clergé. Aujourd’hui, personne n’a le droit de rester neutre, il faut par votre conduite, par vos paroles, par vos actes, montrer si vous êtes avec votre archevêque ; et celui qui n’est pas avec nous est contre nous. Suivez-moi ; espérons, mes frères, que ce n’est pas en vain que vous m’avez si souvent assuré de votre obéissance toute filiale, et que vous saurez vous souvenir de vos promesses.

D’ailleurs, mes frères, la vie est trop courte pour oublier nos devoirs les plus sacrés ; mettons-nous en présence de notre éternité et sachons agir maintenant comme nous voudrions avoir agi à l’heure de notre mort.

On ne nous a pas ménagé l’injure en ces derniers temps ; au nom du progrès matériel, ah ! nous voulons bien prendre notre

juste part des richesses de ce monde, mais ne compromettons point nos intérêts éternels pour les avantages éphémères de ce monde périssable. Rappelons-nous la parole du divin Maître “ Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice et le reste vous viendra par surcroît.” J’ai confiance en vous, je bénis vos bonnes dispositions, votre fidélité à la foi de vos pères.”

Tous voyez que les paroles qu’on vient de lire sont loin d’être une approbation D’ailleurs la partie soi-disant catholique qui a conclu le règlement au Manitoba était si certaine que le pape et les évêques le condamneraient et qu’il était une infamie devant la conscience catholique, qu’elle n’a pas même voulu consulter Mgr Langevin, le seul représentant catholique autorisé au Manitoba.

Question. — On dit que Mgr Langevin n’a pas été consulté parce qu’il était trop partisan ?

Réponse. — Un jour Pierre s’en va chez Paul et lui vole s;a montre. Celui-ci étant un partisan du droit de propriété, cite Pierre devant un juge qui se rend dans la paroisse où vivaient Pierre et Paul. Il voit Pierre

très-souvent, consulte ses amis, son bourgeois, ses employés, leur fait part du jugement qu’il va prononcer. Pierre prend copie du jugement et l’envoie à un avocat de ses amis qui est l’ennemi juré de Paul, lui demandant de lui faire connaître son opinion par un télégramme. Pendant ce temps, Paul attend sa montre. Il parcourt les journaux en attendant le juge. Quelle n’est pas sa stupeur de voir que le juge a réglé son affaire. Il lit : La cause de Pierre et de Paul est réglée à “ la satisfaction de tout le monde.” A la satisfaction de tout le monde ! se demande Paul étonné ; qu’est-ce qu’ils entendent par tout le monde ? Il continue sa lecture : “ Le juge spécial qui “ a prêté serment de prendre les intérêts de V Paul aussi bien que ceux de Pierre a “ déclaré : Premièrement que Pierre gardera “ la montre de Paul qu’il a volée.

“Deuxièmement. — Paul pourra exiger, “ moyennant certaines conditions que Pierre “ lui prête, pendant une demi-heure, la “ montre qu’il lui a volée.”

Paul et ses amis ne peuvent en croire leurs yeux. Ceux-ci demandent au juge pourquoi il n’a pas consulté Paul. — Le juge,

affectant un suprême dédain pour Paul, répond : “ Paul est trop partisan, c’est un “ jeune homme sans expérience. Imaginez- “ vous, messieurs, que ce brouillon veut “ bien que Pierre lui remette la montre “ qu’il lui a volée. C’est pénible de voir un “ tel homme à la tête des autres. Avec de “ tels hommes il ne peut pas y avoir de paix “ tant qu’il y aura des voleurs comme “Pierre. — J’ai dit à mon ami Pierre de “ ne pas craindre, qu'il garderait la montre “ volée ; mais que s’il voulait la prêter à “ Paul, une demi-heure par jour, je lui don- “ nerais une position qui en ferait un gros “ monsieur, et que l’acceptation de cette “ position lucrative serait regardée par nos “ amis comme une récompense de son esprit “ de conciliation et même de générosité “ envers Paul.”

Les amis de Paul, eux, trouvent que Paul, ayant payé la montre avec son argent à lui, a le droit de l’avoir plus qu’une demi-heure par jour.

Les amis de Pierre disent que Paul est un partisan aveuglé, fanatisé par l’idée qu’il s’est mise dans la tête que ce qui est à lui n’est pas à un autre.

Ceci, bien aimés lecteurs, est une parabole qui peut nous aider à comprendre pourquoi quelques-uns trouvent que Mgr Lange vin est partisan.

Question. — Mais alors pourquoi n’a-t-il pas désapprouvé les propositions Smith, Dickey, Desjardins qui n’accordaient guère plus que le règlement G-reenway ?

Réponse. — Cette question est une de celles que j’ai posées à Mgr Langevin lui-même ; écoutez bien ses réponses, qu’il me fit parvenir par le retour du courrier.

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