EXCELLENCE RÉVÉRENDISSIME
Je n'ai pu, dans la simple adresse que je viens de vous lire, vous fâire connaître notre position suivant mes dé-
sirs. Je reviens donc à la charge et vous prie d’excuser ma trop grande liberté.
La grande difficulté de nos Missions a toujours été, mais dans le principe surtout, l'isolement; nous ne pouvions écrire que deux fois par an à nos supérieurs. Il nous fallait donc, le plus souvent, prendre nous-mêmes nos décisions, car nous devions attendre une année entière pour avoir une réponse à nos demandes. En 1863, me trouvant au Mackenzie comme coadjuteur de Saini-Bo niface et administrateur au nom du révérendissime titulaire, je profitais au moins des rares occasions pour lui ouvrir mon cœur. Répondant à une de mes lettres, ce digne prélat me disait : «Je comprends toutes vos peines et les partage. Une chose cependant qui doit nous consoler l’un et l’autre, c’est que nous ne pouvons douter que Dieu ne soit avec nous et n’agisse avec nous. Rappelezvous donc ce qu'’étaient le pays et les sauvages quand nous sommes arrivés. En voyant les changements qui se sont opérés, pouvons-nous douter de l’action de Dieu ?» Oui, Excellence, nous faisions l'œuvre de Dieu ou plutôt Dieu faisait et fait encore son œuvre par nous. Mais nous sentions tant la fatigue, que pour voir et reconnaître l’action divine, il nous fallait réfléchir et regarder en arrière.
Il y a moins de soixante ans, Dieu n'était pas connu dans cet immense territoire, qui n’était habité que par des tribus barbares, se faisant la guerre entre elles et ne reconnaissant d’autres lois que celles de la force. Ces sauvages avaient une religion ; mais, suivant leur expression, elle ne rendait pas le cœur fort. Les quelques blancs faisant le commerce n'avaient d'autre but que de s'enrichir , la moralisation des sauvages était le moindre de leurs soucis. Ce fut pourtant par eux qu'il nous fut possible de pénétrer auprès de ces tribus, Mais les
transports étaient si dispendieux et si difficiles que nous devions nous contenter du strict récessaire. En 1858, il se fit une espèce de conjuration contre nous au Mackenzie, on espérait pouvoir nous éloigner en appelant des ministres protestants. MM. les commerçants comblèrent, bien entendu, ces derniers de leur faveur et suscitèrent bien des ennuis aux quelques missionnaires catholiques, supposant qu'ils viendraient à bout de les décourager. Ce fut alors qu'en 1861 je dus, jeune évêque, prendre la direction de cette immense partie du diocèse de Saint-Boniface. Le chef commerçant du district, qui était aussi magistrat du pays, osa bien me porter un défi, me disant que nous n’étions pas assez riches pour leur tenir tête. « Monsieur, lui répondis-je, dans le pays, la richesse ne suffit pas, il faut savoir surtout s’en passer.» C'est qu’en effet, le travail des mains et nos privations étaient, à défaut d'argent, nos principales ressources. Déjà, malgré notre pauvreté, les dignes Sœurs Grises de Montréal étaient venues à notre secours; elles avaient, outrel'établissement de Saint-Albert, deuxétablissements dans le Nord-Ouest, et nous prenions les moyens de les appeler aussi au Mackenzie, où elles sont maintenant depuis longtemps ; c'était le voyage qui alors était surtout difficile et même dangereux. Bientôt le Mackenzie fut érigé en vicariat apostolique, et enfin, en 1871, Saint- Boniface devint église métropolitaine et Saint-Albert fut érigé en diocèse régulier. C'est alors que de nouveaux besoins se firent sentir ; il nous fallut songer à avoir des pensionnats, ce qui n'était pas l'œuvre des Sœurs Grises. Je frappai en vain à bien des portes, des religieuses seraient venues à notre secours si j'avais pu répondre à leurs désirs. Enfin, la Providence se montra : la révérende Mère Petit, supérieure générale des Fidèles Compagnes de Jésus, m'écrivait de Sainte-Anne-d’Aurayÿ, en
France : « Monseigneur, vous demandez un sacrifice, nous le ferons. » Toutes les maisons de la Société se cotisèrent pour fournir aux frais de voyage et d'établissement de ces dévouées auxiliaires, qui, elles aussi, surent se montrer à la hauteur de la position, malgré bien des déboires qu'elles eurent à essuyer. Plus tard, il nous fallut des religieuses pour les petites écoles sauvages, les Sœurs de l'Assomption de Nicolet acceptèrent la charge avec le plus grand dévouement. Les Sœurs Grises de Nicolet vinrent ensuite; tout dernièrement, celles de la Providence de Montréal sont venues avec la même générosité in tempore opportuno. Puis de nouveaux besoins se faisant sentir, il nous faut avoir recours à de nouveaux dévouements. Ce sont les Sœurs de la Miséricorde qui acceptent la position précaire que nous leur offrons : de pauvres baraques que nous réparons le mieux possible, et nous leur disons : « Tâchez, autant que possible, de vous passer de nous, sans pourtant trop souffrir. Si le nécessaire vous manque, dites-le-nous, et nous ferons ce que nous pourrons pour vous le procurer. » Elles et nous comptons sur la Providence.
Que dirai-je des Oblats, qui, depuis 1845, sont dans le pays? Mer Provencher, le premier évêque de Saint-Boniface, après avoir reçu deux sujets de cette Société, toute jeune encore et récemment approuvée par l'Église, disait avec bonheur à ses fidèles de Saint - Boniface : «Maintenant, je puis mourir en paix, parce que la Providence m'envoie uu puissant secours qui me permettra d'évangéliser les nombreuses tribus de mon trop grand diocèse. » J'arrivai moi-même en 1854; j'élais le neuvième prêtre Oblat en comptant l'évôque, et le onzième prêtre en comptant deux autres missionnaires. Déjà les Oblats avaient deux établissements dans l'Alberta actuel et trois autres dans les Missions de l'Ile à la Crosse et
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d'Athabaska. Maintenant l’ancien diocèse de Saint-Bopiface forme une province ecclésiastique où travaillent sept évêques, dont cing titulaires, et plus de cent Pères Oblats, et peut-être de cinquante à soixante Frères convers. Une chose fera comprendre au prix de quels sacrifices le bien s'est fait et le royaume de Dieu s’est étendu dans le pays. Du mois de juin 4864 au mois de juin 1885, les vioariats de Saint-Albort et d'Athabaska- Mackenrie ont perdu seine sujets. Sur ces seize, quatre seutement sont morts, je ne dirai pas dans leur lit, mails dans leur habitation; six se sont noyés, trois se sont gelés à mort et trois ont été martyrisés par les sauvages. Etcombien parmi nous seraient depuis longtemps au nombre des morts sas une intervention spéciale de la divine Providence! Et ce ne sont pas seulement les évêques et les prôtres qui ont travaillé à l'extension du règne de Dieu, notre humble Frère convers y a aussi sa bonne part. C'est lui qui, par son travail et son industrie, a, autant qu'il l'a pu, subvenu à nos besoins, et, sans lui, nous n’eurions pu faire la moitié de ce que nous avons fait. Nous avons dû nous joindre à eux, dans le principe surtout. Cette église, toute simple et insuffisante qu'elle soit aujourd’hui, est, je puis dire, l'ouvrage matériel des Pères et des Frères, Les trois autels sont Pouvrage de deux de nos Pères ; j'ai vu des Pères sur le toit y clouer des bardeaux.
Je vous disais que quatre de nos missionnaires sent morts sinon dans leur lit, au moins dans leur habitation, H est bon de vous faire connaître ce qu’étaient ces habitations primitives : une baraque en bois ordinairement de 20 pieds sur 30 ; à l'extrémité une petite alcôve, que nous tenions aussi propre que possible ; là se trouvaient notre autel et ordinairement un petit tabernacle renfermant le Dieu de Bethléerm, qui venait partager notre
pauvreté et la rendre supportable, sinon aimable. Cette alcôre étaïl formée en planches, quand nous en avions, quelquefois en toile ou en un tissu moins solide encore. La maison était un atelier dé menuiserie, la cuisine, la salle de réception des sauvages at de tous nos visiteurs, et l’église publique quand notre alcôve était ouverte ; c'était aussi notre réfectoire et notre dortoir. Le toiture de la maison était faite de morceaux d’écorce de bouleau recouverts de terre. Nos lits consistaient dans une peau de buffle ou de caribou étendue sur le plancher. Nous nous enveloppions d’une couverture et nous trouvions que l'heure du lever arrivait trop vite quand môme. Une fois levés, nous transportions au grenier, quand il y en avait un, les peaux et les couvertures, ou nous les roulions le jong de la inurailie. Nos fenêtres n'étaient autre chose que de grossiers parchemins ; c'était un luxe quand nous pouvions mettre un carreau de verre au milieu. Les portes tournaient sur des gonds en bois de bouleau durei au feu; les loquets étaient aussi des pièces de bouleæu et des ficelles les faisaient manœuvrer. C'est ainsi qu'ont commencé tous nos établissements du Nord-Ouest,et, ja crois, du Manitoba. C'est dans une de ces maisons que mourut le premier de nos missionpaires. J'aurais voulu le faire allier dans une de nos Missions pins avancées, où il aurait eu quelque soulagement dans sa dernière maladie ; il me supplia en grâce de 2e pas Le faire recuker, de le laisser mourir à son poste, ce à quoi je consentis d'autant plus volontiers qu'il était difficile de le transporter ailleurs. La nourriture du missionnaire était généralement du poisson ou de la viande séchée au soleil; le confrère de notre malade, voyant qu'il avait perdu tout appétit, lui dit un jour : « Mon Père, dites-nous donc ce que nous pourrions faire pour exciter un peu votre appétit ? — Je ne connais rien, répondit le malade, Je na
me sentirais de goût que pour les pommes de terre, s’il était possible d’en avoir. » Il n’y en avait pas encore à la latitude où il se trouvait; il dut mourir sans avoir cet adoucissement. Il put dire la sainte messe jusqu’au quatrième jour qui précéda sa mort, et il put recevoir la sainte communion deux heures avant d’expirer. Couché sur son plancher, il regardait le petit tabernacle (on avait eu soin d'ouvrir la chère petite alcôve), et il remit son âme à Dieu, les yeux fixés sur cette pauvre demeure de Jésus-Eucharistie. Il est bon que je vousdise le nom de ce digne et cher missionnaire, le zèle personnifié : c'était le R. P. GROLLIER, 0. M. 1., du diocèse de Montpellier, en France.
J'ai voulu faire comprendre au prix de quels sacrifices les congrégations et les particuliers ont pu établir le règne de Dieu dans nos territoires. Il ne faudrait pas supposer que MM.ies prêtres séculiers qui viennent après nous n'ont rien à souffrir. Venir fonder des paroisses chez une population à peine établie et gênée par suite des dépenses qu'elle a dû faire, dont quelques membres, trop souvent, comprennent peu, si même ils comprenvent, le dévouement du prêtre; il faut y être passé, ou au moins les avoir vus à l'œuvre, pour croire que les prêtres et les missionnaires du Nord-Ouest ne peuvent venir ici que par dévouement et y mènent une vie de sacrifices et d'abnégation que Dieu seul pourra récompenser.
Les Oblats, ne pouvant plus suffire à tous les besoins nouveaux, le R, P. Lacoëge a pu obtenir le secours des religieux Prémontrés de Belgique, auxquels nous abandonnons l'établissement de Saint-Paul-des-Métis, colonie dont le cher Père n’a pu manquer de vous entretenir. Ces bons religieux ont, je crois, des fonds qui nous manquent, et il leur est d'autant plus facile d'avoir des Frères
— A4 — convers en nombre suffisant, qu'ils n'ont point, que je sache, des Missions du genre des nôtres. Il leur faudra le zèle, le dévouement, l’abnégation ; je ne crois pas que ces qualités manquent aux enfants de Saint-Norbert.
Enfin, nous avons toujours la question scolaire qui nous cause de sérieux ennuis. Nos gouvernants, plus ou moins imbus de l'esprit du temps, tendent, sans l'avouer, à nous imposer des écoles neutres ou écoles sans Dieu, et veulent, nous n’en pouvons douter, nous faire urriver là graduellement. Ils tendent aussi à rendre la charge des religieux enseignants de plus en plus difficile, imposant des lois à nos religieuses, lois auxquelles elles ne se soumettront jamais. La révérende Mère Deschamps, supérieure générale des Sœurs Grises, morte depuis peu de temps, a préféré que ses filles se chargeassent exclusivement des écoles sauvages et des orphelinats, plutôt que de se soumettre aux exigences injustes de nos gouvernants. D'un autre côté, nos religieuses, qui ont consenti avec beaucoup de peine à faire la classe aux enfants des deux sexes, en sont plus que jamais fatiguées. Les parents eux-mêmes sentent le besoin d’une séparation. Ils ont, à cet effet, recours à des maîtres laïques pourvus des diplômes exigés par nos lois. Mais ces messieurs ne regardent pas l’enseignement comme une position défnitive ; c'est une position qu'ils acceptentcomme moyen d'arriver à une autre plus lucrative et plus conforme à leurs goûts, si bien que nousne pouvons que peu compter sur le dévouement de ces messieurs, outre que la plupart ne peuvent enseigner le français, ce à quoi tiennent absolument les Canadiens français. Dans le dernier voyage que je fis en Europe, j'avais presque obtenu de bons Frères enseignants capables d’instruire dans les deux langues officielles du Canada; mais nos lois scolaires et surtout les tendances visibles de nos gouver-
nanta les empéchèrent, en dernier lieu, d'aeocepter. Enfin, le cher P. Lacombe nous annonçait dernièrement qu'après aroir frappé en vain à bien des portes, il a fini par trouver les bomzesque, je pense, la Providence nous destins : ce sont les Frères de l'instruction chrétienne de Ploërmel, enfants de Jean-Marie-Robert de Lamennais, dont la cause de béatification va, sous pau, je crois, être introduite à Rome. Cette nouvelle famille va venir aussi nous aider à étendre l'établissement du règme de Diou, en donnant, au prix de bien des sacrifices, sens doute, l'instruction à gos enfants.
Un autre sujet d'inquiétude, ce sont nos Galiciens, excellents chrétiens peut-ôtre, mais, d'aprds ce que je vois, peu instruits. Votre Exeollence a eu la bonté de m'indiquer les enfants de Saint-François, qui parlent les langues de bon nombre de nos nouveaux colons, et qui nous rendront de précieux services pour conserver à l'Église et À Dieu ces braves chrétiens. Sa Bainteté veut, paraît-il, régler quelque chose les concernant. J'attends cs règlement pour savoir ce que je pourrais demander à ces dignes enfants de Saint-François. En tout cas, je crois qu’ils pourront m'aider beaucoup à sauver des âmes bien exposées, auxquelles il m'est impossible de porter un secours 2fficace.
Vous avez pu voir, tout le long de la ligne du chemin de fer, aussi loin que votre vue pouvait porter, des habitations isolées, ii y en a bieu plus loin encore. C6 sont soarent des catholiques, que nous ignorons nous-mêmes, qui vivent plus loin de Disa encore que des hommes, et qui sestent peu leur mal. 11 rne faudrait des hommes de Dieu pour les snvoyer à la recherche de ces brebis à peu près perdues, leur distribuer €e pain qui leur man: que. Si, comme je l'espère, je puis obtenir, par votre intermédiaire, les enfants de Saint-François, eux et
ceux du P. ps Masenon, pourront se partager la partié du diocèse deSaint-Aibort, où ils sont errantes sicus oves non habentes pastorem, Ils pourraient, de distance en dis: tancé, avoir quelques centres d'action, où un missions naire résiderait, et un autre voyagerait, De cette façon, on diminuerait au moins le mai èt on férait un certain bien,
Je prie Votre Exceliénoe de pardonner mes longueurs, J'ai voulu vous faire voir au prix dé quels sacrifices nous faisons le bien. Je voudrais même vous faire voir Iles besoins auxquels nous ne pouvons faire face, etnon seulement obtenir votre direction et vos encouragements, mais aussi vous faciliter votre mission de défenseur et de protecteur auprès de nos gouvernants, et de directeur et de consolateur parfois auprès de nous.
De Votre Excellence le très humble et respectueux serviteur on Jésus-Christ et Marie Imitiaculés.
d Vira, 0, M. I:
Évêque de Baint-Albert,
En s6n noth êt at noth dé sbh dighe codjnteut et da tout son olergé'et de tous ceui en un mot qui lui aident à faire l'œuvre de Dieu.
Me GRanNniN, ayant appris que les préparatifs pour la bénédiction de la première pierre de la cathédrale étaient achevés et que Son Excellence MS Falconio allait ellemême faire cette cérémonie, ajouta à son adresse les paroles suivantes :
«Le royaume de Dieu s'étendra et s’affermira, j'en a pour garant tetts bénédiction que Votre Rxestienceveut bién éceomplir parmi nous aujourd’hui. C'est pour mod, c'est pour nôus tous, évêques, prôtres et fidèles, une grande éonsolation que 18 digne représéatant d'un Papès perséeuté puisse bénir la pierre angulaire de hotte cm
thédrale. Je regarde cette circonstance comme un excel. lent augure, car je n'oublie pas les paroles que le Seigneur adressa au premier des prédécesseurs du Pape que vous représentez : 7ues Petrus et super hanc petram ædificabo Ecclesiam meam et portæ inferi non prævalebunt adversus E'am. Oh ! je n'en puis douter, la bénédiction du successeur de Pierre nous protégera contre l'enfer et ses puissants suppôts et le règne de Dieu sera aussi solide dans nos cœurs que les fondations de cet édifice matériel que nous voulons élever à sa gloire. »