ÉCOLE SAINT-LOUIS
85 Est Fairmount, Montreal
DE TÉMISCAMINGUE À MATTAWAN.
Le départ.—Nos compagnons.—La Pointe à la harbe.— Un coucher du soleil —Chez M. Latour.—Un bateau long comme une église.—En plein système de Copernic.--Notre nouvel] Ge LL aa doux sommeil.—Les six rapides du Long Sault,—Une page du juge Routhier.—Une course effrénée.—Nos guides.—Un brave.—Une process n aux flambeaux.—Une dizaine de confirmations.—Queiques détails historiques —Les Sœurs de Charité.—L'hôpital.—A ancre. —M. L'ébbé Duhamel.
Mattawan, 18 août 1881.
MONSIEUR LE GRAND-VICAIRE
Mardi, 16 août, à 8 h. p. m., nous faisons nos adieux au grand Témiscamingue et à la colonie de dévoués missionnaires au milieu desquels nous avons passé trois jours d’un si pieux et d’un si doux repos. Nous échangeons l’aviron pour la rame et nous prenons place à bord d’un bateau ; équipage et passagers, nous sommes au nombre de vingt-sept, trois doivent débarquer à la Chippewa, les vingt-quatre autres continuent leur route jusqu'à Mattawan.
Nous avons le plaisir d'avoir encore pour compagnons de voyage les RRK. PP. Pian et
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Nédelec, ainsi que M. Rankin qui veut se montrer aimable j::squ’au bout. Vingt canots, tous pavoisés, nous accompagnent à trois milles de distance, jusqu'à la Pointe à la barbe, et un vieux sauvage, rieur et narquois comme un vieux manitou,voyant que je tressaille à chaque détonation, au grand amusement de tous, prend plaisirà me décharger son fusil dans les oreilles. Le Stella, qui semble regretter de se séparer de nous, porte à son bord les religieuses et Okimaküÿigok, “ La reine du jour.”
Autrefois, les bourgeois de la Compagnie, après de longs voyages à travers les rivières, les marais et les sables, souvent couverts de boue et de poussière, avant d'arriver au milieu des leurs, pour pouvoir se présenter dans un état convenable à leur dignité, s’arrêtaient à une certaine distance du fort pour faire leur toilette et se raser la barbe ; de là le nom significatif de Pointe à la barbe qu'on trouve sur un si grand nombre de lacs, par tout le territoire du Nord-Ouest.
Enfin le moment de la séparation et des adieux est arrivé. Le bateau s'arrête, tous les canots, les uns après les autres, rasent notre bord, et chaque sauvage donne une forte poignée de main à Monseigneur en disant : bojou, bojou. Nous nous éloignons en agitant nos mouchoirs, j'ai vu couler plus d’une larme. Adieu! pieuse mission, ton image restera gravée parmi mes plus beaux souvenirs. J'ai découvert sur tes bords des secrets de dévouement,des trésors de charité et des mystères de sacrifice que le
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monde ignore. Il fait du bien au cœur de constater que, dans l'Eglise catholique, l’apostolat est toujours vivace et fructueux.
Le soir, le soleil se coucha encore une fois dans sa gloire. Le lac, à l'endroit où nous étions, pouvait compter un mille de large, il était profondément encaissé entre deux rangées de très hautes montagnes ; la partie du ciel que nous voyions au-dessus de nos têtes était d’un azur prononcé, les eaux étaient noires, les flancs des montagnes sombres, nous voguions plongés dans une demi-obscurité. Mais à l’occident le jour règne encore, et par derrière les sommets un foyer invisible illumine le firmament. Les nuages font miroiter l'éclat de l'or et du rubis ; l’œil se repose en contemplant ces flocons de laine trempés de pourpre, ces draperies flottantes, ces tentures moëlleuses et transparentes ; quelle variété, quelle richesse de couleurs ! tableau indescriptible où se font ressortir mutuellement des masses d'ombre et des jets de lumière. Le jour continue d'éclairer les régions supérieures, et la nuit s'étendant sur les ondes nous a enveloppés de son voile ténébreux. Nous respirons délicieusement à pleins poumons, et nous nous disons qu'une soirée comme celle-ci ne serait pas payée trop cher, quand même elle serait achetée au prix de toute une semaine de voyage, de travail et de fatigue.
A8 h, nous sautons à terre à l'embouchure de la Chippewa, chez M. Latour, entreprenant commerçant de bois, de Hull, qui fait ici de
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belles affaires et qui a, comme dit M. Rankin, le cœur large et gros comme la montagne.
Une quarantaine d’hommes se chauffent autour du feu de la cambuse. Nous nous mêlons à eux, nous jasons comme de vieilles connaissances, nous parlons des paroisses d'en bas, il y en a de toutes les parties du pays. J’en ai rencontré un qui a étéélevé à Sainte-Scholastique et qui est le neveu de M. Sévère Graton, de Sainte-Thérèse. Ces pauvres gens paraissent enchantés de cette visite inattendue. Après le souper, Monseigneur récite la prière et le chapelet, puis il fait une courte allocution. S'inspirant d'un accident qui, le jour même, avait failli devenir fatal à l’un d’entre eux, il leur rappelle qu’il nous faut toujours être prêts à paraître au tribunal de Dieu, et que pour cela nous devons vivre loin du péché, dans un état continuel de grâce sanctifiante.
Ici nous changeons d’embarcation, le Rév.
Père Pian en ayant besoin d’une plus considérable encore pour pouvoir remonter ses provisions d'hiver. M. Latour lui prête son grand bateau, qui mesure dix pieds de large et soixante-six de long, avec poupe et proue relevées. La pince est effilée en alène, c’est un vrai poisson armé. L'espace ne nous manque pas, nous nous installons confortablement. Seize rames se lèvent ensemble et retombent en cadence. Vogue, vogue, ma nacelle, vogue jusqu’à minuit.
Le ciel est pur, les étoiles brillent au firmament, il n’y a pas de lune, la voie lactée s'étend au-dessus de nos têtes, l'étoile du nord nous
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regarde comme l’œil de la nuit, nous considérons la Grande Ourse, nous croyons apercevoir la queue de la comète et sans nous en rendre compte nous voilà à naviguer en plein système de Copernic. Du ciel nous tombons, je ne sais comment, dans le champ des anciennes superstitions qu'entretenaientlessauvagesavant qu'ils eussent reçu les lumières de l'Evangile ; puis nous passons aux superstitions non moins ridicules des peuples civilisés ; de là la transition était facile aux histoires de revenants et de loups-garous. Je ne suis pas très fort dans la science des astres, mais, pour les revenants, je n’en crains pas un. Je n’ai pas manqué pendant le voyage de conter “ Pototoum,pototoum, pototoum.” Cependant j'aieu pitié de mes honorables auditeurs et l’histoire n’a pas duré plus d’une heure et demie.
Désirez-vous connaître les hommes de notre nouvel équipage, je puis Vous les nommer tous depuis le capitaine jusqu’au dernier matelot, je connais leurs noms par cœur ; bien plus, dans quelques jours je pourrai vous faire admirer leurs mâles figures, car en arrivant à Mattawan le Père Pian a fait prendre leur portrait sur une même carte, et il en a fait présent de deux copies, l’une à Monseigneur et l’autre à moi. D'abord à la tête du bateau, et chef de l'expédition, est Wavati, ce qui veut dire /’Eclair de chaleur ; au gouvernail se tient debout Michel Pichou, c'està-dire Michel Le chat. Sont pendus sur les rames Pien Pines, Jean et Joachim Wabekÿik (ciel sans nuages) Pierrot, J. Polson, W. Pines, J. King. Angus, J. Langevin, Cyrille, Stanis, Pon (Paul),
Jimmy et John. Les cinq premiers sont de vieilles connaissances, ils étaient de l’expédition d'Abbitibi: ils manient la rame aussi bien que l’aviron. Pendant tout le cours du voyage, celui qui a eu l'honneur d’être le cuisinier épiscopal est Pierrot Thivierge, un jeune métis de dix-huit ans, orphelin élevé par la mission, un vrai Vatel.
À minuit nous nous étendons sous la tente.
À 2 h. “lève! lève! all aboard!” J'ouvre un œil et je vais continuer au fond du bateau le sommeil commencé sur la grève : doux somme, vingt foie interrompu et vingt fois repris, sous la bise rafraichissante du matin, sur la vague qui nous berce mollement, au bruit cadencé des rames, monotone comme la chanson de la nourrice qui eudort son enfant.
A 6 h. nous prenons le déjeûner chez M.
Saucier, un canadien de Lévis, qui tient sur les bords du lac une station de repos pour les gens de chantier, juste en face de Pemikan, le terminus probable du chemin de fer projeté entre Népissingue et Témiscamingue. La bonne canadienne de femme, toute fière d’héberger son évêque, nous reçut avec une politesse franche et cordiale. Au moment du départ elle dit à Monseigneur: “J'ai appris que vous aviez reçu d'Angleterre des petits orphelins que vous a envoyés Mgr Manning ; si vous vouliez nous en donner un, nous serions très contents, mon mari ét moi, et nous tâcherions de l’élever bien chrétiennement.” Nous écoutions cette demande, le cœur ému et les larmes
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aux yeux. O charité, que tu es admirable !
C’est bien le cas de dire: l'esprit souffle où il veut et quand il veut.
Nous nous rembarquons, et à 10 h. nous sommes à la tête du Long Sault. Il se compose de six rapides consécutifs : la Téte du sault, le Rapide de l'ile, le Rapide platte, le Rapide croche, les Fourneaux et le Pied du sault ; il peut avoir six milles de long, et il n’en cède en rien, ni pour la rapidité, ni pour la violence, ni pour les caprices, su sault Caughnawaga, entre Lachine et Montréal. Trois hommes se sont noyés au printemps dans le Rapide de l'ile, presque tous les ans il y périt quelqu'un, ce n’est pas rassurant. En haut du Rapide croche il yaun remous si fort, surtout au temps des grandes eaux, que celui qui se laist* entraîner dans ses anneaux ne peut en sortir que diffcilement. Un jour, c’est-à-dire un soir, le Rev. P. Nédelec y trouva un pauvre malheureux qui tournoyait depuis le matin : impossible de passer à travers cette chaîne de courants qui le promenaient malgré lui dans la circonférence du cercle. Nous avions pris sept heures pour monter le Long Sault. Nous le descendîmes, je crois, en une demi-heure.
“ Ce n’est plus une rivière qui nous entraîne, c'est un fleuve, mais un fleuve qui court comme un torrent, une énorme masse d’eau qui se précipite, qui bondit, qui se cabre comme un coursier, qui tombe en mugissant dans ces caves profondes, et qui rejaillit en gerbes d'écume. Mille obstacles se dressent
devant les vagues effarées, mais elles sautent par-dessus en hurlant et rien ne les arrête, Ca et là se présentent des impasses effrayantes, des abîmes pleins d'attractions, des tourniquets effroyables, des embûches périlleuses. Autour de nous quel bruit ! quel fracas ! quel tourbillon ! Singulière mobilité que celle de l’eau qui, coulant sur un lit tourmenté, manifeste les mêmes convulsions que si elle était soulevée par la tempête. Les courants se déchaînent et le mouvement accroît leur puissance. Ils se rencontrent, ils se combattent, et les ondes qu'ils charrient se resserrent, s’écrasent, tournent sur elles-mêmes et décrivent des spirales
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des ondulations inégales et pleines d’aspérités, des crêtes superbes couronnées d'’aigrettes blanches, des lames éperdues se brisant en des milliers de gouttelettes qui jaillissent comme des étincelles. Tantôt ce sont des chocs de houles et de contre-houles, des bouffées de vagues irritées qui nous sautent à la figure, des gouffres profonds qui mugissent à nos côtés et qui nous engloutiraient au moindre écart, ou pour un coup d’'aviron manqué.” Cette page est de Monsieur votre frère, Son honneur le juge Routhier; elle est extraite de son charmant petit livre En canot, et cette description des rapides du Saguenay peut s’appliquer à la lettre aux rapides du hautde l’Ottawa.
Notre bateau se lance au milieu des bouillons et est emporté avec la rapidité de la flèche, il fournit une course des plus effrénées. Les mains saisissent fortement la planche du siège,
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le regard se fixe sur l’abîme, les lèvres sont muettes et le cœur palpite d'émotion. Chaque fois que le bateau, comme pour s'effondrer, descend dans une cave, les sauvages poussent du fond de leurs poitrines un cri de joie sourd, le frisson vous passe par tout le corps. Vous diriez que l’embarcation, emportée à l’épouvante, va aller se briser sur un rocher, déjà elle n’en est plus qu’à quelques pieds, mais soudain Waswvati et Pichou d’un coup de rame l'ont virée bout pour bout, et elle continue sa route sautant, bondissant, longeant un autre abîme, montant et descendant sur le dos des vagues qui l’emportent comme des chevaux au galop.
Nos guides sont devenus d’autres hommes, ils ont perdu leur allure lente et un peu nonchalante ; l'œil dominateur, la tête haute, la chevelure au vent, l'air inspiré, ils sont debout à leur poste. Leur commandement est bref, leurs mouvements sont vifs et saccadés ; ils se penchent sur la rame, ils se baissent, ils se relèvent, d’un bond ils sautent d’un bord à l’autre du bateau. Puis, quand le pas périlleux est passé, quand l’abîme est franchi, il faut voir comme ils se redressent dans leur fierté, une main sur la rame, le poing sur la hanche, triomphants ; ils sont sublimes. Une fois dans ma vie j'aurais désiré être guide de grand canot, c’aurait été pour sauter le Long Sault.
Restaient encore le rapide de la Montagne, le rapide des Erables et la Demi-charge. Aux Ærables les vagues bondissent, s’entrechoquent, se brisent ; notre esquif, tête baissée, se jette
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au milieu du conflit. Une lame furieuse arrive en flanc, saute par-dessus bord, nous enveloppe d’un voile humide, et laisse cent gallons d’eau au fond de l’embarcation. Il était comique de voir la triste figure que faisait l’un des passagers. À genoux au milieu du bateau, les mains jointes, murmurant des prières, incliné et le dos tourné au péril, il reçoit sans broncher l’avalanche liquide sur les épaules, tout en poussant un cri de désespoir et en faisant une grimace des mieux conditionnées. Le regard effaré, il reste à genoux dans un demipied d’eau, tranquille, résigné, attendant trois autres vagues quise préparent à en faire autant. Heureusement le bateau emporté à toute vitesse, est déjà loin du danger. L’Eloile de chaleur et le Chat rient à cœur-joie et tout l’équipage s’en tient les côtes. Ni vous me demandez quel est ce brave, je vous répondrai que la charité chrétienne me défend de le nommer, d'autant plus que, comme disent les Anglais, charity begins at home. Du reste, quant à ceux qui ont montré des visages impassibles et flegmatiques, j'aurais bien voulu voir ce qu'ils ressentaient au fond du cœur.
À 94 h. notre bateau, glissant au milieu des ombres, accoste au quai de M. Timmens. Sa Grandeur était attendue. En un instant une procession aux flambeaux s'organise, le jour revient au milieu de la nuit, et accompagnés. d’une foule compacte nous nous rendons à la maison des Pères, à la lueur des torches vacillantes. Monseigneur remercie les citoyens de leur empressement et de leur délicate attention,
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et bien volontiers nous allons rendre au sommeil ce que nous lui avons dérobé la nuit précédente.
Ce matin, Monseigneur a donné la confirmation à une dizaine de personnes qui n’ont pu arriver à temps lors de son passage il y a quinze jours. (C’est la troisième fois depuis trois semaines que Mattawan reçoit la visite de son premier pasteur. Ça lui sera sans doute une source de bénédictions qui le fécondera au spirituel comme il se développe rapidement au matériel.
Vers 1860, en se rendant dans ses missions des chantiers, le Rév. P. Reboul passait par Mattawan pour la première fois; il n’y avait guère alors qu'une couple de maisons. En 1869 le P. Nédelec y hiverna; en 1870 il fut décidé qu'on y ferait une résidence permanente; le Rév. P. Poitras en fut le premier directeur, ayant le Rév. P. Nédelec pour compagnon.
Pendant quatre ou cinq ans encore les Pères furent les hôtes de M. Timmens. . En 1874 ils bâtirent la maison qui est occupée aujourd’hui par l'hôpital ; ils l’habitèrent jusqu’à l’année dernière, alors qu’ils élevèrent, à quelques pas de là, un joli presbytère en brique à deux étages. Deux Pères seulement, les PP. Déléage et Emery, résident habituellement à Mattawan pour desservir une étendue de pays de plus de soixante-dix milles carrés ; ils sont obligés de se multiplier pour faire face à tous les besoins. C’est bien le cas de répéter que la moisson est abondante et que les ouvriers sont peu nombreux,
Les Sœurs de Charité d'Ottawa vinrent s'établir à Mattawan dans l’hiver de 1876. Celles qui y exercent aujourd'hui leur zèle dans les fonctions d’institutrices, de garde-malades et de sacristines pour l'entretien de l’église, sont la Sœur Saint-Jean, supérieure, les Sœurs Saint-Alexis, Sainte-Suzanne, Sainte-Thècle et Marie-Denise.
L'hôpital de Mattawan est une véritable providence pour cette multitude d'étrangers qui travaillent dans les chantiers ou sur la ligne du chemin de fer. Il ne se passe guère de semaine sans que quelques-uns de ces travailleurs tombent victimes de quelque accident. Tous, qu'ils soient ou non en état de payer leur pension, trouvent chez ces bonnes Sœurs un asile pour abriter leur infortune et des mères pour soulager leurs souffrances.
Depuis le premier janvier de cette année, l’h6pital a ouvert ses portes à 150 malades, et 15 actuellement y occupent des lits. Jusqu'iri cette institution n’a eu d’autres ressources que le dévouement des religieuses, le secours des Pères et les charités du public ; il est à espérer que, reconnaissant enfin les services incalculables qu'elle rend à cette partie du pays, le gouvernement d’Ontario lui accordera sa part des sommes d'argent destinées aux œuvres de charité et de bienfaisance.
Nous sommes à l'ancre. Les chars qui devaient nous conduire à Deux-Rivières, à vingtcinq milles d'ici, ont jugé à propos de ne pas marcher aujourd'hui ; le séage qui aurait pu
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les remplacer a trouvé bon de se briser, et il n’y a plus d’autres grosses voitures dans le village, toutes étant employées sur la ligne du chemin de fer. Cependant on a pu trouver un petit buggy pour conduire Monseigneur à destination, il est parti seul à 8 h. p. m. Nous le rejoindrons demain, si nous le pouvons.
Des lettres qui nous attendaient ici ont donné sur l'était de M. l'abbé Duhamel des nouvelles qui sont bien loin d’être rassurantes, ce sera un nuage à l'horizon pour le reste du voyage. Ce bon monsieur reçoit le secours de bien nombreuses prières dans toutes ces missions ; partout on fait de ferventes neuvaines pour le rétablissement de sa santé. J'espère que la vôtre se soutient toujours, vous en avez grandement besoin pour pouvoir rencontrer ces occupations multipliées qui vous assaillent de toutes parts. Pour moi, ce voyage m'a reposé tout à fait, et je retourne parfaitement rétabli, étant du reste parti très-bien portant.
Je demeure avec la plus haute considération, Monsieur le GCtrand-Vicaire, votre tout dévoué et très obéissant serviteur.
De MATTAWAN AU FORT WILLIAM ET LE FORT WILLIAM.
Adieu à la solitude, — Crac. — Bravo, Canadiens!— Les promesses de notre avenir. — M. Worthington. Rockliff, — En descendant la rivière. — Pan, pan, pan. — Sheenboro. — De braves ge:s. — Le Fort William. — La chapelle et ses alentours. — ‘ine lettre du Rév. P. Nédelec. — Les travaux d'une mission. — Une réception militaire.—Parure en feuilles d'automne. — Goupillon en queues de rats. — La visite épiscopale. —- En bonne compagnie, — Avantages de ce voyage. — Au revoir,
Fort William, 23 août 1881.
MONSIEUR LE GRAND-VICAIRE
Nous avons quitté Mattawan, M. Robert et moi, mardi matin ; le Rév. Père Nédelec nous accompagnait, en route pour le Fort William et Golden Lake, où il va donner ses missions annuelles, Il nous faisait peine de dire adieu au Rév. P. Emery qui nous avait si bien reçus, au bon Père Pian et à l'aimable M. Rankin,qui depuis trois semaines étaient nos inséparables, ainsi qu'à la solitude des forêts, aux grands paysages des lacs, aux émotions des rapides et au far niente du canot, pour entrer dans la ser-
vitude des stages, des steamers, des wagons de chemin de fer, enfin dans le bruit et le brouhaha de la civilisation.
La voiture qui nous conduit à Rocky Farm est chargée à deux étages, elle n’a que trois sièges et nous sommes douze passagers bien comptés. Nous faisons quatre milles, crac, voici une roue cassée. Oh! que nous étions bien mieux dans notre écorce de bouleau !
J'ai constaté avec surprise et plaisir que sur tout le parcours de la route, une distance de sept milles, les terres sont prises et les fermes en opération, la plupart par des Canadiens- Français. Le sol est certainement montueux et rocailleux, mais le grain de terre est bon, et cette année la récolte est à pleine clôture (toutefois là où il y a de la clôture). Bravo! Canadiens, en avant! abattez la forêt, et comme dit M. Sulte :
Frappez d’estoc, frappez de taille Les troncs aux flancs retentissants; La forêt vous livre bataille
Et porte en ses rameaux puissants Des défis toujours renaissants.
Qui pourrait dire les promesses de notre avenir? La province de Québec nous appartient ; nos bataillons, en rangs pressés, envahissent les comtés limitrophes d'Ontario ; notre population, à cheval sur l’Ottawa, en remonte les deux rives ; bientôt, par la Mattawan, nos gens donneront la main aux vieilles paroisses françaises du diocèse de Tondon ; en sus, des
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groupes importants de nos compatriotes bâtissent des églises et des couvents dans toutes les viiies manufacturières de la Nouvelle- Angleterre. O peuple béni de Dieu, si tu restes fidèle aux engagements de ta foi, comme la race d'Abraham, tu verras tes enfants croître et se multiplier à l’égal des étoiles du firmament.
À 9 h. nous prenons le train à Rocky Farm.
À 10 h,. dix-sept milles plus loin, Monseigneur s'embarque à Deux-Rivières; il y a donné ce matin la confirmation, s’y étant rendu la veille, à 10 h. de nuit. M. Worthington, l'actif surintendant du chemin du Pacifique depuis Pembroke jusqu'au Nipissingue, est dans le train. C’est lui qui nous a fourni si généreusem ont les hommes et les bateaux pour monter au lac Talon ; aujourd'hui il veut encore payer sa dîme à Sa Grandeur, et il lui accorde le passage gratuit pour elle et sa suite.
À midi, nous descendons à Rockliff, dix-neuf milles plus bas que Deux-Rivières, à la petite chapelle isolée au milieu des pins, qui voit
passer à sa porte les trains du Pacifique et .
couler à ses pieds les eaux profondes de l’Ottawa, en face d’une énorme montagne qui, sur la rive opposée, porte sa tête jusque dans les nues. Le soir il y eut prière, sermon en anglais et en français, et samedi matin messes, instructions dans les deux langues, confirmation et bénédiction papale.
À 9h.,le bateau de M. Furniss, métis écos-
sais, nous descendait jusque chez lui pour diner, puis de là au rapide des Joachims. Après un portage d’un mille, nous montons dans le petit bateau à vapeur du capitaine Thibodeau qui devait nous transporter au Fort William, distant de Rockliff de quarante milles environ. Pendant quatre heures d’une navigation on ne peut plus agréable, assis tranquillement sur le haut du bateau, nous pûmes admirer à loisir la grande rivière qui allongeait devant nous ses rives aux sites pittoresques. Nous passâmes au pied d’un rocher, le Roc de l'oiseau, haut de plusieurs centaines de verges, coupé à pic, qui ressemble beaucoup au cap Trinité, sur le Saguenay, Au sommet le plus élevé de cette montagne, creusé dans le roc, se trouve un petit lac aux eaux limpides, très poissonneux, dit-on ; c’est là un lieu de pique-nique pour les parties de plaisir de la ville de Pembroke.
À 6h., nous accostons au fort William, les sauvages se pressent en foule sur le quai, et les éternels fusils, avec leurs pan, pan, pan répétés, me crispent les nerfs et me cassent les oreilles.
La paroisse de Sheenboro s’est transportée audevant de Sa Grandeur, et nous partons accompagnés d’une longue suite de voitures, et, à 7 h., nous entrons au presbytère de M. Shalloe, à trois milles dans les terres en arrière du fort William, Monseigneur passe deux jours à Sheen et y donne tous les offices d’une mission.
Je vous ferai grâce du détail de ces trois
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dernières visites, le tout s'étant passé comme à l'ordinaire en pareilles circonstances. Qu'il me suffise de vous dire que ces braves gens se faisaient un devoir et un honneur de rendre à leur évêque tous les services qui étaient en leur pouvoir. ÆEntr'autres, méritent mention honorable M. Fournier, à Deux-Rivières et MM. Hennessy, O’Reilly et Mclntyre à Rockliff. A Sheenboro les paroïissiens se sont portés aux différents offices avec un empressement vraiment édifiant.
Le fort William est situé à une vingtaine de milles au-dessus de Pembroke, du côté de la province de Québec, sur une pointe qui s’avance dans un lac, où l'œil ravi aperçoit une foule d’îilots charmants qui semblent avoir été jetés çà et là comme autant de corbeilles de verdure. (C’est un ancien poste de la Compagnie de la Baie d'Hudson; il est devenu, il y a une dizaine d'années, la propriété de M.
McOule, qui y a fait éle7ar à la place du vieux magasin, devenu la proie des flammes, une nouvelle construction en brique beaucoup plus considérable.
À une petite distance du fort, dans une prairie d’un gazon court et uni s'élève la chapelle propre et blanchie à la chaux; devant la porte les eaux du lac viennent baigner une grève d’un sable fin, jaune comme de la poussière d’or; en arrière la forêt épaisse forme un cercle et une couronne de feuillage. Ce bois est composé de pins rouges fluets, serrés, élevés; au pied des arbres le sol est net comme sur la main, il n’y croît pas la moindre petite herbe;
là règne au milieu même du jour une demiobscurité mystérieuse, l'air est saturé d'exhalaisons parfumées. (C’est sous cet ombrage délicieux que les sauvages ont dressé leurs maisons de toile blanche pour y couler tranquilles les huit jours consacrés à la mission et à la prière.
Le Rév. P. Nédelec n'était pas venu avec nous à Sheenboro, il était resté au fort William pour préparer ceux qui devaient être confirmés. Dimanche après-midi, je reçus de lui un billet conçu en ces termes : “ Cher monsieur, j'envoie un jeune homme pour vous chercher. Vous m'avez promis de venir à mon aide, promesse oblige. Votre présence me sera non seulement agréable, mais utile, même presque nécessaire, vu les circonstances. Nous avonseu grand’messe ce matin, l’église était pleine, bonne apparence. Beaucoup de sauvages, ils sont venus de presque toutes les rivières des environs. Bonne volonté, beaucoup de zèle de la part de tout le monde, sauvages, Canadiens, Irlandais. Nous avons vêpres à 8 h. Dites à Monseigneur que je l’attends vers 3kh. demain. Confirmation à 7 h., mardi matin ; raison: plusieurs veulent profiter du passage du bateau à vapeur pour monter. Respects à Sa Grandeur, des saluts aux confrères, n’oubliez pas M. Robert. Tout va bien, dicite justo quoniam benè Le mouvement est donné au dehors et au dedans, l'important :st de le maintenir. Sur ce, adieu! Votre tout dévoué en J.-C.—J, M. Nédelec, Ptre, O. M. I”
Je me rendis à l’invitaticn C’est là que j'ai
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} ni- vu de mes yeux ce qu'il faut d activité à ces ha bons Pères Pour conduire une Mission qui ne ge revient qu'une fois Par année et qui ne doit 1TS urer que quelques Jours. Il s’agit ici de faire | ne e catéchisme en Sauvage, en français, en an- | et Slals, d'entendre les Confessions dans les trois | angues, de préparer le chant des Messes et des | Cantiques, de faire réparer le linge de l’église ec e veiller à la propreté et l'ornementation du | m temple, d'activer et de diriger le travail de 18 sg, CEUX qui préparent les chemins, etc. ; sans 1 let compter que, sur ces entrefaites, il peut vous h ie tomber sur les bras quatre baptêmes, un ma- ‘4 us riage, l’abjuration d’un de nos frères séparés | se « et Que sais-je 2? Le pauvre Père trouve à eine | nt & temps de prendre un peu de nourriture et 1) re, de sommei], En toute justice, Pourtant, je dois pee d’- ul rendre ce témoignage qu'il sait assez ge ji né multiplier, voir ici et Ja se donner du mouve- ll nt ment, pour faire face à tous les besoins a Lundi, à 83 p. m., Monseigneur arrive chez À 18, McOule. Toute & MISSION en procession se ù à porte à sa rencontre, l'armée attend sous les , ae armes, Il est beau de voir le Capitaine, digne, À É solennel, faraud, avec ses galons rouges, son 1h ve gilet chamarré de nervures bleues, son Chapeau Fi "à au cordon vert et son bâton de commandant, fl jte au bout duquel flottent attachés de longs ru- 1 pes ans rouges, verts et blancs. Sa Grandeur est | re saluée d’une décharge générale, puis le lon . U trajet un feu de tirailleurs de temps en J. 8MPS nous agace les oreilles, Nous nous avançons bien gardés entre deux files de soldats, le ai Chemin est balisé
rangée de petits cèdres et de jeunes pins. À la porte de l’église une nouvelle décharge ébranle la voûte du temple et nos cerveaux endoloris.
La chapelle, toute reluisante de blancheur et &e peinture nouvelle, a été ornée avec soin ; des couronnes de verdure pendent à la voûte, l’autel ressort au milieu d’une parure tout à fait originale : sur un fond de tapisserie, comme dans un blason sur un champ d'argent sont semées des fleurs d’or et d'azur, ont été attachées avec goût des feuilles d'automne de toutes les couleurs, rouge vif, rouge tendre, rouge incarnat, rose, pourpre, jaune, vert, verdâtre, vert d'émeraude, vert pré, etc; enfin toutes les teintes et toutes les nuances se trouvent mariées dans la plus agréable et la plus délicate des variétés.
Monseigneur fit son entrée avec les rites prescrits. J’emporte dans ma valise, comme pièce de curiosité, le goupillon qui a servi à l'office de ce jour-là ; il est fabriqué, non sans art, par la main d’une squaw, avec une certaine espèce de mousse. Je le déposerai dans notre musée, au milieu des antiquités, avec cette inscription: Groupillon en “ queues de rats,” don généreux du Rév. Père Nédelec.
Les sauvages sont au nombre, je crois, d’environ trois cents. Dans cette mission, comme dans toutes les autres, il y a eu prière du soir, confirmation, grand'messe à 10 h., bénédiction papale, et cette après-midi à 3 h., adieux en langue sauvage ; c’est probablement la dernière