‹ Visite pastorale de Mgr. J. Thomas Duhamel dans le haut de l'Ottawa [microforme] (volume 2)Chapitre 7 sur 19 · PRE RN AR PE RENTE SV · texte numérisé non relu

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tons vite, nous remontons toujours. Le capitaine Lefebvre est natif de Beauharnois, il } a vingt-trois ans qu'il est dans ce pays. Les hommes de nos deux équipages sont presque tous canadiens. Nous rencontrons des Canadiens sur les points les plus reculés de l’Amérique ; à eux la mission d'y être les pionniers de la foi, du travail et de la civilisation.

Deux pics s’avancent en face l’un de l’autre, élancés, pointus, effilés, ue laissant entre eux qu'un étroit chenal d’un demi arpent de large: c'est le passage des Aiguilles.

Les côtes s'élèvent, ce sont de hautes montagnes, la rivière se rétrécit, son lit en devient plus profond, elle s’allonge droit devant vous sur un espace de trois milles: c’est la rivière Creuse.

Entendez-vous mugir le torrent, voyez-vous cette masse d’eau, blanche d’écume, enveloppée de vapeur, qui se précipite de la hauteur de soixante pieds: c’est la chute du Gros Paresseux. — Mais, de grâce, quel rapport y a-t-il entre une chute et un paresseux ? d’où vient ce nom bizarre ? Ecoutez la légende, la voici.

“ Il y a bien des années de ce dont je vous ‘! parle, nous dit le capitaine Lefebvre, c'était “ du temps des voyageurs dans les pays d'en “ Haut. On passait par la Mattawan pour se “ rendre au lac Supérieur, à la Rivière-Rouge, “au Rabaska, aux Montagnes Rocheuses. Dans “ ce temps-là donc, une troupe de voyageurs, ‘arrivés au pied de cette chute, brisèrent leur ‘canot (l’histoire ne dit pas comment), mais si “ bien brisé qu’il leur fut impossible de le ré- ‘* parer, et ils n'avaient pas sous la main les

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“ matériaux nécessaires pour en construire un “ nouveau ; ils durent descend... à plus de cent “ milles sur l’Ottawa, au Fort Coulonge, pour “ aller chercher une autre embarcation. Ils “ laissèrent ici un homme pour portager le ba- “ gage. Comme vous voyez le portage n'est “ pas long, il n’a qu'un arpent, il suffit de mon- “ ter la côte. Ils furent trois semaines dans “leur voyage, et à leur retour ils trouvèrent “ que leur homme n'avait pas fini de transpor- “ ter ses pièces. “Ah! le gros paresseux! s'é- “ crièrent-ils tous en chœur; dorénavant ce “ portage s'arnellera le portage du gros pares- “ seux. Du pc tige le nom est passé à la chute. “ Ce n’est pas plus malin que cela.”

En haut du Gros Paresseux, les côtes s’abaissent, le pays nous paraît seulement ondulé de côteaux et de collines verdoyantes ; nous devons avoir traversé la chaîne des Laurentides, et nous nous trouvons sur les derniers contreforts du versant méridional.

Il nous reste à remonter cinq rapides, le Petit Paresseux, les Mille Roches, les Fleurs, le Rapide Croche et la Course de Cheval. Nos hommes, dans leur galanterie de voyageurs, ne veulent pas nous permettre de mettre le pied à terre, nous restons tranquillement assis sur nos sièges, et ils nous remorquent à la cordelle au milieu des courants et des bouillons. Nous voyageons comme autrefois la déesse Cybèle sur un char attelé de huit dauphins.

Il est six heures. Nous entendons de loin le fracas assourdissant d’une chute qui se précipite comme tête baissée dans des espèces de marches naturelles, et nous voyons les flots

affolés qui se heurtent, se brisent, et arrivent au bas de l'escalier, à la profondeur de cinquante pieds, réduits en écume et presque en vapeur : c’est la chute Talon.

Comme au Gros Paresseux, un autre bateau nous attendait, au haut de la chute, sur les bords du lac. Nous y arrivons, par un sentier difficile, à travers une nature profondément bouleversée, au milieu de rochers aigus et brisés dont la tête semble être en bas et les pieds en l'air. Le capitaine Lefebvre pointe la proue du navire, en travers du lac Talon, dans la direction du petit lac Cabaska. Deux canots d'’écorce sont venus à la rencontre de Monseigneur ; les trois équipages rament dru et fort en chantant des chansons canadiennes. Il tombe une pluie froide et fine ; à l’abri de nos parapluies, nous nous taisons, nous écoutons et nous pen- : sons.

Lac Talon! quelle pourrait bien être l’origine de ce nom ? vient-il des anciens missionnaires qui l’auraient donné à un lac de l’ouest en souvenir de ce grand intendant qui fit tant progresser la colonie sous le gouvernement de M. de Courcelles? Peut-être M. de Saint-Lusson, en 1671, aurait-il, en passant, ainsi baptisé cette nappe d’eau en l’honneur de celui qui l’envoyait, au nom du grand Ononthio, prendre possession solennelle de tout le pays des Outaouais.

En route, nous ne pouvions nous défendre des souvenirs du passé qui semblaient, à chaque instant, se réveiller sous nos pas. La Mattawan était le chemin des missionnaires jésuites se rendant au pays des Hurons; les Pères Bre-

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bœuf, Lalemant, Jogues et Daniel ont donc frappé ces ondes de leurs avirons, ils ont campé sur ces rivages, leurs pieds ont foulé ces sentiers? (C'était aussi le chemin aux pays d'en haut : que de fois, le soir, ces rives ont vu les feux des coureurs de bois, ces forêts et ces montagnes ont répété leurs chants! Et mon esprit se berçait en de douces réveries.

Pan! pan! pan! Un coup de fusil, deux coups de fusil, trois coups de fusil. Nous voici rendus au fond du lac Cabaska. Une trentaine d'hommes attendent Sa Grandeur sur le rivage, et le reconduisent jusqu’au chantier de M.

Smith, le boss d’une section du chemin de fer du Pacifique. Pendant près de deux jours que Monseigneur fut leur hôte, Monsieur et Madame Smith se sont montrés d’une politesse, d'une prévenance digne de tout éloge.

Cette mission renferme plus de quatre-vingts familles, presque toutes canadiennes, établies là depuis deux et trois ans. La terre est très fertile, on y voit toutes sortes de bois francs, la moisson présente la plus belle apparence Le fond de terre est un sable jaune mêlé de chaux, recouvrant une couche de giaise ; le climat, dit-on, est très favorable à la culture, il faut remarquer que Mattawan est situé sur la même

latitude que rois-Rivières, et comme il se trouve plus à l'ouest je serais porté à croire que la belle saison y commence aussi tôt et y finit aussi tard qu'à Montréal; toujours est-il que ces jours-ci nous avons eu une chaleur tropicale. Le Syndicat du Pacifique, qui a acheté le Canada Central, continue cette ligne de chemin de fer jusqu’à Callender au nord-est

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du lac Nipissing, et les chars se trouvent à passer à travers la mission du lac Talon. Le pays, sans être plat, n'est pourtant pas montagneux, c’est une contrée dans le genre des cantons de l’est, ou bien, je suppose, dans le genre des terres situées sur les bords de la Rouge à M. Labelle. Enfin c’est un pays tout à fait propre à la colonisation ; et il serait à souhaiter que les Canadiens, au lieu d’émigrer aux Etats- Ünis, s’emparassent, tandis qu'il en est encore temps, de ces belles terres, et assurassent ainsi au haut de l’Ottawa sa part d'influence française et catholique.

Le jeudi, 28 juillet, fut un jour de fête pour tout le canton à deux lieues à la ronde. Tous avaient revêtu l’habit du dimanche, aucun catholique ne se serait permis de travailler sur la ligne du chemin de fer, les colons arrivaient de huit milles au fond des bois. Ils ont bâti cet été même une jolie chapelle, de cinquante pieds sur trente, couverte en bardeau ; la petite église se remplit littéralement. Il y eut messes à différentes heures, confirmation, confessions, instructions l’avant-midi, instructions l’aprèsmidi. J'ai prêché, il va sans dire ; Monseigneur pour sa part a fait quatre ou cinq sermons en ht français et en anglais. Ces pauvres gens, qui 4 n’ont pas souvent l'avantage d'assister aux offices de l’église, se montraient si avides de la ï parole de Dieu qu'il n’y avait pas moyen de # les rassasier. Avant de se séparer d'eux Mon- |! seigneur les félicita sur leur empressement à | élever une maison pour le culte divin, il espérait qu'avant longtemps ils seraient en état de faire vivre un curé résident. ‘ Défrichez vos

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terres, ajouta-t-il, que ce soit là le but de tous vos efforts, vous gagnerez plus qu’à travailler au service des étrangers. Reculez la forêt, et bientôt vous vivrez à l’aise, libres, heureux sur vos propriétés. Soyez en garde contre le blasphème, ce péché malheureux, qui attire les malédictions de Dieu sur les établissements naissants ; fuyez l’ivrognerie et le luxe, qui ont ruiné tant de familles et les ont réduites à la pauvreté.” Monseigneur baptisa la nouvelle mission du nom de Sainte-Philomène.

Vendredi, Monseigneur dit la messe à 51 h.

a. m. et donna la bénédiction papale ; la chapelle était encore remplie. Puis nous primes Je bateau pour le retour; nous descendions le courant, le voyage fut bien moins pénible que l’avant-veille. Nous ne fimes que trois portages, nous sautâmes les autres rapides. C'était toute beauté de voir notre bateau emporté avec la rapidité de la flèche, bondissant comme un taureau à l'épouvante au milieu des flots écumants ; de voir les vagues s’élancer en courroux et venir se briser sur les flancs de notre esquif; de passer sur le bord de l’abîme, d'’effleurer un récif, de contourner un écueil. Le cœur bat, la bouche se tait, la respiration est suspendue, un saisissement s'empare de tout votre être: c’est sublime.

À 7 b. p. m., nous étions à Mattawan. Monseigneur fit son entrée solennelle, les chemins étaient balisés de jeunes pins aux têtes arrondies, tons les fusils du pays étaient dehors, jamais de ma vie je n’ai entendu résonner sur le timpan de mes oreilles une semblable mousquetade,

| Mattawan est situé au confluent de la rivière | de ce nom et de l'Ottawa. Il y a vingt ans ce | n'était qu'un rocher recouvert d’une épaisse forêt ; les voyageurs et les hommes de chantiers étaient les seuls habitants qui, pendant une saison de l’année, fréquentaient ces rivages. Aujourd'hui Mattawan est un joli village, renfermant environ soixante-dix familles (1) ; les maisons en sont propres et coquettes. On y qi voit une résidence des RR. Pères Oblats, un ll couvent, un hôpital, une église catholique, une église protestante, et une prison dont la construction a coûté plus de trois mille piastres. Le gouvernement d’Ontario a fait bâtir sur la rivière Mattawan, pour les piétons et les voitures, un beau pont d'environ six cents pieds de longueur. Deux missionnaires y résident habituellement ; pour le moment ce sont les RR. PP. Déléage et Eméry. (2) Leur zèle s’exerce sur une étendue de pays de plus de soixante-dix milles, ils ne peuvent suffire à l’ou- | vrage ; ils auraient besoin d'assistance, il est à | espérer qu'on pourra la leur procurer avant | longtemps. Au couvent cinq religieuses de la |

communauté des sœurs de charité d'Ottawa | dispensent l'éducation à une centaine d'enfants, | filles et garçons ; leur hôpital, cette année, a I reçu environ cent cinquante patients. L’église catholique est située sur le sommet d’une colline qui domine tout le village: elle a dû

(1) Aujourd’hui Mattawan contient près de deux cents feux. C’est l’entrepôt du commerce de ces contrées. Le Pacifique Canadien y a fait construire une gare considérable,

(2 Actuellement les missionnaires sont au nombre de cinq, les PP, Poitras, Nedelec, Thérien, Cahill et Tegault.

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être agrandie de moitié, elle mesure maintenant 80 pieds de long sur trente de large (1). Toutes ces améliorations se sont faites par souscriptions volontaires ; plusieurs paroissienis, paraîtil, se sont montrés d’une très grande générosité. Mais personne n’a plus fait pour l’avancement de Mattawan que M. Noah Timmens.

Son activité et son esprit d'entreprise ont créé ce village au matériel; son esprit de foi et sa charité lui ont assuré depuis longtemps les secours de la religion.Pendant sept ans sa maison et sa table ont été la maison et la table du missionnaire. Honneur à ce brave citoyen!

Hier et aujourd’hui, 80 et 31 juillet, nous avons donné les exercices d’une véritable mission : deux sermons dans l’avant-midi, deux sermons dans l’après-midi, confessions, préparation des enfants à la confirmation, visite au cimetière, etc. Monseigneur, dans ses instructions, a insisté surtout sur les marques qui distinguent la véritable Eglise de Jésus-Christ, sur la mission que l'Eglise a reçue d'enseigner, sur l'importance qu'il y a d’avoir de bonnes écoles catholiques.

Ce matin toute la paroisse en masse, hommes, femmes et enfants, est venue chercher Monseigneur à la maison des pères; la procession, croix en tête, au bruit de la fanfare, a défilé par les principales rues du village, a traversé le pont de la Mattawan, et a serpenté sur le

(1) L'année dernière, 1884, les Pères ont fait bâtir tout près de l’église un joli presbytère à deux étages, qui a 46 pieds sur 37, avec une cuisine de 32 sur 18. Cette année les nie se proposent d'y transporter leur couvent et leur hôpital.

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flanc de la colline pour se rendre à l’église, la nef s’est trouvée trop étroite pour contenir la foule, près d’une centaine d’hommes ont dû rester à l'extérieur ; l’église était ornée de tentures de diverses couleurs et de couronnes de verdure ; la messe du second ton fut chantée par un chœur bien exercé, il y eut cérémonies de la confirmation, messe pontificale, bénédiction papale: jamais Mattawan n'avait vu tant de splendeur.

Le Rév. P. Pian, supérieur de ces missions, est arrivé du lac Témiscamingue ; demain nous remontons avec lui dans son canot d’écorce.

Je me recommande à vos bonnes prières afin que je n’aille pas au fond de quelque rivière servir de pâture aux poissons. Monseigneur était parti très inquiet au sujet de la santé de M. l'abbé Duhamel; les nouvelles qu'il a reçues à son retour du Lac Talon l’ont grandement soulagé. J'espère que vous êtes remis des fatigues de votre jubilé ; pour moi, le grand air, la solitude des forêts, le grandiose de ces paysages et l’obligeance de Monseigneur l’6vêque d'Ottawa vont me procurer de toutes les vacances qu’un professeur puisse souhaiter, la plus belle, la plus agréable et la plus utile.

Croyez que je demeure toujours avec la plus haute considération, Monsieur le Grrand-Vicaire,

Votre très dévoué et très obéissant serviteur,

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DE MATTAWAN A TÉMISCAMINGUE

Témiscamingue. — Entrée au port. — Un temps fait exprès. — A la Demi-Charge. — Notre canot. — Habileté des sauvages. — Les portages. — Rapide des Erables et rapide de la Montagne. — A la cordelle, — Un homme qui compte. — Le paysage. — L'heure du repas. — Le Long Sault. — Un naufrage. — Le rapide des Fourneaux. — La prière du soir, — Le lac Témiscamingue. — La rivière Chippewa et la rivière de Montréal. — A la voile. — Deux aimables compagnons. — Le pèlerinage.

Témiscamingue, 2 août 1881.

MONSIEUR LE GRAND-VICAIRE

Voyez-vous là-bas, sur les eaux, ces deux pointes qui s’avancent en face l’une de l’autre et ferment le lac presque entièrement ; sur l’une s'élève un fort de la Compagnie de la Baie d'Hudson, sur l’autre une chapelle et une couple de maisons : c’est la mission de Témiscamingue.

Au soleil couchant, notre canot, voile déployée, bannières au vent, glisse sur la crête des vagues et fait son entrée solennelle dans le port. s canotiers chantent: En roulant ma boule, en roulant ; deux volées de coups de fusils

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