COMTÉ DE NIPISSING
AE comté de Nipissing, autrefois district de ce nom, dépasse de beaucoup les limites du vicariat apostolique de Pontiac, lequel s'arrête à quelque distance à l’est de North-Bay. Nous en ferons néanmoins une description générale à cause de la colonisation catholique qui s’y porte depuis quelques années.
Le voyageur qui monte au Manitoba par le chemin de fer du Pacifique est frappé du changement qui s'opère dans l'aspect du pays à quelque distance à l’ouest de Pembroke. D'abord la belle et fertile plaine du comté de Renfrew devient sablonneuse et presque stérile, puis la chaîne des Laurentides, franchissant l'Ottawa qui se creuse péniblement un chemin dans des gorges profondes coupées de nombreux rapides, envahit toute la partie septentrionale de la province d’Ontario et la couvre de ses roches nues percées de lacs. C’est la région du Nipissing, du Parry- Sound et du Muskoka, pays inculte dont le gouvernement d’Ontario a tiré parti en le transformant partiellement en parc national, pour la préservation des animaux sauvages et des bêtes à fourrure, menacés de destruction totale.
De Pembroke à Mattawa, dans ur espace de 100 milles, on ne trouve point une seule ville ni un seul village dignes de ce nom. Les stations du chemin de fer ne sont, pour la plupart, que des dépôts où vivent quelques familles employées sur la voie ferrée, ou dans les chantiers des forêts voisines.
A Mattawa, la ‘chaîne des Laurentides bifurque. Pendant que la branche du sud vient expirer en mamelons sur les bords de
la baie Georgienne, la branche nord, étroite et basse, se continue vers l’ouest jusqu’au rivage des lacs Huron et Supérieur qu’elle couvre de promontoires décharnés.
/ Entre ces deux chaînes et sur les bords du lac Nipissing, le chemin de fer du Pacifique s’est frayé un chemin à travers un pays hier encore inconnu et auijourd’hu 2nvahi par les colons canadiens. C'est d’abord la plaine de Bonfield montueuse et tourmentée, le territoire rocheux de North-Bay, puis la fertile mais inutile réserve des algonquins du Nipissing, la belle plaine de Sturgeon’s Falls, de Verner et de Warren ; ensuite les montagnes minières de Sudbury et en dernier lieu, la paroisse canadienne de Chelmsford.
Nous ignorons le nombre exact des catholiques et des canadiens établis à Chapleau, à Cartier, à Chelmsford et à Sudbury, quoique nous sachions qu'ils comptent, dans ces localités, plusieurs centaines de familles. A partir de Sudbury, nos renseignements sont plus positifs. La mission de Warren, desservie de Verner, compte environ 160 familles, 80 protestantes, 80 canadiennes. Verner est tout catholique et canadien: environ 220 familles. Sturgeons-Falls comprend 250 familles catholiques, dont une dizaine à peine d’irlandaises. En revanche dans le village même et dans celui voisin de Cache-Bay, il peut y avoir de quarante à cinquante: familles protestantes, ce qui pore le total de la population à 300 familles.
Entre Sturgeon’s-Falls et North-Bay s'étend la réserve des sauvages où demeurent de trente à quarante familles d'algonquins catholiques.
Enfin North-Bay forme aujourd'hui (1896) une jolie petite ville de près de 300 familles dont une centaine sont catholiques. La paroisse même de North-Bay, qui s'étend dans la campagne, comprend en tout 150 familles environ, mi-partie canadiennes, mipartie irlandaises.
Plusieurs de ces familles canadiennes, dans le canton de Widifield, appartiennent au vicariat de Pontiac.
Le centre agricole de cette région semble devoir être Sturgeon'’s Falls. En effet, ni North Bay ni SudBury ne sont des pays de colonisation ; ils doivent leur importance la première aux che-
mins de fer dont elle est un ‘‘ division point,” l’autre aux mines de cuivre du voisinage.
Sturgeon’s Falls se trouve, au contraire, situé dans une contrée extrêmement favorable à la colonisation, sur une rivière qui est l'unique débouché d’un grand commerce de bois et dont les rapides doivent être prochainement utilisés par des manufactures.
En arrière du village et des terres cultivées on trouve, vers le nord, d'immenses forêts vierges très riches en pins non encore vendues par le gouvernement dont elles constituent la dernière réserve forestière restée intacte. Îl faudra bien des années avant d’épuiser cette source de notre fortune nationale.
La région agricole s'étend d'abord entre le lac Nipissing et la Chaîne des Laurentides, puis au nord de la montagne sur les bords de la rivière Sturgeon et au-delà. On dit que quelques colons canadiens viennent de s'établir sur la rive sud du Nipissing et y ont trouvé de bonnes terres.
La réserve des sauvages du .Nipissing qui prend de Sturgeon's Falls à North Bay sur une longueur et une largeur de 18 milles (tels sont du moins les chiffres qu’on nous a donnés), comprend les meilleures terres du pays. Il est vraiment regrettable que ce vaste territoire, capable de former deux paroisses, soit ainsi abandonné en friches à une trentaine de familles d’algonquins incapables de l’exploiter ; et l’on doit souhaiter que les négociations entreprises par le gouvernement, dans le but de le racheter et de le livrer aux colons, aboutissent promptement à un arrangement favorable.
Le séjour de plus d'une semaine que nous avons fait en août dernier (1896) à Sturgeon's Falls nous a permis de recueillir sur cette paroisse des renseignements précieux que nous livrons ici au lecteur.
Sturgeon's Falls, comme tout le pays d'alentour, doit son existence à la grande voie ferrée du Pacifique Canadien,
Arrivé à Mattawa au mois d'août 1881, le Pacifique fut aussitôt poussé vers l’ouest avec u’e dévorante activité, Les Pères oblats de Mattawa accompagnèrent les ouvriers catholiques
qui travaillaient par milliers sur cette immense route jusqu'aux limites du diocèse. A North Bay, ceux-ci furent accueillis par les Pères jésuites qui desservaient dès lors les missions sauvages des Grands Lacs.
C’est aux jésuites que l’on doit la première chapelle de Sturgeon’s Falls. Le 15 août 1886, la ville de North Bay reçut un prêtre résidant. Ce prêtre, le Rév. M. Eugène Bloëm assisté de son frère, desservit Sturgeon’s Falls et tous les environs.
En mars 1891, la colonisation avait pris de tels développements que Mgr. O’Connor, évêque de Peterboro, nomma le Rév. M. Ferron curé de Sturgeon’s Falls. L'année suivante il lui donna un vicaire dans la personne de M. Désaulniers avec mission de visiter les colons de Verner et de Warren.
En automne 1895, M. Ferron ayant quitté sa paroisse, M. Desauiniers fut nommé curé de Verner et de Warren et le Rév. M. O’Leary, vicaire de North Bay, fut chargé de desservir Sturgeon’s Falls jusqu'à l’arrivée d’un prêtre canadien avec lequel il devait demeurer.
Ce prêtre, M. Gingras, du diocèse de Québec, entra définiti-
vement en possession de son poste au mois d'avril de cette année + (1896).
Le village de Sturgeon's Falls a pris de grands accroissements dans ces derniers temps ; il est vaste, bien tracé, peuplé de 150 familles ; et si les négociations entamées pour construire de grandes manufactures sur les chutes de la rivière aboutissent, il ne tardera point à devenir ville,
Le Rév. M. Ferron est parvenu à construire un très beau presbytère, mais la chapelle n’est qu'une bâtisse temporaire, qui devra promptement être remplacée par une église plus convenable.
Nous avons visité la campagne autour du village et nous l'avons trouvée occupée par des colons, venus en grande partie du diocèse d'Ottawa. Ils sont contents et la terre leur donne des récoltes magnifiques. La colonisation a gagné et gagne tous les jours de proche en proche sur la rivière Eturgeon qui est déjà
occupée par une cinquantaine de familles, jusqu’à la hauteur d’une trentaine de milles. On avait dit que les bords du lac Tamagani étaient feriiles ; des personnes autorisées nous ont assuré le contraire. Le sol paraît-il, y serait sablonneux. En revanche, plusieurs prétendent que la bonne terre s'étend au nord jusqu’à la | hauteur du Témiscamingue. |
Ce que nous disons de Sturgeon’'s Falls s'applique aux ee Les missions voisines de Verner et de Warren.
Les terres y sont toutes prises par les colons qui possèdent des lots de deux cents arpents à peine entamés, dont leurs enfants sont destinés à profiter.
Pour trouver des terrains vacants il faut se transporter au nord de la chaîne des Laurentides. C'est ce que nous avons fait nous-mêmes en partant de Verner par le plus affreux chemin qu’on puisse imaginer.
| | Heureusement que la montagne, qui est absolument stérile, | n’a qu’une largeur de huit à dix milles. | Après trois heures de marche, nous sommes enfin arrivés sur | les bords de l’Eturgeon, dans le canton de Badgerow. Là, nous | avons trouvé des terres fortes, couvertes de beaux bois. La | rivière était bordée partout de maisons et de défrichements. Les colons, qui ne faisaient que d'arriver, semblaient heureux. Ils | nous dirent que les lots étaient pris sur plusieurs rangs en arrière. Nous leur avons donné la mission ; ils nous ont paru de bons chrétiens, pleins d'espoir en Dieu et de confiance dans l'avenir, Ils croient que dans quelques années ce beau sol sera couvert de paroisses florissantes jusque vers la région du Témiscamingue. Nous avons descendu en canot, pendant vingt-cinq milles, la | rivière étroite et profonde où les bois sombres se miraient au fond des eaux. Rien n'est plus intéressant et d’une plus intense poésie | que ces scènes de la vie sauvage expirante, que le spectacle de la forêt qui tombe sous la cognée civilisatrice du colon.
Rentrons maintenant dans le cadre de notre histoire, et com-
mençons les notices des deux uniques paroisses du Nipissing | appartenant au vicariat : Bonfeld et Mattawa.