AVIS SUR LA SECONDE ÉDITION
La première édition de ce livre a paru à la fin de 1908. Après quatre ans, elle se trouve épuisée, et l'érudite librairie Champion a résolu d'en donner une seconde édition. C'est un succès remarquable, j'éprouverais pour ma part quelque fierté, si je ne devais surtout, et avec joie, y reconnaître un signe du progrès des études dantesques dans notre pays.
En vue de la réimpression j'ai repassé mon travail avec grande attention, et y ai apporté quelques corrections et quelques additions importantes. Au texte, une seule correction a été faite, pour rectifier une erreur matérielle signalée par la critique dès le lendemain de l'apparition de l'édition Barbi (tiiorte pour pianto, à la fin du sonnet Cià che m'iuconlra, p. 58). — Pour la traduction et les notes, les corrections sont assez nombreuses. Plusieurs m'ont été suggérées par mes propres réflexions. Pour la pluparU' j'ai profité des savantes observations recueillies de divers côtés, soit oralement, soit surtout dans les diverses recensions dont mon travail a été l'objet. Parmi les plus
importantes de ces recensions, parues en Italie, je signale celles de Renier, Torraca, Passerini, Melodia, Parodi. Mais de tous ces bienveillants et attentifs critiques, aucun ne m'a rendu le service d'entrer aussi avant dans le détail que mon éminent ami Francesco Flamini. J'ai fait, comme on verra, grand usage de ses sagaces observations.
J'ai tâché d'utiliser aussi la suite des études poursuivies depuis 1908 sur Dante et la Vita Nova. La contribution la plus importante est l'édition donnée par le Prof. Scherillo. On a vu ci-dessus aussi le résumé que j'ai donné des charmants articles des maîtres Isidoro del Lungo et Alessandro d'Ancona, sur les diverses dames aimées de Dante.
Il ne semble pas d'ailleurs que l'érudition en ces dernières années ait apporté à l'étude de la V. N. autre chose que des rectifications de détail, sur les conclusions admises à l'époque de ma première édition.
J'ai changé peu de chose à Vliilrodiiction où j'avais cherché à exprimer toute ma pensée sur le mystérieu.x et sublime « petit livre ». Mon jugement est resté le même. Je n'ai d'ailleurs guère rencontré sur ces lignes générales de contradictions, sauf des réserves formelles de Flamini sur l'interprétation symbolique à laquelle il lui semble que je me suis laissé aller avec quelqu'excès.
Cependant, ces jours derniers, comme je corrigeais les dernières feuilles de cette seconde édition, m'est parvenu d'Italie un livre tout récent où je suis discuté de front, et vivement, l'édition que vient de publier à Messine le Prof. G. A. Cesareo (Messina. Priucipato. 1914). C'est un esprit fort original que le Prof. Cesareo et dont les opinions ne passent jamais inaperçues, d'autant qu'il les défend avec verve et acharnement. Il est ardent à la polémique, j'en sais quelque chose, mais d'une si parfaite courtoisie d'ailleurs qu'il y a plaisir à ferrailler quelque peu avec lui. Malheureusement je n'ai pu, à cette dernière heure, que lire très vite son intéressant petit volume, plein d'idées et fort instructif. Je n'ai plus le loisir de l'examiner à fond, et de distinguer les points, d'ailleurs nombreux, où je suis d'accord avec lui, de ceux où la discussion me semble encore possible.
Je veux seulement, et je dois, protester contre une interprétation générale qu'il donne de mon oeuvre, car elle dénature mes intentions. En effet, j'avais cru tenir la balance égale entre la critique réaliste et idéaliste de la V. N., et montrer les torts alternatifs des réalistes et des idéalistes purs. Or M. C. me prend évidemment pour le plus intransigeant des réalistes, puisqu'il va presque jusqu'à m'accuser de considérer la V. N. comme une autobiographie !
Je tiens à répéter, puisqu'on a pu s'y tromper : que j'ai considéré et considère exclusivement la V. N. comme œuvre d'art, — • que c'est pour la connaître comme oeuvre d'art que j'ai cherché à distinguer en elle les deux éléments qui s'y trouvent à chaque pas emmêlés, les fictions poétiques et les observations de la vie réelle. C'est le constant enchevêtrement qui fait la profonde, la merveilleuse originalité de cette œuvre d'art. — Je ne pense pas avoir dit autre chose. Je l'ai sans doute mal dit, puisque M. C. ne m'a pas compris. Mais je ne sais pas le dire autrement. M. C. m'aperçoit plongé dans un état de « perplexité », qui est le châtiment des critiques réalistes, condamnés à considérer le livre comme « en partie historique, et en partie inventé. »
Je ne me sens aucune perplexité ; et, après comme avant la lecture du livre de M. C, je ne puis pas admettre, et je défie quiconque de soutenir, qu'il n'y a pas dans la V. N. une part d'observation réelle des faits, une part de pure imagination. D'ailleurs M. C. le reconnaît lui-même à chaque pas. Avec son ingéniosité ordinaire, il va bien plus loin que je n'oserais aller moi-même dans la distinction personnelle des diverses dames aimées, dans les circonstances occasionnelles de fait des divers poëmes.
En somme la V. N. est une œuvre d'art de l'école idéaliste et symboliste dite du « Doux style nouveau » ; — mais c'est l'œuvre d'un artiste réaliste, et qui cherche la matière de ses symboles dans l'observation de la vie réelle.
J'ai dit cela, et rien de plus. Je n'y ajoute ni n'en retire rien. Et M. C. s'apercevra, je l'espère, que nous sommes plus près qu'il ne pensait, de nous entendre sur le fond des choses.
Reste une question : la Béatrice de Dante doit-elle être identifiée
avec la fille de Folco Portinari, l'épouse de Simone di Bardi? Dans la tendance où se trouve M. C, il devait naturellement s'opposer à cette identification. Quant à moi, je puis l'assurer que je n'y tiens pas plus que cela. Ce qui m'importe c'est que Béatrice ait été une dame réelle, une dame en chair et en os, et non une dame imaginaire. A cela M. C. ne contredit pas: or, c'est le principal, et tout est là !
Maintenant je dois ajouter qu'il me semble toujours probable que cette Béatrice était bien la Portinari, et à mes yeux, la discussion ingénieuse de M. C. n'y change pas grand'chose. Il a critiqué l'autorité des deux témoins anciens de l'identification de Béatrice, Boccacc et Pietro di Dante. Il nous fait voir qu'ils ont pu se tromper: j'en conviens. Mais enfin, ils ont très bien pu aussi ne pas se tromper.
Pour affaiblir leur témoignage, M. C. a cherché à démontrer, par un raisonnement qui semble frappant, que ces deux autorités se réduisent à une, — et que le seul témoignage qui demeure est celui de Pietro di Dante, qu'aurait répété Boccace. Je le veux bien. Mais cela n'entraîne encore pas la conclusion. Le fils de Dante n'a pas beaucoup connu son père, il écrivait longtemps après sa mort et n'avait peut-être jamais reçu de lui confidence de ses amours juvéniles. C'est certain. Il a pu être mal informé? Sans doute. Mais il faut convenir qu'il a pu également être bien informé.
Il reste avéré qu'une jeune florentine aimée de Dante portait le même prénom et surnom que la Portinari, — que tout ce que nous savons de la dite jeune florentine et de la Portinari, coïncide, que rien du moins du peu que nous savons de chacune, ne se contredit. A cela s'ajoute que le fils de Dante a cru que les deux ne faisaient qu'une. Et tout cela constitue, — non certes une certitude, — mais une probabilité telle, qu'il nous faudrait pour y renoncer, la découverte d'un fait positif.
Il ne suffit pas d'émettre des doutes par analogie, et de fiiire remarquer, comme M. C, que nous avons longtemps ignoré parfois la réalité des dames poétiques de tel ou tel poète, Leopardi par exemple. Car il y a aussi d'autres poètes dont les dames poétiques nous sont parfaitement connues.
Mais là où l'ingénieux critique s'est trompé, c'est quand il a cru que j'attribuais une importance capitale à cette identification, sur laquelle sans doute nous ne serons jamais absolument fixés. Historiquement parlant, il n'y a dans des identifications de cette sorte qu'un intérêt secondaire (l'intérêt qu'on a toujours à savoir la vérité). Mais au point de vue de l'histoire de la pensée humaine, et de la pensée dantesque, il y a au contraire un intérêt immense à reconnaître ceci ; Dante a voulu prendre comme base de son expression symbolique les réalités usuelles de l'amour courtois. (Car il n'a pas été démontré qu'à cette époque l'amour courtois s'exerçât autrement qu'envers une dame réelle).
C'est d'une dame réelle qu'il a porté l'idéalisation plus loin que cela n'a jamais été fait ; c'est d'une dame réelle qu'il a pu « dire ce qui jamais n'a été dit d'aucune ». — Ce mélange de réalisme et de symbolisme transcendant qui fait la beauté unique de la Divine Comédie, existe déjà dans la Vita Nova.
Voilà tout ce que j'ai prétendu démontrer.