LE SONNET DE LISETTA
A la page lui de l'Introduction, on a lu un essai de traduction d'un sonnet du Can:^0!nere de Dante. En voici le texte (d'après Melodia, p. 251) :
Per quella via che la Bellezza corre
quando a chiamar Amor va ne la mente,
passa Lisetta baldanzosamente
corne colei che mi si crede torre.
E quand' è giunta a piè di quella torre
che s'apre quando l'anima consente,
odesi voce dir cortesemente :
Volgiti, bella donna, non ti porre ; ché donna dentro nella mente siede,
la quai di signoria toise la verga
tosto che giunse, e Amor si gliela diede. Quando Lisetta accomiatar si vede
da quella parte dove Amore alberga,
tutta dipinta di vergogna riede.
(Note pour la seconde édition). Depuis le jour où je publiais le texte et la traduction de l'admirable sonnet, deux des plus fameux et vénérés maîtres de l'histoire et de la critique en Italie, ont repris en main la question de Lisetta et l'ont discutée à nouveau avec leur haute autorité. Il importe de faire connaître l'opinion de ces deux maîtres qui sont Alessandro d'Ancona et Isidoro del Lungo, et de résumer leur discussion.
L'étude d' Alessandro d'Ancona a paru le i" avril 191 2 dans la Nuova Antologia, sous ce titre: Délia « Pargoletta »... e di altre donne nel poema e nelle rime di Dante. — L'éminent critique avec une délicatesse de pensée égale au charme du style, et une biblio-
graphie érudite absolument complète, étudie ce qui touche à l'identitîcation des diverses dames aimées de Dante (en dehors de Béatrice), qui paraissent dans toutes les œuvres dantesques. Il les étudie sous leurs divers seiihals, à commencer par la Paijoletta de la Divine Comédie (qu'il identifie avec la Pietra des çoèsits pietr ose). Il en écarte quelques-unes qui se dissipent « en l'air comme la Nuvohtta, en parfum comme la Violelta » '. Il précise au contraire, pour Lisetta, son existence Dantesque, non moins que son existence historique (par le sonnet de Dominus AUobnuiâinus de Me:;^:^abatibus, personnage très réel, capitaine du peuple de Florence de mai 1291 à mai 1292). Enfin, autant qu'en pareille matière, la prudence permet de conclure, il conclut : « Il me semble évident que Pargoletta, Pietra, Donna Gentile et Lisetta sont une seule et même personne. »
Isidoro del Luugo, dans l'article paru dans le n" d'octobre 191 2 de la Rassegiia contemporanea expose une opinion toute différente. Dans la discussion ferme et fine qu'il institue, il me fait l'honneur d'introduire, — avec l'exquise courtoisie qui est le propre des grands savants, — le très modeste confrère que je suis. Je lui en suis reconnaissant. — Il paraît assuré à Del Lungo que Lisetta et les autres dames nommées ou désignées dans les œuvres de Dante, sont pour la plupart des dames réelles : « donne sono, e donne rimangono. » — Mais pourtant, à ses yeux, la Donna Gentile ne peut être qu'un symbole ; on ne peut la faire sortir de son rôle allégorique. L'étude de Del Lungo est bien belle, ses raisons bien fortes ; je crois en particulier que son interprétation de la Pargoletta (que je ne reproduis pas ici, parce qu'elle n'est pas de mon sujet) pourrait bien rester définitive. Dirai-je qu'il m'a tout à fait convaincu du rôle purement symbolique de la Donna gentile? — Je garde des doutes. Je me persuade de plus en plus que dans la V. N., tout est symbolique en quelque façon, mais que pourtant rien, — ou presque rien — (en exceptant cependant Amour), ne l'est tout à fait.
I. Il met la délicieuse Gentucca au rang, non des aimuites, mais des amies.
Je laisse donc demeurer l'hypothèse que j'ai risquée (après Barbi et avant d'Ancona) de l'identification de Lisetta. Mais je veux finir par ces mots charmants qui terminent l'article de mon illustre ami d'Ancona : « Que ceci soit ma justification : Quand le Seigneur Dieu eut créé le monde physique et moral, il l'abandonna à la discussion des hommes (juunâum îradidit disputationi eoruni. Eccles. III, II). Dante lui-même n'a pas agi autrement, quand il eut créé son monde poétique ! Et donc, continuons à dire chacun notre idée, et à argumenter l'un contre l'autre, à défaut d'autre raison, du moins par doux exercice intellectuel. »