‹ Vittore CarpaccioChapitre 14 sur 87 · ET MIHI SI ME · texte numérisé non relu

ET MIHI SI ME

REOR VIRGO

SUPERNA AVE.

Carpaccio était très jeune à cette époque. Aussi n'est-il pas vraisemblable que le chef de l'Etat lui ait confié une œuvre aussi importante. Nombre de critiques admettent que le tableau n'est pas de Carpaccio, mais tous ne sont pas d'accord sur la véritable attribution. Entre autres, un écrivain américain, Mme Mary Lagan, croit y retrouver la main de Gentile Bellini; mais il suffit de jeter les yeux sur le tableau de Gentile Bellini que Mme Lagan estime ressembler beaucoup à la peinture attribuée à Carpaccio, pour se convaincre qu'en critique d'art les femmes ne sont pas toujours des juges compétents et pénétrants. Si l'on compare au contraire le tableau de Londres avec deux tableaux de Bastiani, qui sont au dôme de San Donato de Murano et à la galerie Lochis à Bergame, on trouvera dans tous les trois le même trône, et dans

les personnages les mêmes particularités, par exemple la forme des mains, dont les articulations sont fortes et osseuses. Si l'on ajoute que dans les trois tableaux la Vierge est vêtue d'une robe de brocart, comme d'ordinaire chez Bastiani, et qu'on y rencontre d'autres caractéristiques telles que le paysage de fond, avec ses eaux miroitantes et ses collines couronnées de peupliers, on ne pourra plus douter qu'il faille aussi attribuer à ce peintre le tableau de Londres.

La première peinture de Bastiani qui porte une date est celle de 1485 du dôme de Murano, représentant le chanoine Jean dagli Angeli agenouillé devant le trône de la Vierge.

Le tableau de la galerie Lochis de Bergame porte la date de 1490, et la grande peinture de la salle des séances appelée de la Sainte-Croix, dans l'Ecole de Saint- Jean l'Êvangéliste, fut probablement exécutée entre i486 et 1500, c'est-à-dire alors que Gentile Bellini travaillait pour la même salle.

Pour retrouver l'ordre des autres tableaux, qui ne portent pas de date, il convient de considérer le style du maître. Ainsi, il sera facile de remarquer que, dans ses dernières œuvres, Bastiani avait adopté une échelle de proportions différente de celle des peintures de sa maturité ; il faisait les têtes petites et minces en comparaison des corps qui sont très allongés. La proportion des têtes par rapport aux corps est dans les premières années de un à huit, et de un à onze dans les dernières. Ce défaut est compensé par une qualité que le peintre développe de plus en plus à mesure qu'il avance dans la vie. En effet, Bastiani, très soucieux de la perspective, fait succéder, aux tentatives plutôt malheureuses de sa jeunesse, une remarquable maîtrise dans l'art de distribuer les lignes et les plans. Ainsi, tandis que Y Annonciation du Musée de Venise dénote une timide ingénuité dans les lignes de la perspective exagérément élargies, comme écrasées, et convergeant toutes en un même point, une autre Annonciation de la galerie de Klosterneuburg révèle un art de la perspective parfait dans les lignes et dans les raccourcis.

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