LE TABLEAU DIT DU CHEVAL (GALERIE MIELHKE, VIENNE
( Voir Page 26.)
LAZARE BASTIANI ET SON ECOLE
du couvent vénitien de Santa Maria délie Vergini à Castello.
Or Cicogna, dans ses Iscrizioni Veneziane, nous apprend
que les huit tableautins de l'église de Saint-Alvise proviennent
également du couvent délie Vergini.
Ils sont pareillement peints sur des tables de sapin, rabotées tout autour, certainement pour être insérées dans le battant d'une corniche ou d'un montant, qui les réunissait pour servir de balustrade à l'orgue. En effet, dans les antiques églises vénitiennes, on se servait très souvent d'orgues pourvus de battants et d'une balustrade {poggi) où étaient peintes des légendes sacrées. En réunissant les huit tableautins de Saint-Alvise, en les plaçant dans leur ordre primitif, quatre d'un côté et quatre de l'autre, nous obtenons une espèce de parallélisme symbolique entre les faits sacrés qui sont représentés.
Le style, la facture, le dessin de ces huit tableaux révèlent la main du maître qui exécuta les deux panneaux précédemment décrits : ce qui rend naturelle l'hypothèse que les dix peintures, exécutées toutes sur du bois de même qualité, devaient former ensemble la décoration de l'orgue dans l'église délie Vergini à Castello. Mme Mary Lagan trouve au contraire, dans les huit tableautins de Saint-Alvise, les signes caractéristiques de l'art baroque, et les croit probablement dus au pinceau de quelque religieuse, si inexpérimentée qu'elle rappelle à l'écrivain américain l'art mexicain des Aztèques. Pour nous, au contraire, ce sont de précieux documents pour l'histoire du costume vénitien au xve siècle. Dans les fonds, l'architecture porte la marque de la première Renaissance, et le paysage, peint avec l'ingénuité caractéristique de Bastiani, est animé par des eaux et peuplé çà et là de petits arbres en forme de cylindres un peu allongés à la façon des arbres de crèche, qui figurent des peupliers, très communs dans la campagne vénitienne. Avec les peupliers, on trouve aussi quelques palmiers, représentés par des sortes de pinceaux, suivant l'habitude toute spéciale de Bastiani, dont la manière se retrouve encore dans la
composition et dans le groupement des personnages. Cependant les inexactes proportions des personnages et surtout la manière enfantine dont sont représentés les animaux ne nous permettent pas d'attribuer ces peintures au maître, mais à quelque élève de son école. Ces œuvres relèvent plus spécialement de l'art industriel, et sont très probablement dues au pinceau d'un de ces nombreux peintres vénitiens, qui faisaient profession d'orner des caissons, des drapeaux, des boucliers, des écus, etc. Il n'est pas nécessaire de penser, comme Ruskin, que ces tableaux sont de Carpaccio enfant ; ils sont dus probablement à l'un des neveux de Bastiani, Simon, Alvise ou Christophe, qui étaient peintres aussi, mais qui ne cherchèrent pas à atteindre les sommets de l'art.
C'est aussi de l'école de Bastiani qu'est sorti, à notre avis, le tableau attribué à Carpaccio : le duc de Ferrare reçu sur la Piazzetta par le doge Augustin Barbarigo en 1488 (1). Il est peint d'un pinceau moins timide que celui de Lazare, avec des plis moins durs, un coloris plus vif, et il n'est pas téméraire de penser que Carpaccio peut y avoir travaillé dans sa jeunesse, révélant déjà, à l'école de son maître, ses éminentes qualités.
Au contraire, il nous semble qu'un autre tableau attribué à Carpaccio est de Lazare. La scène est en pleine campagne, hors des murs d'une ville ou d'un château. Deux jeunes nobles, entourés de leurs compagnons, examinent un cheval, tenu par des hommes d'armes et des écuyers. Il s'agit peut-être de la vente d'un cheval, mais peut-être aussi le tableau représente-t-il un événement particulier que nous ne connaissons pas ; c'est du moins ce que fait supposer l'attitude d'un écuyer, qui tient une croix à la main, à la tête du dextrier, qui a l'air de hennir, la bouche ouverte et les naseaux dilatés. On peut admirer cette peinture à la galerie Mithke de Vienne, et c'est là encore un document des plus important sur les costumes de l'époque.
(1) Ce tableau a été donné récemment au Musée civique de Venise par le prince Jean de Liechtenstein
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