LA VOCATION' DE MATHIEU (ORATOIRE DES ESCLAVONS, VENISE
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L'ECOLE DES ESCLAVONS
buer le pain et la chandelle, chose qui déshonore l'église, et que le même jour on n'ouvrît pas l'École des Esclavons. La chose parut aux Dalmates contre l'honneur de Dieu et encore avec grand dommage pour les pauvres de l'Ecole, -parce qu'ils ne peuvent recevoir pain et chandelle qui sont aumônes, dont sont secourus les pauvres et l'Ecole.
Aussi eurent-ils recours aux magistrats. Ceux-ci décidèrent d'abord que les Esclavons n'ouvriraient pas l'Ecole, mais pourraient mettre leur banc dans l'église aux fêtes de Saint-Jean ; puis, en 1506, ils décidèrent au contraire que l'église, en ce jour solennel, ne devait être encombrée d'aucune façon, mais que les Dalmates, tout en n'ouvrant pas l'École, pourraient placer devant leur porte un bureau pour la distribution du pain et des chandelles.
L'Ecole cependant devenait prospère, s'ornait d'objets précieux, et, en 1502, la Mariegola parle d'une relique de saint Georges, qui avait appartenu au patriarche de Jérusalem, et qui avait été rapportée de Coronée à Venise par le patricien Paul Valaresso, qui en avait fait cadeau aux Esclavons. Le présent vénéré fut provisoirement déposé dans l'église de Saint-Ange, dans la paroisse de laquelle demeurait Valaresso, et l'Ecole dalmate, avec un grand concours de prêtres, de trompettes et de fifres, alla processionnellement chercher la relique sacrée, qui fut ensuite placée auprès de l'admirable croix, qu'on a conservée et qu'on expose encore aux jours de fête.
Le bon état de leurs finances incita bientôt les confrères à orner l'Ecole de tableaux représentant la vie de leurs saints, et l'on fit la commande à Carpaccio, parce qu'il n'y avait alors à Venise aucun artiste dalmate, qui fût capable de mener à bien une œuvre de cette importance (1).
(1) Cependant il ne manqua pas, parmi les Dalmates, de talents distingués dans l'art de la peinture. Nous avons gardé le souvenir de Nicolas de Zara et de nombre de miniaturistes, et l'un d'eux, dont le nom ne nous a pas été conservé, mais qui était natif de Cattaro, orna de miniatures un manuscrit qui est à la Bibliothèque Marciana. Au temps de Carpaccio, un certain peintre Zuccato était gastaldo de l'École, et l'on peut croire que c'était ce Sébastien Zuccato, qui est l'auteur d'une mauvaise peinture du Musée Civique et qui a passé, sans raison, pour le premier maître du Titien à Venise. Comme on ne connaît pas exactement la patrie de ce Sébastien, que les uns le font naître dans la Valteline, les
La Mariegola n'en parle pas, mais il est certain qu'en 1502 l'Ecole s'ornait du premier tableau de Carpaccio. Cependant l'Ëcole, un demi-siècle plus tard environ, était si délabrée qu'on dut décider d'en élever une neuve avec une façade de marbre ; elle fut achevée en 155^ comme l'indique l'inscription gravée à l'extérieur :
Collabentem nimia vetustate JEdem divo Georgio dicatam Collegium Illyriomm Pietate et Animi Magnitudine Insignium Suo Nitori a Fundamentis Restituit MDLI.
L'oratoire, construit d'après le dessin de Jean de Zon, principal des maçons de l'Arsenal (1), apparaît à l'extrémité du bâtiment de Saint-Antonin avec son élégante perspective, bornée à gauche par le canal, à droite par une place dans la rue des Friulani. Sur la porte d'entrée est sculptée une frise, avec deux dauphins liés par la queue; au-dessus de la frise, deux bas-reliefs placés l'un sur l'autre. L'auteur du premier, qui se trouve sur la façade de l'ancien hôpital et représente la Vierge, entre saint Jean-Baptiste et sainte Catherine, est inconnu. Le bas-relief inférieur, représentant saint Georges qui tue le dragon, fut sculpté par Pierre de Salô, l'un des meilleurs élèves de Sansovino (2).
autres à Trévise, il n'est pas impossible que des documents nouveaux nous révèlent que ce dalmate Zuccato est véritablement le chef de la fameuse famille des mosaïstes. Deux peintres dalmates, les frères Miroseo, François (mort en 15351 et Grégoire (mort en 1539), fils de Luca de Sebenico, habitaient dans le quartier de Sainte-Sophie. Parmi les gastaldi de l'École des Esclavons, nous trouvons encore le miniaturiste François de Dominicis, qui tenait boutique à Saint- Julien, à l'enseigne du Temps. Il était parent d'un autre peintre dalmate, Etienne Cernotto de l'île d'Arbe, mort avant 1543, qui peignit au Palais des Camerlingues. Le plus célèbre de tous les dalmates fut André Meldola, dit l'Esclavon. On l'a cru natif de Sebenico, mais son testament, récemment découvert, nous apprend qu'il était né à Zara. Moschini, confondant l'Esclavon avec un autre peintre dalmate, André de Curzola, place sa mort en 1582. Les Nécrologes nous disent au contraire qu'André Esclavon mourut le Ier décembre 1561 du mal de mazzucco (méningite). Vers la fin du Cinquecento, un autre peintre dalmate de quelque réputation fut Matteo Ponzone, qui fit, sur la commande de l'École et pour l'autel des Esclavons à Saint-Jean du Temple, un tableau représentant saint Georges à cheval, qu'on voit à la Madonna dell'Orto.
(1) Le contrat de maître Jean de Zon pour la façade de l'oratoire des Dalmates fut publié par Gualandi dans la Mem. risg. le belle arti, ser. III, p. 79, Bologne, 1842. Les tailleurs de pierre, sous la direction de maître Jean, sont tous de Rovigno. De Zon fut aussi, en 1563, l'auteur du modèle pour la restauration de l'église de l'île de Saint-Second. Sa tombe était dans l'église de Saint-Dominique à Venise. Cfr. Cicogna, Iscr., t. I, p. 143.
(2) Vacordo del San Zarzi de marmoro con piero da Sallo, à la date du 8 mars 1551, fut publié par Gualandi dans les Mémoires cit. ser. III, p. 81. Le sculpteur s'oblige à livrer l'œuvre achevée dans le délai d'un an, c'est-à-dire le 30 mars 1552.
LES DEUX BAS-RELIEFS SUR LA FAÇADE DE L'ORATOIRE DES ESCLAVONS. [Voir Page 158.)
l'oratoire de l'école des esclavons, construit en 1551. [Voir Page 158.'
ore Carpaccio.
Planche 57. Page 158.
VITTORE CARPACCIO. LE CHRIST AU JARDIN DES OLIVIERS (ORATOIRE DES ESCLAVONS, VENISI
{Voir Page 161.)
Yittore Carpaccio.
l'ianche 58. ]
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Pour la reconstruction, l'architecte doit s'être servi des anciens murs d'enceinte.
La forme extérieure de l'ancienne Ecole, détruite en 1551, nous est donnée par le plan très clair de De Barbaris, et présente beaucoup de ressemblance avec l'édifice qu'on voit dans le tablean de Saint Jérôme avec le lion de Carpaccio. Le fond y représente évidemment l'église, le couvent, les jardins des chevaliers de Jérusalem, et l'Ecole voisine des Esclavons, ou ancien hôpital des Esclavons, qui comprenait la salle de l'hôtel au premier étage, avec un escalier et un corridor particulier au rez-de-chaussée.
Seulement, le portique qui, dans le tableau de Carpaccio, s'aperçoit dans la perspective de l'Ecole, ne se trouve pas dans le plan de De Barbaris, où l'édifice apparaît avec une porte dans le milieu, deux fenêtres grillées sur les côtés; à l'étage supérieur, deux fenêtres peu éloignées l'une de l'autre, et un œil placé presque sous la gouttière. Peut-être était-ce pour éviter les regards curieux des habitants des nombreuses maisons d'alentour qu'il n'y avait pas d'ouvertures au mur sur la rue des Friulani, alors qu'il y en avait du côté de l'eau qui avaient vue sur le jardin du couvent de Saint-Laurent, au delà du canal.
Cependant, pas plus dans l'édifice actuel que dans les représentations graphiques, nous ne pouvons trouver trace de cette antique Ecole que Carpaccio connut et orna.
L'escalier actuel, appuyé à la vieille muraille sur le canal, est construit dans une étroite cage, et va encore en se rétrécissant vers le haut de façon à laisser passer à peine une personne. Il est évident que cet escalier fut sacrifié de la sorte pour profiter du vieux mur et donner une nouvelle disposition aux pièces intérieures, mais un autre escalier plus commode devait exister primitivement. En effet, si l'on regarde la muraille sur la rue des Friulani, on voit près du coin, dans le bas, une porte avec un élégant chambranle du Quattrocento, orné d'un joli bas-relief représentant saint Jean, protecteur de l'ordre de Jérusalem. C'était là indubi-
tablement autrefois l'entrée de l'escalier, construit dans un passage formé du mur postérieur de l'Ecole et d'une muraille du rez-dechaussée.
La salle du rez-de-chaussée, faiblement éclairée par deux fenêtres grillées, devait contenir au milieu la tombe à ras de terre des confrères, et dans le fond, contre la muraille, derrière laquelle était le passage du vieil escalier détruit, devait s'élever l'autel, où se célébraient les messes pour les défunts. A droite, si l'on regarde l'autel, s'ouvrait une porte qui conduisait à l'escalier ; à gauche, une autre porte donnait accès à une soupente sous l'escalier. C'était là probablement le lieu caché où les fidèles, malgré l'interdiction spéciale, faisaient leur cuisine.
Dans la reconstruction de 1551, par la destruction de l'ancien escalier et la construction du nouveau du côté du canal, on gagna beaucoup d'espace, qui fut employé en partie pour construire la sacristie. On agrandit alors également les fenêtres du nouvel oratoire au rez-de-chaussée, où l'on transporta les tableaux de Carpaccio, les disposant dans l'ordre où on les admire aujourd'hui. A considérer leurs dimensions et l'ordre des compositions, on se rend compte aisément qu'ils ne furent pas exécutés pour ce nouvel oratoire, ni pour être placés dans l'ordre actuel. Pour comprendre l'œuvre de Carpaccio, qui resplendit d'un rare génie décoratif, il faut étudier non chaque tableau en particulier, mais l'effet complexe du cycle entier. Il est donc nécessaire de remettre les tableaux à leur place primitive, en observant surtout de quel côté arrivait la lumière, car c'est d'après elle surtout que les peintres vénitiens ordonnaient la disposition de leurs personnages.
Les tableaux exécutés par Carpaccio pour l'ancienne Ecole furent placés au premier étage dans la salle de l'hôtel, éclairée par les deux fenêtres de la façade et les deux autres qui avaient vue sur le canal. L'autel s'élevait contre le mur du côté de la rue des Friulani et dans le fond la muraille était nue, cachant l'escalier qui continuait jusqu'au premier.
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L'ECOLE DES ESCLAVONS
Pour remettre les peintures à leur place primitive, la chronologie nous sera d'un grand secours.
Sur le tableau la Vocation de Mathieu, est inscrite la date de 1502, et sur le chambranle de la porte de la boutique de Mathieu est représenté un blason répété dans l'autre tableau, le Christ au jardin. Il n'est pas improbable que, en 1502, un confrère du nom de Mathieu, dont le nom de famille ne nous est appris ni par le blason ni par les documents, ait donné ces deux tableaux à l'École. Ils étaient probablement placés à droite et à gauche de l'autel, éclairés par les deux fenêtres de la façade. La Vocation était in cornu Evangelii et le Christ au jardin, in cornu Epistolae.
Est-ce que ce furent ces tableaux qui incitèrent les confrères à charger Carpaccio d'orner les autres murailles ? On peut le croire raisonnablement, et d'autre part il n'est pas douteux que les autres tableaux aient été commandés à intervalles, suivant que les ressources financières de l'École le permettaient. Et dans cette même année 1502, sur la paroi de la façade éclairée par les deux fenêtres latérales du canal, fut placé le tableau de la Mort de saint Jérôme, auprès duquel on mit plus tard, l'un à droite, l'autre à gauche, Saint Jérôme et le lion et le Cabinet de saint Jérôme.
Puis les commandes doivent avoir été faites au peintre à de longues années d'intervalle, et c'est dans ces intervalles que nous devons placer les tableaux sans date. Nous savons avec certitude que la Vocation de Mathieu, le Christ au jardin et la Mort de saint Jérôme sont de l'année 1502, et que Saint Jérôme et le lion est de 1503. Mais, en 1504, Carpaccio, avec l'aide de ses élèves, donnait tous ses soins aux tableaux de l'École des Albanais, d'où il résulte que, comme il lui restait peu de temps disponible, ce n'est guère qu'en 1505 qu'il dut pouvoir achever le tableau de Saint Jérôme dans son cabinet.
Les tableaux de l'histoire de saint Georges ne portent pas de date. Sur les deux premiers, Saint Georges et le dragon et le Triomphe de saint Georges, il y a deux cartouches blancs qui con-
tenaient peut-être une inscription, dont il ne reste pas trace. Dans le Saint Georges baptisant les Gentils, on distingue à peine, écrits sur le tableau et non marqués sur le petit cartouche d'usage, des chiffres, où Cavalcaselle lit l'année 1508, et d'autres 1511. Mais la date, perdue dans un coin du tableau, doit être apocryphe, car Carpaccio, lorsqu'il ne plaçait pas dans ses œuvres le petit cartouche habituel, avait soin de mettre le nom et l'année sur quelque partie de l'architecture représentée dans la peinture, par exemple sur l'appui d'une fenêtre, comme dans le tableau de Francfort. Il n'y a qu'une exception à cette règle, dans le Lion de Saint-Marc, où cependant le nom, bien qu'il n'y ait pas de cartouche et qu'il ne soit inscrit sur aucun motif d'architecture, est écrit en ligne serpentine et se détache parmi les plantes d'un
jardin.
Suivant nos indications, sans ajouter foi à la date inscrite sur le tableau, nous croyons que le Saint Georges tuant le dragon a été achevé en 1505 et placé sur la paroi vis-à-vis de l'autel, entre les deux ouvertures qui regardent le canal. Les deux autres fenêtres éclairaient la peinture.
Sur le quatrième mur, dans le coin à gauche du spectateur, s'ouvrait la porte de l'escalier, et du chambranle de cette porte partait probablement la rangée des autres tableaux, dans cet ordre : le Triomphe de saint Georges, Saint Georges baptisant les Gentils, le Miracle de saint Triphon.
Ces deux derniers se trouvent aujourd'hui disposés symétriquement l'un à droite, l'autre à gauche de l'autel, mais ce n'est certainement pas là la disposition voulue par le peintre, car les deux escaliers représentés dans les deux tableaux vont maintenant dans la même direction, au lieu d'être, comme cela se produit toujours dans la conception décorative du peintre, dans des sens opposés et divergents. C'est pourquoi les deux tableaux devaient se faire suite l'un à l'autre.
Dans le dernier tableau de saint Triphon nous apparaît un
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are Carpaccio.
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Planche 60. P
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groupe de portraits de confrères, les seuls qui seraient vêtus d'habits vénitiens du temps au milieu de tous les autres personnages de laïcs en costume oriental. A cette toile, qui représentait aussi les chefs de l'École, était certainement réservée la place d'honneur, à droite de l'autel, in cornu Evangelii, ce qui confirme nos conjectures touchant la disposition des tableaux.