PREMIERE PARTIE
C'est un préjugé de croire que l'avenir est toujours juste, et n'a pas, comme le présent, ses fantaisies et ses erreurs. L'avenir en a d'inexcusables, et, dès qu'il s'agît d'additionner nos grandeurs, les enfants ne comptent pas mieux que les pères. La postérité est une maniaque, à laquelle on ne peut pas se fier. D'une part, vous la voyez con* server soigneusement dans ses reliquaires une foule de débris insignifiants, dont on ne sait que dire, et dont elle ne sait quoi faire; de l'autre, elle ne se donne pas la peine de se baisser pour ramasser quelques diamants tombés jadis des plus belles couronnes, et dignes de rehausser les plus fières. Ce sont là de tristes habitudes; et il n'y a pas d'apparence qu'elles changent. Il en sera toujoiu*s ainsi, tant que les collecteurs du lendemain ne seront pas autre chose que les collecteurs de la veille : je
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veux dire des hommes ; et, les hommes, tout porte à croire que le mqucie en aenepre pour longtemps.
Quoique le ft^t se représente aesQz souvent pour n'avoir plus droit d'étonner personne, nous sommes quelquefois tout surpris, en feuilletant les chroniques , d'y rencontrer des êtres à qui le ciel n'a rien refusé, et que la terre ingrate regarde à peine. Richesse, beauté, vertu, génie. Dieu leur a tout départi ; îl ï3e leur et roèim pas épargné les chagrins , les persécutions, les désastres, ces terribles repoussoirs du taT)îçau delà yiév^c^^^ en font si bien valoir ]m^ Ixm^è^e^; i\ taw a^ donné tout ce qui frappe <tti éblomt, tout ce qui peut rendre Féclat durable : et il n'en reste rien ! Us ont éveillé, de leur vivant, toutes les ^oix de l'adrairatioa , toutes Iqs sympathies de la renommée ; leur nom était dans toutes les bouches : ils meurent, et ce nom si retentissant ne trouve plus d'échos sur aucune lèvre ! Il devient poussière avant ceux même qui le portaient, et le vent du hasard 1^ bals^ye et le disperse. C'est tout au plus si, de temps en temps, quelque grain de cette cendre pénètre dans le cerveau de quelque antiquaire, et vient, en cbatonillant leur n^émoire, solliciter l'attention de ces rares curieux, qui font de l'archéologie biographique. Comment s'expliquer ces boutades de la célébrité, qu'on serait tçnté de prendre pour des caprices de la Providence?
Sous cette question, si simple à la. surface, se
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cache et se creuse peut-être un des plus grands problèmes de la philosophie : celui de savoir si rexistence d'un autre monde ne serait pas prouvée par les tromperies de celui-ci. Nous laissons à d'autres le soin de l'étudier et de le résoudre. U suffit en ce moment, pour notre cause, de poser le feit : qu'il se rencontre çà et là, dans l'histoire, de splendides intelligences dont la gloire, qui semblait imprescriptible, est cependant prescrite, de nobles âmes qui font honneur à l'humanité, et que l'humanité, qui n'est pas déjà si riche, ne daigne pas maintenir sur ses tablettes. De ce nombre est une des merveilles du xvi* siècle, la fameuse Vittoria CoLOJNNà, marquise de Pescaire, qui passa vivante pour une divinité, et qui n'est pas même une sainte après sa mort.
Je conçois à peu près de notre part l'irrévérence de cet oubli. Orgueilleux de leurs prérogatives, jaloux d'une suprématie de raison plus contestable que contestée, je conçois que les hommes ne se soucient guère de se voir associer, dans l'avenir, d'incommodes compagnes, qu'un âge de mauvaise humeur pourrait placer au-dessus d'eux.* Nous voulons bien, quand les femmes sont belles, proclamer leur ascendant et leur esprit sur tous les tons; c'est un baptême de plus qu'on donne à leur beauté, la seule de leurs qualités dont notre fatuilé masculine fasse vraiment cas. L'adulation
(|ue nous lui prodiguons n'est pour nous qu'un semblant d'amour qui jQalte notre vanité, et nous consentons à la prolonger jusqu'au tombeau; mais pas plus loin. Une fois que la mort a mis la main sur notre idole, elle a tué du même coup notre enthousiasme. Notre encens viager s'évapore. Nous nous empressons d'éteindre toutes les girandoles de louanges que nous avions allumées autour de la déesse, et d'ajouter la nuit de notre indifférence aux ténèbres de sa sépulture. Ce n'est pas généreux; mais c'est peut-être naturel.
Ce qui est moins dans la nature, c'est que les femmes n'aient pas plus que nous, pour les dignitaires de leur sexe, le respect et la religion du souvenir. Comment se fait-il qu'elles ne soient pas plus ménagères de leurs titres et de leurs royautés? Comment ne s'unissent-elles pas d'âge en âge , pour maintenir debout les trônes vacants de leurs sœurs, et , à défaut de leurs sœurs mêmes , y placer leurs statues? Serait-ce que, connaissant notre inconstance, elles craignent de détourner, au profit des morts, les capricieuses génuflexions des vivants? Ont-elles peur que l'éclat de leurs charmes ne soit éclipsé par le rayonnement d'une ombre? c'est probable. Autrement, qui pourrait comprendre l'avarice de leur mémoire et la négligence de leur dévotion?
On objectera sans doute à ces récriminations qui semblent envelopper le globe entier, que nous
sommes en France mauyais juges du degré de commémoration denps voisins, et que^îe que nous appelons oubli pourrait bien n'être que notre ignorance I Nous sommes ignorants, c'est vrai; mais ceux qui devraient savoir ne savent pas plus que nous. Les souvenirs ne sont pas plus vifs au delà des Alpes qu'en deçà, et il ne se ressuscite pas plus d'illustrations chez les Italiens que chez nous/Puis d'ailleurs, qu'est-ce qu'une gloire qui reste concentrée dans les limites géographiques de tel ou tel empire, qui se laisse, comme une province , borner par un fossé ou une haie? Le ciel, surtout quand il les reprend, délivre aux hommes de marque des lettres de naturalisation pour tous les peuples, et tous les grands morts sont du môme pays. Shakspeare, Camoéns et Corneille, Dante, Cervantes et Schiller, n'appartiennent pas plus à une nation qu'à une autre : ils sont, de par le tombeau, citoyens de toute la terre. C'est juste et beau ; mais les esprits de celte trempe ne devraient pas être appelés seuls à jouir de ce privilège d'équité. Il me semble qu'il serait bon d*en réserver quelque chose pour ceux qui, à un titre moindre, mais réel, ont bien mérité du genre humain. Cela n'étendrait pas démesurément le cercle de nos devoirs et de nos regrets.
C'est une petite part de ce privilège que nous revendiquons aujourd'hui pour Viltoria Colonna, dont on a vingt fois essayé de relever les images ,
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et dont le nom jadis si radieux ne «e raltutne un instant à l'horizon que pour rentrer tout aussitôt dans les nuages dont on l'évoque. Il n'est cependant personne qui ait plus de droit aux respects de Tinlelligence que cette femme , unique peut-être dans l'histoire littéraire du monde, qui, déjà grande par ses aïeux , le fut davantage par son génie; qui sut joindre à un talent supérieur les grâces qui le font aimer et les vertus qui le consacrent ; qui ftit chantée par TArioste , distinguée par les hommes les plus éminents de son temps , courtisée par tous les arts, adorée de Michel-Ange, et, pour surcroît d'éloge , injuriée -par l'Arétin. Quoique ce soit sans doute des efforts perdus , nous voulons tâcher une fois de plus de lui rendre justice, et, dût-on l'eu rayer encore , récrire lettre à lettre ce chaste nom sur la liste de ceux qu'on aime, qu'on vénère, et que l'on doit garder.
Cette nohle rivale des meilleurs écrivains du. xvr siècle , était la fîUe de Fabrizio Colonna, grand connétable du royaume de Naples, et d'Agnese de Montefellro. Elle naquit en 1490, au château de Marino, qui était im fief de sa famille , forteresse féodale que cette illustre naissance aurait dû pré^
server des outrages du temps, et dont le renom à pourtant moins duré que ces strophes latines tombées de la plume soi-disant classique de Marc- Antonio Flaminio :
Salve, magna domus, meae ColumnsB
Natalis, domuâ o beata, salve I
Hicne vagiit illa Musa^ dpctîs
Qoam Phœbas deeimam addidit GamœDis?^
Cœli lumina vidit hicne primum Cœlo femina digna? digna celsis Nasci et vivere in aBdibus deomm, Super sidéra sidus ipsa clarum?
11 est évident que, en se servant d'un idiome qui en a fini avec les vicissitudes de celle vie , le poëte croyait stftïver à pierpétûîté ce manoir des déprédations de l'oubli. Mais ce que c'est que de nous et de nos essais d'immortalité ! Tout a disparu de la terre et de nos souvenirs. Jusqu'à cette dixième muse, dont nous recherchons la cendre pour en recomposer la statue , et que cette prose ne rani»mera pas, puisque ses vers ne l'ont pas fait vivre. Nul ne sait maintenant à quelle place du firmament briUait cet astre surnaturel qui faisait pâlîir tous les autres; et, comme cela pourrait se dire dans la langue et l'école de Pétrarque , une étoile s'est perdue dans la constellation delà Lyre.
L*hérilière des Colonne fut baptisée sous le nom de Vittoria, comme si l'on eût prévu, écrit le sei*
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gneur Viisconti, le dernier de ses biographes, que, deslinée à devenir la compagne d'un guerrier, elle devait apporter en dot ce nom symbolique à son époux. Nous ajouterons qu'il pouvait aussi être considéré comme un présage des triomphes de son esprit et de sa beauté, et jamais oracle ne fut plus rigoureusement accompli.
Fahrizio Colonna était étroitement lié av^c Alfonso d'Avalos, dont le fils Francesco Ferrante, si comiu depuis sous son titre patrimonial de marquis de Pescaire, était né à peu près en même temps que Vittoria. L'amitié des pères s'était formée dans les camps ; et ces deux frères d'armes résolurent d'en resserrer les nœuds en unissant leurs maisons. Les enfants furent promis l'un à l'autre à l'âge de quatre ans; et quoique la jeunesse, assez indépendante de sa nature, surtout à l'endroit du cœur, ne s'arrange pas toujours , lorsqu'elle arrive, des dispositions concertées d'avance par les parents, ces projets d'alliance n'eurent jajnais à redouter ni contestation ni révolte Les jeunes fiancés, qui s'étaient aimés presque au berceau, ne grandirent que pour s'aimer davantage.
Alfonso d'Avalos périt par trahison en 1496, pendant qu'il commandait les Aragonais au siège de Naples, et toute sa famille se rangea volontairement sous la tutelle morale de sa fille aînée Costanza d'Avalos , duchesse de Fraucavilla. C'était
une des femmes remarquables de celle glorieuse époque, d'un esprit aussi délicat qu'élevé, d'une rare énergie de caractère, aimant avec passion les arts, et sachant allier la culture des lettres à la pratique des affaires. On la tenait en telle estime , que, restée*veuve à la fleur de l'âge, le gouvernement ne craignit pas de lui confier Fadministration de l'île d'Ischia , l'un dés postes les plus importants du royaume. Ce fut elle qui prit soin de l'éducation de son frère et qui se chargea de celle de Vittorla , voulant lui servir de mère avant de devenir sa sœur. Triste, et, comme devait le faire un jour sa poétique élève, ne quittant pas le deuil de son époux, elle se consolait de ses chagrins en préparant le bonheur des autres.
Ischia est la plus^tendue et la plus charmante de ces Iles j^ec^^ ^ui semblent faire du golfe de Naples un immense jardin d'eau , dont les massifs sont autant de miniatures de la Suisse. Avec ses forêts, ses sources, ses rochers, ses volcans qui ne jettent plus que des'fleurs, elle est sans contredit un des plus magiques séjours que puisse imaginer l'âme du poêle. C'est, à côté du tumulte effréné d'une capitale, la retraite la plus ombreuse et la plus recueillie, un paradis de verdure et de silence, défendu parles flots transparents de la mer de Tyrrhène contre les vagues de bruit et de poussière de l'enfer napolitain. C'est là que, dans son enfance, Vittoria demeurait
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plus souvent qu'à Naples. C'est là, dans cet Éden préparé d'avance aux rêves platoniques de Vico, qu'elle fut en partie élevée au milieu des hôtes illustres qui fréquentaient le palais de la duchesse de Francavilla , l'Arcadien Sannazare , le crédule historien Paul Jove, le romanesque Bernardo Tasso, et vingt autres dont les noms, aujourd'hui moins connus , ne le cédaient pas alors aux leurs. C'était à qui d'entré eux célébrerait une si douce résidence, et nul doute que leur exemple , aussi bien que les paysages de fées qui les inspiraient , n'aient hâté le développement de cette fraîche et lumineuse intelligence qui annonça de bonne hem-e ce qu'elle devait être et ce qu'elle devint.
A l'âge de seize ans , Vittoria Colonna jouissait déjà d'une réputation de talents qui la rendait l'orgueil de deux familles. Elle possédait à fond la langue latine, écrivait élégamment la tienne soit en prose soit en vers, et joignait, aux dons si recherchés du savoir, des qualités plus pré^ cieuses que tous les joyaux de Pérudition : un caractère afifable et généreux, un cœur ferme et droit, un sentiment si vrai du juste et du bien, qu'elle fut, toute sa vie, pour ceux qui l'aimaient, un supplément de conscience et de raison. Elle était de ces êtres auxquels on ne s'attache pas sans une sorte d'eflfroi, tant ils semblent, peu ftflts
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pour la teîTe, dévoir bientôt en remporter ce qu'ils viennent lui montrer dû ciel.
, Si bien saisie qu'on la suppose, la ressemblance d'une femme est toujours infidèle, quand, ne s'attachant qu'à ce qui dure , le peintre ne daigne point s'occuper de ce qui passe. Le fkit est que le visage doit compter pour quelque chose dans un portrait. Pressons-nous donc d'ajouter que, prodigue une fois de faveurs, le sort n'avait pas négligé d'accorder à sa fevorite la plus ravissante beauté dont l'Italie pût alors se vanter. Les merveilleux trésors de* son âme , dit un écrivain moderne , étaient en harmonie parfaite avec les grâces mcomparables de sa personne ; et il épuise , pour nous en convaincre, toutes les mignardises d'expressions, dont, à dé* faut d'idées , les précurseurs du Marine attifaient déjà leur style. Nous nous garderons bien de citer, et encore moins de traduire , cette prose de par* fomeur amoureux : c'est assez, de l'indiquer. Toute mauvaise qu'elle est, et d'un auteur qm n'a pas vu ce qu'il décrit, elle a cependant \m mérite : celui d'être fidèle aux traditions, et d'être, sinon authentique, tout au moins composée de pièces et de morceaux dignes de foi. C'est une mosaïque d'hémistiches découpés çà et là dans les sonnets suspendus jadis comme des ex-voto aux autels de Vittoria Golonna par Galeazzo Tarsia, Bemardo Tasso, Molza, et autres desservants volontaires de sa
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chapelle. Il en résulte qu'elle était blonde, et que c'est fort à tort qu'on a cru retrouver ses traits dans ceux de la Fornarina qu'on admire à la Tribune de Florence ; mais ce qui importe davantage , on en conclura qu'elle devait avoir une séduction irrésistible, et que , si bien dotée par la nature , elle ne devait point manquer de prétendants. Elle en avait , en effet , autant que toutes les jeunes filles de Naples ensemble, et elle n'en apprit le nombre qu'en les refusant.
Parmi ceux qui aspirèrent ouvertement à sa main, on cite le duc de Savoie et le duc de Btagance, qui firent, assure-t-on, des instances réitérées pour l'obtenir. Ces instances furent vaines , et la perspective d'une couronne , qui ne laisse pas que d'être de quelque poids dans la balance des affections, ne fut de rien pour cette jeune reine, qui se contentait d'un seul sujet. Habituée dès l'enfance à regarder Ferrante d'Avalos comme celui qui devait être son époux, elle s'était fait un devoir de ne pas regarder ailleurs , et ce devoir lui était doux. Son unique ambition était d'être aimée comme elle aimait, et cette ambition fut satisfaite.
Il paraît, au reste, si l'on s'en rapporte aux écrivains du temps , qu'il était difficile à une femme de mieux placer son attachement. Le jeune marquis de Pescaire réunissait en lui tout ce qui doit plaire à l'àme et peut charmer les yeux. Il était grand,
bien fait, d'une physionomie noble et mâle , d'une instruction variée , fin d'esprit et de langage. Avec moins de fermeté dans le caractère que la duchesse de Franca villa sa sœur, il en avait le courage chevaleresque, et unissait au cœur aventureux d'un paladin les goûts d'un artiste et les grâces d'un homme de cour. Il avait de plus un mérite que Vittoria devait nécessairement placer en première ligne : il l'aimait avec passion , et d'un amour qui ne s'était jamais démenti. Il est vrai que, sortant à peine de l'adolescence, il n'avait pas eu beaucoup d'occasions d'être inconstant ; mais le temps prouva que celle affection était de nature à lui résister, et que, loin de vieillir, elle devait se fortifier de tout ce qui affaiblit les nôtres.
Ferrante était le seul représentant du nom de sa famille, et craignant que ce nom ne finît avec lui , la duchesse de Francavilla pressait l'exécution d'un contrat qui devait, en la perpétuant, consolider l'avenir de sa race. Les deux jeunes gens n'avaient aucune objection à élever contre ce désir; mais, quoique rigoureux observateur de sa parole, Fabrizio Colonna hésitait à la tenir sitôt. II regardait comme une imprudence qui touchait à la témérité, de confier le sort de sa fille à la protection d'un* enfant. Il n'était pas fâché, d'autre part, de sacrifier cette réserve à sa vieille amitié .pour la maison d'Avalos, et d'en voir revivre la splendeur dans
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des descendants qui seraient aussi les siens. Ces considérations imposèrent silence aux avertissements de sa raison. Il cessa de soupçonner un danger dans un bonheur qui viendrait un peu plus tôt qu'il ne Ta-* vait marqué, et le mariage si longtemps projeté fut célébré en grande pompe, dans le palais ducal d'Ischia , le 27 décembre 1507. Ils n'avaient l'un et l'autre que dix-sept ans. Mais leur félicité devait être si courte que, malgré l'apparence contraire, ce fut réellement sagesse d'en avancer l'heure.
Les premières années furent les plus heureuses, ou plutôt les seules heureuses , de cette union trop vite interrompue par l'absence , et prématurément brisée par la mort. Le repos, les loisirs, les longs téte-à-téte, si souvent mortels à l'amour qui n'a plus à désirer ni à craindre, ne firent qu'augmenter le leur. Ils n'étaient pas de ceux pour qui la solitude, qui rapproche forcément lés cœurs, n'est qu'une cause de divorce. Les cœurs les mieux épris s'alanguissent à ne vivre que sur eux-mêmes. Il faut, pour entretenir leurs battements, que l'esprit vienne à leur secours. Ce n'est pas le tout que de s'aimer, il faut pouvoir se le dire, et se le dire avec charme ; il faut savoir tourner au profit de sa passion tout ce qui se rencontre de beau dans la nature et dans les arts, Vittoria était plus à môme que personne de ne pas s'ennuyer de sa béatitude. Elle en agrandissait l'horizon de toute l'étendue de son génie, et l'âme
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çlectrisée de Ferrante savait trop bien l'écouter pour ne pa^ savoir lui répondre.
Un seul nuage mêla son ombre à ce radieux hymen, dont chaque fil d'or était compté. Le nom de Pescaire ne parut pas devoir se continuer dans un .fils, et les craintes de la fière maison d'Avalos furent confirmées par les décisions de la science. Quoique ses oracles fussent, à cette époque, moins infaillibles qu'aujourd'hui , ils n'en avaient pas . moins de crédit ; peut-être même en avaient -ils davantage. On crut sans restriction à ce démenti d'espérance ; et le chagrin , qui n'aime pas à se voir exclu des familles, pénétra dans celle-ci par la seule porte qui lui fût ouverte.
Quoique, blessé dans son orgueil , Ferrante ac- . cepta cette épreuve sans en gémir. Il n'en fut pas de même pour Vittoria, qui^ au milieu de ses jofes, sentait planer sur elle des menaces de séparation, et qui, loin de son époux, n'aurait pas à s'entretenir de son absence avec quelque chère et vivante image de lui-même. Sa prévoyance ne la trompait pas. Des. troubles profonds agitaient la Péninsule d'un bout à l'autre. L'Italie allait êti:e appelée à jouer une terrible partie contre la France, et Vittorta pensait bien que Pescaire serait un de ceux qui tjiendraieut les cartes. Elle attendait d'un moment à l'autre le signal qu'elle redoutait, et, longtemps avant qu'il se fît entendre , elle déplorait son aban-
don. Ce signal une fois donnée elle savait trop qu'il ne lui restait plus qu'à faire l'apprentissage de son veuvage.
Fidèle aux coutumes de sa maison/ le marquis de Pescaîrt avait embrassé de bonne heure la profession des armes ; et, bien qu'il sût d'avance ce que la guerre allait coûter à ses affections, il fut des premiers , lorsqu'elle éclata , à la saluer avec enthousiasme. Il n'y voyait qu'un moyen de s'illustrer, de mériter, à force de gloire, un amour qu'elle ne l'avait point aidé à conquérir, et dont il croyait juste de se rendre digne. Puis, n'ajant pas d'enfants , il voulait, comme le héros de Mantinée, pouvoir laisser derrière lui sa lignée de victoires. Cette lignée n'est peut-être pas la moins féconde. Les noms changent, mais les exploits des hommes se succèdent comme autant de flots issus d'ime même source, et les grandes actions sont mères des grands exemples. Il est sans doute permis à la philosophie d'argumenter contre ces idées ; mais il n'y a point à batailler contre de nobles sentiments. Le monde n'a que trop de pente à faire blanc de ses bassesses ; et, à défaut de vertu , il est bon d'honorer ce qui lui ressemble.
Moins ambitieuse, à coup sûr, que son époux»
des périls qu'elle ne devait point partager, mais aussi magnanime, Vittoria cacha sa douleur pour l'encourager , le priant seulement d'être prudent , et, trop pressé de se rendre immortel, de ne pas compromettre cette récompense par d'inutiles témérités. Elle sut ne pas pleurer en lui disant adieu, et ne témoigner de ses frayeurs que par la tendresse de ses avis. Craintive, parce qu'elle aimait, mais ne voulant pas, toutefois, avoir l'air de redouter un oubli trop facile dans la vie tumultueuse et souvent inoccupée des camps , elle lui donna , pour qu'il se souvînt de lui écrire, un petit meuble de voyage, sur lequel elle avait fait graver cette parole de Vespasien : Nunquam minus otiosus^ quam quum otiosus erat ille. Quelle chaste jalousie se cachait sous ce timide conseil historique I Cela ne semblait-il pas dire : « Remplissez» pour n'être point oisif, vos loisirs de ma pensée ; vous ne le serez jamais moins que quand vous n'aurez rien à faire? >» Ce qu'il y avait d'anxiété au fond de ce présent fut peut-être, au moment du départ, la seule faiblesse qui trahît la femme.
Au commencement de l'année 1512, Pescaire avait été obligé de se rendre à Naples pour se mettre , avec les siens , à la disposition du vice-roi Raimond de Cardona , qui s'apprêtait à rejoindre l'armée. Les frères de Vittoria, et Prospero Colonna
son oiidle, êfeient déjà »p8frlis ; T'abriaio n'ôftettÔait plus que son gendre pour les suivre. Lecfrs derniers préparatifs furent bientôt faits , et Vittoria ^ut à quitter le môme jour son père , auquel elle recommanda son mari , et son mari , auquel elle recommanda son père.
A peine les eut-elle vus s'éloigner, qu'elle sentît ce que la blessure de Tabsence avait de profond ^t de cuisant. Son ccBur laissa déborder tout ce qu'il avait discrètement remfertaé de transes et d'alarmes ; et, n'ayant plus besoin de courage que pour elle , elle pleui^a ses rêves d'avenir envolés et perdus. Forte encore pourtatnt , ne vou*lant point se laisser dominer par la douleur , elle crut que le meilleur moyen ^e lui résister était tle ne pas la repousser, et elle résolut de ne là vaincre qu'en y cédant. Mais l'affliction, même alors qu'on veut la eombalttlpe , ït be^oiïi d'ombre ^t de silence. Le séjour de Naples était trop bruyant pour la sienne ; et, dès qu'elle se vit seule , elle songea à se retirer, près de sa soeur, sous les citronniers et les lauriers-roses Ae sa chère Ischta, où aile pouvait r6i»*endre, à la trace ée ses gukianâes ^feuillées, le cours des riantes sâiscPils qu'c^ devait regretter si longtemps. C'est où Ton fût 'heureux qu'il faut aller regretter son bonàew : il iie r^mimè et^i^it de toutes les larmes qu'on lui donne.
L'imaginatkm, qui aigcûse et agrahiicHt ^si %)lon^
tÎCTs tiôs souffra/ices , sait aussi les émousser et lès amoindrit ; c*est une magicienne qui cueiRe son baume et ses poisons sur la môme tige. Vittoria Golomia l'éprouva. En revoyant tous îes muets témoins de ises beaux jours évanouis, elle eut besoin de leur prêter une voix qui Tetitretînl de ses souvenirs , qui les égayât d'une teinte d'esipérance : et la poésie vwit à^le cômtne une consolatrice. La poésie console toiïjours, quand on ne therclhè qti'dle, quand on ne veut pas faire de la gloire avec Ses pleurs; Elle sera douce et bienfaisante, si vous ne lui demandez que ces fleurs trabquilles qui se plai^nt à parfumer la solitude et l'obscurité. Si vous lui demandez une palme, ce sera celle du martyre : et eHe ne votis la donne pas , elle vous la vend.
Un peu de satisfaciîoïi d'orgueil, liiais trop courte, comme toutes nos Jouissances de ce monde , vîftt bientôt se mêler aux inquiétudes de Vittoria. A peine arrivé au Camp des confédérés, le marquais de Pes^ caire avait donné de telles preuves de valetir, que, malgré sou extrême jetme^e, il fut ptbtnli au grade de' capitaine général des dievau-légers. Son courage tint titJtttëè ^^ ^[yromesses : ta vicitoîre Se«ile hè tint pas les sicwnes, et, qUell^ttés tiïois kprës «êfe premiers "succès , eut lieu la saftglaûte journée de RètvènUè. Laissé pùxtt mort ^lifr le champ de bataille, il fm fait pri^omtier par tes ï^îiçais, et, cWï-
duit à Milan, il y partagea la captivité de Fabrizio Colonna , sous les ordres duquel il avait combattu. - Ce fut plutôt pour lui que pour elle que Viltoria s'affligea d'une défaite dont sa bravoure n'avait point à souffrir, et elle accepta, sans indignation contre l'injustice des armes, un malheur qui la rassurait sur sa vie.
Pour tromper les ennuis delà convalescence et de sa détention dans la forteresse de Porta Gobbia, comme Vittoria les chagrins de son isolement, Ferrante eut recours au même moyen, à l'étude, qui avait toujours été religieusement honorée dans sa famille. Sous le titre de Dialogo d'amore^ dit Paul Jove , il composa pour sa femme un de ces dia* logues à la manière de Platon, que Marsilc Eicin avait remis en vogue. Nous n'avons aucune espèce de raison d'opposer un démenti aux éloges que l'historien donne à cet opuscule qui existait encore lorsqu'il en parlait, et qui maintenant n'existe plus ; mais nous avons peine à croire que ce soit une perte. S'il eût été aussi remarquable qu'il le prétend, Paul Jove, qui regardait comme une bonne fortune l'occasion d'écrire une page de plus, n'eût pas manqué de tiiev quelques-unes des exquises sentences dont il le dit orné. Son silence doit nous rendre indulgents pour le Temps, qui a certainement bien des reproches à se faire, mais qui ne mérite pas toujours ceux dont nous l'acca-
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blons. S'il démolit quelquefois des temples, il abat encore plus de masures.
Les affections sont loin d'être aveugles ! elles voient admirablement les défauts qu'on voudrait leur cacher; elles sont seulement plus habiles encore à surprendre les qualités qui les compensent. C'est sans doute ainsi qu'à l'égard du dialogue de Ferrante se comporta l'amour de Vittoria. Avec le rare talent dont elle était douée , il est probable qu'elle ne fut pas très-frappée de celui de son époux; mais son ouvrage, quel qu'il fût, était un gage de tendresse, qui la toucha tout autant que l'eût fait un chef-d'œuvre. Elle ne voulut point demeurer en reste avec le captif qui ne s'occupait que d'elle, et comme pour prouver à son tour que, aussi prisonnière que lui, elle n'avait de compagnie que les Muses, qui ne s'égarent guère aux chemins joyeux du monde , elle lui adressa cette belle épitre in Terza rima^ qui est comme le prologue de tous les vers où se sont, pour ainsi dire, infiltrées et cristallisées ses larmes.
Eccelso mio signor, questa il scrivo Per te narrar ira quanta dobbie voglie, Fra quanti aspri marlir dogliosa io vivo.
Mon illustre seigneur , je t'écris ceci pour te raconter au milieu de quelles incertitudes, à travers quels rudes martyres je me traîne et je vis.
Vittpri^^ (Joiït le g^e n's^ gr^adi <Hie d^ns les pleurs, a fait mietix que cetl^ épîlrç, mais on y rewpntre déjà des. tçaite de sei;itiment et de passioji qu'elle n'a pouU surpassés. «i^Cela o/e vous fait rieja,, à, vqi«j, dit-elle, de tent^ leis plus terribles ejitreprises! cela, u,e nuit qu'à nous, pauvres affligées, qui restons à vous attendre, doutant toujours,, craignant sans cesse. Vous, poussés par la. fureur, ne pensant à rien autre qu'à la gloire, vous avez coujtume de vous jeteç impétueusement ap péril et de le défier par vos cris : nous, timides 4(^ coQuif et pâlies de vos. dangers , nous tremblons pour vous. »»
Non Duoce a voi tentar le dubbie imprese; Ma a noi^ dogliose, afftittef che aspettando Semo da dubbio eda timoré offesei
Vol spinti dal furor, non ripensando Ad altro che ad onor, contro al periglio Solete con gran furia andar gridando ;
Noi, timide nel cor^ mesté nel ciglio
Semo per voi
Qu'allais -tu faire loin de inoi ? poursuit-elle : en cherchant des succès rencontrer des revers ! « Si tu voulais la victoire, j'étais à tes côtés. Tu l'as, en me quittant, laissée derrière toi. L'homme ne s'attai^he qu'à ce qui fuit. Mal en est advenu à pompée, comme tu dois savoir, pour avoir abandonné Cor*
n^e , et à Caion encore , pour être resté sourd au désespojir djeMareia. La femmes doit suivi^e son mari, <toi2s se^Joyors^ comme au dehors. S'il souffre d'une peine, elle en souffre; s'il est heureux, elle est h^Hi^eusd, et s'il m^wt, elte meurt» Où l'un se ris- (pet, il £nut q?iii} Vautre sq hasarde. Égaux dans la vie , c'est bien I^e moûis qu'ils le soient aussi dans l^.]}iort! »»
Se vitloria volevi, io t'era appfesso;
Ma tu lasciando mè, lasciasti lei :
E cerca ognun &^;air chi fogge d'eaeo.
Nocque a Pompeo, corne saper tu dei, Lasciar Cornelia, ed a Catone ancora Nocque lasciaudo Marzia in pianti rei.
Seguir si deve il sposo e dentro e fora :
E s' egli pâte affanno, ella patisca ; Se lieto, lieta ; e se vi more, mora.
A qujel cbe arrisca V un , Taltro s' arrisca ; Eguali in vita, eguali siano in morte i
Cette même Vittoria, qui avait si courageusement
retenu ses plaintes au départ de son époux , ne
craint pas de se montrer ici dans toute sa faiblesse
de femme aimante et désolée. Ce n'est pas elle qui
a changé, c'est la situation. Elle n'a plus à soutenir
le cœur du soldat en lui cachant la tristesse du sien;
elle a un captif et un vaincu à consoler, et elle sait
24 VITTORIA GOLONNA.
que les peines de ceux qu'on aime sont le baume où s*apaisent les nôtres. On ne guérit point le malheur avec un sourire, on le soulage avec des larmes.
Vittoria £olonna était rentrée à Naples pour être à même d'y recevoir* plus promptement des nouvelles.de son mari, et la première qu'elle y apprit était celle d'un retour qu'elle n'espérait pas. Un oncle maternel du marquis de Pescaire avait obtenu sa liberté, et il en profita pour venir oublier dans ses chers foyers la crainte qu*il avait eue de ne pas les revoir. Nous ne pouvons plus juger aujourd'hui de la joie de la femme qu'à ses regrets de l'avoir perdue, exprimés longtemps après dans un sonnet qu'on a souvent cité comme un des plus beaux de son recueil. Ce n'est pas tout à fait notre opinion : en lisant ces vers, on sent qu'à l'époque où ils furent écrits, l'auteur avait trop souffert pour reproduire au vif l'impression de son bonheur; celui qu'elle appelait familièrement son soleil avait déjà, pour ne plus reparaître, franchi les bornes de l'Occident.
Qui feCfe il mio bel sole a noi ritorno, Di régie spogHe carco e ricclie prede; Ahi ! con quanlo dolor l'occhio rivede Quei lochi, ov' ei mi fea già chiaro il giorno l
Di palme e lauro cinto era d'intomo, D' onor, di gloria, sua sola mercede :
Ben polean far del grido sparso fede L' ardito volto, il parlar saggio adorno.
Vinto da' prieghi miei poi ne mostrava Le sue belle ferite, e U tempo, e *i modo Délie vittorie sue tante e si chiare.
Quanta pena or mi dà, gioia mi dava!
E in questo, e in quel pensier piangendo godo
Tra poche dolci, e assai lagrime amare.
C'est ici que mon beau soleil nous fit retour , chargé de royales dépouilles et de riches trophées. Hélas I avec quelle douleur mon œil revoit les lieux où sa présence me faisait le jour si brillant et si pur l
Il était couronné de palmes et de lauriers, d'honneur et de gloire^ sa seule récompense ; et sa mâle figure, la sagesse élégante de sa parole, rendaient assez témoignage des hauts faits qu'on m'avait contés.
Vaincu par mes prières, il me montrait ses nobles cicatrices, et me disait à quel temps, de quelle manière, il avait remporté tant et de si belles victoires.
Gqmbien de peine' me donne aujourd'hui ce qui m'a donné tant dé joie; et comme, partagée entre ces deux pensées, je me plais à pleurer, versant bien peu de douces larmes et beaucoup d'amères I
« Après ses beaux souvenirs, dit Ginguené, elle termine par un cliquetis d'antithèses, dans lesquelles s'accumulent à la fois les mots de douleur et de plaisir, de peine et de jouissance, de larmes douces et de larmes amères. » Voilà pourtant