VITTORM COÏ,aNI«A
de ces jugements^ qui font £U|torité dans le inonde ! Il est hors de douta que Ginguené^ savait parfaitement l'italien; m^ais il est évident qu'il en comprenait mieux la lettre qme Teapcit. Cequ'il blâme dans ce sonnet est précisément ce qu'il y à de meilleur. S'il ne l'avait surabondamment prouvé par ses vers, cela prouyerait de reste qu'il n'avait pas le plus léger sentiment de la poésie. C'était un littérateur estimable, connaissant ses auteurs et sachant ce qu'ils ont fait,, pouvauijt les apprécier suivant les règles de la logique et de la grammaire , mais c'est tout. Si précieux qu'il soit, ce savoir i^ suffit pas. Pour juger les poêles, il faut l'être, et cela ne s'gypprend pas.
Le retour inespéré de Pescaire ne ramena pas pour longtemps la sérénité sur le front de Vittoria Cplonna. Après un congé de quelques mois , il fut rappelé so»s les drapeaux ; et , nommé capitaine général d'infanterie, il repartit pour l'armée en 1 513. Seule encore une fois, sa jeune femme s'éloigna de nouveau d'une ville où sa douleur s'augmentait de tout ce qui pouvait la distraire ; elle reprit le chemin d'Ischia , et fut redemander à Tétude , non pas l'oubli, mais, cette force de cœur dont la compagne d'un soldat a besoin pour ne pas succomber à ses angoisses : la résignation..
VITTOmA COJI.WKA. %1
L^ poési/e, le t^vaU, la correspondance, se disputaient les heures de. Taffligée, mais ne les remplissaient pas. L'amour a besoin de se prouver autrement que par des chants : il Maît à sa tendresse d'aulres confidents que des lettres ; et elle sentit, avec plus d'amertume que jamais, tout ce que le del lui avait refusé de consolation en ne lut accordant pas d'être mère. Ce fut alors que, pour donner le change à sa solitude^ sans, cesser de la peupler d'une s^le image, elle voulut, en; adoptant un proche parent de son mari, le jfiune Alfonso del Vasto son cousin, assurer à sa famille rbéritier qu'elle n'avait pu lui donner; et elle ne se contenta pas de l'adopter, elle résolut, ce quir exigeait autant de courage que de patience, d'entreprendre son éducation.
Alfonso del Vasto était un enfant sauvage et indomptable, d'un caractère presque féroce et rebelle à toute direction, tel que Saint-Simon nous peint le duc de Bourgogne avant les soins paternels de Fénelon. Son intelligence était vive et prompte; mais, sans gouvernail et sans frein, die paraissait ne devoir amener que des désordres. Ce fut cette nature violente et emportée, qu'on pouvait croire marquée
pour le crime, que Vitloria se donna mission d'apprivoiser et de plier au bien. La tâche fut d'abord des plus rudes ; mais il y a toujours de la ressource avec ces âmes dont la dureté n'est qu'un excès de force, et elle ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle réussissait. Sa grâce, sa bonté, sa douceur inaltérable, sa beauté fière et tranquille, sa fermeté tempérée d'indulgence, exercèrent un magique empire sur le cœur de ce farouche enfant. Il n'eut bientôt plus d'autre désir que d'obéir à son institutrice; il se mit à aimer par reconnaissance les études qu'elle lui conseillait, et, trouvant à la remercier par ses progrès , il finit par prendre goût à des travaux qui n'étaient d'abord qu'un devoir. Partout où elle voyait le germe d'un vice, elle sut y mettre le germe d'une vertu ; elle fit enfin un homme accompli du terrible élève qu'elle s'était donné , et lorsqu'elle revit son époux , elle put à bon droit lui dire en le lui présentant : « On ne dira plus maintenant que je suis stérile : celui-là est l'enfant de mon génie. »
Già stérile non posso io esseré chiamata, quando ho del mio ingegno generato coslui.
Le marquis de Pescaire fut un de ceux qui se distinguèrent le plus dans le cours de celte campagne, et, lorsque la paix lui permit en 1615 de revenir dans son pays, il n'y revint qu'en triomphateur. Le véritable triomphe de ViltoriaColonna était
le retour de son époux ; mais ses ivresses de cœur n'étaient pas destinées à être jamais de longue durée. Le bruit des fêtes qui avaient accueilli la rentrée du vainqueur n'était pas apaisé , que d'autres devoirs le forçaient encore à s'exiler. Le danger, cette fois du moins, n'était pas du voyage, et elle n'eut à déplorer que son absence. Ce ne fut pas pour aller reprendre son commandement qu'il partit : il se rendait comme ambassadeur des barons aragonnais auprès de Charles-Quint, récemment élu empereur "d'Auti'iche, et qui seulement alors prenait possession de l'empire^ Quant à elle, elle ne voyait guère dans ces nouveaux honneurs que le nouvel éloignement de son époux; elle n'en était pas à s'apercevoir qu'une dignité de plus n'est souvent qu'un bonheur de moins.
Cette mission terminée, le marquis de Pescaire rejoignit sa femme à Rome, où elle était allée, accompagnée de son père, pour visiter sa famille et rendre hommage au pape Léon X. Ce fut durant ce pèlerinage, à une époque où, quoique déjà éprouvée par le chagrin, elle était dans tout l'éclat de soii esprit et de sa beauté, qu'elle se lia d'amitié avec tout ce que Rome comptait alors de célébrités dans les lettres et les arts : avec Jérôme Vida, qui, bien qu'il ne méritât pas sa réputation, et peut-être aussi parce qu'il ne la méritait pas, passait généralement pour un grand poëte; avec Sadolettî, dont
le latih Wiodéfïié avait, Mtant qu*il es^ -permis à ce latin bâtard de l'avoir, un arrière-goùt d'antiquité; avec Bémbo , s*adieu^ imitateur de la gtavîté pompeuse de Cicéron et des co^ïeïteries erotiques de ramant de Laure, <ievefm cardinal par la grâce de Pétrarque; avec Michel- Ange Buonarotti surtout, dont Tamour tendre et respectueux jfut pour elle , dans un avenir qui s'approchait, une glorieuse consolation. Le talent de Vitlorla n'étaîît encore connu que par des promesses, mais^ ces promesses valaient mieux que les fruits de bien d'autres.
On ne sait combien de temps se proloffigea son séjour à Rome ; mais îl paraît qu^eUe y était encore en 1620, lorsque ïa mort Itri ravit son père, et lorsque, se rallumant dans le Milanais, la discorde , à son de trompe , ^fn redemanda ^tie dernière fois son épofùx. B était dît quie k guerre ne devait pas ne. frapper que pour un à la porte de sa maison; le vienne Fabrizio n'aVait plus à lui répondre , mais îl se trouva prèfe de sa fille quelqu'un pour le remplacer. 11 tei faThit se «éparer de son fils d'adoption , que Pescairè Voulait emmener et qui brtdait lui^^ème de gagwet des éperons. Le jeune homme croyait *qri*on ne perft jèimak s'y 'prendre trop tô't. Les plaisirs perdus ^e rétfou^ vent, mais l'honneur ne s'ajonrne pa^.
Tous les anris et parents dû marqnîs de Pescaîfe désapprouvaient celte résolution. As lui représen*
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taient ^otobien, n'ayant pas d*enfents, il était im» ^rud^t d'exposer aux hasards des armes runique rejeton d'une si noble race. Vittoria seule, dont l'âme était toute romaine, ne mit point obstacle à ce dessein , qui n'était douloureux que pour elle. « Que le marquiis del Vasto parte avec vous! disaitelle à son mari en lui faisant ses derniers adiCRix. S'il pérît, ce ne sera qu'un homme de moins, et de moins aussi un seul lignage; il n'y a pas là de ^di rougir: ce qu'il faut craindre, c'est de voir le patrimoine de gloire de Vos ancêtres possédé par des lâches, et des coeurs indigiïes de tant de biens. »
Venga il marchese del Vaste con esso vol! perché mancando un uomo ôolo, s*egli tii^ncâsse, ô un âbto tignaggio, se il vostfo maiica ; mnè cosa tanfto da abboihtrtare e temere, quanto il veder 4a sostanza « la ^lorla de' vostri antepassati posseduta ^ ^ate vile e iadegna di taaio bene.
De cmtàgè n'ëmpèdie pss la douleur, et, fior^ tamt ttu fond de l'âme le deuil d'un double départ> Vittoria Golonna reprit le chemin d'isc^i, où Vn.btendait^ compagme ordinaim, ses ^souvenirs et se^ études. LesMuses, comme cda^e ttisaU encore dans ce temps-là, s'y montrèrent iius-«ftenlives que ja.roais à soiidager ^s peines ; et son ^lent^ qm se fôt peut-être eïigourdi^dans les langueurs de la félicité^ aHQQiim^^ à re^Devoir de son inquiétude un degré 4e tnaturilé ^'>a(^vâ bie&tôt k ntôUieur. Tantôt
elle essayait de célébrer en vers les hauts faits de son mari ; tantôt elle conversait avec lui dans de longues lettres pleines de douces redites , qui semblaient le ramener près d'elle et donner une voix à sa solitude. Elle s'entretenait de même avec les esprits d'élite du siècle, avec Michel-Ange et Bembo, avec Galeazzo Tarsia, qui l'aimait en poète et en amant, avec Annibal Caro, Molza, et le politique Baltbasar Castiglione, qui lui dédiait son livre du Courtisan. Elle se marquait ainsi sa place, non pas peut-être sans le savoir, mais à coup si^r sans le chercher, parmi les écrivains les plus illustres de son temps.
Ces distractions occupaient ses veilles sans la consoler. Pas un messager pourtant n'arrivait, qui ne lui fournit des motifs de se réjouir et de se rassurer. La renommée de Pescaire croissait de combats en combats ; amis et ennemis en parlaient déjà comme du plus grand capitaine de l'époque. Quelquefois elle se prenait à désirer que le ciel multipliât ses occasions de triomphe, et sous ce vœu se cachait l'espérance secrète que , en avançant la paix , ses exploits hâteraient leur réunion. D'autres fois elle s'accusait de désirer de nouvelles batailles, qui ne pouvaient être tjue de nouveaux périls, et de sacrifier ainsi à une vaine ambition de gloire la sécurité de son amour. Une sorte de pressentiment l'agitait , que demander un succès de plus , c'était
demander la mort de son mari ; et elle tâchait de réparer l'effet de ses prières, en lui donnant des conseils de prudence, en lui écrivant que le devoir d'un chef n'était pas de s'exposer comme un simple officier, mais de ménager en lui le salut de sou armée : sagesse d'un grand cœur, qui n'est peutêtre ici toutefois que de l'amour déguisé.
Tandis qu'elle écartait d'une main, pour le ramener de l'autre, le réseau de vagues tourments qui se serrait autour d'elle, le marquis de Pescaire continuait à se montrer un des meilleurs lieutenants de Charles-Quint. Il se distinguait à la bataille de la Bicoque, il prenait Lodi, il faisait capituler Crémone, s'emparait de Gènes, battait l'amiral Bonnivet, et enfin, lé 24 février 1525, contribuait pour sa bonne part à la défaite de François b' dans les champs de- Pavie. Il y fut grièvement blessé ; mais Vittoria n'apprit de lui que la victoire, et l'éclatante récompense qui en fut presque immédiatement la suite- Lannoy, qui commandait les Impériaux , et à qui le roi de France avait remis son épée, ayant été chargé de conduire le monarque prisonnier en Espagne, le marquis de Pescaire fut nommé, généralissime des troupes de l'empereur. C'était sans con* tredit le plus haut poste qu'il pût ambitionner. Il fut cependant sur le point de ne pas s'en contenter.
L'Italie était alors, comme elle l'a du reste presque toujours été, partagée en plusieurs camps.
On y comptait en ce moment trois partis bien prononcés : le parti français, celui des Impériaux, et le moins nombreux peut-être des trois, celui des Italiens. Le premier venait d'être battu par le second. Les deux autres restaient donc seuls en présence. Le parti national crut l'instant favorable, et conçut l'espérance d'affranchir son pays. Une ligue se forma, à la tête de laquelle était un expert et rusé diplomate nommé Morone, conseiller intime de Maximilien Sfor^a, duc de Milan , et on essaya de séduire Pescaire parles offres les plus magnifiques. Morone s'en^ gageait à le faire nommer roi de Naples, s'il voulait aider les patriotes à chasser du territoire les Espagnols et les Allemands. Quoi qu'on en ait pu dire, il est certain que le nouveau généralissime écouta ces propositions et ne s'empressa pas de les rejeter. Ses apologistes ont prétendu que, politique aussi adroit qu'il était habile guerrier , il avait feint de prêter l'oreille à ces projets, pour entraîner des confidences qui l'aideraient à les déjouer. Cela n'est pas. Le marquis de Pescaire était un brave soldat et un excellent général ; ce n'était pas une grande âme, et il. fut fortement ébranlé. Je sais que d'habitude les hommes ne méritent guère qu'on se dévoue pour eux, et qu'on ne fait que les prévenir en les abandonnant; mais se disculper ainsi, c'est s'accuser. Ce n'est pas pour eux qu'on leur reste fidèle, c'est pour soi. Pescaire n'avait pas cette rectitude de
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jugement qui est le plus sûr indice de la droiture du cœur, cette solidité de délicatesse qui nTiésite pas une minute entre un devoir et un intérêt, et il hésita. Le devoir finit par l'emporter; mais tout affirme que, s'il n'eût été secouru, le devoir eût succombé. Si Pescaire n'avait pas de principes assez arrêtés pour décider, sans tâtonnement, de son honneur, il eut au moins le bon esprit d'en référer à une conscience plus ferme que la sienne; il soumit à sa femme des perplexités qui peuvent se comprendre, mais qui ne s'excusent pas. Celle-ci, tout Italienne qu'elle était dans l'âme , ne balança pas entre la promesse d'une couronne et le respect du serment. « Il devait se souvenir, répondit-elle, de sa conduite accoutumée, de sa réputation de probité qui l'élevait au-dessus de la fortune et de la gloire de bien des princes. Ce n'est point par l'importance des États et des titres, mais par la voie seule de la vertu, que s'acquiert ce trésor d'estime publique , qui de louange en louange arrive à nos derniers neveux. Pour moi, je n'ai jamais désiré être la femme d'un souverain : je veux rester celle de ce célèbre capitaine, qui, dans la guerre par sa valeur, dans la paix par sa magnanimité, a su vaincre les plus grands rois. »
Scrisse gli che volesse ricordarsi délia solita sua virtù, con la oui riputazione e Iode egli avanzava la fortuna e la gloria di molti re. Perciocchè non con la grandezza de' regni, e de' titoli, ma per la via délia virtù Tonore s'ac-
quista, il quale çempre coq chiara Iode arriva a' descendemi ; cbe ella non desiderava d' esser rooglie di re, bensù del gran capitano, il quale non solamente in gaerra coi valore, ma ancora in pace con la magnanimité, avea saputo vincere i re più grandi.
Celte noble lettre raffermit la fidélité plus que vacillante de Pescaire. Mais il alla par malheur , comme c'est assez l'ordinaire des fidélités qu'on remonte,, plus loin que ne le lui conseillait Vittoria. 11 ne se borna pas à découvrir à l'empereur toute la conjuration qu'il avait surprise, non point comme il le disait, en ayant l'air de s'y prêter, mais eu s'y prêtant : il sévit avec fureur contre les conjurés. Après l'avoir attiré dans un piège, il fit lâchement arrêter Morone, qui ne sortit que dix-huil ans après des cachots de Pavie. Il fit déclarer le duc de Milan traître et félon; il fut inapitoyable pour ceux dont il avait failli devenir le complice ; il semblait vouloir se venger sur eux d'avoir été près de céder à la corruption. Ses. rigueurs lui font, dans l'histoire, plus de tort qu'un moment de faiblesse.
Maximilien Sforza, pour se dérober aux menaces de Charles-Quint, fut s'enfermer dans une de ses forleresses , devant laquelle Pescaire vint mettre le siép:e. Mais les fatigues de ce blocus, ses remords qu'il avait essayé de cacher par des persécutions, les haines qu'il s'était attirées par sa hauteur et sa duplicité, allumèrent bientôt dans son corps, af-
faibli par de récentes blessures, une fièvre qu'il ne fut pas le dernier à juger incurable. Se sentant mortellement atteint, il fit prévenir sa femme, qu'il voulait embrasser encore une fois; c'était s'y prendre bien tard", et ridé,e qu'il n'aurait pas le temps de la revoir ne fit qu'augmenter son danger.
La marquise, de Pescaire ne fut pas plutôt avertie de la catastrophe qui la menaçait, qu'elle partit en toute hâte de Naples. Arrivée à Rome dans les premiers jours de décembre, elle ne voulut pas, quoique malade elle-même, s'y reposer d'une course qui était alors un voyage des plus pénibles, et elle prit immédiatement la route de Milap ; mais elle n'alla pas jusque-là. La nouvelle qu'elle redoutait d'apprendre à chaque relais l'attendait à Viterbe. Le marquis de Pescaire avait succombé le 4 novembre précédent; et, conduit à Gènes par le marquis del Vasto, le cercueil voguait déjà vers Naples, où il fut quelque temps après inhumé en grande pompe dans l'église de Saint-Dominique.
La douleur de Vittoria Colonna fut aussi grande que l'avait été son amour, et devait durer davantage. Ne se croyant plus d'un monde d'où venait de fuir celui qui l'y retenait, mais trop chrétienne
pour s*en arracher , il lui fallait , sans recourir à une délivrance défendue, se rapprocher autant que possible de la mort, et elle résolut de cacher dans un clottre les restes d'une vie dont la moitié était déjà sous la terre. Dès qu'elle se sentit la force de quitter les lieux où le coup le plus cruel et le plus irréparable l'avait frappée, elle revint à Rome, et se réfugia dans le monastère de Saint-Sylvestre, qui était placé sous la protection de la famille Colonna. C'était un premier pas de fait hors des voies où elle avait marché , et elle ne croyait pas tarder à en faire un second.
N'ayant plus foi qu'au ciel, Vittoria ne demandait qu'à prononcer ses vœux, et, quoiqu'elle n'eût aucun besoin d'expiation, à unir dans la pénitence des jours qui n'étaient plus pour elle qu'un sup^ plice. Clément VII, alors souverain pontife, ne lui permit pas tant de sévérité contre elle-même. Il ordonna aux sœurs de Saint-Sylvestre de la recevoir, mais leur défendit de lui laisser prendre le voile. Sachant qu'il -n'y a pas de cœur inconsolable, et ne prenant pas comme elle le désespoir pour de la vocation, il ne voulut pas qu'une dévotion exagérée par la douleur retranchât de la société une femme qui la charmait par sa beauté et la ravissait par son génie. Une lettre papale du 7 décembre 1525, écrite, dit-on, par le cardinal Sadolet, ou du moins sous son inspiration, enjoint
formeUement à la* supérieure de ne pas laisser la marquise embrasser l'état monastique, sous peine de l'excommunication latœ senteniiœ. Ces menaces prouveraient au besoin qu'il n'y a souvent rien de plus religieux que de prendre en main les intérêts du monde.
L'existence de Vittoria Ortionna, durant les premiers mois de son veuvage, fut ce qu'elle pouvait être dans un couvent où ne pénètre aucune distraction : d'une tristesse fiévreuse et monotone. Après avoir longtemps pleuré , elle éprouva enfin le besoin d'essayer de nouvelles formes d'affliction, et d'appeler son talent au secours de ses peines. Ce fut alors qu'en les chantant., elle tenta de laisser à l'avenir un monument de sa détresse , une trace de ses aspirations à rejoindre près de Dieu celui que le ciel s'était trop hâté de lui reprendre. Ceux qui ne savent pas ce que c'est que les vers,, prétendent que, lorsque la poésie vient, c'est que le, chagrin s'en va. Eh! mon Dieu, non; iîne s'en va pas, il change de face, voilà tout! Pour peindre une infortune comme on la sent, pour y atteindre parla parole, il faut absolument y penser, et y penser c'est l'approfondir. Il peut arriver que, dans ce travail, on s'arrête à une expression qui paraisse forcée; mais ne vous y trompez pas! elle n'en est peut-être que plus près de la vérité. Elle n'en atteste que mieux Tapplication du poète
à sonder les plaies de l'âme, 6t celte application les eavenime. Étudier sa souffrance, c'est l'aviver. La plupart des anciens biographes de Villoria Colonna prétendent que c'est à ce premier fleurissèment du génie après le silence et l'agonie du cœur , que nous devons l'admirable canzone:
Spirto gentil, che sei nel terzo giro.
La pièce est imprimée dans toutes les éditions de ses œuvres , mais ce n'est pas une raison pour que ce soit là sa place. Les vers sont dignes de ce talent chaste et dévoué qui sut retrouver, pour mieux gémir, les larmes cadencées du magicien d' Arqua; mais il suffit de les hre pour cesser de les lui attribuer : leur angélique pureté aura sans doute passé pour une signature. C'est, il est vrai, l'élégie d'une femme en deuil de son mari; mais ce mari, dont la mort doit mettre en émoi les sept collines et faire sangloter jusqu'aux roseaux du Tibre, n'a pas le moindre rapport avec le marquis de Pescaire. Des critiques, plus instruits que ceux d'autrefois, assurent qu'elle fut composée à la prière d'une dame romaine, qui, ayant perdu son époux, aurait supplié l'Ariosie de le pleurer pour elle ; je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que la mémoire de l'Arioste n'a point à rougir de pareils pleurs , et que ce n'est pas peu d'honneur pour Viltoriâ Colonna qu'on lui ait supposé
si longtemps des yeux capables de les verser et une plume capable de les traduire.
N'ayant pu prendre le voile comme elle r«mrait désiré, elle finit par céder, vers les derniers jours de Tannée 1526, aux instances de ses frères qui la rappelaient à Naples. Quoi qu'elle en ait pu dire dans ses rimes, le malheur n'avait nullement altéré sa beauté. 11 lui avait même prêté un charme de plus, et il y avait plus de séduction dans l'abattement de son visage qu'il n'y en avait jadis dans son enjouement. Célèbre avec cela par son talent, non moins célèbre par ses vertus, de hauts et puissants seigneurs sollicitèrent sa main. Sa famille, que pouvait flatter quelqu'une de ces riches alliances, la pressait en vain de faire un choix. Elle repoussa obstinément toutes les prétentions. A chaque nouvelle offre elle avait coutume de répondre que, bien que son soleil fût éteint pour les autres, il était toujours allumé pour elle :
Che il suo sole, quantunque degli altri fosse riputato morto, appresso di lei sempre vivea.
Elle écrivit à ce sujet deux sonnets remarquables, mais d'une élégance raffinée plus propre à discréditer ses plaintes qu'à éveiller les nôtres. Le premier:.
D* ogni sua gloria fu largo al mio sole Il ciel....
ne nous parait pas valoir le second. Nous citerons
celui-ci lout entier pour donner une idée de cette poésie contournée du xvi* siècle, où, franc pour celui qui l'éprouve, faux pour celui qu'il veut convaincre, le sentiment le plus vrai, quoi que nous ayons pu soutenir tout à l'heure , ne s'aperçoit pas qu'il s'émousse en s'aiguisant.
Di cosi nobil fîamma amor mi cinse, Che poco apprezza il trapassar dell* ore :
E col suo dolce, casto, e santo ardore, Ogni altra nel mio petto altéra estiose.
Ricco legame al bel giogo m*avvinse^ Tal che disdegna umil catena il core; Ne più speranza vuol, ne più timoré; L* arse un incendio, un sol nodo lo strinse.
Scelto dardo pungente air arco tese, Che fè la piaga, ch' or serbo immortale, Per scbermo contra ogni amoroso impaccio.
Amor le faci spense ove I* accese,
L' arco spezzô ail' avventar d' un strale,
E ruppe i nodi ail' annodar d' un lacclo.
Elle est si nobk) et si pure, la flamme dont m'a enveloppée Tamour, qu'elle s'inquiète peu de la fuite des heures; avec son doux éclat, avec sa chaste et sainte ardeur, elle a étouffé toute ûèvre d'orgueil en mon âme.
Un lien si riche m'attachait à mon beau joug, que mon cœur dédaigne aujourd'hui d'humbles fers. Il ne veut plus d'espérance, il ne veut plus de crainte : un seul incendie l'a brûlé, une seule chaîne enchaîné.
La pointe aiguë d'un trait de choix m'a frappée, et lA blessure qu'il m'a faite est étemelle : je la garde comme un bouclier contre les assauts des passions.
Où Tamour Talluma, Tamour a éteint son flambeau : la flèche a brisé Tare en s'échappant ; le nœud qui m'a serrée a rompu d'avance tout autre nœud.
Dans le recueil assez volumineux des poésies de Vittoria, on retrouve à chaque instant ce même courant d'idées qui finit, en la berçant, par submerger Tattention. Comme ceux de Pétrarque, V Aurore et le Laurier^ ses vers affectionnent un peu trop l'astre, désormais couché, dont elle avait réfléchi la lumière, et on peut dire qu'il y a trop de soleil dans le long clair de lune de son veuvage. Il est juste d'ajouter, par contre, que ces petites fadeurs brillantées sont rachetées avec usure par des traits d'une sensibilité exquise, d'une délicatesse toute féminine. Une fois que le chagrin se fut incorporé à elle, elle ne lui chercha point une langue particulière pour l'exprimer : elle lui donna la sienne, celle dont elle avait l'habitude de se servir. Cette langue avait la grâce apprêtée de l'époque : il y eut de la grâce et de l'apprêt dans sa consternation; cette langue était spirituelle, et sa tristesse le fut
Après quelques mois de séjour à Naples, où la retinrent sans doute quelques-unes de ces affaires qui suffiraient seules pour nous donner le regret des morts, elle s'empressa de retourner dans cette
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île bénie d'Ischia, dont son culte conjugal voulait se faire une sorte de Thébaïde perpétuelle, une sorte de couvent libre, qui lui tiendrait lieu du cloître qu'on avait fermé devapt elle. Se retrouvant là sur son terrain, fortifiée par une solitude si sympathique à sa mémoire, elle reprit de plus en plus à la poésie , la seule affection peut-être qui ne soit pas infidèle à l'adversité , \ît c'est de cette retraite que s'échappèrent par le monde tant de plaintes mélodieuses, qui ont longtemps charmé bien des douleurs, et qu'on n'écoute plus maintenant, comme si ces douleurs qu'elles apaisaient avaient cessé.
L'isolement et l'obscurité où elle vivait accrurent bientôt sa renommée , tant le mystère ajoute à notre dévotion. Moins on voit l'ouvrier , plus on est tenté d'admirer rœu\Te , et Dieu sait bien ce qu'il fait en ne se montrant pas davantage aux hommes.
Vittoria n'était guère plus visible , et tous les yeux se tournaient instinctivement de son côté, cherchant à l'horizon le nouvel astre poétique dont ils n'apercevaient que les rayons. Les écrivains le plus en faveur s'honoraient de payer tribut à son génie. Tous étaient jaloux de lui plaire , les uns à son cœur, les autres seulement à son esprit, et tous lui adressaient , soit en vers , soit en prose, leurs félicitations, leurs prières, leurs vœux. Cherchant à se dérober à elle-même par son activité, elle répondait à toutes les lettres, à toutes les civi-
lilés ou flatteries de la littérature, gracieuse à tout le monde sans encourager personne, ne perdant jamais l'occasion de mêler un mot de tendresse pour son mari à l'expression de sa gratitude pour ceux qui auraient bien voulu le lui faire oublier.
C'est d'Ischia qu'il faut dater quelques-unes de ses plus belles pièces, celles qui sont des remerciments à des rivaux empressés de lui rendre les armes, comme Veronica Gambara, par exemple, qui s^élevait à sa hauteur en se mettant à ses pieds ; celles encore où elle s'associe volontairement à des pertes qui lui rappelaient la sienne. Au nombre des dernières sont les trois sonnets de condoléance, qu'elle envoie porter ses pleurs au seuil orphelin de Molza. Parmi les autres, il faut placer en première ligne celui qu'elle répondit aux calembours de cérémonie de Bembo :
Alta Colonna e ferma aile tempeâte....
Il est encore en honneur dans quelques mémoires, et il devrait Fêlre dans celle de tout ami des lettres que les splendeurs modernes n'ont point rendu aveugle à l'éclat du passé.
Ahi! quanto fù al mio sol contrario il fato, Che con V alta virtù dei raggi suoi, Pria non v* accese, che mille anni e poi Voi saresie più cbiaro, e lei più lodato.
Il nome suo col vostro stil pregiato,
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Ond' han gli anticbi scorno, invidia noi, A mal grddo del tempo avreste voi Dal secondo morir sempre guardato.
Deh 1 potess' io mandar nel vostro petto
L* ardor ch* io sento, e voi nel mio V ingegno î
Chè avrei forse al gran volo conformi 1' aie :
Ghè cosl temo *1 ciel non prenda a sdegno Voi, percbè preso avete altro soggetto ; Me, ch* ardisco parlar d' un lume taie.
Ah! combien Iç destin fut contraire à mon soleil, quand il ne permit pas à ses rayons de vous pénétrer plus tôt de leur splendeur et de leur vertu ! Dans mille et mille années d*ici, vous en seriez plus lumineux, et lui plus renommé.
Une fois embaumé dans ce style , qui aux anciens fait honte, et à nous envie, son nom serait impérissable; vous l'auriez toujours, en dépit du temps, gardé d'une seconde mort.
Que ne puis-je, en votre sein, faire passer l'ardeur qui me brûle, et vous, votre génie dans mon ârae! Peut-être aurais-je alors des ailes moins incapables d'un grand vol :
Car je crains que le ciel indigné ne nous prenne à partie : vous, pour avoir choisi un autre sujet de chants; moi, pour oser parler d'une telle lumière.
Pietro Bembo, l'un des esprits les plus cultivés et les plus fleuris du xvi« siècle, mais dont les œuvres ne sont guère plus connues aujourd'hui que celles de Vittoria Colonna, regardait ce sonnet comme un brevet de gloire pour lui, comme un titre d'honneur pour elle. Ce fut aussi plus tard
l'opinion du grave Muralori, qui, dans son traité de la poésie italienne, le présente comme un type achevé du talent de l'auteur, un monument d'une architecture aussi solide qu'élégante, que bien peu de génies seraient capables d'égaler, et dont les plus sublimes auraient raison de se vanter.
Cette apologie si méritée nous fournit ici le sujet d'une remarque purement bibliographique, mais qui n'est pas sans importance • c'est que ce sonnet ayant été reçu, imprimé et loué sous la forme que nous lui avons conservée, il n'aurait pas fallu la changer, au moins sans en prévenir. C'est ce que n'a pas fait le récent éditeur de Vittoria Colonna. n a eu entre les mains ses manuscrits , et il y a recueilli d'heureuses variantes qu'il a presque toujours préférées aux anciennes leçons. On a le plus souvent à l'en remercier, mais il en résulte aussi quelquefois qu'il faut parcourir la moitié du volume avant de trouver ce qu'on y cherche. El voilà précisément ce qui arrive à l'occasion de ce sonnet! Vous voulez le relire dans le recueil de M. Visconti, et on dirait qu'il n'y est pas; c'est qu'au lieu de commencer comme autrefois, il commence aujourd'hui par ce vers:'
Se v' accendeva il mio bel sole amato,
qui ne me paraît pas supérieur à celui qu'il remplace, et qui, sans avantage marqué pour l'esprit, a le tort
t\e déranger une habitude de la mémoire. Il valait mieux garder le texte connu, qui est désormais consacré, et proposer en noté la dernière correction de l'auteur, qui n'est peut-être pas une amélioration.
Parmi les coryphées Uttéraires qui se faisaient un devoir d'admirer et d'applaudir l'illustre veuve, et avec lesquels elle entretenaifune correspondance assidue, il faut , outre ceux que nous avons indiqués, outre le complaisant Paul Jove, qui se fit pour elle le Tite Live gratuit où non du marquis de Pescaire, outre le disert Bernardo Tasso, que l'on oublierait moins si on ne se souvenait pas tant de son fils, il faut distinguer Lodovico Martelli, qui a perdu tous ses titres de noblesse, à qui personne, je crois, ne les rendra, mais qui n'en fut pas moins un des astres de sa. pléiade; Lodovico Dolce, qui justifiait son nom par une aménité qu'on ne retrouverait pas dans ses écrits; Guidiccioni, évoque de Fossombroni, qui laissait la galanterie se glisser sous sa mitre; Angelo da Costanzo, enveloppant du brouillard mystérieux de ses vers une énigme de tendresse, dont le mot paraît être le nom de Vittoria; et le fameux Arioste enfin, qui lui consacre, dans le trente-septième chant de son poëme, six octaves tellement louangeuses qu'elles ont peut-être encouragé la contradiction. Il m'étonne qu'une pareille place, dans un poëme qu'on n'a jamais cessé de lire, n'ait pas mieux gravé dans nos souvenirs
YITTORIA GOLOKNA. 49
un nom qui n'avait cependant pas besoin d'auxiliaires pour s'y fixer.
Non content de ces stances d'apparat, où il est dit que , si Alexandre eût vécu du temps de Vittoria, il aurait pu se dispenser d'envier au fier Achille la trompette d'Homère, l'Arioste lui avait adressé cette ingénieuse épigramme latine, dans laquelle il la met au-dessus de la fille de Caton, morte, avant son mari, de la peur de lui survivre.
« Non vivam sine te, mi Brute, i exterrita dixit Porcia, et ardentes sorboit ore faces;
« Avale, te exstincto, dixit Victoria, vivam. Perpetuo mœstas sic dolitura dies. »
Utraque Romana est, sed in hoc Victoria major; Nuila dolere potest mortua, viva dolet.
C'est à cette épigramme peu connue qu'elle répondit par un sonnet qui ne Test pas davantage, mais qui mérite au moins tout autant de l'être.
Veggio a' miei dannl presto e largo il cielo, E ne' miei désir giusti e lardo e parco :
E del mal, ond* ho sempre il pcllo carco, Mostro la minor parte, e 1' altre celo.
Ne spero più giammai per caldo e gelo Girando il di, eh* a mio mal grado varco, Che lo stil cangi, o che men grave incarco Provi r aima il mortal nojoso vélo.
Beata lei, che con un fuoco estinse L'altro più interne, e dalF ardita morte Pu *l morir lungo in si brev* ora spento !
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Ma timor dell' etern© fè più cortô Le pêne sue; il mio voler restrinse Maggiop paura : e non minor tormento.
Je vois, du ciel prompt à s'ouvrir, pleuvoir sur moi les infortunes; je le trouve, pour mes justes désirs, insouciant et avare ; et du grand mal dont j*ai toujours la poitrine chargée je ne montre que la moindre partie, je cachQ Tautre.
Que les jours, dans leurs révolutions, passent du froid à la chaleur, je n'en attends pas d'allégement à ma- tristesse. Il n'y a plus à espérer que mon âme change de style, et que le voile d'enaui mortd qui la couvre lui soit un fardeau moins peMnt*
Heureuse est celle qui éteignit avec du feu le feu intérieur qui la dévorait, et, par une mort intrépide, réduisit à si peu de temps le long mourir du cœur!
La crainte de peines éternelles fît les siennes plus cour« tes; moi, qui retint ma volonté? une peur pli» grancte, et non pas certes un moindre tourment.
Nous ferons, en passant, à l'occaâon de ces vers, dont quelques-uns viennent se placer à leur date dans cette biographie, une remarque qui n'excuse pas l'incurie de la postérité, mais qui peut, jusqu'à un certain point, l'expliquer : c'est que, bien que ces poésies roulent à peu près toutes sur le même sujet, nous n'en avons cependant pas la clef. On ne sait pas, la plupart du temps, si elles ne sont qu'un entretien solUaire du poêle avec lui-même, ou des réponses à quelqu'un de
VITTORIA GOLONNA. M
ses émules, qui se faisait une glorieuse obligation de gémir avec elle. De là des obscurités qui nous fatiguent, des allusions qui nous échappent. Il faut souvent un travail minutieux , une véritable étude pour découvrir à qui telle ou telle de ces pages est dédiée, à quelle idée sous-enlendue tel ou tel passage se rattache, quelle circonstance ou quel accident Fa dicté. Eh ! quel est le lecteur qui se donne beaucoup de peine pour remonter à l'origine d'un sonnet, si sublime qu'on le suppose et qu'il puisse être?
Rien n'était phis facile que de remédier à cet inconvénient, et je m'étonne que le nouvel éditeur n'y ait pas songé : c'était de faire précéder chacune des pièces de son recueil d'une ou deux lignes d'argument , qui en auraient été tout à la fois la préface et le commentaire. U était à même de le faire mieux qiie personne, et nous regrettons qu'il ne l'ait pas fait : il nous eût épargné une dépense de conjectures fort chanceuses, et bien hasardée» pour un étranger. Nous le regrettons d'aulant phis que nous approchons de la période la plus romanesque de l'existence de Vittoria, celle où, sans manquer à la fidélité de son veuvage, elle ne fut pas inaccessible à une tendresse qui, si elle n'était pas de l'amoùr, n'en était certes pas trèfrtàa.
Au nombre de ceux qui correspondaient le plus assidûment avec la marquise de Pescaire, nous avons omis de mentionner le plus remarquable de tous , le seul peut-être qui fût capable de ranimer, dans ce cœur consumé par la passion, un reste de flamme mortelle , trop faible sans doute pour lui faire oublier ses premiers feux, assez vive du moins pour mêler de quelques douces lueurs la sombre nuit de ses derniers jours. Cet homme, un des plus éminents dont se puisse vanter le monde , qui unissait à un génie presque universerune intrépide noblesse de caractère, cet homme complet, aussi haut de cœur que de pensée, nous n'avons pas besoin de le nommer : c'était Michel-Ange Buonarolti.
n avait connu la marquise à Rome, lorsqu'elle était dans toute la fleur de sa jeunesse , dans tout l'épanouissement de son bonheur et de sa beauté , «t s'il avait cru voir en elle le type idéal des perfections que poursuit l'artiste , elle, de son côté , avait cru reconnaître en lui un des types les plus saillants de la grandeur humaine. Il lui avait voué dès le premier abord une espèce de culte , tendre, exalté, respectueux; et, flattée d'un tel hommage, elle y avait répondu par une recoimaissance qui
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aurait pu changer de nom, si son cœur eût été plus libre. Elle se sentait fière d*avoir sa place à part dans ce cerveau large et puissant, qu'électrisait son regard, dans, ce firmament d'idée», dont elle aurait pu dire,eQ ses termes d'habitude, que son image était le seul soleil.
Michel-Ange avait aussi sa place à part dans les affections de Yittoria. Elle préférait son entretien plein de sève et de substance, où la lumière de ses quatre âmes, comme dit Pindemonte, ouvrait à tout moment devant elle d'immenses horizons, à l'éloquence pointilleuse et rétrécie des hommes alors le plus en vogue. Elle aimait mieux ses vers quelquefois rudes et mal polis, mais taillés d'un seul coup dans le marbre de sa pensée, que tous les joUs petits camées dont les favoris de la mode enrichissaient son écrin. Elle sentait en lui un génie et un cœur sur lesquels elle pourrait s'appuyer avec confiance dans l'adversité ; et, quand sa présence lui manquait, elle s'était fait un besoin de le chercher dans ses lettres. En la traitant comme un être qui n'est pas de la terre, il encourageait son esprit à s'élever au-dessus d'elle.
Depuis qu'elle était veuve, il se pourrait que l'affection de Michel- Ange se fût modifiée ; qu'il eût conçu, sans même se l'avouer, l'espoir de se rapprocher d'elle pour ne plus la quitter. Cet espoir n'eût point été une témérité. La marquise de Pescaire
avait refusé des princes, mais ejle pouvait, même sans déroger suivant les idées de son temps, accorder sa main à ce prince souverain des arts, qui joignait à la royauté du génie l'avantage, un peu moins relevé, d'une haute naissance. On ne sait plus aujourd'hui que Michel-Ange était de grande maison et de la famille des comtes de Canossa. Une grande maison, c'est si petit à (îôté d'un grand homme ! Il en était pourtant, et personne alors ne se fût déclaré contre une alliance que tout pouvait justifier, les convenances du rang, de la fortune et des talents. Il est assez probable qu'ils y songèrent l'un et l'autre, mais plus probable encore qu'ils s'abstinrent de s'en parler. Us étaient tous les deux trop en dehors de l'humanité pour agir comme ceux qui n'en sortent pas. Ce qu'il y a de certain, c'est que, quand la position de la marquise de Pescaire eut changé , le langage de Michel-Ange ne changea pas. C'était toujours de sa part le même respect, la même réserve, le même détachement de toute pensée mondaine et terrestre. Il fallait qu'elle mourût pour qu'il s'aperçût qu'il y avait quelque chose de mortel dans son affection pour Vittoria. C'est qu'en elle ce n'était réellement pas la femme qu'il aimait, c'était Tâme. Pour se rendre sensible et se manifester, elle avait pu s'envelopper d'un corps aussi beau qu'elle, mais c'était surtout cette àme qu'il chérissait. La beauté physique n'en était pour lui qu'un symbole,
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un emblème, une image, et, s'il s'en montrait épris, c'est que son cœur ne séparait pas ce que Dieu avait si étroitement mêlé.
Nous concevons mal aujourd'hui des passions si pleinement dragées des intérêts matériels, qui sont à peu près le seul mobile des nôtres. Nous ne concevons pas ce silence absolu du désir, et que cette chair frémissante, où la nôtre s'allume et cherche à s'abîmer, ne soit pour d'autres yeux qu'un tissu d'air transparent et glacé, à travers lequel luit la flamme incréée du Très-Haut. Il faut cependant bien tâcher de le comprendre, si l'on veut entrer dans le secret de cette poésie, toute spirituaHsée, que les lakistes en Angleterre ont essayé de réveiller, dont nous n'avons en France aucune idée, et qui est celle de Dante dans son Cqnzoniere, celle de Pétrarque et de Michel-Ange.
Vous croyez que c'est à un être comme celle que vous aimez qu'ils s'adressent? Non. Ce n'est ni Béatrix, ni Laure, ni Vittoria qu'ils chantent, qu'ils célèbrent, qu'ils adorent, non ; c'est la beauté même, dont elles ne sont que des apparitions corporelles et fugitives. La beauté pour eux, c'est tout ce qu'il y a de noble, d'imposant, de fascinateur dans la création, de pur ou de majestueux dan§ Tintelligence ; c'est la poésie, c'est l'art ; c'est la lumière devenue palpable, pour qu'elle puisse, en touchant nos sens, mieux pénétrer dans nos esprits; c'est l'accord de
tous les sentiments se fondant en un seul, la religion, la charité, la foi, le dévouement, la patrie, la liberté. Aussi l'amour n'est-il pas chez ces petitsfils de Platon, comme pour nous les grossiers descendants d'Épicure, une de ces fantaisies de la volupté, qu'un caprice fait naître et qu'un caprice emporte, une félicité qui vient avec les fleurs et se fane avant elles, que l'absence décolore ou que le souffle dii temps refroidit : leur amour résiste à toutes les influences délétères où se perdent les nôtres; il siurit aux altérations frileuses de l'âge, et, quand l'éclat des formes s'éclipse et disparaît, il recrée par la mémoire les rayons évanouis qui réchauffent encore. Ces idées, que j'exprime avec quelque complaisance, sont tellement en opposition avec notre manière de voir et de sentir, qu'on pourrait croire que j'invente, et que je donne ici mes rêves pour des vérités; cela n'est pas. On les retrouvera toutes, et rendues avec une puissance de diction intraduisible, dans les poésies trop peu lues de Michel-Ânge. C'est de cet amour pur et vivace, toujours planant dans les régions immaculées dont la beauté qu'il chante est descendue :
Spiegando, ond* alla scese, in alto V aie;
c'est de cet amour tout divin, qui lui montre le chemin qui mène à Dieu,
Che mi mostra la via ch' a Dio mi guide ;
c'est de cet amour invieillissable, qui se rit des cheveux gris et des rides, que brûlait le mâle adorateur de Vitloria, et peut-être ne serait-ce pas trop s'avancer que de dire qu'elle le lui rendit.
« n s'était pris pour la marquise de Pescaire, dit Condivi dans l'histoire de ce grand homme, d'une passion qui allait jusqu'à l'idolâtrie; et elle, de son côté, ne l'aima pas moins éperdument. Il conserve encore de cette femme des lettres toutes remplies d'une chaste et naïve ardeur, telles qu'il en pouvait sortir d'une si belle âme ; et elle, à son tour, gardait de lui une foide de sonnets admirables, où la pensée se montre sévère avec tendresse, vigoureuse avec douceur. »
Pour qu'on ne croie pas aveuglément à cet éloge» suspect dans la bouche d'un disciple, et qu'on ne nous accuse pas nous-môme d'y croire sur parole, nous citerons ici un de ces sonnets, qui n'est peutêtre pas le plus beau du recueil, mais qui, en trahissant l'ongle fougueux du statuaire, révèle en même temps le spiritualisme éclairé du poète.
MoUo diletta ai gusto iotera e sano L' opra délia prim' arte, che n* assembra I voUi e gli atti, e con sue vive menobra Di cera, o terra, o pietra, un corpo umano.
Se poi '1 tempo ingiurioso aspro e villano Le rompe, o storce, o del tutto dismembra,
La bellà che prim' era si rimembra Dentro '1 peosier che non V accolse in vano.
Siâiiimente la tua graa beltade,
Ch' esempio è di quel ben che 'i ciel fa adorno,
Mofitroci ia terra dalF artista eterno,
Yeaendo meu col tempo, e cou V etade, Tànto avrà più nel mio désir soggiorno, Pensando al bel ch' età non cangio, o verno.
Comme il platt à un goût complet et sain , ce chef-d'œuvre du premier des arts , qui rassemble en un foyer et les traits et les gestes de Thomme, et fait, avec ses membres ou de cire, ou de terre, ou de marbre, vivre un corps humain 1
Si , dans la suite , le temps injurieux le touche de sa main rude et grossière, le brise, le tord ou le disloque, la beauté qu'il avait d'abord revit dans la pensée, qui ne l'a pas vainement conçue.
De même ta grande beauté à toi, ce modèle de toutes les perfections dont le ciel s'embellit, ce divin type offert à ce bas monde par l'Artiste éternel,
Que la vieillesse et les ans l'amoindrissent , elle n'en régnera que mieux, et tout entière, en ce cœur qui ne pense qu'au beau, ce beau inaltérable que ne changent pas l'âgeou les hivers.
La poésie ne suffisait pas à Michel-Ange, Ja correspondance la plus active non. plus, pour tromper dans Texil les sollicitudes de son amlour. Il avait besoin, pour Texprimer complètement, de jeter sa pensée dans te moule privilégié du sculpteur ou du peintre, et il adressait constamment à la marquise
de Pescaire des bas-reliefs, des dessins, des tableaux, conçus et terminés exprès pour elle. Vasari, dans son Histoire des peintres, en cite plusieurs comme des ouvrages inimitables : une Mater dolorosa^ une Samaritaine, un Christ en croix surtout, au bas duquel il avait gravé de sa main ce vers sublime : Non ci si pensa quanto sangue costa.
Ces morceaux d'art étaient comme autant d'aveux, dont il se plaisait à meubler sa lointaine retraite^ Absent, il voulait lui être présent par son génie. C'est en lui envoyant une de ces toiles ou quelqu'un de ces marbres, qu'il lui écrivit ces vers tout à la fois forts et charmants où il s'excuse de ne pouvoir égaler, avec des œuvres si périssables, et le don de son alfection , et cette grâce enivrante, qui semble en pluie divine s'épancher de sa beauté :
Per esser manco, alta signora, indegno Del don di vostra immensa cortesia, Gon alcun merto ebbe désire in pria Precorrer iei mio troppo umile ingegno.
Ma scorlo poi ch' ascender a quel segno Proprio vaipr non è ch' apra la via, Yien men la temeraria voglia mia, E dal fallir più saggio al fin divegno.
£ veggio ben com* erra, s' alcun crede La grazia che da voi divina piove t^areggiar l' opra mia caduca e fraie.
V ingegno, e V arte, e V ardimenio cède ; Che non pu5 con mille opre, e chiare o nove Pagar céleste don virlù mortale.
Pour être moins indigne, noble dame , -du don si précieux de votre affection, mon trop humble génie fut tenté de la prévenir par quelque preuve de mérite;
Mais le but est trop haut, et m'apercevant que, pour y monter, il n'est point en moi de force qui m'ouvre le chemin, ma volonté téméraire fléchit et mon erreur m'a rendu sage.
Et je vois bien comme il se trompe, celui qui croirait pouvoir, à cette pluie de grâces qui tombe toute divine de votre âme, comparer une œuvre caduque et fragile l
Le génie, Fart, Taudace, tout doit céder : car avec mille et mille ouvrages, si neufs et si brillants qu'ils soient, quelle vertu mortelle pourrait payer un don céleste?
Qu'on nous pardonne de céder aux vers de Michel-Ange une place qui pourrait être remplie par ceux de Vittoria! N'est-ce pas encore la citer que de citer ce qu'elle inspire? On ne peut plus désormais la séparer de cet amour, qu'il était glorieux d'avoir fait naître, et qu'elle s'honorait sans doute de partager. 11 serait difTicile , en effet , de ne pas croire à sa prédilection pour cet homme que TArioste appelait le divin ,
Michel, più che mortale, angel divine,
et qui , par une sorte d'hymen mystique , portait ainsi en commun avec elle le surnom qu'elle avait
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conquis. Mais cet amour, qu'elle ne cherchait à déguiser ni dans ses lettres ni dans ses démarches» il ne se trahit pas dans ses poésies ; ou la trace en est tellement Yoilée, qu'on la découvre moins qu'on ne la soupçonne. Tandis qu'elle ne se faisait aucun scrupule de répondre dans leur langue aux poètes qui se déclaraient officiellement ses esclayes, elle n'acordait pas un vers à celui qu'elle préférait Elle semblait craindre que l'œil jaloux du public ne se glissât dans cette sainte union, où, sans se dissiper, s'endormaient ses longs chagrins ; cette réserve n'est pour moi qu'un aveu.
Une partie de la famille Colonna habitait Rome ; mais il est permis de croire que ce n'est pas toujours pour visiter les siens que la marquise de Pescaire quittait, plus d'une fois par an, son tranquille ermitage d'Ischia. Souvent elle ne s'en éloignait que dans l'espoir de réconforter de sa présence l'âme chagrine et courbaturée de Michel- Ange; elle allait, par son entretien, rendre le souffle à ce génie haletant qui faisait le vide autour de lui, et, trop vaste pour le monde, s'cmprison; nait dans la solitude, pour oublier qu'il était de la terre. Sans elle, cette âme de fer aurait pu se laisser gagner par la rouille de l'ennui, et il eût conçu ses derniers chefs-d'œuvre sans daigner li s enfanter. On devrait, lorsqu'on les admire, détourner un peu de cette admiration vers celle qui
sut les aider à voir le jour, et ne pas cbodamner au divorce deux gloires qui s'étaient rapprochées pour se sont(mir et se consoler. L'énergie de l'homme s'appuya constamment sur le ca^^or de la femme quand elle vivait; et, quand elle fut morte, sur son souvenir. En s'abandonnant à des découragements qu'elle avait vaincus, il eût craint d'avoir à rougir devant son ombre.
Leur liaison était si intime, leur empressement de se voir quelquefois si impérieux, qu'en 1641, alors que Yittoria Colonna était âgée de plus de cinquante ans , elle fut obligée de prier Michel- Ange d'en modérer l'ardeur. C'est dans ce sens qu'elle lui écrivait de Viterbe, où elle habitait à cette époque le couvent de Sainte^Catherlne : « Si nous voulions continuer ainsi , cela m'empèdierait de passer dans la chapelle la soirée avec les sœurs, et cela vous empêcherait, vous, d'aUer de bonne heure travailler à Saint-Pierre. De cette manière, l'un de nous deux manquerait aux épouses du Christ, et l'autre à son vicaire : »
Volendo continuar la con tanto calore , essa mancherebbe di slaré la sera con le suore nelle cappella di santa Catarina, ed egti di andare di buon-ora a lavorare a San- Pietro : e e<>s\ F una mancberebbe aile spoae di Gristo, e r altro al vicario.
11 y a dans ce peu de mots une simplicité ravissante* Elle implique de part et d'autre une iii^^é-
VrTTOEU COLONNA. 63
nuité d'ajGfection qui émeut» et, de la part surtout de ce grand homme déjà courbé par Fàge « une pasr sion si jeune et si candide, qu'elle doit bien humilier notre jeunesse , yieille avant Texpérience et lasse sans avoir mardié.
Tous ces détails sont épars dans des lettres du temps inédites ou publiées, dans les commentaires joints aux poésies de Michel-Ange, dans sa vie écrite par Vasari et Condivi, dans celle de Vittoria Colonna, qui précède la dernière édition de ses ceuvres, donnée à Rome en 1840, la plus belle et la meilleure que nous ayons. On est étonné que Rota, l'éditeur de 1760, dont le travail préliminaire sur la marquise de Pescaire est, sinon remarquable, au moms consciencieux, n'ait pas dit un mot de ces relations. Plifâ près d'elles d'un siècle, il ne pouvait les ignorer, et on se demande quelle a pu être sa raison pour ne pas parl^ d'une affection sans tache qui est à la gloire de tous les deux. S'en taire , c'était presque en suspecter la pureté; c'était d'un jansénisine de |m^ deur à autoriser les médisances de la postérité.
Ce que nous avions à dire de ces chastes et mystérieuses amours nous a fskit anticiper sur les été-
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nements qui, peu après la mort du capitaine de Charies- Quint, se succédèrent en Italie, et contribuèrent à endolorir encore Fàme déjà si froissée de Vittoria. Ensevelie plutôt que cachée dans son studieux désert du golfe de Nîqples , les orages soulevés à Rome par sa famille, dont les chefs partisans de Fempereur étaient en antagonisme avec le pape, vinrent dès la fin de 1526 troubler les soucieux loisirs de son veuvage et interrompre brusquement ses chants. Ces agitations qui la touchaient de si près finirent en peu de temps par le bannissement des Colonna et la confiscation de tous leurs biens. C'est souvent un grand soulagement pour le cœur qu'un changement d'adversité; mais, cette fois, la distraction était trop violente pour être salutaire.
Soutenue par son haut rang, par l'éclat des louanges que l'ItaUe en masse lui avait votées , par ses vertus non moins vantées que ses talents, la marquise de Pescaire s'interposa d'abord avec quelque succès entre les siens et la colère du saint-siége ; mais, quoi qu'elle pût faire, elle ne pouvait réconciUer de vieilles haines qui ne demandaient qu'à se donner des preuves mutuelles de leurs fureurs ; et les sévérités rancuneuses du pontife furent bientôt suivies de terribles représailles. Rome fut pillée et saccagée de fond en comble, et le nom des Colonna, le premier dans ces désastres, mis au ban de l'Église
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et de l'Europe. Dans ces guerres plus que civiles^ comme disait Lucain, les calamités publiques n'absorbent pas les douleurs individuelles. Au lieu de les amortir, elles les exaspèrent.
Après la mort d'un époux , qu'elle n'avait cessé de pleurer, rien ne pouvait affliger plus cruellement Vittoria que de voir s'appesantir sur des fronts parents du sien la réprobation méritée du monde; que de voir périr une seconde fois, sous le décret de proscription morale qui frappait ses frères, tous ceux dont elle était habituée à chérir et vénérer la mémoire, dont elle était encore si fière de s'appeler la fille. Elle souffrait, au fond de l'âme, de toute la souffrance qu'aurait eue son père, s'il eût assisté vivant à la flétrissure de son blason , aux tristes funérailles de la renommée de ses ancêtres. Que pouvait le génie contre tant de maux ligués pour l'accabler? Elle crut sentir faiblir en elle ce talent, dont elle avait coutume de réclamer le secours dans ses angoisses , et ce fut sans doute une des causes qui l'engagèrent à se replier près de Dieu, à ne plus nourrir ses inspirations que de la manne du tabernacle.
11 y avait plus de sept ans qu'elle se débattait sous le poids de ses chaînes brisées, quand, reconnaissant la vanité de ses efforts pour vaincre ou adoucir ses peines, pour résister aux nouveaux tourments qiu venaient les aigrir , elle eut l'idée
d'invoquer une plus haute assistance. Désertant alors les sentiers battus, elle chercha, pour ses études, des routes moins fréquentées du vulgaire. « La religion si charitable à tous, dit un de ses biographes, après avoir permis que l'exemple de sa fidélité resplendît au milieu du deuil de son veuvage , lui envoya la merveille d'un songe, pour dénouer son âme, ef elle M , comme elle le dit elle-même de si belle façon, recréée par cette même main qui créa le ciel. »»
Sogno felice! e man santa, che sciolse n cor da varî nodi, e antichi danni, fi da dubbie speftnofze e ehiarî inganûi Alla strada del ver dritta il rivolse !
Qaante in un' ora dalla mente toise Immagin false impreaee per molli anni 1 B Talma de'siioi ûoki acerbi affanni Pentimento e dolor per frutto colse.
Non sqnarciè nube mai con tal furore
Impetuoso folgor, corne il vélo
Che '1 voler chiuse la ragione aperse.
Me riformb la man che formé il delo, E si pietosa al mio priego s' offerse, Che ancor lielo ne trema sirdendo il core !
Heureux songe l et sainte main qui me dégagea le cœur de tant de nœuds divers, de tant d anciennes peines; qui le ramena de ses douteuses espérances, de ses erreurs trop évidentes, au chemin droit de la vérité ?
Combien de mon esprit s'envolèrent en un instant de fausses images, amassées là par les ans I et mon âme a, pour
fruit de ses douces et poignantes anxiétés, cueilli le repentir et le r^ret.
Jamais impétueux éclair ne fendit la nue avec autant de fureur, que la raison le voile qui offusquait et retenait ma pensée.
La main qui fit le ciel a refait mon âme , et elle s'est montrée si compatissante à ma prière que, tout joyeux qu'il est, mon cœur qui brûle en tremble encore d'étonnement.
La poésie profane avait rendu Vittoria (ameuse ; la poésie sacrée la rendit illustre. On Favait admirée pour quelques vers d*amour touchants et bien sentis, où le chagrin , trop soigneux de plaure au monde, ne dé<kignait pas de broder son crêpe du clinquant des concetti ; on Fadora, quand, au lieu d'exprimer des plaintes qui nous contristent, elle enseigna comment coule du ciel un baume qui guérit les âmes. Bornée à de plus humbles régions, la poésie n'avait pas encore abordé , de si près du moins ou avec tant de suite, ces mystères solennels qui consolent le cœur en humiliant l'intelligence, et on lui sut gré de donner de l'élégance aux leçons sévères de la piété. C'est cependant là sa vérit^Ale Vocation. Tout ce qui épure, tout ce qui élève, tout ce qui la rapproche des cimes dont elle descend, lui appartient.
C'est surtout de Vittoria Colonna qu'il est juste de dire, conoime les anciens de la sœur d'Oreste, qu'elle s'était faite gardienne d'une cendre et prêtresse d'u?i tombeau. Contente d'y prier, elle ne s'oc-
cupait guère du bruit que pouvaient faire au dehors ses prières. Elle dut s'en occuper davantage, quand ses hymnes agrandie^ eurent élargi son temple et demandèrent d'autres échos. Consacrée à d'humaines douleurs, elle avait laissé jusque-là sa lampe poétique briller pudiquement sous le boisseau, et il fallait errer longtemps tout alentour avant d'en voir à travers les fentes briller quelques rares lueurs. Elle fut moins peureuse, quand cette lampe purifiée n'eut plus à veiller que pour l'autel ; et sa sainte lumière, dégagée des voiles dont sa timidité l'entourait, put s'envoler librement par le monde. Le monde aux aguets en recueillit avec ferveur les rayons. Peu s'en fallut qu'il ne s'en fît un astre , l'astre môme d'Apollon, et que, par esprit de dévotion pour le Christ , on ne finît par redevenir tout à fait païen. Quoique l'Italie comptât plus d'un poète qui lui rappelait ses beaux jours, c'était Vittoria qu'elle préférait. On se faisait un cas de conscience d'être au fait des moindres événements de sa vie littéraire. On s'arrachait à peine éclos ses vers , écrits, comme elle osait le dire dans un langage qui n'est pas celui des Pères, non point avec une plume, mais avefc les clous mêmes de la croix trempés dans le sang du Sauveur. Cela leur donnait aux yeux des fidèles, à qui la fleur des saints va mieux que rÉvangile, la valeur d'une amulette ou d'une relique. Manuscrits ou imprimés, ils circulaient de
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main en main, salués par la foule, commentés par les habiles, répétés même en guise d'oraisons dans les églises et dans les cloîtres. C'était comme un nouveau psautier plus agréable au Seigneur que celui de Dayid ; comme un jardin mystique dont les rosps artificielles avaient plus de parfum, pour la religion efféminée du jour, que l'odeur un peu acre des roses du Sabaron.
On ne se borna pas à faire en peu d'années plusieurs éditions de ces saintes poésies : c'est un hommage trop commun, quoiqu'il n'en ait pas moins de prix, pour un poëte si rare. On lui rendit des honneurs inusités qui se sont depuis vulgarisés en récompensant des courtisanes qui chantent et des courtisanes qui dansent; mais ils n'étaient encore accordés qu'aux grands hommes. On frappa, par toute l'Italie, des! médailles à l'efSgie de cette pieuse affligée, dont le génie avait sanctifié les larmes, et, ne trouvant probablement pas dans l'Écriture un modèle de veuve assez éplorée, on la représenta sous les traits de Thisbé se lamentant sur le corps de Pyrame. On lui consacra aussi, par allusion à des vers où elle n'est pas assez sobre de soleil, l'emblème fabuleux du phénix allumant au miroir ardent du jour le bûcher de sa résurrection. Tout cela n'est pas excessivement orthodoxe; on s'en dédommagea par un autre genre d'apothéose. N'osant, parce qu'elle était
trop mondaine, décerner à son fronl la palme du Capitole, on lui décerna le nimbe et l'auréole des madones. E31e fut, d'une voix unanime , surnommée la divine. H se pourrait bien qull y eût encore un peu de pagamsme dans cette affaire ; mais, en feit d'apothéoses, les plus chrétiennes ne sont pas d'ordinaire très-catholiques.
Une fois que sa muse eut, comme celle de Hilton, mis le pied dans l'empyrée, Vittoria Colonna n'en redescendit presque plus pour cueillir en nos chemins les fleurs dont elle avait le mieux aimé à parer sa ruche et composer son miel. Du sein de sa retraite elle continua à laisser s^exhaler dans le monde, comme une fumée d'encens du fond d'un sanctuaire, ses chastes hymnes empreintes d'une adorable austérité. On eût dit que, n'ayant pu faire profession dans un cloître, elk avait chargé sa plume de prononcer ses voeux. Nulle ne fut plus fidèle à cette maxime, qu'il faut tenir sa viecadiée; mais ce n'est pas pour être heureuse qu'elle la cachait.
Cette gloire recluse, et presque HH)]ia6tique, n'en fut peut-être que plus retenttôsante. C'est au poiot que, lorsque Charles-Quint fit en 1535 son entrée triomphale à Naples, le monarque se détourna àe son triomphe (si cela peut s'appeler se détourner), pour aller s'entretenir avec la marquise de Pcscaire, croyant que , sous peine d'être incomplète, sa couronne universelle avait besoin d'une parole ou âtvfa
ViTïOWÀ COLOIINA, n
sourire de cette ilinstre femme. L'bistoire ne chôme pa« de reproches à Isiire à Cliarlee-ûuint; mais cette démarche demande gr&oe pour plus d'une faute« On aime à voir le pouvoir payer ainsi sa dette au gèuie : il s*enridiit de ce qu'il doooe. Ce n'est pas Ja seule fois, au reste, que l'orgueilleux monarque lui rendit publiquement hommage , et que sa royauté terrestre fît courtoisement acte de vassalité devant une royauté qui venait du cieL Lorsqu'il entra, Tannée suivante, à Rome, sachant que Vittoria CTolonna s'y trouvait, U quitta son cortège pour aller la voir. A qui des deux oette marque de déférenoe doit-elle faire le plus d'honneur?
Ces glorieux respects qui accouraient au-devant d'elle, ses devoirs de aaîntelé rigoureusemeait remplis, ses dilig^ils et &érL»ix travaux, les témoin gnages de dévouetseot qu'elle recueillait de toutet parts, les«entiments secrets qu'dle novrrissait pour de chères amitiés, ne coflddaient pas encore dan$ cette âme le vide qu'y amt creusé la perle d'un premier amour. La plaie peut-être était guérie ; mais la cicatrice était rtstée douloureuse, et elleeondam** nait quelfiaefois avec sévérité^ dans %es serupiaks de mémoire et de eonscâenee , des lueurs de bon^ bear qui ne lui faisaient oq^ndant aucun ïàea^ Constammcoit enluite avec son cœur et son imaginar tion, elle changeait «ans ceseede retraite, sauis chaiir ger d'agitatiâBS, et ce fiit en e^e même amiée 1636
7â VITTOWA COLONNA.
que, moitié par dévotion, moitié pour s'échapper à elle-même dans les dangers du voyage , elle résolut d'accomplir le vœu souvent formé d'aller en pèlerinage à Jérusalem. Elle brûlait de visiter ce pays de rédemption, pour lequel elle avait toujours regretté que son mari n'eût pas combattu.
Gia si rinverde la gioiosa speme Ghe quasi secca era da me sbandita, Di veder V aima, e mal da noi gradita, Terra cbe '1 grau sepolcro adorna e preme.
Déjà reverdit en moi la joyeuse espérance, que j'avais comme sèche rejetée de mon cœur, de voir les lieux sublimes par nous si négligés, c«tte terre de Tàme, que presse, en la parant, le poids du grand sépulcre.
Dès que le marquis del Vasto, qui avait remplacé son oncle comme généralissime des troupes impériales dans le Milanais, eut appris que, malgré sa santé chancelante, celle qu'il appelait sa mère se disposait à s'embarquer pour les lieux saints, il accourut à Rome pour l'en dissuader. Accoutumée à s'oublier pour les autres, elle sacrifia l'ambition de sa ^piété aux craintes affectueuses de son élève, et renonçant à tenter, pour se rétablir, le remède incertain du péril, elle ne s'occupa plus que de jouir de la présence d'un fils dont elle était privée depuis tant d'années. Le bruit de son départ avait soulevé partout comme un concert d'alarmes; elles furent remplacées par un concert de bénédictions, dont le
marquis del Vasto eut sa pai^. On lui sut gré de préserver de la foudre, comme disait Bémbo, une des plus fermés colonnes de la patrie.
Pour retenir plus longtemps près d'elle ce fils, qu'eUe avait, hélas! si peu de temps à voir, elle imagina de flatter son goût pour les beaux-arts, en lui faisant visiter lentement tous les antiques monuments de la capitale chrétienne. C'est un souvenir dont aurait pu s'inspirer Corinne dans le récit d'une excursion semblable , et je regrette qu'elle ne l'ait pas ïait. Personne n'était plus digne que Mme de Staël d'apprécier le génie de Viltoria Colonna, et un mot d'elle l'eût peut-être ressuscitée.
On raconte qu'elle était accompagnée, dans cette pérégrination, de tout ce que Rome comptait alors d'artistes et de lettrés, et qu'un jour, éblouie de cette vieille magnificence romaine, dont elle contemplait les restes, elle s'écria en souph*ant: «Heureux ceux qui ont vécu dans des temps si beaux! »
Oh! loro beati che furono a tempi si belli!
Le poète Molza, qui la suivait, prit aussitôt cette exclamation pour thème d'un de ses sonnets les mieux tournés, et, feignant que les anciens, tout assourdis qu'ils fussent par la pierre qui les couvrait, l'avaient cependant entendue, il leur fit répondre à Vittoria : « qu'ils étaient moins heureux qu'elle ne le croyait, puisqu'ils ne l'avaient pas vue; » pensée
74 ViTiaRU GOLOHNA;
spirituelle, mm devenue un lieu cotnmuQ, que nous ne rapporterious p«u5, siaUe n'était une preuve de plus de rattenlion qu'on prêtait à ses niojndr^ paroles, et du culte qu'on professait pour elle. On se faisait de l'admirer un titre à l'admiration A^ hommes et de la postérité. Qu'est-il resté de tout cela, et qu'en résulte-t-il? Ri^n ; le souvenir d'un étranger qui s'efifeicera demain.
On est obligé, en écrivant l'histoire de Vittariô Colonna, de revenir, comme elle dans ses vers, per* pétnellement sur les mêmes idées. C'est qu'en effet sa vie n'est, d'un bouta l'autre, qu'une même penr sée de désolation qui peut changer de forme , mais qui ne chapge pas d'intensité. Secourue par la poésie, soulenue par la foi et par la gloire ^i ^ aussi une religion , aimée de tous ceux àmi dk pouvait défiler être aimée, on eût pu croire qu'avee les ans, dont le fardeau semble en alléger d'autres, ou du moins nous empédier d'en sentir le poids, l'existence lui deviendrait moins lourde. Il n'en était rien : elle continuait à ne trouver nulle part le cahne qu'elle avait demandé tour à tour a^i monde d; à la sditsude, à la prièire ou aux beau&«-arts. EUe avait fiait de son &me un toad)eau ; mais éêim ce tombeau vivaient des passions qui ne voulaieiit pas mourir^ et réclamaient contre leur sépulture, nus elle avait Jeté ée cendres sur son coBor, plus la flanune s'était révoltée ù^akre le linceul qui Té-
YITTORIA COLÔNNA; ^ 75
touffait, et, cpioîqu'eUe eût raincu dans ces combats, on peut dire qu'elle succombait à ses victoires. Sa santé élait dévastée, et le célèbre Fracastor, qui guérissait mieux Xes maladies qu'il ne les chantait, r^ondit à ceux qui te consultaient : « Que ce n'était pas à son corps , mais à son âme, qu'il fallait un médecin ; qu'autrement la plus belle lumière de ce monde ne tarderait pas à s'éteindre, » £a dépit de tout ce qui pouvait l'y raltacber^ elle trouvait que pour elle la vie avait assez duré ; ipi'eUe y avait fait un assez long stage de douleur pour être enfin admise à plaider devant Dieu la cause de son reptm. Au milieu des méditations ascétiques où eUe cherchait à s'absorber, elle éiait TÎsitée par les émotions les plus violentes. EUç était prise quelquefois de tels accès de tristesse, que, sans la îe^^ meté de ses croyaacas, comme eUe ^m j^ dans ses lettres l'aveu à ses amiç, comme elle se le dit à ellemême dans ses vers, elle eût ouvert sa porte à la mort pour la fermer à ses ennuis.
 che sempre ohiamar la sorde morte E far pietoso il ciel col pianger mio, Se troncar V ali io steasa al gran àmo P086O, e sgombrare il <kiol dal peljbo fi»te ?
Meglio essai fora che aile cbiuse porte Chieder mercede, aprirne un a atr obWio, €hiuder 1' aitra al pensier : eosl poss^ io ¥incer m^ insieme e la «isiict sorte..
Gli schermi tutti, e quante vie discopre V anima, per uscir dal carcer cieco Di si grave dolor, tentato ho in vano.
Riman solo a provar, se vive meco Tanta ragion, ch' io volga questo insano Deâir fuor di speranza a miglior opre.
À quoi bon toujours appeler la sourde mort , et vouloir attirer la compassion du ciel avec mes pleurs, si je puis couper moi-même les ailes à mes désirs et débarrasser courageusement mon cœur de ses angoisses?
Plutôt que d'aller demander merci à des portes closes, ne serait-il pas mieux d en ouvrir une à Toubli, de fermer l'autre à la pensée? Ce n'est qu'ainsi que je puis vaincre tout à la fois et moi-même, et le sort ennemi.
J'ai essayé de toutes les armes i tout ce que l'âme peut découvrir de c|^emins pour sortir de l'aveugle prison où le chagrin l'enchatne, je l'ai en vain tenté.^
Il ne me reste maintenant qu'à voir s'il subsiste en moi assez de raison pour que mes vœux insensés puissent, au delà de Tespérance, passer à quelque chose de meilleur.
Ce sont certes là d'admirables vers fortement pensés, vaillamment exprimés. De ce qu'elle ne s'est pas tuée après les avoir faits, il n'en faut pas conclure que la tentation n'était pas forte, et qu'elle pouvait s'en débarrasser avec des mots. Ce serait étrangement méconnaître le cœur humain et le <îœur de Vittoria. Elle y revient trop de fois pom-
que ce soit une idée de passage; on ne rend pas de cette manière celles dont Tesprit ne s'est pas habitué à remâcher l'amertume. Nul doute pour moi qu'elle n'y ait souvent songé, et que, sans les défenses de l'Église , elle n'eût fini par y céder. Ellemême avait, je croîs, conscience de la faiblesse qui pouvait l'entraîner, et ce fut vraisemblablement un des motifs qui la déterminèrent à répondre aux appels de quelques villes d'Italie, qui désiraient la posséder ; à essayer si le mouvement du voyage, qui est quelquefois un remède aux maux du corps, ne serait pas également salutaire aux souffrances dont il n'a que le contre-coup.
Quoi qu'il en soit, elle partit de Rome au printemps de 1637, et, après s'être arrêtée quelques moments à Lucques, elle se rendit à Ferrare, où elle avait dessein de séjourner. Elle y fut reçue, par le duc régnant, en suzeraine dont on est fier de relever. Il invita à sa cour , pour lui faire honneur, les écrivains les plus considérés de Venise et de la Lombardie, et tous s'empressèrent de venir l'y fêter, curieux de connaître et de saluer la pierveille du siècle. C'était Bemardo Tasso, qui, pour préluder à YAmadigi , avait déjà mis au jour plusieurs centuries de sonnets; Marco Cavallo, dont la notabilité ne m'est pas très-bien démontrée ; Luigi Alamanni, l'auteur de cinq ou six épopées justement inconnues, et d'un poème de l'Agriculture qui devrait
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ne i)as l'être ; le ftimenx Trissino surtout, qui, bien qù'û eût publié la tragédie de Sophonisbe, et riialie délivrée (des Goths peut-être, mais pas, hélas I de ses rers, tout aussi barbares que les Goths), n'en passait pas moins pour un de ces météores qui font comète dans le ciel du génie. Je sais que c'est malheureux pour le génie , mais cela ne diminue pas la valeur de sa courtoisie, d'autant plus méritoire qu'il tenait spontanément iiicliner ses éclairs pos^ tiches devant une réputation qui n'avait, Dieu merci! rien de commun avec la sienne.
n parait , si Ton s'en rapporte aux mémoires épistolaires du temps, qu'elle revint à Rome en 1538, et qu'elle repartit en 1539, soit pour visiter d'autres contrées de l'ItaUe, soit pour revoir sa soUtude maintenant négligée d'Ischia, vers laquelle s'envolaient souvent ses songes ; que redemandaient ses souvenirs, quand elle en était loin ; qui ravivait ses peines, quand elle se retrouvait face à face de ce calvaire , où saignait encore son bonheur crucifié. Deux de ses sonnets expriment avec éloquence ces mouvements contradictoires de l'âme , qui lui faisaient tour à tour aimer et haïr, chercher et repousser cette retraite.
Quand' io del caro scoglio miro intorno La ferra e '1 ciel nella vermiglia aurora, Quante nebbie nal cor san nate allora, Scaecia la vaga vista e 1 chiaro giorno.
VÏTTORIA CdLONNA. 79
S' erge il pensier col sole; ond* io rFtorno Al mio che *l ciel di maggtor luce onora; Et da quest' altro par ch' ad ora ad ora Richiami V aima al suc^ dolce soggiorno.
Per r esempio d.' Elia, non con T ardente Céleste carro^ ma col proprio aurata Venir se '1 finge 1* anaorosa mente,
A cas^arne V umil doglioso sUto
GoB r altro eterno; e in quel momento sente
Lo spirto un raggio deir ardor ]»eato.
Quand, de ce cher écueil, je regarde autour de moi la terre et le ciel qn'mvermeille Taorore, tout ce qu'il m*a pu naître de nuages au coeur se dissipe, chassé par ces perspectives ravissantes et la clarté du jour.
Ma pensée se lève avec le soleti, pois je m'en éloigne pour retourner au mien, qui honore le ciel d'une splendeur plus grande, et il me parait que, d'heure en heure, celui-là rappelle mon âme à son doux séjour.
A l'exemple d'Éiie, non sur le char ardent de TÉcri^ ture, mais porté sur For roulant du sien, mon imagination amoureuse se figure le voir venir :
Je crois qu'il vieni changer mon humble état de dou> ieur couture l'éternelle félicité, et je sens, en ce montent, pé^ néirer dans mon esprit un rayon enflammé de sainte béatitude.
D'une teinte pltis triste et plus sévère, le secpnd de ces sonnets me semble mieux peindre son état habituel. Le premier n'est qu'une fiction, une de ces consolations de l'esprit qui ne sont souvent
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qu'un leurre, et dont le rêve ne va pas jusqu'au cœur; l'autre est douloureux comme la réalité.
Vivo su questo scoglio orrido e solo , Quasi dolente augel che '1 verde ramo E r acqua pura abhorre ; e a quelli ch' amo Nel mondo, ed a me stessa ancoi; m* iavolo,
Perché espedito al sol che adoro e colo Vada il pcnsiero. E sebben, quanto bramo, L' ali non spiega; pur quand' io '1 richiamo Volge dair altre strade a questa il volo.
E 'n quel punto che giunge lieto e ardente Là ve r invio ; si brève gioia avanza Qui di gran iunga ogni mondan diletto.
Ma se potesse Talta sua sembianza Formar, quant* ella vuol, V accesa mente; Parte avrei forse qui del ben perfetto.
Je vis sur ce rocher horrible et solitaire comme l'oiseau plaintif à qui le rameau vert et Teau pure répugnent : et à ceux que j'aime dans le monde, et à moi-même aussi je me dérobe ;
Parce que ma pensée agile se hâte d'aller à ce soleil que je révère et que j'adore; et, bien qu'elle ne déploie pas autant que je voudrais ses ailes, cependant, quand je le lui ordonne, elle se détourne de toute autre route pour voler à celle-là.
Et, aussitôt qu'elle arrive ardente et satisfaite au but où je la dirige, une si courte joie surpasse de bien loin tout plaisir de la terre.
Ah! si mon esprit çnflammé pouvait, autant qu'il le
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désire, revêtir d*une forme vivante sa haute et sublime image, j'aurais peut-être ici-bas une part du bonheur parfait.
Au milieu des distractions Inévitables que pouraient entraîner tous ces changements de lieux, ïéme de Yittoria Colonna restait toujours recueillie dans son immuable et religieux isolement; elle ne s'écartait pas un jour de la contemplation des choses célestes, et, loin de se ralentir, son pieux génie semblait , en se dépensant , redoubler de force et d'opulence. Elle en devenait, s'il se peut,' plus populaire ; chacune de ses nouvelles productions était comme de nouvelles ailes qu'elle donnait à son nom, mais ces ailes ne lui servaient pas à gagner le port. Elle était résignée sans être cahne , et sa santé délabrée se détériorait de plus en plus.
Ses poésies n'étaient pas seulement pour elle l'occasion d'une renommée à laquelle elle se montrait chaque jour moins sensible ; elles étaient une instruction pour le monde, une sorte de prédication silencieuse, qui ramenait les âmes malades aux sources vivifiantes de la croix. Elle ne l'ignorait pas, et continuait à s'illustrer par esprit de charités Elle s'était imposé le devoir d'écrire, et elle remplissait cette mission volontaire avec un zèle d'exactitude qu'on aurait pu prendre pour de la vanité , si elle ne se fût fait de sa gloire une dévotion de plus. Ce n'était point par ostentation qu'elle se 217 r
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proposait pour exe0i(de; elle croyait lae poirfoir citer un plus frappant témoignage de l'efficacité du sang de Jésus-Christ, de son ardeur toute-puissMite à fondre la glaœ de nos fautes, H ^ délie mtbre colpe. €e que la nudvciUance eût bien moida ncnnaier rorguefl de Fabaifisement , n'était pas méRie de riMiinilité : e^était de la eandeur^
Quelquefois elle prenail rinitiative des cionfieils ; le plus souvent elle at(iendait qu'on les rédaBaftt ^ et eUe avait assez à foire de répondre aux ^uesr 4iofi8 qu'on lui soumettait. On la consuUait de toutes pairts otNimie une sainte : <mi s'adressait è elle poiu* s'informer du bon chemin , quaikl c»i l'ignorait; pour le retrouver, .quand <m l'avait perdu. La reine de Navarre kû demandait ée& avis pour son salut, et la duchesse d'Amalâides règles de conduite. Yeronica Gambara, qui l'a presque égalée comme poêle, prosternait sa ferveur devant la sienne. Le cardinal Bembo avait besoin de ses vers pour raffermir son Ame ébranlée par le doute. Le pape Paul III recevait d'elle des leçons de clé* Bience. « Donnez-moi vos élans pour me porter près du Seigneur, » lui écrivait fiemardo Jàmy^ àùsai les longues infertunes avaient peut^tre iait obanceler la croyance :
Vous qui êtes en faveur près de Dieu , ne me rc^use^ pas votre protedien. MontreE-moi la route par laquetta -wons marchez avec tant de sâreté au salât éttnwl : pne^
celui qui vous voit cheminer par ce chemin, qu'il m'appelle avec la voix de sa miséricorde : et ne vous indignez pas si je m'attache aux traces de votre vertu , si , suivant comme je peux vos pas, je viens à distance derrière vous.
^Cetie lettre n'est-efte pas précieuse, et n'est-il pas ojparmaivt devoir wol homcne ceffîotô te père eu Tasse s'airesser à une feomie d'id-bas fib«dttiErent comme à la saônte Vierge î '
Le temps n'était phis oxk^s louanges, cenfirmées par celles ée Michél^Aiige^ auraient pu chatcmitkr sou arnoor^propre. Pins la ioide attentive avait les yeux sur elle, plus elle s'en détournait, plu» elle se rattaiehait h l'idée .d'enfermer pour jaunis dans qndqtie froide ^t paisible abbaye les restes avariés de ses jours battes par tant de flots ton» tnares* Après a^oir longtemps .hésité entre des liens à rcHnpre et ides iltenjs à form^ ; après s'être longtemps demaoïdé ^ eUe obéirait aux sollicitations de plus en pli» sourdes du monde qui voulait la re^ temr , ou aux appels réitéras du dd , to»t grand ouvert pour la recevoir, le besoin du repos ^l'emporta ; elle crut pouvoir se délasser de T^eijstence avant de la quitter, et, le 16 mars 1641 , elle se retira dans un monastère d'OrVieto. Elle n'y resta que quelques mois, et if en fut bientôt à Viterbe réclamer l'ombre hospitalière du couvent de Sainte- Catherine, où sa vie, prête à disparaître, devint le modèle de la perfection chrétienne.
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A partir de cette époque, on ne sait presque plus rien de l'humble et noble cénobite, sinon qu'dle partageait son temps entre la prière et la poésie , qui n'était pour elle qu'une autre manière de prier Dieu, Que dire, d'ailleurs, de ces jours qui coulent, l'un à l'autre semblables, dans l'ombre et le silence? L'histoire humaine ne se compose que d'orages, et le Uvre est fini quand le calme renaît. Celui de son génie ne l'était pas encore, et c'est dans ce moutier de Sainte-Catherine ^ assise déjà sur les premières marches de son tombeau , qu'elle en a tracé les dermers feuillets. C'est là, dit son moderne historien, qu'absorbée plus que jamais dans ses Visions d'éternité, elle exhala ses derniers vers, où respire véritablement un soufOe divin, ceux-ci par exemple , qui ressemblent à un soupir de sainte Thérèse :
QuHBdo vedrè di questa mortal liice
L' occaso, e di quell' aitra eter na l' orto,
Sarà pur giunta al desiato porto
L' aima cui speme ora fra via conduce :
B scorgerô quel raggio che traluce Sin dal ciel nel mio cor, del cui conforto Vivo, con 1* occhio più di questo accorto, ^Com' arde, corne pasce, e come luce.
YITTORU GOLONNA. 85
Soàve fia il morir per viver sempre, E chkider gli occhi per aprirgli ognora Iq quel si chiaro, e lucido soggiorno !
Dolce il cangiar di queste yarijd tempre Col fermo stato! oh^ quando fia V aurora Di cosi chiaro awenturoso giorno ?
Qaand je verrai le coacber de^ cette lumière mortelle, et se lever Taube de Féternité, mon âme sera parvenue au port si désiré , vers lequel l'espérance est maintenant en chemin ;
Et je verrai briller ce rayon qui part du ciel pour m'entrer dans le cœur, cet éclair consolateur dont je vis ; et mon œil, grâce à lui plus adroit, regardera comme il brûle, comme il nourrit, comme il illumine.
Il sera doux de mourir pour vivre toujours, et de fermer ses yeux pour les ouvrir sans fin dans ce séjour si lucide et si pur.
Il sera doux de changer tout le précaire d'ici-bas contre le solide et inébranlable ! Oh I quand se lèvera Taurore de ce fortuné beau jour?
Malgré la pureté évangélique de ses hymnes, elle craignait parfois qu'un reste de levain mortel ne fermentât dans des vers destinés pour le ciel » et elle essaya de prier dans la langue accoutumée des fidèles , mais avec des mots qui seraient les siens, avec des pensées qui ne seraient pas celles des autres. Ce fut dans cette idée qu'elle dicta quelques homélies aux religieuses ses sœurs, en employant,
S6 MTtMw co&om^.
pour ces sainte» cowiposîliom, i& latîw, «jtfeBe supposait mieux convenir que rï(ffottie vulgaire à la majesté de la religion. De ces oraisons il ne nous en reste qu'une «eule àe quelques lignes, qui n'est pas, sans doute, un modèle d'éloquence, mais que nous rapporterons comme une curiosité hiiètstwe qu'on ne verrait, je erôîs, mentionnée éans auciïri livre français.
Da, precor. Domine, ut ea animi depressione quae hu-^ militatî meœ convenit, eaque mentis elatione, quam tua postulat ccilsittrdo , ter sempef adorem ; ac' in timom quem tùa incutit justifia) et in spe quam tua elemiefntîa permitf^t, vivam continue; nyequo iibi uti potcfntissimo subjiciam» tanquam sapientissimo disponam, eft ad te ut perfëctissî* mum et optimum convertar. Obsecro, pater pientissime^ ut me îgnis tuus vivacissimus depuret, lux tua clarissima iUustret, et amor tuus ille sincerissimus ita proûciat, ut ad te nulio morlalium rerum obice detenta felix redeam et S6cura.
Donne-moi, je te prie, Seigneur, qu'avec cet abaissement d^âme qui convient à mon humilité, avec cette élévation d'esprit que demande ta sublimité, je t'adore toujours; accorde-moi de vivre continuellement dans la crainte qu'imprime ta justice, dansr l'espoir que permet ta clé^ ttenôe; fais-qtie j^ mè* Mcnnette à toi GdmMe au ploS' poiijttit des ètretv que j/d t'obékseejcoitime au.plvs ttgfrr «t qœ je t'appartienne tout entière comme' au plus parfait et au meilleur des maîtres. Je t'en conjure, père très-miséricordieux, envoie-moi ta flamme incorruptible pour qu'elle m'épure, (a lumière inaltérable pour qu'elle m'éclaire; âïlumB cm moi c<^ feu de l'arnoor divin qui consume nos lautei) %i
Yirrottu cxNLdraA. $7
qfÊ^j libre^eifin ées liais cU» monde et des ehoâ^s mortcllet^ je te revienne heureuse et guérie de la terre.
Quelque rigoureuse que fût sa retraite , il paraît eepeadant qa'efie Féchangeait de teoq» en temps dOQtre le séjour de Rome , où l'appelaient soit des deroirs de bienfahance , soit le désir impérieux de retremper, dans les entretiens séTères de Michel- Ange, un géme qui faisait partie de sa foi. Entrât-, née par les haUtudes rêveuses de son esprit et de son eenir,^ VittiH^ia Coloima laissmt quelquefois trop votaitiers Fims^ination gouverner sa piété, et paraissait a^ïoir du penchant pour deâ innoratioais théologiques qui lui semblaient élargir la sphère delà poésie. Elle se méfiait de cette faiblesse, et elle avait souvent besoin qu'un austère confident réprimât ces témérités* C'ei^ ce ^e ne manquait pas de foire le rude Toscan qu'elle aimait, et qui était tout à la fois pour elle et ub amant dévoué et un directeur inflexible. Cet homme si audacieux dans ses conceptions et ses ouvrages , si disposé à s'afiranchir des lois et des règles de la coutume pour y substituer les siennes ; cet homme qui n'avait jamais pris y en fait d'art , conseil que de lui-même et de sa pensée,, ne transigeait pas en matière de dogmes et de principes. Dans une nature incertaine et flottante conmie la nôtre , il croyait qu'il faut à l'âme un point fixe où elle puisse recourir en toute sécttriié , et cpie c'était, de la part de la raison , un
crime que de vouloir examiner de trop près la base où l'on s'appuie : l'examiner, c'était Fébranler, c'était la détruire , et on h'avait rien à mettre à la place que quelque chose d'aussi vague et d'aussi confus que la raison humaine; de là vient qu'il ne ménageait pas les tendances novatrices de Yittoria. Le poète passionné disparaissait pour faire place au confesseur. Il la reprenait avec une âpreté de tendresse qui ne lui déplaisait pas, à laquelle, en tout cas , elle se soumettait sans réfriiquer. Il sut ainsi l'arrêter sur la pente des mysticités, dont elle n'olaît fuir d'elle-même le péril , et qui auraient pu finir par frôler l'hérésie.
Quelques esprits d'un rigorisitie exagéré , ou d'une bienveillance problématique, ont pu élever des doutes sur la nature de ces relations, dont personne en leur temps ne contesta ]i pureté : rien ne les autorise ; tout, au contraire, les dément, n est possible que ces conversations ne roulassent pas tout entières sur des points litigieux de croyance ou d'observance religieuse; mais ceux dont le scepticisme serait le plus enclin à se méfier de l'innocence de ces controverses ne doivent pas oublier que la marquise de Pescaire n'avait plus de jeune que l'imagination , et que , pour êtro encore dans toute la force de son génie, Michel-Auge n'en avait pas moins alors près de soixante et dix ans.
Quoique déjà si éprouvée par le sort , la pauvre
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Yittoria n'était cependant point au bout de ses misères. II lui restait encore un chagrin à connaître, un des plus cuisants de tous, et il ne lui fut point épargné. Quoique sévèrement fermée aux rumeurs du monde, la grille de son couvent desserra ses barreaux pour y laisser entrer la nouvelle de la mort du marquis del Yasto, qui avait péri dans la fatale expédition d'Afrique. Éloigné d'elle et de ses conseils, il avait un peu repris de sa farouche nature, et on pouvait lui reprocher des duretés ^ui ressemblaient à des crimes; mais trop bonne pour y croire, si le bruit en était venu jusqu'à elle, elle était trop chrétienne , si ces fautes lui avaient été prouvées, pour ne pas les couvrir de son indulgence et de son pardon.
Ce coup ne pouvait manquer de réveiller d'anciennes blessures, et frappée tout à la fois comme épouse, comme mère, comme alliée d'une antique famille qui perdait son représentant, sa santé reçut un choc dont elle ne devait pas se relever. Elle ne poussa ni un cri ni une plainte : elle accepta cette mort comme un présage de la sienne, et pria silencieusement le ciel de ne pas la Caire attendre. Un premier malheur avait fait son génie , celui-ci le tua. A partir de ce moment, ses prédications poétiques cessèrent, et elle ne s'occupa plus que de loin en loin de fixer dans ses vers l'éclat tremblant d'un scmvenir ou le rare et fiigitif trésor d'une larme.
96 vrrTOiOA côconha.
Peesotme n'en etH connaissance, et ce ne ftit que longtemps aprè& qu'elle eut achevé de soirifrir, qu^on put ajontcr quelques grahis de pliis aux pertes de son rosaire, quelques pages à ses oeuvres, ce scmnet entre aolres qu*dle âvaU mis sous^ Tinvocation de son fis ou plutôt de son mibre.
FigUa eaignor, se la tua prima e vera Madré vive prigioD, nou V è gia tolto L' anima saggia, o 'I chiaro spirto sciolto, Ne di tante virtir f invitta schiera.
A me, che sembro andar scarca e leggiera, E 'n poca terra ho il cor chiuso e sepolto, Convien ch' abbi talor l' occhio rivolto, CÏM la Bn^vella taa madré aon pera.
Tu per gH aperti spaziosî campi
Del ciel canamini, e non pià nefobîa o pietra
miarda ingombra M too spodito^corN^.
îo grave d* anni aggbiacciof or tu, cb' awampi If rima fiarmna céleste, umit m^ impetra I^al commun padre eter no omai mccoiw^.
Fils et seigneur, si ta première et vraie mère vit prisonnière, elle â du moins gardé la sagesse de Tâme, son éclatant esprit est toujours libre, elle a foujouis autour û^éàe Finrvhidble armée de toutes tes yertua.
Pour moi, ta nouvelle mère, qui semble aller légère et sans fardeau, et qui, dans un peu de terre, ai Te cœur enfermé et enseveli, il convient qtte je regarde de temps en tenpa atteativemoit à ne pat trébvdMr sur ma toBibe«
Toi, tu mflitfees maintenait par les champ» ewrert» ef BpacieuXy et il n'est plus ni piestcsHi nwa^ fii letantel ou exDbarrasseni la rapidité de ta eourae.
Moi, pesante d'années, j^ m'engoardie^d» froid !" tof^, qui maifttenaoi brûles des généreuses toimeg des cîeax, obtiens-moi de notoe commun père éternel l'humble aumône d'un secours.
Je ne Soutiendrai pAs qne te iûtmei soit, ponr moi du moins, d'une éblouissante clarté; ma» c'est presque tm adieu de Vittoria» Colonna à la poésie et à b terre, et faî pensé qu'on serait ctirieux dî'oïhserrer les dernières lueurs d'tm génie qtri s'éteint dans le marasme et les morlifica^iotis du cIoftre« Elle n'a giière écrit- d'autres iters après ceux-là. Le feiî de ses années, quoi qu'elle en diô, tfétatt pas encore d^ittï poids à l'écraser; maiâ le froid du chagrin loi remontait du cœur a» cerveau, et eBe n'avait courage à rien , qu'à user ses genoux etax marcties des autel». Le m«dbeur l'arait toochée de cette main de plomb qui ne souffre pas qa^cm la secoue; et, à dater du joir où Dteu lui retira le fils qu'il ne M atait pia envoyé, mais qu'elle s'était domié, elle ne fît plus que languir et traîner.
Il M bientôt connu de toute ITtalie que sa santé déclinait de joOT en jour, et que le monde était procbaiaement menaicé d'im grand deuil. L'inquié- Iode et la constemalion furent tmiverseDes. On ft pour die des prières puUiques, comme pi^nr te 8a<>
M VitTORU COLONNA.
lut des souverains. Les église3 de Rome restèrent ouvertes la nuit comme le jour , pour qu'on pût à toute heure intercéder en sa faveur. Ses amis alarmés consultèrent eii vain les médecins les fins renommés; aucun ne put les rassurer. Presque tous , au contraire , s'accordèrent à répondre qu'il n'y avait plus à s'adresser à la science; que Dieu pouvait guérir , mais que les hommes ne le pouvaient pas.
On peut juger en quelle estime elle était dans le monde, et des regrets qu'elle allait coûter, sur une l€^re que le chef de la famille des Tolomei écrivait de Florence au docteur Cincio : « Ce que vous m'avez mandé sur l'état de la marquise de Pescaire me consterne ; car elle est de ces femmes que l'univers entier doit révérer , tant elle a su réunir en elle de vertus, de courage et de bonté, et pour avoir surtout, dans ces temps de corruption, mis tant de zèle et de talent au service de Jésus-Christ. Mais je ne veux pas entrer mamtenant dans l'énumération de tous ses mérites : j'^n laisserai plus tard, j'espère, un témoignage irrécusable à ceux qui viendront après nous. Bien que sa vie soit telle qu'elle brillera dans tous les temps conmie un autre soleil et se renouvellera comme ceUe du phénix, que vos soins ne se ralentissent pasi... De grâce, maître Cincio, hàtez-vous d'user de tous vos moyens pour le salut d'une si noble dame, qui fait
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plus pour le monde, ayec son génie et ses exemples, que tant d'autres avec leur dogmatisme et leurs sermons. Mettez là toute votre diligence, employez toul votre savoir : car si, pour notre malheur, cette femme -là venait à nous manquer, l'Italie pourrait bien dire :
« Spento il primo valor, quai fia il seconde? r
Se sentant arrivée à la dernière frontière de cette vie, où elle avait connu, disait-eUe (on s'en souvient ), si peu de douces larmes et tant d'amères , elle ne voulut pas la franchir sans essayer de revoir encore une fois quelques-uns de ceux cpi'elle avait aimés, sans prendre congé surtout du malheureux grand homme qu'elle allait laisser derrière elle pour la pleurer. Elle se fit, au commencement de l'année 1647, transporter du couvent de Sainte -Catherine à Rome, et conduire dans le palais de Giulia Golonna sa cousine , la seule de ses parentes que la proscription de sa famille n'eût pas atteinte. Michel«Ange qu'on avait prévenu Vattendait, et, au premier regard qu'il jeta sur elle, un frisson l'avertit qu'elle était perdue; il sentit bien que c'était un adieu qu'elle venait lui faire, un adieu qu'elle venait chercher.
Il est rare qu'on se trompe , quand c'est un malheur qu'on prévoit , et il tf y eut bientôt pas moyen de s'abuser sur le sort de la marquise de Pescaire.
Elle 'était arrivée laoïu-ante , et la oiart iie pouvait tarder À compléter son cauvre. Une fois acUaîs près d'elle, Nicbet-Mge >o^ ^^ quitta pas. Ajscis mi (^e-vet 4e ;S<»i Ut, la maiu de Viltoria CloUmua dans la fiieynne , c'était lui qui la ?e|HaU, qui la souteuwt , qui l'exhortait, qui lui donnait le courage qu'il n'avait pas , qui lui révélait dans sa langue poétique , empreinte de je ne sais quel attendrissement sévère qui la rendait plus étequ^ote, loutfô les subttmités des espéi»xkces abrétÂeoaates. (èuol autre était plus digoe de lui miwk le ciel «que 'Ce vi^* laiHi %m ^mkiAaii ^n mukt Pontife ord^naé par lui-i(Kiènie et par Dieu« pour iîonduire «douoem^ hors du moode le seul Être qu'il y eût aimé, il était là, près d'elle, avec sescbaveux blancs et son génie ^ eoB^me uu téin^im^vaat de l'ixamortaUté. Quelle agonie I B»ais quel coufessewr., etqu^l via«tique iaeomparable qi>e sa parola !
Vittoria i^otonna n'était d^à presque plus 4e la teKre. Elle ^écoutait eacore ide Vime Ijb jnimstre qui l'y vetenaii, ^ms ie savoir, <en k .prt^aratit au départ ; mm, b^mobile eit muette, eUe ne pouyait d^ plus lui répondre (^'^n}e regardant. Celadiira jus- ^'au 15 fémer. Ce jouj?--là„ elle«e s^utit plus-feible : vers le soir, Michel-A»ge , ipi i'obsarvait,, se leva JiHtf à icooip^ effrayé d'w surcroît de pàleur« •» Je m» flaeurB, im dlt^^^e : aideznmoi ^ réciter tout bas mu 4eraière prière ; je ne m'ea souviens
YITXORU C9L0NNA. W
{dus !» D la lui récita, tenant toi^ours sa main roidie d'où la chaleur se retirapit, tandis que les l^nae» attentive de la laonrante renaâiaî^t sans rien aiticuler. Soudain toute son àme éclata dans ses grands yeux Attachés sur son anu qui pleurait ; un sourire d'adieu trembla sur isa bouciie, et ^e expira traok quillement, en balbutiant des mots qu'il n'enteadît pas. Michel-Ange mom^ et désolé tomba Jes dieni genonx en terre devwt la morte, et, la boudie collée sur sa main glacée, il ne ptri^ pas pour elle, qui n'en avail plus hesohi : il pria pour lui.
Ainsi finit, àl'âge de dnfoante-aept a&s, une des plus nobles foounes doBt se piiii^e glorifier, je ne dirai pas rUalie, mais l'hnmanilé; kiasant dans la littérature de son pays un lide tpii ne Ait pas renqoli et dont (m ne s'aperig^it pai;, laissant aprèfi dle4'ûn^ menses regrets qui s'éteignirent bientôt, excepté dans nn saul cœur. MkbeUAnge lot aussi 'dévuué à sa mémoire qu'il avait ^té ftdèle A m irie. Pettdaat vingt ans qu'il lui survéeut, c'test à eUe qu'il rapporta constamment «es^travaiix, sas JAspirationa, aes pensées, car il ^avaiUa et p^isa jusqu'à ison der«nier jour. Rien ne put flécbir que le corps •chez 4»t indomptable vieillard, et ses vers d'octogénaire ont caicore hk sève et la fraicàeur de sa jeimesae. On sesot souvent comme un souffle de femme passer, pour l'amollir, dans la poteie de bronze 4m géante c'^t le souffla de Yittoria Gcdowaa.
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Jamais son souvenir puissant ne le quitta d'une minute. Morte pour tout le monde, il semblait qu'elle vécût encore pour lui, d'une vie invisible il est vrai, mais toujours présente. Elle ne lui parlait pas, mais il l'entendait. C'était elle qu'il interrogeait en lui dans ses jours de trouble et de découragement, et, aveugle, il se faisait relire ses lettres, pour tâcher, en l'écoutant, de la revoir dans son âme. C'est après une de ces lectures qu'il dit à Condivi, le plus cher de ses disciples, qu'il emportait une sorte de remords au tombeau : c'était de n'avoir point osé toucher de ses lèvres le front livide et froid de la marquise de Pescaire. Il semblait que, s'il eût ainsi épousé sa mort, il n'eût pas attendu si lon^emps pour la rejoindre, et que cette espèce d'hymen funèbre lui eût assuré sa possession pour l'éternité.
Le désespoir de Michel-Ange n'avait pas de ces rages de larmes qui s'épuisent par cela même qu'elles tombent. Tout était à fond de cœur chez lui. Tout revêtait chez lui le caractère de la force et de la durée. Il portait dans ses moindres sensations la vigueur de sa pensée, et la vivacité de son chagrin se trahissait moins par la tendresse de l'expression que par sa persévérance. Il n'avait pas la tristesse abandonnée des faibles, cette tristesse à fleur de terre qu'emporte le premier vent qui passe; la siefme, solidement plantée dans le sol de son intelligence, était inquisitive
et raisonneuse : elle jetait tout à la fois ses branches et ses racines dans Tinfini. Ces douleurs-là n'ont d'autre terme que le nôtre. Voilà ce qu'il faut bien se dire, quand on veut juger les vers armés de toutes pièces que le sublime artiste semble avoir, comme d'impérissables sentinelles, posés devant la tente mortuaire de Vittoria. Il faut s'y arrêter longtemps pour s'apercevoir de ce qu'ils ont de vivace et de pénétrant. Il suffit, pour justifier notre opinion, de la lecture de ce sonnet qui ne fait point pleurer, mais penser; qui, n'a point le caractère fuyant d'un soupir ou d'une larme , mais le caractère solide de la réflexion.
Quando il principio dei sospir miei tanti Fu per morte dal cielo al mondo tolto, Natura, che non fè mai si bel volto, Resté in vergogna, e chi lo vide, in pianti.
sorte rea dei miei desiri amanti, fallaci speranze ! o spirlo sçiofto , Dove se' or? La terra ha pur raccoUo Tue belle membra, e *1 ciel tuoi pensier sanli.
Mal si credette morte acerba e rea Fermare il suon di tue vif tuti sparte, Ch* obblio di lete e$ting;uer non potea,
Che spogliato da lei, ben mille carte Parlan di te; né perle '1 cielo avea Lassù, se non per morte, albergo e parte?
gS VITTORU GOLONNA.
Qttand , par la mort, le ciel ravit au monde celle qui fut pour moi la cause de tant de soupirs, la nature^ qui ne fit jamais si beau visage» en demeura toute honteuse; et ceux même qui n'avaient fait que la voir pleurèrent.
destinée mauvaise à mes fervents désirs! ô fallacieuses espérances! ô esprit délivré du monde, où es-tu maintenant? La terre a recueilli tes beautés mortelles, et le ciel tes saintes pensées.
Elle s'est bien trompée dans sa perversité, la mort, si elle a cru, en se hâtant, arrêter par Tunivérs le retentissement de tes vertus, que tout roubli du Léthé ne pouvait éteindre.
Car, veufs de ta présence, des milliers d'écrits nous parlent de toi, et ce n'est que par la mort que le ciel, en t'ouvrant là-haut un asile, pouvait avoir sa part de tes richesses.
Le temps, qui se rit de tous les flambeaux et de toutes les poussières, a dispersé, avec les cendres de Vittoria Colonna , toutes ces nuées phosphoriques d'épitaphes et d'élégies, qui vinrent un instant, comme un dais, se suspendre au-dessus de sa mémoire, ou s'allumer comme des cierges autour de son cercueil : car, si Michel-Ange n'eut pas de rivaux dans son amour, il en eut plus d*un dans ses regrets; et, dès que le monde eut perdu celle qu'il devait oublier si vite, les poètes les plus famés entonnèrent à l'envi ses louanges. Ce fut au reste la
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seule pompe qui honora ses funérailles. Elle ayatt demandé, dans son testament, à être inhumée comme une ^mple sœur professe, et Ton obéit fidèlement à l'humiKté de ses dernières prescriptions. Ses restes forent portés au couvent de Sainte-Anne qu'elle avait habité, et il y a tout lieu de croire qu'ils furent déposés dans le caveau commun des religieuses de l'ordre. C'était en quelque sorte, pour réparer ce qu'elle appelait les erreurs de sa vie, prendre le voile après sa mort.
« Viltoria Colonna eut ainsi, dit le chevalier Visçonti, le dernier et le plus consciencieux de ses historiens, une tombe aussi humble que son berceau avait été superbe; une tombe d'abord ignorée, et qui fut ensuite, je l'ajoute avec rougeur, complète- . ment négligée; et rien, ni l'éclat du talent et de la vertu, ni le sentiment de l'honneur national, ni le respect des grandeurs du pays, rien n'a fait naître à personne l'idée de lui élever un monument qui serait peut-être moins à sa gloire qu'à la nôtre ! »
Ce monument qui manque à l'Italie, où on en a tant érigé , comme partout , h une foule de nains ridicules qu'on donne pour des colosses, il n'y eut jamais dans le monde qu'un homme capable de le lui élever, et il ne se sentit pas de force à l'entreprendre. Il lui avait bâti dans sa pensée un mausolée dont il était jaloux, et dont il n'eut pas le courage d'arracher les toiles, pour l'exposer aux
regards profanes des indifférents. Craignant deTlmmoler une seconde fois en essayant de la faire revivre, son génie effrayé recula devant sa tâche. Intimidé par la douleur, il n*osa ni la sculpter ni la peindre. Il avait peur d'offenser Dieu en reprenant au ciel par la force de son art ce que le ciel avait repris à la terre par la mort, et Vittoria Colonna n'eut pas, tant qu'il vécut, d'autre temple que son âme. Il se contentait de songer à elle, et de se murmurer tout bas son éloge, sans même prononcer son nom; c'était sa manière de la pleurer.