DEUXIEME PARTIE
C'est surtout pour ces êtres marquants^ dont la ▼ie est injustement confinée dans les limites de leur siècle, que Fhistoire demande à ne pas s'arrêter au tombeau ; c'est pour eux qu'il doit y avoir ujae sorte de biographie posthume , occupée de recueillir tout ce qui les recommande à l'attention de leurs derniers neveux. Il faut, quand elle en est digne, tâcher de ranimer leur gloire défunte, et regarnir de feuilles le lierre chauve et jauni de leur couronne ; il faut, dans le seul intérêt de la morale et de la vérité , aider leur mémoire à franchir la barrière, toujours si bien gardée, de nos préventions ou de nos dédains, et, contrôlant leurs titres, assigner hardiment Toubli devant l'opinion.
C'est ce devoir d'honneur et de conscience que nous voulons essayer de remplir en faveur de Vittoria Colonna. Après avoir tenté de rappeler à l'attention capricieuse des hommes les divers accidents
lOâ VITTORIA COLdNNA.
d'une vie qui fut un modèle d'aïnour et de dévouement, il nous reste à interroger de plus près ce noble type^du.géniô féminine, & examiner plus en détail les (buWbs dom ijotre négligence a laissé périmer lâ-i«a|eHn.'pEii*e^ qu'iprès* avoir soigneusement compté et refnis dans leur jour ces reliqœs, que nous pourrons savoir d'une manière moins équivoque jusqu'à quel point elle a mérité d'être déifiée par décret de ses concitoyens, décret contre lequel semble protester depuis trois siècles le silence de ses descendants.
Je veux bien croire que sa beauté ^ sa richesse, son rang, le demi-jour splendide où elle se tenait cachée comme la divinité dans sa lumière, aient exercé, quand elle vivait, une action toute-puis* santé sur le jugement des poètes de son temps* Les poètes, même les plus habiles, sont assez sujets à se laisser éblouir, et il est convenu quje les vers ne prouvent rien autre chose que le talent de ceux qui les font. Mais à côté de ces vers, qui sont faits pour la montre et pour le public, il y a des éloges qifi paraissent d'autant plus véridiques, d'autant plus sincères qu'ils sont plus secrets, et qu'ils n'avtraient aucune raison d'être, s'ils n'étaient l'expression franche et désintéressée d'un sentiment et d'une opinion ; c'est là ce qu'il faut voir.
Nous n'attachons qu'une importance fort secoiir daire à des galanteries de rhétorique , toujours
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pirètes à poi£9ser sous les pas d'une jolie femme; nous n'en attachons même qu*une assez médiocre aux Qctayes monumentales élevées à Vittoria dans le vaste temple de TOrlando. Nous avons Fexpérience de ces sortes de courtoisies, et ce n'est pas d'hier que les plus grands écrivains ont vu briller, tout exprès pour les vanter, les plus belles âmes dans les plus beaux, yeux* Cela ne tire pas à conséquence. Mais que, dans leurs lettres confidentielle^, ces mêmes hommes répètent et nioiivent des louanges dont ils n'ont rien à attendre, ni un compliment de reconnaissance > ni le. remercîment d'un regard ou d'un sourire, il me semble que la thèse est toute différente , et qu'on peut avoir quelque confiance dans des panégyriques qui n'en demandent pas d'autres. Je fais bon marché des politesses lyriques de Bembo, mais j'ai foi dans la sincérité de sa prose. Je crois qu'il pensait ce qu'il disait, quand il parlait d'elle tout bas comme il eût parlé de quelque grande reine ; quand il se félicitait de tout ce que sa pourpre avait gagné depuis les lignes flatteuses qu'elle avait écrites à son intention :
Ne pense giammai d' aver cotante guadagnato , qnanto ora, poichè ella cosl onorotamente da me scrive.
Agostino délia Ghiesa, qui n'avait pas reçu d'elle les mêmes témoignages d'estime et d'affection, ne
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se fait pas prier pour la porter aux nues d'emblée. « Dans ses merveilleuses rimes, s'écrie -t-il, elle a bâti à son époux un mausolée qui durera autant que le monde, et qui sera toujours honoré. •» Il est certain que le prophète a tort, mais cela n'empêche pas le critique d'avoir raison. Le même auteur, dans son Teatro délie donne lette^ rate y ne craint pas d'affirmer « qu'il n'y a aucun écrivain italien de son temps, qui, soit en vers, soit en prose, ne l'ait célébrée et élevée au-dessus de tout son sexe, soprà éutto il sesso donnesco. » Et ce n'est pas là une vaine assertion! Pour peu qu'on se donne la peine de feuilleter les archives litté^ raires du xvi« siècle, on est tout étonné de cette foule de noms distingués qui fait cortège au nom de Vittorià Colonna, et plus surpris encore que cette escorte n'ait pas forcé les portes de l'avenir. Il semblait, mandait Guidiccioni, évêque de Fossombroni, à Giuseppe Jove son confident, que « l'âme non-seulement de Pétrarque, mais de Platon même, se fût envolée et réfugiée dans cette sainte poitrine. » Giammateo Toscano en disait autant sous d'autres formes. Sadolet, dans une lettre au cardinal Polo, s'applaudit d'avoir été cité et approuvé par elle : « Ce dont je me réjouis incroyablement, » reprend-il avec enthousiasme. Quod ego tncredi^ liliter gaudeo. Tous ces gens -là n'étaient sans doute pas des esprits de première force; mais
c'étaient des hommes très-éclairés, d'un savoir élégant et facile, très-capables d'estimer les personnes et les choses à leur valeur. Où en serions-nous d'ailleurs, s'il fallait absolument avoir du génie pour juger et apprécier celui des autres? Le génie à ce compte, comme c'est du reste assez son habitude, courrait grand risque de ne prêcher que dans le désert.
On est à peu près sûr de retrouver un écho de ces sentiments et de cette sympathie d'admiration chez la plupart des contemporains de cette docte héroïne, qui ont laissé, je ne dirai pas un nom, mais une trace de leur existence. Lodovico Dolce se faisait gloire d'éditer ses œuvres, et Giovanni Filocalo, d'écrire l'histoire de sa vie. Fabricio Luna oubliait la philologie pour s'extasier devant celle qui tient, suivant lai, le premier rang entre les femmes,
Che délie donne tien la prima glpria.
Le cardinal Pompeo Colonna entreprend en son honneur un livre où nous autres hommes n'avons pas beau jeu, Le lodi délie donne^ et le cardinal Contarini ne se croit pas libre de ne pas mettre sous la pro-, tection d'un si beau nom son savant ouvrage du Libre arbitre. Sannazare enfin, qui est resté plus célèbre qu'elle, en parle comme un vassal de sa souveraine. Pourquoi î ce n'est probablement pas pour la remercier du sonnet qu'elle devait écrire sur sa mort.
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Elle exerçait un charme inconcevable sur ceux qui la voyaient. Elle avait en elle tout ce qui attire et tout ce qui retient. « J'ai été rendre visite à la marquise de Pescaire, écrivait Luca Contile au comte Carpegna son ami, et j'y $uis resté, malgré moi, plus de quatre heures. Dans sa gracieuse modestie, elle ne me montrait aucun déplaisir d'une indiscrétion qui lui semblait sans doute naturelle : et moi, fier avec raison de son indulgence, je ne m'inquiétais guère d'abréger l'entrevue. J'ai vraiment cru que je ne pourrais jamais me résoudre à m'en aller. » Â qui l'avait connue, dit im de ses biographes, il restait un regret continuel de ne {dus la voir, un souvenir qu'aucun éloignement, aucune absence ne pouvait effacer. C'est ce que le poète Alamanni lui écrivait à elle-même, dans une lettre qui mérite d'être conservée : « Je n'imaginais pas avoir tant de peine à partir, et emporter avec moi de Rome un si grand désir d'être auprès de Votre Excellence, une si grande douleur de l'avoir quittée. Je traîne après moi ce tourment tout le long du chemin, et plus je m'éloigne, plus il s'accroît. Je n'ai, à ce sujet, qu'une grâce à rendre à la fortune, c'est de m'avoir donné pour compagnon de route le cardinal Hippolyte d'Esté, mon patron. Je vois avec plaisir que votre souvenir ne le sert pas d'autre manière que moi. Cela me console un peu de n'être pas le seul si maltraitée »
VITTORIA COLONNA. i07
Son nom, tant qu'elle vécut, senrît de teniœ de comparaison pour toutes ces Saphos en herbe, qui annonçaient ou paraissaient annoncer des fleurs : elle est, ou elle sera, une Vittoria Colonna ! Longtemps après, on lui rendait encore hommage en le dépréciant : cette femme surpasse ou surpassera VittOTia! On ne croyait pas pouvoir pousser plus loin l'éloge, et le fait est qu'il n'y en a guère au ' delà. « Vous êtes le soleil d'un ciel dont Vittoria n'est que la lune, » écrivait Benedetto Ârrigfai à TuUia d'Aragone.
Vittoria una luna , e Tullia un sole.
Se servir d*une gloire pour en exalter une autre, c'est la reconnaître.
Si on voulait , comme c'était l'usage au xvi* siècle, rassembler, sous le titre de Tumulus Victoria ColumnXy tous les madrigaux honorifiques dont elle a été l'objet, un volume n'y suffirait pas. Bernardo Tasso en remplirait îT lui seul bien des pages . Outre une demi-douzaine de sonnets à son adresse, autant d'odes, et trois ou quatre canzones, deux de ses pastorales, et elles sont fort longues, lui sont entièrement consacrées. Après lui et quelques autres déjà cités, on trouverait dans cette cour d'adorateurs, parmi les Italiens seulement, Franceseo délia Torre, AUegrelti, Giovanni délia Casa, Tebaldeo, Toscani, Gonzaga, voire même ce ca-
pitan de Marino, qui, un siècle après qu'elle ne pouvait plus s'en plaindre, s'avisa de placer son portrait dans le musée en Espagne qu'il se faisait bâiir, en y accolant un huitain ridicule où l'ad* dition de ses mérites se termine par un total de deux Vénus, quatre Grâces et dix Muses. On y rencontrerait aussi plus d'une femme : Veronica • Gambara, dont elle a aimé le talent et la personne; Camilla Guidiboni, Gaspara Stampa, Laura Terracina enfin, qui mourut assassinée par son mari, et que cette distinction, heureusement fort rare, n'a pas fait vivre davantage. Viendraient ensuite les Latins, Vida en tête, avec son églogue de Nice, qui ne vaut pas mieux que tout ce qu'il a fait, mais une églogue d'évôque a toujours son prix; Flaminio, avec ses délayages de Catulle; Le Minturno, avec les fragments de sa Colonnéide^ et vingt autres qui valent peut-être l'honneur d'être nommés, mais qu'on ne me saurait aucun gré de faire connaître. Je ne répondrais pas que ce livre fût très -amusant; mais rien que la table des matières serait une excellente leçon de philosophie.
Que serait-ce maintenant, si l'on ajoutait, à ces révérences de la poésie , tout ce qu'ont dit de Vittoria Colonna les critiques qui ont vécu après elle : Rinaldo Corso , qui a écrit sur son. mince recueil un énorme volume d'énormes gloses ; Crescimbeni, Tiraboschi, Muratori, Quadrio, Maz-
YITTORIA GOLONNA. 109
zuchelli, Corniani, Denina , et tant d'autres dont j'omets les noms , parce que je le veux bien , ou parce que je ne les sais pas ! ce serait certainement là un ouvrage des plus curieux , et un sujet d'observations bien tristes , de voir tous les efforts qu'ont faits tant d'ingénieux esprits pour empêcher de s'enfoncer dans l'oubli une mémoire qui devrait n'avoir besoin d'aucun secours pour surnager.
Si leurs plaidoyers apologétiques n'étaient que des complaisances à l'adresse de quelque héritier jaloux de redorer le blason de son aïeule , nous n'aurions pas à y réfléchir; mais il n'en est rien : ce sont des décisions de conscience, que de sévères savants prononcent ou croient prononcer devant la postérité , des savants d'une probité exacte et scrupuleuse , qui ne se feraient pas , pour caresser l'orgueil des vivants, les flattem^ assermentés d'une ombre. Ils peuvent se tromper, mais c'est de bonne foi qu'ils se trompent, en observant minutieusement toutes les formes de la justice , et l'on ne doit voir dans leur jugement que l'expression vraie d'un sentiment raisonné, qui aurait dû rencontrer des échos plus dociles et surtout plus nombreux.
Nous avons déjà eu l'occasion de rapporter l'avis favorable de Muratori. Voici maintenant les termes de Qiiadrio, qui ne le lui cèdent en rien :
lie VITTORIA COLONMA.
« Vittoria Colonna ne marchait pas seulement l'égale des poètes les plus renommés ; on peut dire que, dans son habileté à peindre tes affections les plus près du cœur , elle a su l'emporter sur ses contemporains. Tous les écrivains qui ont traité de ces matières ont payé largement leur dette à la plus chaste et la plus glorieuse de nos muses. Nous, nous ne saurions mieux la louer qu'en répétant , avec le jésuite Possevino , que tous ses vers , sans exception , respirent la dignité de l'âme , la sainteté de la religion , la grandeur de Fintelligence. » Il n'y a là ni emphase ni surcharge d'expression ; cela porte avec soi le cachet de la franchise. C'est à nous de voir si le critique a mis cette franchise au service du bon goût ou de Terreur, et c'est ce que nous ne tarderons pas à étabUr.
Quoique passablement flatteuse, cette opinion est presque terne à c6té des formules tant soit peu dithyrambiques de Crescimbeni. Il semble que le, sang du vieux docteur se réchauffe à l'idée de redonner du lustre à cet astre voilé par les brouillards de l'iiïdifiérence et la poussière de nos vanités toujours en lutte les unes avec les autre». Nous transcrirons en entier sa tirade, qui a d'ailleurs le mérite de la brièveté, d'autant qu'au xvi* siècle l'Italie comptait plus de cinquante femmes poètes, presque toutes remarquables par leur talent, et que la préférence éclatante qu'il donne à une
VITTORIA GOLONNA. iit
d'entre elles ne peut avoir d'autre cause qu'une supériorité manifeste.
« La barbarie du siècle précédent, dit-il, reçut alors un coup dont elle ne put se relever, et ce coup lui fut porté par la valeureuse main d'une femme. Il semblait que le ciel eût fondu en elle, non-seulement tous les charmes des muses, mais toutes les sciences, et,^ comme en un lieu sûr et choisi, déposé dans son sein les dons les plus précieux. Je veux parler de cette merveilleuse Vittoria, doiit Rome, je dirai môme la terre entière, n'a jamais vu et ne verra peut-être jamais l'égale, soit pour l'éclat de la naissance, soit pour la beauté du corps, et la beauté plus inaltérable de l'âme. Si, frappé de ces qualités, le monde ne sut pas l'appeler l'unique, la Toscane reconnut bien qu'elle l'était dans son art. Personne n'a manié la lyre avec plus d'adresse ; elle en a toudié les corder avec tant de bonheur et d'autorité, qu'elle s'est flevée au-dessus de toutes ses rivales, et peut se glorifier de marcher de pair avec les plus grands des successeurs de Pétrarque : aussi se sont-ils accordés à lui donner le titre de divine, qui lui a été depuis imiversellement confirmé ; et ce n'est pas sans raison qu'on lui a décerné cet honneur, car elle a dispersé et caché dans ses vers de telles semences de savoir, que son canzoniere peut se dire une mine inépuisable de l'or le plus pur et des pierres
Hî VITTORIA COLONNA.
les plus rares. C'est à la découverte de tant de trésors que s'appliqua, sans épargner son zèle et sa fatigue , le très-savant évoque de Strongoli , Rinaldo Corso. Il regarda comme une fortune pour son talent de pouvoir orner de ses doctes et élégants commentaires les œuvres de cette incomparable femme. »
Devant des éloges si divers et toujours unanimes, qui paraissent évidemment n'avoir d'autre but que Téquité, on reste confondu de la négligence non moins unanime qui leur a succédé.
D'où peut venir, d une part, ce respectueux faisceau d'admirations ; de l'autre , ce dédaigneux concert d'indifférence ? S'il n'y a pas de motif pour soupçonner l'intégrité des premiers juges , y en a-t-il pour suspecter la nôtre ? Sommes-nous simplement ignorants et orgueilleux de l'être , ou sommes -nous tellement saturés des chefs-d'œuvre d'aujourd'hui, que nous n'ayons pas à nous inquiéter des merveilles d'hier ? Je ne sais. Toujours est-il qu'il n'y a point d'effet sans cause, et, quoique peu confiant à l'espoir de changer en attention une insouciance de parti pris, je ne crois pas inutile de rechercher pourquoi , contre toute raison, nous nous obstinons à ne pas penser comme nos pères. S'il ne faut pour cela que relire une à une les pièces du procès, nous les relirons ; et nous ferons plus , nous les discuterons.
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Quoi qu'ait pu faire Vittoria Colonna, sans peutêtre y viser, pour que sa mémoire ne fût pas aussi cachée que son tombeau, Tarc-en-ciel de sa renommée s'est éteint avec sa vie, et ce n'est pas d'elle que l'on peut dire ce qu'elle disait, avec amour, de son beau soleil éclipsé :
La morte fama al suo valore aggiunge ; E il tempo avaro, che i bei nomi asconde, Quella de! suo velen serba.
La mort a rehaussé sa gloire, et le temps avare, qui cache les beaux noms, épargne à celui-là son veoin.
Le temps a été pour elle à peu près aussi impitoyable qu'il pouvait l'être, et il ne s'en est pas tenu là. Il lui a infligé l'affront qui lui eût été le plus sensible, si elle avait pu le prévoir; il a rejeté dans l'ombre, et maintenu à peine dans les arrièreplans de l'histoire, le nom guerrier de cet époux qu'elle avait si soigneusement embaumé dans ses vers. Je ne sais si c'est injuste pour lui , mais c'est barbare pour elle.
Tout déplorable que soit de notre part un oubli qui n'est pas sans exemple, il faut cependant coijvenir qu'on pourrait alléguer, pour le justifier, 217 h
des raisons qui ne sont pas toutes mauvaises. La première, c'est que, jusqu'en 1840, on ne possédait guère de ses œu\Tes que des éditions fautives et incomplètes. Et Dieu sait si depuis 1840 on a eu le temps de s'occuper en Europe de quelques larmes âgées de trois cents ans! La seconde, que nous avons déjà donnée, c'est que, dans ce dédale de r^rets et d'espérances, nous sommés absolument sans lumière et sans guide. Chaque pièce se contente d'avoir un numéro, et ce n'est peut-être pas assez pour nous éclairer. La meilleure raison de nos négligences enfin , c'est que les poésies de Vittoria se composent à peu près exclusivement de sonnets, qui ne roulent que sur deux sujets : la mort de son mari et la religion. On peut craindre que ce ne soit monotone, et, quoique ces pièces soient fort courtes, elles sont si muKiplîées qu*on peut craindre que ce ne soit bien long.
n y en a, je le sais, dava(ntage dans Pétrarque, dont la renommée est désormais inexpugnable; mais c'est Pétrarque, et il parait avoir absorbé à son profit tout ce que nous avions d'attention à donner à ces doubles quatrains de mesure pa?reille, toujours suivis de deux tercets. Cette préférence de la mémoire peut d'ailleurs s'expliquer par le motif quil est le premier en date, et le premier aussi sous le rapport du talent. Ses sujets ne sont pas plus variés, mais il supplée à Tunifor-
mité de ses thèmes et de son rhytbme par ses co-* quettedes d'harmonie , par Tabondance et la sou-> plesse de ses pensées, voire même par ses jeux de mots insectes, dont le faux goût n'est jamais sans grâce. Je n'oserais pas affirmer qu'il soit aujourd'hui, sauf de nom, beaucoup plus connu que ses imitateurs, mais on le lit encore de temps en temps; c'est au détriment de ses disciples, qui en ont approché quelquefois d'assez près. Les curieux qui l'ont lu pensent avoir assez fait pour l'honneur du sonnet, et, supposant avec la clairvoyance de leur paresse qu'on ne peut pas aller plus loin que lui, ils se croient dispensés de s'en assurer. Voilà pourquoi tant d'esprits choisis, qui ont marché sur ses traces, n'ont pas laissé vestige de leur passage. Pétrarque a effacé d'avance les pas de ses successeurs^.
Après une longue interruption de ferveur de la part des fidèles, le culte de ce divin génie se reprit à fleurir au xvr siècle avec une sorte de fanatisme. Bembo donna le signal de cette recrudescence , et fut bientôt suivi par une interminable procession de rimeurs à l'eau rose, dont les noms se sont envolés sans écho , comme, des cordes de la viole, ces bouquets de notes qui s'effeuillent et se fondent dans l'air en s'y épanouissant. Ils s'attachèrent à mouler le tour de leur pensée sur celle du maître, à faire jouer dans leurs vers mor-^ dorés tous ces reflets de métaphores qui miroitent
il 6 VITTORIA COLONNA.
dans les siens. Us n*ont pas toujours manqué le but, mais trop souvent aussi ils ont pris leurs mines pour de la physionomie , et , trompés par l'analogie sur la valeur des termes , là où Pétrarque a jeté des fleurs, ils ont semé des fioritures. Puis presque tous, croyant que Famour conduit au Capitole, ont simulé des passions qu'ils n'avaient pas. Ils se sont, en vue de les peindre, arrangé des misères de convention : ils ont fait toilette de tourments, et battu dans leurs vers de la fausse monnaie de douleurs. Ils ont fait de l'amour le marchepied de leur poésie; c'est le contraire, quand on est réellement épris : on fait de la poésie le marchepied de son amour.
C'est le sentiment de cette distinction qui étabht, entre tous ces bateleurs et Vittoria Colonna, une si énorme différence. Elle est bien, à leur façon, légèrement maniérée, et, comme eux, elle met bien par-ci par-là un peu de rouge à sa souffrance; mais sa pâleur ne se cache pas tout entière sous le mensonge du fard. Un vrai cœur saigne sous les dentelles que chiffonnent ses vers, et ses gémissements chantés ne sont pas pour cela des chansons. En dépit des atours dont se pomponne son affliction, elle est bien celle qui a pu dire d'elle-même avec vérité :
Se mai misero visse in doglia e pena, Avvolto in nero duolo, in nero manto»
Quella son' io che vivo sol di pianto.
VITTORIA COLONS A. ii7
Si jamais infortunée a vécu dans la douleur et dans la peine, enveloppée dans le noir manteau du deuil, c'est moi : je suis celle qui ne vis plus que de pleurs.
Il est certain que, par un reste d'habitude mondaine, elle drape quelquefois avec trop d'art les plis sombres de sa bure , et qu'elle prend de préférence un mouchoir brodé pour s'essuyer les yeux. Mais ce qu'il y a de tout aussi sûr, c'est qu'elle a réellement besoin de les essuyer , et qu'elle n'écrit pas par gentillesse et par vanité : elle écrit pour user sa douleur , en lui donnant une forme ; pour que cette douleur, en s'exhalant dans ses vers, ne soit plus aussi entière en son âme. Je n'en veux pour témoin que le premier sonnet Imprimé dans ses œuvres. Malgré quelques taches d'afféterie qui sont plutôt encore la faute du temps que la sienne , il est impossible de se méprendre au sentiment qui l'a dicté.
Scrivo sol per sfogar l' interna doglia Di cbe si pasce il cor, ch* altro non vole, £ non per giunger lume al mio bel sole, Ghe lasciô in terra si onorata spoglia.
Giusta cagione a lamentar m*^ invoglia ; Gh' io scemi la sua gloria assai mi dole; Per al Ira penna e più saggie parole Verra chi a morte il suo gran nome toglia.
La pura fè, V ardor, V intensa pena
\it VITTORIA COLONNA.
Mi scQsi appo ciascHn, grave cotanto Che ne ragion, né tempo mai Taffrena.
Amaro lagrînar, non dolce canto ,
Foscbi sospiri, e non voce serena,
Di stil n6, ma di duol mi danno il vanto.
Je n'écris que pour exhala la douleur intérieure dont se nourrit mon âme, qui ne veut rien autre chose ; non pour igouter quelque lumière à mon beau soleil, qui a laissé sur terre une dépouille si honorée.
Une juste cause me porte à gémir, et cependant la crainte de diminuer sa gloire en la chantant m*afflige. Une autre plume, des paroles plus éloquentes viendront, qui raviront à la mort son grand nom.
Que la fidélité, Tamour, la violence de ma peine m'excuse près de chacun, une peine si vive, qu'il n'est ni temps ni raison qui puissent lui mettre un frein.
L'amertume des larmes, non la douceur du chant, de ténéhrewL soupirs et non pas la sérénité de la voix, me donneront le mérite : du style? non; mais de la douleur.
La première partie des œuvres de Vittoria Colonna se compose d'une épltre que nous avons déjà cataloguée, d'un canzone et d'un madrigal que nous ne compterons que pour mémoire, et de cent trentequatre sonnets qui sont à peu près tous autant de méditations sur ses chagrins^ Ds forment en quelque sorte l'histoire poétique de son cœur, et on peut, en les lisant attentivement , traverser page à page toutes les vicissitudes de cette passion que la mort
VITTORIA COLOWIIA. ii9
brise sans rinteirompre, et qui se prolonge au delà du tombeau. Il se trouve à peine quelques épisodes dans ce long poème de fidélité rétrospective , et on ne serait pas fâcbé qu'il y en eût davantage, quoique l'accessoire soit presque aussi triste que le fond. C'est sans doute une condition essentielle que de pleurer, si Ton veut faire jdeurer les autres ; mais il y faut de la mesure , et le plus sûr moyen de tarir les larmes d'autrui est de ne pas discontinuer les siennes. C'est un art que n'a pas Vitloria Colonna, preuve évidente, à mes yeux du moins, qu'elle ne songeait pas au public, qu'elle n'usait de la parole que comme moyen de mettre sa peine à l'aise , et , si cela peut se dire , donner de l'air à son chagrin.
L'ordre dans lequel ces sonnets ont été rangés dès l'origine, ordre adopté ou prescrit par eH&mème pour dérouter la curiosité, ne me parait pas être celui dans lequel ils lui sont tombés de l'âme ou venus à la plume. Quoiqu'dle eût fait, pour ainsi dire, profession de constance, et que la sienne fût à l'abri de tout soupçon, il est cependant certain que sa douleur eut des intermittences, et qu'elle finit par s'endormir. On voudrait pouvoir suivre pas à pas ces alternatives ; et, si cela n'est point tout à fait impossible , c'est tout au moins fort difficile. Ici, en effet , on croit s'apercevoir que , bien qu'elle se rappelle encore ses serments , un germe inavoué
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d'oubli lève à côlé d'eux dans son cœur. Plus loin, ses regrets amortis reparaissent avec vivacité, comme pour cacher qu'un engourdissement passager les a surpris. C'est ainsi que le sonnet quarante-huitième , où elle invoque un cher souvenir contre les orages et les séductions du monde , les troubles de l'Océan et le chant captieux des Sirènes (indice peut-être qu^, si elle ne l'avait point écouté, elle l'avait pour le moins entendu), me paraît postérieur au soixante-dix-huitième , écrit à l'occasion du quatrième anniversaire de la mort de son époux, à une époque où elle était encore dans toute la ferveur de son deuils et ne songeait guère que le monde pût avoir des dangers pour elle. Je sais que le cœur est assez sujet à ces flux et reflux de la passion qui vous inonde et se retire, puis revient vous assaillir avec une nouvelle impétuosité ; mais, si fréquents dans l'amour qu'on a pour les vivants , je ne sais jusqu'à quel point ces ressacs d'aflection peuvent agiter l'amour qu'on professe pour les morts. Il me semble que celui-là doit en avoir l'immobilité , l'invariable et mystérieuse fixité, et que, vouloir y porter le mouvement de la vie, c'est le détruire.
VITTORIA COLONNA. i2l
Je me suis jusqu'ici montré si partial pour cette noble femme, qu'on pourrait supposer qu'mi examen plus approfondi de ses œuvres a changé mon jugement et me force à retrancher de mes éloges. n n'en est rien ; je les maintiens tous. Je crois seulement devoir y joindre quelques observations que je m'étais abstenu de faire, et qui, tout en les modifiant/ leur donneront peut-être plus de prix. Quoique cela n*arrive que trop souvent, louer n'est pas mentir, et le seul moyen suivant moi de faire valoir les qualités est de ne pas cacher les défauts. Il y en a de très-marquants chez Vittoria Colonna.
Un des plus sensibles est cette stagnation d'intérêt, qui résulte naturellement d'un amour sans avenir et sans péripéties. Elle-même n'est pas sans inquiétude sur le froid que peut jeter dans ses vers une passion qui n'a plus où se prendre, et elle cherche à y échapper par la subtilité. Elle se pose à ce sujet une série de questions sophistiquées , où l'aiguisement de la douleur n'en est une preuve que pour elle.
S* alla mia bella fiamma arcjente speme Fu sempre dolce nodrimento ed esca, Ond' è che quella spenta 1' ardor cresca E in mezzo '1 foco V aima afflita tréma?
IM VITTORIA GOLONNA.
Fugge il piacere a la speranza insieme, Corne donque la piaga si rinfresca ?
Chi mi lusinga, o quai cibo m' inesca, Se morte ha tolto i frutti, i fiori, e 4 semé T
Quel foco forse, che '1 mio petto accende,
Da cosi pura face toise amore,
Che r immortal principio eterno il rende.
Vive in se stesso il mio divine ardore :
Ne il nutrir manca : chè dair aima prende Il dbo, ch' è ben degno al suo vàlore.
Si Tardente espérance fut toujours le doux aliment dont s'entretint ma belle flamme, d'où vient que, cette espérance éteinte, mon ardeur s'accroît, et qu'au milieu du f6u, outt âme tffligée frissonne ?
Le plaisir et Tespérance ont coutume de fuir ensemble ; comment donc se fttit>il que ma plaie se ravive? Qui peut flatter ma ùdm , et qui peut l'apaiser , si la mort a tout cueilli sur mon arbre, et les fruits et les fleurs et la graine?
Ce feu peul-étre qui me brûle le sein , l'amour Ta emjHimté d'un flambeau si pur, que son principe impérissable le rend éternel.
Ma divine ardeur subsiste d'elle-même, et la subsistance ne lui manque pas; c'est de Tàme qu'elle tire ce qui la fait vivre, et l'aliment est digne de ce qu'il nourrit.
n n'y a rien à dire à la confection de ce sonnet, rien à reprendre au style sous le rapport de la précision, de Télégance et de l'harmonie. Le second quartetto même est dHine grande beauté. Mais cdia n'a pas le caractère tle i^mplicité qui touche et qui émeut.
VirrORIA COLONHA. iî3
L'idée est alambiquée ; l'auteur aux abois cherche à se réfugier dans Tantithèse contre le vice d'une situation qui a, pour nous comme pour elle, le malheur de ne pouvoir changer. Elle n'y réussit qu'imparfaitement, et l'on voit déjà dans cette poésie saine encore , quoique prête à se gâter, poindre ce goût fiévreux d'expressions antilogiques , qui fit si contagieusement grimacer la littérature italienne sous la tutelle de Marino et des muguets de son école : le vent des pleurs, la pluie de soupirs, le feu glacé, la glace enflammée , // vento di pianto, la pioggia di sospiri, il gelato foco^ V inflammato ghiaccio. Les alliances de mots ne sont des richesses qu'autant qu'il y a inclination de part et d'autre , mais les mariages forcés sont la ruine des langues.
Hâtons-nous d'ajouter que, s'il y a dans le recueil de Vittoria Colonna plus d'im sonnet où l'esprit a égaré le cœur, il y en a davantage où le cœur a si bien conduit l'esprit, qu'en ne s'adressant qu'à l'imagination, c'est à l'attendrissement qu'elle arrive. En voici im que nous nous empressons de choisir pour dédommager du précédent, et qui, bien que d'une forme allégorique, parvient pourtant à l'émotion. Il est plein de ces douces réminiscences qu'on aime à voir, comme des feux follets , voltiger et trembler dans les brumes de l'âme.
Oh 1 che tranquillo mar, oh ! che chiare ond^ Solcava già la mia spalmata barca,
iU VITTORIA COLONNA.
Di ricca e nobil mercè adorna e carca, Con r aer puro, e con 1' aure seconde 1
Il ciel, ch' ora i bei vaghi lumi asconde, Porgea serena luce e d* ombra scarca ; Ahi ! quanto ha da temer, chi lieto varca I Chè non sempre al principio il 6n risponde.
Ecco r empia e volubile fortuna Scoperse poi V irata iniqua fronte, Dal cui furor si gran procella insorge.
Venti, pioggia, saette insieme aduna, B fiere intorno a divorarmi pronte; Ma r aima ancor la fida Stella scorge.
Ohl quelle tranquille mer, ohl quelles claires ondes sillonnait naguère ma barque goudronnée , fière de sa riche et noble cargaison, avec Tair pur et les brises propices !
Le ciel , qui maintenant cache ses astres amoureux et charmants, répandait alors une lumière sereine qu'aucune ombre n'effleurait. Hélas I que n'a-t-il pas à craindre, celui qui s'embarque joyeux? Il est si rare que la fin réponde au commencement 1
Voici tout à coup que la fortune impie et capricieuse découvre un front chargé d'inique colère, et sa fureur soulève une immense teiftpéte I
Elle convoque à ma ruine les vents, la pluie et les éclairs ; elle assemble autour de moi des monstres prêts à me dévorer ; mais, à travers tous ces dangers, mon âme aperçoit toujours sa fidèle étoile.
Cette petite pièce me parait complètement irréprochable. Le mouvement en est rapide, l'idée nette, et suivie d'un bout à l'autre avec une ai-
sance de naturel qui demande beaucoup d'art.
L'image a peut-être aujourd'hui le tort de manquer de nouveauté, mais elle ne l'avait pas encore du temps de Vittoria. On a un peu, depuis elle, abusé cle l'Océan et des barques plus ou moins bien calfatées qui s'y hasardent; mais ce n'est que de la poésie de barcaroUes, qui n'est bonne à chanter nulle part. Ce dont on n'abuse pas , c'est de vers semblables au dernier; il est d'une grâce de mélancolie ravissante, et, si on ne savait pas à quelle sphère appartient l'étoile qui s'y allume, on pourrait la chercher dans le ciel de Pétrarque.
Nous avons cité tout à l'heure un exemple de celle espèce d'idéologie amoureuse, où la force de s'engager une passion sans issue. Ce n'est pas le seul que nous pouijions donner. Elle ne se laisse que trop souvent aller à ces raffinements d'analyse qui suppléent chez elle aux événements. Elle y revient sahs cesse, mais quelquefois avec un bonheur qui prouve qu'il n'y a pas de sujet pauvre quand la pensée est riche. Quelle élégie plus énergique et plus touchante que ces quatorze vers où elle se débat tout entière, cœur et génie, dans des nœuds qu'elle ne peut pas briser et qu'elle ne voudrait pas rompre ? N'est-ce pas là le cri d'une de ces âmes malades, qui, pour parler comme saint Jean Chrysostome, se complaisent dans leurs blessures et les brûlures de leurs plaies ?
426 VITTORIA GOLONNA.
Cbi puo troncar quel laccio, che m' awinsOy Se ragion diè lo stame, amor V awolse ; Ne sdegno il rallenté, ne morte il sciolse ; La fede Tannodô, tempo lo strinse?
Chi '1 fuoco spegnerà, cbe F aima cinse, Che non pur mai di tanto ardor si dolse, Ma ognor più licta a grande onor si toise, Che ne sorpir, ne lagrimar V estmse?
Il mio bel sol, poi che dalla sua spoglia
Volé lonlano , dal beato regno
M' accende ancora e lega, e in cotai modo ;
Che accampando foFtuna, forza e ingegno, Mai cangeranno in me pensieri e yoglia :
Si m' è soave il foco, e earo il nodo 1
Qui peut rompre le lien dont je suis enlacée , si l'amour en a tordu le fil fourni par la raison ; si la colère du SOTt ne Tapas détendu; si la mort ne l'a pas tranché; si le nœud que fit la foi, le temps Fa serré?
Qui amortira le feu dont mon àme est assiégée, quand, au lieu de se plaindre de tant d'ardeur, elle en est à tout instant plus heureuse, et tient toujours à grand honneur que ni larmes ni soupirs ne Talent éteint?
^ Mon beau soleil s*est envolé du monde, pour regagner le ciel ; mais du haut de son bienheureux séjour il m'en* flamme encore, et me lie, et de telle façon.
Qu'en se liguant avec la fortune, ni force, ni génie ne changeront jamais en moi mes pensées ou mes désirs, si douce m'est cette flamme, et si cher m'est ce nceud»
Nous voyons encore là revenir ce beau soleil dont
elle est si prodigue, et qui, tout exilé qu'il est de son horizon, semble pourtant n'en pas bouger. Qu'on accepte ou non ce mot d'affection (peutêtre naturel , parce que rien n'est plus vrai qu'il y a pour nous des êtres qui font le jour en se montrant). J'avoue cpie cette métaidiore ne me plaît pas infiniment. Je me fais malaisément l'idée d'un soleil qui s'envole, en laissant sa dépouille sur la terre. Qu'est-ce que c'est qu'une dépouille de soleil? Est-ce que les astres chaAgent de peau comme les serpents ? Décidément j'aimerais mieux mie autre image que celle-là. Il faut cependant bien s'accoutumer à cette dénomination assidue de soleil, quand on veut lire Vittœia Colonna : car c'est un solstice perpétuel que ses vers, et les malheureux rayons de l'ombre de Pescaire se retrouvent à presque toutes les pages. On s'y fait ; souvent même on n'est pas fâché de les apercevoir, et, dans mainte circonstance, elle en tire merveilleusement parti. Nous donnerons, à l'appui de ce dire , un de ses phis éloquents sonnets ; il est d'une élévation toute lyrique, mais Texaltation du style n'ôte rien au poète de sa tristesse :
Parmi che 1 sol non porga il lume usato In terra a noi, ne in cielo a sua sorella :
Né ipik seorgo pianeta o vaga stdla Chiari i raggi rotar del çerchio omato.
Non v^gio cor più di valore armalo :
Fuggito è il vero onor, k gtocia bella :
in VITTORIA COfcONNA.
Nascosta è ogni vtrtù nobil cou elle, Ne vive in arbor fronde, o fiore in prato.
L* acque iorbide sono, e V aer nero :
Non scalda il fuoco, ne rinfresca il vente, Ch' hanno smarrito la lor propria cura.
Di poi che 'i mio bel sol fu in terra spento,
è confuse 1' ordin di natura,
il duolo ai sensi miei nasconde il vero.
Il me semble que le soleil ne verse pas ses feux accoutumés, ni à nous surUa terre, ni dans le ciel à sa sœur. Je ne vois plus le char brillant des planètes ou des étoiles tour^ ner là-haul sur leurs roues de lumière :
Je ne vois plus de cœurs armés d'héroïsme : le véritable honneur a fui, la belle gloire aussi : toute vertu est cachée comme elle. Il ne vit plus de feuilles sur Tarbre, ou de fleurs dans la prairie.
Les eaux sont troubles, et Fair est noir : le feu n*échauffe plus, lèvent ne rafraîchit pas; les éléments déroutés ne savent plus ce qu'ils ont à faire.
Depuis que mon beau soleil , à moi , s'est éteint sur la terre, ou Tordre de la nature est dérangé, ou la douleur cache à mes sens la vérité.
Il faudrait n'avoir jamais aimé pom* ne pas sentir combien ce sonnet est pris à fond dans Tâme. Qui n'a pas éprouvé qu'à certains momehts de la vie la présence bénie d'un seul être semble semer autour de nous les miracles , et qu'il les emporte en s'éloignant? Celte présence est à la
VITTORIA COLONNA. d2^
lettre comme un soleil immatériel qui, en l'illuminant, transfigure autour de nous l'univers : celte absence est comme une invasion des ténèbres qui dérobe tout à nos regards, une nuit sans étoiles qui ne nous laisse pas espérer d'aurore. Ces idées ont cessé d'être neuves, et les poètes anglais de nos jours, qui connaissent mieux que d'autres les moindres secrets de la mélancolie, n'ont pas manqué de s'en emparer pour en développer la pensive opulence; mais ils n'ont fait que suivre , avec une grâce de tristesse plus persuasive et plus ferme, la voie tracée par Vittoria Colonna. C'est quelque chose pour sa gloire d'avoir été la première , et d'avoir fourni un modèle qu'il est toujours plus facile de surpasser que de créer. Surpasser? pas toujours. Qui ne croirait, en effet , si on en taisait la date , lire dans le sonnet suivant une traduction inédite de Coleridge?
Nel fido petto un' altra prim avéra , Di vaghi fiori e verdi frondi adorna , Prodoce quel gran sol, che sempre aggiorna Dentro 'l mio cor dalla sua quarta spera.
È la sua luce d' ogni tempo intera :
Non s' asconde la notte, o il dl ritorna :
Ma in questo e in quello albergo ognor soggiorna^
Qui co' be' rai, là con la forma vera.
Sono i soavi fior gli alti pensieri, Ch' odoran lieti per quel!' aima luce, Che sol li créa, nodrisce, âpre e sostiene.
130 VITTORU COLONNA.
Le frondi verdi sod la dolce spene
Ch' egU dal ciel mi manda; e vuol ch' io speri
D' esser con lui beata ov' ei riluce.
C'est dans mon sein fidèle un autre printemps, orné de belles fleurs et de vertes feuilles, que produit ce grand soleil, qui, de sa haule sphère, fait encore le jour dans mon âme.
Sa splendeur inaltérable est toujours tout entière. Il ne ne se cache pas la nuit, il ne revient pas avec l'aurore ; ou la nuit ou le' jour, il ne quitte ni mon cœur ni son ciel. Il y demeure sans cesse, ici avec ses beaux rayons, et là avec sa véritable forme.
Les belles fleurs sont les hautes pensées qui se parfu^ ment, joyeases, à celte sublime lumière, qui seule les crée, les nourrit, les épanouit et les soutient.
La douce espérance fait les vertes feuilles qu'il m'envoie du ciel, et il veut-que j'espère de partager un jour, là où il brille , sa béatitude avec lui.
Ce qui distingue particulièrement ce petit chefd'œuvre , c'est une qualité bien rare dans la poésie italienne, surtout à cette époque : le sentiment des beautés de la nature se naèlant aux émotions du cœur, soit pour en adoucir le fiel, soit pour en augmenter l'amertume. Ces mystérieuses associations entre l'àme et le monde extérieur, qui sont un des grands charmes de la poésie du Nord, sont généralement peu conamunes chez les peuples du Midi, où tout est en dehors, où il semble qu'on n'ait pas à rêver autre chose que ce qu'on voit; où
YITTORIA GOLONNA. 131
le ciel, toujotirs pur, semble interdire à Fàmeles nuages qu'il n'a pas; où le soleil, toujours chaud et radieux, prête au diagrin l'éclat qu'il donne à la joie, et fait aussi bien des opales avec nos pleurs qu'avec des gouttes de rosée. Vittoria Colonna, qui portait dans l'âme • un hiver d'affliction, » a su trouver de ces traits de sympathie cachée entre le paysage et celui qui Tadmire , et ils nous saisissent d'autant plus qu'on s'attend moins à les rencontrer. Nous ne pouvons nous refuser au plaisir de transcrire encore quelques-uns de ces vers, où, de la contemplation des choses mortelles, elle s'élève à la réflexion des plus hautes vérités :
Nella dolce stagion non s' incolora Di tanti fiori oppur frondi novelle La terra , ne sparir fa tante slelle Nel più sereno ciel la vaga aurora ;
Con quanti alti pensier s' erge ed onora L* anima accesa , ricca ancor di quelle Grazie del lume mio, eh' altiere e belle Mostra ardente memoria d' orain ora.
Tal potessMo ritrarle in queste carte,
Quai r ho Impresse nel cor 1 che mille amanti
Accend^ei di casti fuochi eterni.
Ma chi potria narrar Y aime cosparte Luci del mortal vélo , e quegF interni Raggi délia virtù si vivi e tanti ?
Dans la douoe saison la terre ne s'encoiore pas d'autant
de fleurs et de feuilles nouvelles ; l'aurore vermeille ne fait pas, du ciel serein, disparaître autant d'étoiles,
Qu'il s'élève de hautes et nobles pensées dans mon âme enflammée, riche encore de toutes ces grâces de ma lumière, dont l'ardente mémoire me reproduit d'heure en heure la céleste pureté.
Ah 1 si je pouvais les retracer sur ces pages, telles que je les porte imprimées dans le cœur , j'embraserais tous ceux qui aiment de chastes feux éternels.
Mais qui pourrait dire les sublimes étincelles dont le voile mortel de l'âme est constellé ? qui pourrait compter les rayons intérieurs de la vertu, si vifs et si nombreux?
Ces idées , d'un ordre sévère , quoique peut-être bien encore entachées de quelque recherche, annoncent, par leur caractère môme de tranquilUté , plus de vraie douleur que des vers plus éplorés. Elles annoncent aussi une certaine tendance à se retrancher contre l'acuité de ses maux dans Je calme de la création. C'est presque s'en guérir que de savoir l'associer à ses peines ; ce qu'on lui donne de son deuil , on se Tôle de l'âme, Vittoria Colonna paraît ne pas l'ignorer, et, quoique ces allusions ne soient pas aussi fréquentes qu'on le voudrait, elles sont cependant chez elle plus nombreuses que dans aucun poëte de son temps. Quelquefois elle consacre à ce genre de pensées un sonnet tout entier; quelquefois ce n'est qu'un trait qu'elle encadre dans sa composition, et qui fait
longtemps rêver; car l'œuvre matérielle de Dieu ne change pas plus que le cœur humain, et, tant qu'il y aura des prairies en fleur et des âmes souffrantes , on soupirera comme elle en voyant ces prairies et ces fleurs :
Se verde prato, e se fior vari miro , Priva d' ogni speranza tréma V aima :
Che rinverde il pensier del suo bel frutto Ghe morte svelse.
Si je vois la prairie brodée de mille fleurs diverses , mon âme, dont l'orage a effeuillé toute espérance, frissonne; car je sens reverdir en moi la pensée du beau fruit qu'elle donne, et que la mort a cueilli.
Ce style figuré n'a cependant rien qui choque les habitudes prosaïques des esprits qui s'honorent le plus du nom de positifs. Il est clair et intelligible pour tout le monde; mais Vittoria Oolonna ne s'en contente pas toujours. En essayant d'y échapper , il lui arrive de s'égarer dans des contorsions qui donnent au chagrin des traits méconnaissables. Son platonisme tourmenté se distille en images, spirituelles sans doute, mais avant tout bizarres. Le sentiment est vrai, l'expression fausse. Elle rend, en l'imitant, la nature même artificielle. Sa douleur se déforme et devient sous sa plume ce que les ifs de Versailles deviennent sous la serpe qui les torture. Ce sont toujours au fond des arbres , mais ils n'en ont pas l'air, et ils n'ont pas l'air non plus
de ce qu'on vent qu'ib soient Ces plantes déguisées de force en obélisques, ces végétaux sculptés en pyramides, ne sont pas plus du domaine du jardinage que du domaine de Tarchitecture. C'est tout uniment du mauvais goût, et c'est ce mauvais goût dont il n'est pas rare de retrouver la trace dans les poésies du xvi* siècle, et en particulier dans celles de Vittoria Colonna. Qui croirait , par exemple , que le sonnet que nous allons citer est de la même main que les deux précédents?
Mentre un pensier, dair altre cure scîolto , Con l*alma del comun danno si lagnâ, Si largo pianto il triste sen mi bagna, Che forma un foute il vivo umor raccolto.
Ove, come in un specchio, il suc bel volto Rimiro : onde le lagrime ristagna Quel placer, che àaàV altro mi gcoa^)agna« Va ne qaesti , ne quai m' appaga molto 1
La grata vista il lagrimar affrena :
£ rimangon si caldi i miel sospiii,
Ch' asciugan del già scorso pianto V onde.
Se ciô non fusse, per la dolce vena Délie lagrime mie , gli alti desiri Avrian le stelle avv^rse qui seconde.
Tandis qu'une pensée » dégagée de tout autre souci , se lamente avec mon âme de leur perte commune, des pleurs si abondants baignent mon triste sein, qu'en se réunissant ils forment une source vive ;
VITTORIA GOLONNA. i35
Là, comme en un miroir, je revois son beau visage : d'où il arrive que mes pleurs s'arrêtent, suspendus par ce plaisir de voir qui me dérange de celui de me plaindre ; mais ni ceci ni cela ne me satisfait beaucoup.
La gracieuse vision m'enlève au besoin de pleurer, et mes soupirs demeurent si brûlants qu'ils essuient les flots de larmes que je viens de verser.
S'il n'en était pas ainsi , mes hauts désirs , par la douce vertu de ces larmes, auraient ici pour propices les étoiles les plus adverses.
Je ne répondrais pas que cette version fût fidèle, quelque soin que j'aie pu prendre pour la rendre exacte. On a beau saisir en effet, ou croire saisir le sens de cette poésie quinlessenciée. Use volatilise dès qu'on cherche à le fixer. Notre langue, 1^ sage de sa nature , malgré les tours de force et de passe-passe qu'on lui a fait taire , se refuse à donner une forme quelconque à ces arguties, qui sont plutôt des impressions que des idées , et qui trouvent dans la langue italienne un moule si harmonieux, que l'oreille trompée âçit par abuser l'entendement. Je ne sais si ce sonnet a jamais compté beaucoup d'admirateurs , mais je ne suppose pas qu'il ait jamais été clair. Quant à moi, qui m'imagine le comprendre, je n'oserais me charge de l'explirquer. J'admets l'image des pleurs formant goutte à goutte un miroir où se peint trait pour trait le fau^ tome qu'ils évoquent. Je conviendrai même qu'elle
est d'une délicatesse hardie, qui ne me déplaît pas; mais que d'art , que d'adresse il faudrait pour dégager le diamant de la coque terreuse où il se cache ! Sauf le style , qui est d'un ton plus décidé , d'un tissu plus solide que celui des seicentisti, c'est déjà le même parti pris de ne pas vouloir, quand on souffre, s'habiller de souffrances qui ont déjà servi. Cela peut avoir son avantage ; l'inconvénient n'est pas moindre. Si vous vous appliquez à verser des larmes d'une essence particulière , il pourrait «e faire que personne ne les prit pour des larmes.
On doute à bon droit des peines qu'ont chantées, dans le siècle suivant, tous ces singes lyriques de €ongora, qui sanglotaient à la dernière mode, et renchérissaient de pathos sur les hyperboles sentimentales dont le Bembo ne fut pas assez économe ; il n'en est pas de même pour Viltoria. Quoicpi'elle ne se refuse pas de temps à autre un costume de petite- maîtresse , on aperçoit encore sa douleur à travers les plis chatoyants de sa robe, et jusque sous le velours parfumé de son masque. On peut sans contredit blâmer chez elle ces fantaisies <ie ruisseaux et de fontaines, coulant tout exprès de ses yeux, pour réfléchir à sa pensée l'astre absent qui ne luit plus dans son âme ; mais ce ne
sont là que des mirages, qui s*en vont, comme ils font tous , aussi vite qu'ils viennent. Son deuil sincère en a bientôt raison. A part la gaze métaphysique où s'entortille parfois son cœur, on sent qu'elle est vraiment poëte et vraiment malheureuse.
Ce qui dislingue spécialement ses poésies, ce n'est pas l'abondance des pensées , c'est la persistance d'une seule, attestant la persistance de ses regrets; c'est l'incroyable quantité de formes qui se présentent à elle pour l'exprimer. Cette pensée dominante est : qu'elle et son époux avaient une seule existence pour eux deux; qu'elle participe de sa mort comme il participait de sa vie , et que , depuis qu'il n'est plus , elle se traîne péniblement dans le vide, planète à demi éteinte , qui n'aspire qu'à s'éteindre tout à fait en ce monde pour se rallumer dans l'autre.
Mentre io qui vissi in vol , lume beato , £ meco voi , vostra morcede , unita Teneste Talma , era la nostra vita Mortà in noi stessi , e viva neli* amato.
Deux pages plus loin elle reproduit la même thèse, mais avec d'autres développements et sous un nouveau jour. Depuis que le ciel a dénoué l'union chérie qu'il avait lui-même préordonnée, elle ne vit plus. Son âme est comme retenue dans une prison, d'où elle ne peut s'échapper pour se rejoin-
138 YITTORIA GOLONNA.
dre à son soleil perdu : elle n'aspire qu'à réchauffer son vol à sa lumière,
Chè sol nel viver sac conobbe vita.
Nous retrouvons encore à cinq ou six sonnets de distance la même pointe de sentiment traduit par la même philosophie. La mort a eu beau briser le nœud qui l'enchaînait, le lien n'en subsiste pas moins. C'est grâce à lui qu'elle peut se détourner des erreurs du monde et se maintenu* dans la voie de l'honneur. Si le ciel lui fut avare d'autres faveurs, si la mort lui a enlevé son Menle plus cher, elle n'en vit pas moins avec lui :
Pur con lui vivo : ed è quanto desio.
Elle revient ailleurs, en y mêlant d'autres images, à cette part d'elle-même qui palpite obstinément dans la poitrine glacée d'un mort. D'autant plus cruel qu'on pourrait le supposer plus indulgent , le trépas n'a fait qu'effacer de la terre la lumière qui lui brillait, sans parvenir à l'étouffer dans son cœur, et le sort irrité veut la punir d'une constance qui l'outrage. Elle serait si heureuse, en mourant, d'en finir avec l'agonie, que le malheur se refuse à frapper un coup décisif et ne veut pas d'une victoire complète ; il la laisse enfermée vivante dans cette vraie mort :
Bli iascia viva in qiiesta morte vera.
YITTORIA COLONNA. 139
On la Yoit à de coorts interralles essayer de modifier ses regrets ; puis ils reprenneitt petit à petit k même accent, et eUe ne comprend pas qu'elle respire encore, quand
La moitié de sa vie a mis Tantre au tombeau.
Elle s'étcHme de pouvoir cheminer encore dans ce monde , maintenant qu'elle est séparée du soleil qui la guidait. Quels ciseaux » sans en trancher tous les fils, ont pu couper la trame que le ciel avait serrée? Puisqu'elle ne vivait que dans celui qui la nourrissait de sa vie, est-ce qu'elle n'aurait pas dû se perdre et mourir dans sa mort 1
Nella sua morte ancor dovea morîre.
Quelquefois, tout en se plaignant de la mort qui l'a si durement frappée , elle ne laisse pas que de l'accuser d'impuissance ; elle retient encore en son &me la noble flamme qui l'a brûlée , aussi vive, aussi entière que lorsque le ciel l'alluma. Comme une cire molle et fidèle à l'empreinte du cachet, elle s'est imprégnée de la gloire de son époux. Son cœur, en dépit du veuvage, est resté le pieux et secret sanctuaire où il déposait ses pensées, et la mort n'a pas appauvri ce trésor :
Né di morte Y acerbe invide offése Mi fan restar del grau tesor mendica :
Ghè vivo di sue glorie al monde s<^e.
Curieux sous le rapport de Tart , à cause de la variété de toiu-nures que l'auteur sait mettre au service de son talent, on ne saurait cependant disconvenir que le retour infatigable de la môme idée ne finisse par être fatigant pour le lecteur, qui n'a pas les mêmes raisons que le poëte pour s'y complaire. On en a bientôt assez de cette mort taillée à facettes comme un diamant et de cette vie taillée de même que la mort. Vittoria elle-même a paru le sentir, et elle interrompt parfois ces gammes de gémissements pour interroger d'autres cordes de douleur. C'est ainsi qu'elle suspend de temps en temps ses pleurs, soit pour donner une marque d'attention à des malheurs qui lui rappellent les siens ou qui lui semblent moins rudes que son fardeau , soit pour déplorer la perte d'un grand homme, soit enfin pour répondre à des preuves de sympathie qui allègent ses ennuis sans pourtant l'en distraire. Quelquefois c'est un Uvre qu'elle a pris pour s'oublier, et qui ne fait qu'affiler sa mémoire. Ici elle plaint Virgile d'être venu trop tôt, et de n'avoir pu connaître son époux. Quelle n'eût pas été son épopée, si, au lieu d'Énée, il avait pu choisir le marquis de Pescaire! Là elle féUcite Bembo, dont elle vient de lire les ouvrages, et dont l'éloquence lui parait digne des grandeurs qu'elle ne se sent pas la force de célébrer. Plus loin elle cherche à consoler Molza de la mort de son père et de sa mère, expirés tous
deux le même jour, et c'est pour leur envier le sort qui leur a fait si douces les heures qui sont aux autres si artères :
Che r ultime ore a voi di morte Fe' doici , che son sempre agli allri amare.
Ailleurs on la voit s'interrompre dans la lecture de rhistoire romaine pour devenir jalouse de Julia, femme de Pompée, qui meurt de douleur en croyant que son époux vient d'être mortellement blessé :
Felice Giulia , dolor grave vinse L'animo vostro, che.di quello escluse Desio di vita ; e le speranze chiuse Là dove insieme la ragion ristrinse !
L' amato sposo d*altrui gangue tinse La veste , quando alto tlmor confuse Il pelto vostro, u'il suo ghiaccio diffuse Allor che maggior maie amor dipinse.
Quante morti vi toise, e lunghe e vere Queir una che vi diede in un momento Per fuggir grave mal piume leggiere?
' Ma 10 che maggior dan no or provo , or sento , Ho dal mio chiaro sol voglle si altiere Che mio mal grado il cor vince il tormento !
Heureuse Julia ! la douleur, qui a vaincu votre âme, en a chassé le désir de vivre : en même temps que la raison les resserrait, elle a clos vos espérances.
C'était le sang d*autrui qui teignait la toge d'un époux
142 VITTORIA COLONWA.
aimé, quand la terreor a troublé votre sein ; tos tem se sont glacés au moment où votre amoMr se peignait un mal* heur qui n'était pas.
Ohl combien de morts, de longues et véritables morts, vous a épargnées cet unique trépas , qui vous a , pour (uir le mal, donné en un instant des ailes si légères 1
Mais moi, qui aujourd'hui subis et pleure une perte réelle, je ne meurs pas : je reçms de mon soleil de tels ordres d'existence , que mon cobih* est bien forcé d'être pkis fort que son tourment.
Quoiqu'ils s'écartent peu du sujet continuel de ses douloureuses préoccupations , il serait à désirer que ces sonnets épisodiques fussent plus nombreux. Ils aident le lecteur à mieux se figurer quelle pouvait être cette vie terne et solitaire de Vittoria Colonna, dont de si minces événements variaient seuls Tuniformité : une lettre, une lecture , un poète qui se révèle, un poète qui disparaît. Grâce à eux, on est plus étroitement initié aux habitudes de son chagrin. Elle s'y est pour ainsi dire cloîtrée, et il n'y a pas plus de situation dans le drame de ses jours qu'il n'y en a dans celui des solitaires. Aujourd'hui c'est la visite silencieuse d'un billet de Michel-Ange, d'une stance de la comtesse de Correggio , qui peuplera pour quelques instants sa cellule ; demain c'est un bruit du monde, qui, franchissant les clôtures de son couvent ou les rivages de son île , lui annoncera la mort d'un poète ami, qui fait vide dans la littérature.
YITTORIA COLONNA. 143
Pokhè toimata sei , anima bella, Alla porta céleste , onde partisti , Quanto lasciati hai noi miseri e tristi, Tanto lieta hai nel ciel fatt' ogni Stella.
Nonpiango già il tuo ben, ma Tempia e feila Sorte del monde , il quai, montre vivesti, Col dotto stil cost onorato festi , Che non fu ugual in questa etade o in quella.
Rimaso è senza te povero e privo
D'ogni sua gloria, e per disdegno e doglia
Sommerso ha quasi Roaaa il Tebro altero.
Sol per te ha fatto quel , ehe per lo divo César gtà fece : e a par di quella spoglia Pianto ha la tua, beato almo Sincère.
Depuis que tu es retournée, belle âme, à la porte céleste d*où tu étais partie , tu nous a laissés aussi misérables et aussi tristes, que tu as fait au ciel chaque étoile joyeuse.
Ce n'est pas ton bonheur que je pleure, mais l'impitoyable destinée du monde; tu Tas, durant ta vie, si bien honoré par tes doctes ouvrages, que dans aucun siècle, dans celui-ci oy dans celui-là, il n'eut pareil honneur.
Il est demeuré sans toi pauvre et privé de ivoire , et peu s'en est fallu q\ie, de douleur et de colère , le Tibre altier n'ait submergé Rome.
Le soleil a fait pour toi ce qu'il avait fait jadis pour le divin César, et, à l'égal de cette noble dépouille , il a pleuré la tienne, sublime et bienheureux Sannazarl
L'éloge est assurément un peu fort pour l'auteur du roman pastoral de YArcadie et du poème
iU VITTORIA COLONNA.
sacré des Couches de la Vierge, dont le latin vieillot ne rappelle en rien, quoi qu'on en dise, la jeunesse inaltérable du vieux latin de Virgile. 11 est assez douteux qu'à l'occasion du décès de Sannazare le Tibre au désespoir ait songé à noyer Rome, et plus que douteux que la consternation du soleil ait été jusqu'à vouloir renouveler en son honneur l'éclipsé dont il fit hommage à la mort de Jules César; mais le sentiment est noble et les vers sont beaux : c'est là l'important. 11 n'y faut pas d'ailleurs regarder de si près, quand il s'agit de fêler les talents qui s'en vont. On leur fait un si piètre accueil quand ils arrivent, qu'il est bien permis de les saluer trop bas quand ils partent. Ce qu'on ne leur paye pas en vivat, on l'acquitte en adieux. Cela vaut encore mieux que de rester insolvable.
Un des charmes les plus irrésistibles de Pétrarque est, au milieu d'une diversité infinie de pensées et d'images, au milieu d'une profusion inouïe d'expressions pittoresques, l'unité de sentiment qui règne dans ses poésies. Il vous transporte avec lui dans une région riche et fertile, où la température est toujours égale , où la terre mollement ondulée n'a ni montagnes inaccessibles, ni foûdriè-
res que l'œil ne peut sonder. Il vous maîtrise par la grâce et le parfum de ses fleurs, par la saveur de ses fruits, par la fraîcheur de ses eaux, jamais par le désordre et Timprévu de ses paysages, jamais par un de ces brusques accidents qui vous font passer inopinément du calme à la tempête et des glaces du pôle aux orages brûlants des tropiques. Il est tout à la fois tranquille et tourmenté, nuageux et serein, et l'impression qu'on en reçoit est d'une douceur de tristesse qui pénètre l'âme sans la déchirer. C'est dans cette espèce de quiétude mélancolique où il vous plonge, qu'il faut chercher le secret d'une popularité qui est peut-être un peu déchue, depuis qu'on a pris goût aux torrents de poésie tapageuse qui se sont naguère échappés des cavernes du ro* mantisme, mais dont le retour est infaillible ; l'état naturel de l'âme n'est pas la fièvre.
L'unité de sentiment est aussi un des mérites de Vittoria Colonna; mais ce sentiment, plus exceptionnel que celui de Pétrarque, cette constance qui ne peut donner lieu à aucun autre espoir que celui de la mort, ne pouvait exercer la même influence sur les esprits. Ajoutez aussi que la nature môme de ce sentiment fait obstacle à l'essor de sa verve, et qu'on sent quelquefois passer dans sa poésie le froid de la tombe où elle est continuellement agenouillée. Il y a dans le Canzoniere de Pétrarque le double mouvement de son existence et 217 ;
146 VITTORIA GOLONNA.
de celle de Laure. Il n'y a, dans les élégies de Vitloria Colonna, d'autre vie que la sienne. Je sais que dans Pétrarque un livre entier de ses poésies ne contient que des lamentations sur une perte dont il ne peut se consoler ; mais il est précédé d'un autre où se renferment toutes ces alternatives de joie et de découragement, d'espérances et de déceptions, qui constituent la vie. Il n'y a rien de semblable dans son élève : elle commence où il finit ; elle n'espère pas un instant voir s'arrêter ses pleurs, et l'on en vieat, par compassion, à souhaiter comme elle un terme à ce supplice, qui menace de n'en pas avoir.
Dal vivo fonte del mio pianto eterno Con maggior vena largo rivo insorge, Quando lieta atagion d' intorno scorge L'aima, eh* ha dentro un lagrimoso verno.
Quanto più chiaro e vago il ciel discerne,
Ë il mondo adomo, se la terra porge
Le sue vaghezze , misera s' accorge
Che 'l bel di fuor raddoppia il duolo intemo.
Ristretta essendo in luogo orrido e solo , Accompagna ta dal proprio martire, Legati i sensi tutto al bel pensiero,
Con veloce , spedito, e altiero volo Giunger la mente al mio sommo désire, Oggi è quanto di ben nel mondo spero.
La source vive de mes pleurs étemels se gonfle et s'é»
panche en plus large ruisseau , quand elle voit s'épanouir autour d'elle le joyeux été , mon âme , qui porte en elle un hiver d'affliction.
Plus je vois le ciel clair et enchanté , et le monde ravi , quand la terre étale ses charmes, plus mon âme attristée s'aperçoit que la beauté du dehors redouble le deuil intérieur.
Resserrée dans un lieu horrible et solitaire, accompagnée de mon propre martyre , liée de tous mes sens à la même pensée,
Je voudrais, orgueilleuse, pouvoir d*un vol prompt et rapide renouer mon esprit au but suprême où il aspire ; y parvenir est tout ce que j'espère de bonheur en ce monde.
On peut maintenant juger, sans que nous ayons besoin d*y insister, quel est le caractère général des premières œuvres de Vittoria Colonna : une douleur placide , parce qu'elle se croit incurable , une aspiration sans trêve à rejoindre dans ua monde inconnu, mais meilleur, ce qui a cessé d'être de celui-ci. On ne s'étonnera pas, pour peu qu'on lise studieusement ces vers, que , lasse de semer ici-bas tant de larmes stériles , elle ait faàte^ de se confiner dans les deux , et ne veuille plu* attacher qu'aux branches de la croix toutes ces guirlandes d'immortelles qu'elle a suspendues jusqu'ici au marbre d'un tom))eau. Mais ce ne sera ]j^ sans mi dernier combat contre ses souvenirs de la terre qu'elle prendra ce dernier parti , et l'on
sentira souvent que, même en la quittant, elle y tient encore par quelque fil :
Lasciar non posso 1 miei dolci pensieri Gh'un tempo mi nudrir, felice amando; Or mi consuman, misera! cercando Pur quel mio sol per strani alti sentieri.
Ma Ira faisi desiri e pianti veri , La cagion immortal yuol'che , obbliando Ogn' altra cura , io viva al fin sperando Un giorno chiaro dopo tanti neri.
Onde r alto dolor le basse rime Muove , e quella ragion la colpa toglie , Che fa viva la fede e '1 duolo eterno. •
In fin aU' ultim' ora quelle voglie Saran sole nel cor, che furon prime, Sfogando il foco onesto , e il duolo interno.
Je ne puis laisser là ces douces pensées , qui , pendant un temps , m'ont nourrie , heureuse d'aimer; elles me consument à présent, malheureuse! qui poursuis mon soleil à travers les hauts sentiers inconnus.
Toujours flottante entre de faux désirs et de vrais pleurs , la Providence veut qu'oubliant tout autre soin , je me résigne à vivre , et qu'enfin après tant de jours sombres j'espère un jour serein.
Ma haute douleur relève mes humbles vers, et toute faute disparait devant cette sainte raison qui fait la foi vive ât la douleur éternelle.
Enfin, à mon heure dernière, elles seront seules dans
mon cœur, les pensées qui y ont germé les premières, exhalant à la fois le feu dont je m'honore, et le deuil intérieur que je porte.
Je prendrai occasion de ce sonnet, qui ne paraît pas , au premier abord , sortir du ton des autres , pour exprimer, sur l'ensemble des poésies de Vittoria Colonna, une idée qui m'a frappé à la dernière lecture que j'en ai faite; une idée qui, lorsque l'on connaît sa vie , peut donner une valeur de plus à ses vers. Cette remarque , que j'énonce sous toute réserve , et sans vouloir en rien la dépouiller de son martyre , c'est qu'à certains moments il s'établît chez elle une sorte d'antagonisme entre ses souvenirs et le temps qui les bat sourdement en brèche. Elle a peur d'être ingrate envers son premier bonheur ; et elle en parle sans cesse , parce qu'elle sent qu'elle pourrait l'oublier. On ne peut pas douter de la ténacité de son amour et de son affliction ; mais elle était de ce monde , où tout ce qui est fort s'affaibUt , où tout ce qui est acéré s'émousse. Elle a conscience de cette fragilité , et elle se fait , de l'ombre toujours chère de son époux , une sorte de rempart contre les tentations de l'esprit et les rêves du cœur. Ces mouvements presque imperceptibles de l'âme suppléent, dans ce long poëme élégiaque, aux péripéties que nous regrettions de n'y pas trouver ; et , quand on a cru les apercevoir , on s'y attache avec d'au-
150 VITTORfA COLOWNA.
tant plus de force , qu'on a eu plus de peine à les saisir.
Je ne prétends point assigner de date aux inspirations de Vittoria , ni proposer une nouvelle classification de ses poésies. Mais essayez de les ranger dans l'ordre de progression que suivent d'ordinaire nos pensées et nos regrets, et peut-être adopterez-vous un avis qui ne semblera d'abord qu'un paradoxe. Plus le temps double autour d'elle les cercles assoupissants de son vol , plus on la voit opposer de résistance au calme qui veut rentrer en elle, et repousser comme un piège les hallucinations de l'espérance. Ce n'est qu'après la faite de sa jeunesse, sacrifiée, verte encore, au respect de sa constance et d'une ombre, qu'épUisée de soupirs étoufl'és et perdus , fatiguée de victoires péniblement remportées sur son cœur, elle se jette tout entière fen Dieu, et , trompant toutes ses passions par une autre , achève de brûler sur l'autel , avec les restes de son âme , les derniers grains de son poétique encens. Encore , à y regarder d'un, peu près, ne serait-il pas impossible de surprendre dans la partie purement religieuse de son œuvre quelques traces de ces luttes terrestres, dont elle ne croit peut-être pas elle-même avoir laissé transpirer le secret dans ses vers.
Je puis me tromper; mais, lues à ce point de vue , ces confidences négligées acquièrent un in-
térêt qui les vivifie : ce ne sont plus seulement des plaintes qu'on écoute, et des plaintes qui ne peuvent que s'atténuer en se répétant; c'est à une révélation qu'on assiste ; c'est un roman chaste et voilé qu'on entrevoit , et qui joint le prestige du mystère à l'attrait de la vérité. Ajoutez, si cela peut vous captiver davantage , que le mystère n'est pas très-difficile à soulever. Nous avons vu tout à l'heure quelles avaient été ses liaisons avec Michel- Ange, la passion de ce grand homme pour elle, et sa vive affection pour lui. Or jamais, je l'ai dit , elle ne lui consacre un de ces sonnets qu'elle ne se faisait aucun scrupule d'adresser à ceux de ses amis qui lui dédiaient les leurs ; elle ne prononce pas son nom , et cette prédilection du silence me paraît un signe caractéristique des préoccupations de son âme. Jamais la moindre allusion aux hommages qu'il lui fait de ses poésies , de ses dessins, de ses sculptures î mais elle fait plus : elle se pénètre de ses idées, elle lui emprunte des formes, des ex^ pressions , des figures ; elle ne répond pas directement à ses vers, mais elle s'en empare, elle en dispose comme de son bien ; elle gémit avec des mots qui sortent d'un cœur tout à elle, qu'elle confond avec le sien. Elle ne s'avoue pas « qu'un empire s'achève et qu'un autre commence, » mais elle * combat évidemment contre des pensées de tendresse qui veulent s'enraciner dans les ruines de
4 52 VITTORU CQLONNA.
sa mémoire; et combattre, c'est avouer. Parmi tous ceux de ces sonnets qui pourraient donner lieu à un curieux commentaire, nous n'en citerons que trois ou quatre : ils ne démontrent certainement pas que nous ayons raison, mais ce sont peut-être des indices que nous n'avons pas tort.
Dans l'un, elle demande à l'Amour, dont son pied n'a jamais franchi la prison , dont elle porte encore iBdèlement et le joug et la chaîne , auquel elle n'a rien repris de ce que son âme lui a d'abord donné, elle demande non pas de lui rendre une indépendance dont elle ne s'est jamais beaucoup inquiétée , mais de desserrer un peu le nœud qui l'étreint.
Fa omai da te , che '1 nodo si rallente.
Pourquoi le supplier de relâcher ces liens , s'ils ne commencent pas à lui peser ?
Dans l'autre , ce n'est plus à l'Amour qu'elle s'adresse ; c'est la Raison qu'elle invoque , la Raison , qui a tourné si longtemps sa pensée vers une lumière bien-aimée , et qui devrait bien maintenant dissiper ses ténèbres. C'est la Raison qui lui a fait suivre les astres qui l'attiraient, insoucieuse de la liberté , et qui a mêlé d'espérance l'amertume de ses jours. « Mais maintenant qu'elle voit comme je me consume, il est temps désormais, s'il n'est cependant passé, qu'elle réprime en moi le désir, et jette le jour dans mon esprit. »
Ma or cbe vede corne io mi consumi , È tempo ormai, se non è pur passato, Che '1 désir freni e la mente rischiari.
On n'invoque pas la raison quand on ne la sent pas chanceler ; on ne lui demande pas de réprimer des désirs quand on n'en a plus , et d'éclairer l'esprit quand l'ombre de la terre n'y entre pas.
Un troisième, n'est pas plus explicite , mais il est plutôt de nature à corroborer nos présomptions qu'à les démentir; c'est encore un appel à l'amour. « Amour, si ma première espérance est morte, je vis pourtant et je brûle toujours de ma première ardeur. Le désir qu'un premier regard alluma dans mon cœur, je l'aurai à mon heure dernière. »
La vita e 'I bel pensier morranno insieme ;
« Et quand ce serait bientôt pour l'une , ce serait tard pour l'autre. Mon âme ne cherche pas à renier ses fers : je demande seulement que le feu qui me brûle s'attiédisse, et que la vie me soit plus douce. »
Che r ardente face
S*intepidisca, si che'l viver giove.
C'est presque un signe de décadence dans la douleur, que de penser qu'elle peut s'adoucir; et croire qu'on peut jouir encore de la vie, c'est se réconcilier avec elle.
On pourrait multiplier beaucoup ces citations, qui ne sont pas des preuves , mais qui sont peutêtre plus que des probabilités. Ici elle se plaint d'errer, dans une barque fragile , au milieu des écueils et de l'orage, c attirée par la douce voix des Sirènes impies , et de n'avoir plus ni art ni génie pour se guider* »
E non ho più d guidarlo art^ ne ingagno.
Là elle gémit d'être sans force pour suivre le vol de sa pensée ; son espérance est déracinée , et il ne tombe pour elle qu'obscurité des étoiles. Elle impose alors à son cœur de brûler sans en rien témoigner, à sa douleur de se cacher, à son âme de se taire et d'adorer en secret la Divinité.
Arda il cor pur senza mostrarne un segno :
Ascondasi il martir, ch'ogn'aitro avanza ; Aima , taci ed adora il sano hume.
Ces vers se rapportent-ils à un amour déjà proclamé par tant d'harmonieux soupirs, déjà confessé par tant de larmes , et dont elle s'était publiquement parée? Font-ils allusion à quelque sentiment mystérieux, qu'elle avait ses raisons pour tenir secret, et qui entait de nouvelles douleurs sur ses anciennes blessures? Se taisait-elle par respect pour un lien indissoluble que , dans ses croyances, la tombe même n'avait pas le pouvoir
de rompre, et pensait-elle qu'épouse d'un mort il ne lui était pas permis de se lier au sort d'un vivant? Avait-elle peur, en cédant à ses affections, d'encourager l'inconstance humaine, qui n'a que trop de pente à s'armer d'exemples qui la justifient? C'est un problème que chacun résoudra comme il l'entend : je me borne à le poser.
Je suis certes bien loin de vouloir donner mes conjectures pour des vérités, mais elles ne me paraissent pas dénuées de vraisemblance. Hasardées ou non, je serais heureux et fier de les avoir faites, si elles pouvaient stimuler un instant l'attention dédaigneuse de notre siècle, et contribuer à faire replacer avec honneur dans les galeries, souvent si mal peuplées, de la postérité, un des plus nobles portraits qu'on lui ait légués. Je ne défends pas la question que je soulève ; mais je crois que, si l'on veut bien se la rappeler en lisant les œuvres de Vittoria Colonna, la pureté de sa vie n'y perdra rien , et que ses vers y gagneront. C'est une lampe que nous approchons d'eux pour en raviver les images noircies par les ans, et l'envie n'a pas intérêt à souffler dessus. L'admiration qu'on donne à ses ancêtres* est autant de pris sur celle qu'on doit à leurs enfants.
Il ne reste plus , pour compléter notre tentative de résurrection, qu'à examiner les poésies religieuses de Vittoria Colonna. Ce que j'ai cru voir dans la première partie de ses œuvres n'est peutêtre pas moins visible dans la seconde : un sentiment vivant, en guerre avec les débris vivaces du passé. Elle invoque les saints , les apôtres , les anges , et la Vierge et son fils : et le jour, malgré cela, ne se fait pas dans son cœur. Il y a , dans ces élans continuels vers la vraie lumière, je ne sais quellQ défaillance , qui décèle une âme encore en proie aux ombres de la terre , et incapable de respirer l'air raréfié des hauteurs.
Il faut le dire , au reste, il n'y a pour l'àme qu'un coup d'ailes entre l'amour de la créature et celui du Créateur, et souvent ils se confondent. C'est la même passion qui , voulant voir plus loin que ne peuvent porter ses regards, s'attache de toutes ses forces à l'invisible , et qui , en redescendant de ses extases, rapporte dans ses liens du iftonde quelque chose de vague et de puissant comme l'infini. Souvent on se réfugie en Dieu contré l'instabilité des aflections mortelles; mais souvent aussi, qu'on ne s'y trompe pas, ces affections, loin de s'y éteindre,
VITTORIA' COLONNA. i 57
s'y retrempent et s'y fortifient ; loin de tuer une tendresse tout idéale , la religion la nourrit.
On ne trouve pas que des aspirations morales ou dévotes dans les œuvres catholiques de Vittoria Colonna. Comme d'autres de la métaphysique, elle s'est fait une muse de la théologie, et elle cherche souvent dans ses vers, soit à expliquer par des images les énigmes sacrées du ciel, soit à augmenter le respect des saintes vérités par la grâce du dessin et la chaleur du coloris. D'amers critiques désapprouveront ses efforts , et répéteront , pour la blâmer, ce vulgaire anathème de Fart poétique :
De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles.
Ils auront l'avantage de se tromper avec un homme d'esprit, ce qui vaut encore mieux que d'avoir raison avec des imbéciles. Si par ce mot d'égayés, d'ailleurs fort élégant, Boileau veut dire des ornements inventés par la gaieté, ou qui l'inspirent , il est tout à fait dans le vrai ; mais s'il entend désigner par là ces riantes parures qui conviennent aux vers, et ne font, sans la profaner, qu'embellir l'austère nudité de la foi, il a parfaitement tort. Rien au contraire ne se prête davantage à la poésie que le christianisme et ses impénétrables sublimités. Tout ce qui est mystérieux, profond, inaccessible, est, de par sa nature, du
domaine du poète. Ce qu'entrevoit la pensée Tinspire plus que ce que voient les yeux. C'est n:ianqucr à son art, que de vouloir le circonscrire dans les limites de la terre. Fille de Dieu, la poésie a droit de séance dans le ciel, et, ne pouvant la parler, il lui est permis de bégayer la langue de son père* La partie spirituelle du recueil de Vittoria Colonna se compose de deux cent dix-huit sonnets, et de Tune de ces pièces in terza rima appelées Capitoli, ayant pour titre : H trionfo del Cristo. Cette pièce nous paraît fort inférieure à celles du même genre dont elle a pris le modèle dans Pétrarque. Cela manque de simplicité, d'onction, de grandeur, et n'a pas le moindre rapport avec le Dieu de l'Évangile et du Tabor. Elle voit en songe le ^iomphe de celui qui doit donner un port à la grande mer de ses larmes :
Al gran ma r délie sue lagrime porto.
Ce souverain, qui fit découler notre vie de sa mort,
Fece che vita abbiam del soo morire ,
lui apparaît, monté sur un char dont la clarté resplendissante remplit le ciel, la terre et Fonde, orné de ses blessures et de ses instruments de supplice , comme un empereur romain de ses victoires et de ses trophées :
lo vkli allor un carro tal, ch' a tondo
VITTORU <:OLONNA. 159
li ciel, la terra, il mar cinger parea Col 8U0 chiaro splendor vago e giocondo ; Sovra l'imperador del cielo avea....
Ce n'est pas là de la religion d'église, c'est de la religion d'opéra. Il se rencontre pourtant, au milieu de ce style de décors , qudques tercets de bonne mine, qui ne perdraient pas à se trouver en meil<^ leure compagnie, celui-ci par exemple :
Tutta ornata di rose allor alzava
Gli occhi a licenziar 1* ultime stelle
L' aurora, e i bei crin d*or larga mostrava.
Cela ferait très-bien dans la description du Trianir phe de F Aurore, tel que l'a peint Guido R^ ; mais cette déesse païenne, si poétique et si gracieuse qu'elle soit, me parait assez mal venue à précéder le cortège de Jésus-Christ.
Les sonnets, postérieurs pour la plupart à cette terzina, sont d'une tout autre école, ou du moins d'un antre ton. Quelques-uns ne sont pas indignes du grand maître que tout son siècle avait pris pour patron, et peuvent se ranger parmi les meilleurs , non pas seulement qu'elle ait faits , mais qu'on ait faits. C'est d'ailleurs pour elle un mérite, dont il est juste de lui tenir compte, que d'avoir été la première à doter la lyre d'une sorte de sacerdoce. Quelques aristarques chagrins ont voulu la déposséder de ce privilège au profit de Girolamo Malipieri,
160 VITTOWA COLONNA.
qui en 1636 avait publié à Venise son Petrarca spirituale. Ce serait une flagrante iniquité que de leur donner raison. Quoique écrit de bonne foi, le livre de Malipieri n'est qu'une parodie d'autant plus bouffonne qu'elle est sérieuse. Il ne s'est pas contenté défaire de Pétrarque, deux cents ans après sa mort, un excellent chrétien qui n'attend que l'occasion d'être canonisé. Il en fait un brave et honnête religieux des ordres mendiants, un moine prêcheur, portant le cordon de saint François , la besace et le scapulaire, et faisant au lieu de psaumes les sonnets de la pénitence. On ne trouve rien de tel dans Vittoria Colonna. Prétentieuse quelquefois, elle n'a jamais du moins de ces naïvetés que Fontenelle , avec plus de justice que de politesse, décorait d'un autre nom. Elle met quelquefois trop de bouffettes et de rubans à sa crèche, et suspend indiscrètement des colliers de bal au cou de l'enfant Jésus; mais péché pour péché, j'aime encore mieux ces pieuses somptuosités que des pauvretés de capucin à l'usage d'une béguine de village.
La suite de ces sonnets forme une sorte de poème ascétique et moral, dont le premier est l'invocation. Elle y annonce l'intention d'abandonner
les ténèbres de l'amour terrestre pour se plonger dans les flots lumineux de l'amour divin ; mais, tout en y renonçant, on sent qu'elle y tient encore par plus d'un lien. Elle y tient, ne fût-ce que par la tournure assez peu cléricale qu'elle laisse prendre à ses pensées.
Il cieco amor del monde un tempo tenne L' aima di fama vaga, e quasi un angue Si nudria in seno ; ond* or piangendo langue Volta al signer da oui '1 remédie venne.
I santi chiodi sian le mie penne ,
E pure Inchiostro il preziozo sangue ;
Purgata caria il sacro corpo esangue,
Si ch' io scriya nel cor quel ch' ei sostenne.
Chiamar qui non convien Parnaso o Delo; Cbè ad altra acqua s' aspira; ad altro monte Si poggia, u' piede uman per se non sale.
Quel sol, che alluma gli elementi a' I cielo, Prego, che aprendo il suo lucido fonte Mi porga umore alla gran sete uguale.
Il fut un temps où Taveugle amour du monde captivait mon âme éprise de renommée, et comme un serpent se nourrissait dans mon sein. Elle en pleure aujourd'hui, et, dans son afQiction , se tourne vers le Seigneur d'où le remède est venu.
Que les clous de la croix soient maintenant mes plumes, mon encre ineffaçable le sang précieux du Sauveur, mon papier immaculé ce corps pâle et sadré, pour que je puisse 217 h
162 \ITTORU CÛLONNA.
écrire au cœur de Thomme et dans le mien ce qui soutient seul les cœurs.
11 ne convient pas ici dMnvoquer le Parnasse ou Délos. C'est à d'autres flots qu'il faut aspirer; c'est à une autre montagne, où les pieds humains ne gravissent pas d'euxmêmes, qu'il faut s'élever.
Ce soleil, qui allume les éléments du ciel, c'est celui-là que je prie, pour qu'il m'ouvre sa source de clartés, et mesure son onde à mon immense soif.
Malgré son austère dédain de tout ce qui est du monde , et par conséquent de la renommée , elle n'en fait pas moins tout ce qu'elle peut pour que ses vers en soient le moins indignes possible. Nous sommes loin de le lui reprocher et d'attribuer ces efforts à de vains calculs d'amour-propre : nous l'attribuerions plutôt à un sentiment de délicatesse religieuse, dont elle-même ne se rendait pas compte, et qui est plus à louer qu'à blâmer. Plus les sujets que l'on traite sont élevés et en dehors des intérêts matériels , plus il faut tâcher d'y atteindre par la beauté de la forme, par la richesse des tropes ou la pompe des mots, qui sont nos seules ressources ; cela ne se fait pas sans recherche et sans soin. Je ne vois là qu'un acte de piété de plus et un acte de piété éclairée ; car ce ne serait pas la peine d'écrire en faveur du ciel , si la terre ne devait pas nous lire. Il ne faut donc pas l'en croire, quand elle dit qu'elle ne prend pas de lime pour polir les aspé-
rites de ses vers. Elle en prend une au contraire, et des plus fines.
Se in man prender non soglio unqua la lima Del buon giudiciQ, e, ricercando intorno ' Con r occhio disdegnoso, io non adorno Ne tergo la mia rozza incolta rima ;
Nasca perché non è mia cura prima Procacciar di ciô Iode o fuggir scorno; Ne che dopo il mio lieto al ciel ritorno Viva ella al mondo in più onorata stima.
Ma del foco divin (che '1 mio intelletto,
Sua mercè, infiamma) convien ch' escan fuore
Mal mio grado talor queste faville.
E se alcuna di loro un gentil core Ayyien che scaldi, mille vol te e mille Ringraziar debbo il mio felice errore.
Si je néglige de prendre en main la lime de la saine critique, et, poursuivant d'un oeil minutieux mes fautes, si je ne m'occupe pas d'orner mes vers, on d'en polir l'inculte aspérité :
On me demandera pourquoi ce n'est pas mon premier soin de chercher à mériter la louange et à fuir le dédain : et, après mon heureux retour au ciel, pourquoi je m'inquiète si peu que ma muse soit en plus grand honneur ou en plus grande estime dans le monde.
Mais de ce feu divin qui enflamme mon intelligence, et c'est là sa récompense , je crois qu'il vaut mieux que les étincelles s'échappent malgré moi et au hasard :
Et s'il arrive à quelqu'une d'entre elles d'échauffer un
cœur sympathique, c'est assez pour en remercier mille et mille fois mon heureuse erreur.
Le sonnet que nous venons de traduire suit immédiatement celui que nous allons rapporter, et on serait tenté de voir dans cet arrangement une petite rubrique féminine, qui peut très-bien se pardonner, même à une dévote. Ce sonnet, en effet , qui a été quelquefois imprimé sous le nom d'Alamanni, et dont un meilleur poète que lui pourrait encore se glorifier, est une des plus belles perles du chapelet de Vittori^, et ces sortes de graines ne se récoltent pas comme aux lisières des bois le corail des sorbiers. Elle ne serait pas fâchée de nous faire croire qu'elle n'a qu'à se baisser pour en prendre, et il y a là pour nous, qui savons à quoi nous en tenir sur ces trouvailles, une pointe de dissimulation qui prouve que , Dieu merci ! la femme n'est pas morte. Ce mensonge naïf, et si innocemment déguisé, n'est pas de la fausseté, mais c'est encore de la coquetterie. Cela n'empêche pas le sonnet d'être admirable.
Con la croce a gran passi ir vorrei dietro Al Signor per Y angusto erto sentiero, Si ch'io scorgessi in parte il lume vero, Ch'altro cheM senso aperse al fedel Pietro.
E se tanta mercede or non impelro , Non è ch'ei non si mostri almo et sincero ;
Ma non iscorga ancor con V occhio altiero Ogni nmana speranza esser di vetro.
€hè s' io lo core umil, puro et mendico Appresentassi alla divina mensa, Ore con dolci ed ordinate tempre
L' agnel di Dio, nostro fidato amico, Con larga mano il suo cibo dispensa, Ne sarei forse un dl sazia per sempre.
Avec la croix je voudrais, à grands pas , marcher derrière le Seigneur par l'étroit et roide sentier du calvaire, si bien que j'aperçusse en partie la vraie lumière qui ouvrit au fidèle Pierre autre chose que les yeux.
Si je n'obtiens pas aujourd'hui faveur si grande , celte lumière pourtant ne laisse pas que de se montrer pure et sublime ; mais mon œil altier ne distingue pas bien encore que toute espérance humaine est de verre.
Plût au ciel que ce cœur humble pût approcher avec une sainte mendicité de la table divine, où, dans sa douce et incessante charité,
L'agneau de Dieu, notre ami dévoué, nous dispense d'une si large main l'aliment de sa chair et de son sangl J'en serais peut-être, un jour, rassasiée pour toujours.
Loin de négliger ses vers, n'est-il pas évident qu'elle vise, au contraire, à leur donner plus d'éclat; qu'elle y emploie à dessein les plus adroites ciselures de l'art, pour qu'ils parlent au coeur en attirant les yeux , pour qu'ils puissent conduire à la ferveur par l'admiration? Elle a deux fois raison : en cherchant à avoir de l'action sur le public, on en a d'abord sur
166 VITTORU COLONNA,
soi-même, et nos croyances se fortifient de tous les efforts d'éloquence qu'on fait pour terrasser l'incrédulité des autres. Sa poésie, au reste, ne se tient pas toujours dans des régions aussi solennelles, aussi rigides que celle où nous venons de la voir planer. Toute dédaigneuse qu'elle soit désormais de notre humble habitacle, elle descend encore de temps en temps parmi nous pour y glaner des inspirations qui ramènent au ciel le cœur des méchants et des faibles. Et elle a peut-être tort de ne plus poser dans nos tristes vallées que la pointe du pied ou le bout de ses ailes. Elles ne sont pas si méprisables, les plaines où l'on peut cueillir des images aussi fraîches, des fleurs aussi odorantes que celles-ci :
Quai digiuno augeilin, che vede ed ode Batter V aii alla madré intorno, quando Gli reca il nutrimento : ond* egli amande Il cibo e quella, si rallegra e gode ;
Ë dentro al nido suc si strugge e rode Per desio di seguirla anch' ei volando ; E la riograzia in tal modo cantando, Che par ch' oltre '1 poter la lingua snode ;
TaF io qualor il caldo raggio e vivo Del divin sole, onde nutrisco il core, Più deir usato iucido lampeggia,
Muovo la penna, spinta dair amore Interno:; e senza ch' io stessa m' aveggia, Dl quel ch* io dico la sue lodi scrivo.
VITTORIA COLOHNA. 167
Comme le petit oiseau à jeun qui voit et entend sa mère battre autour de lui des ailes, quand elle lui apporte sa nourriture; qui, palpitant de gourmandise et d'amour, s*égaye et se réjouit;
^ Tuis se consume, et se ronge, en son nid, du désir de la suivre, lui aussi, en volant; et pour la remercier,, se met à gazouiller de telle façon, qu'on dirait que sa langue dénouée en fait plus quMl ne peut :
Ainsi moi, chaque fois qu'un rayon chaud et vivifiant du divin soleil dont je nourris mon cœur jette une clarté plus brillante que de coutume ,
Je prends la plume, qui cède au mouvement intérieur de l'amour, et, sans que moi-même j*aie conscience de ce que je dis, j'écris ses louapges.
Elle a beau faire pourtant, ces louanges spontanées et presque involontaires ne sortent pas tout à fait sans alliage de son cœur : le monde y mêle encore, en dépit d'elle, un peu de sa poussière et de ses ombres; les vers, loin d'en souffrir, n'en sont peut-être que plus sympathiques. Un des prestiges de ses poésies, c'est qu'on y sent, qu'on y voit partout, et sans cesse, la présence de l'auteur : elle n'est jamais absente de son œuvre; c'est l'intérêt humain de ce roman mystique. On assiste à ses élans comme à ses retours; on attend comlne elle avec anxiété le moment où elle triomphera de ses vaines attaches, et peut-être ne le désire- 1- on pas. On, suit d'un œil curieux toutes
les vicissitudes de ses combats, et Ton a peur d'une victoire qui serait la fin du spectacle. Parmi beaucoup d'autres , voici un de ses sonnets de lutte les plus énergiques , qui prouve combien , dans les âmes les plus pures et les plus dégagées de la terre, cette terre obstinée tient encore de place.
Con vomer d' umiltà larghe e profonde Fosse convienmi far dentro al mio core, Sgombrando il mal terreno e 'l tristo umore, Pria che T aggravi quel, questo V inonde.
Tal ch' altra poi miglior terra il circonde, E più fresca del ciel pioggia lo irrore^ Onde la vite del divine amore Germini frutti, non labrasca e fronde.
Ma pria che V ombra in tutto la ricopra, E poscia indarno fra le vane foglie Aspetti il caldo del céleste raggio,
Lui, che fu solo umil, prego che scopra
Se stesso al cor : poichè da me sempre aggio
Tenebrosi pensier, superbe voglie.
Avec la charrue de l'humilité il me convient de creuser de profondes et larges fosses dans mon cœur, pour en rejeter la poussière du mal, ou les tristes eaux de la douleur, avant que Tun ne l'étoufiFe, ou que l'autre ne Tinonde ;
De telle sorte qu'une meilleure terre l'entoure et que la pluie du ciel l'arrose d'une fraîcheur plus féconde : de telle façon que la vigne du Seigneur se couronne de fruits, et oîe soit pas qu'une vigne sauvage qui ne rapporte que des feuilles.
Mais , avant que l'ombre ne la recouvre en entier , et
VITTORIA COLONNA. i69
qu'ensuite elle n'attende en vain à travers son stérile feuillage la chaleur des célestes rayona ,
Je prie celui qui fut le seul humble de se découvrir à mon cœur, et de m'aider à repousser de moi les pensées ténébreuses, les superbes volontés.
Ce n'est pas là le cri vainqueur d'une âme qui s'est par anticipation débarrassée de ce bas monde et s'installe bravement dans l'autre : c'est celui d'une âme à la gêne, qui n'en a pas encore fini de ses démêlés avec la vie. C'est qu'on a beau renier ce misérable globe, il faut en être tant qu'on y reste ; et Vittoria Colonna en est et en sera jusqu'au bout. Cette faiblesse est précisément ce qui nous la rend plus chère ; on l'aime de ce qu'elle conserve de ressemblance avec Thumanité. Même alors qu'elle s'exalte et se perd dans le ciel, un bout de sa chaîne traîne encore dans nos plaines, et le premier passant qui marche dessus la ramène à souffrir parmi nous et comme nous. C'est ce qu'on a pu voir dans le sonnet précédent, c'est ce qu'on voit aussi dans celui que je vais citer. L'affranchie se plaint d'être toujours esclave, et, désabusée de l'existence, elle peint avec vivacité cette sorte d'élévation mystique à laquelle eUe tend, et que les platoniciens appellent la mort.
Se con r armi celesti avcss' io vinto Me stes$a, i sensi^ e la ragione umana, Andrei con altro spirto alta e lontana Dal mondo, e dal suo onor falso dipinto.
Suir ali délia fede il pensier cinto Di speme, ornai non più caduca e vana, Sarebbe fuor di questa valle insana Da verace virlute alzato e spinto.
Ben ho gia fermo V occhio al miglior fine Del nostro corso ; ma non volo ancora Per lo destro sentier salda e leggiera.
Veggio i segni del sol, scorgo V aurora ; Ma per li sacri giri aile divine Stanze non entro in quella luce vera.
Si j'avais vaincu, avec les armes célestes, moi-même, les sens et la raison humaine, je m'élèverais avec un autre esprit, haut et loin de ce monde fardé de ses faux honneurs*
Sur les ailes de la foi, ma pensée avec sa couronne d'espérances, non plus vain^ et caduques comme autrefois, serait bientôt emportée par la vertu hors des folles vallées de la terre.
J'ai bien déjà le r^ard tendu vers le but suprême de notre course ; mais je ne vole pas encore par le droit chemin , infaillible et légère.
Je vois les premiers rayons du soleil , j'aperçois l'aurore : mais je ne puis, franchissant les détours sacrés qui mènent aux demeures divines, entrer dans cette vraie lumière.
Ginguené» ou plutôt son continuateur Salfi, qui n*a pas été très-prodigue de louanges à l'endroit de Vittoria Colonna, met ce sonnet fort au-dessus d'un autre plus célèbre, où le poète décrit le trouble et l'affliction de l'univers, à la mort du
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Rédempteur. « Les anges, dit-il, désirent de mourir; tous les êtres pleurent, même les diables , ce qui paraît assez étrange. » Cette plaisanterie peut être fort jolie; mais ce petit trait de philosophie voltairienne ne fait pas le moindre tort à la mâle poésie qu'elle a la prétention de transpercer. 11 expiré sur la cotte de mailles de Vittoria, comme le javelot du vieux Priam sur le bouclier d'Achille : Telum imbelle sine ictu. On ne peut rire de ce sonnet que lorsqu'on ne le lit pas. Il est un des plus beaux du recueil, ce qui est déjà un mérite, et il se termine par un trait sublime, ce qui peut être singulier pour beaucoup de monde, mais pas plaisant.
Gli angeli eletti al gran bene înfinito Braman oggi soffir penosa morte, Acciô nelia céleste empirea corte Non 8ia più il servo, che il signor, gradito.
Piange V antica madré il gusto ardito, Gh* à' figli suoi del ciel chiuse le porte ; E che due man piagate or sieno scorte Da ridurne al cammin per lei smarrito.
A9Conde il sol la sua fulgenie chioma ; Spezzanai i sassi vivi ; apronsi i monti ; Tréma la terra e 1 ciel ; turbansi 1' acque;
Piangon glispirti, al nostro mal si prouti,
Délie catene lor V a^unta soma.
L' uomo non piange, e pur piangendo nacque.
Les anges, appelés à jouir de réternelle félicité, désirent
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aujourd'hui souffrir l'afQiction de la mort, afin que dans la céleste cour du paradis Tesclave ne soit pas plus privilégié que le maître.
L'antique mère pleure la tentation rebelle qui a fermé à ses fils le$ portes du ciel , et que ce soit deux main^ percées qu'on voie les reconduire au chemin dont les a détournés sa faute.
Le soleil cache sa chevelure de rayons; les pierres vives se brisent , les montagnes se fendent. La terre tremble aussi bien que le ciel; les eaux se troublent.
Les esprits obstinés à notre perte pleurent leurs chaînes qui s^appesantissent. L'homme ne pleure pas, et cependant il naquit en pleurant.
Il n'y a pas, dans ce dernier sonnet, le moindre retour de l'auteur sur lui-même, la moindre allusion aux malheurs qui l'ont poussée vers le ciel, ou aux souffrances encore chères qui l'en retiennent éloignée. Il est purement religieux ou plutôt purement chrétien, mais d'un christianisme si élevé qu'il n'y a pas besoin d'être dévot pour l'admirer. D'autres, sans cesser d'être sacrés, sont d'une piété moins exclusive que celui-là , et s'adressent aussi bien à rhumanité tout entière qu'aux enfants d'un même culte. C'est tin des avantages du nôtre, de toucher par ses racines à tout ce qu'il y a de magnifique et de profond dans les autres. Voici un sonnet, par exemple, qui n'est pas seulement chrétien : il est de toutes les religions possibles, de toutes celles où l'oa es-
père que la vie s'épure et s'agrandit en passant par la tombe.
Se il brève suon, che sol quest* aer fraie Circonda e move , e V aura che raccoglie Lo spirto dentro, e poi V âpre e discioglie Soavemente in voce egra e mortale ;
Con tal dolcezza il cor sovente essaie, Che d* ogni cura vil s' erge e ritoglie, Sprona, accende il pensier, drizza le voglie, Per gir volando ai ciel con laggiere aie ;
Che fia, quand* iidirà con vivo zelo
La céleste armonia 1* anima pura ,
Sol con r orecchia interna intenta al vero,
Dinanzi al suo fattor nel somme cielo , U' non si perde mai tuono o misura , Ne si discorda il bel concenlo altero?
Si le son fugitif qui n'a de soutien que Tair fragile où il se meut ; si le souffle, qui en recueille l'esprit caché, Tépanouit, et le fait passer avec douceur par notre voix maladive et mortelle ,
Touche quelquefois si délicieusement le cœur, qu'il se débarrasse, en s'élevant, de tous les vils soucis du monde; éperonne la pensée, Tallume, et dirige v^ les cieux, où ils s'envolent, les ailes légères de nos désirs ;
Qu'adviendra t-il, quand avec le zèle de l'amour, et de cette oreille intérieure qui ne s'ouvre qu'à la vérité, l'âme pure entendra l'harmonie céleste,
En présence de son créateur, dans ce séjour suprême,
où ne se perd jamais ni le ton ni la mesure , où rien de discordant n'interrompt le sublime concert?
On dirait qu'après ces élans de platonisme, où elle semble goûter par avance toutes les joies placides d'im meilleur monde, Vitloria Colonna sent plus vivement les infirmités et les orages de celui-ci, et elle tâche, pour ainsi dire, de se dérober à ces tourmentes en les peignant. Retombée sur la terre, ce ne sont plus des rêves de félicité qu'elle cherche à y semer, pour se la rendre plus douce à traverser : ce sont des tableaux de nos troubles et de nos tempêtes qu'elle se plaît à ramasser, pour avoir un motif de plus d'en maudire les assauts , popr s'en faire un espoir de plus de les fuir et de regagner le port du ciel.
Quando il turbato mar s' alza , e circonda Gon impeto e furor ben ferme scoglio :
Se saldo il trova , il procelloso orgoglio Si frange , e cade in se medesma 1' onda.
Tal io , s' incontra me vien la profonda Acqua mondana irata, corne soglio, Levo al ciel gii occhi ; e tanto più la spoglio Del 8U0 vigor, quanto più forte abbonda.
E se talor û vente del desio Ritenta nova guerra, io corro al lido, E d'un laccio d' amor con fede attorto,
Lego il mio legno a quella, in cui mi fido, Viva pietra Gesù ; si che , quand' io Yoglio , posso ad (^nor ritrarmi in porto.
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Quand la mer troublée se soulève , et assiège de son impétuosité et de sa fureur quelque intrépide écueil , Torageux orgueil de ses flots , si le rocher reste ferme , se brise , et l'onde retombe sur elle-même.
Ainsi moi, si le profond océan des eaux du monde me vient battre de sa colère, je lève, comme un roc, mon front vers le ciel, et plus la vague grossie redouble ses assauts, plus je la rertvoie lasse et dépouillée de sa vigueur.
Et si alors le vent du désir retente une nouvelle guerre, je cours au rivage, et, d'un lien formé d'amour et de fidélité tordus ensemble,
J'attache ma barque à une pierre qui ne me manque pas, à la roche vive de Jésus; si bien que, quand jç veux, je puis à toute heure me réfugier au port.
Même en approchant du terme où tout s'apaise, Fâme de Vittoria Colonna ne change pas. On mesure déjà de l'œil Iç peu de temps qui lui reste à écrire, et Ton sent toujours en elle les mêmes aspirations, toujours la même difficulté à briser tout à fait ses liens. Elle sent elle-même qu^elle ne les brisera pas, qu'elle mourra dansées chaînes, et qu'elle en emportera les lambeaux dans les deux. Elle cherche autour d'elle des images qui peuvent la réconcilier avec ses luttes, et servir, en se succédant, d'échelons à sa piété. Ces images , quoique un peu monotones , varient plus que hi pensée qui les recueille , et c'est là ce qui nous soutient dans une lecture qui ne laisse pas que d'avoir ses fatigues.
On voudrait rencontrer plus souvent des sonnets comme celui-ci, qui est un des derniers :
Quai edera a oui sono e rotti ed arsi Gli usati suoi sostegni , onde ritira II vigor dentro , intorno si raggira, Ne cosa trova u' possa in alto alzarsi ;
Tal r aima, c' ha i pensier qui in terra sparsi , Sempse s* avvolge fuor, dentro s' ad ira , Perch' al bel segno > u' per natura aspira , Sono gli appogi umani bassi e scarsi.
Mentre non corre al glorioso legno Dalle nostra sainte , ov' erga e annodi Le sue radici in fin ail' alta cima,
Avvolta, unita a quel sacro sostegno Yuoi rivederla il padre, ova egli in prima L' avea legata con si dolci nodi.
Voyez ce lierre à qui sont rompus et brûlés les soutiens accoutumés dont il tire intérieurement sa vigueur 1 il cherche à relever du sol ses rameaux qui traînent, et ne trouve rien ^ autour de lui qui puisse Taider à remonter.
Telle est l'âme dont les pensées sont çà et là éparpillées !
sur la terre! Elle se tourne au dehors, elle s'irrite au de- |
dans; mais pour atteindre au but où sa nature aspire, les ap- i
puis humains sont bas et chétifs. i
Qu'attend-elle pour^^Mirir à l'arbre glorieux du salut, pour y nouer ses raa p^ * cS branches, et monter jusqu'au sommet? a
C'est à ce iTor<^ q\xè le ^n e veut la revoir unie et enla-
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cée, à ce soutien sacré, où lui-même Tavait d'abord atladiée avec de si doux nœuds.
Tout fournit matière à l'expansion de ses idées religieuses, même le travail hermétique du grand œuvre, auquel se livraient encore quelques adeptes ; témoin ce sonnet adressé à je ne sais quel alchimiste, où elle lui conseille de renoncer à la transmutation matérielle des métaux pour ne s'occuper que de Jésus-Christ, « seule pierre philosophale qui puisse changer en or le plomb de nos erreurs. » Ces rapprochements sont peut-être plus ingénieux que rigoureusement orthodoxes ; mais il faut bien passer quelque chose aux poëtes. Il faut pardonner à ces abeilles de ne pas faire leur miel qu'avec les roses du Calvaire ; le parfum des plantes profanes se purifie en s'y mêlant. Il se peut faire que Vittotoria Colonna ne soit pas assez scrupuleuse dans le choix de sa moisson, et que des saints puissent trouver à redire à ses fleurs , plus faites pour le boudoir que pour l'église : mais d'abord nous ne sommes pas des saints ; puis nous croyons que les fleurs sont de mise partout, car elles viennent foules de Dieu. Je m'informe peu d'ailleurs de quoi se composent ses bouquets.^u simples ou coquets, c'est toujours la même n^ j, i.ste et bénie qui les jiuahce et qui les noue. <j lels qu'ils soient, j'y respire toujours la bonté , ^J^a candeijj^, l'indulgence, l'amour de tout ce qir r * beau , le respect de tout
178 VITTOWA COLONNA.
ce qui est grand. Il n'y a que des anges qui pourraient demander quelque chose de plus, et encore n'est-ce pas bien sûr.
Vin.
Après avoir essayé d'orienter nos lecteurs dans un royaume poétique injustement rayé de nos mappemondes, on nous demandera peut-être pourquoi, en ayant soigneusement recensé les trésors, nous u'avons pas dit un mot de ces belles octaves signalées par les curieux, par William Roscoë entre autres, comme le chef-d'œuvre de Vittoria Colonna :
Quando miro ]a terra ornata e bella....
Pourquoi? par cette raison toute simple, qui nous a empêché d'admettre au nombre de ses richesses un canzone de l'Arioste ; c'est que ces stances ne sont pas d'elle. La pièce lui avait été adressée en manuscrit, et, trouvée après sa mort dans ses papiers, on se hâta de la lui attribuer. C'était assurément lui faire honneur; mais ce motif ne suffît pas pour maintenir en crédit un mensonge qui ne grandit pas beaucoup sa réputation et en rapetisse beaucoup une autre. Mieux informés, ses éditeurs posthumes auraient reconnu que, si.
VITTORIA CaLONNA. 179
déjà de son virant, ces vers avaient été publiés sous son nom, ils l'avaient été aussi sous celui d*un autre, sous celui de leur véritable auteur, qui avait trop de talent et de conscience pour ïfôurper, en la signant, l'œuvre d'une autre main. On a de plus, à l'appui de ce fait, un témoignage contemporain qui le met hors de doute. On lit en effet, dans une lettre de Luca Contile, que la marquise de Pescaire, à laquelle il vantait ces strophes comme un des meilleurs morceaux qu'elle eût écrits, lui dit en souriant qu'il ne tiendrait qu'à elle de prendre son compUment pour une épigramme, puisque ses préférences, fort légitimes d'ailleurs, tombaient précisément sur un ouvrage qui n'était pas le sien, mais celui de Véronida Gambara son amie. Il n'y a pas désormais à revenir sur ce point, si soUdement établi par le chevalier Visconti, que la discussion n'est plus même permise. Il n'y a pas davantage à se récrier contre une de ces méprises de la renommée, â fréquentes qu'on ne les compte plus. Tout porte à croire que , sans cette bévue charitable , on ne se souviendrait nullement aujourd'hui de la pieuse et docte rivale de Vittorîa Colonna, qui ne mérite pas l^os qu'elle la négUgence et l'oubU. Les dénis de justice sont quelquefois des précautions de la Providence. Parce que nous avons beaucoup cité, il ne fau-
180 YITTORIA GOLONNA.
droit pas en conclure que nous ayons indiqué tout ce qu'il y a de remarquable dans les deux parties des œuvres que nous venons de passer en revue, n y a peut-être encore dans ce volume autant de pièces qui ont le même droit à l'éloge, et, dana ehaame de celles qui restent, des vers, pleins de grâce et de sentiment. Nous nous contentons de le dire sans chercher à en donner la preuve»^ Nous n'avons pas l'intention d'intercaler dans une notice une nouvelle édition de ce poète perdu, comme tant d'autres, dans les cases les moms hantées de la mémoire humaine, ou enfoui sans épitaphe dans les catacombes de nos bibliothèques ; nous ne voulons que donner le si» gnal à une admiration qui s'est fait trop attendre^ pour ne pas tenir à réparer l'inconséquence de ses dâais.
Je ne sais si l'on éprouvera, à lire ces vers d'une teinte parfois trop ascétique, le plaisir que nous avons éprouvé à les traduire : mais il s'y est mél6 pour nous quelque chose de l'émotion qui les a dictés. En se rapprochant du ciel par la pensée, l'auteur se rapproche aussi de cet âge dont on re-^ grette souvent jusqu'aux souffrances, et ce n'est pas saâs bonheur qu'on le suit dans cette ascension rétrograde, qui nous fait, comme un fleuve à sa source, remonter vers le prmtemps. Le sentiment religieux a un grand avantage : il eoipèche l'âme
VITTORU COLONNA, i8|
de s'apercevoir de la décadence du corps et de la partager. A mesure qu'on se déprend de la terre par regret de n'en plus jouir, il renouvelle en nous cette chaleur de cœur qui nous la faisait trouver helle. Il nous rend une jeunesse intérieure qui console de celle qui s'en va, et participe de l'éternité où l'on s'élance. C'est si beau, la jeunesse, que l'ombre même de ses fleurs vaut mieux que tous nos fruits, dont la récolte ne se fait qu'en automne, et dont le parfum désenchanté nous annonce l'hiver.
Toutes ces idées, et bien d'autres, nous arrivent en lisant les poésies de Vittoria Colonna , et c'est ce qui leur donne un attrait indéfinissable. On ^'attache à elle de toutes les pensées qu'elle nous inspire. On l'aime comme si on la connaissait ; on la regrette comme si on l'avait aimée. C'est ce qui nous a retenu si longtemps; c'est ce qui nous a fait croire, uu moment, qu'on trouverait, à lire cette longue biographie, un peu du charme que nous avons eu à l'écrire.
Une des prérogatives de la littérature est 4e nous faire rencontrer, parmi les morts, des afifections qui nous manquent chez les vivants. Un des privilèges de la reUgion est de nous donner à espérer que nous verrons de près , un jour, ceux que nos yeux auront cherchés ici-bas sans les voir, et que ces affections de l'esprit pour l'esprit devien-
dront des amitiés d'âme à âme. Ces deux principes doublent de force et de puissance en se confondant. Est-ce que cela n'est pas suffisant, pour encourager à mourir, de penser que, si l'on a été digne de les admirer pendant sa vie, on connaîtra là-haut Virgile, Dante ou Pétrarque? Quant à moi, je demande à connaître VittOTia Golonna.
Avant de la rejoindre pourtant, je voudrais pouvoir m'en faire un portrait plus fidèle que celui que j'ai tenté d'esquisser. Je voudrais être à môme d'apprécier plus complètement ce qu'elle a été sur la terre. Je ne serais pas fâché de lui porter d'elle une idée si exacte, qu'elle me prît pour un de ses contemporains. Il me reste, pour cela, un souhait à former, c'est qu'on recherche, qu'on recueille et qu'on publie sa correspondance. Il en existe des fragments épars dans diverses collections épistolaires, tant imprimées que manuscrites. D y en a, dit-on , de plus nombreux , disséminés de côté et d'autre dans les archives publiques ou privées. Je fais des vœux pour qu'on les réunisse et qu'on nous les donne. Ce serait aussi curieux pour l'histoire du cœur humain que pour l'histoire littéraire de l'Italie au XVI» siècle.
En attendant que ce travail s'accomplisse, un autre de nos voeux s'est réalisé, et Rome a commencé l'œuvre tardive de la réparation. Rome a tâché de
VITTORIA COLaNNA. 183
payer la dette des lettres à celle dont jusqu'alors eUé n'arait pas mieux gardé la renommée que la cendre. Une sorte d*ovation expiatoire Tient d'y ^e décernée à cette Corinne de la Renaissance, qui, là du moins où sa vie a passé, Faura fait re* vivre un jour. Dans le cours de Tannée 2844, à la demande du prince et de la princesse Torlonfe, Tune de ses dernières descendantes, l'académie des Ar* cades décida, par acclamation, que le buste dt Yittoria Colonna serait placé dans une des galeries du Capitole. Ce temple l'attendait : ne dirait-K)n pas que Michel-Ânge, dont le ciseau ne s'était pas cru digne de sculpter son image, lui avait cependant d'avance préparé son autel dans ce re-* fiige de tous les dieux, devenu celui de toutes les gloires î
Exécuté par le plus habile artiste des États romains, ce buste, qu'on dit fort remarquable, fut inauguré en grande pompe le i2 mai 1845 dans une fête académique, et si académique, que celte qualité a bien pu nuire au retentissement qu'elle devait avoir. Des milliers de témoins assistaient à cette espèce d'apothéose, et trente-deux personnes, toutes poètes ou aspirant à l'être, décorées des noms les plus mélodieux inscrits au calendrier pastoral de l'Arcadie , trente-deux bergers de rhétorique ont célébré cette solennité en latin et en italien, dans des odes, des sonnets, des terzines, des strophes de
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toute forme et de toute mesure. Gela fait beaucoup trop de vers , et trop peu de poésie. On eût préféré sans doute un hymne de Manzoni à toutes ces guirlandes lyriques, appendues au piédestal de la morte qui se réveillait. Elles ne sont cependant pas à désdaigner, et leur nombre peut jusqu'à un certain point en compenser la valeur» C'est quelque chose pour le génie que cet empressement posthume 4 venir le saluer. Le parfum le plus précieux , brûlé isolément sur Tunique et large trépied d'un grand homme , n'eût peut-être pas produit l'effet de tous ces petits grains de myrrhe , fumant séparément dans d'humbles encensoirs, mais fumant tous ensemble. Quand il s'agit de porter, à travers les siècles, notre hommage à l'oreille des morts, mieux vaut une symphonie qu'un monologue ou un solo.
On me remet, en terminant cette biographie, les compositions de tous ces pasteurs émérites réunies en un mince volume, qui est comme le procès-verbal d'une résurrection bien faite pour donner de l'espoir aux trépassés. Ce petit Uvre magnifiquement imprimé a sans contredit le mérite d'être curieux» Je ne réponds pas qu'on lui en découvre un autre ; ce n'est pas mon affaire. Ce que je tiens à constater, ne fût-ce qu'en punition de mes anathèmes contre les ingratitudes ou Tétouderie de nos souvenirs, c'est qu'après tant de vicissitudes, au milieu d'un
siècle en proie à tant de préoccupations politiques , à tant de désordres nés ou à naître , Vittoria Colonna fut, trois cents ans après sa mort , couronnée au même lieu qui vil le triomphe de Pétrarque. C'est peut-être mieux que de l'avoir partagé.