‹ Vive la chasseChapitre 2 sur 12 · DANS LE YUCATAN · texte numérisé non relu

DANS LE YUCATAN

CHASSES AUX PUMAS

Une expédition de chasse, à travers les forêts du Yucatan, ressemble toujours à une marche de guérillas, car il faut, avant toutes choses, avoir l’oreille au guet, les yeux grands ouverts, le fusil armé, prêt à se défendre contre les animaux carnassiers, errant la nuit et le jour, dans les méandres du désert. Les routes sont des plus abruptes, bordées souvent, d’un côté et de l’autre, de précipices dont le fond est un

abime. Ajoutez à cela la chaleur torride du soleil qui brûle comme les flammes d’un four, fait battre les tempes, dessèche les lèvres, et insinue bientôt la fièvre, poison mortel, dans les veines gonflées.

Pendant mon voyage de la Laguana de Terminos à Merida, en 1847, je souffrais de la chaleur, je l’avoue, mais moins que n’eût pu le faire un Européen du Nord, et cela grâce à mon origine méridionale, à mon éducation faite sous le ciel brûlant de la Provence; et puis je me hâterai de dire que l’aspect admirable de la nature que j’avais sous les yeux m’absorbait entièrement. Je regardais, avec un étonnement impossible à décrire, les orchidées incomparables, attachées à des arbres gigantesques et embaumant l’espace de leurs parfums suaves et pénétrants. Je contemplais les papillons couleur d’or et de feu voltigeant de fleur en fleur; les volées de papngals, dont les cris stridents troublaient seuls le silence de la forêt; l’éclat et le vert brillantin des feuilles de tous les arbres et la force de la végétation.

Les péones qui me servaient de guide, attachés à l’hacienda del seîior Peralez, mon hôte, m’avaient ’ annoncé la présence des pumas dans les bois que nous traversions; mais ce que je redoutais plus en-

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core que les -lions américains, c’était les serpents, dont la morsure est souvent mortelle. J’étais persuadé que je parviendrais mieux à me débarrasser des atteintes des premiers qu’à éviter les dents des seconds.

Le puma est un animal d’un naturel lâche, qui n’attaque jamais le voyageur que poussé par la faim qui l’aiguillonne. Et puis d’ailleurs il rugit, il s’élance et ou a le temps de le voir venir.

D’un autre côté, si ce terrible animal se jette sur les péones du Yucatan, c’est qu’ils sont à peine couverts, et que la vue de la chair à nu excite sa convoitise, tandis que les gentlemen américains ou européens sont revêtus de vêtements blancs ou de drap, d’un seraj>c, et que ces habits effrayent le puma. Quant aux serpents à sonnettes et aux « curais (1), » on les rencontre toujours, les uns sur le sol, enroulés, les autres accrochés autour d’une branche d’arbre, et prêts à se lancer sur vous sans attendre qu’on les ait dérangés. La blessure est toujours mortelle, à moins qu’on ait sous la main les herbes à serpents

(I) Le coral (autrement dit serpent corail) est d’un rouge assez terne, long d’environ 20 à 23 centimètres, a lesanneaux d'or et de velours noir, et ressemble fort à un bracelet de femme. On le rencontre toujours enroulé à l’extrémité des branches qui tombent sur les chemins des forêts.

qui croissent d’ordinaire partout où l’on trouve un de ces reptiles (1).

Enfin, si les pumas sont quelquefois dangereux, les serpents le sont toujours, car ils fout le mal sans avoir besoin de se défendre , l’homme n’ayant jamais l’intention de les attaquer, mais bien plutôt de les fuir.

Je reviens aux pumas de l’Amérique et déclare qu’ils sont de mœurs très-débonnaires, surtout quand ils ont bien dîné.

Un de mes péones me racontait qu’un jour, accompagnant à l’hacienda de son maître un caballero de Valladolid, il avait été témoin d’un fait d’une audace sans pareille.

Le seflor Portai dal Rocco passait le premier dans le sentier de la forêt, monté sur un mustang d’un noir d’ébène, quand tout à coup le péone avait vu

(.1 J Les Peaux-Rouges m’ont souvent montre dans les déserts araérirains une plante qui guérit de la morsure des serpents à sonnettes, ou tout au moins à l'aide de laquelle on prévient la mort. J’en ai vu les effets sur le bras d’un de mes camarades de chasse, mordu trèsdaugereusement. La simple, qui guérit le poison du cora!, dans le Texas, s'appelle guatco. On assure que ce poison n’est rien autre chose que de l’acide prussique, et cela parce que le serpent une fois tué exhale une odeur d’amande très-prononcée.

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son cheval faire un écart terrible qui faillit renverser l’habile cavalier.

— Dal Rocco, continua mon serviteur, maintint son mustang et tira de sa ceinture un large couteau, afin d’ètre prêt à soutenir l’attaque, de quelque côté qu’elle vint. Je m’étais arrêté tout court et cherchais à empêcher ma mule de se cabrer, lorsque entre ses deux oreilles, qui me servaient de point de mire, j’aperçus à dix pas devant le caballero, un énorme puma qui se léchait gastronomiquement les moustaches. Dal Rocco chercha d’abord à magnétiser le monstre ; mais celui-ci ne se laissa pas influencer. Pendant que ceci se passait, le mustang, l’oreille droite, le poil hérissé, s’efforcait de rebrousser chemin; mais l’éperon de son cavalier le maintenait en place malgré lui. Tout d’un coup le caballero éleva la voix et chercha à persuader au puma que ce qu’il avait de mieux à faire était de lui céder la place et d’aller chercher pâture à tous les diables. L’animal, au lieu de se laisser persuader, ouvrit sa gueule et montra ses dents.

— Ah! coquin! manant! s’écria alors le sefior, je te fais l’honneur de te donner un conseil, et tu fais l’insolent avec moi, très-bien, je vais t’apprendre à vivre.

Descendant de son cheval, dal Rocco alla l’attacher à un arbre et revint en face du puma, un révolver à la main, ayant six coups de feu à lâcher.

— Un mot encore, fit-il. Tu vois que je suis armé

et que ta vie est dans mes mains ; j’ai six balles à ma

disposition pour trouer ta peau de chien. Du premier coup je te crèverai l’œil droit, du second je te percerai le flanc, du troisième je te casserai une patte de devant, du quatrième une cuisse, du cinquième l’œil gauche, et du sixième le cœur; au besoin je t’achèverai à coups de couteau. Fais donc ton examen de conscience; je te donne trois minutes pour réfléchir : la fuite ou la mort.

Le puma n’avait pas bougé.

— Tu t’entêtes, répliqua dal Rocco, tu fais le bravache. Eh bien! attention, je vais te prouver mou adresse, afin que tu saches bien que je ne t’ai point menti. Tu vois cette petite fleur rouge qui croit à côté de ta patte gauche, je vais la couper au pied.

Il fit feu, et la fleur s’inclina, ne tenant plus à la tige.

A cette détonation, le puma s’était redressé, les yeux injectés de sang, battant ses flancs à l’aide de sa queue. Il rugit, et les échos de la forêt répétèrent

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cet horrible cri ; puis il fit un pas en avant, comme s’il eût eu l’intention d’intimider le caballero, et celui-ci n’ayant pas bougé, il fit rapidement volte-face et se sauva comme un lâche, tandis que dal Rocco lui criait :

— Go to hell! you damned son of a bitch, en remontant tranquillement sur son mustang, au poil baigné d’une sueur glaciale.

Je rêvais à cette histoire que m’avait contée mon péone dans son langage expressif et m’avançais sans songer à autre chose, lorsque, tout à coup, les deux éclaireurs de la caravane poussèrent un cri et revinrent en courant sur leurs pas, pour m’apprendre qu’ils venaient de voir un énorme puma couché sur le bord de la route, et ils me montrèrent la direction qu’il avait prise en s’enfuyant.

Je descendis aussitôt de cheval et me mis à la poursuite de l’animal. En traversant d’épais buissons, à soixante mètres de là, je vis, à mon grand étonnement, le puma en sortir par l’extrémité opposée. En quelques bonds il traversa le lit desséché d’une rivière qui traversait la vallée. Aussitôt que le grand chien molosse qui m’accompagnait l’eût aperçu, il le prit sans doute pour un cerf et se lança à sa poursuite en criant à pleins poumons.

Tout à coup un des Indiens qui m’avaient suivi, me cria que le puma revenait sur nous. Ne voulant pas, sans doute, exposer sa vie, le péone se jeta au plus épais d’un fourré de ronces et de lianes.

Je regardai alors devant moi et j’aperçus, en effet, le puma, serré de près par le molosse, qui arrivait droit à moi.

L’animal franchit la rivière ; il était à peine à la distance de trente mètres que j’armai ma carabine et fis feu, sans viser.

Jetant alors mon arme inutile, je me précipitai dans les fourrés, suivant, dans cette déroute insensée, la même route que le péone avait prise avant moi. En franchissant quelques roches, je dépassai le pauvre diable à qui le pied avait manqué et qui avait roulé dans le fond d’une ravine.

J’étais convaincu que le puma blessé était à notre poursuite, et je ressentais une joie féroce en sentant que je n’étais plus le dernier et par conséquent pas le plus exposé à être dévoré par lui. L’Indio revint bientôt en boitant et rejoignit deux de ses camarades à qui mon cheval avait été confié, pendant que je les assurais que mon puma avait été touché, car, au moment où je lâchais la détente de mon arme à feu, je l’avais vu relever vivement la tète.

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Après quelques moments d’hésitation, les deux péones voulurent bien m’accompagner pour ramasser ma carabine. Nous nous mîmes prudemment en route, craignant à chaque instant de voir le puma se dresser devant nous. Enfin je retrouvais mon arme que je me hâtais de recharger.

Au moment de revenir sur nos pas, je voulus voir s’il n’était pas resté de sang à l’endroit où j’avais tiré. Nous avions à peine franchi une douzaine de mètres, qu’à mon grand étonnement et à ma plus grande joie, j’aperçus le puma étendu raide mort.

Il avait été tué par bien peu de chose. La balle avait effleuré le sommet de la tète sans y pénétrer, laissant une longue blessure plutôt semblable à la coupure d’une hache, qu’à l’atteinte d’un projectile.

Ce puma mesurait sept pieds six pouces et était, à ce que me dirent mes guides, le plus gros qu’ils eussent jamais vu.

On se hâta de dépouiller l’animal, dont la fourrure était admirable, et nous continuâmes notre route sans encombre jusqu’à l’hacienda du seüor Armentero, — un des amis de don Peralès, — où m’attendait le plus parfait acciieil et l’hospitalité la plus complète.

Je décrirais bien ici, — et ce serait la place, si tous les romanciers n’avaient pas abusé et n’abusaient pas encore de ce droit, — le site où s’élevait cette ferme mexicaine; mais je crois inutile d’allonger le récit, et comme il s’agit de chasser aux pumas, je reste dans mon rôle de narrateur de chasses.

La dépouille de ma victime avait été fort admirée par mon hôte, et comme je lui témoignai le désir de recommencer, si faire se pouvait, il me promit de faire prendre des renseignements par ses serviteurs, de façon à savoir si on signalait, quelquesuns de ces carnassiers dans le voisinage de son habitation.

Le lendemain du jour où cet ordre avait été donné par le sefior Armentero, un de ses bergers, vint lui apprendre qu’il avait aperçu sur le versant d’un ravin un puma qui se chauffait, comme un chat, au soleil.

Dès le lendemain matin, nous nous empressions de nettoyer nos fusils, rouillés par une pluie battante qui nous avait assaillis la veille, pendant une chasse aux pintades (1). Puis, lestés par un bon dé-

(t) La piDtade mexicaine, tout à fait semblable à celle de nos basses-cours, est un excellent manger, Elle sert aussi de guide aux

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jeûner, nous partions précédés par trente-trois Indios nous dirigeant vers le ravin indiqué par le pâtre de l’hacienda.

La place était vide, et le senor Armentero fut d’avis de continuer notre chemin jusqu’au canon de Funda.

L’endroit ne paraissait nullement favorable; nous résolûmes cependant de le battre, et voici ce qui nous arriva dans ce lieu, dont je vois encore le paysage comme si c’était hier que l’aventure dont je vais vous parler fut arrivée sous mes yeux. ,

Afin de mieux découvrir le terrain environnant, le senor Armentero et moi, nous étions montés chacun sur un arbre, et nous nous tenions là, carabine

en main, prêts à faire feu.

Les rabatteurs avaient à peine commencé leur vacarme habituel que nous vîmes, à notre grande joie, un beau puma qui s’avançait lentement dans notre direction.

Nous avions résolu de le laisser approcher encore

chasseurs, car son cri annonce, à coup sûr, la présence d’un de ces carnassiers, d’une panthère, ou même d un chat sauvage. Il arme rarement que la pintade jette l’alarme, si elle ne voit bondir dans les bois que des sangliers ou des ours. Les singes sont aussi de précieux amis des chasseurs, et je n’oublierai pas non plus le corbeau et le plumier qui préviennent quelquefois de l’approche du puma.

de quelques mètres, lorsqu’un serviteur de l’hacienda, hissé au sommet d’un grand arbre, derrière nous, nous héla, s’imaginant que nous n’avions pas aperçu le puma.

A ce bruit, l’animal s’arrêta, regarda autour de lui et s’élança dans une direction opposée.

Nous fîmes feu de nos deux carabines; ses rugissements nous apprirent que les balles avaient porté ; mais il disparut dans un taillis, avant que nous eus-

sions pu tirer une seconde fois.

La nuit arrivait : nous commençâmes à suivre le blessé à ses pas et au sang qui coulait sur le sol, en laissant des traces irrécusables.

Au sortir du bois toutes ces marques disparurent. Par mesure de précaution, nous postions de temps en temps un de nos hommes sur chacun des petits arbres que nous dépassions à mesure que nous avancions, le senor Armentero et moi, de quelques pas, afin d’examiner minutieusement le terrain, avant qu’il ne fût foulé par les pieds de tous ceux qui suivaient.

Tandis que nous étions ainsi occupés, un rugissement prolongé, qui s’échappa d’un petit fourré, sur notre droite, nous rendit tous immobiles.

Armentero était arrêté à trente mètres de l’endroit

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où je me tenais debout, l’oeil au guet, examinant des empreintes fraîches.

Au même moment, un second rugissement se fit entendre, et le puma se précipita dans ma direction. J’eus à peine le temps de décharger sur lui, en pleine poitrine, les deux coups de mon arme à feu.

Les halles ou la fumée rejetèrent le carnassier de côté et il s’élança alors dans la direction d’Armeutero sur lequel il tomba, avant que mon camarade de chasse pu l’ajuster.

Je vis alors le malheureux renversé sous le puma qui hurlait d’une façon effrayante. Je dois rendre justice aux Indios qui nous accompagnaient, au lieu de fuir, ils accoururent et me présentèrent sur le champ des fusils chargés. Je visai et j’adressai deux balles à l’épaule du puma ; mais ces blessures n’eurent aucun résultat, car il commençait à traîner Armentero par le haut du bras gauche qu’il avait saisi entre ses dents, sur mie pente légère aboutissant au fossé où il était d’abord couché.

Le terrain était inégal et parsemé de quartiers de rocs, de sorte que je craignais en tirant d’atteindre, au lieu et place du puma, mon pauvre compagnon, dont le visage touchait la tète de la bête féroce, il était impossible de le frapper à la poitrine.

Dom Armentero ne donnait plus aucun signe de vie : le puma continuait à le traîner en grondant sourdement et en nous regardant. Je le suivais à huit pas environ, attendant qu’il releva la tète ; enfin, après deux ou trois essais inutiles, je pus tirer.

Ma balle brisa le bas du crâne du puma qui roula mort sur le corps du pauvre Armentero.

Mon hôte était bien malade, mais par bonheur aucune des parties vitales n’avaient été atteintes. Les Indios, qui s’étaient rassemblés, se hâtèrent de façonner un brancard sur lequel on plaça le blessé à qui on donna, par ses ordres, pour oreiller, le corps du puma ; puis on se mit en route, afin de rentrer à l’hacienda des Armenteri, où nous devions assister tous à un triste spectacle.

Sur l’avenue de plantains et de bananiers qui aboutissait à la porte principale d’entrée nous vîmes accourir deux femmes, les vêtements en désordre, les cheveux dénoués, poussant des cris à fendre l’âme.

C’était la femme du scfior Armentero et sa fille, à qui un péone trop zélé était allé apprendre l’événement et l’avait interprété de la façon la plus sinistre.

Il me fut impossible, tout d’abord, de faire entendre raison à dona Oliva et à sa nifta Mariquata, ra-

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vissante créature de seize ans, dont les traits enchanteurs eussent transporté de joie un peintre, ou même un photographe. Enfin, peu à peu, quand le seilor Armentero, qui s’était évanoui pendant la marche, rouvrit les yeux et put s’exprimer, il se chargea luimème de consoler sa digne moitié et son gracieux rejeton. Je joignis mes paroles aux siennes, si bien qu’en passant sous le porche principal de l’hacienda, ces beaux yeux s’étaient séchés : ce n’était pas encore de la joie, mais il n’y avait plus de chagrin dans l’expression de leurs regards.

Huit jours durant, le seiior Armentero demeura étendu sur sa trabuca, couvert de cataplasmes d’eau et de sel et de plantes aromatiques qui ressemblaient fort à l’arnica, si bien qu’un beau matin il put essayer ses forces et se trouver assez remis pour vouloir monter à cheval.

Il va sans dire que les dames du logis et moimème, nous nous opposâmes à pareille folie. Tout ce qu’on permit au maître de Buenos Hierbas fut de faire une promenade dans la « volante », avec cette condition qu’elle irait au pas.

Ce qui fut dit fut fait, et l’on recommença, ainsi pendant une autre semaine, jusqu’à ce qu’enfin le convalescent se trouvât tout à fait rétabli.

Le puma, qui avait mis en si mauvais état mon pauvre camai^ade, avait été dépouillé, et sa peau admirablement séchée fit partie de mes bagages, lorsque j’adressai mes adieux à cette aimable famille, dont j’ai toujours gardé le plus agréable souvenir.

L’année suivante, me trouvant à Balize, près du golfe de Honduras, eu compagnie d’un ancien ami de New-York, qui était venu s’établir sur les rives de Rio-San Felipe de Bacalar, pour y acheter du riz et du bois de teinture, Davidson, — tel était le nom de ce Yankee, — me proposa un certain jour d’aller chasser les peccaris dans une savane marécageuse où ils avaient établi leur bauge.

Il me donna une carabine rayée à deux coups, et nous nous rendîmes à environ un mille et demi de l’habitation qu’il occupait, sous l’ombrage d’un immense caroubier. Le long de la savane s’étendait un profond ravin bordé à son extrémité par une haute montagne. Mon compagnon de chasse me fit placer à l’entrée du eaîion et alla prendre position au milieu, puis, sur un signal qu’il donna à une vingtaine d’Indios qu’il avait engagés pour lui servir de rabatteurs, la battue commença.

Vingt minutes leur suffirent pour battre toute lq

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savane : Us avaient passé devant Davidson sans rien débusquer et ils s’avançaient de mou côté, lorsque j’entendis remuer dans les buissons.

Je crus, tout d’abord, que j’allais avoir affaire à un peeeari et j’épaulai pour être prêt, quand, à ma grande surprise, je vis déboucher un admirable puma.

Sans songer à la médiocrité de mes moyens de défense et d’attaque, je déchargeai mon rifle sur l’énorme bête à qui je brisai les deux pattes de devant.

J’aurais atteint partout ailleurs le puma, qu’il se serait élancé sur moi et que l’ieu n’aurait pu me préserver d’une mort certaine. Blessé comme il l'était, l’animal ne songea qu’à fuir et il se jeta au milieu du hallier.

Tandis que je rechargeais mon fusil, les Indios faisaient pleuvoir, du haut d’un rocher sur lequel ils étaient grimpés pour mieux apercevoir le puma, des pierres qui brisaient les branches et enfonçaient les buissons, mais qui ne produisaient aucun effet.

Dès que mon rifle fut en état, je me mis en quête du carnassier, et l’ayant aperçu, je lui logeai uue balle en pleine poitrine. Le puma poussa un rugissement qui me lit frisonner, puis il bondit pour fuir dans l’espace ouvert entre le hallier et la savane.

La tactique était mauvaise, car il reçut deux ou trois coups de feu à cette place.

Il paraît que le puma n’avait point envie de mourir dans cet endroit, car il essaya de gagner en reculant le repaire d’où il était sorti.

Mon compagnon de chasse et moi, nous avions épuisé nos munitions, nous demandâmes à nos rabatteurs les cartouches que nous leur avions confiées. Les drôles avaient tout usé et nous nous trouvâmes, Davidson et moi, dans l’impossibilité de rien faire pour le moment. 11 fallait renvoyer à « l’ajoupa » du Yankee ou y retourner nous-mêmes, — ce qui valait mieux, et c’est ce dernier parti que nos primes, afin de profiter de l’occasion pour déjeuner, car nous avions un appétit de bête fauve — « sans calembour, » comme disent certains Béotiens.

Je n’apprendrai rien à rfles lecteurs en leur disant qu’on mit les morceaux doubles et qu’on se hâta de retourner au champ de bataille, muni de ce qui était nécessaire : Davidson et moi emportions chacun deux rifles et uu couteau de chasse.

Nous pénétrâmes dans la savane, à pied, en suivant les traces du puma au sang qu’il avait laissé sur son passage.

Davidson l’aperçut le premier et lui adressa un

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coup de feu. L’animal poussa un horrible rugissement et s’élança de notre côté. C’en était fait de nous, si nous n’avions pas pris le parti de grimper < sur un arbre. Trois fois nous recommançàmes ce jeulà, jusqu’à ce qu’eufin, apercevant le puma étendu sur le flanc, nous crûmes qu’il était mort.

Nous nous approchâmes alors, et quand Davidson ne se trouva plus qu’à quinze mètres de distance, il déchargea ses deux coups sur le puma ; mais tout me porte à croire qu’il avait manqué le but, car l’animal n’avait pas bougé.

Pendant ce temps-là, moi j’avançais toujours, et quand je me trouvai à cinq mètres seulement de l’animal, je proposai de lui envoyer une dernière balle, afin d’être plus sûr de sou sommeil ; mais Davidson s’y opposa, prétendant qu’il était inutile de gâter davantage la peau de « sa victime. »

Nous nous approchâmes donc; mais aussitôt le puma, sortant de sa léthargie admirablement feinte, bondit de mon côté en grondant, le poil hérissé.

Davidson gagna le rocher le plus voisin, et j’en fis autant, suivi par le puma, tandis que nos Indios, témoins de ce réveil inattendu, fuyaient à toutes jambes. , Quant à moi, j’entendais les bonds du puma sur ma trace : ce fut un horrible moment d’angoisse et

de peur. Le seul espoir qui me restât d’échapper à ses étreintes, c’était de faire bravement volte-face et de le frapper en pleine poitrine, à l’aide de mon bowie-knife.

Au moment où j’allais engager cette lutte désespérée, le puma, trouvant plus commode de se venger sur un des Indios qui, — ayant mal à une jambe, — n’avait pas pu courir aussi vite que les autres, me quitta pour l’attaquer. Il l’atteignit en effet, et le choc entre la bête et le malheureux péone eut suffi à tuer tout autre qu’un Indio : celui-ci résista. C’était d’ailleurs le dernier effort du félin, qui tomba pour ne plus se relever.

L’animal mesurait deux mètres vingt-cinq centimètres, et avait une admirable fourrure, qui fait encore, — j’ose le croire, — la descente de lit d’une charmante créole de la Louisiane, à qui j’ai eu l’honneur de l’offrir à mon retour du Yucatan.

Ce fut pendant ce voyage, avec Davidson, que je goûtais pour la première fois à la chair de caïman.

Nous voyagions à travers bois pour retourner à la côte, et depuis trois jours nous n’avions plus de vivres frais. Le soir en arrivant à un village indien l’on nous offrit dans la hutte, où nous avions trouvé

CHASSES AUX l’UMAS

l’hospitalité, un plat que je goûtais et qui, je l’avoue, ne me plut que médiocrement.

Je demandais ce que c’était et l’on me répondit : du caïman.

Je faillis agir... — à la Romaine — et rendre mon dîner. Cependant, peu à peu les haut-le-cœur s’appaisèrent et je demandais l’explication de celte façon de se nourrir, tandis que lçs bois foisonnaient de gibier à poil et à plume ?

On me répondit que la pèche du caïman était plus facile que la chasse aux animaux et aux oiseaux et que par conséquent les Indiens préféraient le poisson à la viande.

Dans le jacal de la maison on nous montra, à Davidson et à moi, deux caïmans en vie, les pattes amarrées, la queue coupée et le ventre en l’air. Cette précaution de couper la queue aux sauriens du Yucatan est assez nécessaire, sans cela ils pourraient casser les jambes à quelqu’un. L’un de ces monstres mesurait — avec sa queue — environ dix-sept pieds; quant à l’autre il était tout jeune. Tous les deux faisaient claquer leurs mâchoires, mais c’était là une démonstration inutile : leurs efforts étaient impuissants. L’odeur répandue par ces caïmans était insupportable tant elle ressemblait au musc.

L’hôte qui nous donnait la provende, — moyennant salaire, — bien entendu, car tout se paye au Yucatan, et fort cher — nous appris qu’on s’emparait des caïmans édibles de deux manières : d’une part, avec un grand crochet garni d’un appât, de l’autre, à l’aide... des deux mains.

Je souris à cette dernière explication, et don Jacinto, en me demandant si je doutais de sa parole, ajouta :

— Si vos seigneuries veulent voir la chose, elles en ont le pouvoir.

— Oui! certes, répondis-je, si don Jacinto veut bien me faire ce plaisir, et voici une piastre à, colonnes pour celui qui nous gratifiera d’un pareil spectacle.

Don Jacinto alla sur le champ quérir un grand nègre, taillé comme un hercule, mais maigre et fort musculeux à qui il dit, lorsque celui-ci se trouva en ma présence :

— Voilà deux caballeros qui désireraient te voir amener un lagarto avec les mains.

— Rien n’est plus facile.

— Voici une piastre à colonnes pour toi.

— Oh 1 alors, c’est fait I

Cinq minutes après, nous nous acheminions vers

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un bayou, au centre des bois, au milieu duquel nous arrivâmes dans une pirogue conduite par le nègre. A peine débarqué, Pedro tira de sa gaine un fort poignard dont la lame longue de huit pouces semblait un énorme clou, carré à sa base. Nous marchions à sa suite, avec précaution de peur d’effaroucher le « gibier. »

Tout d’un coup, Pedro nous indiqua un point de la rive recouvert de hautes herbes et de jonc, à dix pas devant nous. Au même moment deux sauriens, à courte queue, plongèrent dans le fleuve comme deux couleuvres.

Pedro se jeta aussitôt à l’eau, le couteau aux dents, il plongea et ne reparut plus. Ce spectacle était véritablement unique et terrible. En vain mes yeux fouillaient-ils la rivière. Le remous seul nous indiquait la place ou Pedro avait disparu.

Quelques secondes — longues comme un siècle — s’écoulèrent, puis l’eau s’agita comme si elle était refoulée par un hélice, la queue du monstre frappa la surface d’un coup terrible, puis nous aperçûmes le corps dans une rapide évolution. Pedro, couvert de fanges et d’algues, se tenait sous le ventre du caïman.

L’homme et le saurien disparurent encore en tei-

gnant l’eau de sang. Je ne respirais plus, je me sentais glacé de terreur et je déplorais l’idée que j'avais eue de solliciter cette lutte.

Tout à coup l’eau s’agita de nouveau, un corps fit une trouée à l’élément et je vis Pedro remonter seul à moitié suffoqué.

— Este hijo di p... me corto, e dedo (Ce brigand m’a coupé le doigt, mais il est mort), s’écria-t-il en nageant vers nous.

En effet, Pedro nous montra sa main droite toute sanglante, à laquelle manquait l’index, et tandis qu’il se débarassait de la fange dont il était couvert, * il nous désigna une masse jaunâtre qui ilottait sur l’eau, vers l’autre rive du bayou.

C’était bien le caïman, le ventre en l’air et la poitrine ouverte de quatre coups de poignard. 11 mesurait quatorze pieds. J’offris à Pedro une seconde piastre et je lui achetais son couteau, que je conserve eucore dans ma panoplie.

Les Indios du Yucatan sont les seuls qui exécutent ces tours de force incompréhensibles. Ce qu’il y a de plus bizarre, c’est que le caïman semble fuir les Indios, tandis qu’aux Etats-Unis et au Texas ils se jetaient sur eux pour les dévorer.

On nous proposa, dans le village en question, une

— tUV .»

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chasse aux pumas, mais il fallait attendre huit jours pour rassembler tous les chameaux, et il nous était impossible de nous arrêter plus longtemps. Je refusais et Davidson aussi.

Cependant, je ne pus résister à l’attrait d’une pèche aux tortues, à l’aide d’un fer pointu emmauché d’un bâton. On appelle cela au Yucatan clavar la tortuga.

Le lendemain matin, avant le lever du soleil, j’accompagnais mou hôte dans son cajuco , que gardait un jeune homme de quinze à seize ans. Tous deux nous sondions la rivière. Il faut avoir pour réussir une certaine habitude, et mon hôte * avait déjà harponné deux tortues que je n’avais encore effleuré que la carapace d’une seule. Je liuis cependant par eu amener une qui avait à peine six pouces de diamètre et dont le cuisinier aurait fait li. Mon hôte avait, lui, pris cinq « chelides » de douze à quatorze pouces de diamètre, et dont la chair était succulente, assaisonnée à l’indienne, c’est-à-dire avec force épices et du jus de limon.

Quant à la chasse aux pumas à laquelle nous ne pouvions assister, notre hôte m’assurait, qu’à son avis, c’était la chasse du inonde la plus innocente et

la moins dangereuse, quelle que fut la férocité de la bête.

— Regardez mes chiens, nous disait-il en nous montrant quelques roquets qui mendiaient les bribes de notre festin, ce ne sont point des chiens de chasse, mais ils suivent une piste et le reste me regarde. Pendant la journée, le puma est lâche : il demeure blotti sous quelque roche, ou se tient perché sur les branches maîtresses d’un arbre, il dort. La nuit venue il est terrible. Lorsque nous le chassons, mes chiens et moi, il s’agit avant tout de trouver l’animal. Dès qu’il est lancé il grimpe sur un arbre, « comme ferait un chat, puis se met lui -même en arrêt, la figure plissée, les barbes de la moustache hérissées, poussant des soupirs rauques. Il ne regarde que mon chien, aussi me laisse-t-il le temps de viser et je puis l’assassiner à mon aise. Il n’y a pas là grand mérite. Yoici quelques peaux de pumas, ajouta notre hôte, et si vous voulez les accepter cela me fera plaisir.

Je choisis une seule de ces dépouilles, qui me sert encore à l’heure qu’il est de tapis de table, et

que je conserve précieusement comme un souvenir de ma visite à don Jacinto.

A trois mois de là, sous les allées verdoyantes de

CHASSES AUX PUMAS

l’hacienda d’un colon de Mérida, à l’hospitalité duquel je m’étais confié, je vis passer à pas lents une

famille de pumas, deux mâles, une femelle et deux

innocents félins, à peine âgés de trois ou quatre mois.

La crue des eaux d’un des affluents du Rio-Frio et du Rio-Frio lui-même avait fait sortir ces voisins dangereux de leur repaire, et ils étaient venus s’établir à peu de distance de l’hacienda del Papito, satisfaits, selon toute apparence, de trouver à leur portée des moutons, des bœufs et autres bestiaux dont ils faisaient régulièrement leur nourriture, quelle que fût la vigilance des bergers de dom Papito.

A ma vue, l’un des deux pumas s’avança en rugissant d’une façon formidable, et je me bâtai de fuir, pour avertir les maîtres et les péones de la présence de ces maudits carnassiers;

Dom Papito réunit immédiatement ses gens qu’il arma et qu’il disposa par petits pelotons de cinq ou six. Nous étions environ quarante. Ignorants du danger, les rabatteurs se dispersèrent en criant, comme s’ils allaient chasser des coyotes ou des peccaris. Un petit courant d’eau se trouvait à quelques portées de fusil de l’hacienda, et l’un des péones aperçut un . puma qui se jetait à la nage pour atteindre l’autre

rive sur laquelle se trouvaient déjà postés plusieurs des chasseurs de notre troupe.

L’un d’eux, un Guatémalien pur sang, se préparait tout tranquillement à se mettre à l’eau pour couper la marche aii puma, lorsqu’un autre péoue ajusta l'animal et lui brisa la patte.

Bientôt tous les chasseurs arrivèrent et lirent un feu roulant sur l’animal, qui cherchait toujours à regagner le bord. Trois des péones osèrent l’attendre, en croisant tout simplement les baïonnettes dont leur rifle était armé. Celle du premier traversa le cou du puma qui, d’un coup de patte, brisa l’arme, envoya l’homme rouler à quatre pas, et se disposait à l’achever, lorsque deux autres rabatteurs lui envoyèrent chacun une halle à bout portant.

Le puma, blessé mortellement, se retira dans un hallier. en faisant face aux hommes, et chacun s’imagina qu’il était mort.

Le chef des péones de l’hacienda s’approcha alors sans défiance pour prendre le puma par la patte, lorsque celui-ci se mit à rugir et fit un bond prodigieux, passant heureusement par-dessus le Yucatanais, qui tomba terrifié, et qui véritablement l’avait échappé belle.

Le puma était à l’agonie; on l’acheva; il avait été

CUASSES AUX PUMAS

atteint de vingt-trois balles... On coupa des branches d’arbres à l’aide desquelles on forma une civière sur laquelle on plaça le cadavre de l’animal, afin de le rapporter à l’hacienda de dom Papito, où il fut écorché pour servir de descente de lit.

, La femelle et les deux petits tombèrent, deux jours après, entre les mains d’un pasteur qui avait préparé une fosse au fond de laquelle se trouvait placé un mouton en vie, afin de servir d’appât aux carnassiers. La trappe avait réussi, et les trois animaux étaient tombés au fond, où le berger assomma à coups de pierre la mère et un petit atteint par maladresse. Quant au second félin, il fut pris en vie, porté à doîia Pépita Papito, qui l’éleva comme on élève un chat. Cela alla fort bien pendant trois mois, m’at-on assuré, mais, au bout de ce temps -là, le jeune élève montra des dispositions tellement féroces qu’on fut obligé de lui envoyer une balle dans la tète. 11 avait voulu dévorer lu main de sa belle maitresse.

Les Mexicains se donnent quelquefois les plaisirs d’un combat d’animaux, car, chez eux, la loi Grummont n’est malheureusement pas en vigueur. Un jour, pendant mon séjour à Mexico, eu 1817, l’arène où se livrent d’ordinaire les courses de taureaux fut

témoin d’un duel entre deux pumas et deux buffalos. Ce n’était point un spectacle nouveau pour les citoyens de la Ciudad-Real, mais pour les Américains et les Européens qui séjournaient alors à « Mejico, » le spectacle était des plus attrayants.

Je laisse de côté la description de la place des Toreros, une des plus pittoresques du Mexique. Dès que la foule eut envahi les gradins et se fut placée aux fenêtres, quand l’heure eut sonné, on ouvrit une cage placée dans un enfoncement sous les gradins et nous vîmes sortir d’abord un puma mâle, puis ensuite une femelle qui, tous deux, étaient d’une taille effilée et ressemblaient, à peu de chose près, à deux lionnes; car le mâle du puma n’a point de crinière.

Les deux carnassiers étaient contenus dans une espèce de boyau composé de barreaux en bois solide et en treillage de fer, lequel s’avançait jusqu’au milieu de l’arène, de façon à laisser voir les évolutions des animaux, jusqu’au moment où il serait temps de les lâcher en face des deux buffàlos.

Rien n’était plus curieux que de voir ces deux félins se démener dans leur cage légère qu’ils eussent pu briser, d’un seul coup de patte, s’ils en avaient eu la pensée.

CHASSES AUX PUMAS

Enfin, les cris de la multitude devinrent tels, que les entrepreneurs du spectacle comprirent qu’il était temps de faire commencer la bataile.

On lâcha alors deux magnifiques bulfalos, pleins de fougue et d’ardeur, qui caracolèrent autour de la place, de ci, de là, et finirent par se poser d’un air de défi, devant l’orifice du boyau, où rugissaient les pumas. Au moment où on s’y attendait le moins, à l’aide d’une corde, on souleva une trappe qui laissa béante la gueule de la cage et, tout à coup, les deux animaux sortirent en rampant de cet asile, prêts à s’élancer sur les bisons. Ceux-ci se tenaient sur la défensive, et, quand les pumas prirent élan, ils bondirent en avant, évitant l’étreinte de leurs ennemis. A la seconde passe, cependant, il fallut compter, avec eux, et les bisons se plaçant l'un près de l’autre, attendirent la tète en bas, prêts à repousser à coups de cornes cette attaque inévitable.

Les pumas, avec plus de précaution que la première fois, rampèrent d’abord, puis, tout d’un coup, s’élancèrent en se cramponnant comme ils le purent, sur la bosse fourrée des deux taureaux, les pieds de devant retenus sur le front de chaque bête, de façon à pouvoir déchirer leurs yeux à belles dents et à les aveugler.

Les bisons, qui comprenaient le danger, se liguèrent ensemble pour vaincre, et l’on vit bientôt les deux pumas martelés l’un contre l’autre sur le front des taureaux qui s’avançaient et se reculaient de façon à se servir de leur tète comme d’une enclume sur laquelle ils auraient forgé leurs pumas.

A la seconde secousse, l’un des bisons avait assommé son ennemi, qui tomba pantelant sur le sable de l’amphithéâtre.

Le deuxième puma, soit qu’il eût compris le dauger, soit qu’il trouvât préférable de changer de tactique, s’était jeté de côté; et, au lieu de se cramponner sur le bison, se lançait sur lui, sans s’accrocher, cherchant à lui crever les veux, â l’aide de ses ongles. Il réussit sur l’un des deux animaux; mais l'autre accourant au secours de celui qui venait d’ètre victime d’un aussi déloyal attentat, arriva rapide comme la foudre, par derrière, adressant un terrible coup de tète au puma et le lança en l’air en lui brisant les côtes.

Le puma retomba lourdement sur le sol où, sans lui donner le temps de se reconnaître, les deux bisons se ruèrent sur lui et le piétinèrent jusqu’à ce que mort s’ensuivit.

La foule battait des mains; les se noras jouaient de

CHASSES AUX NJMAS

.Ti

l’éventail et de la prunelle. On voyait que les toron avaient acquis l’estime et l’approbation de ces afficionnaaos enragés qui, un moment après, cependant, se livraient, entre les deux bisons, devenus furieux, à la plus incroyable « course » qu’il soit donné à un Européen de contempler.

Les espados, les banderillos, les picadors, les majos - amateurs et toute l’escouade des jouteurs de " taureaux remplaçaient les deux pumas, pour mettre à mort les heureux vainqueurs que pourtant la foule avait acclamés et qui de la tète rendaient leur salut au public :

Morituri te salulant.

Leur courage n’avait pas trouvé grâce devant la cruauté des Mexicains. Ici moururent, en effet, ces deux pauvres bisons qui avaient opposé la force à la ruse et qui ne pouvaient pas lutter contre l’adresse. J’ai toujours vivement regretté que les deux pauvres bêtes n’eussent pas été amnistiées.

On devait bien cette grâce à la victoire qu’ils avaient remportée.

UN

CHANTEUR EN VOYAGE

CHANTEUR EN VOYAGE

A la clarté bien douce, mais un peu pâle, 4e deux bougies placées sur une petite table, au milieu de la salle basse de l’un des plus vieux manoirs de l’antique Bretagne, un curé et le propriétaire de ce manoir jouaient une partie d’échecs.

Le marteau de la cloche frappait neuf heures à l’horloge d’un village assez éloigné; mais le vent soufflait par grosses bouffées et faisait voyager dans les airs le son chargé de mesurer le temps. La nuit

était venue ; la lune absente d’un ciel vide d’étoiles,

l’air bien lourd, tout présageait un orage des premiers jours d’automue.

Par moments s’élevait aux deux extrémités du domaine un bruit sourd : c’était, d’un côté, la mer en face des tourelles au nord; de l’autre, une vaste forêt vis-à-vis les autres tourelles, situées au midi ; et comme la mer et le feuillage, également agités, murmuraient et grondaient à la fois, les quatre tourelles semblaient autapt d’aiguilles de rochers égarées sur l’immensité de l’Océan.

La partie d’échecs se poursuivait au milieu de ce bruit du dehors et du silence de l’intérieur, car rien ne troublait ce silence. Les joueurs attentifs poussaient devant eux les pions, les cavaliers et les tours, sans dire le moindre mot. Cela durait depuis le commeucement de la soirée, lorsque le curé s’écria :

— Échec, et mat !

Son adversaire répondit :

— Partie perdue... A une autre.

— Mais voilà la sixième que je vous gagne.

— Eh bien ! voyons si la septième ne tournera pas la chance en ma faveur : une sur sept, je m’en contente.

— Je crains que vous n’ayez pas cette satisfaction;

UN CHANTEUR EN VOYAGE

à peu près tous les soirs je fais votre partie, et presque tous les soirs vous êtes battu, mon cher monsieur Estrégnat.

— Là, je vous y prends, curé, de la vanité !

— Non, assurément; je joue fort mal, je le sais; de plus, les échecs ne m’amusent guère, vous le savez; il n’y a donc pas de vanité à faire acte de patience. Je ne puis même pas dire que ma résignation et ma complaisance servent à nous distraire , car vous n’aimez guère plus que moi les échecs.

— C’est vrai, mais c’est un noble jeu ; et puisque je suis devenu riche, très-riche, puisque j’ai un château, il faut bien que j’y vive à l’instar de ses anciens maîtres. J’ai trouvé, parmi le mobilier de cette salle, un échiquier; dans la pièce voisine, un billard ; dès lors c’était pour moi une obligation de me servir, quoique maladroitement, et du billard et de l’échiquier. Oh ! si je consultais mes anciens goûts, j’aimerais mieux une petite partie de piquet; mais le piquet est bien bourgeois, bien artisan; c’était bon lorsque, dans Aurillac, au milieu des montagnes de mon Auvergne, je faisais à grands coups de marteau façonner devant moi les chaudrons par centaines, lorsque je me mettais raoi-mèmc à l’œuvre. A ce temps, déjà loin mais non pas oublié, on me

voyait le dimanche, au sortir de la messe (car j’ai toujours été à la messe, monsieur le curé ; je n'ai pas attendu pour cela d’être riche), on me voyait, les cartes à la main, me délasser des fatigues de la semaine. Je n’ai plus de fatigues, partant plus de délassement; je vis en châtelain. J’ai fait fortune, j’ai un château, et Je chaudronnier est gentilhomme, l’Auvergnat est Breton.

— Mon paroissien ! mon paroissien ! vous m’accusiez de vanité pour avoir gagné une modeste partie d’échecs : quel reproche ne méritez -vous pas, vous qui attachez la vanité aux choses d’une grande importance selon le monde? Allons, allons, soyez plus humble.

— Ehl mais ne faut-il pas avoir l’esprit de son état? J’ai l’esprit du riche.

— Prenez-y garde , mon cher monsieur Estrégnat ; vous devenez modeste sans vous en douter. Souvent avoir l’esprit du riche, c’est ne pas en avoir. Au reste, c’est une compensation ; il faut toujours être pauvre par quelque côté.

— Oh! pour le coup, ceci est de la malice, ou je ne m’y connais pas.

— Vous voulez donc absolument me trouver en faute?

UN CHANTEUR ER VOTAGE 43

— Non, non, j’en serais trop lâché, car vous. êtes, le meilleur des hommes, et, dans toute la paroisse, c’est à qui vous aimera,' vous respectera. Vous êtes si bon, qu’à force de soins, vous m’avez appris à lire et à écrire. Pour l’iguorauce, j’étais un enfant; vous m’avez traité comme tel. Enfin, me débarrassant de mon patois, je suis parvenu à parler une langue qui, auprès du bas breton, peut passer pour du français. Ce sont là des miracles, curé. Mais nous causons et nous ne jouons pas.

— Cela ne vaut-il pas mieux? LaisSez-moi continuer, d’autant que j’ai à vous dire une vérité dont je vous promets d’être flatté. Si vous et mes paroissiens me traitez avec indulgence, moi je ne ferai qu’être juste en louant votre charité. Vous faites du bien aux pauvres : grâce à vous, à dix, à vingt lieues à la ronde, ils ont du pain pour tous les jours et des vêtements pour toute l’anuée. Ah! ceci est bien, très-bien. Agissant ainsi, vous ne ferez jamais le mauvais riche. L’église aussi vous doit de la reconnaissance ; le conseil municipal lui avait refusé les fonds nécessaires pour restaurer son toit délabré ; la pluie tombait sur le prêtre agenouillé devant l’autel. Plus généreux que le conseil municipal, vous avez voulu que le prêtre fût abrité quand il prie , votre

bourse s’est ouverte : ceci est encore très-bien. C’est que, voyez-vous, la foi et la charité marchent de compagnie. Qui aime Dieu aime les pauvres, puisque Dieu nous dit qu’ils sont nos frères ; et qui aime les pauvres aime Dieu davantage, puisqu’ils nous rendent agréables à ses yeux ; et comme ils appellent sur nous sa bénédiction, ils nous attachent à lui par ce nouveau lien.

— Curé, il y a plaisir à vous entendre. Voyons si j’en aurai autant à vous gagner : jouons.

— Soit, jouons.

Et la partie recommença, et le silence revint, et le vent sur la mer et dans la forêt continua de souffler, en faisant mugir les eaux et les feuilles. Ainsi quelques longs moments s’écoulèrent. Soudain le curé s’arrêta, la main eu l’air, tenant son cavalier.

— Qu’est-ce donc? lui dit Estrégnat étonné.

— N’avez-vous rien entendu ?

— Rien, si ce n’est le vent.

— Il m’a semblé que l’on sonnait à la grande porte du château.

— Bahî à cette heure? Tout le monde dort dans les champs et au village.

— Écoutons...

— Rien... qui pourrait-ce être?

UN CHANTEUR EN VOYAGE

— On est allé sans doute me chercher au presby • tère, et, ne me trouvant pas, on vient me prendre ici, où j’avais annoncé en partant que je devais passer la nuit. Je ne saurais trop me hâter.

— Attendez, je vais ouvrir la fenêtre qui donne sur l'avenue ; nous entendrons mieux. Ma foi! cela n’est pas nécessaire : oui, l’on sonne... Voilà que l’on redouble. Jean-Marie! allons vite! Est-ce qu’il dort,

lui aussi? Curé, je vais faire mettre un cheval à mon • cabriolet.

— Non, j’irai à pied.

— Je sais bien que vous en êtes capable. Il n'y a ni temps, ni chemin, ni obstacle qui vous arrêtent quand votre devoir commande. Vous croyez même le mieux remplir quand vous marchez avec l’orage et les dangers; mais je ne vous offre pas le cabriolet pour votre commodité , c’est seulement pour que vous alliez plus vite.

A ces mots, un valet de ferme entra.

— Notre maître, dit-il, on cassera la cloche, si on n’ouvre pas.

— Savez-vous qui c’-est ?

— Dame, oui ; ce sont deux beaux messieurs. A travers la grille, j’ai approché ma lanterne, et j’ai vu, ma foi, des visages bien gentils; ils disent comme

ça qu’ils demandent... attendez, c’est un drôle de mot... qu’ils demandent l’hospitalité.

— De grand cœur. Allez et amenez-les. Curé, les gentilshommes se sont toujours distingués par la manière dont ils accordent, surtout la nuit, l’hospitalité, n’cst-ce pas? Tout voyageur trouve asile dans leur château.

— Qu’avez-vous besoin de songer aux mœurs et aux usages de la gentilhommerie pour vous montrer humain? Rappelons -nous les paroles de l’Évangile : Frappez, et Von vous ouvrira.

— Tous avez raison. Soyons hospitalier sans faste. Si je réveillais, pour les bien recevoir, tous mes domestiques, et si je les faisais ranger en file, vêtus de leur grande livrée, celle que vous savez qu’ils mettent aux fêtes lorsqu’ils marchent derrière moi à la procession ?

— Un regard amical, une main que l’on tend avec cordialité, charment mieux un voyageur que l’aspect des laquais les mieux galonnés. Soyez humble.

— Humble ! humble 1 c’est votre refrain. On dirait que vous ne songez jamais qu’à me faire oublier que je suis riche.

— Vous me rendez justice. C’est la plus belle portion de mon ministère.

ON CHANTEUR EN VOYAGE

— J’entends des pas!... les voici... Eh! mon Dieu! quelle idée... Mon château est bien isolé... si c’étaient...

— Qui donc ?

— Des voleurs !

— Que Dieu dispose de nous : la crainte de recevoir le mal ne doit pas empêcher le faire le bien.

Sur cette parole, la porte de la salle s’ouvrit, deux jeunes hommes parurent : l’un était blond; ses yeux bleus brillaient d’une expression indéfinissable ; il y avait dans l’ensemble de sa tète un reflet d’Alcibiade ; sa taille élancée offrait un mélange des plus heureux de la grâce unie à là noblesse.

Quoiqu’il eût de la poussière à ses bottes, que ses habits fussent un peu en désordre, on remarquait en lui la recherche du costume, et, dans ses gestes, dans sa manière de se présenter, il était facile de deviner un habitué de la vie sociale la plus distinguée.

Son compagnon, un peu moins jeune, avec moins d’aisance et de tenue, méritait cependant d’être pris pour son ami; il ne le déparait pas.

C'étaient, en termes de l’époque, deuxfashionables.

— Monsieur, dit le premier avec une grande as-

surance, mais d’un ton extrêmement poli; monsieur est sans doute le maître de ce château ?

M. Estrégnat s’inclina.

— Daignez donc nous pardonner notre arrivée un peu imprévue. Notre chaise de poste s’est rompue à une lieue d’ici, tout proche du village de Muzillac.

Nous avons cherché une auberge, mais en vain : il

y a des Grands Cerfs partout, excepté là. Nous avons alors demandé un gîte pour la nuit, afin d’attendre que notre chaise soit réparée. D’une voix unanime on nous a indiqué votre château ; on vous a cité, monsieur, comme le propriétaire le plus hospitalier, comme l’homme le plus connu par sa manière noble et grande de vivre, un véritable gentilhomme de l’ancienne roche, nous a-t-on dit. Sur une indication, nous voilà. C’est tout à fait cette scène d’opéracomique : une chaise de poste qui se brise ou qui verse, cela se voit sur tous les théâtres. C’est un incident fort usé ; mais il est tout simple que le monde ressemble au théâtre, puisque le théâtre n’est que la reproduction plus ou moins fidèle des choses du monde.

— Messieurs, répliqua Estrégnat, dont les joues avaient pris une légère teinte de rougeur, et dont les yeux laissaient percer une joie orgueilleuse;

UN CHANTEUR EN VOYAGE

messieurs, je suis le maître de ce château, et j’en suis charmé, puisque... ou vous a dit que j’étais riche... soyez les bienvenus... quoique je ne vous attendisse pas...

— Messieurs, se hata de' dire le curé, pour tirer d’embarras le bon M. Estrégnat, qui s’entortillait dans ses phrases; messieurs, on ne peut pas réclamer l’hospitalité avec plus de grâce ; elle vous sera accordée de même. M. Estrégnat, mon ami, vit chez lui pour tout le monde ; on a eu raison de vous l’apprendre à Muzillac. Je m’estime heureux, pour mon compte, de me faire son interprète et de l’aider, autant qu’il me sera possible, à vous rendre agréable le moment que vous allez passer ici.

— Oh 1 pour cela oui, reprit vivement Estrégnat ; soyez ici comme chez vous; je vois bien ce que j’ai à faire. Jean-Marie I Viendra-t-il ce butor? Jean- Marie ! Ah ! vous voilà enfin. Mettez deux couverts de plus. Ces messieurs n’ont peut-être pas, comme nous enfants de la Bretagne, l’habitude de souper ; mais la fatigue, le voyage, leur accident, tout cela donne de l’appétit.

— Nous acceptons avec plaisir, car je vous avouerai, et j’en demande pardon à la Bretagne, que sur toute la route, depuis Nantes jusqu’ici, nous avons

fort mal dîné. Vous allez la réhabiliter, monsieur; vous allez nous rappeler ce temps dont parle madame de Sévigné, alors que les gentilshommes bretons, autour d’une table, passaient leurs journées à faire grosse chère au bruit des flacons qu’ils vidaient.

— 11 y a uue dame qui a dit cela ?

— Et qui appartenait, par son mari, à cette province ; elle a rendu célèbre le château des Rochers, qu’elle habitait, près de Rennes.

— Je ne la ferai pas mentir.

— Mais nous avons interrompu votre partie d’échecs; veuillez la reprendre, je vous prie.

Estrégnat, ne sachant s’il devait céder ou refuser, ue trouva rien de mieux à dire que ce serait avec grand plaisir ; mais que les échecs n’étaient pas trop du goût de monsieur le curé.

— Qu’à cela ne tienne, répliqua vivement le voyageur, je vais le remplacer.

Et s’asseyant aussitôt, il invita, d’un geste poli, Estrégnat à prendre place vis-à-vis de lui; mais à peine Estrégnat eut -il avancé quelques pièces sur l’échiquier, que le voyageur lui prononça son arrêt.

— Au sixième coup, vous serez mat; je vous en

UN CHANTEUR EN VOYAGE

avertis, monsieur, pour que vous puissiez vous défendre ; il serait cruel de vous faire une trahison.

Le coup fut porté comme il avait été dénoncé. Estrégnat, battu, ne demanda pas sa revanche; on passa dans la salle du billard, où l’autre voyageur et le curé luttaient avec un avantage à peu près égal; le curé, cependant, eut pour lui l’habileté ou le bonheur.

— A nous deux maintenant, dit le vainqueur des échecs en offrant une queue à Estrégnat; nous allons jouer au doublé.

Et comme Estrégnat observait qu’il n’était pas assez fort pour accepter, le voyageur commença, pour lui faire les honneurs de la partie, et poussa la rouge avec adresse, de manière à ménager un carambolage brillant et facile, qu’Estrégnat, avec un grand aplomb, manqua complètement; il fit fausse queue. Alors l’étranger, tournant autour du billard, mesurant d'un œil exercé les billes, se penchant avec grâce sur la longue table au tapis de djap vert, faisant les coups les plus hardis sans avoir l’air d’y prendre garde, priant qu’on lui indiquât son jeu, annonçant d’avance ses calculs et quels coups il allait faire; l’étranger, sans s’arrêter, atteignit le vingt-quatrième point, les ayant tous faits de suite

sans qu’Estrégnat, ébahi, ait pu rentrer une seule fois.

Le souper venait d’ètre servi, on se mit à table ; le voyageur prit une volaille au bout de sa fourchette et la découpa sous son couteau, qui semblait voltiger. Touchait-il le bouchon d’une bouteille de champagne, il volait ; le vin moussait, partait, pétillait, et les verres se remplissaient sans qu’une goutte de la liqueur fougueuse se répandit et fût perdue. Il était loin d’y mettre la moindre prétention, et cependant c’était lui qui faisait les honneurs du repas; c’était lui qui soutenait, qui animait la conversation. Gai avec Estrégnat, respectueux avec le curé, toujours convenable, toujours décent, plein de traits et de saillies, il rendit le souper rapide, quoiqu’il fût près de minuit lorsqu’on le quitta.

Estrégnat, ravi, transporté d’un tel convive, ne trouva pas de moyen plus expressif, pour épancher sa joie, que de l’embrasser en l’étouffant dans ses deux bras. Vaincu aux échecs, battu au billard, éclipsé à table, presque étranger chez lui, où son hôte semblait le véritable maître, il n’en était que plus glorieux, il pensait en lui -même qu’une telle visite allait rendre illustre à jamais son château. Celui qu’il était tenté de prendre pour un voleur, il

UN CHANTEUR EN VOYAGE

le soupçonnait volontiers maintenant d’ètre un roi déguisé.

— Je ne vous laisse plus partir, dit-il; demain, si l’orage, cette nuit, épargne mon château et mes domaines, demain je vous donne le plaisir d’une chasse à la grande bète dans ma forêt, qui a plus de cinq cents arpents; une chasse royale. Avant le jour, j’enverrai convoquer mes amis, mes voisins, toutes les notabilités de l’endroit, toutes les autorités de l’arrondissement.

— Va pour la chasse royale; toute la journée sera pour vous, mon cher hôte, mais le soir nous partons; on nous attend à Vannes; nous emporterons le souvenir d’une réception déücieuse. Parbleu ! les postillons maladroits sont souvent bien spirituels, si le nôtre eût été habile, nous passions près de votre château sans soupçonner quel maître il recèle et quel bonheur on y trouve.

Estrégnat l’embrassa encore une fois; puis, prenant un flambeau, il conduisit lui-mème les deux voyageurs dans les chambres qui leur étaient destinées.

Après les avoir quittés, mais avant d’entrer dans la sienne, il avoua au curé sa honte d’avoir pu croire à des voleurs.

VJ\E LA CBASSE

— Il m’a suffi de les voir pour rougir de ma peu-

sée; leur bonne mine est un certificat d’honnêtes.

gens.

— Je les considère tels, repartit le curé, mais non d’après les mêmes apparences que vous; la bonne mine est souvent trompeuse ; il y a des voleurs de toutes les conditions. J’aime mieux les juger par leurs discours, et surtout par un parfum de distinction qui s’exhale de toute leur personne.

Estrégnat et le curé se dirent adieu; mais Estrégnat, une fois dans sou lit, ne put défendre son esprit d’une sorte d’inquiétude à l’égard de ses hôtes. Il pensait que si, d’un côté, il était agréable de les avoir reçus, de l’autre il était triste de ne pas savoir leur nom.

Il avait bien eu quelque envie de le leur demander ; mais la crainte d’ètre impoli ou curieux l’avait retenu. — Ma foi, dans tous les cas, se disait-il, de tels voleurs ne sont pas faits du moins pour les grands chemins, mais pour vivre à la cour.

Après quelques autres réflexions du même genre, il ferma la paupière daus l’espoir que le sommeil viendrait se poser sur ses yeux ; il ne vint pas.

Les vents sifflaient en se glissant sous les portes et se brisaient aux angles des corridors; il lui sem

* UN CHANTEUR EN VOYAGE 5JJ

blait tantôt qu’on essayait d’entrer dans sa chambre, tantôt qu’on montait l’escalier. Comme l’insomnie augmente la peur; comme la peur enfante et multiplie les objets que l’on craint, Estrégnat aurrnt fini par croire que son château était devenu la caverne d’Ali-Baba, si tout à coup le vent n’eùt cessé ; mais , il n’était plus' temps de dormir; déjà on apercevait, à travers les volets des croisées, l’aube naissante.

L’orage , après s’ètre balancé incertain sur la grande masse d’arbres de la forêt, avait fui pour aller ouvrir au loin ses flancs chargés d’éclairs, de tonnerre et de pluie. Il n’avait laissé derrière lui qu’une brise légère, brise embaumée par le parfum des fleurs, qu’elle recueillait en courant; brise qui versait la fraîcheur sur tout le paysage.

Combien allait être beau ce jour d’automue, qui, à lui seul, rassemblerait les charmes, heureusement mêlés, et du printemps et de l’été !

L'orient était en feu ; le soleil s’apprêtait à sortir du fond d’une fournaise; mais tandis que, de ce côté, la lumière étincelait, ardente et rouge, de l’autre côté, les ombres voilaient encore le ciel ; elles se retiraient tout doucement comme un voile que l’on replie.

— Une teinte bleue, nuancée d’or, colorait la cime

des monts ; ou eût dit le bout des ailes des séraphins ; la nature entière devinait qu’elle allait avoir sa fête, elle se réveillait riante et parée.

Descendu dans la cour, Estrégnat donne ses ordres. Valets de ferme, domestiques, palefreniers, tous courent sur les routes diverses, les uns à pied, les autres à cheval. Ils portent dans toutes les directions des invitations pour la chasse. Il veut qu’elle soit splendide, car maintenant qu’il n’est plus nuit, qu’il n’a plus peur, que son imagination est calmée, les deux voyageurs, ses deux hôtes charmants, ont cessé d’être des voleurs ; ce sont de grands personnages. Il indique pour le rendez-vous général le chêne séculaire au milieu du rond-point de la forêt.

C’est, d’après la tradition, le rejeton des chênes sacrés sur lesquels les druides venaient cueillir le gui avec leur faucille d’or.

Dans tous ses apprêts, Estrégnat avait été prévenu. Son hôte, le voyageur aux blonds cheveux, depuis longtemps avait inspecté les écuries, fait la revue des chiens, séparé les vieux des plus jeunes pour lancer d’abord les premiers ; il avait interrogé les gardes-chasse, les piqueurs, visité les fusils, en avait choisi un pour lui, damassé et à coup double, et

UN CHANTEUR EN VOYAGE

tandis qu’il l’examinait, il s’était amusé, pour l’essayer, à tirer des bécassines qui s’étaient élevées en tournoyant. Un plomb lancé d’une main sûre les avait fait tomber à ses pieds.

Les gardes-chasse, qui jusqu’alors s’étaient étonnés de voir un étranger disposer d’eux, qui se disaient tout bas : — De quoi se mèle-t-il? Est-ce qu’il nous prend pour des novices? En sait-il donc plus que nous? Les gardes-chasse, à ce coup hardi, se sentent saisis de respect, et, se rangeant autour de lui, se font un devoir d’obéir. La déférence est acquise à qui persuade promptement qu’il sait ce dont il parle, qu’il connaît ce qu’il fait.

A peine Estrégnat l’eut-il aperçu, qu’il se précipita à sa rencontre ; les mains se serrèrent étroitement ; les paroles s’échangèrent avec etfusion.

Le curé était là : il fallut aussi qu’il suivit la chasse ; vainement il veut s’en défendre : il se faisait un scrupule de ce plaisir trop mondain. Le voyageur combattit ce scrupule.

— La chasse est une véritable bataille, dit-il, il y a danger de mort; il nous faut donc un médecin pour les blessures du corps, un prêtre pour le salut de notre âme, si l’art du médecin est impuissant.

L’ami du voyageur, quoique paresseux et tardif,

arriva pourtant; il se montra plus à l’aise que la veille, d’une humeur conGante et gaie. Enün, tout était prêt; les chiens aboyaient; les chevaux, bridés et sellés, hennissaient. Le voyageur inconnu prit un cor de chasse, et s’élançant sur le cheval le plus vif, frappa l’air d’une fanfare retentissante. Son souffle habile, exercé, faisait rendre au cuivre recourbé les sons les plus harmonieux. C’était mieux qu’une fanfare, c’était un concerto.

Ou partit, on s’élança, on franchit la grille, on galopa, on arriva au ehôue des druides; là se trouvaient le maire, le juge de paix, le brigadier de la gendarmerie, le percepteur, un notaire, des employés de l’enregistrement, des droits réunis, toute l’aristocratie du canton, tous les grands vassaux de l’époque ; on se salua, on se complimenta, puis on se mit en marche.

Voilà qu’on touchait aux abris : les tireurs descendirent de cheval, et l'es chevaux, conduits par des palefreniers, furent renvoyés à une place éloignée et hors de la direction des coups de fusil. Quand tout le monde fut à son poste, il se fit un profond silence; on était dans l’attente : soudain le signal fut donné, il fut transmis avec une rapidité télégraphique sur toute la ligne où les batteurs étaient échelonnés à

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l’avance ; des hourras retentirent ; mille cris, mille clameurs s’élèvent, sillonnent et déchirent l’air, elles grossissaient de moment eu moment. 11 était facile de distinguer que l’enceinte circulaire formée par les rabatteurs se rétrécissait, et que ces bruits et ces voix, éparpillés d’abord sur une vaste corde, convergeaient maintenant vers un centre.

C’est que les batteurs approchaient : mais souvent le sanglier, à qui un instinct révélateur faisait pressentir le péril qui l’attendait au bout de cette voie où aucun obstacle ne se présentait d’abord à lui, s’arrêtait tout à coup, s’agitait, s’inquiétait, tournait sur lui-même, puis se déterminait à chercher son salut dans une autre direction en forçant la ligne qui l’enserrait aux trois-quarts.

Alors malheur aux rabatteurs qui se trouvaient sur son chemin î Mais ce furent là des incidents qui n'arrètèrent pas la battue ; elle continua plus vive, les rangs se serrèrent, de nouveaux cris se firent entendre, le tumulte était général, les hommes qui étaient occupés à charger et à recharger les armes, ceux qui les portaient se cachaient dans les abris, ainsi que les chasseurs.

Ils approchaient, car les sangliers réglaient leur fuite sur l’ardeur de ceux qui les poursuivaient.

Encore vingt pas , et ils allaient toucher aux affûts.

Une détonation se fit entendre ; le voyageur avait fait feu.

Alors mille coups éclatèrent; ils se répétaient, fisse succédaient, c’était un ricochet, une fugue ; ils partaient à droite, ù gauche, devant, derrière, partout. Les sangliers débordaient dans l’arène, où les attendaient les chasseurs embusqués. Etourdis, effrayés par le bruit, le sifflement et l’odeur de la poudre, ils veulent redoubler de vitesse pour échapper, et quittant la direction où la balle vient d’effleurer leur rude soie, ils en prirent une autre, se jetant ^lans une voie nouvelle ; mais le plomb qui se croisait dans l’air ou ras de terre, les cherchait, les poursuivait et les retrouvait de tous côtés.

Le voyageur, emporté par son intrépidité, avait quitté son abri et s’avançait vers une gigantesque bète à son quart d’an-/ il la mit en joue, le coup partit. ,

L’œil en feu de l’animal se dirigea sur le chasseur, son poil s’était hérissé : dénudant ses défenses aiguës, fi provoqua son agresseur ; comme il allait se précipiter, il vint s’abattre aux pieds du voyageur, frappé à mort d’un dernier coup de fusil. Le cri du

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triomphe s’éleva, on salua le vainqueur, on l’entoura; mais tout n’était pas fini : les chiens qui avaient liguré dans la lutte réclamaient leur part du butin ; en avant donc les couteaux affilés !

Les chiens, rangés en cercle, assistaient avec l’impatience de la gloutonnerie au dépècement et à l’ablation des entrailles qu’on allait leur livrer ; c’était l’heure de la curée.

Allons, à l’œuvre, les bons chiens, faites ripaille !

Le vin, avec ses flots de pourpre et d’or, le vin fut le lot des chasseurs, rangés maintenant autour d’une vaste table qui pliait sous le poids des mets dans la salle basse du château. D’autres cris retentirent, bruyants et joyeux : A boire ! à boire ! Rien ne pouvait étancher la soif et apaiser la faim dévorante ; les verres ne se vidaient que pour se remplir de nouveau eu l’honneur du héros de la chasse. Son ami, entraîné par l’allégresse commune, se mit à raconfer de folles histoires : il savait à quelles bonnes gens il avait affaire.

11 disait connaître un capitaine de vaisseau qui avait amené des îles Carolines un chien de chasse dont les aboiements plaisaient tant aux lièvres et aux lapins, qu’ils accouraient de tous côtés dès qu’ils l’entendaient dans les bois ou dans la plaine, pour venir à lui et le caresser. Fascinés par cet attrait ma-

gnétique, ils se laissaient prendre avec les mains par douzaines.

Il racontait encore que dans les Ardennes, chassant tout seul , il vit un sanglier furieux qni avait trois hures ; il le tua. Pour faire hommage de cette chasse monstrueuse aux autorités du département, le préfet, le maire et le général, il leur envoya en présent chacune des trois hures, qu’il avait adroitement coupées et séparées; mais ce fut une maladresse, car on ne voulut plus croire à la merveille d’un monstre à plusieurs tètes; on l’accusa tout simplement d’avoir tué trois sangliers au lien d’un.

Les rires duraient encore, que déjà dans la cour les deux voyageurs étaient prêts à monter sur les chevaux, les meilleurs de l’écurie de leur hôte, qui allaient les emporter.

Estrégnat aurait bien voulu retenir encore au moins un jour de plus de tels visiteurs ; ses instances, ses prières n’avaient rien obtenu.

— Il faut que je sois à Vannes, dit le voyageur aux blonds cheveux, lorsque l’empereur et l’impé-

ratrice Marie - Louise y arriveront ; mon devoir’ l’exige, je dois paraître aux fêtes brillantes que l’on prépare.

UN CHANTEUR. EN VOYAGE

Il acheva à peine ces mots, et, s’élançant avec légèreté sur son cheval, il était prêt à lui làpher le frein pour se livrer à toute son impétuosité.

Estrégnat s’était approché de l’ami du voyageur, et, le prenant à part, il lui dit :

— Votre souvenir vivra toujours dans mon cœur, que vous avez pénétré de joie, et dans mon château,* que vous avez embelli, mais ne vous éloignez pas sans m’apprendre le nom de votre ami. Ma discré>tion a été grande, ou plutôt j’attendais toujours qu’il se fit connaître. Puisqu’il a gardé le silence à cet égard, de grâce, trahissez-le en soulevant son incognito.

— Quoi I il vous est inconnu ?

— Absolument.

— Il vient pourtant de faire assez de bruit dans toute la Bretagne; les populations accouraient de, bien loin pour le voir.

— Vous redoublez ma curiosité. Je ne sais rien au fond de mon château.

— Vous n’êtes donc jamais allé à Paris?

, — Il y a plus de vingt ans que je n’y ai paru.

' — Eh bien ! c’est...

— C’est.

— C'est II Biondo Kani.

Ce mot magique ne manqua pas, sur Estrégnat, l’effet qu’il avait coutume de produire.

Les deux amis galopaient sur la route de Muzillac, que le pauvre Estrégnat était encore stupéfait à la même place.

— Curé, dit-il enfin, nous étions loin de compte fcn prenant ces charmants inconnus pour des voleurs. Le plus gracieux, le plus noble, est un prince; il se nomme II Biondo Kani ; l’autre est un personnage de sa suite. Mais de quel pays est-il, ce prince? C’est un prince russe, n’est-ce pas?

— Son nom ne semble guère l’annoncer. La terminaison des noms russes est en of ou ov ; à moins cependant qu’il ne soit originaire de la Russie asiatique.

Un mois après, à moitié chemin entre le château et le presbytère, Estrégnat et le curé se rencontrèrent.

— J’allais chez vous, dit l’un.

— Et moi chez vous, dit l’autre.

— Je vous apporte une nouvelle bien inattendue.

— J’en ai une à vous donner bien imprévue.

— Je suis nommé chevalier de la Légion d’honneur.

— On m’appelle à la cure de Fontainebleau; com-

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ment cette faveur est-elle venue me découvrir dans ma solitude et mon obscurité.

— Vous ne devinez pas ? Je suis plus fin que vous. C’est un souvenir du prince russe. 11 a voulu reconnaître d’une manière magnifique l’accueil qu’il a reçu de nous.

— Mais il me faudra vous quitter, mon bon, mon excellent ami. C’est là ma peine la plus vive. J’ai ordre de me rendre auprès de l’évèque de mon nouveau diocèse.

— Et je vous accompagne. Je vais à Paris remercier le ministre et tâcher de retrouver mon prince russe. Il me présentera à la cour de l’empereur.

Tout arriva à peu près comme cela se disait : presque en même temps le curé recevait la bénédiction aux pieds de son évêque. Estrégnat, empressé de voir Paris dans tout son éclat, était assis àu premier rang d’une loge de face à Feydeau.

La foule remplissait la salle de ses flots élégants et parés. On jouait le Calife de Bagdad, production qu’un acteur adoré rendait plus délicieuse encore.

Le rideau venait de se lever depuis un moment, lorsque parut sur la scène Yémaldin déguisé, que la jeune Kèsie prend pour un voleur, mais qui, maigre ce déguisement, ne laisse pas moins respirer dans

toute sa personne la majesté des califes de l’Orient. C’était Elleviou !

Tandis que les bravos et les applaudissements retentissent avec frénésie, une voix les domine, et de manière à faire tourner tous les yeux vers la loge d’où elle partait, Estrégnat, debout, les bras en l’air, étourdi de surprise, s’était écrié de toutes ses forces :

— C’est mon prince russe!... Il Biondo Kani.

UNE CHÂSSE AUX SINGES

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