A GIBRALTAR
UNE
CHASSE, AUX SINGES
La zone torride est le paradis des singes, et ces quadrumanes, tout en ayant pu pénétrer dans les régions tempérées, n’ont jamais etfie désir de quitter leurs pays, magnifique territoire de quarante-sept degrés de latitude, où ils trouvent tout ce qu’il leur faut pour la satisfaction de leur faim, pour leurs aises et leurs plaisirs.
Un soleil resplendissant illumine les tropiques ; la
— ^:vr
mesure du jour varie peu; et telle est la chaleur du climat qu’on n’y a jamais ressenti l’impression du froid, que lorsque la fièvre et ses frissons torturent le voyageur malade.
Dans cet Eden des frileux, où se fut si bien trouvé notre regrettable poète Méry, si Paris ou Bade se fussent trouvés là, dans ce paradis couvert de forêts immenses et sans fin, toujours fleuries et toujours verdoyantes, les plus beaux rêves de la plus ardente imagination sont réalisés.
Tout chevalier errant des aventures de chasse et des phénomènes de la nature, y est frappé d’étonnement à la vue de la profusion des fleurs, de fruits verts et murs qui couvrent les arbres.
Dès que ces noix gigantesques et ces siliques oblongues auront servi à la nourriture des singes, ou seront tombées à terre, de nouveaux fruits renouvelleront la provision épuisée, du 1 er janvier au 31 décembre suivant. Les productions de la zone torride, peuvent bien passer pour éternelles et indestructibles. L’automne n’arrête point la force végétative des plantes; l’hiver respecte leur beauté, un printemps et un été sans fin entretiennent sans cesse chez elles la vigueur nécessaire pour remplir les fonctions que la nature attribue % chacune.
— — Digite-ed by-Geogle
CHASSE AUX SINGES
Waterton, le célèbre voyageur, raconte que, se trouvant sur les rives dü petit Camouni, fleuve tributaire de la Démerara, il remarqua un arbre chargé de figues mûres. Jamais, dit-il, il n’avait vu tant d’oiseaux et tant de singes. Ces derniers, en l’apercevant, prirent la fuite : mais tous les oiseaux, à l’exception du Toucan, achevèrent, sans sourciller, leur repas. S’il avait tiré un coup de feu au milieu de cet arbre, il serait tombé plus d'une douzaine de volatiles.
Les singes sont les animaux les plus habiles à grimper de tous ceux que l’on connait et ils s’en donnent à cœur joie au milieu de ces impénétrables solitudes.
Tout cela est très-bien au milieu des forêts du Nouveau-Monde, au centre de ces halliers où la lumière se tamise à peine, mais en pleine Europe, sur notre vieux continent, où les bois sont rares et les ombrages très-disposés à s’ébaubir au soleil, qui croirait que l’on trouve des singes, à moins que ce ne soit dans les ménageries ou les jardins zoologiques?
Le fait existe cependant et je vais en donner la preuve.
Mais avant de procéder, laissez-moi vous raconter un fait de chasse qui m’est arrivé à moi-même.
VIVE LA CnASSE
J’avais été invité, il y a trois ans, clans le château •le Pleveiu, département des . Côtes-du-Nord , chez M. le marquis de L..., à une chasse d’ouverture. Un de nos camarades, M. V... longeait les bordures de la forêt, lorsque tout à coup les chiens d’arrêt, se précipitant dans le fourré, entamèrent une lutte trèsvive avec des animaux qu’à son grand étonnement il ne tarda pas à reconnaître pour des singes d’une grande espèce. Il fut assez heureux pour en atteindre un qui expira, après une lutte énergique avec les chiens.
Cet individu était un mâle et mesurait quatrevingt-dix-sept "centimètres de la nuque à l’extrémité de la queue.
Nous étions tous accourus à l’appel de M. Y..., et dès qu’il nous eut assuré que son gibier n’était pas seul, nous avions fait nos efforts pour retrouver les autres quadrumanes. L’un de nous prétendit en avoir aperçu un ; mais quelle que fut notre recherche nous ne vîmes plus rien.
On se demandait le soir, à la veillée, quel est donc ce mystère? style d’opéra comique, lorsque le régisseur du marquis de L... 'se présenta devant son maitre et lui apprit que le directeur d’une ménagerie ambulante se présentait au manoir et ré-
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clamait une somme fantastique pour la mort de l’un de ses singes qui s’était échappé sur la route de Guingamp à Saint-Brieuc, où il allait exhiber ses bêtes.
M. le marquis de L... ne se laissa point intimider par les procédés anti-parlementaires du Barnum nomade ; seulement, comme il comprenait la perte réelle subie par cet homme, il lui offrit cinq louis et le cadavre de l’animal par dessus le marché, que ce drôle se hâta d’accepter, mais qu’on ne lui délivra que sur un reçu en forme.
C’est la seule et unique fois, je l’avoue, que j’aie assisté à une véritable chasse aux singés.
Un des invités de M. le marquis de L..., plein de verve, d’humeur et d’entrain, nous proposa alors de nous raconter l’histoire d’un de ses compatriotes, né aux allées de Tournus, à Bordeaux, lequel, un beau matin, était parti de sa ville natale pour faire le tour du monde, afin de trouver, chemin faisant, quelque aventure nouvelle en chassant et en pêchant.
Bernardin, — tel était le nom de mon Bordelais, — nous dit notre narrateur, m’a souvent raconté son histoire, je puis donc vous la répéter à mon tour, sans craindre de faire perdre la moindi’e valeur à ce récit fantastique.
La traversée de Bordeaux à Lisbonne fut assez rapide. Bernardin qui n’avait jamais vu la mer autre part qu’à Royan, se laissa bercer par les flots et jouissait doublement de cette nouvelle existence. Grâce à Dieu, il n’éprouvait aucun symptôme du mal de mer, buvait bien, mangeait mieux encore et fumait comme une cheminée de steamer.
Le capitaine de la Belle-Louise, en destination pour le cap de Bonne-Espérance, fut pris par un coup de vent, en sortant du Tage, où il avait déposé une portion de son fret. Deux jours employés à réparer quelques avaries, et les courants aidant, il se trouva au lever du soleil de la troisième matinée, en face du cap Saint-Vincent, où la tempête le prit encore et le \ poussa, en vingt-quatre heures, jusque sur les côtes du Maroc.
Attérir dans un pays aussi peu hospitalier paraissait dangereux au capitaine de la Belle-Louise, aussi crut-il prudent de s’en aller cahin-caha! jusqu’au port de Gibraltar. Cette pensée lui souriait d’autant plus qu’il devait rencontrer dans cette ville un sien parent établi là depuis nombre d’années, vieux garçon, riche, et dont la connaissance n’était pas à dédaigner.
Bernardin était le seul passager de la Belle- Louise ;
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libre de son temps, n’étant nullement pressé, peu lui importait d’aller en Espagne ou au cap de Bonne- Espérance. L’essentiel pour lui était de s’amuser.
Or, le capitaine de la Belle-Louise, qui connaissait les goûts du Bordelais et savait les flatter au besoin, promit à notre Nemrod de lui faire faire à Gibraltar une chasse exceptionnelle. Cette simple parole, donnée... un peu au hasard, — suffît à calmer les impatiences de Bernardin.
Je n’apprendrai rien à mes auditeurs, ajouta M. le marquis de L..., en leur disant qu’en face d’Algésiras, et séparé de lui par une si courte distance, que de l’Afrique on aperçoit l’Europe, se dresse le rocher de Gibraltar, cette guérite de l’Angleterre, posée on ne sait pourquoi sur le vieux sol de l’Espagne. Gibraltar remplace aujourd’hui une des colonnes d’Hercule, et de là ces rois des mers surveillent l’important détroit au milieu duquel s’aventurent tous les navires qui passent de l’Océan dans la Méditerranée, et de la Méditerranée dans l’Océan.
Gibraltar, dont le nom est connu dans le monde entier, est un rocher qui surgit abruptement de la mer. Les anciens, qui parlaient souvent par images, et dont le coup d’œil rapide saisissait toujours, avec la plus grande justesse, le côté plastique des choses,
appelaient Gibraltar une colonne. C’est de cette colonne d’Hereule que les Anglais ont fait une forteresse.
On a souvent comparé le rocher de Gibraltar à un sphinx énorme, tournant sa tète tronquée et allongeant ses grandes pattes vers l’Afrique, tandis que sa croupe, ses épaules et ses reins, ondulent vers l’Europe. Quelque grandiose qu’elle soit, cette comparaison ne manque point de justesse.
La ville, bâtie sur une étroite langue de terre qui s’étend entre la mer et le rocher, n’a qu’une rue, et c’est une rue plus anglaise qu’espagnole. On n’v trouve plus de balcons aux fenêtres des maisons aux formes capricieuses, plus de toits servant de terrasse ; toute cette architecture est froide, alignée, correcte, monotone comme la civilisation britannique.
Vu de près, le rocher de Gibraltar est un calcaire compacte, d’un blanc jaunâtre, dont le grain, fin et serré, offre au travail une assez grande résistance, mais qui, — une fois cette première difficulté vaincue, — conserve une solidité à toute épreuve. Rien n’est plus curieux que de visiter — lorqu’on en obtient la permission, complaisance rare — ces galeries fortifiées, superposées les unes sur les autres et disposées de telle façon, que les ouvertures, pratiquées
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dans la montagne, servent d’embrasure à des batteries de canons, dont les gueules sortent de chaque ouverture de la roche. On fait ainsi trois ou quatre kilomètres dans les flaucs meurtriers de cette montagne qui peut lancer à la fois des volées de trois ou quatre mille boulets.
On fait à Gibraltar un cours complet d’artillerie, et l’on dirait que l’Angleterre a voulu essayer là tous les systèmes de destruction. Pour celui qui n’est pas né guerrier, tous ces engins donnent la chair de poule et le désir de s’en aller au plus tôt.
Promontoire extrême de notre continent, Gibraltar est exposé à la plus intense chaleur. Il y a là des journées torréfiantes pendant lesquelles on respire la brûlante atmosphère de l’Afrique.
Si ce pays n’est pas le seul endroit de l’Europe où l'on trouve des Anglais, c’est du moins le seul où l’on rencontre des singes.
Or, c’était là cette chasse exceptionnelle que le
capitaine de la Belle-Louise avait promise à Beruar-
din.
L’animal quadrumane qui « fleurit » à Gibraltar est de l’espèce connue sous le uom de magot. D’une taille d’environ cinquante centimètres, d’uue robe
âu pelage gris jaunâtre sur le dos et blanc par de-
vaut. Quant à la queue, elle est absente. Ce sont les singes d’Alcibiade.
Le magot de Gibraltar vit en bonne intelligence avec les maîtres du rocher fortifié, qui l’honorent de leur protection, sans ce douter cependant que ces animaux ont d’eux une peur terrible, toutes les fois que ceux-ci font l’exercice à feu. Tout aussitôt les troupeaux de singes fuient, à pattes que veux-tu, de l’autre côté de la montagne. Il en est de même à chaque variation de la température, à ce point que les habitants de la « rue » de Gibraltar regardent les singes du rocher comme autant de baromètres, et comme nous les grenouilles vertes, avec cette seule différence qu’on ne met point le singe dans un bocal.
Bernardin, à qui le capitaine de la Belle-Louise n’avait point dit que les singes étaieut protégés par messieurs les Auglais, comme les chiens le sont à Constantinople, — sans que ce soit cependant pour les mêmes causes, — se proposa, comme bien on peut le penser, de se donner le plaisir d’un sport nouveau pour lui.
Tandis que, dans un des bassins de la ville, la Belle-Louise réparait ses avaries et radoubait une voie d’eau qui s’était déclarée dans la cale à tribord, le
CHASSE AUX SINGES
Bordelais, armé d’un excellent fusil à deux coups, muni de poudre, de chevrotines et de plomb, disparaissait derrière un rocher et s’élançait au milieu des maquis qui couvrent la partie nord du rocher de Gibraltar.
Rien n’entravait la marche de notre chasseur qui, l’œil aux aguets, le doigt sur la détente de son fusil, regardait de tous les côtés, à chaque braqche d’arbre, dans toutes les anfractuosités des rochers, cherchant un magot, pour l’occire et en rapporter la dépouille à bord de la Belle-Louise.
De pas en pas, de kilomètre en kilomètre, Bernardin avançait toujours. Il avait laissé s’envoler sans les tirer, deux compagnies de magnifiques perdrix rouges, sauter hors de leur gite quatre lièvres et une dizaine de lapins ; tout cela sans sourciller, sans làcher le moindre juron, comprimant même une de ces exclamations si naturelles aux chasseurs.
Ce qu’il lui fallait, c’était un singe. Le gibier qu’il convoitait, c’était un animal inconnu dans les landes et les pépinières des bords de la Gironde.
Tout d’un coup, au milieu d’un buisson de palmiers, Bernardin aperçoit un quadrumane se balançant à l’aide du bras droit, à une tige de l’un des arbres, et mordillant dans sa patte gauche un fruit ou
une racine qu’il avait ramassé, selon toute probabilité, au pied de son support.
— Saudis! s’écria-t-il in petto! je te tiens! drôle, tu n’iras pas plus loin.
Au moment où le chasseur marmottait cette phrase entre ses dents, un, deux, trois, quatre, six, huit, quinze, vingt singes se montrèrent successivement à ses yeux, si bien que Bernardin ne savait quel parti prendre, ou plutôt auquel adresser ses chevrotines. Tantôt son fusil s’abaissait sur celui-ci, tantôt il se dirigeait vers celui-là, si bien qu’à force de choisir, toute la troupe s’éparpilla dans les maquis et disparut.
— Mordious ! quel sot j’ai été de ne pas abattre le premier, s’écria Bernardin; j’aurais même pu faire coup double. Allons! c’est à recommencer. En route! mon bon ! tricotons des jambes.
Et le Nemrod de Bordeaux doubla le pas.
Sautant de rocher en rocher, il s’aventura au milieu des méandres, des ronces et des chênes verts qui croissaient entre les débris du géant de pierre, hérissé de canons et... d’Anglais aux habits rouges.
En courant de la sorte, Bernardin arriva à vingt pas d’une redoute devant laquelle se promenait gravement une sentinelle anglaise.
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— Go away ! cria l’insulaire dont la consigne était de ne laisser approcher personne du bastion.
— Comprends pas ! répliqua Bernardin.
— Go away ! répéta le soldat, qui coucha son semblable en joue.
— Cadédis ! il est temps de tourner bride, se dit le chasseur, qui saisit le sens de cette pantomine anglaise. Il a donc bien peur que je ne lui vole un de ses canons !
Sans s’arrêter davantage à cette pensée, notre Bordelais pirouetta sur lui-même et reprit sa marche.
Cette obéissance passive fut récompensée après un quart d’heure de marche, car Bernardin, à l’angle d’un sentier qui circulait autour de la montagne, aperçut deux singes gravement occupés à se trier l’un l’autre les insectes qui les harcelaient et leur procuraient des démangeaisons fâcheuses.
Déjà le fusil était levé au niveau de l’œil droit; l’index allait atteindre la détente de l’arme, quand une main se posa sur l ! épaule du chasseur et une voix issue de la bouche d’un habit rouge, sorti on ne sait d’où, dit à ce dernier :
— Don’t shot at the monkeys ; T’is not alloved here !
— Allez-vous en à tous les diables, damnée écre-
lisse d’enfer! et mêlez-vous de vos affaires! vociféra Bernardin.
— Beivare not to insult me ! ajouta avec un sangfroid imperturbable le soldat de la reine Victoria, en continuant sa route.
Bernardin l’accompagna aussi loin que son regard put le suivre, en vomissant contre lui un torrent d’injures que celui-ci ne comprenait pas, heureusement. Quand l’habit rouge eut disparu de la vue du château, notre chasseur reprit sa marche, en explorant du regard tous les buissons, tous les arbres, tous les rochers.
Cela dura encore une demi-heure.
Pendant ce temps-là, l’enragé Bordelais soufflait et suait sang et eau ; la chaleur intense de ce coin de l’Espagne était bien faite pour exciter à la transpiration. 11 eut donné... une portion de sa vie future en paradis, pour trouver un verre d’eau sous la main, car sans songer à la soif probable, le malheureux était parti le sac vide, n’emportant que des munitions de guerre et aucune provision de bouche.
Onze heures sonnaient... à l’horloge lointaine de l’église de Gibraltar, lorsqu’un couïc frénétique retentit aux oreilles de Bernardin.
Se retourner, apercevoir un singe, le mettre en
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joue, lâcher la détente et abattre la pauvre bête, tout cela fut l’affaire d’un instant.
Bernardin se précipita sur sa victime qui se débattait dans les convulsions de l’agonie; il l’examina d’abord à distance, puis il se rapprocha à mesure que la vie semblait s’éteindre chez le quadrumane, si bien qu’à un certain moment il se pencha sur le cadavre et le prit par son bout de queue.
Le singe avait encore un reste d’existence et, comme tout singe bien appris, il ne crut pas devoir manquer l’occasion qui lui était offerte de se venger en mourant.
Par un mouvement convulsif il chercha à pincer entre sa mâchoire aux dents acérées, les doigts de son meurtrier; mais celui-ci retira sa main à mesure que les babines du singe s’en rapprochaient.
Qu’advint-il de cette stratégie? C’est que les dents du moribond rencontrèrent la culotte un peu mûre de Bernardin, laquelle, dûment accrochée, se déchira par devant, de telle façon que notre Bordelais se trouva tout d’un coup transformé en highlander, moins le... jupon.-
Le singe était mort, en se vengeant, et bon singe doit le faire.
Le chasseur offrait à la vue un spectacle peu ras-
surant pour les yeux d’une anglaise. Par bonheur, aucune fille d’Albion ne se promenait d’ordinaire du côté où se trouvait Bernardin.
— N’importe ! se dit celui-ci, j’ai mon singe ! Quant à mon « haut de chausses » je m’arrangerai de façon à ne pas être vu, loi’sque je reviendrai à bord de 1a Belle-Louise. Le tout est de trouver quelques lianes, à l’aide desquelles je pourrai maintenir les épaves du drap déchiré par cette maudite bète.
Tout en parlant de la sorte, Bernardin avait ramassé son singe, et le fusil sur l’épaule, la gibecière garnie de l ’ inexpressible qu’il avait quitté en entier, pour plus de sécurité, il marchait, la chemise au vent, les jambes nues, à peine défendues par des bas bleus, attachés au-dessous du genou par un ruban de fil.
Bernardin s’orientait de son mieux, de façon à regagner le quai de Gibraltar, lorsqu’au coin d’une roche élevée, il rencontra deux soldats anglais.
— Aoh ! fit l’un.
— Aohl s’écria l’autre.
— Sliocking! ajouta le premier.
— Most positioely shocking ! hurla le second.
Sans comprendre la langue de Shakespeare et de
Milton, Bernardin devina ce que parler voulait dire.
CHASSE AUX SINGES
Par uu sentiment de pudeur très-compréhensible, il ramena son havre-sac sur son ventre, et tendit de la main droite, le pan postérieur de sa chemise, aussi bas que possible. De sa main gauche il soutenait son singe, bien mort cette fois.
— Damn’ itl he has killed a monkey ! fit le premier soldat.
— The devil ! he has !... ajouta l’autre.
Et les deux habits rouges montrèrent le poing à Bernardin, tandis qu’à la fois ils lui reprochaient en bel et bon anglais — un anglais de corps de garde, sans doute — d’avoir occis un singe, malgré la défense formelle qui était faite à cet égard à tout chasseur du pays, au mépris de la protection particulière affectée à ces animaux.
Le premier soldat intima au chasseur d’avoir à le suivre auprès du gouverneur, pour répondre devant lui de la double offense dont il s’était rendu coupable.
Tout cela avait été dit, ou plutôt expliqué par une pantomime parlée; car Bernardin ne sachant pas un mot d’anglais devinait, sans les comprendre, les paroles que les deux habits rouges lui débitaient avec une volubilité toute britannique.
Il se résigna donc, — puisqu’il ne pouvait pas
faire autrement, — à suivre les deux alguasils anglais.
Tout alla bien, pendant une demi -heure, tant qu’on marcha à travers les sentiers battus de la montagne; mais, lorsqu’on parvint au commencement des fortifications, les soldats firent halte, et l’un d’eux tirant un foulard d’une propreté douteuse de sa poche, dit à Bernardin d’un ton rogue et souriant :
— I must blind you.
Le Bordelais, qui avait suivi le sens de la phrase, recula d’un pas, en faisant un geste de refus et de protestation.
— We must blind you, répéta le second soldat.
Contre la force il n’y avait aucune résistance possible. Le chasseur se résigna. On lui banda les yeux.
Dès que cela fut fait, les deux habits rouges s’emparèrent chacun d’une de ses épaules, le poussèrent devant eux en s’écriant de temps à autre :
— Jîight ! Left ! Mots qu’ils appuyaient d’un mouvement de la main, si bien que Bernardin finit par comprendre ce que signifiaient ces deux mots.
Parfois, eu égard à sa cécité forcée, le malheureux bronchait, mais il ne tombait pas, grâce à la
CHASSE ÀDX SINGES
« poigne » des liighlanders qui prévenaient sa chute et le guidaient sur les endroits les plus lisses du sentier.
De temps à autre on entendait une sentinelle s’écrier :
— Whos there ?
Un des deux soldats s’approchait, murmurait un mot à l’oreille du fusilier en faction, et revenant à l’épaule de Bernardin, appuyait de nouveau sa main à la place voulue ; puis la marche recommençait.
On parvint enfin au milieu de la montagne, devant une maison construite partie dans le roc, partie extérieurement. Devant cette construction hybride, à l’une des fenêtres de laquelle flottait le pavillon britannique, était dressée une tente sous laquelle, couché dans un hamac, un général, revêtu d’un uniforme de grande tenue, malgré la chaleur accablante, lisait le dernier numéro arrivé du Times et paraissait profondément enseveli dans un article politique contenu en trois grandes colonnes de ce journal.
— Général, fit l’un des highlauders, en portant la main à son bonnet.
— Well ! ivhat is the maiter ?
Le soldat se hâta d’expliquer au gouverneur du fort de Gibraltar ce qui était arrivé, et celui-ci répliqua d’une voix colère :
— What ! He has killad a monkey ! A spy perhaps !
— No! fit le soldat, / don’t believe it, general.
Et il ajouta que, d'après sa conviction, le Français s’était seulement rendu coupable d’un délit, celui de tuer un singe malgré la défense qui en était faite à tous les habitants du pays. De plus, continua le higblander, ce « drôle » ne connaît pas un mot d’anglais : Shame !
— Ail right ! we whall see !
En prononçant ces dernières paroles, le général se rengorgea, et sans quitter le Times, projeta un regard menaçant sur le pauvre Bernardin.
— You, goddam français, tuer des monkeys, à Gibraltar !
— Eh! là bas! goddam vous-même, riposta k chasseur. Je tue des singes, parce que cela me plaît. Sont-ils à vous, ces magots? tiens! j’y songe, ils sont peut-être de votre famille.
— Insolente! s’écria le gouverneur, qui devint pourpre de colère, si bien que son visage s’harmonisait avec son red coat. Vous, aller en prisonne !
CHASSE ADX SINGES 89
— Allons donc ! c’est pas vous qui m’y mettrez. Mon consul me réclamera, monsieur John Bull, et vous aurez un pied de nez.
— Vous, payer dix guinées de amende, pour avoir tué le monkey. Entendez-vous mod ?
— Mod, payer rien du tout! et vous, laisser mod retourner tranquillement à bord de la Belle-Louise, capitaine Trench.
— Cap tain Trench! Adam, Napoléon, Jacob Trench? Aoh! un ami à mod! Vous, son ami, son passager! goddam! Mon bonne mossieu! Je étais dans lé désolationne pour le ennoui qué vous avez eu. Let him go ! fît, en a parte, le gouverneur à ses soldats, qui lâchèrent prise et se retirèrent, sur un geste du général.
— Mossieu Français, vous déjeuner avec mod, vous chassez singe, tant que vous vddrez, vous, mon ami, puisque vous l’ami de Adam-Napoléon-Jacob Trench, captain de la Belle-Louise. Aoh! eaptain Trench, il avait sauvé mon vie en mer, un jour, dans le Pacifique. Jé allais périr; je étais sur iune radeau, mon navire il avait fait naufrage et la Belle- Louise passait par là; si bien que je fus prise à son bord, bien confortablement soigné et nourri et... abreuvé. Jé avais juré sur lé tète de la Queen Vic-
toria et sur le pavillon anglais, que tous les amis de mon ami Trench, ils seraient mes amis.
Tout en parlant ainsi, le gouverneur avait sifflé dans un sifflet d’argent suspendu à une des boutonnières de son uniforme; un domestique militaire s’était montré et sur ce simple mot : break fast, avait apporté, en deux minutes — grâce à l’aide de trois autres « esclaves » — une table confortablement servie sur laquelle s’étalaient des toasts, des muffins, un jambon d’York, un roastheef froid, du piccadillys et autres condiments propres à exciter l’appétit. Deux flacons de bordeaux, — lisez claret — allongeaient leur forme svelte sur des porte-bouteilles en argent.
— Seat down ! no ! asseyez vô ! fit l’Anglais au Français, en lui montrant un des deux sièges que ses domestiques avançaient sur un de ses gestes.
Bernardin ne se fit pas prier davantage : on se souvient qu’il était à jeun et qu’il mourait de soif. Aussi la première chose qu’il fit, fut-elle de tendre sou verre au domestique placé derrière sa chaise, lequel se bâta d’accéder à ses désirs.
Je passe sur les détails du déjeuner qui fut « homérique, gazgantuelesque » pour le Bordelais dont l’appétit, aiguisé par les condiments exotiques, était
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aussi féroce que prolongé. Quand la faim fut apaisée, on servit le café, les liqueurs, des cigares, et la conversation recommença.
Elle dura ainsi jusqu’au soir, où le général manifesta le désir de descendre à Gibraltar pour souhaiter la bienvenue à son noble ami le capitaine Adam- Napoléon-Jaeob Trench de la Belle-Louise.
J’ai oublié de vous dire que le gouverneur du fort avait fait donner un pantalon à son hôte.
Sir William-Malcolm-Richard Worst, baronnet, gouverneur général du fort de Gibraltar et de la station anglaise, s’empara du bras de son nouvel ami et passant devant le poste de la forteresse, dont les soldats lui portèrent les armes, descendit gravement les escaliers et les sentiers qui sillonnent le rocher hérissé de canons, non sans trébucher quelquefois, grâce au claret et aux verres de brandy qu’il avait ingurgités. Il arriva cependant à destination sans avoir touché le sol, ni des genoux, ni du front.
Le chasseur bordelais n’avait point oublié son singe : d’une main il soutenait le général et de l’autre il portait sa victime. Tous les deux, — je parle de sir William-Malcolm-Richard Worst et de Bernardin, — arrivèrent enfin à l’un des ivharfs de Gi-
braltar, au bord duquel était amarré la Belle- Louise.
— Halloa ! any body on board ? héla sir Worst.
— Eh! là bas, cria Bernardiu à son tour. Vous ôtes donc tous morts, dans le bateau?
— Hélas ! il n’y en a qu’un de décédé, répondit un des matelots qui se montra à tribord.
— Qui est décédé? demandèrent à la fois le général et le chasseur.
* — Notre capitaine.
— Mou honorable ami Adam -Napoléon -Jacob Trench?
— Lui-même, mon Anglais.
— Damnétionne! stupéfaetionne! désolétionne! vociféra le général.
— Et comment cela est-il arrivé ? continua Bernardin.
— De la façon la plus simple... Il s’est... grisé en compagnie de son vieux parent, à qui il avait donné à déjeuner sur le pont ; le soleil lui a tapé sur la coloquinte, si bien qu’il a cassé sa pipe en deux heures, riposta le matelot.
— Goddam ! jé voulais faire à mon honorable ami des funérailles que la postérité mentionnera dans les annales à elle! s’écria sir William-Malcolm-Richard
CHASSE AUX SINGES
Worst. Quand mettait-on lé ami à moâ dans son petite cénotaphe ?
— Demain, à midi, gouverneur général.
— Aoh!... Demain à cette heure, ja faisai tirer toutes les canon «es dé la forteresse.
— Mordieu ! se dit à part lui Bernardin, quelle chasse aux singes je pourrai faire l’après-midi. Ces décharges d’artillerie feront fuir les quadrumanes dans les bois, derrière le rocher, et je ne rentrerai pas bredouille à bord de la Belle-Louise. A quelque chose malheur est bon !
Ce qui avait été dit fut fait.
Dès le lever du soleil, le jour suivant, les canons de Gibraltar, par ordre de sir William-Malcolm-Richard Worst tonnèrent à droite, à gauche, en bas, en haut du rocher, au grand ébahissement des habitants du pays et même des Marocains, chez lesquels le vent portait le bruit des détonations, de l’autre côté du détroit.
Quand on déposa le corps du malheureux capitaine Trench dans la fosse qu’on avait creusée pour lui dans le cimetière de Gibraltar, le gouverneur général Worst, qui tenait à sa main le drapeau britannique, leva cet étendard et l’agita d’une façon toute particulière.
A ce signal — et c’en était un — tous les canons du fort éclatèrent à la fois. On eut dit que l’Etna ou le Vésuve avaient changé de place et se livraient à des folies pyrotechniques.
La commotion fut telle que toutes les vitres des maisons de Gibraltar volèrent en éclat.
« Je laisse à penser la vie que firent les habitants. »
Ils envoyèrent au diable — in petto — sir William-Malcolm-Richard Worst et ses excentricités.
Mais le mal était fait : il était sans remède et le vitrier de Gibraltar fut le seul à se réjouir des funérailles du capitaine Trench.
Ah ! si parbleu, il y eut deux autres méchants cœurs qui, — sans rien avouer, sans rien laisser voir de leur contentement — se frottèrent les mains de ce décès imprévu.
Ce fut le second de la Belle-Louise, à qui était dévolue, de droit, la place de capitaine; puis maître Bernardin, à qui — grâce à la folle équipée du gouverneur général Worst, — il allait être permis de faire une belle chasse aux singes.
A peine la cérémonie des funérailles était-elle terminée qu’il s’était éloigné, armé de son fusil, chargé de provisions de bouches et de munitions
CHASSE AUX SINGES
dans la direction des maquis, sur le côté nord de Gibraltar. 11 savait, par ouï-dire, qu’au moindre bruit du canon, les singes fuyaient comme s’ils avaient le feu aux... environs de la queué.
En effet, tous les magots de Gibraltar, qui oncques de leur vie n’avaient assisté à pareille fête d’artillerie, — une débauche de poudre, — s’enfuirent ce jour là au plus profond des bois.
Bernardin les y retrouva : il assassina le premier qu’il aperçut, tua le second qu’il fut obligé d’achever à coup de talon de bottes, blessa le troisième qu’il poursuivit pendant un quart de lieue et abattit d’un quatrième coup de feu.
Bref, notre Bordelais ne s’arrêta qu’à six ; il s’é- . tait fixé à ce nombre et avait juré de ne pas aller au delà.
Je ne raconterai pas les difficultés qu’il lui fallût surmonter pour revenir à bord de la Belle-Louise. Il essaya d’abord d’emporter tous ses singes; mais le gibier était trop lourd et s’il parvenait à le charger sur ses épaules, il lui était impossible d’avancer.
Que fit-il alors? il héla un paysan et lui donna à comprendre, par une pantomime vive et animée, quel service il attendait de lui.
L’agriculteur espagnol qui craignait fort la colère ùes Anglais, protecteur des singes, refusa d’abord, puis enfin, soit qu’il eût deviné ce que lui disait le chasseur, soit que l’appât d’une « piastre à colonnes» eût produit l’effet désiré, il se chargea de quatre pièces, les plus lourdes, qu’il jeta sur son dos.
De retour à bord du navire, Bernardin se hâta de dépouiller les sept animaux. Il savait préparer pour l’empaillement : ce lui fut donc chose facile, et d’ailleurs il avait son idée et voulait la mettre à exécution.
Lne idée qui n était pas venue à la pensée de sir William-Malcolm-Richard Worst, c’était que l’Amirauté anglaise connaissant son équipée excentrique, lors de l’enterrement du capitaine Trench, lüi laverait là tète et se fâcherait peut-être tout rouge.
C est la coutume anglaise de devenir rouge aussi souvent que possible.
C’est en effet ce qui arriva.
Un beau matin, un ordre de destitution fut apporte à la forteresse. Le gouverneur général était remplacé par un héros de l’Inde et mis en disponibilité.
L amirauté anglaise n’aime pas qu’on tire sa poudre pour rien et, à ses yeux, la mort d’un Français passe pour zéro, quoi qu’on en dise.
CHASSE AUX SINGES
Tandis que la destitution de sir William- Malcolm - Richard Worst s’acheminait vers Gibraltar, Bernardin se rapatriait à Bordeaux.
Le capitaine Trench étant mort, il avait perdu le goût des voyages et consentait à se contenter de la chasse des environs de Bordeaux,* de la Gironde et des Landes.
Seulement il avait son idée, et cette idée était de faire empailler ses sept singes, pour en orner son antichambre, le vestibule de sa maisonnette.
Un artiste émérite se chargea du travail et lui rapporta, un jour, les sept quadrumanes à chacun desquels il avait donné une position différente. Tous étaient montés sur des socles en bois peints en noir et, — d’après les indications du chasseur — chaque singe avait été baptisé.
L’un s’appelait « Lundi, » les autres « Mardi, Mercredi, Jeudi, Vendredi, Samedi, et le septième, Dimanche. »
Bernardin avait réalisé son rêve. Il avait sa « semaine de singes » , et la salle dans laquelle ces pauvres bêtes se trouvaient placées sur des socles, se nommait le Rocher de Gibraltar.
Tout Bordeaux a passé par là.
UNE NUIT TERRIBLE
UNE NUIT TERRIBLE
Nous causions, un soir, cet hiver, un gentilhomme et moi, au bal de l’hôtel de ville, dans l’embrasure d’une fenêtre, de la douceur de la température du mois de février 1807 où nous étions.
— Vous avez eu l’année derrière à Paris un hiver sibérien, lit mou interlocuteur, on a patiné au bois de Boulogne, aux Tuileries, au Palais-lloyal et ailleurs. Mais ne faites pas trop les liers : si vous avez
VIVE LA QPASSE
les froids de la Russie, à quinze degrés près, vous n’avez pas ses loups, et vous ne sauriez imaginer les émotions inséparables de cette terrible chasse :
Voici comment elle se pratique, en hiver bien entendu, époque où le défaut de nourriture rend les loups féroces.
On se met trois ou quatre chasseurs avec chacun un fusil à deux coups, dans une troïka attelée de trois chevaux, voiture dont le nom lui vient de son attelage et non de sa forme.
De ces trois chevaux, celui du milieu ne doit jamais que trotter, ceux de droite et de gauche ne doivent jamais quitter le galop; celui du milieu trotte la tète basse et s’appelle « le mangeur de neige : » les deux autres, qui n’ont qu’une rêne, sont retenus par le milieu du corps au brancard, mais comme ils galopent la tète écartée, l’un à droite, l’autre à gauche, ou les appelle les « furieux... » L’attelage, ainsi emporté dans sa course, offre l’aspect d’un éventail.
Un cocher dont on est sùr conduit la troïka. A l’arrière de la voiture, avec une corde, ou une chaîne pour plus de sûreté, devant avoir l’une ou l’autre une dizaine de mètres, on attache un jeune cochon que l’on conduit douillettement dans la voiture jus-
UNE NUIT» TERRIBLE
qu’à l’entrée de la forêt où l’on doit commencer la chasse. Là, on descend l’animal, et le cocher lâche les chevaux, qui partent, celui du milieu, trottant, et ceux des ailes, galopant. Le jeune cochon, peu habitué à ces allures, pousse des plaintes qui dégénèrent bientôt en lamentations...
Un premier loup montre son nez et se met à la poursuite du cochon; puis deux loups, puis trois, dix, puis cinquante loups... Tout ce qu’il y a de loups à trois lieues à la ronde accourt, et la troïka se trouve poursuivie par un troupeau de loups semblable à une avalanche. C’est alors qu’il est urgent d’avoir un excellent et courageux cocher, car les chevaux qui ont pour les loups une horreur instinctive deviennent fous de terreur... Celui qui trotte voudraient galoper; ceux qui galopent voudraient prendre le mors aux dents. ,
Pendant tout ce temps les chasseurs tirent au hasard; il n’y a pas besoin de viser... Le cocher crie, les chevaux hennissent, les loups hurlent, les fusils tonnent... Attelage, chasseurs, cochon, troupeau de loups, ne sont plus qu’un tourbillon emporté par le vent qui fait voler la neige autour de lui, et qui, pareil à une nuée d’orage, glisse dans l’air, lance des éclairs et la foudre.
Tant que le cocher est maître de ses chevaux, -si emportés qu’ils soient, tout va bien; mais, s’il cesse de les dominer, si l’attelage accroche, si la troïka verse... tout est fini. Le lendemain, le surlendemain on retrouve les débris de la voiture, les fusils, les carcasses des chevaux et les gros os des chasseurs et du cocher.
L’hiver dernier, le prince Repnine a fait une chasse semblable, et peu s’en est fallu que ce ne fût la dernière à laquelle il assistât.
Il se trouvait avec deux de ses amis dans un de ses domaines qui confine à la steppe ; on résolut de chasser le loup ou plutôt d’ètre chassé par les loups.
On prépara un large traîneau où trois personnes pouvaient se mouvoir à l’aise, on y attela trois vigoureux chevaux que l’on confia à un cocher né dans ,1e pays et plein d’expérience.
Chaque chasseur avait une paire de fusils doubles et cent cinquante coups à tirer; les plans furent disposés ainsi : le prince Repuine faisait face à l’arrière, chacun de ses amis se tenait sur un des côtés.
On arriva dans la steppe, c’est-à-dire dans un désert immense couvert de neige; c’était une chasse de nuit ; la lune dans son plein brillait du plus vif éclat de ses rayons réfractés par la neige et répandait
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UNE NUIT TERRIBLE
une clarté qui pouvait rivaliser avec celle du jour...
Le cochon fut lancé, le traîneau partit... le cochon cria; quelques loups parurent, mais d’abord peu nombreux, craintifs et se tenant à une grande distance... Peu à peu leur nombre augmentait; ils se rapprochaient des chasseurs, qui pour commencer n’imprimaient à leur troika qu’un mouvement ordinaire, malgré l’impatience hâtive des chevaux.
Vingt loups à peu près se trouvèrent assez rapprochés pour que le massacre commençât... Un coup de fusil part, un loup tombe... Un grand trouble se manifesta dans la bande, et il sembla aux chasseurs qu’elle était diminuée de moitié.
En effet, contrairement au proverbe qui dit que les loups ne se mangent pas entre eux, sept ou huit affamés étaient restés en arrière pour dévorer le mort; mais bientôt les vides furent comblés : de tous côtés on entendait des hurlements répondant aux hurlements. De tous côtés, on voyait apparaître des nez pointus et étinceler des yeux pareils à des escarboucles.
Les loups étaient à portée, et les chasseurs faisaient un feu roulant, mais quoique tous les coups de fusils atteignissent leur but, au lieu de diminuer, la bande allait toujours en s’augmentant. Bientôt ce
ne fut plus une bande, mais bien un immense troupeau dont les rangs pressés suivirent les chasseurs. Leur course était si rapide qu’ils semblaient voler sur la neige et si légère qu’elle ne soulevait pas le moindre bruit... Leur flot, pareil à une marée muette, se rapprochait sans cesse et ne reculait plus devant le feu des trois chasseurs, si bien nourri qu’il fut. Ils formaient à l’arrière de la troïka un immense croissant dont les deux cornes commençaient à dépasser la hauteur des chevaux : leur nombre s’augmentait avec une telle rapidité qu’on eût dit qu’ils sortaient de dessous terre.
On avait cessé de faire crier le cochon, car ses cris redoublaient leur audace ; le feu ne cessait pas, mais on avait déjà usé la moitié des munitions. Il restait bien encore deux cents coups à tirer, mais l’on était entouré par plus de mille loups...
Les deux cornes du croissant avançaient de plus en plus et menaçaient de se fermer en faisant un cercle dont le traineau, les chevaux et les chasseurs deviendraient le centre, et si l’un des coursiers venait à s’abattre, tout était fini ! Les chevaux effarés soufflaient et bondissaient en écarts terribles...
— Que penses-tu de cela, Y van? demanda le prince à son cocher.
UNE NUIT TERRIBLE
— Je pense qu’il ne fait pas bon ici, mon prince.
— Crains- tu quelque chose ?
— Les enragés ont goûté du sang, et plus vous continuerez à tirer, plus leur nombre augmentera.
— Quel est ton avis ?
— Si vous le permettez, mon prince, je vais lâcher la bride à mes chevaux.
— Es-tu sûr d’eux ?
— J’en réponds.
— Et de nous, en réponds-tu?
Le cocher ne répliqua pas, il était évident qu’il ne voulait pas s’engager. Il lâcha la bride à ses chevaux dans la direction du château. Ces nobles bêtes, aiguillonnées par la frayeur, redoublèrent de vitesse, l’espace était littéralement dévoré sous leurs élans désespérés, le cocher les excitait par un sifflement aigu en même temps qu’ils décrivaient une courbe qui devait couper un des coins de la corne ; les loups s’écartèrent pour laisser passer l’attelage, qui ne marchait plus, mais qui volait... A ce mo- • ment, les chasseurs allaient remettre en joue.
— Sur votre vie, leur cria le cocher, ne tirez plus!
On obéit à Yvan...
Les loups, attérés de cette manœuvre inattendue,
demeurèrent un instant indécis... Pendant cet instant, la troïka fit une verste (un kilomètre et demi); quand les loups se remirent à sa poursuite,., il était trop tard; — ils ne purent la rejoindre. — Un quart d’heure après, nos chasseurs rentraient dans la cour du château. Le prince estimait que pendant ce quart d’heure, les chevaux avaient fait plus de deux lieues.
Le lendemain, le prince visita à cheval le champ de bataille. — On retrouva les ossements de plus de deux cents loups.
— Vous êtes bien heureux, ajouta mon interlocuteur, — après une pause pendant laquelle je lui avais adressé différentes questions, — de jouir dans votre pays d’un aussi bel hiver. Il n’en est pas de même en Russie et les loups doivent s’en donner à cœur joie. Oh! les loups !
— Les loups! les loups! Je parie que ces terribles carnassiers vous ont joué quelque méchant tour, disje à mon interlocuteur.
— En effet, vous ne vous trompez point.
— Parbleu ! racontez-nous cela.
— Volontiers, si cela peut vous intéresser.
Mon ami Arthur A... et Charles de P... se groupèrent sur une des causeuses dans un des salons
UNJS NUIT TERRIBLE
assez éloigné de ceux où l’on dansait pour que les sons de l'orchestre ne nous arrivassent que comme un murmure 'lointain, et M. de Geroskoff commença en ces termes :
« C’était en Gallicie, aux environs de Lemberg où ma sœur Nadèje et moi nous étions en visite chez la comtesse Labanof... A peine avions-nous passé la moitié du temps que nos parents nous avaient fixé, que nous reçûmes la triste nouvelle que mon père était tombé subitement et dangereusement malade.
« Les regrets de notre aimable hôtesse qui se séparait avec chagrin de ma sœur Nadèje, qu’elle regardait déjà comme sa belle-lille, ne purent nous retenir. Nous nous décidâmes à partir sans délai, et à continuer même notre route de nuit; la neige avait cessé de tomber, il faisait clair de lune et notre conducteur, le vieux chasseur de mon père, était un homme d’une expérience consommée. Enveloppés do fourrures, munis de provisions, nous montâmes dans notre traîneau.
« Nous atteignîmes avant la nuit la grande forêt qui nous séparait de la maison paternelle, et qui • s’étend à une grande distance dans la direction de la Lithuanie, pour se réunir aux immenses forets de ce pays. La route que nous suivions était si large,
que l’ombre des arbres n’empêchait pas les rayons de la pleine lune de nous éclairer; mais la quantité de monticules de neige et de glace dont cette route était hérissée la rendait trop mauvaise pour que nous puissions aller aussi vite que nous l'eussions voulu : nos chevaux fatiguaient excessivement. Chacun de nous gardait un silence qui n’était interrompu que par le trot des chevaux et par le ronflement de la femme de chambre profondément endormie. Ma pensée était avec mon père malade; je ne me cachais pas qu’à cause de son grand âge il pouvait y avoir du danger; que ce danger devait même exister; sans cela il ne nous aurait pas appelé avant le temps fixé. Nadèje, de son côté, ne se sentait pas disposée à\engager la conversation. Son âme était partagée entre deux sentiments; nous approchions de minute en minute de ce père vénéré sur l’état duquel elle faisait des réflexions analogues aux miennes, pendant que nous nous éloignions de plus en plus de son fiancé.'
« Il était déjà près de minuit, et aucun incident extraordinaire n’avait encore interrompu notre voyag^, lorsque tout à coup nos chevaux montrèrent une inquiétude inaccoutumée.
« Le souffle devenait haletant , et ils commen-
UNE NUIT TERRIBLE
raient à courir beaucoup plus vite, sans être excités à ce redoublement de vitesse, ui par la parole, ui par le fouet. Nous avions ces animaux depuis plusieurs années et ils ne pouvaient quitter leur allure habituelle que par quelque motif extraordinaire. Ils paraissaient effrayés, retournaient souvent la tète et ✓
semblaient être stimulés par une puissance inconnue. Bientôt leurs soubresauts furent plus marqués, et Kosko, notre conducteur, se vit forcé d’appliquer aux pauvres bêtes quelques corrections, auxquelles elles se soumirent, mais en manifestant une inconcevable résistance.
« Nadèje était trop profondément préoccupée pour donner la moindre attention aux chevaux ; mais moi, qui connaissais leurs habitudes, je me sentis singulièrement ému. Je commençai à prévoir quelque incident extraordinaire.
« Dans ce même moment, le vieux Kosko me parut éprouver un sentiment pénible; il regarda plusieurs fois, coup sur coup, derrière lui, prêta l’oreille avec une grande attention, puis il rendit tout à coup les rênes aux chevaux qui purent suivre leur instinct et partirent aussitôt à fond de train.
« J’étais assis sur le devant du traineau, si près
de notre cocher que ma bouche était près de son oreille.
« — Qu’avez-vous, Kosko? lui dis-je assez bas pour que Nadèje ne pût m’entendre ; vous paraissez effrayé, et il me semble que vous partagez l’inquiétude des chevaux.
« Le vieillard réfléchit un instfmt, puis il me répondit en remuant à peine les lèvres :
' « — Je crains que les loups ne soient sur nos traces; le froid les a fait sortir des forêts; la faim nous les amène, et nous sommes perdus si la vitesse de nos chevaux ne nous sauve de leurs dents meurtrières.
« Moi qui vous parle, ajouta M. de Geroskoff en interrompant son récit, j’ai vu la m&rt sous de terribles formes ; mais ni le bruit des charges de cavalerie, ni les batteries meurtrières ne m’ont jamais fait autant d’impression que ces paroles dites à l’heure de minuit, dans ces solitudes glacées, loin de tout secours humain. Ma première pensée fut pour Nadège. Je voyais déjà ses formes si belles et si délicates déchirées par ces monstres dévorants. On m’avait souvent parlé de la ténacité et de la vélocité avec laquelle les loups poursuivent leur proie; si nos chevaux ne tombaient pas, nous étions sauvés ;
UNE NUIT TERRIBLE
mais je me disais avec une sorte de certitude que leurs forces seraient épuisées par la persévérance des loups et que nous deviendrions les victimes de ces féroces animaux.
« J’avais un couteau de chasse, un fusil et deux pistolets ; malheureusement ma provision de poudre et de plomb était si petite, qu’elle suffisait à peine pour abattre quelques-uns de nos ennemis.
« Le vieux Kosko pressait les chevaux sans relâche. Peine inutile ! Il n’avait pas besoin de les exciter : l’instinct naturel de ces pauvres animaux leurs faisait mieux connaître le danger que nous ne le connaissions nous-mêmes.
« J’étais continuellement occupé à regarder au loiu derrière nous et à écouter dans le silence de la nuit le moindre bruit qui devait me donner l’horrible certitude de notre sort.
« Kosko avait la vue et l’ouïe plus fines que moi, aussi me dit-il :
« — Ils viennent 1... ils viennent 1... n’entendezvous pas leurs cris et leur galop?... Voyez ce point obscur qui se meut là-bas; ils sont plus de cent.
« Au même instant, je reconnus ce que la vue perçante de Kosko avait découvert avant la mienne.
« Une sombre masse se mouvait d’une manière
VIVE LA C1IASSE
singulière, et approchait de plus en plus. Elle semblait voler au-dessus de la plaine couverte de neige ; * on ne pouvait pas se rendre compte de cette marche, et pourtant la troupe avançait tellement, qu’elle menaçait d’atteindre et de dépasser bientôt nos chevaux, dont les forces commençaient à faiblir. Des sons sauvages et terribles perçaient les ombres de la nuit. Ils ressemblaient tantôt à un grognement, tan- . tôt aux gémissements sourds et douloureux d’un homme en danger, et dont on veut étouffer les plaintes par la violence.
« Nadèje ne se doutait encore de rien. Elle était" tout entière à ses inquiétudes et à ses rêves. Je ne pouvais pourtant pas la laisser plus longtemps dans l’ignorance du danger qui nous menaçait. Déjà je, distinguais les groupes séparés de ces monstres dévorants; déjà plusieurs d’entre eux devançaient la grande masse, et s’approchaient comme une forum dablc avant-garde, à la distance d’une portée de fusil de notre traîneau.
« J’épaulai mon arme et je visai le premier de ces monstres.
« — Baisse la tètel m’écriai-je en m’adressant à Nadèje qui semblait se réveiller d’un profond sommeil. t
UNE NUIT TERRIBLE
« Elle me regardait comme pour me questionner, mais il lui fut facile de lire sur ma ligure que ce n’était pas le moment des explications : aussi baissat-elle machinalement la tète.
« Le coup frappa le plus grand et le premier des loups qui se trouvait en tète des autres; il tomba.
« La détonation avait éveillé la femme de chambre qui jeta des cris perçants, persuadée que nous étions attaqués par des voleurs.
« — Ce ne sont que des loups, lui dit le vieux Kosko avec un horrible sang-froid ; ils mangent celui qui vient de tomber. Nous voici débarrassé d’un ennemi ; mais une centaine d’autres resteront nos compagnons de voyage jusqu’à ce que...
« 11 ne continua pas, ne voulant pas révéler aux deux femmes toute l’horreur de notre situation.
a Les chevaux animés par le coup de feu s’élancèrent avec une ardeur nouvelle pendant que les loups s’arrêtèrent autour du cadavre.
« — Cela ne les retiendra pas longtemps, murmura Kosko; je les connais, ils seront bientôt de nouveau à nos trousses et nos chevaux deviendront leur proie.
« C’est en ce moment qu’il me fut donné d’admi-
rer la force d’àine de Nadèje; elle s’occupa unique-
ment de la femme de chambre, la consola, l’engagea à se résigner, et surtout à mettre sa confiance en celui dont la volonté seule peut adoucir les bêtes féroces. Se jetant à genoux au fond du traîneau, elle exhorta la femme de chambre qui ne pouvait pas rassembler ses idées pour prier; cette infortunée recommençait sans cesse ses cris et ses lamentations, en maudissant le malheureux voyage qu’elle avait entrepris. La belle figure de Nadèje, tournée vers le ciel, était éclairée par les rayons de la lune. On eût dit une auréole ; elle avait les mains jointes, et priait à demi- voix avec -une quiétude parfaite, sans que son esprit parût aucunement troublé par un péril imminent.
a Son exemple m’encouragea et me donna quelque espérance.
« Je chargeai de nouveau mon fusil que je tins prêt; les chevaux s'efforcaient d’échapper a leurs cruels ennemis, mais au même instant nous entendîmes de nouveau le bruit de la troupe de loups, et j’aperçus bientôt quelques-uns de ces monstres qui devançaient les autres et qui tournaient de notre côté leurs gueules altérées de sang.
« Un second coup de feu fil tomber le plus hardi ; je crus alors, j’espérai même que, favorisé par la
ONE NUIT TERRIBLE
halte répétée de ces animaux féroces auprès des cadavres des leurs qu’ils dévoraient, nous pourrions atteindre les limites de la forêt ou quelque habitation.
« Hélas ! combien mes calculs étaient mal fondés ! Cette fois, quelques secondes suffirent aux loups pour dévorer leur camarade; j’avais à peine eu le temps de charger de nouveau qu’ils étaient déjà revenus derrière le traîneau. .
« — Yos efforts sont inutiles, chuchota Kosko à
mon oreille; bientôt les chevaux s’abattront et alors nous serons perdus.
« En effet, on remarquait déjà un ralentissement dans les efforts de nos pauvres coursiers. Leur souf-
fie devenait de plus en plus haletant; leur course inégale ; ils faisaient tout ce qui était en leur pouvoir parce qu’ils savaient qu’il n’y avait que la plus grande hâte qui pût les sauver; mais leurs forces s’épuisaient de plus en plus. Plusieurs fois déjà, l’un après l’autre, ils s’étaient abbattus, et alors, s’ils se relevaient, c’était par un effort désespéré.
« Nous nous trouvions dans une position horrible, et, si je tremblais, ce n’était pas pour ma vie, mais pour celle de Nadèje.
« J’abattis encore quelques-uns de ces terribles
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animaux, mais ccs pertes ne les arrêtaient plus dans leur course; ils étaient maintenant tout à fait derrière nous ; leur grognement devenait plus distinct. J’apercevais leurs gueules sanglantes, leurs dents terribles, leurs langues pendantes et altérées, et leurs yeux qui jetaient des flammes.
« Quelle horde hideuse ! .C’était à faire frémir. Je n’avais plus de poudre; je ne possédais plus d’autres armes pour me défendre contre ces loups furieux que mes deux pistolets qui n’étaient pas encore déchargés, mon couteau de chasse et la crosse de mon fusil.
« Kosko avait remarqué tout cela.
« — Il nous reste encore une espérance, dit-il ; je me rappelle avoir vu, lorsque nous sommes passés par ici, une cahane de chasseur abandonnée, qui ne doit pas être bien éloignée d’ici; si nous pouvons parvenir à l’atteindre, nous sommes sauvés momentanément. Dans le cas contraire, les loups nous déchireront et assouviront leur faim dévorante avec nos cadavres. Maître, continua - 1 - il d’une voix tremblante, si ce malheur nous arrive, vous avez vos pistolets chargés. Oh! alors soyez charitable, et donnez à votre chère sœur une mort prompte pour qu’elle n’ait pas à souffrir une
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lente et cruelle agonie sous les dents maudites des loups.
« Je regardai avec stupeur ce vieux serviteur ; une larme roulait sur ses joues ridées ; il m’adressa encore un signe de tète, pour affirmer le sens terrible de ses paroles.
« Jamais je n’oublierai ce moment. Un froid glacial s’empara de moi. Je regardai la douce et charmante figure de ma sœur, et levant les yeux au ciel avec désespoir, il me semblait que le salut devait venir miraculeusement d’en haut sur cet être innocent et pieux qui, dans sa résignation à la volonté de Dieu, oubliait tous les dangers qui l’environnaient.
« 'Jout à coup nous vîmes paraître des deux côtés nos ennemis acharnés. Je remarquai qu’ils flairaient le contenu du traîneau et qu’ils semblaient chercher à le reconnaître avant de l’attaquer.
« Dans ce danger imminent , je sentais le désespoir m’étreindre le cœur. Ma main gauche saisit le pistolet, et, le regard incertain, je cherchai à la tète de ma sœur la place où la mort l’atteindrait le plus sûrement et le plus promptement, puis je me détournai avec une horreur inexprimable à la pensée de ce fratricide. Mes idées devenaient confuses, ma
faible raison vacillait comme la Gamme d’un flam- £■ beau exposé à un vent trop fort.
a Ma main droite avait machinalement tiré le couteau de chasse ; un voile de sang s’était répandu sur mes yeux, et à travers ce voile je voyais Nadèje qui priait, j’apercevais les loups affamés et les immenses plaines couvertes de neige.
« Ce fut alors qu’un des animaux carnassiers s’approcha du traîneau en faisant un bond terrible pour s’y introduire, mais mon couteau l’atteignit en pleine poitrine et il tomba en râlant de l’autre côté.
« Nadèje s’évanouit et tomba sur sa femme de chambre, qui depuis longtemps était sans connaissance.
« — Bien visé ! s’écria le vieux Kosko d’une voix ranimée ; épargnez votre poudre , servez- vous du couteau et de la crosse! Je vois déjà la cabane! Soutenez la lutte encore quelques instants, et nous sommes sauvés !...
« En ce moment le voile sanglant tomba de mes yeux, et je revins à la raison. Kosko fouetta sans mi-
séricorde les chevaux; les pauvres animaux firent encore un effort : ils semblaient prévoir que c’était le dernier service qu’ils rendaient à leurs maîtres, et ils voulaient y mettre aussi leurs dernières forces.
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« J’avais replacé, en attendant, mqn pistolet dans la poche de mon habit et je me tenais debout le couteau en main.
« Était-ce mon attitude menaçante qui produisit une impression inattendue sur nos féroces ennemis, ou était-ce la course rapide de nos chevaux? Le fait est qu’ils se retirèrent à une petite distance en arrière, de telle façon que nous gagnâmes une avance peu considérable, il est vrai, mais inappréciable dans notre position. Je regardai autour de moi et j’aperçus tout près de nous la cabane dont la porte était ouverte.
« Kosko jeta des cris de joie en arrêtant avec force les chevaux, et il sauta à bas de son siège.
« — Nous y sommes! nous y sommes! s’écriat-il; maintenant, vite! vite! ne perdons pas un instant.
« Déjà Nadèje avait quitté le traîneau avec une grande présence d’esprit, et s’était réfugiée dans la cabane. Kosko la suivait, portant dans ses bras la femme de chambre toujours évanouie ; j’étais le dernier.
« En pénétrant sous cet abri, le vieux serviteur m’arracha avec une grande hâte le fusil des mains et sortit promptement de la cabane.
« Je restai tout ébahi, et, en le suivant des yeux, | j’aperçus les loups qui reparaissaient nombreux et .
menaçants, et qui allaient dans un instant arriver j près de nous.
« J’appelai Kosko et le conjurai de ne pas s’exposer, mais ce qu’il voulait faire était déjà fait.
« A l’aide de deux coups de fouet il avait fait re- | partir les chevaux au galop, et il revenait au moment même où deux des monstres altérés de sang s’élançaient vers la cabane. 11 les tua tous les deux avec la crosse du fpsil, entra bien vite et ferma sur nous avec des verroux la forte porte de chêne de
cet abri.
« Il était temps !
« Je cherchais en vain à dépeindre les sentiments dont j’étais alors pénétré. Bien des années se sont écoulées depuis cette terrible aventure, un grand nombre d’événements sont survenus, dont mon cœur a gardé le souvenir, mais rien ne ressemble à ce que j’éprouvai en ce moment. La joie débordait de mon àme à la vue de ma sœur hors de danger ; je me regardais en même temps comme un affreux criminel, moi qui avais pu douter de la puissance ét de la bonté de Dieu. Je n’osais pas parler à Nadèje. Sa confiance en Dieu n’avait pas failli, et elle lui adres-
Googld
UNE NUIT TERRIBLE
sait maintenant d’une voix ferme sa prière d’actions de grâces.
« Le bruit des loups attaquant la porte bien fermée m’arracha enfin à ces réflexions. Je rassemblai mes idées et je cherchai à unir ma prière à celle de ma sœur! je réussi enfin et je conçus l’espoir que Dieu me pardonnerait mon manque de confiance et la défaillance de ma foi.
« Lorsque Kosko avait fait partir les chevaux, il avait eu la présence d’e3prit d’arracher la lanterne allumée du traîneau et de l’apporter dans la cabane hospitalière. Pendant que les hurlements des loups se faisaient entendre, tandis qu’ils sautaient contre la porte et qu’ils essayaient de grimper contre la fenêtre munie de forts volets, nous examinions, l’intérieur de la cabane et les objets qui' nous entouraient.
« Nous ne trouvâmes que des murs nus en terre glaise; un banc de pierre s’étendait le long d’un de ces murs ; dans im des coins se trouvait un peu de paille à moitié pourrie, mais à côté il y avait un trésor inestimable : une quantité de bois suffisante pour nous garantir pendant vingt- quatre heures contre une température glaciale.
« Le vieux domestique ne perdit pas un moment
pour s*en servir, et bientôt un feu bienfaisant flamba au milieu de la cabane. La fumée montait vers le plafond et se perdait par une de ses ouvertures du toit qu’on pratique ordinairement dans les cabanes des chasseurs. Je respirai plus librement à cette heure et je regardai avec plus de tranquillité ma sœur bien-aimée qui était assise sur le banc, occupée à ranimer la femme de chambre que Kosko avait couchée en cet endroit. Quelques gouttes d’une boisson spiritueuse firent rouvrir; les yeux à cette femme ; puis nous nous rassemblâmes autour du feu, dont la èhaleur vivifiante produisit un bon effet sur nous tous.
c< Tout en entendant les hurlements de nos terribles ennemis, nous nous félicitions de leur avoir
échappé. La femme de chambre, délivrée de la paralysie de la terreur, se mit alors à raconter avec une volubilité intarissable tout ce qu’elle avait souffert; elle avait tout vu, tout entendu, quoique profondément évanouie.
« Je m’étais emparé de la main de Nadèje; nos regards se rencontrèrent, et, sans que nous eûmes besoin d’échanger un seul mot, ils exprimaient la douce émotion de notre délivrance inespérée.
« Le vieux Kosko seul semblait insensible à la fa-
UNE N DIT TERRIBLE
veur que le ciel nous avait accordée. Il jetait des regards sombres sur la flamme vacillante ; son front était soucieux, et, de temps en temps, je le voyais secouer la tête.
« J’y fis d’abord peu d’attention, j’étais trop heureux. Tout à coup nous entendîmes un cri perçant retentir au dehors et nous regardâmes avec anxiété.
« Ce cri était d’une nature telle, que ce n’était certainement pas un homme qui l’avait poussé; je ne connaissais aucun animal à qui il fut propre. Il s’éteignit bientôt, mais l’horrible plainte qu’il renfermait retentit encore longtemps au fond de nos cœurs.
« — Ce cri terrible, me dit alors Kosho, nous annonce, monsieur, la mort de votre cheval favori. J’en ai souvent entendu de pareils sur le champ de bataille, il est poussé par les chevaux jeunes et forts qui combattent jusqu’aux derniers moments avec des efforts inouïs contre la mort; je gage que la jument a moins souffert, mais ce qui est certain, c’est que les pauvres bêtes sont devenues la pfoie des loups : ces monstres sont encore occupés et nous laissent ainsi un instant de repos; mais ils reviendront bientôt plus affamés, plus furieux qu’ auparavant.
il*
« Le vieux serviteur disait vrai : ils ne tardèrent pas à recommencer leurs attaques contre la cabane ; nous pûmes même deviner sans peine que leur fureur était augmentée, car ils essayèrent de grimper le long des murs pour arriver jusqu’au toit.
« Nous étions dans la plus horrible attente, les yeux fixés sur l’ouverture du toit. Tout à coup, la rafale écartant la fumée, nous pûmes distinguer le ciel tout constellé. En ce moment la femme de chambre tomba sans connaissance en nous montrant cette ouverture. Nos regards y rencontrèrent une apparition terrible : quatre têtes de loups se trouvaient en cet endroit, la gueule encore écumante de sang. A travers la fumée, ces tètes effroyables ressemblaient à des démons de l’enfer.
« Kosko seul garda sa présence d’esprit; il jeta un
fagot dans la flamme et nous dit :
« — Nous n’avons rien à craindre de ceux-ci, les loups ont peur du feu, ils sont aveuglés par l’éclat de la flamme et ne nous distinguent pas.
« Un craquement horrible se fit cependant entendre ; trois des monstres disparurent au moment où la partie de la toiture qui n’était qu’en bois, s’était effrondrée sous le poids du quatrième qui tomba
au milieu du feu.
UNE NUIT TERRIBLE
« — Retirez-vous ! s’était écrié le vieux Kosko. Tirez, me dit-il, mais ne manquez pas votre coup.
« 11 s’était emparé du fusil. L’animal jeta des cris effrayants; je lâchai la détente du pistolet et au même moment Kosko acheva le loup d’un coup de crosse.
« Nous le retirâmes du feu, où son sang répandu avait produit une fumée épaisse et infecte ; nous le portâmes aussitôt dans un coin.
a — C’est probablement le seul essai de ce genre que nous aurons à craindre dans le courant de cette nuit, me dit Kosko, mais, ajouta-t-il, quand le jour commencera, 1 nous verrons arriver plus de ces animaux de l'enfer, que nous ne pourrons en tuer...
« J’avais seul entendu ces paroles, et je lui demandai à voix basse quelle crainte il éprouvait, car, moi, j’avais l’espérance qu’avec l’aurore les loups quitteraient la partie pour se retirer au milieu des forêts.
« — Quand bien même cela serait, répondit-il tristement, à quoi cela nous servirait-il? les chevaux sont morts, et puis, comment une faible créature comme l’est mademoiselle Nadèje pourrait-elle atteindre à pieds les limites de la forêt? La nuit nous surprendra de nouveau, et les loups sauront
bien nous retrouver; mais, hélas! cette espérance est tout à fait vaine. Là où les loups se rassemblent en si grand nombre, ils ne craignent pas la clarté du jour. Tant que notre provision de bois durera, notre feu nous préservera d’une attaque d’en haut; pendant le jour la flamme ne fait pas une si forte impression sur les loups. 11 nous faut rassembler tout notre courage, toutes nos forces, pour les événements prochains, car il faut défendre les femmes et notre vie jusqu’au dernier moment. Tout cela ne servira probablement à rien, ajouta-t-il d’une voix si basse qu’à peine pouvait-on l’entendre.
« Ma seule espérance, fondée sur le retour de la clarté du jour, était donc détruite; notre perte me paraissait maintenant certaine ; aussi l’amertume du désespoir se répandit-elle de nouveau sur mon âme.
« Dans la crainte que Nadèje ne vit mon trouble, et voulant la laisser conserver aussi longtemps que possible le peu de tranquillité qui lui restait, je m’approchai d’elle.
a Les heures s’écoulèrent pour moi avec lenteur et anxiété. Nadèje s’était endormie, elle reposait comme une enfant qui ne connaît pas les dangers qui l’entourent; elle souriait en dormant, et ce sourire me perçait le cœur.
UNE tfUIT TERRIBLE
a Le vieux Kosko, rentré dans le silence, continuait à entretenir le feu; il avait dit vrai, aucun loup ne parut à l’ouverture du toit; mais leurs grattements contre la porte, leurs cris, leurs hurlements, continuèrent toute la nuit.
« Avant que Kosko m’eût fait part de ses observations, tous mes vœux rappelaient le jour, et maintenant je désirais que la nuit fût sans fin. Vœux insensés de l’homme!-.. Qu’aurions-nous obtenu par là, si ce n’est une mort lente, celle de la faim au lieu de celle qui nous était réservée parla dent des loups?
« Les étoiles commençaient à pâlir; le jour si redouté parut enfin.
« Le moment où les prédictions de Kosko devaient s’accomplir s’approchait.
« Les loups, encouragés par le grand jour, grimpèrent, au nombre de vingt environ, sur le toit, qui était sous le point de s’effondrer sous leurs poids» Nadèje dormait toujours; j’en rendais grâce à Dieu.
« Dans ce moment suprême, quand tout espoir de salut semblait perdu, nous entendîmes la détonation de plus de cinquante coups de fusil; le son des cors de chasse et des aboiements de chiens frappé-., rent nos oreilles.
« Les deux femmes se levèrent.
« Nos terribles ennemis se précipitèrent en bas du toit, et ils s’éloignèrent en poussant des hurlements affreux.
« Kosko entr’ ouvrit la porte avec précaution, et s’écria :
« — Les loups ont disparu et voici les chasseurs qui sortent de la forêt.
« Nous nous précipitâmes vers la porte.
«Nous étions sauvés. La vie et la liberté nous étaienkçendues, e * avec e ^ e jouissance de la terre, la magnificence des cieux ; la source de la vie se renouvelait; nous rCS^ifions l’air du matin.
« Nous vîmes alors paî'ï^tre notre libérateur à la tète des chasseurs : c’était I valu de Labanof.
« Qui pourrait dépeindre ce '^ornent d’ivresse ? J’étais fou de joie, je l’entourais cFsC mes bras en riant, car je voyais saine et sauve, à\ôté de moi, ma sœur bien-aimée douée de tous les charmes de la jeunesse et de la vertu. \
« Nadèje tendit avec un doux sourire sa ynain à Ivan, qui la pressa contre ses lèvres. V
« Pendant que ses compagnons poursuivaient les loups, nous fîmes part à notre libérateur de ce y pi était arrivé, et il nous raconta comment il avait\ pu venir si à propos à notre secours. • \
UNE NUIT TERRIBLE
a La nouvelle s’était répandue dans le château de sa mère qu’ime grande troupe de loups, descendue des immenses forêts de la Lithuanie, avait envahi le pays que nous avions à parcourir et que plusieurs malheurs étaient déjà arrivés. On nommait les victimes, et il savait que les habitants des alentours s’étaient réunis pour faire la chasse à ces féroces animaux. Agité par une inquiétude poignante, Ivan avait rassemblé tous les hommes en état de se servir d’armes, et était parti au moment où d’autres propriétaires arrivaient avec leurs paysans.
« Ceux-ci ne comptaient commencer la chasse que le lendemain; mais rien ne put arrêter Ivan. En peignant avec l’éloquence du cœur les dangers que nous devions courir, il avait vaincu les inquiétudes de sa mère et les objections de ses amis.
« — Dieu soit béni, s’écria-t-il, puisque j’ai été assez heureux pour vous sauver !
« Deux mois après, ajouta notre aimable conteur, on célébrait au château d’Arnhein, devant mon vieux père rendu à la santé, le mariage de ma sœur Nadèje et de son libérateur. »
UNE
CHASSE A L’ANTILOPE
UNE
CHASSE A L’ANTILOPE
Ceci est le récit d’une excursion cynégétique d’un de mes bons amis, voyageur intrépide et chasseur enragé.
« Nous étions au mois de mars; dix heures venaient de sonner, et il faisait le plus beau clair de lune possible, quand une petite réunion de hardis chasseurs et de bons vivants partit du vaste cantonnement de Sah, dans le Deccan, pour l’expédition dont je vous adresse le compte rendu.
« La singulière heure pour se mettre en route î Sachez pourtant, mon cher Bénédict, que l’Inde n’est pas la France, et que, dans ce pays, rien n’est plus commun que de faire tous ses efforts pour prendre le blond Phœbus au dépourvu et pour gagner une marche sur lui. D’ailleurs nous avions bien dîné; nous avions bu quelques bouteilles de vieux vin de Bordeaux ou de Madère, que sais-je? je ne me rappellé plus précisément lequel des deux. Tout ce que je peux certifier à ce sujet, c’est qu’ après avoir terminé l’affaire par un bon verre d’eau-de-vie et d’eau, afin de nous mettre à l’abri de l’influence du serein, nous nous jugeâmes assez vigoureux de corps et d’esprit pour pouvoir défier tout Skeitan (esprit malin) qui voudrait tenter de mettre obstacle à notre course nocturne.
« Notre petite troupe se composait de cinq personnes. Trois d’entre elles pouvaient se vanter d’être de vrais chasseurs dans toute la force du terme ; des hommes qui n’auraient pas hésité un instant à sacrifier le repos d’une nuit pour courir les jungles et tirer un porc-épic ou un dtmulgundy (grosse hyène); qui se seraient cassé le cou pour s’emparer de la queue d’un renard, et qui auraient affronté pendant une journée entière les brouillards et les vents brù-
CHASSE A L’ANTILOPE 137
lants pour mettre dans leur gibecière une couple de florikins.
«Les deux autres membres de notre société étaient ce que l’on appelle de bom enfants, dénomination qui ne s’applique nulle part avec plus de justesse qu’aux Indes, où l’on n’apprécie pas les gens d’après leur rang ou la pesanteur de leur bourse, mais d’après les qualités qui les rendent vraiment estimables. Du reste, nos deux amis préféraient, je crois, tirer un bouchon que la détente d’uii fusil, et chanter une chanson de table qu’un hallali. Ce devaient être là d’énormes défauts aux yeux de nous autres chasseurs ; mais leur amabilité rachetait tout cela, et ils étaient toujours bien reçus au camp du sporting-club, hélas ! ils ne sont plus, ils sont tombés victimes, l’un du climat, l’autre du mariage, que la paix soit avec leurs cendres I
« Nos coursiers et nos ghorawallah, qui nous attendaient depuis longtemps et qui s’impatientaient de notre long retard nous virent enfin paraître, ainsi que je l’ai dit, vers dix heures du soir. Nous montâmes donc, pleins d’enthousiasme, et nous partîmes pour notre destination qui, à vol d’oiseau, n’était qu’à huit ou neuf milles de distance. .
« Pendant que nous cheminons je vais m’efforcer de
ir
dernier au profane griffon, arrivant pour la première fois dans l’Inde, l’explication du terme barbare dont je viens de me servir. Il répond assez exactement au mot anglais de groom, et, traduit littéralement, il signifie gardien de chevaux. Au Bengale, ces fonctionnaires sont connus sous la dénomination persanne et plus euphonique de sais; mais les Bengalais sont des gens affectés, et pour moi j’aime beaucoup mieux le modeste mot de ghorawallah, ou même l’expression malabaroise plus simple encore de cuddracarrah. Après les porteurs de palanquins, il n’y a certes pas de serviteurs aux Indes qui se montrent plus utiles et qui fassent un ouvrage plus pénible. Leur vigueur et leur persévérance sont réellement admirables et feraient souvent honte aux plus célèbres piétons de l’Angleterre. Ils regardent comme un devoir de marcher du même pas que leur cheval, soit sous le harnais, soit sous la selle, et pour cela ils supportent des
fatigues qui tueraient infailliblement tout homme qui n’en aurait pas pris l’habitude depuis son enfance. Dans la saison la plus chaude, il m'est souvent arrivé •le faire cinq milles, aller et venir, avec un cheval au grand trot, et mon gardien s’est trouvé là à ma descente. Je suis revenu d’un pas pressé dans le cantonnement au retour d’une partie de chasse qui m’avait
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entraîné à quatorze milles, et le Bengalais, chargé de mon fusil, arrivait presque aussitôt que moi.
« Mais je reviens à ma société qui s’avancait assez bruyamment vers les antiques ruines de Surrou-Nuggur, notre quartier général, situé au milieu de la Jiumna, ou chasse privilégiée de Son Altesse le Nizam de Hyderabad, où nous comptions nous fixer pour quelques jours.
«Pour obtenir le droit de chasser l’antilope dans cette partie du pays, il était nécessaire de s’adresser au ministre Chundou-Lale, par l’entremise du résident anglais, il nous faisait passer un « houkum», ou permis de chasse, pour un certain nombre de jours. Mais on a reconnu depuis que trop d’animaux périssaient par ce système, et en conséquence, le permis ne s’accorde aujourd’hui que pour tuer deux antilopes mâles; quant aux femelles, on trouve qu’elles ne valent pas la poudre que l’on dépenserait pour les tirer.
« Grâce au beau clair de lune, nous traversâmes sans accident le pays aride et coupé qui s’étend depuis Sah jusqu’à la rivière de Moussa, ruisseau bien peu considérable en cette saison, mais qui n’en est pas moins très-difficile à passer, à cause de l’escarpement de ses rives ét de son lit rocailleux. Nous
eûmes beaucoup de peine à découvrir le gué, après quoi, nous arrivâmes, au bout d’une demi-heure, à l’espèce de caverne dans les ruines que nous avions choisies pour gite. La plus profonde obscurité régnait de tous côtés; les domestiques que nous avions envoyés en avant, ne comptant plus nous voir cette nuit, s’étaient endormis. Nous n’eûmes cependant pas beaucoup de peine à les réveiller, et quand ils eurent battu le briquet, nous eûmes la satisfaction de voir que notre dîner était servi, que nos lits de camp étaient dressés, que nos chevaux de rechange étaient confortablement logés sous la voûte, tandis qu’une vingtaine de nègres, coulis et coupeurs d’ herbes, ronflaient, couchés par terre et enveloppés dans leurs sombres couvertures. Nous ne tardâmes pas à suivre leur exemple, et après avoir ordonné qu’on nous réveillât avant le jour, nous nous livrâmes au sommeil pour rêver à notre chasse du lendemain.
« L’aurore nous trouva tout équipés ; mais avant que nous eussions complété nos arrangements le soleil s’était levé, et moi, grimpant jusqu’au haut d’un vieil édifice, je jetai un regard avide de tous côtés, car plus d’uue fois déjà, à cette heure matinale, j’avais abattu un beau mâle à quelques cents pas des ruines. Mais j’avais beau regarder, rien de vivant ne
CHASSE A i/antidofe 14 !
s'offrait à ma vue, et mon œil ne distinguait que le terrain déjà brûlé, rompu çà et lapai- des lits de torrents desséchés ou par des rivières, entremêlé de rochers à pic et bordé à l’horizon par une chaîne de montagnes escarpées. La seule verdure qui soulageât un peu la vue était celle de quelques touffes de corossoliers qui brillaient comme autant d’oasis dans le désert. Lorsqu’ enfin nous fûmes à cheval, chacun de nous prit une route différente après avoir invoqué Saint-Hubert.
« Quant à mpi, je me dirigeai vers les montagnes, résolu de suivre mon ancien système de chasse qui se présente sous plusieurs formes différentes. La première est de s’envelopper dans une de ces grosses couvertures brunes dont se servent les indigènes et qu’ils appellent des cumlay ; les antilopes, nous prenant pour un Indien dont elles ont moins peur que des Européens, nous permettent d’approcher de plus près.
«La seconde méthode consiste à se cacher derrière un rideau de feuillage que l’on fait porter devant soi, et qui nous donne quelque ressemblance avec la forêt mouvante de Birnam, qui annonça la mort de Macbeth. Enfin on m’a dit que certains chasseurs s’avancent précédés d’un bœuf ; mais c’est là une mé-
thode que je n’ai jamais vu pratiquer. Dédaignant toutes ces ruses, indignes d’un vrai chasseur, je monte d’ordinaire sur mon bidet bien dressé, Kangarou, vrai maharatte, petit, mais fort comme un lion, marchant bien et ferme comme un roc sous le feu. Mon fidèle gardien de chevaux à mes côtés, portant mon fusil à deux coups, et armé moi-mème d’un éperon au pied gauche et d’une lance de bambou à la main droite, je m’avance jusqu’à ce que j’aperçoive un antilope mâle. Si je ne trouve aucun endroit où je puisse me mettre en embuscade, je continue mon chemin sans avoir l’air de faire attention à lui, examinant, toutefois, soigneusement, le terrain et parcourant un grand cercle autour de l’animal; puis aussitôt que je me vois couvert, soit d’un rocher, soit d’une touffe de dattiers, soit d’un petit tertre, à cinquante ou soixante mètres du gibier, je pars au grand galop, je saute à bas de mon cheval et lui envoie à droite et à gauche deux balles pendant qu’il s’enfuit. 11 arrive nécessairement de trois choses l’une : ou je le tue éur le coup, ou je le manque, ou je le blesse. Le premier cas est fort rare, puisqu’il faut que la balle touche l’antilope à la tète ou au cœur pour la tuer; le second est le plus ordinaire; , mais si vous avez le bonheur de blesser votre animal.
' •WpzSTbT'GoO'gl
CHASSE A L’ANTILOrE
vous pouvez espérer d’avoir une belle et agréable chasse. * »
«Je vais saisir cette occasion pour donner quelques bons conseils à de jeunes chasseurs d’antilopes. Je n’oublierai jamais le plaisir que j’éprouvai en blessant mon premier mâle, et mon désappointement, je dirai presque mon désespoir, en le voyant définitivement échapper à ma poursuite.
« Je m’étais fatigué inutilement pendant la plus grande partie d’une journée brûlante, et j’étais malade à la fois par suite de nos espérances déçues, et de l’excessive chaleur du soleil dardant ses rayons sur mes membres griffous. A la fin, je tirai un coup de fusil à un bel animal qui, après avoir couru l’espace de quelques mètres, paraissait près de rendre le dernier soupir. Enchanté de ce succès inattendu, je m’élançai vers lui et m’arrêtai pendant quelques instants pour contempler ma belle victime, lorsque, au moment où je m’apprêtais à le saisir par les cornes, voilà qu’à mon étonnement, à mon effroi, je le vis se lever tout à coup et partir avec la rapidité d’une flèche. Malheureusement je ne pus lui envoyer une seconde balle, car je m’étais servi d’un fusil ordinaire, et, dans ma joie, je n’avais pas songé à le recharger; c’est là une des raisons pour lesquelles
je préfère les fusils à deux coups, même pour des balles.
« Dans la matinée du jour, où le chasseur Bengalais m’accompagna à Surrou-Nuggur, je fus particulièrement malheureux. Ce ne fut qu’au moment où j’allais retourner à la ruine pour déjeuner, que je vis un beau mâle noir passant tranquillement à deux cents pas de moi. Il y avait de bons couverts dans les environs, et je n’eus pas de peine à lui lâcher deux coups lorsqu’il partit. Je le manquai du premier, mais au second je lui vis faire un détour et un bond d’une espèce particulière que je ne puis comparer qu’au bruit que l’on fait avec les lèvres quand on les ouvre tout à coup après les avoir tenues serrées* Je reconnus sur le champ qu’il avait été atteint probablement entre la hanche et les côtes, et je m’attendis en conséquence à ce qu’il me donnerait de la tablature, je ne fus pas trompé.
« Mon Bengalais était à mes côtés avec ma lance, et au bout d'un instant Kangarou se mit courageusement à la poursuite de l'antilope. Celle-ci se dirigeait vers les montagnes, et je savais que si je ne parvenais pas à lui faire changer de route, je ne devais guère me flatter de faire avec elle plus ample connaissance. Je résolus, d’après cela, d’essayer sa vitesse en là-
CHASSE A L’ANTILOPE
chant la bride à Kangarou, je lui donnai en outre un petit coup d’éperon. Kangarou était pour sa taille, la meilleure bête qui eût jamais broyé du grom (*). 11 était d’ailleurs, ce jour-là, dans d’excellentes dispositions et sa persévérance était à toute épreuve. Malgré cela, l’antilope gagnait du terrain sur lui ;
elle avait cessé de bondir et de sauter, et s’était mise
à galoper, preuve de plus qu’elle était grièvement blessée, ce qui me faisait regretter bien davantage encore de la voir si près des montagnes. Eu ce moment critique, quelques Indiens étant sortis de derrière une touffe de dattiers, précisément devant l’animal effrayé, celui-ci se retourna et changea sa direction du sud à l’ouest. Ce fut un grand bonheur pour moi; je courus une autre bordée, et ne pouvant l’égaler en vitesse, je résolus d’essayer jusqu’où il pousserait la persévérance. Je l’avais si bien vu au moment du détour que je ressentais un désir incroyable de me voir possesseur de ses belles cornes tournées en spirale, et je me déterminai à lui faire une guerre à outrance.
«Retenant donc fortement le bridon, je réglai mon
(*) Espèce île pois avec laquelle on nourrit les chevaux aux Indes.
pas de manière à tenir toujours les yeux attachés sur lui. Il ne bronchait pas, et parvenu à la fin sur le bord d’un ravin, il disparut tout à coup à ma vue. C’est maintenant où jamais le moment, me dis-je; il n’osera pas franchir le précipice. Je donnai donc de nouveau de l’éperon afin de le rejoindre au fond du ravin. Mais je me trompai dans mon calcul, en arrivant sur les bords de cette «nullah», qui était à la fois profonde et large, je le vis penché d’un air triomphant sur le bord opposé. Ma position était cruelle : je me trouvais sur un cheval fatigué et séparé de mon adversaire par un abîme. Quoiqu’il en soit, c’était le moment d’agir et non pas de réfléchir. Etant donc descendu tant bien que mal au fond de la « nullah», je remontai à graud’peine l’autre bord ; mais, hélas ! Les sanglots du pauvre Kangarou indiquaient clairement qu’il n’en pouvait plus, et en arrivant sur la crête il essaya vainement de prendre un petit galop court. Je regardai autour de moi pour voir ce qu’était devenue mon antilope que je m’attendais à retrouver à un quart de mille au moius en avant. Une plaine immense s’étendait devant nos yeux; elle était bornée par la mosquée d’Aurungzebe, dont les minarets élevés brillaient aux rayons éblouissants du soleil. Je vis paraître à une
CHASSE A L’ANTILOPE 147
fort grande distance un troupeau d’antilopes, mais la mienne n’en faisait évidemment pas partie. Une étincelle d’espoir pénétra dans mon sein et ne tarda pas à se changer en certitude, lorsqu’en jetant les yeux le long des bords du ravin sur la gauche, j’aperçus à cinquante pas environ un gros bouquet de corossoliers. Je connaissais assez la « gent aux pieds légers » pour être convaincu que ma bête était cachée sous leurs rameaux protecteurs.
«La marche que je de vais suivre alors était exactement l’opposé de celle que j’avais adoptée en partant. Chaque moment de repos que je donnais à mou bidet devenait de plus en plus fatal à l’antilope, laquelle, en supposant même qu’elle ne perdit pas de sang, ne pouvait manquer de s’affaiblir par l’etfet de sa blessure.
« Je n’osais pourtant encore risquer de mettre pied à terre; mais tenant les yeux fixés sur le bouquet d’arbustes, j’attendis que mon cheval et moi nous eussions retrouvé notre haleine, ce dont nous avions tous deux également besoin : ce ne fut qu’après cela que je m’approchai du buisson. Je ne m’étais pas trompé, mais l’animal ne m’y attendit pas. Il repartit, résolu de se défendre jusqu’à la dernière extrémité.
«Les cinq minutes de repos que l’animal avait prises avaient eu tout l’effet que je m’eu étais promis. Il n’était plus le même, l'éclat de sa peau avait même disparu. Une étroite bande rouge se montrait distinctement sur la blancheu r de son Qauc; sa langue était pendante et son pas chancelant. Mais quelque triste que fut son état, il me donna plus de peines que je ne l’aurais pensé. J’étais alors si près de lui que j’étais bien sur qu’il ne pourrait point m’échapper; mais je désirais en Cuir promptement, car je me sentais mourir de chaleur et de soif. En tout autre moment ses sanglots plaintifs et ces cris m'auraient inspiré de la pitié, mais mon sang bouillonnait dans toute la force du terme. Je pressai tant que je pus mon bidet, et je vis que nous gagnions du terrain, mais lentement. Quoiqu’il en soit, cela ne pouvait pas durer éternellement, la dernière heure de l’antilope avait sonné. Après quelques enjambées, Kangarou fut côte à côte avec elle; je plongeai ma lance dans ses épaules, elle y entra comme dans du beurre, et l’instant d’après mou couteau de chasse lui traversa le cou.
« Quoique vainqueur ma situation n’était nullement digne d’envie. La mosquée me servait de jalon, au moyen duquel je calculai que j’étais à cinq ou six milles de la ruine, avec un cheval harassé pour me
CHASSE A L’ANTILOPE
ramener moi et mon gibier, sans compter que j’avais l’estomac vide, qu’un soleil brûlant dardait ses rayons d’aplomb sur ma tète, et que des bouffées de chaleur se faisant sentir par intervalle, annonçaient que le vent des sables ne tarderaient pas à souffler. L’idée d’abandonner mon butin n’entra pas un seul instant dans ma tête ; mais je n’avais d’espérance que dans Ckeunou, qui ne manquerait certainement pas de me rejoindre. En effet, je ne tardai pas à le voir apparaître derrière un tertre à environ un mille de distance. J’élevai mon chapeau sur la pointe de ma lance; il vit mon signal et se hâta de venir à moi ; à sou arrivée le groupe qu’il aperçut dut lui paraître assez étrange. L’antilope était couchée sans vie et baignait dans sou sang, le bidet secouait encore la queue par l’eflfet de sa course, et moi je m’étais couché sous lui pour m’abriter, alitant que possible, contre les rayons du soleil.
« Après avoir dit à Cheunou de se procurer une couple d’indiens pour rapporter le gibier, je remontai et repris la route de Surrou-Nuggur, où je trouvai toute la société rassemblée et confortablement assise, chacun sur sa couchette, à la suite d’un bon déjeuner. Le uombre des tués et des blessés, indépendamment du mien, s’élevait à quatre mâles et une femelle. Les
deux non-combattants s’étaient amusés à poursuivre un mongous à l’aide d’un basset, et à surveiller les préparatifs du déjeuner. '
«C...,qui avait abattu trois mâles pour sa part, se remit en chasse dans le courant de la journée, pour voir s’il ne pourrait pas tuer quelques lièvres et quelques perdrix rouges. Quant à moi, j’en avais assez, et je me contentai d’errer sous la fraîcheur des voûtes et de regarder les coulis et le ghorawahallis disséquant le gibier dont ils obtiennent toujours une part. Pendant cette opération, je vis extraire une balle du corps d’une antilope d’une manière fort singulière : l’animal avait été frappé à l’épaule, la balle avait suivi une direction diagonale et s’était logée dans le côté opposé, entre la peau et les côtes. L’opérateur annonça qu’il la ferait sortir par la même, ouverture par laquelle elle était entrée. J’avoue que je ne pouvais concevoir comment il s’y prendrait. Il passa un doigt et le pouce entre la peau et la chair, saisit la balle, la ramena de même, et la fit sortir effectivement par le trou qu’ elle-même avait fait.
« Notre té /fin ou goûter se composa de carry et de soupe à l’antilope, et de civet de lièvre. Il n’y eut point d’absence dans cette importante occasion. Les exploits de la journée firent le sujet de la eonversa-
CHASSE A L’ANTILOPE
lion jusqu’à une heure assez avancée, après quoi nous allâmes tous goûter le repos avec le projet de recommencer le lendemain, »
UNE
CHASSE AUX CHAMOIS
UNE
CHASSE AUX CHAMOIS
Je n’avais pas voulu quitter la Suisse sans emporter avec moi, le souvenir de quelque noble exploit, et je partis, vers la mi-août, avec mon ami O’Brien de Meyringen, un charmant camarade. Après une promenade magnifique, mais fatiguante, d’environ dix lieues, nous arrivâmes à l’auberge du Mont- Grimsel. Notre route suivait le cours turbulent et écumeux de l’Aar.
En sortant de la tranquille vallée de Meyringen, nous marchâmes pendant quelque temps dans un bois, et entourés de hautes montagnes, du sein desquelles on voit tomber la célèbre cascade du Reichenback.
La journée était délicieuse et les arbres se montraient couverts d’un feuillage épais et riche. Nous vîmes un artiste copiant le tronc le plus sec, le plus décharné de la forêt; on eût dit que la tempête ou la foudre l’avait frappé. Quel amour étrange l’homme éprouve, même pour les difformités de la nature !
A la descente de la montagne, notre vue s’étendit sur le village de Hosli et sur de nombreux chalets épars dans la plaine. Rien ne saurait être plus pittoresque que leur architecture si éminemment helvétique. Ils sont construits exclusivement en bois ; ce sont des troncs du sombre piu du pays, dont souvent on n’a pas même pris la peine d’enlever l’écorce ; les fenêtres sont hautes et larges, le toit forme une saillie considérable, ce qui est absolument nécessaire, à cause de l’immense quantité de neige qui tombe durant l’hiver.
La porte est d’ordinaire au centre, à dix ou douze pieds de terre, et l’on y monte par un perron. Le rez-de-chaussée est occupé par les vaches et les cliè-
CHASSES AUX CHAMOIS
vres. Les Suisses ont eu l’art de rendre très-confortables ces habitations si simples.
En quittant le village, nous primes, tout près des bords de l’Aar, un sentier qui surpassait en beautés sauvages tout ce que j’avais encore vu. D’un, côté, les montagnes gigantesques, couvertes de neige, élevaient au-dessus de nos tètes leurs aiguilles étincelantes, tandis que les rayons du soleil, réfléchis par cette neige, brillaient d’un éclat éblouissant; de l’autre, se montrait une colline richement cultivée ; des vignes entouraient sa base, et le torrent, blanc
comme du lait, se frayait une route bruyante entre
les roches, à nos pieds.
Mon ami étant un peu fatigué du poids de son fusil à deux coups, nous entrâmes dans un chalet pour nous rafraîchir. Quel que soit le canton de la Suisse où vous voyagez, quelle que soit la distance où vous vous trouvez de toute bourgade ou habitation considérable, vous êtes toujours sûr de pouvoir satisfaire votre appétit, pourvu que vous ayez de quoi payer, car il faut malheureusement convenir que les habitants de ce pays n’ont pas changé leur ancienne devise : Point (T argent point de Suisse.
Pendant que l’on apprêtait pour nous du kirscliwaser, du lait, du pain et du fromage, je m’amusais à
parcourir le registre que, d’après les règlements de la police, le plus obscur aubergiste est obligé de tenir, de tous les voyageurs qui s’arrêtent chez lui. On y lit des remarques amusantes et des conseils souvent fort utiles, mais auxquels il ne faut pas toujours implicitement se fier.
En voici un exemple :
l’hotel des bains de rosalain.
Un voyageur avec instance invite Ses concitoyens, ses amis,
A ne chercher jamais de gîte Chez le maître de ce logis.
Sans avoir fait leur prix d’avance.
Pour le lit, les repas et toute la dépense.
Neuf Anglais s’y sont trouvés pris.
Dans son audace sans seconde.
Pour des fraises, du beurre, un broc de lait, du pain Et du bouillon que l’animal immonde Eut repoussé même au fort de sa faim,
Notre hôte à vingt-deux francs fait monter son mémoire.
Fuyez donc, vous pouvez m’en croire.
Non loin de Meyringen, l’auberge du ravin.
Au pied du grand glacier que, si vous êtes sage.
Vous irez visiter sans tarder davantage.
G. Grincho.
Tâ-
chasse AUX CHAMOIS 159
Nonobstant l’avertissement poétique de M. Grinchu , nous fîmes une fort bonne collation et ne fûmes pas écorchés.
Du chalet de Handick nous nous détournâmes d’une centaine de pas pour aller admirer la plus belle chute d’eau de l’Europe, après celle du Rhin. Je n’ai jamais vu de spectacle plus absorbant. L’Aar se précipite d’un mur de rochers de deux à trois cents pieds de haut, sur deux points différents qui se réunissent à moitié chemin, et la masse d’eau roule ensuite ensemble au pied de l’abime, d’où elle fait rejaillir ime écume qui mouille tous les objets dans un rayon de plusieurs toises.
Le bruit est assourdissant. J’étais placé sur un petit pont formé par une planche jetée au travers du précipice, et d’oû je pouvais contempler la chute en face. La masse d’eau est immense ; la rivière toute entière se précipite devant l’ouverture et la bouche complètement. L’écume est si épaisse, qu’elle cache tout à fait le fond.
Un artiste anglais, nommé Wolf, s’est fait descendre par des cordes, pour pouvoir peindre l’effet général; il devait avoir la tète bien forte pour supporter le bruit.
Le jour baissait déjà quand nous arrivâmes à
Hellenplatte, vaste rocher glissant. Il nous fallait une grande sûreté de pied pour le franchir sans accident. Cependant les nuages s’accumulaient sur le sommet des montagnes et se déroulaient de là jusqu’au fond des vallées qu’ils couvraient d’une profonde obscurité. Un' grand coup de tonnerre, accompagné d’un éclair éblouissant, nous fit hâter notre marche. Je me fis donner par le guide mon manteau en caoutchouc, et à peine l’eus-je jeté sur mes épaules que la pluie commença à tomber par torrents.
Un orage dans les Alpes n’est pas une plaisanterie, vous pouvez m’en croire; or, il y avait une demi-heure que nous étions en butte à toute sa fureur, quand une lumière hospitalière, perçant les ténèbres, vint nous réjouir en nous offrant le port auquel nous tendions : l’auberge de Grimsel.
A l’abri de son toit, qui semblait fier de nous recevoir, un feu pétillant et un bon souper nous firent bientôt oublier toutes nos mésaventures. C’est avec raison que l’on a remarqué qu’à moins d’ètre dans sa propre demeure, on ne se sent nulle part autant chez soi (pie dans une auberge. L’ami le plus tendre ne nous fait pas un accueil aussi empressé que l’hôtelier ; et où trouver des domestiques aussi prompts à vous servir que les garçons de l’hôtel? Plus vous exigez
CHASSE AUX CHAMOIS
d’eux, plus ils paraissent contents, parce qu'ils sc flattent que le pour-boire sera proportionné à la peine que vous leur avez donnée.
Mais je fais trêve à ces réflexions si tristes pour l’humanité et je veux parler du souper.
Les mets qu’on nous servit ne furent pas très-variés, et l’on ne s’en étonnera point quand on réfléchira à l’isolément du lieu où nous nous trouvions. 11 est certain que si l’on considère* la position de la plupart clés auberges dans les montagnes de la Suisse, leur éloignement de tous marchés et même du plus petit hameau, on ne peut pas être surpris si l’on est obligé de payer un peu cher les objets d’une qualité réellement fort bonne que l’on y trouve.
On sait d’ailleurs que, pendant plus de six mois de l’année, ces auberges sont en quelque sorte ensevelies sous la neige.
Notre souper se composait de mouton et de veau, avec du bon vin de Saint-Georges et, d’excellent thé. Son exécution était au plus haut point brillante, et elle excita en moi le plus vif enthousiasme.
Ayant appris que le fils de notre hôte était un chasseur de la première force, nous nous adressâmes,
comme de raison à lui, pour l’engager à nous ac-
eompagner dans notre expédition. Nous apprîmes
avec plaisir qu’il avait déjà rendu le même service à un Anglais qui avait chassé pendant plusieurs mois dans les montagnes. Il nous conseilla de nous mettre en campagne de bonne heure ; nous donnâmes ordre, en conséquence, qu’on nous réveillât à trois heures du matin et qu’on nous préparât à déjeuner ; après quoi nous nous couchâmes pour rêver au carnage que nous ferions le lendemain parmi les ruminants.
Quant à moi, je dormis profondément jusqu'à ce qu’ André, notre guide, vint nous dire qu’il était
temps de nous lever.
La chambre de mon ami étant à côté de la mienne, nous fûmes bientôt prêts.
L’heure matinale, car il ne faisait pas encore jour, l’idée du plaisir peu commun auquel j’allais me livrer pour la première fois, la taille élevée et athlétique de notre chasseur de chamois, avec sa carabine longue comme une canne à pêcher, et l’aspect des Alpes sombres et gigantesques qui se dessinaient vaguement à mes yeux, tout se réunit pour me causer une telle agitation qu’il me fut impossible de prendre aucune nourriture avant de partir. Nous eûmes toutefois la précaution de nous munir de provisions pour la journée; et laissant les habitants de l’auberge ensevelis dans le sommeil, nous commen-
CHASSE AUX CHAMOIS
çàmes à gravir la montagne qui s’élevait devant nous.
Notre nouveau conducteur offrait un très-beau modèle d’unhardi paysan. Il était âgé d’environ vingt-trois ans; un exercice constant avait développé les muscles de ses membres nerveux et ses traits virils étaient brunis par le hàle; son activité était extraordinaire et nous eûmes plus d’une fois occasion de l’admirer. Jamais je n’ai vu de fusil avec un canon aussi long que le sien; je suis sûr qu’il avait au moins cinq pieds. Mon ami avait un fusil à deux coups de Paris. Je portais le second fusil de notre guide, vrai nain à côté du premier.
Quand nous arrivâmes au sommet d’une des montagnes qui lèvent leurs tètes couronnées de neige, au-dessus de l’étroit ravin, au pied duquel l’auberge est située, je jetai un regard en arrière. Aujourd’hui je ne puis résister au plaisir de décrire le spectacle qui s’offrit à moi.
Le jour venait de paraître, les sombres nuages qui couvraient l’orient s’entrouvraient et semblaient annoncer que quelque puissant souverain allait monter sur le trône de l’Univers; une lumière blanche et brillante éclairait les pics argentés de plusieurs montagnes, tandis que les parties infé-
rieures étaient encore enveloppées d'une ombre épaisse.
L’espace découvert qui entourait l'auberge laissait pénétrer la lumière, et les murs, les fenêtres et le toit aigu de la maison se dessinaient nettement sur la neige ; le brouillard de la nuit reposait encore sur le sein des lacs environnants *
Après quelques moments de repos nous nous remimes en route, tantôt nous glissant le long d’une crête de rocher, tantôt traversant une nappe de neige, quand tout à coup le soleil apparut dans tout son éclat, comme la face d’un tendre ami dont la présence répand un charme sur tout ce qui nous entoure.
Le chamois est une espèce de chèvre, et ressemble d’une manière frappante à cet animal, mais il a le poil ras comme le cerf, et d’une couleur brune foncée pendant l’hiver, s’éclaircissant à mesure que la saison avance.
Les chamois vivent par petits troupeaux, et sont d’une activité inexprimable. Ils habitent des rochers et des lieux inaccessibles à tout autre animal, et s’élancent d’une hauteur de vingt et même de trente pieds pour venir se reposer sur une rampe de quelque pouces de largeur.
CHASSE AUX CHAMOIS
En observant leur construction, on est convaincu que le mécanisme de leurs membres facilite pour eux ces sauts prodigieux, car ils ont les jambes de derrière plus longues que celles de devant, et peuvent se replier de façon à amortir la force de leur chute. Leurs yeux sont d’une beauté célèbre, ronds et'brillants comme ceux de la gazelle; la tète est petite, délicatement formée et garnie de deux cornes noirâtres longues d’environ six pouces et recourbées à l’extrémité ; elles sortent du front, entre les deux yeux ; les oreilles sont près des cornes, et de chaque côté de la face il y a deux raies noires qui tranchent avec la couleur claire du reste.
Ne pouvant supporter la chaleur des vallées, à peine le soleil de l’été commence-t-il à faire fondre les neiges et tomber les avalanches, que le chamois se retire dans les éternels glaciers, et cherche un abri an fond des roches caverneuses. 11 en sort le matin et le soir, pour aller paitre, et se repose à midi. Son agilité est si grande qu’il ne craint pas les chiens. 11 monte et descend par une marche oblique et a toujours l’œil et l’oreille aux aguets. On prétend même que, pendant que le troupeau pait, un d’entr’eux fait sentinelle et avertit les autres de l’approche du danger. On conçoit, d’après cela, que cette
chasse doive être très-pénible, et qu’il est surtout indispensable de garder le plus profond silence.
Il y avait plus de deux heures que nous marchions dans cette partie du pays où je ne crois pas qu’aucun ait posé le pied avant nous ; on eut dit le séjour même des chaos. Les monts dépouillés, à croûte de glace, étaient entassés autour de nous par terrasses superposées et leurs pics sublimes étincelaient sous l’éclat de la neige et des glaçons.
D’énormes masses de granit étaient éparses çà et là dans les ravins au pied des montagnes, comme si, dans un moment de colère, les géants se les étaient mutuellement lancées, et que trompant leurs efforts, ces roches s’étant brisées en tombant à leurs pieds eussent couverts plusieurs arpents de terre de leurs débris.
En ce moment je vis notre chasseur jeter autour * de lui des regards inquiets et perçants. J’en conclus qu’il s’attendait à quelque chose; et comme nous continuions à avancer en silence , mon oreille fut tout à coup frappée d’un bruit aigu et sifflant qui semblait partir d’une corniche de rocher à quelque distance de nous.
André nous dit tout bas :
— Les chamois !
CHASSE AUX CHAMOIS
Et se jetant à plat ventre, il nous fit signe de l’imiter. Nous suivîmes son exemple, et nous nous mimes à ramper jusqu’à ce que nous entendîmes pour la seconde fois le sifflement, il dura à peu près le temps d’une respiration, en commençant à l’aigu et en s’abaissant vers la fin.
Nous comprîmes que le troupeau était en marche, et le vent nous étant favorable, André nous dit à voix basse :
— Messieurs êtes-vous prêts ?
— Oui, oui, répondîmes nous.
— Sur vos pieds, et...
En parlant ainsi, il dirigea le canon de sa longue carabine vers la crête du rocher où les chamois s’étaient cachés, au sein d’un peu de bruyère et de quelques broussailles. Nous le comprimes parfaitement, et, préparés en un moment, nous sautâmes sur nos jambes, et couchâmes en joue : « Pan! » un faible bêlement retentit dans le buisson, et le troupeau s’enfuit. Nous courûmes sur les lieux pour voir le résultat de notre décharge; nous avions fait une victime. Mais je n’oserais prendre sur moi de décider qui d’entre nous eut l’honneur de lui porter le coup fatal. Ce n’était certainement pas mon ami, car la balle était trop grande pour le ca-
libre de son arme; le doute n’était qu’entre André et moi.
Les périls auxquels les chasseurs sont exposés, surtout quand il fait froid, sont très-grands. Dans le cours de la journée on nous en cita un exemple que je crois devoir rapporter ici.
Après avoir tiré encore quelques coups contre d’autres troupeaux , mais avec moins de succès, nous arrivâmes sur le soir, accablés de fatigue, à un chalet isolé.
Assurément ce lieu devait être le séjour du bonheur, car, bien que situé dans une région presque déserte, tout y présentait l’aspect de la gaité. L’aridité naturelle du sol avait été vaincue par l’industrie humaine; devant la maison il y avait un petit jardin, et par derrière, s’étendaient quelques champs de blé. Les habitants se composaient d'un vieillard à ligure patriarchale, avec ses deux fils et sa fille.
Le père nous souhaita la bien-venue et l’on nous servit tout ce que renfermait le modeste garde-manger de la chaumière.
Pendant que nous prenions notre repas, un beau chien sortit de la niche où il couchait et fixa notre attention. 11 offrait quelque ressemblance avec les chiens du Mont-Saint-Bernard, mais les formes étaient
CHASSE AUX CHAMOIS
plus élancées, sa tête était forte et son œil vif indiquait une grande sagacité; son corps était allongé comme celui du lévrier; il avait les membres solides, la poitrine large et bien faite; un poil jadis noir, qui commençait à grisonner.
Ses premiers hommages furent pour notre gibier ; après avoir flairé le chamois, il s’approcha poliment de nous, en secouant la queue, et se frotta la tète contre nos mains. Je lui caressai le large front et je demandai à notre hôte comment il s’appelait :
— Saint-François!
— Comment! m’écriai-je, avez-vous coutume de donner à vos chiens des noms de saints ?
— Que le ciel nous en préserve, Monsieur, répondit cet homme vénérable ; c’est moins son nom que celui du jour.
— De quel jour?
— De celui de Saint-François.
— Et de quel événement ce jour vous rappellet’il le souvenir?
— D’un événement que je n'oublierai jamais, Monsieur, dit le vieillard d’un air solennel, et pour lequel Saint-François mérite ma reconnaissance et celle de tous les miens.
Ici le 'chien qui semblait comprendre ce que di-
sait son maître, leva les yeux vers celui-ci qui le caressa tendrement.
— Oui, continua-t-il, en s’adressant au chien, oui, mon vieux serviteur, il y a maintenant huit ans, tu n’en avais alors que deux, quand un jour j’allais chasser le chamois dans la montagne du voisinage.
« J’étais tout seul, Messieurs, car vous savez que les chiens ne sont d'aucun service dans cette chasse ; ils nuiraient plutôt au succès, car ils ne pourraient qu’effrayer les chamois sans qu’il leur fut possible de les atteindre.
« Je laissai donc mon fidèle chien à la maison, et mes fils, étant allés au village, ne savaient pas que j’eusse l’intention de me mettre en campagne. Mais après une forte neige, le temps s’était fixé au beau, je jugeai qu’il était probable que je rencontrerais un troupeau et que je pourrais faire peut-être une bonne chasse. Je passai donc ma carabine en bandouillère, je chaussai mes souliers à clous pointus pour pouvoir marcher en sûreté sur la glace, et prenant en main mon long bâton ferré, je partis : C’était le jour de Saint-François.
« Une triste solitude régnait autour de ma demeure. La neige était fort épaisse, et j’étais forcé, à
CHASSE ADX CHAHOIS
mesure que j’avançais, de tâter mon chemin à l’aide de mon bâton. Je reconnus sur la neige plusieurs endroits où les chamois avaient passé et avaient fouillé pour trouver de l’herbe. Je vis les traces de leurs pieds, mais je ne rencontrai pas un seul animal auquel je pusse adresser un coup de fusil. J’attendis longtemps dans une fente de rocher où j’étais presque certain que le troupeau passerait, pourvu qu’il se trouvât dans les montagnes.
« En effet, sur le soir j’entendis le craquement de la neige glacé sous les pieds des animaux.
«Le cou tendu, je les guettais, et bientôt je les vis approcher; deux mâles marchaient en tête, suivi d’un troupeau considérable.
« Quand je jugeai qu’ils étaient arrivés à la portée de fusil je lâchai mon coup, et dès que la fumée se fut dissipée, tous avaient disparu; mais à mon grand étonnement, aucun n’était tombé.
« Toutefois, en examinant la neige, je distinguai quelques traces de sang qui me prouvèrent qu’il y avait au moins un chamois de blessé.
« Je chargeai de nouveau et en suivant la trace, je vis le troupeau se retirant par dessus la montagne; un d’eux demeurait en arrière, il boitait; c’était certainement celui que j’avais touché. Je me mis
à courir, l’animal s’efforçait de rejoindre ses compagnons, mais ne pouvait y parvenir. Quant à moi, dans l’ardeur de la poursuite, j’oubliai toute ma prudence ; m’étant arrêté un moment, je visai, je tirai, le chamois tomba... mais grand Dieu ! quel fut mon effroi lorsque je me sentis enfoncer dans la neige.
« Mon fusil s’échappa de mes mains ; je voulus me retenir à la branche de sapin qui s’avançait en travers de l'abîme, elle se cassa sous le poids de mon corps et tomba sur moi ; je fus lancé dans le vague, un étourdissement me saisit, je reçus un coup en arrivant en bas, et je perdis connaissance.
« Ce fut sans doute le froid qui me rappela à moimême. Quand je repris l’usage de mes sens, la neige tombait avec force, j’en avais jusqu’aux genoux et mes cheveux en étaient couvert. Je ne pourrai jamais oublier la sensation que j’éprouvai en ce moment.
« À trente pieds au-dessus de ma tète, je voyais la glace unie et verte.
« Ilélas! je n’en pouvais donc plus douter, j’étais tombé dans la fente d’un glacier et je n’avais aucun espoir d’être secouru; mon fusil était à côté de moi, j’essayai de le charger et de le tirer, espérant que le bruit attirerait peut-être quelqu’un de ce côté, mais la poudre était mouillée et ne voulut pas s’euilam-
CliASSE AUX CHAMOIS
mer, tandis que la neige qui ne cessait de tomber, menaçait de m’ensevelir et ne me laissait entrevoir d’autre terme à ma souffrance que la mort.
« Jugez, d’après cela, de ma joie, quand la voix retentissante de mon brave chien pénétra dans ma prison glacée. 11 avait suivi mes traces dans la neige, et était allé à ma recherche, accompagué de mes fils que mon absence inquiétait.
« Ou me souleva à l’aide de cordes, et je me pâmai de joie en me retrouvant au milieu d’eux.
« C’est en souvenir de ce jour que nous avons donné au chien le nom de Saint-François. »
Cet intéressant récit achevé, nous primes congé du vieillard, nous félicitant d’avoir échappé aux dangers d’une chasse aux chamois dans le Grimsel.
CHASSE AUX SANGLIERS
by Googlb
UNE
CHASSE AUX SANGLIERS
C’était par une soirée de septembre ; une soirée des plaines de la Beauee, brûlante et sèche, et pour tous autres que les habitants du pays, suffocante et intolérable. Et s’il passe dans ces champs après la moisson, le voyageur qui a parcouru le levant y croit revoir les sables déserts de l’Arabie, et craint que, du midi, le simoun d’Afrique ne s’échappe encore pour faire courber sa tète.
Deux forêts s’étendaient gigantesques sur l’infini des plaines, et semblaient être les ombres de cet immense tableau; elles n’étaient séparées, à leurs pointes, que par un champ de cent pas de largeur.
A cet endroit étaient assis deux chasseurs sur une touffe de bruyère, à la lisière de la forêt, qui pour eux se trouvait au midi, et dont le taillis leur procurait de l’ombre.
L’un d’eux, fils du sol qu’il foulait à ses pieds, eut pu, comme une partie des habitants qui le cultivent, représenter le type des Gaulois, leurs ancêtres, chasseurs des forêts druidiques que, pour toujours et depuis longtemps, la cognée du bûcheron a jetées par terre. Aussi le soleil a-t-il bruni les cheveux blonds de la race ; mais, s’il a rendu plus foncée la teinte d’azur des yeux de leurs pères, il n’a pu l’enlever entièrement en eux.
A ces exceptions près, le jeune chasseur était bien un digne représentant de la race des antiques Carnutes.
Sa taille de cinq pieds six pouces était parfaitement prise, quoique mince, et ses membres bien attachés, dénotaient en même temps la force et l’agileté ; sa figure brunie par le soleil, semblait presque efféminée, tant les traits en étaient réguliers; ajoutez
CHASSE AUX SANGLIERS
des sourcils noirs et arqués, et des cheveux qui, longs et incultes, flottaient sur ses épaules; sa physionomie était douce et froide comme celle de tous ceux qui ont conscience de leurs forces.
Du reste il était vêtu d’un pantalon et d’une veste de toile, et chaussé d’une paire de brodequins. Son attirail de chasse se composait d’un carnier de fil, d’un coutelas et d’un énorme fusil double, de trois pieds et demi de canon, au calibre proportionné.
Son compagnon était la contre-partie du portrait que nous venons d’esquisser. C'était un parisien, mais un parisien de race choisie.
11 était de très-petite taille, mais bien fait, sa figure était jolie, sa peau fine, ses yeux noirs, et ses cheveux blonds artistemeut frisés s’échappaient en touffes soyeuses d’un chapeau de latanier. Sa physionomie était pleine d’expression et de mobilité.
Il était vêtu exactement selon le modèle de costumes de chasse donné dans le Journal des Modes, en l’an de grâce 1866, et le fusil à garniture d’argent qu’il avait à sa main, soigneusement gantée, était aussi léger qu’il était orné.
— Mon cher Paul, dit ce dernier à son ami, vas-tu encore me laisser longtemps dans cette fournaise? Je crois vraiment que l’air de la forêt est encore plus
étouffant que celui de la plaine; liens regarde comme la chaleur m'a gercé la figure.
— Eh ! mou pauvre Camille, je t’ai promis du gibier, mais non pas toutes tes aises, libre à toi, du reste, de prendre celle d’aller te rafraîchir au soleil, comme tu parais le désirer. Aussi c’est ta faute : je voulais te mener chasser sur les bords du Loir; là du moins tu n’aurais pas souffert alitant du chaud. Mais qui diable pourrait avoir raison d’un Parisien qui croit pouvoir tout braver quand une fois il a reçu avec grâce le feu d’un pistolet dans cette espèce de jardin que tu appelles le bois de Boulogne; et te voilà maintenant tout démoralisé pour avoir chassé la perdrix pendant quatre ou cinq heures, et pourtant tout à l’heure il te faudra tirer mieux que des cailles. En attendant, buvons un coup.
Et tirant de son carnier une gourde aplatie, avant la fin de sa croissance, entre deux planches, et qui, par conséquent, tenait peu de place, il la déboucha et l’offrit à son ami.
Celui-ci eut à peine goûté de son contenu, qu’il l’éloigna aussitôt de ses lèvres.
— Pouah ! que c’cst chaud et mauvais.
— Bois malgré cela : d’ici à trois heures tu ne trouveras pas d’autres rafraîchissements.
CHASSE AUX SANGLIERS 181
— Tu appelles cela un rafraîchissement, toi, du vin blanc chauffé et ballotté depuis ce matin, tu n’es vraiment pas délicat?
Cependant la fatigue l’emportant sur le dégoût, il avala quelques gorgées en faisant la grimace.
— Quand ou n’a pas ce que l’on aime il faut aimer ce que l’on a; et ce disant, Paul ingurgitait la plus grande partie du liquide. J’ai envoyé, reprit-il, les gardes au bois ce matin, je veux être pendu si nous en voyons un de toute la journée. Je parie qu’ils se seront endormis au fond de quelque fossé. Que le diable emporte tous ces faiuéaus-là. Être sur la lisière d’un bois, avec des chiens couchants sur ses talons, comme c’est amusant !
Et il allait par forme de péroraison s’étendre sur une touffe de bruyère, quand son chien, beau griffon de la plus haute taille, se mit le nez au vent et gronda sourdement.
— Qu’est-ce que c’est que cela, Nemrod? allons, ma bonne bête, cherche !
Mais le chien ne bougea point; il fit seulement entendre un aboiement étouffé que celui de l’autre chasseur répéta.
— Le père La Rainée nous amène un renard; c’est sûr, le vieux madré est bien capable de nous le fair e
passer aux jambes; il sait que nous sommes ici et veut te faire tuer la bète afin de saigner ta bourse.
— A quoi vois-tu cela?
— Je ne vois pas du tout cela, mais j’en devine une partie; et quant au reste, ce qu’il y a de certain, c’est que mes gardes et leurs chiens mènent un gibier quelconque. Nemrod entend fort bien, et avant cinq minutes tu entendras toi-même.
Effectivement , les deux chasseurs ouïrent bientôt de faibles aboiements de chiens, puis le bruit devint plus fort et permit à Paul d’en distinguer les sons; alors sa figure s’illumina d’espoir et d’anxiété, il se jeta l’oreille contre terre afin de mieux entendre.
— Un loup, un loup, un sanglier peut-être, qu’en dis-tu, mon brave chien ?
Et le chien, la queue basse, poussa un long aboiement.
— C’est bien, c’est bien; à présent, tais-toi,
ou... »
Et la menaçante crosse de fusil envoya tout tremblant le pauvre chien se coucher au pied d’un taillis. Paul, lui, écouta de nouveau :
— C’est un sanglier 1 mordioux, Camille, entendstu quels hurlements? oh 1 c’est un sanglier, et même un vieux, un vieux routier, entends-tu?
CHASSE AUX SANGLIERS
— Parbleu, j’entends des chiens aboyer, pas davantage.
Paul s’était relevé rapidement, et les premières bourres de son fusil enlevées, avaient laissé le plomb couler à terre pour faire place à des balles que sa baguette de fer enfonçait à coups redoublés.
Camille alors se disposa à imiter son camarade.
— Non pas, non pas, laisse le plomb ; des balles par dessus, sortant d’un fusil excellent pour chasser des puces : elles seront bien inoffensives sur la vieille couenne qui les recevra, mais ton plomb pourra aveugler la bête.
Il tira ensuite tine laisse de sa carnassière et attacha les deux chiens au pied d’une cépée, les menaçant pour les empêcher d’aboyer.
— Et pourquoi attacher les chiens?
— Parce que Nemrod irait se faire éventrer du premier coup, et que Slatonne se jetterait dans nos jambes; or il nous faudra tout à l’heure avoir le pied aussi sûr que l’œil, camarade.
Ce disant, Paul ouvrit la crosse de son fusil, il en tira une forte baïonnette cambrée pour pouvoir suivre la courbure de la crosse qui lui servait d’étui, et l’ajusta aux bouts de ses canons. Puis il ressera le baudrier de son coutelas.
— Mon cher Camille, écoute-moi, maintenant ; nous allons avoir affaire à une bête brave et dangereuse, promets-moi de ne pas faire la folie de te jeter à sa rencontre. Il faut suivre mes avis, d’autant mieux que malgré sa bravoure, avec une arme aussi inutile que la tienne, et quelles que soient ses forces et son expérience, un chasseur ne tiendrait pas vingt secondes. Ecoute ces chiens, ils me disent qu’un homme aussi leste que vigoureux et bien armé, pourrait laisser sa peau dans un combat à la baïonnette avec le gibier qu’ils poursuivent. Si tu avais l’imprudence de te placer en vue de l’animal, je serais obligé de me jeter entre vous deux, et de mettre, les autres et moi, gratuitement dans un danger certain et inutile, c’est plus que stupide. Si tu peux être sage, nous ne courons aucun danger et la bête est à nous.
Camille, comme on le pense bien, promit tout ce que voulut son ami.
Le bruit qui avait semblé faire un quart de cercle autour de nos chasseurs, paraissait alors arriver directement à eux.
— Je savais bien que le père La Hamée nous amènerait la chasse, et puis, c’est le plus court pour le gibier qui veut gagner l’autre forêt. Attention ! les voilà qui arrivent.
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On entendait alors distinctement les aboiements des chiens, la voix plus lointaine des gardes, et comme des coups de hache sur les jeunes chênes.
J’ai regret de ne pas avoir de lingots, murmura Paul, qui regardait en connaisseur se pencher la tète des taillis que le sanglier entamait d’un coup de boutoir en passant.
Paul s’était posté avec son camarade derrière un groupe de vieux chênes qui se trouvait isolé à une quarantaine de pas de la lisière de la forêt. Bientôt il aperçu le monstre hérissé, l’œil en sang, qui débouchait dans la plaine et achevait sa brisée en couchant une jeune taille de son dernier coup.
— Reste-là et ne tire que quand j’aurai fait feu. Maintenant à nous deux, mon vieux, s’écria-t-il.
Et en trois sauts il s’élança au-devant de la bète; celle-ci sans se déranger se précipita sur le nouvel assaillant; mais les chiens, à la vue du maître, s’approchèrent davantage : l’un s’élança pour lui saisir l’oreille, mais il ne rencontra que la défense de son ennemi qui, le décousant, le jeta «à trois pas; après cet exploit l’animal continua sa course (qui n’avait pas été arrêté un seul instant) vers celui qui lui barrait le passage.
— Tu as la peau trop dure pour qu’on te tire à
plus de vingt pas. Toi, Camille, attention, s’écria le chasseur du plus grand sang-froid du monde.
Puis, quand il jugea l’animal à portée, il fit feu : la balle alla frapper la défense du sanglier qu’elle brisa ras la mâchoire, mais sans lui faire autre mal.
La bête s’arrêta alors; mais, plus furieuse que jamais du coup de fusil que lui tira à son tour Camille, elle se précipita plus rapide.
Quand le sanglier se trouva à dix pas de Paul, celui-ci voulut lui lâcher son second coup, mais la capsule éclata.
Il attendit alors tranquillement la bête qui s’approchait, et, quand elle fut à trois pas, d’un bond énorme il sauta à vingt pieds de côté hors la vue de l’animal. Il se disposait à changer la capsule qui n’avait pas fait feu, quand il vit Camille vouloir imiter sa manoeuvre et s’avancer au-devant de la bête :
— Enfant tu vas te faire éventrer ; et il s’élança.
Camille lâcha son coup à une dizaine de pas, sans autre résultat que d’aplatir sa balle sur le dos de son ennemi, qu’il voulut éviter de même que Paul, en se jetant de côté, lorsqu’il le vit tout près.
Mais, plus faibles et moins élastiques que celles de son ami, ses jambes ne purent d’un saut le dérober
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aux regards de son redoutable adversaire, qui se détourna pour le poursuivre et qui l’eut bientôt atteint.
D’un coup de boutoir il le jeta par terre. Par bonheur il le frappa du côté de sa défense brisée, et ne lui fit pas grand mal; mais, s’acharnant sur le malheureux, la bête allait lui ouvrir la poitrine d’un coup de la défense qui lui restait, quand tout à coup la baïonnette de Paul disparut tout entière dans son flanc. Le sanglier se retourna tout d’une pièce, et, du choc, cassa le fer qui lui resta dans la plaie.
Il tenta un dernier effort pour se venger du nouvel assaillant, mais les chiens n’avaient pas plutôt vu le chasseur se précipiter sur le sanglier, qu’ils s’étaient élancés, et les deux plus hardis l’avaient coiffé du premier élan.
— Tenez bon ! mes braves, tenez bon! et, s’approchant de l’animal du côté où sa balle l’avait désarmé, il lui donna le dernier coup en lui enfonçant son coutelas jusqu’au manche, au défaut de l’épaule.
— Ah çà, Camille, modère toi, tu vas estropier mes chiens et casser ton fusil.
Dès que celui-ci avait pu se remettre debout, il n’avait pas cessé de frapper de la crosse sur les reins de la bête.
— Pourquoi diable t’amuser à épousseter ce vieux cuir, au lieu de recharger tou joujou. Honneur à toi, tu n’es pas comme lui, tu es plus brave que ta mine; mais pour le prouver, il n’était pas nécessaire de ' risquer à te faire couper en deux. Du reste, tu ne savais guère, je pense, à quel danger tu t’exposais.
— Au danger de me faire rouler un peu plus longtemps : il ne m’eut pas mangé, peut être; il n’est pas dans l’ordre des carnassiers que je sache.
Pour toute réponse, Paul le mena auprès du chien que le sanglier avait atteint.
— As-tu vu ce chien tomber?
— Non.
— Qui a fait cette blessure?
— La hache d’un bûcheron; la plaie est horrible.
— Et cette entaille?
Il lui montrait une branche de bouleau presqu’entièrement coupée.
— La hache du bûcheron, parbleu I
— C’est tovit bonnement le boutoir de celui qui te roulait tout à l’heure et qui t’aurait arrangé comme le chien que tu viens de voir.
— Bah !...
— C’est absolument comme j’ai l’honneur de te le dire. La Ramée?
CHASSE AUX SANGLIERS
— Monsieur.
— Allez ehez le mailre Ardain, vous emprunterez un cheval et une charrette; nous veillerons sur le gibier, et nous vous attendrons ici pour profiter de la voiture. Je crois que tu en as grand besoin, mon pauvre Camille. Vous, Maritou, couplez les chiens, eiumenez-les au chenil et conduisez les gardes au cabaret... Laissez-nous votre gourde, si elle n’est pas vide. Détachez Nemrod et l’autre chien, et ne vous grisez pas trop, parce que nous chassons demain au bois de la Tuerie.
Les gardes partis, nos deux amis s’étendirent sur la mousse en attendant le vieux La Ramée.
LA
CHASSE A L’OISEAU
La
CHASSE A L'OISEAU
Parmi les coutumes (lu moyen âge que nous voyons successivement revivre en France, il faut ranger la chasse aux faucons, qui, depuis longtemps, y était entièrement oubliée. D’ici à quelques années, si cette mode parvient à. se généraliser, chaque grand seigneur aura sa fauconnière comme il a sa faisanderie.
Au siècle deLouisXIII, laBelgique expédiait chaque année en France une grande quantité de ces oiseaux
dressés pour la chasse. Aussi les gentilshommes et les princes de cette époque entretenaient-ils à grands frais les fauconniers dans les Flandres et surtout à Valhens-Weert (quartier des faucons), village situé dans la province de Limbourg, à deux lieues de Maestricht.
Aujourd’hui cette industrie se relève. Différents transports de faucons, destinés pour le midi de la France, ont traversé Paris depuis un an.
Ces gracieux oiseaux, dont la tète était couverte d’un chapeau rouge, surmonté d’un plumet, et dont les pattes jaunes étaient retenues par des chaînes d’acier très-minces et très-flexibles, étaient escortés d’une foule de curieux qui cherchaient à deviner ce que cela signifiait.
Un fauconnier, chargé de ces transports, assurait qu’on avait pris l’hiver dernier, à Valhem-Weert, un nombre considérable de ces oiseaux, qui se vendaient soixante francs par tête.
C’est là une nouvelle branche de commerce dont beaucoup de gens ne soupçonnaient même pas l’existence.
Tout porte à croire qu’avec le goût d,u sport de toute sorte qui se répand en France, où l’on a fait revivre tant à'Erbast oubliés, la fauconnerie
CHASSE A L’OISEAU
revivra bientôt telle qu’on la pratiquait anciennement.
Voici pour les lecteurs de ce livre quelques détails sur ce genre de chasse, encore usité aujourd’hui dans les Indes Anglaises où il n’a point cessé d’être en honneur.
Les documents que je reproduis ici, émanés de sources certaines, ne peuvent manquer d’intéresser les amateurs, aux yeux desquels ils auront d’ailleurs le mérite de l’exactitude.
La chasse au faucon, si célèbre en Europe, dans les siècles de la chevalerie, est aujourd’hui, dans l’Inde, un des divertissements les plus recherchés, non-seulement des grands seigneurs, mais encore des Anglais qui y sont établis.
Les nobles indiens sont aussi attachés à leurs faucons que les chasseurs les plus déterminés de l’Angleterre le sont à leurs chiens.
Ces oiseaux se divisent ici en deux classes, savoir : Les « goulali-chuslim » , qui sont, selon moi, ceux que l’on appelle en Angleterre, faucons à courtes ailes, ou, comme disent les ouvrages spécialement consacrés à cette chasse, faucons du poing, et les « siahchusm » , qui sont les faucons à longues ailes ou faucons de la ligne d’Europe.
Los premiers ne s’éloignent guère de plus de cent cinquante toises; on ne leur met jamais de capuchons dans ce pays, si ce n’est pendant qu’on les dresse; on les tient sur la main droite et on leur permet de regarder autour d’eux pour chercher leur proie. Ce sont les oiseaux les plus coûteux, soit pour le prix d’achat, soit pour la dépense qu’exige le soin de les dresser et de les tenir.
En revanche, ce sont ceux qui vivent le plus longtemps dans l’état domestique, si je puis me servir de ce terme ; et s’ils sont difficiles à dresser, une fois qu’on y est parvenu, ils sortent de leur mue et prennent leur vol sans donner le moindre embarras.
Il n’en est pas de môme du faucon à longues ailes.
Du reste, les premiers sont de trois espèces : le « 13az », le « Basha » et le « Shikra »; le premier est, je crois, l’Autour, et le troisième l’Epervier; quant au « Basha », je ne connais par son équivalent parmi les oiseaux européens.
Il faut, en outre, remarquer que ces noms sont ceux des femelles, parmi lesquels il est d’usage de les indiquer dans l’Inde.
Le « Baz » et son mâle le « Soura » sont apportés des
montagnes Ncdgeisses, et on les achète au commen-
' CHASSE A L'OISEAU
eement de la saison froide, dans nn lieu appelé Belleri-Mundi, au pied de la chaîne la plus basse des collines de Pillibyte.
Le prix varie selon l'âge des oiseaux, leur état et le plus ou le moins de chalands.
S’ils sont ce que les Indiens appellent « chouj » , c’està-dire de la première année, s’ils n’ont point encore mué, si leurs plumes sont parfaites et s’ils se montrent frais et vifs, ils valent : les femelles, de quarante à soixante- dix roupies chaque, et les mâles, de vingt-cinq à quarante; mais s’ils ont mué ou si leurs plumes ont été endommagés dans le filet où on les a pris, on peut les avoir à beaucoup meilleur marché.
Aussitôt qu’on prend un faucon on le scelle, c’està-dire que l’on passe un fil à travers le bord inférieur de la peau de la paupière inférieure. Ces fils sont ramenés par dessus la tète de l’animal et noués par derrière. Par ce moyen, la paupière inférieure couvre la supérieure, ce qui empêche l’oiseau de voir et de se blesser en se débattant ou en battant des ailes sur le poingt ou sur la perche.
C’est alors aussi que l’on attache les liens à ses pattes, immédiatement au-dessus des serres.
Quand on tient le faucon, ces liens se tortillent
autour des doigts du fauconnier et sont noués à un long cordon -qui ordinairement passe derrière son cou. Le faucon ne quitte jamais ce cordon que quand il doit voler. Ainsi disposé, on le nourrit pendant quelques jours de viande crue.
Dans les commencements on a beaucoup de peine à le faire manger. Pour y parvenir, un Indien lui présente d’une main un morceau de viande, et,' de l’autre, lui pince les pattes.
L’oiseau, irrité par la douleur, donne des coups de bec à l’homme et saisit par ce mouvement, sans le vouloir, la viande que souvent il avale. Quand il en a pris ains i un peu, on lui permet de se vider l’estomac; et en répétant cette manœuvre pendant deux ou trois jours, on finit par lui faire désirer de la nourriture, et il mange alors avec avidité,
Peu de temps après que le faucon est pris, on lui met le capuchon, qui est fait de peau de daim, douce, mais épaisse, et serrant parfaitement la tète de l’oiseau.
Quand le faucon prend sa nourriture sans difficulté, le fauconnier commence à l’accoutumer à la lumière. Ses yeux sont descellés et l’on perce dans le capuchon un petit trou que l’on élargit chaque jour, jusqu’à ce que l’oiseau regarde autour de lui
CHASSE A L’OISEAü
sans frayeur et sans battre des ailes. Le trou devient toujours de plus en plus grand et bientôt il ne reste presque plus rien du capuchon.
Le faucon voit alors sa pâture, qu’il prend deux fois par jour, à huit heures du matin et à trois heures de l’après-midi et sans plus témoigner aucune frayeur.
Pendant toute cette préparation, qui dure moins d’un mois, le faucon est caressé, on lui frotte doucement les plumes et on lui parle avec amitié pour l’accoutumer au son de la voix de l’homme; on le porte dans les bazars et autres lieux fréquentés, jusqu’à ce qu’il n’éprouve plus aucune inquiétude à la vue d’une réunion de personnes.
Quand le dressage est parvenu à ce point, on enlève tout à fait ce qui reste du capuchon ; on pose le faucon par terre, et on lui montre sa pâture sur la main ou sur une perche, afin qu’il y vole de luimème.
La distance entre l’oiseau et la pâture est augmentée par dégrés, et au bout de six semaines, l’oiseau volera d’ordinaire à quelque distance que ce soit, pourvu qu’il puisse entendre la voix de son gardien, ou voir l’appât.
A l’heure de la pâture, le fauconnier appelle l’oi-
seau à haute voix, mais ne lui donne rien, tant qu’il n’a pas répondu à son appel.
L’appât dont on se sert pour le faucon à courtes ailes est d’ordinaire un pigeon ou un poulet mort, qui se balance au-dessus de la tète du fauconnier et que l’on permet au faucon de saisir, en restant assis dessus pendant qu’il mange. La pâture est placée sous l’aile de l’oiseau d’appât, afin que le faucon croie qu’elle fait partie de sa chair.
Quand le faucon répond parfaitement à la voix et à l’appât, lorsqu’il arrive sans crainte à la main et qu’il mange avec avidité, on lui donne le premier « baouli » ou oiseau vivant.
Le faucon est porté par un aide à une distance d’environ cent cinquante toise ou même plus loin; le « baouli », qui est d’ordinaire un poulet vivant, se balance dans l’air, et quand l’oiseau s’approche du fauconnier, on lance le poulet aussi haut que l’on peut, ce qui apprend au faucon à voler à sa proie. S’il saisit le «baouli» avec hardiesse, s’il le tient bien, s’il le becquète et le déchire avidement, malgré tout les efforts du poulet pour se délivrer, on peut augurer favorablement de sa race et de son dressage ; mais s’il s’effarouche, s’il se retire, s’il refuse de frapper, il n’a pas encore été assez dressé, ou ne l’est pas bien,
CHASSE A L’OISEAU
On donne ainsi trois « baoulis » de poulets au faucon, à deux jours d’intervalle, et on lui permet de s’eu repaitre. Dans le jour intermédiaire, on le purge et on aiguise son appétit par des stimulants.
Le quatrième « baouli » est une perdrix à laquelle on a arraché quelques plumes pour l’empécher de voler trop vite. On le met d’ordinaire dans les mains d’un aide, qui s’assied par terre et se cache derrière les broussailles.
Le fauconnier, tenant le faucon à la main, le cordon étant coupé et les liens flottant librement entre ses doigts, s’avance vers les buissons que deux ou trois hommes battent ou bien que des épagneuls parcourent comme ils le feraient un jour de chasse.
Quand il n’en est plus qu’à quelques pas, l’aide lance la perdrix dans l’air; le faucon la suit naturellement et la saisit presque toujours. On lui permet de s’en rassasier, en lui donnant d’abord le coeur et les parties délicates.
Trois perdrix données à un faucon, déjà soigneusement dressé, et à des intervalles convenables, le préparent pleinement pour la chasse.
La seule précaution qu’il faille prendre, la première fois qu’on le fait voler contre une perdrix sauvage, est de choisir une campagne ouverte, où
il n’y ait que quelques buissons clair-semés, afin de donner au faucon le plus de chances possibles en sa faveur.
Le gibier que l’on chasse avec le faucon à courtes ailes est la perdrix, le canard sauvage, l’oie sauvage, le paon, le «coulung» ou grue, et quelquefois, mais rarement, le lièvre.
Le mâle tue aussi des corneilles, des pluviers, des courlis, et, en général, tout le gibier contre lequel le fauconnier juge convenable de l’envoyer.
L’oiseau appelé « florikn » est une belle chasse, mais la plus divertissante de toute est celle de la perdrix noire. Cet oiseau s’élève très-haut, et le faucon vole sous lui en augmentant de vitesse à mesure que la perdrix approche de terre.
Quand les deux oiseaux se trouvent sur la même ligne, le fancon s’élève tout à coup perpendiculairement et saisit sa proie en l’air.
Quand on veut chasser le lièvre, ou culotte le faucon, c’est-à-dire qu’on lui passe d’une jambe à l’autre une large pièce de cuir, que l’on attache près du genou avec des boutons. Ceci empêche que les jambes ne s’écartent; ce qui, sans cela, aurait lieu avec tant de force, que l’oiseau en pourrait être grièvement blessé; car le faucon ne manque jamais de
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CHASSE A L’OISEAU
serrer (l’une de ses pattes le dos du lièvre. Alors celui-ci se met à courir et entraîne l’oiseau avec lui ; mais le faucon s’efforce de saisir une branche ou un brin d’herbe, afin d’arrêter la course de l’animal.
On peut tuer huit ou neuf perdrix dans un jour avec le même faucon, mâle et femelle.
Un chasseur des districts de Muzu-Furnager et de Suhar-Unpour, a tué, depuis le mois d’octobre jusqu’au mois de mai, 297 couples de perdrix, avec des faucons.
Le meilleur moment pour faire voler les faucons est dans la saison froide de novembre à mars, le matin, depuis l’heure où les perdrix commencent à appeler jusqu’à ce que le soleil soit élevé sur l’horizon, et, quand il fait chaud, depuis le point du jour jusqu’après le lever du soleil. Le soir n’est pas défavorable, mais ne saurait se comparer au matin.
Le 1 er avril, on fait bien d’envoyer le faucon en cage pour muer ; il sera alors en état de voler le 15 octobre et chassera bien jusqu’à la fin de mars.
J’ai peu de chose à dire des autres espèces de faucons à courtes ailes.
Le « sikra » sert principalement pour chasser la caille et d’autres petits oiseaux.
On lave la pâture du faucon à courtes ailes seu-
lement avec de l’eau fraîche, pour en ôter le sang. La meilleure pâture se compose de moineaux; mais on y substitue quelquefois des perroquets, des perdrix et autres petits oiseaux.
CHASSEUR D’OURS
UN
CHASSEUR D’OURS
J’ai eu, depuis longues années, grand plaisir à me lier avec des chasseurs de tous les pays et l’un d’eux, un charmant garçon, soit dit en passant, m’a adressé certain jour ce souvenir de l’une de ses excursions en Russie.
« C’était au mois de mai 1862, je me trouvais dans le gouvernement de Jarosslaff, un des plus beaux et des plus riches de la Russie : il rappelle les sites et
les eaux de la Touraine. Sa capitale, JarosslalT, est bâtie sur des hauteurs et baignée par les eaux du Volga, qui coule à ses pieds; ces eaux sont rapides et en font un séjour ravissant.
« Le gouverneur était alors le général Poltaratzki, un des vieux généraux d’Alexandre, plein de savoir et d’esprit. Il occupait depuis longtemps ce poste important, était utile et fort aimé.
« Le général Poltaratzki affectionnait les Français. A mon arrivée, je lui portai une lettre de recommandation d’un de sesamisdePétersbourg, et il m’invita pour le soir même à une de ses jolies réunions. J’y lis vite la connaissance de quelques personnes distinguées : car, quoi qu’aient dit certains écrivains, la Russie est un pays où nous sommes tout de suite recherchés.
« Madame Poltaratzki possédait un esprit supérieur, lin; elle était l’àme de cette charmante soirée. Son fils Boris, qui n’était alors qu’un tout jeune homme, mais qui promettait d’être ce qu’il est devenu, un des plus braves et des plus élégants officiers de cette belle garde impériale qui est un des corps les mieux organisés de l’Europe, secondait sa mère de son mieux.
« Je m’approchai d’un groupe où l’on causait de
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UN CHASSEUR D’OURS
chasse ; un seigneur des environs y citait les proueses d’un de ses paysans, et il racontait des choses tellement extraordinaires sur sa force et son adresse, que les plus habiles refusaient d’y croire. M. do Soyendorlf, piqué au vif de voir que ses auditeurs doutaient de l’exactitude de ce qu’il disait, voulut en donner une prevue convaincante : il nous invita tous à venir passer quelques jours dans ses terres et assister à une des chasses de son vaillant Alexis.
On accepta, on prit rendez-vous pour le lendemain matin ; on se sépara de bonne heure, pour se préparer à cette excursion.
Au petit jour, je fus réveillé par M. de Platers, un des plus intrépides, qui me donnait une place dans sou équipage. Une heure après, nous étions tous réunis.
Notre course fut des plus rapides, car en trois heures les mêmes chevaux, allant toujours au galop, avaient franchi un espace de cinquante verstes (environ douze lieues), et nous arrêtaient devant la propriété de notre hôte, jolie maison bâtie à la française, dont il nous fit les honneurs de la manière la plus gracieuse.
« Alexis, prévenu de notre arrivée, ne tarda pas â se présenter. ^
« Nous fûmes tous saisis d’admiration à son aspect; pour ma part, j’avoue que je fus étonné, car je n’avais jamais vu un homme de cette taille et de cette force. Il avait au moins six pieds; ses larges épaules, ses bras longs, mais bien proportionnés, sa taille souple et élancée, ses jambes robustes et nerveuses, en faisaient une nature exceptionnelle.
« Sa figure n’offrait rien de particulier; seulement à l’éclat de ses grands yeux noirs il était facile de deviner qu’à la force du corps cet homme joignait une force de volonté encore plus grande. — Son maître lui fit connaître le sujet de la conversation de la veille et nos doutes.
« Après avoir écouté , il répondit qu’avant trois jours nous serions satisfaits; car, disait-il dans son langage spécial, il lui fallait trouver un adversaire digne de quelques efforts sérieux.
« Plus heureux que nous ne le présumions, le soir même il revint de son excursion : il avait découvert un antre habité par un de ces redoutables animaux. Les ours sont très-communs dans cette partie de la Russie ; il n’est pas rare d’en rencontrer même sur les routes.
« Nous nous armâmes immédiatement, car la distance que nous avions à parcourir était assez lon-
UN CHASSEUR D’OURS
gue et les chemins très -mauvais; nous partîmes dans la nuit pour arriver à l’endroit indiqué avant le jour.
« Nous avions tous un bon fusil à deux coups en cas d’accident; une forte ceinture nous entourait la taille, et de grandes bottes montant au-dessus du genou terminaient l’accoutrement. Quant à notre héros, son costume méritait vraiment d’ètre décrit.
« Enveloppé de la tête aux pieds par une de ces longues redingotes en peau de mouton qu’on appelle en Russie « chouba », sa taille était arrêtée par une grosse corde, à laquelle se trouvait suspendu un poignard d’environ quinze pouces de long, dont le bout, terminé en courbe et tranchant des deux côtés, donnait la faculté à celui qui s’en servait, d’en finir d’un seul coup avec l’animal.
« Son bras gauche était entouré depuis l’épaule jusqu’au poignet par une autre corde bien serrée, qui devait empêcher les griffes de l’ours d’atteindre les chairs; et enfin un fort gantelet de peau garni de clous dont les pointes étaient fixées en dehors entourait sa main et lui était d’un grand secours, car, l’animal ouvrant la gueule pour le mordre, il le lui enfonçait de toute sa force, et la douleur qu’il éprou-
vait devenait tellement violente, que la bète ne tardait pas à tomber.
« Il portait avec lui une longue liane faite avec un espèce de jonc très-commun danc le pays, laquelle, bien confectionnée, est infiniment supérieure en force et en souplesse à nos meilleures cordes de chanvre : sa longueur, d’au moins vingt-cinq pieds, était terminée à l’une des extrémités par un fort nœud coulant. ,
« On verra bientôt combien cette liane lui était utile.
« Une téléga — voiture du pays — attelée de deux bons chevaux portait nos provisions de bouche. Nous partîmes ; le silence était fort recommandé : c’était le mot d’ordre, car avant tout il fallait éviter de trop éveiller l’attention des bêtes fauves qui se trouveraient sur notre routa.
a Après une grande heure de marche au milieu de marais où nous enfoncions jusqu’aux genoux, nous atteignîmes les bois, ce qui nous permit d’accélérer notre course. Alexis marchait en avaut, ne suivant dans l’obscurité que son instinct de chasseur et son expérience.
« Enfin après plusieurs marches et contre-marches, nous arrivâmes dans une clairière entourée de tous
UN CHASSEUR D’OCRS 213
côtés d’excavations profondes, gîtes ordinaires des ours en ce pays,
« Quand tout notre monde fut rassemblé, nous résolûmes d’attendre le jour à l’endroit où nous nous trouvions, dans la crainte d’éloigner notre ennemi, qui devait se trouver dans les environs.
a Le jour ne tarda pas à paraître, et nous pûmes reconnaître à peu près les objets qui nous environnaient.
« A deux cents pas de nous se trouvait un bouquet d’arbres, et au piçd un large trou recouvert en partie par des branches mortes et de la mousse. Notre chasseur reconnut aussitôt que l’animal était là ; en conséquence, il fit plusieurs fois le tour de la clairière, prit bien connaissance des environs, et revint préparer l’attaque.
« Il réfléchit quelques instants; puis avisant à une quinzaine de pas de l’antre un arbre de moyenne grosseur, il y fixa sa corde par le bout opposé au nœud coulant.
« Revenant alors sur ses pas, il arma sa carabine. S’avançant avec précaution, il envoya ses deux balles dans le trou, pour effrayer la bête et la faire sortir. Il y réussit, car, lorsque la détonation se fit entendre, nous vîmes apparaître la tète énorme de notre
ennemi. Nous fûmes frappés de sa grosseur. Nous reconnûmes que nous avions affaire à l’espèce appelée mangeurs de blé, c’est-à-dire la plus vigoureuse de toutes celles qui habitent la Russie.
« Sa force est prodigieuse et son agilité extrême; c’est le plus redoutable des ours et le plus difficile à combattre. Alexis, s’avançant alors vers lui, tâcha de l’attirer hors de son trou, en lui jetant des pierres.
« L’ours fut longtemps à se décider; mais ennuyé de voir avec quelle persistance on ne cessait de le provoquer, il fit un effort sur lui-même et se présenta dans toute la plénitude de son corps.
« Notre chasseur nous recommanda alors l’immobilité et le silence : sans cela, disait-il, je ne réponds de rien. Allant à la ^encontre de l’animal, il fit si bien qu’i] l’attira du côté de l’arbre où sa corde se trouvait attachée.
« Ayant pris le nœud de la main droite, il attendit son adversaire de pied ferme. Celui-ci, dont les yeux n’avaient pas quitté un seul moment Alexis, arrivait en droite ligne sur lui; mais le voyant s’arrêter et se doutant de quelque piège, il n’osa pas s’approcher davantage.
« S’asseyant sûr ses pattes de derrière, il fit mine
UN CHASSEUR D’OURS
de vouloir rétrogader ; force fut donc à notre chasseur de marcher à sa rencontre ; heureusement ayant une assez grande longueur de corde à sa disposition, il put avancer librement.
« L’ours, se dressant de toute sa hauteur et écartant ses longues pattes comme pour le saisir, fît un bond énorme et vint tomber à ses pieds.
« Alexis, habitué à triompher de ces manœuvres, évita le coup en se rejetant en arrière, et comme l’animal reprenait son élan, il s’élança sur lui à son retour, et en même temps que de la main droite il venait de l’enlacer fermement dans son terrible nœud coulant, de la gauche il lui assénait sur le museau un vigoureux coup de son gantelet pour le forcer à reculer et assurer l’efficacité du nœud.
« Reculant en sens opposé à la corde, il commença avec une dextérité merveilleuse à tourner autour de lui, tout en l’évitant, et de temps en temps en le hachant de son poignard. L’ours ne tax'da pas à ressentir les affreuses douleurs de la strangulation, et plusieurs fois il fit des efforts terribles pour briser la corde.
« Excité comme il l’était, la lutte ne poxivait être de longue durée. Effectivement, après quelques minutes de sauts et soubresauts, il tomba comme une
masse, étouffé, les jambes crispées et le sang dans les yeux. Alexis l’acheva d’un coup de son poignard, et tout fut dit.
« Nous étions immobiles; une telle intrépidité surpassait ce que nous avions vu jusque-là.
« J’ajouterai que le drame n’était pas terminé, et une nouvelle lutte cent fois plus terrible que celle que nous venions de voir, allait s’engager.
« A peine étions-nous rassemblés autour du vainqueur qu’un cri affreux se fit entendre.
« Nous nous retournâmes spontanément et nous aperçûmes à quelque distance de nous un autre ours, la femelle de la victime, qui, ayant entendu les rugissements de son mâle, arrivait à son secours.
Elle était magnifique d’horreur ; l’œil enflammé, la gueule béante, le poil hérissé, elle ressemblait à une hyène pantelante.
« Alexis vit aussitôt le danger qui nous menaçait, car tout d’abord les premières balles ne repoussent pas de tels animaux, surtout lorsque la visée est si brusque et si peu précise. ,
« Il se plaça devant nous et nous dit de faire quelques pas en arrière, en ajoutant : « Quoi qu’il arrive, ne tirez pas. » En effet, il allait lutter corps à corps avec l’animal, et on eût pu le blesser. Nous restâmes
UN CHASSEUR D’OURS
spectateurs immobiles du drame horrible qui commençait.
« Comme Alexis était beau à voir ! Comme l'héroïsme du vrai chasseur se révélait bien en lui ! Pâle de surprise, nou d’effroi, ses grands yeux jetaient des éclairs; peut-être lui-même n’avait-il jamais rencontré une aussi terrible bête.
« Prompt, il s’empara d’une carabine, ajusta l’animal au défaut de l’épaule et lâcha la détente; mais soit précipitation, soit qu’il eût mal ajusté, il ne fit que le blesser; ee qui augmenta sa fureur.
« La première idée qui vint à Alexis, en voyant qu’il n’avait pas réussi, fut de reculer; mais, honteux de ce léger mouvement, il s'arrêta court, et, prenant son arme par le canon, il s’avança résolument à la rencontre de l’ours et lui asséna sur la tête un coup tellement violent que la carabine éclata en morceaux.
« L’ours était étourdi, mais non abattu, et le plus difficile restait à faire.
« Ayant dans sa précipitation oublié son poignard, et voyant qu’il était impossible de reculer, il prit une résolution surhumaine, celle d’étouffer son adversaire dans ses bras.
« Baissant légèrement la tète, il profita d’un faux mouvement de la bête pour sauter dessus. Pendant quelques secondes la lutte fut affreuse ; on n’entendait que le bruit des deux respirations, et les grognements sourds de l’animal, qui labourait avec ses griffes les épaules d’Alexis, d’où les flots de sang s’échappaient aussitôt.
« Poussé par l’instinct de sa conservation et par les douleurs, il fit des efforts inouïs pour étouffer son adversaire; mais vainement.
« Nous n’osions avancer, et nous ne pouvions que l’encourager de la voix.
« Enfin dans cette lutte acharnée, désespérée, le chasseur parvint à acculer l’animal près d’un trou, et, le renversant par le travers, il le secoua si violemment, en le pressant contre un des angles, qu’il lui rompit l’épine dorsale. Il était temps, car vainqueur et vaincu roulèrent ensemble au fond de l’excavation.
« Nous, accourus, nous eûmes toutes les peines du monde à le dégager des étreintes de son formidable adversaire, qui, quoique râlant, avait encore une grande force.
« Notre héros ne voyait ni n’entendait plus rien. 11 s’affaissa et resta longtemps avant de reprendre
DN CHASSEUR D’OURS
connaissance. Nous le déshabillâmes pour arrêter le sang qui coulait à flots de toutes ses blessures. La peau de mouton dont il était couvert étant trèsépaisse, les griffes de l’animal n’avaient eu qu’une prise insuffisante, et les chairs seules étaient déchirées.
« Alexis, revenu à la vie, parut confus de voir toutes les marques d’intérêt dont il était l’objet. Nous le plaçâmes sur notre voiture, car il était épuisé, hors d’état de marcher.
« Les ours, attachés sur des branches d’arbres et portés par des paysans, nous suivaient.
« A notre rentrée dans le village, tout le monde accourut. On félicita le pauvre Alexis. Nous fîmes immédiatement une collecte en sa faveur. Son seigneur, pour reconnaître sa bravoure, lui accorda ensuite sa liberté.
« J’ai appris depuis que le vaillant Alexis n’avait pas voulu quitter ses parents et ses amis, qu’il était resté dans son pays, où il continuait ses dangereux exploits, à la grande joie des habitants, qui l’avaient surnommé le Tueur d’ours. »