DU VOCABULAIRE
C'est surtout ici, je l'ai déjà dit, que mes compatriotes me reproclieront des omissions. Je confesse mon impuissance à réunir tous les mots usités, même seulement, comme le dit le litre de cet ouvrage, dans le Haul-Maine. Je ne verrais d'autre moyenàcmployer pour atteindre un pareil but, que d'habiter successivement toutes les communes de celte contrée, presque chacune d'elles ayant, à vrai dire, des expressions qui lui sont particulières: encore faut-il ajouter qu'il n'est pas rare de trouver de braves Cénomans doués d'une élocution tout à fait indépendante, et parfaitement exempts de préjugés à l'endroit des néologismes. Je n'ai donc eu, encore une fois, l'intention de donner ici que les mois qui sont le plus généralement répandus, et je m'estimerai heureux s'il n'en reste plus à signaler que bien peu de ce genre. Pour composer mon recueil, il a fallu guetter les conversations d'un bon nombre de campagnards, parmi lesquels le tout se trouve éparpilh', pas un n'ayant conservé tout entier le souvenir de toutes ces locutions. Les consulter, c'est autre chose : leur amour-propre s'en étonne, et s'ils sont trop polis pour vous refuser^ il répugne tout naturellement néanmoins de les froisser. Ainsi restreint dans mes moyens d'action, on m'accordera bien qu'il faudrait attendre de longues années avant d'arriver à être complet, et d'ici là un bon nombre des mots que nous avons conservés dis-
paraîtraient, car nous avons aussi la prétention du progrès. Il y aurait un moyen de grossir mon volume, ce serait de rechercher tous les mots techniques à à l'usage des divers métiers : aussi en ai-je inscrit quelques-uns, mais je m'en suis tenu là, les autres ayant une spécialité par trop limitée.
Je donne tous nos mots tels qu'ils sortent des bouches indigènes, et je me suis appliqué à ne leur attribuer d'autre orthographe que celle qu'on peut appeler locale. On trouvera que j'en ai reproduit quelques-uns qui sont conservés par le Dictionnaire de l'Académie (1) : j'ai cru devoir agir ainsi parce que les uns ne sont guère connus, malgré ce cachet d'authenticité, que des auteurs de dictionnaires universels et parce que l'usage manceau me semblait avoir créé pour les autres une orthographe divergente. Il est bien entendu que je n'ai pas dû inscrire ceux qui ne diffèrent du français actuel que par la prononciation, dont je viens d'exposer les règles, non plus que ceux que notre usage a faits d'un genre autre que dans le français régulier, tels que la poisoîi au lieu de le poison, le foiii^mi au lieu de la fourmi, etc. Dans sa Requeste des Dictionnaires, Ménage a dit :
Ils veulent malgré la raison, Qu'on dise aujourd'huy La poison.
Cet usage existait donc contradicloirement aux lois de l'Académie. Avant cette époque, on le trouve complètement établi dans nos anciens auteurs. Montaigne a dit dans le livre IP de ses Essais, au chapitre XII :
Il voit des fourmys portants le corps d'rn fourmy.
(1) Dernière édition. Didot, 1855.
On trouve de même dans Jacques Amyot :
Le vin pur qui autrement est un certain remède contre la poison, si vous le meslez avec le ius de la ciglie, rend la force de la poison irrémédiable. (OEuv. de Plutakque. Comment on pourra discerner le flatteur d'avec l'ami.)
Il dit qu'il auoit un nombre de fourmys qui alloyent à vne autre fourmillière que la leur, portant le corps d\m fourmy mort. (Le même. Ibid., Quelz animaux sont les plus auiséz.)
Et enfin dans leur contemporain Pierre Charron :
Le foye, le cœur, le cerueau... se tenant par pointures déliées, qui puis se remplissent de chair à la façon à'vn fourmy. {De la Sagesse, liv. I, eh. i.)
Quand je dis que je n'ai pas catalogué les mots qui ne diffèrent du français actuel que par la prononciation, je suis quelque peu en contradiction avec la vérité. C'est qu'il arrive en certains cas que cette prononciation a été la véritable, ou du moins qu'elle a été en usage avec autant de droit et peut-être de raison que celle quia été conservée. Les linguistes peuvent y trouver de rutililé, et plus d'une de leurs remarques s'est appuyée sur des inductions puisées dans des faits de cette nature.
J'espère qu'on me pardonnera de m'être lancé parci par-là dans quelques étymologies ; on ne peut pas vivre aussi près de la tentation sans y succomber quelquefois. Je recommande à Tattention de mes compatriotes érudils certains mots qui peuvent faire la joie d'un amateur ; je puis même ajouter qu'il en est qui leur procureront un bonheur complet, s'ils parviennent à en découvrir la source.
J'ai puisé mes preuves principalement dans le Glossaire de Du Cange et le Lexique de Raynouard, qui donnent d'une manière bien supérieure aux
œuvres analogues, les plus antiques origines de nos locutions. J'ai recueilli de même tout ce que j'ai pu trouver dans Rabelais, Montaigne et quelques autres écrivains choisis principalement parmi les plus connus ou les plus spéciaux du xvi^ siècle, époque à laquelle on fait remonter les transformations qui ont amené notre langue au point oîi elle en est (1) En donnant ces citations, je tiens plutôt à faire acte de bonne volonté, ce qui m'est permis, qu'à poursuivre une œuvre de science, ce qui est tout différent pour moi. Si, par suite, je n'avais d'autre rôle à prendre que celui d'observateur, je n'en sais pas moins qu'en pareille matière, les plus minces travaux ont quelquefois leur prix et leur portée, tout ainsi que les petits ruisseaux font les grandes rivières. Cet adage n'a pas le mérite de la nouveauté, j'en ai môme déjà reproduit l'équivalent plus haut ; j'y veux pourtant revenir encore, parce qu'il indique à la fois le but que je me proposais, et comment j'ai pu m'encourager dans mes efforts pour l'atteindre.
(1)11 n'y a qu'environ quinze départements de l'intérieur où la langue française soit exclusivement parlée. Encore y éprouve-t-ellti des altérations sensibles, soit dans la prononciation, soit par l'emploi de termes imjiroijres et surannés, surtout vers Sanct-rre, où l'on retrouve une partie des expressions de Rabelais, Amyol et Montaigne. Nous n'avons plus (le provinces, el nous avons encore environ trente patois qui en rappellent les noms... LaConvenlion décrète que le Co nité d'instruction publique présentera un rapport sur les> mo/ens d'exécution pour une nouvelle grammaire et un vocabulaire nouveau de la langue française... (Grégoire, [{apport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois, 16 prairial an II. Société des Arls du Mans, n» 1757).