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CHAPITRE VII

Retour de M. Laflèche à Saint-Boniface. — Griefs des Métis contre la Compagnie de la Baie d'Hudson. — M^' Provencher passe outre aux prétentions de la Compagnie et entreprend ses missions chez les Sauvages. — Troubles causés par les vexations de Ja Compagnie à fourrures et règlement sommaire d'un grave conflit. — Métis et Sauvages, leurs caractères et mœurs, ils ont été calomniés. — La chasse aux bisons dans la Prairie.

M. Laflèche rentrait à Saint-Boniface au moment où, outrés parles procédés iniques de la Compagnie de la Baie d'Hndson, les Métis lui arrachaient la liberté du commerce des pelleteries.

Cette liberté paraîtra peu de chose à un esprit superficiel ; M. Laflèche l'estima pourtant d'une extrême importance ; elle l'était déjà par l'audace et Fimprévu qui la déterminèrent, par la violence qu^apportèrent les rebelles dans sa conquête, par la résolution implacable qu'ils manifestèrent à vouloir mettre un terme à une exploitation abhorée. Elle entraîna, d'ailleurs, de telles conséquences qu'on y peut reporter l'origine des libertés économiques et politiques des futures provinces du Nord-Ouest, comme celle des mouvements populaires qui troubleront bientôt la nouvelle province du Manitoba, avant et après son incorporation dans le Dominion canadien.

Par le fait même que, pendant les deux premières années de son apostolat, l'abbé Laflèche avait été chargé du saint ministère dans Saint-Boniface et les missions voisines, il avait eu des relations étroites avec tous ces Métis, vaillantes et turbulentes personnes, qui lui confiaient leurs peines et misères, aussi leurs aspirations vers une existence plus libre et un sort meilleur. Comme M. Belcourt et les autres missionnaires, ses devanciers, il s^efForçait d'améliorer les goûts de ces enfants de la Prairie, de les mettre en garde contre les déceptions que leur ménagerait la destruction inconsidérée du bison. Il aurait voulu les voir

plus près de la terre, plus fidèles à leur clocher, demandant à un travail soutenu et moralisateur des moyens de subsistance moins aléatoires, capables au moins de les soustraire aux vices de l'oisiveté, aux rancœurs de la servitude où les entretenait le commerce monopolisé des pelleteries qui se faisaient chaque jour plus rares^ sans en devenir plus rémunératrices pour eux. Peine perdue.

Sans doute, la droiture du missionnaire, sa grande bonté, ses conseils honnêtes frappaient ^imagination des naturels et des métis. S'il arrivait à ces derniers de l'écouter d'une oreille toujours distraite^ quand il s'agissait de changer les conditions de leur existence nomade, ils n'appréciaient pas moins sa condescendance, son dévouement; ils mettaient en lui toute leur confiance, lui donnaient raison tant qu'il leur parlait; ils essayaient même de mettre ses avis en pratique ; mais dès que la verdure ramenait le bison sur la plaine, en

masse ils repartaient à la chasse et le missionnaire les

accompagnait,,., la fonction devant suivre son objet même dans cette vie aventureuse.

Et c'est dans les palabres des wigwams, en fumant le calumet inévitable, que les anciens ou les chefs débattaient leurs intérêts, prenant le missionnaire comme témoin des torts que la Compagnie rapace leur causait systématiquement; et il les entendait dire avec colère que cela ne pouvait pas durer toujours.

— Pensez donc, Père, disait l'un, à la situation qui nous est faite ici, à nous et aux Sauteux, et c'est la situation subie par toutes les tribus comprises dans le territoire accaparé : nous n'avons aucune communication avec le reste du monde en dehors de la Compagnie qui nous isole, nous prive de tout et nous garde dans un esclavage odieux. A part l'air qu'elle ne peut nous dérober, le poisson qu'elle ne peut mettre en garde dans ses forts et la « vache » qu'elle n^a pas le courage de chasser, elle détient tout; et, contre peu de tant de choses qui nous manquent, elle exige tout ce que nous possédons : nos fourrures rares qu'elle vend à prix d'or et notre pim.ikkan qui l'empêche de mourir de faim au milieu de nous qu'elle affame. Cela ne peut pas durer.

— Et cela ne durera plus longtemps, ajoutait un autre ; car, Père, vous voyez grossir notre nombre. Nos enfants, sans doute, nous peut-être, nous nous lasserons. Pensez, Père, que nous chassons en forêt, en prairie ; que les Peoux Rouges y chassent de leur côté, et que les uns et les autres nous faisons de la fourrure et du pimikkan. Le pimikkan se

mange, la fourrure se veuJ : ce sont nos deux articles de traite ou d'échange pour obtenir ce qu'il nous faut.

Mais traiter ou échanger nos peaux n'est pas profitable ni commode pour nous. Avec qui traiter? Avec les Peaux Rouges ou les étrangers? La Compagnie nous le défend sous des peines sévères : confiscations des peaux échangées et des autres qu'on peut alors posséder; comme supplément de peine fréquemment: destruction de tout ce qui attache à la terre, y compris parfois la vie même. Donc, interdiction absolue aux Métis d'acquérir, de vendre par échange ou autrement des fourrures ; interdiction aussi de porter nor3 fourrures au-delà de la frontière, oîi les Américains nous font des offres avautageuse:^ ; et point de trafic non plus avec les étrangers. Nous voilà réduits à traiter avec la Compagnie d'Hudson, seule en état, et seule en prétention de nous prendre au pelu (au prix) qui lui convient, ou toutes nos fourrures, ou seulement ce qu'elle en trouve à sa convenance. Autrefois, il y avait les deux Compagnies concurrentes, THudson et la Nord-Ouest; on allait au plus offrant; mais elles ont mis leur beurre ensemble et nous le passent maintenant au prix fort en prenant le nôtre au prix réduit, et cela. Père, ne peut durer.

— Et pensez encore, Père, exposait un troisième, qu'étant seul marchand, la Compagnie nous offre et nous prend exactement tout ce qui lui plaît. Qu'est-ce qu'un pelu ? c'est la peau d'un castor. Ça paraît avoir une valeur immuable et la Compagnie en fait Vunilé de ses prix de commerce ou de traite avec nous : elle ne fait pas de commerce avec d'autres. Je voudrais vendre ma femme, supposons; au Fort de la Compagnie, elle vaudrait un, deux, cinq, àxxpelus^ ou elle ne vaudrait qu'un demi-pelu selon qu'elle pourrait fournir plus ou moins de travail ou d'enfants, ou qu'elle serait jeune ou vieille: et voilai Si j'ai vingt robes de bisons à vendre, la Compagnie trouvera, à son gré, sans contrôle ni discussion, ({ue le tas vaut deux ou Iyois pelas ; mais si j'ai à lui acheter rien du tout, pres{{ue rien, cela me coûtera au comptoir de la Compagnie, qui seule en dispose, autant de pelas que j'en possède et davantage. Je suis dépouillé, ruiné, je m'endette, et cela, Père, ne doit plus durer.

— Et ce qui ne se répétera plus, assurément, disait un autre les dents serrées, c'est le coup de Régis Larence. Tu n'a pas connu Régis! Il y a belles lunes de ça (en 1826). Ce n'était pas vrai; mais on avait intérêt à ce que ce fût vrai, et Régis Larence fut accusé d'avoir obtenu par traite quelques pelleteries des Sauvages, malgré la défense de la Compa-

gnie, pour les imposer à cette Compagnie avec bénéfice. Vous savez, Père, combien la Compagnie agit mal envers les Métis, mais elle est plus dure encore avec les Indiens. Si elle nous donne vingt pelus pour nos fourrures, supposons; elle n^en accordera qa'«« au Sauvage pour la même marchandise, exactement. Vous voyez le bénéfice qu'on accusait Régis Larence de vouloir faire au détriment de la Compagnie. C'était un crime qu'il fallait réprimer pour en détourner les Métis ; car la liberté des échanges entre Métis et Sauvages d'abord ; entre ceux-ci et tous venants ensuite, eût été la ruine de la Compagnie de la Baie d'Hudson, dont les actionnaires, les fonctionnaires et les employés ne songent qu'à s'enrichir. Ils augmentent d'autant notre dénuement qu'ils font passer pour de la dégradation !

Le cas de Régis Larence était donc clair : avec tort ou raison, on donnera le sort qu'on lui fera comme en exemple pour ceux qui seraient tentés de l'imiter. Le gardien du Fort Garry envoya chez Régis des hommes d'armes pour saisir et apporter au Fort toutes les pelleteries en la possession de Larence. Celui-ci était absent. On brisa les portes, on enleva tout. A son retour, Larence n'eut liiieux à faire que de réparer les dégâts, n'ayant rien d'autres à réclamer à la Compagnie. Tel fut le sort de plusieurs Blancs. Que pouvaient donc attendre les Métis que nous sommes !

Vers le même temps, deux Canadiens, « dont l'un était aveugle et tous les deux en détresse », se trouvaient également accusés d'avoir acheté des peaux aux Sauvages. Ils s'occupaient surtout de pêche dans le lac Manitoba. Les hommes d'armes, qui opérèrent chez Larence, se rendirent aussi chez l'aveugle et son compagnon, et ils s'emparèrent de ce qu^ils y trouvèrent^ brûlèrent la hutte des délinquants, et détruisirent les filets qui étaient leur seul moyen d'existence. Comment, sous ce régime, pouvons-nous vivre ? On nous réduit au dénuement de l'animal qui rôde dans la prairie, dans les bois ; on dit que notre dénuement résulte de notre sauvagerie dégradée, et cette calomnie pas plus que ce traitement injuste, Père, ne peut aussi être tolérée.

— Et ce qui ne se répétera plus jamais. Père, disait un général de chasse, c'est de nous assommer comme Laroque ! Ce fut un commis de Simpson, commandant du Fort Garry, peu pressé de régler ses comptes (jui fit cela. Laroque depuis des heures, avec bien d'autres, attendait à la porte du Fort son salaire mérité. Il eut le tort de s'impatienter et de pénétrer dans le Fort pour le montrer. Mais le commis, dérangé, eût

un plus grand tort d'assommer Laroque d'un coup de tison. Nous exigions la remise du commis pour l'abattre comme Laroque, et force eut bien été de nous livrer le coupable. Mais le gouverneur du Fort chercha M. Belcourt à la mission catholique. La Robe Noire régla l'affaire par une indemnité qui fut versée à la famille de Laroque. IVotre attitude fit entendre qu'il ne fallait plus à l'avenir commettre de pareilles violences.

M. Laflèche faisait comprendre qu'on ne devait jamais à la légère troubler l'ordre public, ni chercher à imposer une volonté qu'on n'avait pas le droit ou les moyens de faire respecter.

On lui objectait : on y pourvoira ! notre nation croît en nombre chaque jour ; elle vit à l'étroit sur des terres qui sont les nôtres. Nous ne resterons pas des esclaves méprisés dans la Colonie.

— Il faut s'en remettre aux Juges, conseillait le missionnaire.

— Oui ! mais, hommes de la Compagnie, ils ont la charge de nous condamner ; ils nous font fouetter comme les bœufs et nous ne sommes pas « des vaches ! » Nous avons demandé que nos blés et nos viandes soient mieux payés ; nous avons le droit d'échanger nos pelleteries comme il nous plaît et de les porter à ceux qui les paient à un prix raisonnable. La Compagnie refusa; mais elle consentit à nous céder des terres à meilleur compte. Ce n'est pas assez pour nous satisfaire.

C^était pourtant là l'ordre établi dans la colonie et ces incidents, rappelés par les Métis, se déroulèrent entre 1823 et 1838. Jusqu'à cette dernière date, fidèle à l'esprit de l'ancienne Compagnie du Nord-Ouest, la nouvelle Compagnie de la Baie d'Hudson fusionnée n'entendait pas faciliter aux missionnaires, pas plus, du reste, qu'aux autres, l'accès des territoires de l'Ouest en dehors de la colonie de la Rivière- Rouge. Jusque-là les efforts et les travaux apostoliques de Ms"" Provencher comme de ses collaborateurs n'avaient pu déborder les limites de cette colonie.

En 1838, cependant, Me"" Provencher se proposait d'envoyer un missionnaire au fort de la Prairie, aujourd'hui Edmonton ; position admirable, dont l'Evéque pressentait l'avenir certain. Là, et plus loin, même dans la Colombie britannique, la Compagnie à fourrures transportait des fonctionnaires et des employés qui n'en pouvaient plus revenir. Force était à ces déracinés de s'établir dans le pays même où les besoins du commerce les avaient fait échouer. Ils

prenaient femme dans les tribus sauvages et faisaient ainsi souche de Métis. Ils désiraient, néanmoins, suivre leur religion, la maintenir dans leur foyer, faire bénir leur mariage, baptiser et instruire leurs enfants. A cet efFet^ ils demandaient des missionnaires; les sauvages qu'ils fréquentaient et auxquels la force même des choses les unissait par des liens fréquents de commerce et de sang ; auxquels ils parlaient d'un autre culte que des pratiques naïves ou grossières en honneur parmi eux ; ces sauvages aussi souhaitaient ou la venue, ou le retour des hommes de la Prière, de ces hommes honnêtes et bons qu'ils devaient reconnaître à leur Robe Noire et à ce qu'ils n'avaient point de femmes.

Cette situation, ces circonstances préoccupaient M^"" Provencher : il n'était de sacrifice qu^il ne fût disposé à s'imposer pour y porter remède.

Lu Compagnie, en ce qui concernait les missionnaires, craignait que leurs compagnons ou leurs guides dans ces lointaines régions ne fussent tentés de traiter des fourrures avec les Indiens. C'était la raison d'une opposition, comme ce fut le prétexte d'une tyrannie qui faillit, à diverses reprises, perdre la colonie écossaise de la Rivière-Rouge.

Mais cet intérêt égoïste ne fut pas plus capable d'arrêter Ms"" Provencher, qu'il ne fit renoncer le noble lord Selkirk à ces projets.

L'Evêque, en 1838, proposa donc au gouverneur Simpson d'envoyer des prêtres au Fort de la Prairie. Celui-ci lui répondit qu'il ne l'autoriserait qu'après avoir pris l'avis du Comité de la Compagnie, siégeant à Londres.

— Excellence, répliqua TEvêque, je tiens ma mission d'une autorité plus haute que celle de votre Comité. Ma mission, je la tiens de Dieu ; je suis évêque pour envoyer des missionnaires partout dans ce pays, annoncer l'Evangile aux infidèles. J^enverrai mes prêtres quand même jusqu'à la porte de vos Forts et, si vous leur refusez l'hospitalité, ils camperont dehors ; mais ce ne sera pas honorable pour la Compagnie.

Le Gouverneur, voyant que tonte résistance serait vaine, n'insista pas. C'est pourquoi, quand l'Evêque, en 1846, envoya M. Laflèche et le P. Taché à l'Ue-à-la-Crosse, ils furent recommandés par M. Simpson lui-même et favorablement accueillis parle bourgeois Mackenzie (1).

M. Laflèche n'ignorait donc rien de tous ces incidents ni

(1) Voir Histoire du Nord-Ouesi, par l'abbé G. Dugas, tome ii, page 74.

de bien d'autres misères, et il était parfaitement préparé à entendre les récriminations des Métis qui se fiaient à lui. li appréciait leurs griefs à leur juste valeur et, non sans de bonnes raisons, il redoutait de leur part une réaction peutêtre encore plus dangereuse, et contre laquelle il avait essayé de les mettre en garde dans leur propre intérêt. Il ne fut donc pas plus étonné que surpris par les événements qui se produisirent au Fort Garry peu avant son retour à Saint-Boniface.

Le mécontentement des Métis était motivé ; leurs griefs étaient nombreux. Plusieurs années durant, après l'incident des Sioux, survenu en 1846, la Compagnie avait entretenu des soldats, puis des vétérans en nombre pour en imposer aux Méiis plus encore qu'aux Sauvages, leur endurance faiblissant à mesure qu'augmentait leur nombre. C'est qu'un monopole exorbitant, aggravé par la cupidité de ceux qui l'exerçait, devenait de plus en plus intolérable. On ne ménageait plus, pour la moindre infraction au règlement arbitraire de la traite, ni la prison, ni les contlscations de fourrures, mesures qui revêtaient parfois un caractère réellement révoltant. Certes, et M. l'abbé Dugas dans son Histoire du Nord-Ouest a soin de le déclarer, les actes répréhensibles n'étaient pas le lait des officiers supérieurs et n'avaient pas l'approbatiou des administrateurs de la Compagnie ; mais en face de faits accomplis, en somme profitables, et pour ne pas affaiblir le prestige de subalternes maladroits ou trop zélés, on fermait les yeux au risque de laisser le mécontentement grandir et s'amasser sur l'horizon d^m monopole suranné la tempête qui devait l'emporter.

Et cependant, vu les difficultés de la traite clandestine et l'honnêl^-té éprouvée des Métis, les infractions étaient si rares, les préjudices causés à la Compagnie si limités, qu'elle eût agi sagement en faisant valoir ses droits d'une main prudemment gaiîtée de velours et l'œil demi-clos. De cette façon du moins elle se fût épargné la liberté de la traite qui porta à ses privilèges une atteinte autrement sensible.

Il arriva donc pour le malheur de la Compagnie qu'en 18^i9 le chasseur Guillaume Sayer, de Saint-Fvançois-Xavier, bien connu de M. Laflèche, acheta quelques peaux à des sauvages et que, pour ce crime, il fut jeté en prison effort maltraité. Il fut pourtant remis en liberté sous caution.^ Outrés par ce traitement, les Métis se soulevèrent. On se concerta par toute la colonie sur les moyens à prendre oour s'opposer au procès de Sayer. Ce fut Louis Uiel, père du fameux Riel de 1870, qui prit la tête de ce mouvement. Il envoya, dit l'abbé

Dugas, des courriers dans toute la colonie, invitant les gens à se réunir dans les paroisses un jour désigné par lui, afin qu'il pût aller leur soumettre les mesures à prendre pour contraindre la Compagnie à laisser aux chasseurs la liberté de la traite. L'invitation fut entendue et l'on vit de toutes parts le peuple surexcité affluer au Fort Garry

La Compagnie n'était pas restée inactive ; elle aurait bien voulu enrayer cette manifestation qui pouvait mal tourner.

Elle savait que les Métis étaient tous catholiques et très attachés aux exercices de leur culte. Espérant pouvoir opérer en leur absence et expédier Fafîaire Sayer sans éclat, elle fixa les débats au jour de l'Ascension, jour férié pour les catholiques. Elle supposait que les Métis iraient de préférence à la messe qu'à la Cour pour y appuyer la cause des Sayer.

Les Métis surent concilier leur devoir religieux avec leur intérêt social : ils allèrent à la messe basse de bon matin, et se rendirent au Fort Garry, où siégeait la Cour, au moment de l'audience.

La situation se compliquait. On avait bien songé à fermer les portes du Fort, à braquer les canons sur la foule qu^on aurait dispersée à coups de mitraille. Mais un coup de force n'eut pas fait prospérer le commerce des pelleteries qui exigeait le concours des Bois Brûlés et des Indiens : ils feraient sûrement de l'affaire une cause commune. Cette considération fit renoncer à la violence, dont l'effet était d'ailleurs incertain.

Les portes restèrent donc ouvertes et les Métis, en grand nombre, entourèrent le tribunal.

A onze heures, le major Caldwell, le juge Thom et deux autres magistrats ouvraient l'audience : leur mine n'était point fîère, la position devenait critique.

On appelle pourtant l'affaire Sayer. Les Métis s'étaient opposés à ce que l'accusé répondit à l'appel.

On parut attendre quelques instants pour laisser au prévenu le temps de se présenter à la barre; mais Sayer ne paraissant pas, le juge passa outre et appela les autres causes.

Néanmoins, le temps s'écoulait et la cause principale ne venait pas.

Ne pouvant laisser cette situation ridicule se prolonger, le juge rappela l'affaire Sayer, sommant le prévenu de se présenter devant la Cour. Vaine attente !

Que faire alors ? Sévir ou chercher un moyen d'atermoiement ?

Ajourner le débat, c'était céder à la pression et sacrifier

le prestige de la Compagnie : mais aussi, comment sévir en face de trois cents gaillards bien armés, aussi habiles que braves, et résolus à revendiquer ce qu'ils affirmaient être leur droit!

Fort perplexe, Caldwell propose aux Métis de prendre douze hommes parmi eux qui seront admis à l'audience pour servir d'arbitres dans TafFaire Sayer.

Les Métis acceptent à la condition expresse que l'affaire serait réglée dans l'espace d'une heure, déclarant que, ce délai écoulé, ils prendraient la justice en mains, si on ne la leur rendait pas.

Pendant que l'affaire se débattait, fusils aux poings et manifestement décidés à libérer leur camarade, les Métis se pressaient aux portes et aux fenêtres.

Au fond, il ne s'agissait de rien moins que d'établir les droits fondamentaux de la Compagnie, et de créer par un arrêt motivé un précédent juridique qu'on allait invoquer dans la suite. Une heure pour résoudre une aussi grave difficulté!... On discutait sans aboutir.

A la fin de l'heure impartie, Riel s^avance et déclare:

— Pour en finir de cette affaire malheureuse, je vous ai accordé une heure; cette heure est passée, et le procès est fini: i'accusé est acquitté... Vive la Liberté !

Les Métis du dehors, à ces mots, comme un tonnerre déchaîné, répètent : Sayer est acquitté ! Vive la liberté !

Le major et le juge protestent en vain; on ne les écoute plus. La première émotion apaisée, Riel reprend :

— Et ce n'est pas tout, dit-il! Nous exigeons aujourd'hui quelque chose de plus que l'acquittement de Sayer, qui a subi un châtiment pour avoir traité quelques fourrures sans l'agrément de la Compagnie. Dorénavant la traite sera libre dans tout le pays ; tous les chasseurs et commerçants auront le droit d'acheter des fourrures sans l'autorisation de la Compagnie qui, à l'avenir, ne devra plus intervenir dans nos transactions commerciales.

Vive la Liberté', partent en chœur les Métis enthousiasmés.

La Compagnie eut la bonne inspiration de céder à la force. Elle s'accommoda d'une liberté imposée que l'honnêteté persistante des Métis lui rendit profitable.

Voilà donc un événement capital qui s'était produit au cœur même de la colonie, au centre de la mission, et dont les Métis triomphants entretinrent joyeusement M. Laflèche dès son retour au milieu d'eux. Le missionnaire usa de son influence pour ramener le calme dans les esprits et pour décider les vainqueurs de cette journée mémorable à ne

chercher dans leur victoire que des avantages pratiques et honnêtes, ils continuèrent ainsi à s'équiper pour leurs chasses, à se pourvoir pour leurs échanges avec les Indiens aux comptoirs de la Compagnie qui, de son côté, leur consentait de larges crédits. Cette entente de raison, et la façon loyale de la pratiquer de part et d'autre contribua beaucoup à éloigner les Métis des Américains et de Pembina, où se faisait la fraude la plus active ; et c'est ce que 'SU' Provencher et la Compagnie avaient demaiidé instamment aux Métis, qui ne pouvaient s'y résoudre soiis l'ancien régime de la traite.

Nous avons dit que, jusju" . 1838, l'action des missionnaires sur la Rivière-Piouge fut circonscrite par les limites même de la colonie fondée par lord Selkirk, réduite ainsi à l'évangélisation des colons et employés de la Compagnie établis dans ces parages, aux Métis groupés principalement à Pembina et aux naturels qui, en Rois du pa3^s qu'ils se disaient èire, venaient en nombre traiter au fort de la Rivière- Rouge. Les sauvages menaient autour du Fort un vacarme infernal qu'il fallait tolérer, tant qu'ils ne faisaient que s'enivrer de Veau de feu obtenue par la traite, et tant qu^ils se contentaient de s^assommer entr'eux. Quand un blanc, égaré parmi eux, se trouvait malmené, c'était bien tant pis pour lui, car la Compagnie ne voulait pas d'affaires avec des gens qui se laissaient tondre périodiquement.

Il est temps que nous fassions plus ample connaissance avec ces Métis et ces Sauvages, dont les premiers furent beaucoup calomniés et auxquels Pabbé Laflèche, missionnaire et évèque, porta toujours un si grand intérêt.

Il n'y a pas d^abord à s'arrêter à l'opinion des historiens anglais, qui, sous l'influence d'une francophobie insurmontable, déclarèrent les Métis franco-canadiens, des aventuriers malhonnêtes et dégradés.

M. Fabbé G. Dugas, qui les connaissait bien pour avoir vécu vingt ans au milieu d'eux, déclare à l'encontre de ces assertions tendantieuses :

Nous nous plaisons, nous, à rendre justice aux Ecossais que nous estimons quoi qu'ils ne soient pas sans défaut ;....

En disant que les familles mélisses françaises étaient dans une condition dégradée, (t degraded condition », l'historien Gunn calomnie ces familles ; elles étaient pauvres et dénuées de tout, mais pauvreté n'est pas dégradation ; ce qui dégrade, c'est le vice ; or, les familles pauvres parmi les Métis, en général, ne sont pas vicieuses. On a pu leur reprocher une grande insouciance de l'avenir, un manquecomplet de prévoyance ; mais ce défaut n'est pas une immoralité et, dans l'état

d'abandon où ces familles avaient vécu jusqu'à l'arrivée des missionnaires, il est fort étonnant que ceux-ci ne les aient pas trouvées réellement dans un état de dégradation (i;. »

Et M. l'abbé Dufjas rend hommaoe h l'étonnante honnêteté de ces Métis, que les explorateurs comme les missionnaires éprouvèrent mille fois et que les Compagnies à fourrures reconnurent pratiquement par les crédits et la grande confiance qu'elles ne cessèrent pas de leur accorder.

Mais il faut voir ces hommes de près et les examinera l'œuvre :

« Habitués à la chasse du bœuf sauvage, écrit M^"" Taché, dans Esquisse sur le Nord-Ouest d'Amérique, les Métis forment la cavalerie la plus adroite qu'il y ait au monde. Les chevaux dressés à cette chasse sont d'une vigueur et d'une ardeur étonnantes ; mais l'habileté des hommes surpasse tout ce que Ton peut s'imaginer. Les rênes d'une main et le fouet de l'autre, ils tirent sept coups de fusils par minute, pendant que le cheval est à la vive course. 11 en est même un qui, dans un pari, a chargé et tiré cinq coups à balle pendant que son cheval faisait un arpent, chaîné, bride abattue ; plusieurs n'ont tiré le cinquième coup que quelques pas après avoir dépassé la borne. Puis ils ne tirent pas au hasard, car chaque coup abat un biijfalo. Souvent pour s'amuser en galopant ainsi, ils logeai une balle dans les flancs, d'un pauvre oiseau qui passe au-dessus de leur tête. Ce qu'il y a déplus étonnant encore, c'est qu'ils reconnaissent toujours ou presque toujours les animaux qu'ils ont tirés ; et pourtant, il y a jusqu'à 3oo chasseurs qui poursuivent en même temps la même bande de vaches. De temps en temps, ils mettent un, deux ou trois grains de plomb avec leur balle, pour reconnaître plus facilement leur proie. Un bon chasseur tue jusqu'à loo vaches pendant une chasse ».

« Les Métis, ajoutait le même dans Esquisse... pp. 220 227, semblent posséder naturellement une faculté propre aux sauvages et que les autres peuples n'acquièrent presque jamais : c'est la facilité de se guider à travers les forêts et les prairies, sans autre donnée qu'une connaissance d'ensemble, qui est insuffisante à tout autre, et dont ils ne savent pas toujours se rendre compte à eux-mêmes. Presque tous sont doués d'une grande puissance d'observation ; rien n'échappe à leur vue, et l'on peut dire que tout ce qu'ils ont vu reste gravé dans leur mémoire en caractères ineffaçables. Dans les immenses prairies, ils semblent reconnaître jusqu'au moindre accident de terrain ; si on leur demande des informations, ils vous donnent des explications qu'un

1) Histoire du Nord-Ouest, ioraQ 11, page 22.

propriétaire peut à peine fournir sur son petit domaine ; et après être entrés dans une minutie de détails, ils complètent votre étonnement en ajoutant : « Je ne connais pas beaucoup cet eadroit-là, je n'y ai passé qu'une fois, il y a bien longtemps ». Un coup d'oeil leur suffit pour reconnaître tous les chevaux d'une bande nombreuse qui ne leur appartient point, et, après un laps considérable de temps, ils se souviendront de ce qu'il peut y avoir de différence eatre un animal de cette bande et un autre qu'ils auraient vu ou non ».

Les Métis de l'Ouest sont sensibles, hospitaliers, généreux jusqu'à la prodigalité et patients dans les épreuves. « Leur défaut le plus saillant, écrivait encore M^^ Taché, est !a facilité à se laisser aller à l'entraînement du plaisir. Dune nature vive, ardente, enjouée, il leur faut des satisfactions, et si une jouissance se présente, tout est sacrifié pour se la procurer. De là uae perte considérable de temps, un oubli trop facile des devoirs les plus importants. De là une légèreté et une inconstance de caractère qui sembleraient l'indice naturel de vices plus considérables que ceux qui existent réellement. Cet amour du plaisir les conduit aussi trop souvent à l'ivrognsrie . »

« La chasse et la pêche, nous explique aussi Ms"" Taché, dans son Esquisse.. , p. 24 1 et suivantes, à de très rares exceptions près, constituent l'unique ressource des Métis et des Sauvages, comme leur occupation exclusive ».

Comme à propos du suicide de Simpson qui maltraita Laroque ainsi que nous l'avons vu, on accusa les Métis d'être la race la plus rancunière du monde. M. Tabbé Dugas affirme qu^il a habité vingt-deux ans avec eux et qu'aucun peuple au monde n'a moins qu'eux l'esprit de vengeance. Prompt à se mettre en colère, il pardonne avec une charité admirable ; cinq minutes après l'offense il l'a oubliée !

« Sous ce rapport, il n'a rien de sauvage. Ce témoignage que nous leur rendons, tous ceux qui ont vécu avec les Métis pourraient le leur rendre (1). »

Et comme, en l'œuvre des missionnaires de ce temps, il ne faut pas isoler les Métis des Indiens, voici ce qu'ils étaient aux dires des hommes de Dieu qui les recherchaient.

« Le sauvage est non seulement nomade, mais même errant et vagabond. Point de maison en général, pas même de demeure fixe ; des tentes de peaux (loges), des cabanes d'écorce ou de branches d'arbres, voire même de neige et de glace, souvent la grande cabane du bon Dieu, qui n a de dôme que la voûte étoilée ou nébuleuse : voilà l'habitation du sauvage. »

(1) Ilist. du Nord-Ouest, tome ii, page 62.

« Les sauvages voyagent beaucoup, mieux vaudrait dire qu'ils voyagent constamment. Avant l'établissement des nombreux comptoirs qui couvrent le pays, ils entreprenaient souvent des voyages de plus de mille lieues pour aller changer quelques fourrures avec les traiteurs européens et canadiens. Depuis que les comptoirs ont été multipliés, ils voyagent à peu près autant qu'auparavant.

« Ces voyages se font à pied ou en canot d'éeorce, quelquefois, maintenant à cheval. Les chiens sont employés pour transporteries provisions et souvent les personnes.

(c Les sauvages ne sont pas riches ; assez souvent, la femme, sans être le moins du monde aidée de son mari, peut porter sur son dos l'avoir de la famille. Les trésors en espèces sont inconnus, puisque dans toute l'étendue du vicariat apostolique, à l'exception de la colonie de la Rivière-Rouge, largent n'a point cours. Des fourrures, des provisions, fruits de la chasse et de la pêche, voilà seulement ce qui peut les enrichir. En échange, ils reçoivent quelques vêtements et quelques ustensiles de fabrique anglaise ou américaine, qui constituent tout leur avoir, en y ajoutant pour les sauvages des prairies, quelques chevaux, et pour tous quelques chiens.

« Les sauvages connaissent souvent l'abondance et la plus extrême pauvreté. Ils sont quelquefois de longs mois dans la dernière misère. « Des tribus entières, rapporte M^' Taché, sont habituellement dans un état de demi-jeûne et de souffrances journalières et toutes les tribus manquent dans un temps ou un autre des choses le plus essentielles à la vie ; aussi, il est étonnant de voir jusqu'à quel point ces infortunés portent l'exercice de la privation. Etre trois ou quatre jours sans le moindre aliment leur paraît chose toute simple et naturelle. Très souvent ces privation? se prolongent jusqu'à sept ou huit jours. »

Par leur teint cuivré les sauvages ont reçu le nom de Peaux-Rouges ; ils ont les pommettes des joues saillantes ; ils ont peu ou point de barbe. « Leur taille est de beaucoup au-dessus de la moyenne, surtout si on la compare avec celle des habitants de l'Europe méridionale. Tous les sauvages que j'ai vus ont les yeux noirs, et cet organe, comme celui de l'ouïe, acquiert chez eux une puissance très grande par suite de l'exercice » .

« Le sauvage est un homme qui mange, boit, dort et marche : qui mange énormément quand il a de quoi satisfaire son appétit, tout comme il se passe de nourriture au besoin ; qui boit souvent avec excès surtout Veau-de-feu... 11 dort ; il dort comme les autres paresseux, le jour, la nuit, quand il n'a rien qui l'occupe ; puis aussi, il veille plus que qui que ce soit que je connaisse. Il marche, ce bipède aux jambes un peu croches, aux pieds tournés en dedans par habitude, et il marche comme un véritable chien de chasse. Il court même, et cela au point d'atteindre les cerfs dans les déserts et au milieu des forêts ».

Les familles vivent en général dans la plus grande indépendance, les

unes à l'égard des autres, tantôt isolées, tantô»' groupées en camps plus ou moins considérables. Les enfants sont, dès le jeune âge, dans la plus grande libarlé avec leurs parents. Les tribus n"ont en général ni gouvernement, ni lois ; cependant dans quelques-unes, particulièrement dans les plus guerrières, certains chefs prennent un ascendant d'ailleurs très variable selon leurs qualités et les circouâlances.

Au point de vue des mœurs, il faut distinguer entre les sauvages des bois et les s:tavages des prairies. « Les sauvages des prairies, qui sont, d'après M. Laflèche, dans Etat gé/iéral des Missions de la Rivière-Rouge, les Pieds-Noirs, les Assiniboines, les Cris et une grande partie des Sauteux, sont de la pire espèce, et je crois qu'il n'y a pas d'exagération à dire que c'est l'hoinuie descendu au dernier degré de l'échelle humaine. Cet état de dégradation et de méchanceté vient de leur manière de vivre: ils sont ordinairement réunis en gros camps de 60 à 80 loges et souvent davantage, et mènent une vie errante et oisive à la suite des innombrables troupeaux de bisons qui leur donnent la nourriture et l'habillement. Quand on a sous les yeux la vie dégoûtante de ces sauvages, on comprend que le travail qui a été imposé à l'homme comme une pénitence après son péché, l'a été pour son bonheur plutôt que pour son malheur... Si les tribus des prairies sont devenues la senline de tous les vices qui dégradent Thonime; si le vol, le meurtre et pardessus tout une dissolution épouvantable, sont devenus une occupation journalière pour le grand nombre de ces barbares, c'est parce qu'un travail assidu leur est inconnu ».

Les sauvages des bois, qui sont les Montagnais et une partie des Cris, des Maskégons et des Sauteux, « ont une manière de vivre bien différente des précédents, nous apprend encore Ms"" Laflèche dans Etat général des Missions de la Rivière-Rouge . La pauvreté des terres qu'ils habitent les force à vivre éloignés les uns des autres et il n'y a pas de pays où la population soit plus clairsemée : on serait tenté de croire, eri parcourant ces contrées pour la première fois, que 1 homme n'y a pas encore fixé son séjour, tant on y trouve peu de traces de son passage. Ils n'ont point, comme les précédents, d'innombrables troupeaux de bisons pour leur donner à manger quand ils ont faim, et les couvrir quand ils ont froid. Quelques rares et prudents orignaux leur offrent une proie qu'il est difficile d'atteindre. Des bandes nomades de caribous tombent quelquefois dans leurs lacets, mais il leur faut du temps et de la patience pour y réussir. La pêche aussi dans certaines rivières vient leur

offrir une ressource contre le jeune. En sorte que ces nations sont oljligées de mener une vie beaucoup plus active que les autres sous peine de disparaître bientôt. Il est rare de trouver plus de deux ou trois familles ensemble, et ces familles sont toujours parentes entre elles. C'est à cette vie active et retirée qu'il faut attribuer la différence de mœurs qu^on remarque entre les sauvages des bois et ceux des prairies. Ils sont à peu près en paix avec tout le monde, ont le vol et le meurtre en horreur, autant pour le moins que les blancs. Quoique la polygamie soit en usage parmi eux, ils sont cependant bien loin d'être aussi dissolus que les autres,^ et on ne rencontre pas de ces crimes contre nature si fréquents chez ceux des prairies ».

Chez les sauvages du Nord -Ouest, avant leur conversion au christianisme, la femme était traitée très durement :

« Toutes les tribus que j'ai vues à l'état d'infidélité, nous explique M^i^ Taché dans son Esquisse..., la' ont forcé à considérer la femme sauvage comme l'être le plus malheureux que l'on puisse imaginer. Cette infortunée est non seulement le porte-faix de la famille, elle en est littéralement la bête de somme. Toutes les corvées sont pour elle, et presque invariablement les plus petits adoucissements lui sont refusés. Sa position est rendue plus pénible encore par les mauvais traitements, le mépris le plus profond et l'état d'abaissement dans lequel elle est tenue... Chez les Pieds-Noirs un grand nombre de femmes portent les marques très visibles des excès de la colère de leurs maîtres impitoyables. C'est le nez de la femme qui est le point de mire : bien des figures sont privées de cet important organe : un coup de couteau ou de dent a suflî à l'opération... « Que de t'ois mon cœur a été navré d'amertume en voyantia misère profonde dont j'étais témoin I Comme j'ai béni et remercié le bon Dieu qui, entre autre» bienfaits, a donné à nos mères la position qu'elles occupent au milieu des nations chrétiennes ! Comme ils étaient ignorants et insensés ceux qui, pour blasphémer contre la religion régénératrice, rêvaient l'existence dans les forêts d'Amérique d'un peuple primitif, jouissant d'un bonheur imaginaire ».

< Si donc, écrira M^"^ Taché à sa mère dans les premières années de son séjour parmi les sauvages, votre cœur de mère vous fait supporter avec peine l'absence de votre fils, j'espère que votre cœur de femme se consolera de ce qu'il ne s'est éloigné de vous que pour adoucir la misère de ses semblables et entre autre la misère des personnes de votre sexe. »

Et les missionnaires s'accordent à dire que les sauvages du Nord-Ouest, avant même leur arrivée parmi eux, avaient tous quelques notions religieuses, voire même quelques tra-

ditions bibliques, faciles à distinguer au milieu du grossier encadrement de folies et de superstitions qui les enveloppe. Tous les sauvages reconnaissent un être supérieur aux autres, auquel ils donnent différents noms. Le culte de cet être est souventnul et toujours bien mal défini; quelques-uns rendent le culte le plus éclatant au soleil ; la plupart, tout en reconnaissant l'esprit bon, servent et honorent de préférence l'esprit méchant, parce qu'ils le redoutent ou pour l'apaiser. Presque tous ont un polythéisme grossier, adressent leurs supplications à tous les êtres de la nature, à tous ceux surtout qui revêtent une forme singulière ou extraordinaire. D^infâmes et absurdes superstitions captivent ces pauvres peuples. Que n'a-t-on pas encore écrit de ces pauvres sauvages, du misérable état où les avait réduit l'abandon, l'isolement. Mais mille traits édifiants et surprenants nous ont appris aussi ce que la Foi et Féducation pouvaient en faire. On lirait avec intérêt, à cet égard, les vies des évéques Grandin, Taché, Langevin et du P. Lacombe, pour ne point citer d'autres chroniques documentées sur cette matière. Nous ne pouvons en donner des extraits sans nous laisser entraîner; mais citons au moins cette conversion de sauvage que fit notre héros dans l'une de ses consolantes missions.

L'abbé Laflèche aimait dépeindre les magnifiques aurores boréales qu'il lui fut donné d'admirer dans les régions polaires. Ce n'était pas le jour, disait-il, et ce n'était pas la nuit, mais une lumière tamisée qui se répandait sur la plaine immense, emblème de la demi-civilisation qui envahit ces contrées et les âmes sauvages, témoin ce brave Indien qui ne voulait pas être baptisé avant d'avoir fait quelque chose pour le bon Dieu. Il s'employa donc de son mieux à la conversion de sa tribu.

Une fois instruit, M. Laflèche croyait que son sauvage choisirait pour recevoir le baptême une fête solennelle, soit l'Ascension, la Pentecôte ou la Fête-Dieu, il opta plutôt pour la Saint-Pierre.

— Vois-tu, Père, disait-il, c'est lui qui a les clefs du Paradis. Je veux qu'il m'ouvre quand je me présenterai.

La veille du grand jour le néophyte passa la nuit en prière, disant à haute voix : « Mon Dieu, je regrette mes péchés. Mais, c'est fini, je ne pécherai plus. Ma femme et mes enfants me faisaient fâcher autrefois; si je dois retomber en cette faute, mon Dieu, fais-moi plutôt mourir, ou fais-les mourir. » Et il repassa une à une toutes les occasions de péché de sa vie, les terminant toutes par : « Fais-moi plutôt mourir ou fais-les mourir. »

Le jour de sa première communion, pendant la messe, trouvant qne le prêtre tardait à lui donner l'iioslie, il s'écria : « Ce n'est donc pas aujourd'iiui que je communie. » Et il prolongea son action de grâce pendant sept heures consécutives.

Dans Télat de détresse et de dispersion que nous connaissons, i'évangélisalion des tribus sauvages reslait malaisée. Faliaii-il aller au-devant des ?déiis et des Naturels, ou valait-il mieux les alLendre et chercher, en leur inspirant des goûts sédentaires, à les attacher à la terre, à leur apprendre comment on tire du sol nourricier les ressources que la chasse et la pêche leur procuraient alternativement avec une prodigalité excessive ou une parcimonie meurtrière?

M""" N. Provencher et ses premiers collaborateurs, tout particulièrement MM. Laflèche et Taché, étaient d'avis qu^il fallait, de toute nécessité, s'attacher aux pas des indigènes ; qu'il convenait de les chercher dans la Prairie, sous les bois, aux bords des eaux et que, pour les comprendre et les gagner à Dieu, on devait cie vivre avec eux pour les convaincre autant par l'exemple que par la parole, et se donner tout entier à eux pour que, en retour, ils se donnassent eux-mêmes peu à peu à Dieu.

Le missionnaire Belcourt fut d'un avis opposé ; comme il était d'un caractère difficile, volontaire, obstiné, il n'en faisait qu'à sa tète, ce dont M^"" Provencher avait gémi craignant que les œuvres de ce missionnaire, par ailleurs plein de zèle et de dévouement ingénieux, ne restassent stériles faute de la bénédiction des cieux. Et, en effet, ses expériences n'eurent point de lendemain et ses établissements organisés pour retenir Métis et Sauvages en ses centres choisis, malgré des efforts dignes d'un meilleur destin, durent être abandonnés, j^îs"" Provencher se résigna avec douleur à cette mesure extrême et, en portant cette triste nouvelle à la connaissance de l'évêque de Québec, il donnait ses raisons et les causes de cette mésaventure.

M. Laflèche., pour sa part, avait une vue plus claire de la ■ situation, quand il disait f[ue Tavenir de la mission dépendait, dans ce temps, de la mobilité des missionnaires, de leur connaissance approfondie du caractère, des mœurs et des langues dos nations sauvages ; qu'on ne les amènerait à la civilisation que par la transformation qu'opère dans les âmes la religion mise à la portée de leur sons borné.

Ce digne jnissionnaire souffrait de ne pouvoir, plus activement, mettre sa théorie en pratique ; appliquer lui-môme les principes qu'il énonçait et les traduire en des actes plus

utiles. Comme son admirable compagnon de i'îîo-à-Ia-Crosse, il aurait voulu courir au loin à la poursuite des âmes. Nous avons vu pour quelles raisons de santé, il devait laisser ce soin à M. Bourassa d^abord, en 1844 et 1846; ensuite au P. Taché de 1847 à 1849. Mais à Saint-Boniface, et dans les missions voisines comme à rile-à-la-Grosse et dans ses environs il se dépensa admirablement à l'entière satisfaction de son évoque qui n'attendait do la bonté de Dieu de meilleur successeur que lui à la têic de son œuvre immortelle.

jMais Dieu, qui avait d^autres desseins sur lui, ne refusa ptjs cependant au vaillant missionnaire un regain de santé suffisant pour qu'il pût à son tour, quelque temps du moins, se donner dans toute la mesure de sa bonne volonté. Au poste de confiance et d'honneur qu'il occupait aux côtés de son évêque, il avait dû constater des indices de lassitude, de dégoût même. Il s'efforçait alors de réagir en réconfortant par SCS bonnes paroles, par son exemple ; et il disait, il répétait à quelques-uns, comme M*'' Taché dût le faire de son côté, à son retour à l'Ile-à-la-Crosse après sa consécration épiscopaîe : Un missionnaire chez les sauvages ne doit pas s'attendre de leur part à des raffinements de civilités avant de les avoir civilisés. Il faut plutôt s'attendre à toutes les grossièretés dont sont capables des êtres demeurés trop près de la nature déchue et corrompue par la malice du coe;-5r, par les errements de res[)rit. Si nous ne pouvions nous accommoder (jiîe de prévenances flatteuses, de fines délicatesses, c'était une aumônerie chez les Yisitandines qu'il iious eût fallu rechercher, non pas la société des Sauvages.

C'est dans ces dispositions qu'en 1850, pour la première fois, il se joindra aux Métis partant pour leurs grandes chasses.

Tous les missionnaires du Nord-Ouesl, entre 1818 et 1870, ont connu ces chasses émouvantes; ils en ont parlé et écrit avec un grand intérêt que partagèrent les historiens et les romanciers. Vx°'^ Ladèche en a évoqué très fréquemment des épisodes curieux ; i'al)bé G. Dugas, dans son Histoire du Nord-Ouest, tome II, en fait une relation minutieuse ; mais il faut en lire lu description pittoresque dans la Vie du P. Lacombe.

Laflèche vécut dans le Nord-Ouest douze ans (1844 à 1856), le P. Lacombe y passa toute son existence sacerdotale. Arrivé auprès ue M. Belcourt, à Pembina, en 1850, il mourut seulement le 12 décembre 1916 à I^Iidiianore, ayant fondé des églises florissantes à Galgary, à Edmonton, à Saint-Albert et assisté à toute la prodigieuse transformation de cet

Ouest qu'il aida puissamment à engendrer à la civilisation.

C'était en 1850. M. Belcourt partait en tournée d'hiver c'ans les campements de son ressort; le P. Lacomhe reslait reul à Pembina. Les petites semailles faites, les Métis se disposèrent à partir à la chasse du huffalo dans les plaines entre la Rivière-Piouge et la Saskaîchewan.

Pour les nomades le huffalo était « le don inappréciable du Grand Esprit, don essentiel pour sa prospérité et son existence )>. C'est le bufFalo qui lai fournissait « l'habitation, la nourriture et le vêtement ». La viande du bison est une nourriture saine, sinon recherchée, que le sauvage peut manger fraîche ou séchée sous la forme de pimikhan^ ce qui lui permet de la conserver longtemps et de la transporter facilement en voyage. La peau lui fournit l'ameublement de sa demeure, les principales pièces de son vêtement et de sa chaussure. Dans les tendons, il trouve un fil souple et fort pour coudre ses vêtements et sa tente. De son cuir, il façonne d'autres ustensiles encore, des selles, des boucliers, des tambours. Des cornes même, il tire des cuillers et des coupes, et les sabots de l'animal, dissous et convertis en colle, entrent dans la fabrication des arcs et d'autres armes. En poursuivant le huffalo à travers la prairie sans limite, les Indiens respirent à pleins poumons cet air pur de liberté sauvage pour laquelle ils sont nés...

« Chaque année les Métis de Pembiua et des pays environnants ss réunissaient autour de la mission et organisaient la grande expédition, abandonnant loges et maisonnettes pour un temps plus ou moins long. Des milliers de charrettes chargées de provisions formaient la caravane et servaient d'abri aux femmes et aux enfants. Le missionnaire était toujours de ces randonnées et cumulait suivant les circonstances son devoir de pasteur des âmes avec les fonctions d'avocat, déjuge de paix, de secrétaire, aussi de médecin et même de chirurgien à l'occasion.

« C'est ainsi que M. Lacombe (et M. Lallèche la même année) est choisi comme chapelain de la compagnie... La caravane se met en marche, chacun à son poste, sous la direction de chefs dj groupée ; tous ceux qui peuvent marcher forment le gros de la colonne. Les charrettes viennent ensuite avec les vieillards et quelques femuies impotentes, et le long défilé s'achemine à travers la prairie vers le prochain campement.

« On arrive, et chacun se met en devoir de dresser sa tente à l'endroit qui lui convient ; ce n'est pas trop de toute l'autorité du missionnaire pour étoblir un peu d'ordre. Tout s'arrange eniln : les enfants ramassent des herbes sèches et des branchages, les hommes s'oc-

cupent des chevaux et des bagages, tandis que les femmes apprêtent ie repas du soir.

«. Dès que la faim est apaiîéa et que la faîigue commence à se faire moins lourde, le ministre de Dieu prend ia parole :

« '.• il ;i tenant, mes amis, 5 i nous voulons que Dieu nous ];éni£se, nov.s allons commencer par la prière ; nous procéderons ensuite aux éiccti'ins (]ui doivent assurer le bon ordre dans ia chasse que nous <înl;( ))renons. Pour être « chanceux ^> dans notre expédilion, vous le •siîv<;-, il nous faut un c;ouverr!ement et des lois, mais il nous faut, par dessus tout, le secours du Grand-Esprit, pour nous protéger ainsi contro les attaqiîes de nos ennemis.

« Tout le mond-3 écoule avec ur:e attention respeciueuse les paroles de la o llube-Noire » ; ces hardis chasseurs comprennent qur-, pour avoir le succès, il frUùt une soumission parfailc à ia même discipline et une obéissance passive aux ordres donnés. La clochette {groupe toute la caravane autour du rnissicnnsiie, et dans 1?. grand silence de ia praii ie, le chant tiu soir monte rjihmé par des voix galturaîes :

« La prière îcrmirjée, les femmes et les enfatîls sont congédiés; seuls les hommes et hs jeuues ge:»? demeurent pour prendre part au cons- il du camp que doit présider un vieiliard, le plus iniluer.t par sa parole et le pius considéré par sa sagesse, li annonC'-. so'enuolloinent qu^i l'assemblée est ouvcîie. A la majorité des voix, on procède: à i'éiecîion d'un Président et da dix Ci^piiaiaes, haquels se cboisi^sGul c|uiî:ze soldats policiers. Tous délibèrent ensemble sur le choix très important dos éciaircurs et des guides qui auront, chaque malin, à donner le signal du départ, à diriger la in.irche pendant la iournée et à indiqu.er, le soir, l'emplacement du camp. Les guides marchent en lôle de la caravane ; un grand pavillon marque leurs charrettes et nul n'a le droit de les distancer. Rien de plus gracieux que ces étendards flottant gaiement sous la brise des grandes plaines. Pour compléter îa série des o'ficiers ciiargés d'un service public, il faut encore un crieur. sorte de héraut qui s'en va par tout le camp, transmettre les ordres et les dispositions nouvelles qu'on a dû prendre.

« Les élections terminées, on passe à la revision des lois anciennes loglementiint la chasse au bnjjaio ; on ajoute, on retranche, on modJKe, suivant l'opportunité présente. Enfin, toutes choses étant raû- Tf;mcnt réfléchies et discutées, b Président se lève et fait lire devant i'assembléj les résolu-ions adoptées à la majorité des suffrages ; puis s'avlrcssaut direcleraent à li multitude, à voix h;Auîe et solennelle : « Que tous ceux, dit-il, qui sont opposés à ces règlements s'éloignent « do nous... Qu'il soit coînpris qu'une fols ces lois acceptées, il ne « çera permis à quiconque de laisser le camp, ou de fourcher en a faisant sa propre volonté. Si quelqu'un désobéit au comrnande- *i m?nt, il encourra les chà'imenti hs pius sévères... » Étendant alors ia main vers les quatre coins de l'assemblée, il proclame que tout est

réglé, qu'il no reste plus qu'à s'exécuter en braves et honnêtes gens. « Le code de chaesc ainsi édicté est consigné sur un registre et c'est le missionnaire qui fait fonction de greffier...

« Dès le matin, au réveil, la messe est dite en plein air et le rrcmier déjeuner ieetement absorbé. Les guides déploient leurs pavillons, et en un tour de main loges et tentes sont roulées et pliées, les poneys harnachés et attelés ; les femmes et les enfants reprennent Icir place £ur les charrettes à côLé des bagages. Ua dernier signal, et la longu* théorie s'ébranle à travers la p-rairie, guides en tête, et les Civ^iiera chevauchant le long de la colonne.

« Les éclaireurs aperçoivent-ils au loin les troupeaux de ]jriÏÏ3S espérés, aussitôt ils se postent sur des points culminants et, par des signaux convenus, annoncent la boar:e nouvelle. Toute la troupa est en liesse et manifeste sa joie par des cris et des chants; les chiens euxmêmes prennent part à rcntiiousiasme général et leurs narltimenls font chorus avec les voix luimaines,

« Cependant il faut établir le campem.ent. C'est î'afïaire des oHiciers qui sont souvent très embarrassés, car ils ne trouvent pas d"eau, et sans eau on ne peut songer à camper. On se décide pourtant; oa s© contentera, s'il le faut, de l'eau bourbeuse des marais dorit la forte saveur d.a « viande de vache » ne parviendra pas à corriger le goût détestable. Toutes choses étant organisées pour la hûlte, les coureurs S3 lancent à bride-abattue vers les hauteurs où les éclaireurs demeurent postés. De là on découvre l'immense étendue de la prairie comme la mer du haut d'un rocher perdu ; à quelques milles une grande tache noire contraste avec l'uniformité jaunâtre de Therbc. C'est ie troupeau de buffles qui paît en sécurité et ne s'attend guère à la surprise que lui préparent les sauvages chasseurs. Ceux-ci ne peuvent plus contenir leur impatience, et leur nervosité se communique même aux cb.evaiix qui reuàclent et piaffent. Les chiens aussi s'agitent et il faut les museler pour les empêcher de donner de la voix. Car si le buffle a la vue courte, les sens de l'ouïe et du flair sont chez lui très déveiop;>:3 ?X il faut se garder de les mettre en éveil.

« Les dernières dispositions de combat sont prises dans un profond silence ; le missionnaire récite l'acte de contrition auquel tocs répondent : amen, et la ruée commence. Les chevaux luttent de vitesse et leur g^.lop furieux s'étouffe dans Therbe épaisse. Quand les buffles surpris d(;vincnt le danger, il est déjà trop tard. En vaia, essaient-ils de fuir : les adroits chasseurs les cernent de tous côtés, il les poursuivent avec acharnement et les abattent à coups de carabine. Malheur au cavalier maladroit qui se laisse désarçonner ! Le buffle, paisible et tranquille quand on le laisse en repos, devient terrible devant le danger. Sa force est telle, que d'un coup de corne, il renverse uns voiture du poids de mille livres.

« Le combat continue ; les décharges sont de plus en plus fréquentes.

e* de plus en plus nombreux les cadavres jonchent la plaine. C'est une horrible scène de carnage et de meurtre qui retentit des beuglements éperdus des bisons en fureur, des aboiements des chiens et des cris de guerre des chasseurs enivrés. Sans prudence maintenant. les rênes flottantes sur le cou des chevaux, ils tourbillonnent en tous sens à la poursuite des dernières victimes.

« Spectacle saisissant! mêlée épouvantable! dit le P. Lacombe ; « j'étais réellement fier de mes sauvage?, et ne pouvais en croire mes « yeux. Il est difficile d'imaginer une pareille intrépidité. Les combats « des toréadors dans les arènes espagnoles oiïrent certainement moins « de dangers, et ne sauraient être comparés à la boucherie dont je « venais d'être le témoin ! «

« Outre le danger auquel est exposé le chasseur de la part des animaux furieux, il doit craindre sans cesse d'être atteint dune balle dans cette sanglante bagarre, dans celte chevauchée hasardeuse où des tourbillons de poussière enveloppent constamment les combattants et les empêchent de S3 voir à quelques pas. Mais personne n'y pense et les coups de feu ne cessent qu'avec la vie du dernier hujffalo. Quand un accident se produit, ce qui n'est pas rare, la chasse n'en continue pas moins et c'est le missionnaire qui doit tout à la fois remplir l'office de prêtre, de médecin et même de chirurgien.

« Quand il ne reste plus rien à tuer^ que le dernier bison est couché dars l'herbe sanglante, les femmes et les enfants arrivent sur le lieu du carnage, avec leurs charrettes pour emporter les dépouilles au camp. Les cadavres sont « déparés » (dépecés) : tout le monde, hommes, femmes et enfants, s'attelle à la besogne et travaille avec une dextérité remarquable.

« J'ai vu jusqu'à 700 ou Sod bisons abattus dans une seule course, et toute cette masse de viande divisée entre les chasseurs les plus heureux. Celui qui n'a pas eu de chance aujourd'hui, pour une cause ou pour une autre, en retrouvera demain dans une nouvelle course. J'ai vu encore un seul homme, aidé de sa femme et de ses enfants, dépecer en dix heures les huit ou dix buffles qu'il avait t'iés. »

« On ne conserve que les parties charnues de l'animal : la tête, les pattes et les entrailles sont abandonnées aux loups qui, par centaines, guettent le départ des chasseurs pour se jeter sur ces informes débris et se les disputer férocement. Il reste à préparer la viande, et c'est Fouvrage des femmes. Découpée entrauches très minces, elle est étendue sur des espèces de claires-voies que l'on expose au soleil ; au bout de deux ou trois jours, cette viande, déjà assez sèche, est pressée par couches ; on en fait des ballots de 70 à 80 livres, attachés soigneusement au moyen de lanières de cuir taillées dans la peau de l'animal. Les matières grasses sont soumises à une autre préparation et traitées à part. Quand l'époque est venue, au moyen d'un battage au fléau, on réduit la viande sèche en poudre, et on la mélange à une certaine

quantité de graisse. Celle pâte, d'une grande richesse nutritive, est enfermée daus des sacs de loo livres, faits de peaux cousues le poil en dehors. Les Indiens appellentces sacs « taureaux », et la matière qu'ils renferment « pimikkàn ». Cette préparation peut se conserver des années sans se gàler. Si le goût en est assez désagréable, elle fourriit du moins une nourriture très substantielle et un moyen facile d'approvisionnement pour les longs voyages, surtout en hiver. »

Et voici comment le juge Routhier décrit les procédés des Indiens dans leurs chasses au bison. Il s'est inspiré, du reste, des renseignements fournis par les missionnaires :

« Ou iuventa divers moyens de s'emparer d'un grand nombre de têtes à la fois, soit en les attirant au bord d'abîmes où les pauvres bêtes étaient précipitées, soit en les rassemblant dans une espèce d'enceinte nommée parc, où on les massacrait sans pitié.

« Oa choisissait d'abord une rivière profondément encaissée dans la plaine et un endroit où la prairie aboutissait à une falaise escarpée, formant un véritable précipice, une fosse profonde coupée à pic. Au bord de cette falaise, on construisait deux haies, dont les lignes s'éloignaient obliquement de manière à former une espèce de V, dont la pointe était ouverte sur l'abîme. Quand le bois manquait pour construire ces haies, on les remplaçait par deux lignes de jalons, consistant en peliis amas de terre, de tourbe, de pierres ou de fumier de buffle, dans lesquels on plantait des bâtons pour simuler des chasseurs couchés dans le foin et armés de fusils.

« Les malheureux bisons, qui s'efïrayaient de tout, étaient pris a cette ruse grossière, et croyaient avoir sur leur flancs deux rangées da guerriers.

« Mais commeu' pou\'ait-oa les amener ainsi entre les deux lignes duV fatal ? Voici I3 stratagème auquel on avait recours.

« Deux cavaliers allaient à la découverte, et quand ils avaient aperçu un troupeau de buffles, ils s'embusquaient dans un endroit convenu, de chaque côté, de manière à pouvoir lui imprimer la direction voulue quand il prendrait la fuite. Puis ils poussaient tout à coup deux cris formiiables qui frisaient tressaillir les échos de la solitude. Alors la bande aHoiée des bnfïÎ2S s'élançait eu bondistant vers la rivière, escortée de chaque coté par ua ennemi qu'elle s'efforçait de dépasser, et qui calculait savamment sa course pour la diriger. Quaiid il s'approchait d'eux, les fuyards reculaient, et quand il reculait lui-raème, c'étaient les fuyards qui s'avançaient vers lui et tentaient toujours de lo dépasser sans y réussir.

« Et c'est ainsi que les buffles farouches, battant la prairie de leur galop furieux, la tète hérissée, la gueule fumante, les prunelles rouges, s'engageaient entre les deux cornes de la fourche fatale.

« Les deux cavaliers traîtres S3 laissaient alors distancer, et s'élançaient sur 1-33 derrières des fuyards. Oh 1 la course dramatique ! Oh 1 la cavalcade monstrueuse, dont la liberté était le but, et dont la mort était le terme fatal !

« Déplus en plus resserrés entre les deux lignes d'épouvantails qu'ils prenaient pour des guerriers couchés dans la plaine, haletants, convulsifs, emportés par un vent d'épouvante, comme pnr un ouragan irrésistible, ils se croisaient, se heurtaient, se bousculaient et se cabraient tout à coup au bord de l'escarpement.

« Mais alors se dressaient, dans les foins, de chaque côte de îa band slïolée, deux rangées de démons, criant, hurlant, et dirigeant une fusillade meurtrière sur tous les fuyards qui voulaient prendre la tangente. Et les malheureuses bêtes, à demi mortes de terreur, ccumantes, tragiques, impuissantes à repousser le flot formidable et aveugle des fuyards, étaient précipitées, pèle-aîèle, dans l'abîme.

« Des centaines de cadavres s'amoncelaient au fond du précipice, ro;ilant jusqu'au lit de la rivière ; et pendant plusieurs jours, les chas.seurs impitoyables faisaient la noce autour de la sanglante hécatombe, écorchant les morts, préparant les peaux pour le trafic, faisant sécher la meilleure partie des chairs pour en faire du pimikkàn, et abandonnant le reste aux loups et aux vautours.

« Mais dans la saison d'hiver, ce mode de chasse n'était guère praticable. La neige s'entassait dans les cavées creusées parles rivières, et, en cessant d'èlre des précipices, elles ne pouvaient plus servir de lieux d'exécutions pour les bisons.

« Alors, on choisissait, dans le voisinage d'un bois, une colline ayant deux versants opposés. Sur l'un de ces versants, on construisait une enceinte circulaire, mesurant environ l5o pieds de diamètre, et dont la clôture, haute et solide, formée de pieux et de branches entrelacées^ avait 5 à 6 pieds d'épaisseur. Cette espèce de cirque n'avait qu'une porto au sommet de la colUne à laquelle venait aboutir une spacieuse avenue formée, sur le versant opposé, par deux haies comme celles que nous avons décrites, et qui divergeaient graduellement en descendant la colline.

<( On sait par quelles ruses les bisons étaient amenés par troupeaux dans celle large avenue bordée de clôtures ou d'épouvantails, et comment ils se groupaient et se resserraient à mesure qu'ils avançaient vers la pointe de l'angle oii s'ouvrait la porte de l'amphithéâtre. Jucque-Ià, la crête de la colline dérobait à leurs regards Tenceinte traîtresse qui allait les emprisonner ; et quand ils s'élançaient en bondissant, dans la porte, ils croyaient trouver, au-delà, l'espace et la liberté.

« Hélas ! l'horrible réalité leur apparaissait bientôt, et comme des chevaux de cirque haletants, écumants, ils longeaient au galop les murs circulaires de leur prison. Mais alors, ces murs se couvraient de chasseurs et l'épouvantable tuerie commençait. Criblés de balles, per-

ces de lances ou de flccIies, les bufflcS tombaient et poutsaient des mugissements efiioyables ; les chasseurs répondaient par des cris de triomphe, et quand un fer de lance, bien dirigé, avait transpercé la gorge de quelque bison énorme, ils poussaient des acclamations.

« Le sang coulait à iîols, les cadavres jonchaient.ie sol, une buée chaude imprégnée d'odeurs nauséabondes montait dans l'air, et ce cirque, qiii aurait fait les délices des empereurs romains, p-renait l'aspect d'un immense aballoir ».

Co.s grandes hécatombes ne sont plus qu'un souvenir; îe « Roi de la prairie » a disparu en môme temps que la prairie clle-înème : comme la race des Indiens qui lui faisait la guerre, la race du huffalo s'est éleinle.

L'abbé Laflèche assistait à de pareils massacres sans enthousiasme. Il les déplorait luème comme des calamités. Cq gaspillage insensé ne pouvait, en effet, qtîe provoquer, par la sap|)ression du bison, une catastrof)he dont les chasseurs désœuvrés allaient èlre les premières victimes. Quand les buflles étaient tom])és en nombre et que la chair abattue pouvait suffire, W. Laflèche demandait la lin du carnage, mais en vain. Il ne fallait pas que les survivants pussent redire leur malheur et révéler les embûches !

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