CHAPITRE VI
M. Laflèche et le P. Taché à l'Ile-à-la-Crosse. — Le premier organise la mission, le second s'occupe des voyages au loin. — Me"" Provencher songe à prendre M. Laflèche comme coadjuteur. — Maladie de M. Laflèche. — Résistance de M. Laflèche qui redoute la charge de lépiscopat. — iVlg'' Taché, coadjuteur de M^"" Provencher.
La Compagnie du Nord-Ouest avait jadis son poste à Teiidroit où les missionnaires allaient bâtir leur église et leur résidence. La Compagnie de la Baie d'Hudson vint là comme ailleurs faire concurrence à sa rivale, rivalité qui donna lieu à des excès déplorables el incessants jusqu'à la fusion des deux Compagnies.
On rappelle encore au pays les exploits d'un nommé Campbell qui, au service des Seigneurs du Nord, se croyait tout permis contre les engagés de la Compagnie de la Baie d'Hudson. Il les attaquait à mains armées, les dépouillait de leurs pelleteries qu'il envoyait comme effets de traite à ses maîtres, ceux-ci ne s'inquiétant pas autrement de leur provenance. Fidler et Robert Henry se mesurèrent ensuite en ces lieux, le premier au service des gens de la Baie d'Hudson, le second pour le compte de la Nord-Ouest, et ce fut encore ce dernier qui se distingua par son absence de scrupules et par sa violence. Duncan fut un digne successeur de Robert Henry qui perfectionna ses procédés malhonnêtes. H tenait les Sauvages dans un véritable état d'esclavage, ne tolérant de leur part aucune infidélité commerciale : c'était ses clients exclusifs et il ne leur était pas permis de faire commerce si ce n'est avec lui. Pour supprimer les concurrents d'en face tout lui semblait bon, les horions les plus variés, les sévices sur les personnes, les atteintes contre la propriété, finalement les agressions suivies d'effusion de sang et de menaces d'extermination. Il s'entourait de bretteurs^ gens de sac et de corde, sur les capacités desquelles l'adversaire n'avait pas à se faire illusion. Aussi, la Compagnie de la Baie
d^Hudson vida-t-elle une place aussi inhospitalière et son comptoir fut promptement incendié.
Le fort qui subsistait et que trouvèrent les missionnaires, était bâti à l'extrémité méridionale de Tîle. C'était un comptoir principal, comprenant quelques maisons et des hangars entourés d'une palissade. C'était le centre d'un vaste district du même nom, selon M^"" Taché, qui embrasse une superficie presque égale à celle de la France entière, oii errent des sauvages Montagnais et Cris, dont le nombre ne dépassait pas deux mille âmes. Trois autres forts moins importants étaient établis dans le district du lac Vert, au lac La Rouge et au lac Caribou.
A leur arrivée dans ITle-à-la-Crosse, la saison était réellement trop avancée, non plus pour permettre aux missionnaires de se bâtir un palais, mais même une très ordinaire demeure en rondins bruts qu'il fallait croiser et cheviller aux angles, dont il convenait de bourrer ensuite les vides de mousses, et d'enduire le tout d'une forte couche de terre argileuse. L'édifice terminé ne devait pas être plus riche qu'il ne s'annonçait confortable ; mais tel quel, et c'est tout ce qu'ils cherchaient, il allait mettre ses pauvres architectes à l'abri du pire des intempéries, et des frimas proches.
En attendant l'achèvement de leur œuvre d'un art imprévu qui n'ajoutait guère à la valeur d'une matière inattendue, les ingénieurs, menuisiers, charpentiers, maçons et le reste à la fois, logèrent au fort selon les instructions données par le gouverneur Simpson à M. Mackenzie, qui fut déjà si bienveillant durant le voyage ; il le fut encore plus à domicile, ne cessant d'accabler ses hôtes de prévenances et de bontés.
Ils en avaient, au demeurant, un réel besoin, manquant de tout.
Les Sauvages avaient coutume, en quelques lieux où la Compagnie à fourrures établissait ses comptoirs ou forts, de s'y rendre pour se réapprovisionner de toutes les choses qui leur faisaient défaut en échange des fourrures qu'ils avaient eux-même recueillies.
C'est grâce à cette circonstance que les missionnaires, à leur arrivée à l'Ile-à-la-Crosse, trouvèrent nombre de Sauvages sur place, et qu'à chaque instant M. Laflèche, en l'absence de son compagnon, en verra affluer d'autres pour la même raison. D'autre part, M. Thibault montrait ces sauvages montagnais bien disposés pour recevoir l'Evangile et M. Laflèche put écrire dans VEtat des Missions du diocèse de Saint- Boni face :
« Nous les trouvâmes aussi bien disposés qu'il était possible, et passablement instruits déjà par M. Thibault ». « Comment redire ce qui se passa dans l'àme des missionnaires, disait de son côté le P. Taché, dans Vingt années de missions^ en touchant la main à des centaines de pauvres sauvages avides d'entendre parler de Dieu et remerciant à grands cris ceux qui venaient continuer l'œuvre comm.encée par M. Thibault ». « Malheureusement, nous n^avions point d interprète et toutes nos instructions se bornaient à apprendre les prières en français ».
L'affluence des sauvages, en ce moment, dura un mois. Les missionnaires ne savaient pas encore leur langue, ni les sauvages celle des missionnaire;:; ; mais ceux-ci gagnèrent le cœur des naturels par leur charité inlassable et les sauvages celui des missionnaires par leur grande confiance et bonne volonté.
Le P. Taché fit ensuite une courte excursion dans le but de trouver un emplacement plus favorable à l'établissement de la mission. On disait aux missionnaires « qu'à une journée de marche » il y avait des terres plus fertiles. Le P. Taché s'y rendit en explorateur. « Comme ce n'était qu'un très petit voyage, disait-il, je ne voulus point m'embarrasser d'un gros bagage, je ne pris que mon couteau de poche. Je fus reçu par une espèce de chef. Les sauvages, informés que je devais me rendre là, se réunirent pour me voir et faire baptiser quelques enfants. Mon hôte avait fait chasse quelques jours auparavant et m'avait réservé les trois parties les meilleures d\in orignal. Je fis festin dans sa loge; mais je me trouvai embarrassé de n'avoir point de fourchette ; je voulus y suppléer par un bois pointu ; la femme de mon hôte crut alors devoir m'ofTrir une alêne ; je l'acceptai et pendant que je m'en servais, il me vint cette pensée : Si maman me voyait ! Je fus sur le point de m'éclater de rire et j'eus toutes peines du m.onde à garder un sérieux conforme à la gravité du personnage qui m'était assigné. Je passai là une journée, je fis quelques baptêmes, donnai une petite instruction à mes sauvages et, après avoir reçu force remerciements, je me remis en route. Cette place offre sans doute des avantages, continue le P. Oblat, mais comme elle n'est pas commodément située pour les sauvages, nous préférons nous fixer auprès du fort. »
La principale occupation des missionnaires durant tout l'hiver fut l'étude des deux langues sauvages parlées dans ces régions, le montagnais et le cris. A Saint-Boniface c'était le sauteux qu'ils avaient appris. L'abbé Laflèche, frappé
des difficultés de cette étude, songea à son traité de la langue crise auquel il travaillera jusqu'en 1850. L'entreprise ne fut m banale, ni commode: W avait pour professeur « un aveugle », métis cris, qui possédait très bien la langue montagnaise, fait rare parmi les cris • mai^ oui par contre, ne savait pas « un mot de francoi's », ce qui rendait bien pénible l'étude de deux langues inconnues « Jamais si pauvre professeur n^eut des élèves mieux doués" constate 1 honorable juge Prud'homme dans Cinq ans après page 4. Le xMontagnais offrait d'énormes difficultés au'à force de patience et de bonne volonté il surmontait enfin » . ^ Yl«:a-la-Crosse, comme dans les pays civilisés, « ie jour de Lan » fut 1 occasion de cérémonies et de réiouissances En cejour, écrit le P. Taché à sa mère, les employés du fort viennent tous, en grande cérémonie, donner une poignée de main au Bourgeois, prendre un coup et même trois, recevoir un bout de tabac ; puis, ils se retirent a la complète satisfaction des deux parties. Cette année au heu d une poignée de mains, ils en avaient trois à donner deux en notre faveur. Belle, je vous assure, fut la fête' Spn^n? s^^^v,«ges, réunis au fort pour la circonstance,' viennent prendre leurs ébats à la suite des gens du fort S vos élégants conclut-il, ont épuisé toutes les modes 'de faire des visites ils n'ont qu'à venir ici prendre une leçon et a coup sur je leur promets du nouveau.
L Ile-a-la-Crosse recevait alors et envoyait ses correspondances deux fois l'an, par l'exprès d'hiver et par l'exprès
Les missionnaires, nous dit Dom Benoît dans sa Vie de M.^ Tache p.ss.nt l'hiver au fort, M. Mackenzie éprouvai? une véritable jouissance à la conversation et au commerce d hommes si distingués. Il aimait à les retenir longtemps après les repas. Le P. Taché et M. Laflèche, en hôtes reconnaissants, se prêtaient volontiers à ses désirs. Mais le bourgeois ne se contentait pas de ces entretiens du midi et du soir. Il montait souvent dans leurs chambres pour occuper auprès deux ses loisirs. Les deux missionnaires ne refusaient pas ordinairement de payer la courtoisie de leu- hôte
?e mnU-n^-P'^ "'^'^'''- Q^'^^^^^f^i^, Cependant, les visites se multipliaient un peu trop, au point de prendre aux prêtres un temps précieux Ceux-ci recouraient alors à une ruse OnlTrr .P 1 "' t ^^."Pdi^r sans le chagrin d'un refus, quand le bruit des béquilles leur annonçait'la lente ascension du bon vieillard, les deux amis se mettaient à genoux. Le visiteur, arrivant h la porte ouverte, les voyait en prière :
quoiqu'il ne priât guère lui-même, il avait le plus grand respect pour cet exercice et il rebroussait chemin en assourdissant sa marche, ne manquant pas cependant de dire au preiiiier venu : « Ces prêtres sont toujours à prier ; les sauvages ont bien raison de les nommer les Homjiies de la prière. »
M. Mackenzie n'était pas instruit ; il avait néanmoins assez d'inteUigence pour apprécier les connaissances variées de ses deux hôtes. Il les questionnait sur toutes choses et quelques autres encore, surpris et leconnaissant des réponses iju^il obtenait.
Un jour M. Laflèche se servit d'un graphomètre pour mesurer la hauteur d'un arbre. Le bourgeois ne comprenait pas qu'on mesurât un objet sans l'approcher. Quand les missionnaires se furent retirés, il appela un de ses commis, lui donna une corde et le faisant monter sur l'arbre, en mesura ainsi la hauteur : la mesure se rencontra avec celle de M. Laflèche, à un pouce près. « Ces prêtres catholiques savent tout », conclut-il tranquillement.
Mais une autre chose intriguait encore le bon Bourgeois.
Cela ne Tétonnait plus de trouver les missionnaires si aimables, si vertueux ; mais avoir leurs grâces et tous leurs talents ; être aussi fort distingués de leur personne et s'attarder en de tels lieux ; rechercher si activement la société de sauvages épais et rebutants, grotesques, grossiers et débauchés, parfois si cruels; se complaire à les débrouiller, à les instruire, à leur insinuer qu'après tout et malgré tout dans leur dénuement complet, en Dieu et pour Dieu, ces pouilleux valaient autant qu'eux-mêmes et qu'ils n^avaient qu'à se laisser faire..., alors que, dans leur monde, ils auraient pu Espirer à des faveurs et jouer un autre rôle; ah ! «à, Mackenzie ne le comprenait plus.
Ces goûts, disait-il ; cet esprit de sacrifice, dirions-nous, déroutaient l'entendement du Bourgeois, avant tout positif en affaires.
Bientôt, il ne se contenta pas d éprouver de l'étonnement ; il connut le besoin de le dire un jour en toute franchise.
— « Vous devez être payés bien cher, leur dit-il, pour venir passer les plus belles années de votre existence dans une mission aussi pénible, aussi ennuyeuse "} »
M. Laflèche l'édifia, disant:
— Vous allez être bien surpris ; vous aurez de la peine à me croire quand je vous dirai que pour tout salaire j'ai cinquante piastres par an et que le P. Taché n'a rien du tout.
Mackenzie resta un instant pensif; puis il déclara :
— Eh! bien, alors je préfère le sort du P. Taché ; car, cinquante piastres, c'est ridicule [)our le salaire d'une année dans ces missions ; au moins le P. Taché a tout le mérite.
Et, complètement démonté, Mackenzie entreprenait sa femme et lui confiait ses appréhensions, disant:
^— Catherine, qu'allons-nous donc devenir, nous, qui ne faisons rien pour notre salut, si ces hommes-là, comme ils nous le disent, ne sont pas rassurés pour eux-mêmes? (1)
Le printemps venu, les missionnaires décidèrent que Tun d'eux demeurerait à ITle-à-la-Grosse, tandis que l'autre irait faire des courses évangéliques auprès des sauvages des régions voisines.
M. Laflèche, dont la constitution était plus délicate, resta en demeure et ce fut le P. Taché qui se chargea des courses.
Pendant que celui-ci allait ainsi jeter les fondements des missions de Saint-Pierre et de la Nativité au lac Caribou et au lac Athabaska, M. Laflèche, à l'IUe-à-la-Crosse ou à Saint-Jean-Baptiste, partageait son temps entre le soin des néophytes de cette région, l'étude approfondie des langues sauvages, la construction de la première maison de Dieu et de celle de ses serviteurs, et le défrichement d'un jardin.
Ce faisant, il continuait de voir tous les jours les sauvages qui résidaient auprès du lac on qui venaient au fort, et de leur expliquer dans de courtes instructions l'ensemble des vérités chrétiennes, si lumineuses par elles-mêmes quand elles sont présentées dans toute leur simplicité à des intelligences sincères. Les Montagnais alors avaient tous embrassé l'Evangile ; les Cris, d'abord défiants, « étaient déjà plus dociles à l'inspiration de la gtace. »
Sur ces entrefaites, rapporte dom Benoît, M. Mackenzie avait fait élever, pour les deux missionnaires, une petite maison de 36 pieds de longueur sur 24 de largeur, construite en logs, c'est-à-dire en pièces de bois superposées, à la mode du pays. Quand le gros de la construction fut terminé, il en fit don aux prêtres, leur disant gracieusement : « Je ne fais pas entrer le coût de cette bâtisse dans les livres de compte de la Compagnie : car elle est si piètre que je craindrais d'encourir des reproches. »
La maison valait les autres constructions du pays ; elle vaudra celles que les Oblats élèveront dans toutes leurs nouvelles missions ; mais telle qu'elle était, elle se recomman-
(I) Voir Histoire du Nord-Ouest, par l'abbé G. Dugas, tome n, page 95.
dait surtout par sa pauvreté. Elle renfermait un appartement unique, ayant le toit pour plafond, ne présentant aucune division intérieure.
M. Laflèche, que la nécessité rendit pour la circonstance menuisier et charpentier, aménagea au fond de l'appartement une espèce d'alcôve où il plaça « la grande consolation du missionnaire ». A droite et a gaiiche de l'alcôve, il fit encore deux petites chambrettes où il y avait à peu près la place de mettre une petite couchette : c'étaient les cellules des deux prêtres. Le reste de la maison était destiné à servir de cuisine, de réfectoire, de parloir. Aux heures de la prière, l'alcôve s'ouvrait et toute la maison devenait une église.
Ce type se reproduira dans toutes les missions que fonderont les Oblats, et servira simultanément de temple à Dieu et de demeure à ses ministres pendant les premières années de leur mission et souvent durant de longues périodes : c'est ce qui s'appelle, dans la langue des missionnaires du Nord- Ouest, la maison-omnibus.
Cet omnibus s'élevait dans l'Ile-à-la-Crosse à un mille du Fort et sur Tancien emplacement du premier comptoir de la Compagnie du Nord-Oisest, en un lieu resté célèbre par les désordres qui s'y commirent naguère.
Le P. Taché, à son retour d'Alhabaska, trouva M. Laflèclie installé dans l'omnibus qui, tout Tété, lui avait coûté tant de sueurs et qui, depuis un an, était l'objet de tant de désirs. C'était le 15 octobre. Quatre jours plus tard la gelée prenait les rivières et les lacs. La maison était encore exposée aux frimas : car les interstices des rondins n'étaient point bouchées, c'est-à-dire, dans le style du pays la maison n'était pas « bousillée ». Les deux missionnaires se mirent à l'œuvre.
« Pendant plus de quinze jours, M. Laflèche et moi, raconta le P. Taché à sa mère, nous avons pétri de la terre avec du foin ; ce mélange porte le nom de torche ; appliqué entre les pièces de la maison il remplace, mais assez désavantageuseraent, le mortier de chaux. Au lieu de ces riches peintures dont on enduisait votre palais de Longueuil, nous avons, à l'approche des froids, trempé modestement un torchon « de foin » dans un mélange de terre et de cendre, et puis frotté de notre mieux tout lïntérieurde notre chaumière, tant pour la décorer que pour fermer les ouvertures qui semblaient promettre un passage trop facile au froid. Mais voilà que l'air extérieur, mécontent de ce que nous lui refusons l'hospitalité, entreprend de se venger d'une manière bien cruelle : il se niche dans la cheminée et nous renvoie au nez toute la fumée. Après quinze jours de souffrances, nous
étions à la veille d'être métamorphosés en jambons, ce qui nous décida à construire une autre cheminée ».
Cependant, si les missionnaires n'avaient pas tout le confort désirable, «ils étaient, du moins, chez eux, pauvres et dénués de tout >>, il est vrai, mais heureux de leur sort et persuadés que leur œuvre de salut allait se consolider et prendre une extension nouvelle ».
a Le bonheur et la satisfaction qui souvent n'habitent point les palais des grands, écrivait encore le P. Taché à sa mère le i8 janvier i848, régnent dans notre cabane et nous dédommagent amplement des richesses qui ne s'y trouvent pas. »
« Comme pénible compensation à ce« jouissances, la santé da M. Laflèche, ajouta-t-il, dans Vingt années de missions, se trouva très compromise. Un travail excessif avait développé le germe d'un mal opiniâtre qui, pendant plusieurs années, mit au grand jour une vertu rendue plus sensible par la constance et !a générosité avec lesquelles elle subit cette nouvelle épreuve ». Le jeiiae prêtre « souffrait depuis plusieurs années d'ua rhumatisme dans une jambe et un bras ». Ce rhumatisme, par l'effet des fatigues de l'été, ou peut-être sous l'influence des marécages du pays, « se changea en bosses, puis en plaies « aussi incommodes que pénibles ».
Le P. Taché fut ])ien surpris de le retrouver boitant.
M. Laflèche attribuait plaisamment sa maladie à la paresse qui l'avait retenu tout l'été sédentaire à l'Ile-à-la- Crosse, « Pour me punir de ma paresse, écrivait-il huit ans plus tard, le bon Dieu m'envoya un rhumatisme qui me tourmenta longtemps, et pour m'empêcher d'oublier la leçon, il a eu soin, en le retirant, de me laisser boiteux. »
Dès le second hiver les missionnaires avaient leur maison, quelques minots de patates et une vache efflanquée. Le lac voisin était poissonneux, ce qui diminuait d'autant les soucis du lendemain.
M. Laflèche restait cependant affligé de rhumatismes et de plaies à la fin de l'été ; il se trouva plus mal encore l'hiver suivant et fut obligé de demeurer auprès du foyer pendant toute la saison froide. De plus, l'exprès d'hiver lui apporta la triste nouvelle de la mort de sa mère. « Ce cher confrère, écrivait le P. Taché à un confrère, le 16 avril, a été bien visité cette année par l'épreuve : à la triste nouvelle de la mort de sa mère est venue se joindre une infirmité qui l'a forcé de garder la maison tout l'hiver. Des plaies se sont
formées dans une jambe et un bras, ce qui l'incommode beaucoup et privera peut-être bientôt les missions des secours qu'elles peuvent recevoir de ce zélé et vertueux prêtre. »
Le missionnaire oblat aimait tendrement ce compagnon que Dieu lui avait donné et qui « possédait tous les titres capables de concilier l'estime et le respect ». Il partagea la douleur que son ami éprouva en apprenant la mort de M'"'^ Laflèche et s'appliqua à consoler son fils par les attentions délicates d'une sincère affection. « Dans les circonstances où nous nous trouvons, écrit le P. Taché à sa mère (20 janvier 1848), c'est bien sans doute ce qu'un fils peut apprendre de plus cruel. » « 0 mon Dieu, ajoute-t-il, conservez-moi ma mère. »
Le P. Taché se fit plus empressé à soigner le corps de son compagnon. Comme la sœur de charité la plus dévouée, il se mit à panser ses plaies le matin et le soir, avec un savoirfaire et des délicatesses que son bon cœur lui suggérait et qu'il agrémentait d'une multitude de traits d'esprit. M^"^ Laflèche n'oublia jamais les soins de son infirmier de ITle-àla-Crosse, il en parla jusqu'à sa mort avec admiration. De son côté M^"" Taché arrivera toujours auprès de son ami aux heures les plus douloureuses de la vie pour revendiquer, comme un droit sacré, le soin de verser, sur un cœur broyé par de rudes épreuves, l'huile qu'il avait autrefois répandue sur ses plaies.
Il chantait la messe tous les dimanches, afin d'épargner à son compagnon la fatigue du jeûne; M. Laflèche occupait alors le lutrin. Voici à cette occasion une anecdote que celuilà aimait à raconter plus tard. « Pendant que la messe se chantait, la cuisine se faisait dans le même appartement ; c'est-à-dire qu'une chaudière contenant le poisson était suspendue dans la cheminée, car il n'y avait pas alors de poêle. Après la post-communion, le célébrant se tourne pour dire : Dominus vobiscum^ et voit son chantre en surplis tenant dans sa main, à l'aide d'un torchon quelconque, la chaudière, agitant le contenu pour l'empêcher de brûler, tout en répondant à l'officiant. Les assistants ne voyaient rien de risible là-dedans ni de surprenant dans la manœuvre. M. Laflèche cumulait simplement, presque sans s'en douter, les fonctions assez disparates de chantre et de cuisinier. Le P. Taché cependant eut peine à garder son sérieux. »
Durant tout cet hiver encore, M. Laflèche et le P. Taché employèrent leurs moments de loisir à étudier les deux langues sauvages de cette région. M. Thibault avait déjà
réuni quelque» éléments d'un dictionnaire et d'une grammaire crise ; mais on ne possédait encore aucun manuscrit sur la langue montagnaise. Les deux prêtres se mirent ensemble à rédiger une grammaire et un vocabulaire montagnais.
Avant la fonte des neiges, dès le 8 mars, le P. Taché se remit en route pour le lac Caribou, affin de visiter et de fortifier ses premiers néopby les, de travaillera en augmenter le nombre. « La maladie de M. Laflèche et une plus grande aptitude pour tout ce qu'exigeait le soin d'une mission établie, lui commandant une espèce d'inamovibilité, les délices de lu promenade revenaient de droit à son compagnon. »
A son retour à l'Ile-à-la-Crosse, le missionnaire ambulant « eut la consolation de trouver M. Laflèche un peu mieux qu'il ne l'avait laissé ». Cependant, pendant l'absence de son compagnon, « il avait dû, pour visiter ses malades, taire un voyage de plus de 50 lieues, par un froid très vif, couchant dehors comme toujours quand on voyage » en ce pays, « et ne pouvant, durant tout ce temps, panser les plaies qui torturaient sa jambe et son bras malades. » La belle saison avait amené une certaine amélioration ; néanmoins, on craignait de plus en plus que l'infirmité ne forçât le vaillant missionnaire à quitter un genre de vie qui paraissait décidément au-dessus de ses forces.
« Les vives inquiétudes que donnait la santé de M. Laflèche, la presque certitude de la nécessité de son départ prochain, furent compensées par la joie que répandit à l'Ile-à-la-Crosse l'arrivée d'un autre Père. En effet, le R. P. Henri Faraud, parti de Saint-Boniface au mois de juin, arrivait au mois de juillet plein de jeunesse, de force et de bon vouloir. »
Les voilà réunis, ces trois vaillants et saints prêtres suscités par la Providence qui devait fonder sur eux, comme sur Pierre, les fondements de si belles Eglises canadiennes. C'était trois héros dépourvus d'ambition, mais que la gloire et ses traces devaient poursuivre comme eux-mêmes, pour les mener à Dieu, poursuivaient les âmes sauvages ; trois prêtres superbes dans le labeur, trois évêques à venir qui seront sublimes dans leur sacrifice...
Le lecteur excusera bien une anecdote ; nous éviterons de récidiver :
Le P. Faraud, nouvel arrivé, était installé et ses compagnons l'entraînaient dans Fapostolat à l'Ile-à-la-Crosse, en 1848. Un jour par aventure il n'y eut rien à faire à la mission. M. Laflèche conduisit le P. Faraud en promenade sur une
petite île voisine et déserte. Leur canot était fort léger, mais suffisant pour une courte et paisible excursion; le temps était d'ailleurs magnifique.
A destination, le vent se lève pourtant, s'irrite, se déchaîne et voilà nos touristes fort embarrassés. La tempête loin de s'apaiser augmente de fureur, et le P. Faraud, en philosophe ami d\me sagesse pratique, se dispose à passer la nuit sur place, fut-ce inévitalDlement à la belle étoile : la bonne affaire !
Mais soudain, M. Laflèche s'écrie :
— Noii, il faut partir tout de suite, malgré lèvent et les flots!
— Mais, objecte le P. Faraud, c'est pure témérité : la barque ne vaut guère en ces conditions, vous ne savez point nager, nous périrons infailliblement.
— Non pas, réplique M. Laflèche; des missionnaires en exercice ne périssent pas. Tenez bien la rame, pour gouverner ; je ramerai pour sortir d'embarras.
Il pensait au P. Taché, à ses inquiétudes, et ne doutait pas que le Maître veillait sur le vent.
Ils partent en pleine bourrasque ; ils n'ont pas encore franchi six arpents que la tempête redoublait encore de furie et qu'effectivement ils risquaient de périr effroyablement, ballotés sur leur pelure de bouleau.
Laflèche reste calme comme sous le souffle du zéphyr qui murmure dans les roseaux. Non, répète-t-il. Dieu ne perd pas les siens; gouverne bien, il ne manque rien pour résister à la fureur des flots.
Et il rama do toute la force de son corps, espérant en Dieu de toute la confiance de son âme. Ils roulent de vagues en vagues, bondissent, s'écroulent, flottent malgré tout et avancent lentement. Au bout d'une heure d'efforts ils approchent de terre devant le P. Taché, pâle et tremblant. Depuis longtemps, dans un fourré, il attendait ce retour plongé dans une cruelle anxiété.
C'est cette inquiétude de son compagnon, que Laflèche avait ressentie, qu'il ne voulait pas laisser durer, qui Pavait décidé et fait dire : Partons, à la grâce de Dieu !
Ils abordent. Le P. Taché, qui les croyait perdus, se jeta dans leurs bras : admirez cette scène dans sa simplicité ; considérez les personnages et le rôle qui les attend, et si vous croyez en la Providence, bénissez Diou !
Par le courrier d'hiver de cette année 1848, M^"^ Provencher rappelait M. Laflèche à Saint-Boniface. Les infirmités du digne prêtre lui faisaient désirer un voyage à la Rivière- Rouge, autant pour essayer d'un changement d'air que pour
recevoir des soins particuliers. Le P. Taché croyait de son côté que son ami devait quitter, au moins pour un tempa, les missions du Nord-Ouest, afin de n^être pas perdu sans retour pour la grande œuvre qu'il avait si bien dirigée jusque-là.
« C'est au commencement de juin 1849, que la mission et les missionnaires durent subir cette épreuve.
« M. Laflèche partit, emportant des regrets unanimes. Estimé, respecté, chéri de tous, il put voir, aux larmes versées à son départ, qu'il n'avait pas travaillé pour des ingrats. Ses compagnons, plus que les autres, avaient été à même d'apprécier ses aimables qualités. » Le P. Taché et le P. Faraud ne vécurent plus l'un et l'autre, à leur grand regret, avec M. Laflèche ; mais, revêtus un jour, comme lui-même, de la dignité épiscopale, ils continueront de Taimer, d'être aimés de lui avec la même fidélité ; ils compteront leur vie durant — parmi leurs plus beaux jours — ceux qu'ils passèrent ensemble à l'Ile-à-la-Grosse dans la plus douce intimité.
Cependant; le P. Taché passa encore quelques jours dans la compagnie de son saint ami. Il avait promis, l'année précédente, aux sauvages du lac Caribou de les visiter cette année à Fextrémilé septentrionale du lac. Il prit donc passage sur les barges de la Compagnie qui emmenaient M. Laflèche. Les deux amis voyagèrent de conserve jusqu'à la Rivière-au-Rapide où ils arrivèrent le 14 juin...
M^" Provencher, explique dom Benoît, dans sa Vie de Mè'^ Taché, rappelait M. Laflèche à Saint-Boniiace dans le dessein de le faire nommer son coadjuteur avec future succession.
Le Saint-Siège venait d'ériger le vicariat apostolique de la Rivière-Rouge en diocèse sous le titre assez vague de ISord-Ouest (4 juin 1847). Les bulles de cette érection arrivèrent à Saint-Boniface un an après, c/est-à-dire le 4 juin
L'évêque se sentait vieux et il était infirme. Dans les Pays d'en haut, si étendus et si peu peuplés, où deux voisins sont souvent à 50, 100, 200 milles de distance, où les voyages se faisaient nécessairement à pied, à cheval, en canot, en carriole à chiens ou en traîneau, l'évêque ne peut évidemment pas visiter les âmes qui lui sont confiées s'il n'est pas vigoureux et alerte.
C'est pourquoi le vénérable prélat désirait, depuis plusieurs années, se faire assister par un coadjuteur plein de jeunesse et de force, « Je pense, écrivait-il — en 1848 — , à M^f^ Bourget, à me pourvoir d'un coadjuteur jeune qui pour-
rait courir au loin pendant que j'expédierais la besogne ici. » Il estimait singulièrement les deux premiers missionnaires de rile-à-la Grosse, qui évangélisaient avec tant d'ardeur et de succès les pauvres sauvages de la rivière Churchill et de la rivière Athabaska. Son choix se fixa d'abord sur le plus ancien, M. Laflèche. « Celui que je voudrais avoir pour coadjuteur, écrivait-il à M^ Bourget, c'est M. Laflèche, que j'ai emmené dans cette intention ». « M. Laflèche est celui que je demanderai, dit-il aussi à Ms"" Turgeon ; sans contredit, il l'emporte de beaucoup sur tous les autres. Des étrau'-ers ne doivent pas être mis sur les rangs de longtemos. Le P. Aubert est pour lui du plus grand cœur. Je sais qu'il n'acceptera pas volontiers; il fera comme bien d'autres, il pliera beaucoup pour accepter le fardeau, plus réel ici qu'en bien d'autres places. Il passera 30 ans avant que la destinée qu'on lui prépare s'accomplisse. 11 est bien instruit dans les sciences de collège, il est studieux, il est un peu initié dans trois langues sauvages, parle passablement l'anglais, est doué d'un riche caractère. Ce qu'il y a de beau en lui, c'est qu'il ne sait pas ce qu'il est; du moins rien ne l'annonce dans sa conduite. »
Mais au moment où il va prendre les dernières mesures pour le faire nommer, il apprend qu'il est infirme. Cette nouvelle l'afflige beaucoup. Doit-il poursuivre son dessein ? Ou faut-il le diff'érer ? « Il est grandement à désirer qu'un coadjuteur soit sacré avant la fin de l'année, écrit-il le 18 juillet 1848 à Ms"" Turgeon ; mais qui sait mieux que Dieu ce qui peut procurer sa gloire? S'il veut M. Laflèche, il le guérira et je le demanderai ; sinon, je le prie d'en faire connaître un autre ». Cependant, il incline à poursuivre un projet mûrement délibéré tant que Dieu n'aura pas manifesté une volonté contraire. « J'aurais bien dessein de le demander, ditil dans la lettre que nous venons de citer, sans avoir obtenu son consentement. Je sais qu'il ne voudra pas. Il sait que je pense à lui ; il me prie instamment de n'y pas penser, vu sa mauvaise santé. Si elle se rétablit, j'ai envie de demander des bulles pour lui. Qu'en dites-vous ? Il ne sera pas ie premier auquel on jouera ce tour. »
Quelques jours après avoir tracé ces lignes, recevant des nouvelles de l'Ile-à-la-Crosse, il apprend que « M. Laflèche va mieux et que des médecins qui ont passé par là ont déclaré que son mal n'est pas dangereux ». Il avait déjà prévenu le cardinal Franconi, Préfet de la Propagande, qu il demanderait M. Laflèche pour coadjuteur « aussitôt qu'il aurait des nouvelles de son rétablissement ». Il écrit une se-
conde fois au cardinal Px'éfet, celle fois pour le demander expressément. « J'ai écrit par Londres, dit-il à Ms^Turg^eon au. mois d'août suivant (1848) ; ma lettre peut être rendue en ce moment. J'ai demandé une réponse rendue à Montréal au commencement d'avril pour ne pas être retardé d'un an. Cette mesure devient de plus en plus pressante. F'avorisez cette mesure. Tâchez que je ne meure pas sans coadjuteur; il en résulterait de grands inconvénients. Je vais donner ordre à M. Laflèche de venir l'été prochain ; je vais le faire grand vicaire, administrateur de mon diocèse en cas de mort, sans lui en parler. Le P. Aubert, par une lettre cachetée, a déjà cette charge ; je ne révoquerai pas ses pouvoirs : deux sont plus sûrs qu'un. »
En effet, nous l'avons vu, il donne à M. Laflèche l'ordre de revenir à la Rivière-Rouge. Le missionnaire de ITle-à-la- Crosse arrive à Saint-Boniface dans l'été de 1849. « M. Laflèche est arrivé bien portant, écrit INP'' Provencher le 28 août, mais cependant boitant du pied gauche : il ne pçut pas appuyer du talon à terre ; il n'a pas de plaie, il ne souffre pas non plus ; il s'appuie sur le bout du pied et se sert d'une petite canne pour se moins fatiguer, quoiqu'il puisse s'en passer. 11 redoute le froid. Il va hiverner à la Prairie du Cheval Blanc avec le P. Maisonneuve, qui étudiera le cris et Pexemptera autant que possible d'aller au froid ; il fera le catéchisme en cris aux enfants et aux autres qui voudront l'écouter. Je n'ai point parlé à M. Laflèche des avances que j'ai faites à Rome ; il profiterait de son état pour tout jeter bien loin. » Il ajoute tristement : « Il était véritablement mieux l'année dernière quand on m'envoya la lettre d'après laquelle je me suis déterminé à écrire à Rome. Que va-t-il arriver ? Sans doute les bulles vont être adressées à l'Archevêque (de Québec, ? Celui pour qui elles seront adressées sera-t-il capable de les accepter ?Que faire s'il ne peut pas les accepter ? Faudra-t-il le consacrer boiteux? Dieu a-t-il d'autres vues? »
Il était bien difficile de consacrer un boiteux, quand on demandait précisément un évêque qui pût voyager. C'est ce que M. Laflèche objecta à Ms*^ Provencher.
« Vous voulez un coadjuteur vigoureux et je suis infirme ; vous avez besoin d'un coadjuteur qui puisse parcourir à votre place ces immenses régions et je suis plus incapable de voyager que vous. Durant les trois années que je viens de passer à ITle-à-la-Crosse, il m'a fallu garder la maison et laisser les courses à mon compagnon, le P. Taché. »
L'objection était en effet sérieuse. « J'avais ce qu'il me fallait dans mon humble opinion, écrit le vieil évêque à
Ms'" Bourget; Dieu qui no juge pas comme les hommes, l'a rendu infirme, je ne sais plus maintenant où porter mes vues «.
Le saint prélat ajoutait avec autant de charité que d'humilité : « Je mérite bien d'avoir des chagrins sur mes vieux jours ; mais je demande que Dieu ne punisse pas les autres pour moi. Qu'il leur donne un pasteur selon son cœur. »
Oui, Dieu avait son élu quoiqu'il n'eût pas rejeté l'élu de Mê' Provencher; il dira à l'évéque de Saini-Boniface, comme autrefois le prophète Samuel au père de David : « Sont-ce là tous vos fils? Ne vous en reste-t-il pas d'autres? » En effet, il en restait un autre occupé au fond d''un désert à garder les brebis : mais il était si jeune qu'on n'osait le faire venir.
Mê' Provencher avait aussi jugé le P. Taché capable de porter la mitre, mais dans l'avenir : « Voici écrivait-il à M^*" Turgeon, comme je visais à arranger les choses : prendre M. Laflèche pour mon coadjuteur ; son règne pourrait être long. Après ma mort, il prendrait le P. Taché pour le sien. Par là les Oblats deviendraient chargés du diocèse. Ces deux évèques peuvent mener loin. »
]\Iais, puisque M. Laflèche est infirme, ne pourrait-on appeler plus tôt le P. Taché à la charge épiscopale ? Le vieil évêquo recule d'abord devant la jeunesse de l'Oblat : « J'ai bien, dit-il, le P. Taché qui est celui qui a le plus de talents ; mais il ne fait que de naître. » Bientôt il est plus frappé par le mérite que par la jeunesse. « C'est un homme de grands talents, écrit-il, connaissant le pays, les missions et les langues. » Puis il est Oblat. C'est sur les Oblats que le grand missionnaire compte pour l'évangélisation du Nord- Ouest : n'est-il pas convenable que le chef soit pris parmi ceux qui sont à la peine ? Si l'évéque est Oblat, la congrégation tout entière ne sera-t-eîle pas plus étroitement liée à la grande œuvre ? 11 y a une objection, une seule, les 27 ans du jeune missionnaire ; mais « c'est un défaut dont le Saint-Siège dispense, dont l'élu se corrigera, même trop rapidement. »
A l'automne, M. Laflèche n'était pas mieux. « Décidément, écrit M*"" Provencher à l'évéque de Montrépil, il ne faut plus songer à M. Laflèche ». Son choix est arrêté sur le P. Taché : « Il connaît le pays, les missions, les langues, dit-il à M*'' Bourget ; il est fort et robuste. Je le propose à l'évéque de Québec et à ses sufTragants. J'en fais aussi la demande à Monseigneur l'évéque de Marseille comme à son supérieur».
« J'ai jeté les yeux sur un de vos enfants, écrit-il a M''" Mazenod, pour être mon coadjuteur et mon successeur ;
« c'est le R. P. Alexandre Taché, que V. G. n'a jamais vu et qui est depuis 1846 à ITle-à-la-Crosse et à Athabaska. Il a fait d'excellentes études classiques ; il a étudié la théologie chez les Sulpiciens de Montréal, et, depuis qu'il est employé dans les missions, il a appris deux langues, avec la connaissance desquelles il peut évangéliser les nations sauvages presque jusqu'au pôle. Outre cela, il sait passablement l'anglais, langue nécessaire partout dans le pays. Il a réussi au-delà de mes espérances à faire connaître Dieu aux nations des Cris et des Montagnais. Il avait pour compagnon M. Louis Laflèche, qui a appris les mêmes langues que lui. J'avais demandé ce dernier pour coadjuteur, et tous ceux qui avaient droit de se mêler de cette importante affaire, c'est-à-dire les évêques du Canada, applaudissaient à mon choix. Déjà, des démarches avaient été faites ; mais, à notre grand désappointement, nous sommes»arrêléspar les infirmités de ce digne sujet, qui est loin d'en demander la guérison, tant il redoute le fardeau de l'épiscopaî. Mon intention était de lui faire faire un règne qui devait être long, puisqu'il -n'a que 31 ans ; il aurait pu prendre le P. Taché pour coadjuteur et, par là, charger la famille des Oblats de tous les détails des missions dans le pays. Dieu n'a pas jugé comme moi et je pense qu^il veut le P. Taché au timon des affaires des missions quelques années plus tôt que je n'avais pensé. Il connaît les missions mieux que personne ; je le propose et je le demande à V. G. comme à son supérieur général. »
Les bulles qui nommaient M. Laflèche avaient été envoyées à l'archevêque de Québec. A la demande de M?'" Provencher, l'archevêque et les évêques du Canada sollicitèrent du Saint-Siège la substitution du nom du P. Taché à celui de M. Laflèche. Le Souverain Pontife agréa cette demande.
Le 24 juin 1850, Alexandre-Antonin Taché était nommé évêque d'Arath i/i partibus infldelium, coadjuteur de M*"" Provencher avec future succession et, rappelé à son tour de ITle-à-la-Crosse, il arrive à Saint-Boniface le 4 juillet 1851.
Ms' Provencher trouvait dans le jeune élu toutes les qualités nécessaires à la mission qu'il voulait lui confier. « M. Laflèche, écrivait-il à cette époque, a l'estime de tous dans le pays, même de la bourgeoisie qui s'aperçoit qu'il la domine ou surpasse en talent; c'est en même temps l'homme le plus simple et uni dans tout ce qu'il fait. Il boite sans soufTrir, n'ayant plus de plaie. Cependant, je pense que le P. Taché sera plus propre à l'épiscopat : il aura plus de détail, Pautre est un peu oublieux. Ils sont amis ; je souhaite
que M. Laflèche l'assiste comme grand vicaire et tout ira bien. J'ai cru faire un bon coup en le demandant; je désire que Dieu soit aussi content que moi. Je suis persuadé qu'il n'y avait guère moyen de faire mieux. »
jSP'" Provencher était au comble de ses vœux et M. Laflèche, déchargé de l'épiscopat, voyait exaucés tous les siens.