CHAPITRE IX
M'"" Provencher nomme M. Laflèclie vicaire général et administrateur éventuel de son diocèse. — M^"" Taché, évêque d'Ara th, va sî faire sacrer en France et obtient de M?' Mazenod l'assurance du concours fidèle des Oblats. — Retour de Ms'^ Taché qui retourne à l'ile-à-la- Crosse. — Mort de M"'^ Provencher et lettre de M. Laflèche qui fait part de cette psrte à M?"" Bourget. — M. Laflèche est maintenu dans ses charges et dignités par Ms'^ Taché qui succède à Mg"^ Provencher. — Maladie de M. Laflèche et son congé de convalescence au Bas- Canada. — Il retourne au pays natal par les Etais-Unis, constate le triste sort des émigrés français-canadiens et commence à leur prêcher le retour à la foi et à leur patrie. — Son action patriotique se continue dacs le même sens et toute sa vie. — Ses moyens et ses arguments. — Il retourne à la Rivière-Roage, retombe malade et doit rentrer définitivement au pays natal.
M^'' Provencher, n'ayant pu s'assurer de M. Lallèche comme coadjuteur et successeur éventuel, le nomma néanmoins son vicaire général avec charge d'administrer la paroisse de Saint-Boniface. Eu même temps, il avait rappelé le P. Taché de sa mission lointaine, afin qu'il se fît consacrer promptement, de préférence au Canada. Seulement, M?'' Mazenod, fondateur en môme temps que supérieur général des Oblats de Marie-Immaculée, tint fermement à ce que celte consécration, consolante pour lui, eût lieu en France. C'était une bien longue absence en perspective, une fort dure privation à laquelle l'apôtre du Nord-Ouest dut pourtant se résigner.
Et il arriva aussitôt ceci d'extraordinaire, que l'élévation du P. Taché à la dignité épiscopale parut à tous égards un effet admirable de la volonté de Dieu. Outre que ce choix donnait une parfaite satisfaction à Ms"" Provencher, qui l'avait d'ailleurs proposé dans un but élevé et avec des intentions très pures, elle sauva encore les missions de l'Ouest canadien d'une ruine certaine et irréparable.
En effet, comme la nomination de Ms'' Taché devenait un
fait accompli, M^' Mazenod était amené bien à tort, à regretter l'envoi de ses fils spirituels à la Rivière-Rouge.
C'est que certains rapports défavorables à l'œuvre de M*^ Provencher lui étaient parvenus ; un Oblat, fraîchement débarqué dans l'Ile-à-la-Crosse, avait été épouvanté du sort fait aux missionnaires en ces lieux qui lui paraissaient être abandonnés par les hommes et maudits par Dieu. Il avait fait à son généreux, mais prudent supérieur général un tableau effroyable des fatigues surhumaines, des privations et des misères sans nombre qui furent, là et partout dans l'Ouest, le partage de M. Laflèche, du P. Taché, des autres missionnaires et de lui-même. A croire ce désillusionné, l'état de la mission était déplorable, son avenir rien moins que certain.
Le saint fondateur des Oblats, de très bonne foi, put croire qu on avait abusé de lui par imprévoyance, que sa Congrégation avait été témérairement engagée dans une aventure et qu il était de son devoir de mettre fin à une expérience qui pouvait devenir calamiteuse pour les siens. Au milieu de ces appréhensions, M. Mazenod fit parvenir des reproches a Mê^ Provencher, l'avisant qu'il entrait dans ses irtentions non-seulement de ne plus lui envoyer des missionnaires' mais encore de rappeler ceux qui étaient fourvoyés jusqu'à lui. Alors, sans être attendue de lui, puisque la lettre de M«^ Provencher, qui lui en demandait la grâce, ne lui était pas parvenue, la nouvelle de l'élévation de l'épiscopat d\in des siens, et du plus cher, lui arriva et il vit en ce fait une manifestation sensible de la Providence en faveur de ces missions En recevant les reproches, ]\P^ Provencher, en son ame et conscience, se réjouit de ce que l'élévation de lU' Taché à la dignité épiscopale fut un fait acquis et que sa désignation au siège de Saint-Boniface réduisait les Oblats a ne point 1 abandonner, les rivait en quelque sorte, par leur solidarité même, aux bords de cette Rivière-Rouge qu'ils étaient tentes de déserter! Si ce désastre était survenu, le vaillant evêque serait mort de chagrin en même temps que son œuvre eut sombré. Mais cela n'entrait pas dans les desseins de la Providence. Ce qu'elle préparait dans les larges sillons traces a travers des espaces immenses parles missionnaires précurseurs, ce sont ces belles provinces ecclésiastiques du Manitoba, de 1 Alberta, du Saskatchewan, de la Colombie britannique, et de celles qui vont suivre; ce sont ces beaux diocèses tous les jours plus nombreux et ces innombrables paroisses, étonnamment prospères, où se multiplient rapidement des populations chrétiennes dont rien n'égale la ferveur
Celle volonté de Dieu, qui se manifestait à M«' Mazenod par la désignation de M«^ Taché pour le siège de Saint-Boniface fit aussi que W Mazenod voulut revoir le nouvel élu encore simple Père, afin de l'enlendre à loisir et de se concerter avec lui ; et qu'il tint à le sacrer lui-même afin de s attacher à lui davantage pour le bien de l'œuvre du salut qu il fallait faire durer et grandir. , ,,. n i,
C^est encore Tabbé G. Dugas dans sa Vie de M'' Provencher qui nous renseigne, disant :
« Si la déleriTànation d'abandonner les missions eûl été mise à exé- CQtion \.'^' Provencher en serait mort de douleur. « « Que serait devenu l3 pays, écrivait de son côté le vénérable évêque, avec tous ses sauvages abandonnés tout à coup ? Css missions n'auraient jamais repris. La perspective avait apparemment carayé, car personne, avant M Laïïèche et le P. Taché, n'avait mis la maiu à la charrue. Elles sont pénibles, à la vérité, ces missions ; mais Dieu a permis et semble bénir ce grand projet. Je n'en reviens pas ! Pendant que nous étions tranquilles ici, ou méditait au loin notre destruction. »
M^^ Provencher restait frappé d'épouvante en voyant le coup mortel qui avait menacé ses chères missions • mais il bénissait Dieu d'avoir paré ce coup en permettant la mala- (Ue de M. Laflèche pour rendre nécessaire le choix du P Taché. «L'évêque de Marseille, disait-il, m^a écrit qu il était décidé à rappeler tous les Oblats et que je lui avais iouc un tour en ne le prévenant pas à temps du choix que l'avais fait de M^^ Taché pour mon coadjuteur. Moi, ]e crois crue c'est Dieu qui lui en a joué un plus beau, en le mettant dans la nécessité de ne pas abandonner un de ses enfants. »
Il n'en restait pas moins vrai que, si le choix du P. iaclie avait sauvé les missions en changeant la détermination de W de Mazenod, la volonté du fondateur des Oblats cle consacrer lui-même en France le jeune élu, dérangeait beaucoup les plans de Me' Provencher.
M Laflèche et le P. Taché avait converti beaucoup de sauvao-es à ITle-à-la-Crosse, au lac Caribou et à Athabaska ; mais mii ne sait l'inconstance des néophytes, surtout quand ces néophvtes sont des sauvages ? « M. Lalleche avait du s'éîoicrner déjà ; si le P. Taché s'absente pour longtemps qui le remplacera? Le P. Faraud commence seulement a balbutier les Lingues sauvages ; les Pères Tissot et Maisonneuve les ignorent encore. » , i n -r i - i
STns doute M^-" Provencher avait rappelé le l • lacne ae ITle-à-la-Crosse; mais pour qu'il allât recevoir la consecra-
tion épiscopale dans la province de Québec et retournât en toute hâte dans les missions du Nord. Il ne fallait pas permettre à « l'homme ennemi », par une trop longue absence, « de semer l'ivraie ».
L'évêque, cependant, habitué à soumettre sa volonté aux ordres de la Providence, dit au P. Taché : « Parlez pour la France : Dieu pourvoira au reste. » Comme il n'avait pas un sou à lui donner, Dieu en ellet Ht bien ce reste qui représentait tous les frais de déplacement et accessoires !
Néanmoins, et ceci fut la grande consolation pour l'avenir : en voyant le P. Taché pour le consoler de son éloignement momentané de sa chère mission, pour le fortifier, M"'" Mazenod lui dit avec ur e paternelle effusion :
« Console-toi, mon fils ; ton élection, il c;st vrai, s'est fai;c à mon insu ; mais elle paraît toute providentielle et sauve les missions dans lesquelles vous avez tant travaillé. Des lettres m'avaient représenté ces missions sous un jour si défavorable, que j étais déterminé à les abandonner et à vous rappeler tous ; la décision en était prise en conseil, lorsque j'ai appris ta nomination à l'épiscopat. Je veux que tu obéisses au Pape, et moi aussi je veux lui obéir ; puisque le Vicaire de Jésus- Christ a choisi l'un des nôtres pour conduire plus tard cette Eglise naissante, nous ne l'abandonnerons pas (i). »
« Personne, dira un jour l'élu, n'est plus à même que moi de connaître ma propre indignité ; cependant, s'il a fallu pour sauver nos missions, ce contre-sens d'un évêque si indigne, je me réjouis d'avoir été choisi, car l'abandon de nos missions me paraîtrait un malheur encore plus grand que ceux qui résultent nécessairement du choix de ma personne pour cette haute dignité. »
L'avenir prouvera que ce malheur fut singulièrement heureux !
Le dimanche 27 juin 1852, M^'" Taché était de retour à Saint- Boniface ; m.ais dans quelle désolation il trouvait M^"" Provencher, son ami Laflèche, lesbonnes Sœurs et toute la colonie !
<( La joie du retour, écrivit le jeune Evêque, fut bien diminuée par la vue du désastre qui venait de fondre sur la colonie de la Rivière-Rouge. Un déluge à peu près égal à celui de 1826, a emporté un très grand nombre de maisons, de granges, d'étables, toutes les clôtures, et mis la majorité des habitants dans l'impossibilité de semer du blé. C'est un spectacle bien triste que celui que présentent les ruines occasionnées par ce fléau. L'eau est venue jusqu'au niveau du sanctuaire, quoique
(1) vingt années de Missions , p, 51,
l'église soit dans un des pDÎnts les plus élevés. Les bonnes Sœurs allaient en canot dans leur maison. » L'eau avait monté de 35 pieds environ an-dessus de son niveau ordinaire et tenu M'"^ Provencher avec M. Laflèche « plus d'un mois prisonnier » dans son propre palais. « Il y avait cinq pieds d'eau, écrivait celui-ci à Ms"" de Québec, autour de ma maison ; encore deux ou trois pouces déplus, et elle était sur le plancher du deuxième étage. Je ne suis pas sorti, mais j'étais comme sur un vaisseau en pleine mer ; j'entendais jour et nuit des vagues poussées par des vents furieux battre les murs du premier étage de ma maison, comme je les ai entendues dans mes voyages d'outre-mer. L'eau a monté jusqu'au 20 mai. Les gens et les troupeaux s'étaient réfugiés au loin dans les prairies. Personne na péri. On n'a pu semer de l'orge que vers la fin de juin, ainsi que les patates ; tout cela mvrrira si Dieu nous donne une saison exprès. L'église et ma maison ont servi de hangars publics ; toutes les autres maisons étaient en danger d'être emportées. » Les semailles n'avaient pu avoir lieu, ce qui faisait redoubler la famine. « L'inondation, disait encore Ms"^ Provencher, a ruiné notre pays déjà si pauvre. »
« L'arrivée de Me'' Taché et de ses nouveaux compagnons changea celte tristesse en une sainte joie, et le bonheur de l'évêque était bien partagé par le vicaire général Laflèche. Celui-ci retrouvait son ami qui lui fit part de ses impressions, et montrant le concours déjà obtenu, M^"" d'Aralh lui en faisait espérer bien d'autres. Je vais me trouver plus riche en prêtres que jamais, put écrire M*"" Provencher à Tarchevêque de Québec : je pourrai faire opposition à l'évêque « anglican » de Rupert's land, qui ordonne Métis et Sauvages : je crains plus la bourse que le personnel du personnage : l'argument du ventre amène à lui les sauvages. »
Cependant la joie de M'"^ d'Arath et de son fidèle ami Laflèche n'était pas sans mélange. Durant l'absence de M"" Taché, leur chère mission de l'Ile-à-la-Crosse, si elle n'allait pas à la dérive, avait beaucoup souffert de Tinexpérience et de la lassitude des Pères qui s'y trouvaient encore, li'ardeur faisait défaut aux moissonneurs sous le poids du jour, et le grain périssait aux champs. M. Laflèche dut Rapprendre à son ami qui en fut fort affligé.
Mais, toujours charitable et prompt à trouver Pcxcuse du mal qu'il redressait, M. Laflèche fit entendre aussi qu'il n'y allait pas seulement du découragement des ouvriers évangéliques, momentanément au-dessous de leur tâche, mais aussi de cette malheureuse disposition des âmes qui fait tenir leur dévotion autant de la personne de ceux qui la recommandent que de leur objet sacré qui doit pourtant en
être la seule fin et tout le soutien. Ainsi les Sauvages ressemblaient à leurs frères civilisés et ils versaient instinctivement dans le même défaut : ils aimaient M. Laflèche et ils raffolaient du P, Taché, tous les deux ayant justifié la confiancequ'ils avaientgagnée. Cctattachementrendaitagréable, à ces fils de la Prairie, apprivoisés, la présence de ces missionnaires appréciés dont ils buvaient la parole avec délices, suivaient la direction avec une grande soumission. Mais enfin M. Laflèche les quilta et ce fut parmi les sauvages un pénible émoi; Ms'' d'Arath les délaisse à son tour et ce fut alors la désolation dans toute la Prairie. Les Pères qui restaient ne purent combler le vide ; ils étaient moins connus ou ils ne comprenaient pas les Sauvages, qui se montrèrent moins empressés de toutes manières. Les missionnaires s'en plaignaient et semblaient surtout souffrir des comparaisons désobligeantes des Sauvages qui, les mesurant à la taille de AL Laflèche et du P. Taché, leur trouvaient pauvre mine et peu d'esprit !
Les Sauvages s'éloignaient donc, et les missionnaires, rebutés, ne couraient plus les rejoindre. Voilà le mal qui sévit à rile-à-la-Crosse, disait M. Laflèche, navré de l'aventure.
Et voilà pourquoi Ms'' d'Arath eût tant de hâte de courir de Saint-Boniface à son Ile-à-la-Crosse : il voulait éveiller riiomme de la prière qui dormait, et chercher les brebis qui commençaient à se disperser.
^jgr Provencher pressentait sa fin prochaine dont l'attente avait inspiré, en diverses circonstances, sa conduite et ses paroles. C'est bien la crainte de mourir sans avoir assuré l'avenir de ses missions qui le fit chercher avec tant d'anxiété le meilleur de ses collaborateurs pour l'initier à ses plus intimes pensées, pour le préparer à poursuivre son vaste programme, comme à lui succéder, sans difficulté ni délai. Il avait jeté les yeux sur M^'' Laflèche, comme le plus digne ; il les jeta ensuite sur Ms' Taché comme le mieux apparenté ; et quand celui-ci l'eut quitté de nouveau pour reprendre son labeur interrompu, le saint vieillard s'attacha plus étroitement encore, si possible, à son dévoué vicaire général Laflèche, lui disant quels horizons vastes et radieux illumineront les pays neufs qu'ils défrichaient ensemble, mais dont le monde voulait ignorer les ressources et les promesses. Elles se peupleront, nos Prairies, disait-il, et nos forêts seront défrichées et se montreront fertiles ; elles constitueront le grenier d'abondance des affamés qui les trouveront inépuisables. On y verra venir la civilisation par toutes les frontières et les peuples stupéfaits admireront sous
vos successeurs les prodiges qu'engendrera cette terre prédestinée, arrosée de vos sueurs. Les chrétientés du Nord- Ouest se multiplieront et elles deviendront la force et la gloire de l'église du Canada.
M. Laflèche écoutait le saint homme avec plaisir ; car^ animé du même zèle que lui, il partageait ses opinions favorables et il les communiquait autour de lui. Tout semblait de n uveau aller au gré des désirs de M?"^ Provencher ; concours et secours affluaient pour ses sinistrés; on reprenait courage en relevant les ruines, et on espérait de la bonne volonté de tous et d'un sol généreux cet avenir meilleur ?
C'était cependant l'heure où le Maître, satisfait de l'effort réalisé, allait visiter son serviteur fidèle.
Après un rude hiver, au retour du soleil et des fleurs, Métis et Sauvages, ayant labouré et semé, reportaient dans la Prairie, mais M. Laflèche, autrement affairé, ne pouvait les suivre. Alors, affaibli et surmené, le vieil et vénérable évêque ressentit un malaise et tomba soudain frappé d'une attaque d'épilepsie, qui le laissa quelques heures sans connaissance. La crise s'atténua enfin; la vie semblait reprendre son cours, mais laissa les idées du malade entièrement confuses.
L'administrateur du diocèse, M. Laflèche, écrivit à ce sujet à Ms"" Ignace Bourget, évêque de Montréal, une lettre détaillée qu'il finissait ainsi :
« ... Il passa une grande partie de la semaine dans cet état de délire. Dans les intervalles où la connaissance lui revenait, il disait qu'il ne sentait aucun mal, sinon une grande faiblesse ; il paraissait ne pas connaître tout le danger de son état. Le 24 mai (i853), nous jugeâmes prudent de lui administrer la sacrement de lExtrême-Onclion ; il avait alors si peu de connaissance qu'il ne s'en souvenait plu^ js lendemain, où il était parfaitement revenu à lui. Nous en profitâmes pour lui donner le saint Viatique, qu'il reçut avec les sentiments de ia plus tendre piété, nous recommandant en même temps de bien observer tout ce que le rituel prescrit dans cette circonstance. Ces pauvres évcques, disait-il, il ne faut pas les laisser mourir moins chrétiennement que les autres.
« Après avoir reçu le corps de son Sauveur, il leva ses yeux défaillants vers le ciel et sa main affaiblie sur son peuple, pour lui donner une dernière bénédiction. Il bénit aussi d'une manière toute spéciale ceux de ses missionnaires qui étaient absents. Les Sœurs de la Charité vinrent aussi se jeter à ses pieds, pour lui demander une dernière bénédiction et recevoir ses derniers adieux. Oh I le touchant spectacle !
Non, jamais il ne s'effacera de ma mémoire. Tous ceux qui étaient présents fondaient en larmes.
« Vers le 39, il commença à se plaindre d'une douleur qui le faisait cruellement souffrir au côté gauche près du cœur; depuis ce temps il a presque toujours eu sa parfaite connaissance jusqu'à son dernier moment. Il avait réglé toutes ses affaires ; et durant sa maladie il nous a fait toutes les recommandations et donné tous les avis qui étaient nécessaires pour nous et pour son peuple. Le 7 juin à onze heures du soir après quelques minutes d'agonie, il a remis tranquillement son àme à Dieu.
« C'est ainsi, Monseigneur, que le sort des orphelins est devenu notre partage. Celte mort a répandu le deuil dans toute la colonie; ceux mêmes qui sont d'une croyance différente de la nôtre avaient pour lui la plus profonde estime, et tous le regrettent sincèrement.
« Le 9 juin, il a été porté solennellement en procession à la chapelle du couvent des Révérendes Soeurs de la Charité, 011 un service solennel a été chanté, et, la 10, il a été ramené à sa cathédrale, où un second service a été célébré aussi solennellement que possible.
« Le major Caldwell, gouverneur delà colonie, les bourgeois de la compagnie qui se trouvaient à la Rivière-Roupre, et un bon nom.bre de protestants, s'étaient joints à la population catholique, pour rendre les derniers devoirs à celui que nous regrettons si amèrement. Avant de sortir de l'église, le gouverneur s'est avancé dans le chœur, au bord de la fosse, pour me faire son compliment de condoléance, et me prier d'assurer mss confrères missionuaires, ainsi que toute la population catholique qu'il partageait bien véritablement notre affliction. Je connais assez cet homme, Monseigneur, pour assurer que celte démarche était l'expression du sentiment de son coeur.
« Ms"" Provencher était un de ces hommes rares qui gagnent à êlre bien connus ; c'était surtout dans les relations journalières que l'on était plus à portée d'apprécier les éminenîes qualités de son cœur. Combien de fois n'ai-je pas admiré en lui cette tendre piété et cette confiance sans bornes en la divine Providence, qui font la consolation et le bonheur du véritable chrétien ! Combien de fois la bonté de son cœur ne lui a-t-elle pas fait partager les misères et les privations que ses missionnaires enduraient parmi les sauvages ! Oui, Monseigneur, je l'ai entendu bien des fois les plaindre, et après leur avoir envoyé tout ce qu'ils demandaient et au delà, se plaindre lui-même de ce qu'il ne pouvait faire plus pour eux. Depuis neuf ans que j'ai le bonheur d'exercer le saint ministère sous sa direction, je puis, en toute sincérité et justice, lui rendre témoignage qu'il s'est toujours montré, pour moi et mes confrères missionnaires, un père généreux, tendre et compatissant. »
M. Laflèche envoya le Père Végreville et le Frère Alexis
Raynard porter celle triste nouvelle à M^'" Taché qui en fut informé vers le 10 juillet.
Le diocèse dont M^'' Taché héritait comprenait alors un évêque, — lui-même ; quatre prêtres séculiers, MM. Laflèche, Thihault, Bourassa et Lacoml)e ; sept Oblats prêtres, les Pères Bermond, Faraud^, Tissot, Maisonneuve, Grollier, Végreville, Rémas ; deux Frères convers, Dubé et Raynard ; deux couvents de Sœurs grises, celui <le Saiut-BoniTace, ayant onze religieuses et celui de Saint-François-Xavier en ayant deux; cinq résidences de missiounaires à Saint-Boniface. Saint- P^rançois-Xnvier, lac Sainte-Anne, lle-à-la-Grosse, Athabaska ou la Nativité ; six églises ou chapelles, dans ces mêmes lieux et en outre à la Baie-Saint-Paul ; un collège classique à Saint- Boniface ; un hospice à Saint-Boniface pour les orphelins et les vieillards où on distribuait des remèdes aux malades ; trente stations oii les missionnaires faisaient des visites, mais où il n'y avait ni église ni résidence.
Six stations avaiei';t été abandonnées après leur établissement; elles étaient situées parmi les sauvages les moins éloignés de Saint-Boniface, les Sauteux.
Le nombre total des baptêmes faits dans les résidences sauvages, en dehors de Saint-Boniface et de Saint-François- Xavier, « s''élevait, le l^*" janvier 1854, au chiffre de 4309. »
M""" Provencher avait fondé une Eglise dans le désert, au milieu d'obstacles sans nombre; et s'il ne Favait pas dotée d'établissements plus nombreux, c'est que le personnel à son service était restreint, et ses ressources limitées. Il avait suppléé à tout en voyageant, en faisant voyager, pour jeter partout la semence évangélique que devait iéconder la rosée des grâces de Dieu.
M. le vicaire général Laflèche continua le service spirituel de Saint-Boniface avec les pouvoirs reçus de M*"" Provencher lui-même. L'évêque défunt avait également nommé vicaire général M. Thibault, alors le plus ancien des missionnaires de la Rivière-Rouge; M^*" Taché lui conserva le même titre et, de plus, donna les pouvoirs de vicaire général au P. Bermond, qui demeurait à l'évêché de Saint-Boniface avec M. Laflèche, afin qu'il fût son principal représentant à l'égard des Oblats résidant dans le diocèse. Le nouvel évêque aurait préféré remettre à un prêtre séculier l'administration temporelle des biens de l'évêché ; mais M. Laflèche éprouvait une grande répugnance pour cet office. Il remit donc au P. Bermond la caisse épiscopale et le pria « de disposer de tout le temporel comme bon lui semblerait pour la plus grande gloire de Dieu
et l'honneur de la religion. » Il l'établit ainsi, comme il le disait plaisamment, « ministre des finances, garde champêtre, garde forestier, possédant plusieurs autres petits titres honorifiques que l'on ne connaît pas môme au sein des grandes cités ».
Ces dispositions prises, 'Sls' Taché continua la visite des missions, les longs voyages et les travaux de l'apostolat tel qu'il le mettait en pratique, et qui lui donnait d'ailleurs des résultats de jour en jour plus consolants.
M. Laflèche, de son côté, n'était pas homme à ménager ses peines. Il se dépensait généreusement à seconder les vues de Dieu, ou à suppléer à ce que ne pouvait accomplir son compagnon admirable, son ami qui, si vaillamment, portait le fardeau dont il avait craint d'être accablé lui-même. Il lui devait bien cette aide fraternelle ; il la lui prodiguait de tout son cœur. Mais, hélas ! l'amitié fidèle et le dévouement empressé ne peuvent suffire à tout, ni rendre à un corps constamment surmené force et'santé, surtout l'endurance qu'exigent des travaux multipliés par des besoins infinis et qu'un zèle soutenu rendait facilement surhumains en ces lieux abandonnés des hommes et déshérités par la nature. A cette tâche accablante ses souffrances redoublèrent, son ancienne infirmité s'aggrava tellement que, si sa bonne volonté demeurait entière, son surmenage incessant semblait avoir tari la source même de ses forces: il était las malgré lui, accablé et désespéré de Fètre ; son âme énergique émergeait alors de son corps en détresse comme la prière suppliante monte sur l'autel de la victime expiatoire qui sent son impuissance et s'offre elle-même à Dieu. Son affaiblissement g'énéral tournait à la maladie. Il ne paraissait plus d'autre choix possible pour lui, ou l'accablement sans fin d\in mal incurable, ou un repos réparateur au pays natal.
Les compagnons de M. Laflèche le pressait de s'épargner afin de se conserver au service de l'Eglise ; mais lui ne le croyait pas indispensable. Cependant, la divine Providence parut encore manifester sa volonté en ajoutant à toutes les bonnes raisons qui militaient en faveur d\me résolution qui s'imposaiî, celle des modifications apportées dans la hiérarchie ecclésiastique au Canada, les Trois-Rivières ayant été constitué en diocèse avec M^"" Cooke comme évêqtie titulaire, et surtoutFurgence d'affaires de famille qui réclamaient impérieusement sa présence à Sainte-Anne de la Pérade.
Il demanda donc à Ms"^ Taché l'autorisation de descendre vers le pays natal. Son ami accéda à son désir, avec joie et
avec douleur, à la condition expresse néanmoins qu'il lui reviendrait mieux portant et dès le printemps prochain.
M^'' Taché devait rentrer à Saint-Boniface, M. Laflèche aurait voulu le rencontrer avant de se mettre en route. Mais les jours passaient, la caravane qui se rendait à Saint-Paul des Etats-Unis était prête et il lui fallut, sous peine de rester encore un hiver dans un pire délabrement, se joindre à elle et [)artir. Il quitta donc Saint-Boniface le 15 novembre 1854, et quinze jours avant que IM»'' Taché, bien qu'il faisait diligence, n'y pût parvenir lui-même.
Déçu par cette inévitajj'e contrariété, le jeune évèque écrivait à l'archevêque de Qué])ec et il écrit :
« Je regarde la présence de M. Laflèche comme indispensable au bien, et ce serait une peine bien sensible pour moi s'il ne revenait pas, mais il reviendra. J'ai à cette fin chanté une grand'messe ce matin : les habitants Tont demandée comme un témoignage de leur reconnaissance, pour prier Dieu de veiller sur des jours cliers à leurs cœurs ».
Ms"" Taché avait chargé }A. Laflèche de lui trouver deux prêtres « pour reprendre la mission de la Baie des Canards, tombeau de M. Darveau », où les protestants exerçaient un redoutable prosélytisme. 11 le pria encore de rendre une visite à sa m.ère : « Vous le sr(*vez, écrivait-il à celle-ci, les grands vicaires ne font qu'une personne avec l'évêque, en sorte qu'en recevant M. Laflèche vous recevrez Ms' de Saint- Boniface, et si votre cœur allait vous dire que non, je commande à votre foi de vous dire que oui ». « Toujours est-il que vous verrez un de mes meilleurs amis, un bien digne et bien zélé missionnaire ; priez beaucoup pour que le bon Dieu lui rende la santé et nous le renvoie au printemps. »
]\|gr Provencher, à la recherche de religieuses et pressé d'arriver vite au terme d'un long voyage, avait expérimenté la route qui menait à IMontréal parles Etats-Unis. Il l'avait trouvée plus rapide, aussi sûre et surtout moins dispendieuse. Cette route fut conseillée à ses collaborateurs. C'est par cette voie nouvelle que Ms' Laflèche regagna en 1854 et 1856 le Bas-Canada dans des conditions à peu près semblables.
La caravane dont il faisait partie s'en alla à travers la Prairie vers le Mississipi, qu'il s'agissait d'atteindre vers la chute de Saint-Antoine. Ces voyages en caravane s'efTectuaient comme les migrations pour cause de chasse au bison en ce qui concernait la manière de vivre et les précautions à prendre vis-à-vis des écumeurs de la Prairie, contre lesquels il fallait être toujours en mesure de se défendre. La longue file des charrettes se mettait en marche au lever du
jour, progi'essail lentement tant que bœufs et chevaux ne donnaient pas signe de lassitude. L'abondance ou la qualité de l'herbe, la limpidité des eaux ou quelqu'autre raison d'utilité, outre le besoin de repos, décidaient les gens à dételer pour le déjeuner; la seconde étape duraitjusque vers midi, selon besoin et circonstances favorables. On dînait alors plus ou moins rapidement, soit que les ardeurs du soleil l'été engageassent au repos prolongé, soit que le froid fît presser le pas durant l'hiver toujours rigoureux ; et on marchait ensuite jusqu'à la nuit qu'on passait à l'abri des charrettes rangées en cercle autour d'un camp improvisé. On allumoit des brasiers dans l'enceinte, on faisait cuire le repas du soir ; puis, les uns sous la tente, les autres sous leurs charrettes ou simplement à la belle étoile, après la prière faite en commun, s'endormaient sous une garde vigilante. Avant de repartir le lendeniain^ le guide prévenait les voyageurs s'ils avaient à se munir de bois pour le soir, ou encore il conseillait de se pourvoir d'eau convenable s'il avait des raisons de croire qu'il en ferait défaut aux étapes prochaines ; car, il arrivait en cours de route de manquer d'eaux potables, ou d'être réduit au fumier du bison pour la cuison des aliments. On passait des rivières à gué, d'autres à la nage, ou sur des ponts improvisés, ou sur des radeaux construits à la hâte et qu'on tirait à la cordelle pour les abandonner après le passage. Et c'est ainsi que M. Laflèche par un froid polaire atteignit le Mississipi <|u'il traversa en aval de la Chute de Saint-Antoine, et dont il suivit ensuite le cours jusqu'à cette (^^hute fameuse, se rendant à Saint-Paul, aujourd'hui Minneapolis, colonie alors peu florissante.
Les habitants de Saint-Paul étaient des Canadiens-Français émigrés, des Métis et quelques Américains. La plupart de ces gens attendaient les voyageurs sur le bord du fleuve dans l'espoir de rencontrer parmi eux des amis, des connaissances, ou bien pour obtenir les dernières nouvelles de l'Ouest.
M. Laflèche s'adresse à ses compatriotes déracinés, il les visite dans leurs abris misérables, les interroge, surprend sur leurs lèvres les regrets qui tourmentent leurs cœurs ; il leur parle du pays quitté, leur chante auprès du foyer les chansons dont résonnent les rives du Saint-Laurent, et il les voit pleurer ; c'est là, au plus vif d'une plaie commune qui se creuse, s'étend et s'envenime, qu'il considère avec <louleur le mal du Canada qu'il combattra le restant de ses jours et dont il dira plus tard, parlant de races et de religion
soit à la convention des missionnaires agricoles à Okia^ soit au congrès de Québec et en maintes autres circonstances, avec les variantes voulues par le temps elles auditoires :
« La terrible épidémie de i848 a fait beaucoup d'orphelins parmi les émigrés venus de la vieille Europe. La charité chrétienne s'empressa de les recueillir et de les faire entrer dans nos familles canadiennes. Là, ils ont été reçus avec bienveillance et mis sur un pied d'égalité avec les autres enfants de la maison. Devenus hommes aujourd'hui, ils parlent la même langue et ont la même foi que leurs parents adoptifs. Ils ont les mêmes usages, les mêmes coutumes que leurs frères et sœurs d'adoption. Au point de vue national, ils ne sont plus ce que la naissance les avait faits, Allemands, Ecossais ou Irlandais ; mais ils £ont Canadiens, c'est -à-riire ce que l'éducation les a faits. La fièvre de l'émigralîon aux Etats Unis des Canadiens, épidémie non moins terrible, en un sens, que le typhus de i848, a calevé à ce pays des milliers de braves familles. Ailes (comme je l'ai faii; les visiter dans leur nom elle patrie, entrez dans leurs maisons, qu'y trouverez-vous ? Un père, une mère canadiens-français, nés et élevés catholiques dans le Bas-Canada. Interrogez les enfants, faites-les parler. Le père et la mère vous répondront en français qu'ils ont quitté le Canada depuis quinze ans, vingt ans ; que depuis ils ont parfaitement appris l'anglais ; qu'ils s'appelaient autrefois Bcisvert, Lamontagne ; mais qu'aujourd'hui on les nomme Greenwood, Mountain. A vos questions en français les enfants, un peu étonnés d'entendre celte langue, vous regarderont en répondant (I don't understand). Suivez-les le dimanche, vous verrez qu'un ceitain nombre ne fréquentent aucune église ; que plusieurs vont avec leurs enfants, les uns au temple méthodiste, les autres au temple presbyrérien, etc. En fréquentant la maison pendant quelques jours, vous ne tarderez pas à vous convaincre q,ue les idées, les moeurs, les usages américains l'ont complètement envahie. Or, je vous le demande, une famille canadienne-française, oii l'on n'est plus catholique, où l'on a adopté les mœurs et les coutumes des Américains, à quelle nationalité appartient-elle ? Que lui reste-t-il de la nationalité de ses ancêtres ? Rien. Ils sont Américains et nullement Canadiens. »
Oa ne pouvait pas en termes plus simples, plus honnêtes
^ . - ^ ^ quoi qu,
et d'aucune manière inférieure à celle du conquérant d'ici qu'elle avait su contenir et aurait certainement dominé, si des moyens artificiels et des combinaisons administratives n'avaient entravé le cours naturel des choses aux bords du
Saint-Laurent et même de la Rivière-Rouge, ni à celle de là qui, par tous les moyens et par une assimilation intense, s'appliquait à former la nationalité américaine.
C'était une des raisons qui firent que le vaillant évêque des Trois-Rivières, plus tard, ne manquera jamais de rappeler à ses compatriotes ce qu'ils se devaient à eux-mêmes et les devoirs de reconnaissance qui les obligeaient envers Dieu. « Car, disait-il ; de votre fidélité, de voire fermeté dépend votre avenir ».
Il dira en 1866, à la fête de saint Jean-Baptiste à Oitawa : Une nation qui a conservé ses caractères nationaux a conservé sa langue et sa foi; celle qui les a tous perdus, a perdu aussi la langue et la foi de ses pères —
... Si la langue est le premisr élamaat nalional, le premier devoir de tout citoyen est donc de la piiier, de la respecter et de la conserver. Of, nous mettant, ici, la maia sur la conscience, demandonsnous si nous avons toujours rempli fidèlsnient ce devoir sacré. N'estil pas arrivé quelquefois que des hommes qi:i se glorifiaient de porter un nom canadien ont, cependant,, rougi de ce nom, l'ont travesti, et ont ainsi cherché à effacer le premier caractère national. Ils se donnaient néaaincins comme de grands amis de la nation. Cette conduite ne pouvait venir que d'une erreur grave, et do l'ignorance absolue de choses simples et naturelles.
Nous sotumes, il est vrai, dans une silualion particulière, placés au milieu de nationalités différentes. Nois devons assurément respecter les autres nations. Mais il se produit un fait regrettable ; c'est qu'un grand nombre d'entre nous parlent trop la langue étrangère. Mes frère?, je ne vous dissimulerai en rien ma pensée ; la plus lourde taxe que la conquête nous ait imposée, c'est la nécessité de parler la langue anglaise. Il Cot à propos, je l'avoue, que plusieurs sachent parler l'anglais, mais de cette taxe, ne pavons que le strict nécessaire. Que les hommes d'affaires qui n'ont pas d'autres moyens de gagner leur vie, que les hommes publics qui sont obligés de discuter les intérêts de la nation avec nos compatriotes d'origine étrangère, l'apprennent, c'est bien. Mais faudra-t-il pour cela que toutes nos conversations ou nos discussions se fassent dans la langue étrangère ? J'ai assisté assez souvent à vos débats parlementaires, et je vous avoue franchement que j'ai été, plusieurs fois, profondément allligé de voir de nos compatriotes s'exprimer presque toujours dans l'idiome étranger. La langue française a pourtant le droit de cité dsns nos Chambres. Les Anglais sont complaisants à nous enseigner leur langue. Pourquoi ne le serionsnous pas aussi ? Pourquoi ne leur donnerions-nous pas des leçons de français comme ils nous donnent des leçons d'anglais ? Tout Canadien, s'il aime son pays, à quelque degré de la hiérarchie sociale qu'il se
trouve placé, parlera toujours le français, et ce ne sera que quand il s'y verra forcé qu'il emploiera la langue anglaise. S'il y a ici des hommes d'une origine étrangère, j'espère qu'ils ne trouveront pas mauvais que je conseille à mes compatriotes de les imiter. Voyez comme ils tiennent, eux, à leur langue. Est-ce que nous aimons moins notre nationalité que ces hommes n'aiment la leur ? Je le sais, celte concession que nous leur faisons si aisément est une suite de la politesse proverbiale que nous ont léguée nos pères; nous voulons leur épargner des moments d'ennui, et nous parions leur langue. Mais celte politesse doit avoir ses limites, et ne pas aller trop loin.
Je le dis donc de nouveau, la plus lourde taxe que la conquête nous ail imposée, c'est la nécessité d'apprendre l'anglais. Payons-la loyalement, mais n'en payons que le nécessaire. Que notre langue soit toujours la première. Tenons à parler la première langue de l'Europe; et fortifions, chez nous, ce puissant lien national.
Il ma élé donné de voyager aux Etats-Unis. J\ ai rencontré des compatriotes qui m'ont accueilli avec hospitalité. Tai adressé la parole en français aux petits enfants qui entouraient leur mère, et ils ne m'ont pas compris. Ah ! mes Frères, pour un homme qui aime vraiment sa nation, que cette scène est vraiment poignante .'...
Le second lien national et la plus fort, c'est la foi. Je ne suis pas venu, ici, prêcher le principe des religions nationales. Je dirai seulement que. si tous les hommes étaient restés fidèles à Dieu, il n'y aurait qu'une seule nation, et que si le Seigneur a divisé le monde en groupes nationaux, avec l'obstacle de la diversité des langues, c'a été pour empêcher ia difïusion de l'erreur. Mais, nous avons, nous, la certitude de posséder la vérité. Enfants de l'Eglise catholique, nous avons, par excellence, le lien religieux.
Je citerai deux faits à l'appui de cette vérité. Le premier sera celui de l'Irlande. Les Irlandais ont conservé leur nationalité. Pourquoi ? Parce qu'ils ont conservé leur foi. Aussi l'Angleterre l'a bien compris, et elle nous a également fait voir quelle importance elle attache à ce lien national. Elle a essayé par tous les moyens possibles de le briser ; elle y a même employé les persécutions. L'Ecosse n'a pas été traitée de la même manière. Si les Irlandais ne s'étaient pas montrés plus fidèles à leur religion que les Ecossais, ils n'auraient pas subi un sort plus rigoureux. Mais il est certain qu'ils ne compteraient pas davantage, non plus, au rang des nations.
Et l'infortunée Pologne 1 On a voulu lui arracher aussi sa langue et sa foi. Si la Pologne avait voulu apostasier, la Russie ne l'aurait pas inhumainement traitée. Elle se serait apaisée devant ce grand sacrifice, qui n'eut été, de la part de la victime, autre chose qu'un suicide national.
Voilà deux fait» qui nous révèlent toute la force des deux grands éléments nationaux, la langue et principalement la foi.
Naturellement, nous rejetons du nombre de nos compatriotes ceux qui ont perdu notre langue et notre foi. Celui qui ne parle pas le français, et qui n'est plus catholique, à nos yeux, n'est plus Canadien. Il n'est qu'un renégat.
L'enfant ne grandit pas seul, il a des frères et des sœurs. Il s'établit entre eux des rapports, des habitudes, des coutumes ; ce sont les moeurs de la famille. Ces relations, se reflétant de la société domestique dans la société civile, forment les mœurs de la nation. En effet, l'enfant devenu grand emportera avec lui les coutumes et les habitudes qu'il a contractées dans la famille. Semblable à un fruit mûr détaché de la tige qui l'a produit, il ira s'implanter ailleurs, et sera comme une semence féconde déposée dans une terre fertile. Il deviendra bientôt à la tête d'une nouvelle famille en qui se perpétueront, de générations en générations, les mœurs de ses pères. De là le troisième lien national, les coutumes, les mœurs.
Comme l'on voit, il y a entre la famille et la nation, la nation et la famille, des rapports étonnants. La famille est en petit ce que la nation est en grand, et la nation est en grand ce que la famille est en petit.
Mais, où ces mœurs de la famille acquerront-elles leur complément, ou leur parfait développement? Car entre la société domestique et la société civile, il doit y avoir un trait d'union. Il existe en effet. Ce sont nos institutions religieuses, nos communautés, nos collèges, nos couvents. Là, on apprend mieux sa langue, on étudie spécialement la religion, on redresse, on perfectionne ses mœurs par l'éducation, en même temps que l'on éclaire son intelligence par Finstruction. C'est donc dans ces institutions que s'acquièrent les développements de la vie civile. Et quels services ne nous ont-elles pas rendus, en fortifiant si puissamment, si constamment les trois grands liens nationaux, la langue, la foi et les mœurs? Elles nous ont sauvés! En effet, que serions-nous devenus, je le demande à tout homme éclairé, que serions-nous devenus, après la conquête, £i nous n'avions pas eu nos collèges, nos couvents ? Nous étions complètement séparés de la mère-patrie, nous étions abandonnés de la noblesse et de la bourgeoisie française, nous étions laissés seuls au fond des forêts, entourés et dominés même par nos ennemis. Je ne crains pas de le dire, sans nos institutions et notre clergé, nous ne serions plus rien.
Des journalistes peu éclairés ont écrit : C'est la forme du gouvernement qui fait la nation. C'est une erreur. Est-ce que la Pologne a cessé d'exister, parce qu'elle a été divisée et soumise à trois gouvernements divers? Les Irlandais, les Indiens, et d'autres encore ne forment-ils plus des nations distinctes, pour être passés aux mains d'un gouvernement étranger ? Je comparerai la nation à un arbre. Une nation qui a son territoire et son gouvernement, et qui a reçu son parfait développement, ressemble à un bel arbre qui a crû d'une semence féconde, dans une bonne terre, au bord des eaux. Il a grandi, et poussé
vigoureusement sas branches. Sous l'action bienfaisante du soleil et de la rosée, il s'est chargé de feuilles, de fleurs et de fruits. Tel fut autrefois le peuple juif, peuple privilégié, type et modèle. Est-ce à dire qu'il faille que toute nation soit ainsi consiiîuée pour avoir droit de porter C3 nom? Non, le gouvernement et le territoire mciue ne sont pas de l'essence d'une nation. Le peuple juif, ce type, n'en est-il pas lui-même une preuve des plus frappantes ? Il est un des pius anciens ; il a survécu à la ruine successive de tous les autres peuples et des plus grands ; aujourd'hui, il est sans patrie, sans gouvernement, dispersé aux qiîalrc vents, parlant toutes les langues ; il n'est retenu que pnr un seul lien, l'unité de principes, et cependant, c'est encore le peuple juif. J'ai donc dit, avec vérité^ qu'une nation peut exister sans patrie ni gouvernement. Maintenant, à quoi comparerai-je la nation captive ou sujette ? Le jardinier use d'un art qui servira, ici, d'expression à ma pensée. C'est l'art de la greffe. Quand il veut unir ensemble les fruits de deux arbres différents, il coupe, avec soin, une jeune pousse, et l'implante sur un autre tronc. Celte branche ne périt pas, mais elle prend un nouveau principe de vie. La sève du nouvel arbre se com.muniquant à elle, lui fera porter des fleurs et des fruits diiïérents. Cette bianche vivra donc sur un tronc étranger, avec des fruits qui lui seront propres. Il en est ainsi des nations que le Seigneur soumet à l'action d un gouvernement étranger ; et c'est absolument ce qui nous arrive à nous, Canadiens-Français. Une horrible tempête s'abattit sur le monde. Dès les commencements, nous fûmes détachés, comme une jeune branche, de l'arbre français qui nous avait produits, et laissés gisant sur le sol. La Providence eut pitié de cette branche vivace, la releva, et la planta sur le tronc vigoureux delà Constitution Britannique. Nous nous y sommes développés, comme vous en êtes les témoins, d'une manière étonnante, tout en conservant nos caractères nationaux, et nous portons nos fruits. Ce serait donc une erreur capitale ds croire que nous ne sommes pas une nation ; erreur qui pourrait avoir les pius funestes conséipiences. Car, en portant le découragement dans les âmes, elle paralyserait l'action des forces vitales de la nation, et pourrait nous conduire peu à peu jusqu'à la mort nationale...
Les années s'écouleront, jVP'' Laflèclie aura blanchi dans les fatigues et les combats. Aura-t-il changé d'opinion et de sentiments ? Voyez plutôt.
En juin 1880, au Congrès catholique de Québec, il prendra la parole à deux reprises, il s'adressera à des Canadiens- Français qui pouvaient être encore tentés comme le furent ies braves familles qu'il rencontrait sur les bords du IMississipi et partout sur sa roule, et qui pleureront sur les rives étrangères, après avoir perdu leur foi, leur langue et leurs mœurs et jusqu'aux plus chères espérances. Il dira :
. , . Nos chers compatriotes des Etats-Unis ont ici un sol magnifique dont la fertilité attire de tous côtés des colons étrangers. Et pendant que des pays étrangers nous arrivent des milliers de colons, les enfants de ce sol si beau, si fertile de notre cher Canada, s'en vont demander à l'étranger ce qu'un peu de travail leur donnerait ici. Pourquoi cela, parce qu'ils ne veulent pas se soumettre à l'obligation de défricher. Cette loi qui nous est faite de travailler, comment l'observons-nous? Je ne veux pas faire ici i'examen de conscience de chacun. Je laisse à chacun à le faire pour lui-mêrne.
Il y a une quarantaine d'années, commença (vers 1860) la dernière grande émigration. Les paroisses de nos seigneuries commençaient à déborder. On se trouvait à l'étroit. Alors l'on jeta les yeux au loin el l'on aperçut deux grandes voies, Tune qui conduisait vers les Etats- Unis, qui tendaient les bras à nos pauvres enfants et les attiraient par des promesses aussi éclatantes que peu réalisables ; l'autre s'enfonçait dans les bois et montrait au pauvre colon un travail constant et difficile, mais aussi après cela le bonheur et l'aisance : c'était la vie de la colonisation qui demandait du courage, mais qui aussi devait récompenser les éclats de ce courage si patdolique.
Un grand nombre de jeunes Canadiens à l'àme courageuse se sont dit : nous demeurerons dans notre cher et beau pays, nous demanderons à ce sol qui nous a vus naître ce dont nous avons besoin. Ils se sont enfoncés dans ia forêt, ils ont travaillé pendant de longues années, préférant se nourrir de l'herbe des champs de la patrie, que du pain de l'étranger. Et Dieu a récompensé leur courage. Toutes les années qu.^ passent voient leurs champs se couvrir de riches moissons. Ils ont de jolies petites maisons, de belles églises en pierre, dont la croix, à l'ombre de laquelle ils vivent dans le bonheur et l'aisance .. leur rappelle qu'ils sont la force de notre nation.
Mais voyons ce que sont devenus ceux qui ont préféré entrer dans la voie de l'émigration. Quel a été et quel sera leur sort ? Leur sort dans l'avenir sera ce qu'il a élé dans le passé. Ils nous ont quittés, nos chers amis, dans l'espérance de trouver aux Etals-Unis une vie plus facile et du pain qu'il ne leur serait pas nécessaire de gagner à la sueur de leur front. Tristes illusions, messieurs, comme vous allez le voir. Arrivés là, il leur a fallu se soamettre à la loi du travail, car, messieurs, ce n est là une loi nécessaire, obligatoire seulement ici; en quelqu'eadroit de la terre que nous allions, nous la retrouvons et il faut s'y soumettre. Il n'y a que les voleurs qui vivent sans se soumettre à cette loi. Et ceuxlà, messieurs, la justice sait bientôt leur faire expier leurs crimes.
Notre brave colon travaille ; oui, tous les jours il arrose de ses sueurs la terre qu'il cultive, mais le soir en arrivant dans sa maison il reçoit le sourire et le baiser de sa femme. Il voit se grouper autour de lai sa nombreuse famille, il est heureux et la bénédiction du ciel est sur lui,, sur sa famille, sur ses champs.
Mais aux Etats-Unis, tant que le commerce fut florissant, c'est bien, on a de l'argent en quantité. L'on s'amuse. Mais un jour l'on a dit à ces Canadiens : nous n'avons plus de travail à vous donner, et alors dans leur stupeur ils se sont regardés, ils se sont dit que faire, nous n'avons pas un sou ? Il vous reste, leur a-t-on dit alors, une ressource, faites-vous soldats, allez combattre des combats qui ne sont pas les vôtres. Ces fortunes que nous avons faites avec les sueurs de vos fronts, allez maintenant les défendre avec votre sang. Et si, messieurs, les renseignements que j'ai eus sont exacts, le nombre de nos pauvres Canadiens qui se sont fait égorger dans celle guerre fratricide du Sud et du Nord pour une cause qui n'était pas la leur est de 45.ooo. Je comprends le noble métier de soldat. Qu'un jeune homme plein de force se lève pour défendre le toit paternel, pour protéger son vieux père et sa vieille mère, sa femme et ses enfants, je comprends cela. C'est un sacrifice héroïque, et ce jeune homme combat pour le devoir, et en tombant il tombe martyr du devoir ; mais quel nom donner à celui qui combat pour une cause qui n'est pas la sienne, et des hommes qui ne sont pas ses ennemis ?
Deux courants se sont donc établis, l'un vers la colonisation, l'autre vers l'émigration. Ceux qui se sont laissés emporter par le premier, jouissent maintenant d'une aisance qui suffit à leur bonheur. Ceux que le second courant a entraînés même aux États-Unis, éprouvent un sort digne de lamentations. Et en songeant à eux. Ton ne peut s'empêcher de répéter cette parole du roi prophète : « Saper /lamina Dabylonis illic sedimiis et flevimus qaam recordaremar Sion ». Nous nous sommes assis sur les bords des fleuves de Babylone et nous avons versé des larmes en songeant au pays que nous avons perdu....
En Ms' L.-F. Laflèche, le patriote et Tapotre allaient constamment de compagnie, l'un aidant l'autre à atteindre des buts élevés. Il voulait la consolidation de la nationalité canadienne par la préservation des familles franco-canadiennes et par leur indéfectible altachement au sol canadien ; il voulait la diffusion de la Foi catholique au Canada au moyen d'une résistance énergique à toutes les tentatives d'assimilation par l'élémenL anglo-saxon, soi-disant supérieur, résistance qu'il plaçait dans la revendication des droits civiques et religieux des Canadiens-Français résultant des Capitulations et des Traités (1763), des Actes d'Union et de Fédération ; dans le maintien de la langue française, véhicule, en Canada, de la Foi catholique; dans une lutte incessante contre les principes pervers que la presse apportait du Vieux Monde et répandait avec l'intention d'affaiblir la Foi en perdant les mœurs.
Dans les Œuvres Oratoires de M^"^ Laflèche, dans ce qu'on
en a pu recueillir, on trouve encore le discours prononcé au Congrès des missionnaires agricoles tenu à la Trappe de Notre-Dame du Lac, à Oka^ du 9 au 12 juillet 1895. L'orateur finissait alors sa brillante carrière. C'est sa constante doctrine en la matière et c'est son expérience acquise qu'il résumait à la demande d'un auditoire choisi. Après des considérations d'un ordre peu élevé et qu'on eût été étonné de ne pas retrouver, même à propos d'agriculture, sur les lèvres du saint vieillard qui mêlait excellemment et le plus naturellement du monde Dieu et sa Providence en toutes choses pour l'inslruclion et l'édification des âmes, il disait :
« ... Il est important da rechercher qu'elles sont les lois que Dieu a établies dans son royaume d'ici-bas relativement aux biens temporels. Ces lois sont au nombre de trois, savoir : le Travail, l'Economie, la Justice. Oui ! Donnez-moi une famille, une nation où la loi du travail soit fidèlement pratiquée, la loi de l'Economie constamment observée, et la justice toujours respectée, et je vous dirai sans crainte de me tromper, voilà une famille, voilà une nation oii règne l'aisance et la prospérité, la paix et le bonheur ! »...
« ... Je n'hésite pas à dire. Messieurs, que le travail agricole est celui de l'état normal de l'homme ici-bas, et celui auquel est appelé la masse du genre humain. C'est aussi celui qui est le plus favorable au développement de ses facultés physiques, morales et intellectuelles, et surtout qui le met le plus directement en rapport avec Dieu. Vous ne manquerez pas de redire aux cultivateurs que le travail agricole est le plus noble ici-bas parce qu'il se fait nécessairemxent avec le concours direct de Dieu. Vous êtes-vous jamais demandé qui a fait la gerbe de blé que l'on récolte dans un champ au temps de la moisson ? Vous savez comme moi quelle est l'œuvre de deux ouvriers, de l'homme et de Dieu. Si le cultivateur n'était pas entré dans son champ au printemps, s'il n'avait pas débarrassé le sol des épines et des roaces qui le couvraient, s'il ne l'avait pas labouré profondément pour y déposer la semence du froment, il n'y aurait certainement pas poussé de blé. Voilà le travail du cultivateur : voilà ce que Dieu demande de lui. Quand il a accompli ce travail, il se retire de ce champ ; il l'enclôt avec soin, afin que rien ne vienne troubler le travail divin qui va succéder à son péoible labeur. Ce champ devient pour lui quelque chose de sacré, sur lequel il doit veiller avec soin.
<■( C'est que Dieu va y entrer à son tour et continuer le travail commencé. 11 y enverra régulièrement la lumière de l'aurore et la rosée du malin, la chaleur du midi et la pluie du soir, et après quelques jours commencera ce travail de la germination, la semence plongeant dans le sol une racine qui va lui donner le point d'appui et la nourriture dont elle a besoin, et poussant vers le ciel une tige délicate qui grandira tous
les jours jusqu'à ce qu'elle donne un épi chargé de 3o, 4o ou 5o grains semblables à elle-même. Quand ce travail est fait, que Dieu a couvert d'une riche moisson ce champ si péniblement ensemencé, il dit au cultivateur : voilà ce que je te donne pour toi et ceux que j'ai confiés à ta sollicitude. C'est donc une vérité, Messieurs, une vérité bien consolante et bien honorable pour le cultivateur, qu'il a Dieu lui-même pour collaborateur. On n'en saurait dire autant du travail industriel où le concours de Dieu n'apparaît pas aussi directement. 11 n'y a que deux hommes qui travaillent ainsi coir-jointement avec Dieu, le prêtre dans l'ordre surnaturel, et le cultivateur dans l'ordre naturel.
« Invitez, Messieurs, nos braves cultivateurs canadiens à ne jamais perdre de vue la noblesse de leur condition et les avantages précieux que leur procure le travail de la terre. « Le labourage et lepasioiirage, disait le grand ministre Suiiy, voilà les deux mamelles dont la France est alimentée, les vrayes mines du Pérrou ». Il faut dire la même chose de la Nouvelle France, de ce beau pays du Canada que nous ont conservé; au prix de si grands sacrifices, et transmis nos vaillants et religieux, ancêtres. Oui! la prospéiité et l'avenir des Canadiens-Français se trouvent dans la culture et les pâturages de son riche territoire. Puisse le peuple canadien comprendre cette vérité importante, et ne la jamais perdre de vue, s'il veut accomplir les grandes destinées que lui réserve sans aucun doute la Providence... «
Et Ms"^ Laflèche s'attaquait de nouveau, il le fit toute sa vie, nu danger de l'émigration vers les cités industrielles du dedans et du dehors, disant encore :
« Quand un arbre a conduit à une heureuse maturité les fruits dont il est chargé, ces fruits s'en détachent sacs efîorls et sans dangers, et ils vont porter ailleurs l'abondance et la richesse. Mais quand ces fruits s'en détachent avant le temps^ quand la morsure des insectes ou la violence de la tempête les blessent à mort ou les précipitent sur le sol, c'est une calamité dont cet arbre a grandement à souffrir. Il faut en dire autant d'une nation. Quand elle a grandi et qu'elle s'est développée au point de couvrir tout son territoire, alors l'émigration devient pour elle un bienfait, une source de richesse et de force pour les colonies qu'elle va fonder.
« Mais au contraire, lorsque chez une nation qui en est encore au début de sa fondation, et n'a pas encore pu occuper et mettre en valeur le quart de son territoire, l'on conslale déjà des courants d'émigration qui lui enlèvent une forte proportion de sa jeunesse et même de ses familles, il devient évident alors qu'il y a chez elle quelque chose d'anormal, et qu'elle est atteinte d'un mal qui pourrait avoir pour elle les plus graves conséquences. Or, tel est le cas pour le petit peuple canadien. L'émigration de sa jeunesse a pris, dans ces dernières années, de
si grandes proportions, que son clergé et ses hommes d État en ont été alarmés... Je vous dirai en passant que l'une des causes qui a conduit à 1 eîrauger un si grand nombre de nos jeunes compatriotes, a été le refus de se soumettre à la loi du travail... Le défrichement et la mise en valeur du sol canadien leur a paru à un grand nombre un travail par trop dnr et par trop pénible... »
îl rappelait que, jeune encore, il assistait à la bénédiction des églises de Saiiit-Eusèbe de SîanfolJ et de Saint-Norbert d'Aîhabasiva. Les populations de ces nouvelies paroisses, après un dur et patient labeur, étaient arrivés au comble de leurs vœux et paraissaient à tous rayonnantes d'un réel bonlieur, ijien mérité par leur persévérance.
« Et quel contraste, gémissait Ms"" Lafîèche, avec ce ([ue nous avons vu pendant notre court séjour sur ia terre étrangère, où une fatalité semble pousser un si grand nombre de nos compatriotes ! Ah ! pauvres Canadiens de l'émigraiion aux Etats-Unis, que votre sort est tristement différent de celui de vos frères demeurés fidèles à la patrie ! Vous avez reculé devant les sacrifices que votre pays vous a demaixdés ; vous avez regardé les grands arbres de vos forêts et vous avez dit : « Qui pourra débarrasser le sol de ces Ironcs séculaires ? Que de temps et de durs travaux il faudra pour transformer ces solitudes en riantes habitations ! » et vous avez senti ia tristesse s'emparer de votre ûme, le découragement vous monter au cœur. En ce moment critique vous avez regardé la terre étrangère et vous avez dit. « Qui sait ? Peut-être que là nous trouverons un pain moins cher ! »
Et voilà comment, en termes différents, toujours heureux, avant, au début, au milieu, au crépuscule de son prodigieux épiscopat, nous le trouvons avec la même sollicitude combattre un mai persistant.
Ce que M^'" Lafîèche voulait, c^esî qu'aucune force francocanadienne ne fut perdue pour le Canada; ce qu'il désirait aussi c'était regagner pour le Canada toutes les. forces françaises qui en furent retirées, et il aidera de toutes façons à les y ramener, 11 songera avec tristesse à ce qu'eut été !a vigoureuse race française dans son cher Canada si 1.200.000 Franco-Canadiens ne s'étaient pas égarés aux Etats-Unis ; si ces énergies s'étaient, comme les autres, employées et multipliées dans les forêts vierges, dans les prairies fertiles du Canada. Au lieu de 1.200. 000, ces forces stérilisées ou perdues eussent été doublées et, jointes au 2.000.000 restés fidèles au sol de leurs aïeux, elles auraient donné à leur race, avec la majorité dans le pays, une plus grande autorité, un
pouvoir souverain, des libertés que nul ne serait venu leur contester ; leur foi n'aurait couru aucun danger, pas plus que leurs immunités les plus chères.
Ah ! cette question de races et de religions, si grave déjà au Canada, elle n'aurait même pas été agilée et personne n'aurait pu en tirer argument pour opprimer les Franco-Canadiens, aussi bien dans le Haut que dans lei^ft^-Canada, pas plus à rOuest que dans l'Est, et nul part enfin en (Canada.
Mais, par ces défaillances, la question des races et des religions, au Canada, s'envenimait: c'était une question d'économie politique, vitale, et il fallait la résoudre!
Gefutaussi, assurément, la question qui souleva les plus grandes difficultés entre Anglais et Français d'abord : question de races; entre catholiques et hérétiques, ensuite, et entre catholiques eux-mêmes : question de religions.
Aux malheurs de l'émigration, qu'il dénoncera avec cette insistance, proposait-il au moins un remède ? Il n'y manquera jamais.
Pour l'avoir évangélisé avec un zèle admirable et l'avoir en tous sens parcouru avec un rare courage, M=" Laflèche connaissait bien tout le Xord-Ouest canadien. Il savait quelles ressources inépuisables cet immense pays tenait en réserve pour un peuple jeune, énergique qui osait se multiplier et se répandre, et dont il prédisait avec assurance la mission providentielle en Amérique, et le bel avenir dans le monde. Il répétera à ses compatriotes : vous avez des fils pour garder vos anciens foyers, il vous en reste assez pour en créer de nouveaux que Dieu ne demande qu'à bénir comme les autres ; l'avenir de ceux-ci n'est ni sur mer, ni dans la République voisine, mais dans ce vaste Ouest qui les appelle, les attend. Aussi bien son vaillant et saint ami de la Rivière- Rouge ne cessera de jeter vers lui, vers tout le Bas-Canada (les cris d'alarme : Nous périssons, clamera M^"" Taché, faute de catholiques et de Français ; envoyez-m'en et en grand nombre !
Mais revenons à Saint-Paul d'où M. Laflèche emportera ces pénibles impressions qui doubleront les buis de son apostolat. Le P. Ravoux fut le premier à évangéliser ce coin de terre et le P. Lacombe l'assista quelques jours, lors de son premier voyage à Pembina et à Saint-Boniface. Le P. Ravoux cueillit l'abbé Lacombe à sa descente du bateau et le conduisit à sa hutte fort modeste : elle mesurait quelques pieds carrés, il y avait là peu d'ustensiles ou de meubles, mais dans un coin une boîte singulièrement allongée : — C'est d'un art primitif, dit le missionnaire en la mon-
trant à son confrère avec une i>onhomie qui n'allait pas sans malice ; et c'est conimode pour la literie qui vous y attend, à ma place ; car il me faut partir à l'instant visiter mes missions. Vous voilà seigneur et maître, de plus mon remplaçant.
Mais c'est la boîte qui, pour le moment, intriguait l'abbé Lacombe ; elle rh3'pnotisait.
— Oh ! elle est bien commode, répétait le P. Ravoux.
— Ce cercueil? interrogea Lacombe.
— Mon Dieu ! fit négligemment le P. Ravoux, ce fut, en effet, sa première destination ; même, déjà, le corps d'un Métis mort dans les bois y était déposé. Seulement il se trouva trop long pour la fosse t[ue j'avais creusée. J'ai préféré faire un autre cercueil que creuser une nouvelle fosse, et j'ai gardé celui-ci qui m'est utile.
Le P. Lacombe ne demandait pas mieux que de l'en croire ; mais, pour son compte, durant le mois qu'il le remplaça, il préféra coucher dehors que dans le lit du P. Ravoux.
M. Laflèclie ne rencontra pas, que nous sachions, le P. Ravoux à so,n passage et ne l'ut pas, non plus, à cette occasion, invité à coucher dans son lit.
De Saint-Paul M. Laflèche descendit le Mississipi jusqu'à Dubuque et ne se lassa pas, bien qu'il fût habitué à la flore luxuriante de l'Ouest, d'admirer les rives escarpées du grand ileuve et les forêts majestueuses qui les couvrent ; le tout lui rappelait les beautés entrevues par Chateaubriand et l'enthousiasme (rue cet écrivain illustre éprouva en les contemplant, et retrouva pour les dépeindre. Il parcourut les vastes plaines de rillinois où il rencontra d^autres Canadiens, comme il en rencontra encore à Détroit, à Chicago, retrouvant chez la plupart les mômes dispositions de cœur et d'esprit, les mêmes misères morales que chez les habitants de Saint- Paul.
C^estde Chicago qu^il gagne Détroit et BufFalo ; il consacre quelques heures à visiter les chutes du Niagara ; puis par le lac Ontario il descend à Montréal où M^"" 1. Bourgetlui offrit une paternelle hospitalité.
Nous savons quel bien M»'" Pi'ovencher n'avait cessé de dire de son admirable collaborateur Laflèche à l'illustre évêque de Montréal, qui comptait l'avoir pour collègue dans l'épiscopat. C'est dire avec quelle joie les deux serviteurs de Dieu se rencontrèrent après dix années de séparation, et quels durent être les sujets de leurs entretiens familiers. Rien de ce qui importait au succès des missions de TOuest ne laissait M°^ de Montréal indiflérenl ; aucun des besoins de
ces p^Tys lointains n'était inconnu de M. Lailèche ; ensemble donc ils examinèrent la situation et cherchèrent les meilleurs moyens de venir en aide à leur ami commun, M^"" de Saint- Boniface.
M. Laflèche passa quelques jours au Séminaire de Nicolet où il retrouva nombre de ses amis et de ses anciens élèves; tous le fêtèrent avec une joie débordante ; puis il alla parmi les siens prendre le repos qui lui était bien dû et régler les affaires qui déterminèrent aussi son dérangement.
Cependant, sur les instances de Ms'' Bourget et de tous ceux qui, en Canada, s'intéressaient alors à l'avenir des missions du Nord-Ouest, après s'y être d'abord énergiquement refusé, estimant que son évoque l'eut fait avec plus de talent et d'autorilé que lui, mais vu l'urgence, M. Laflèche consentit à écrire un document resté précieux sous le titre : VEtat général du diocèse de Saint-Boniface, territoire de la Rivière-Rouge, qui parut le 9 avril 1855.
Et puis(fu'il l'avait promis, bien que sa santé laissait encore à désirer, M. Laflèche s'embarquait de nouveau pour l'Ouest et reparut à Saint-Boniface lin mai 1855, comblanl de joie l'âme de son évêque, et d'enthousiasme ks habitants de Saint-Boniface.
Toutefois, il lui avait été impoiîsible de faire à la mère de Më"" Taché la visite annoncée et révètjue, à ce propos, écrivait à cette bonne mère :
— Je dis au bon Dieu : prends ce petit sacrifice cL rends laa mère heureuse !
M. Laflèche reprit son ministère avec l'ardeur et la conscience qui le distinguaient ; mais, à telle peine, sa santé sombra de nouveau. Il dut donc, à regret et sans retour, quitter le siilon arrosé do ses sueurs.
Il retourna au Canada le 5 juin 1856 et arriva à l'évèché de Montréal un mois plus tard après un heureux voyage.
Un jour viendra où un intrépide coureur du Far West, revenant au Canada après avoir parcouru lui-même les routes invraisemblables que id»"" Laflèche avait couvertes au cours de s&s missions, se présentera à révèché des Trois- Rivières, abordera l'illustre prélat affligé des cicatrices glorieuse-^, disant avec autant d'admiration que de vénération :
— Monseigneur, je suis fier de venir serrer la main d'un homme !
Ainsi, M. Laflèclie, qui venait de se montrer \\n homme dans le désert, sa préparait, sans s'en donlerj à devenir un grand Canadien dans Trois-ilivières.