‹ Voix canadiennes (volume 2)Chapitre 17 sur 40 · OC · texte numérisé non relu

OC

religion perfectionne, épure, élève. Et il arrive naturelle^^ ment au colon canadien, dont il déplore et combat la regrettable émigration vers les centres industriels des Etats-Unis où leur foi se perd en même temps que leur sang s'appauvrit.

Les nations, dit-il, ont chacune, dans l'économie du gouvernement de la Providence en ce monde, une destinée propre à laquelle elles doivent se montrer fidèles, ce qui ressort avec évidence des faits que relate Thistoire sacrée et profane: les Canadiens-Français sont une nation et leur patrie n'est autre que la vallée du Saint-Laurent. Cette nation a sa mission providentielle qui est religieuse^ dont la fin est la conversion des indigènes de ce pays et l'extension du royaume de Dieu par la consolidation de sa nationalité, avant tout catholique. Les premiers colons canadiens ont été un instrument admirable entre les mains de la Providence; l'action des missionnaires est à l'origine de la nation canadienne et l'organisation de la hiérarchie catholique au Canada a été le principe vivifiant de la vie nationale des Canadiens.

La conquête du Canada par l'xlngleterre n'empêche pas M. Laflèche de rendre hommage à la constitution britannique, dont il fait voir la force et la beauté, ce qui n'implique pas l'abandon des sj'mpathies ancestrales : il en résulte cependant des devoirs envers les compatriotes d'origine étrangère. Il examine ces devoirs, les définit, ce qui Fainène à considérer l'autorité, sa nature, sou origine, les erreurs qu'elle a suscitées: le socialisme, le rationalisme, la démagogie. En examinant les formes que revêt l'autorité, il prouve que l'autorité paternelle et pontificale viennent de Dieu quant au fond et quant à la forme, alors que l'autorité royale et civile ne viennent de Dieu que quant à la forme. Gomme il cherche quelle est la meilleure forme de gouvernement, il conclut en faveur de la Monarchie tempérée: il montre dans le gouvernement divin des familles et de l'Eglise autant de monarchies tempérées; mais la monarchie idéalement tempérée reste celle de la paternité. Après avoir traité de l'existence phénoménale du peuple de Dieu, gouverné avec modération dans l'ordre établi par Moïse, il vient aux avantages et inconvénients des gouvernements aristocratiques et démocratiques ; les premiers favorisant l'accumulation des richesses et la division du peuple en castes distantes et méfiantes les unes des autres ; les seconds, les plus imparfaits^ lui paraissent inconsistants et autant de menaces pour la paix.

Les gouvernements édictent des lois et la première de

toutes les lois écrites a pour sanction le principe de la peine de mort.

Il traite ensuite de la société domestique, du mariage chrétien et des erreurs libérales qui se sont fait jour sur cette matière.

Au XX® article du recueil nous sommes à la liberté de l'enseignement, à Terreur libérale qui affecte cet objet, aux dangers que font courir à l'enfance les écoles communes : l'éducation des enfants par les parents n'est que l'application d'une loi primordiale de la nature ; le prêtre participe à cette éducation en vertu du même principe, alors que le libéralisme tend à accaparer le droit naturel des parents dans l'éducation de l'enlance.

Et nous voici, avec l'article XXIP, à l'origine de la société civile, aux principes sur lesquelles elle repose; la supériorité de la législation mosaïque est établie; des lois providentielles règlent le sort des nations ; mais le libéralisme bannit Dieu de la société, alors que les livres saints, établissant Faction incessante de la Providence dans la société, réfutent cette erreur. La vraie philosophie est d'accord avec l'histoire et la révélation sur la source du pouvoir et de l'autorité ; le serment est l'âme de la société.

Dieu intervient dans l'organisation sociale et politique des peuples ; les électeurs sont responsables devant Dieu comme devant les hommes, et Dieu donne aux nations les gouvernants qu'elles méritent. Le prêtre peut et doit éclairer les citoyens sur leurs droits et leurs obligations. L'auteur, en passant, fixe les règles propres à guider les citoyens dans l'exercice de leurs devoirs électoraux : les charlatans ne sont pas plus qu'Absalon, leur modèle, de bons citoyens.

Et du tout nettement exposé, illustré de faits, d'exemples frappants, le Grand Vicaire tire des conclusions rigoureuses et pratiques.

Nous avons tenu à donner cet aperçu des premières méditations d'un vaillant évêque. Elles furent soumises par la voie de la presse à l'opinion publique, et ne font que poser les problèmes qu'il cherchera à résoudre et causeront les conflits qui rempliront le restant de sa vie.

Et il avait raison, M. Joseph Bernard, quand il disait :

« On a beaucoup parlé de M^"^ Laflèche, on en parlera longtemps encore, car il a dérangé bien des calculs, soulevé parfois bien des haines. Les plus modérés à son endroit ont pu dire qu'il n'était pas diplomalci ou bien quïi n'était pas de son temps....

« Pas diplomate ! On disait autrefois d'un homme droit, d'un homme rigide dans tout ce qui touche à l'honneur : « cet homme va droit comme un boulet », « cet homme va droit comme une flèche »... — Il n'y a plus de flèches aujourd'hui, il n'y a plus de boulet non plus, nous avons les obus ; les obus ne vont pas droit, mais décrivent une trajectoire.., c'est de la diplomatie. — Pour attaquer l'erreur, M'^'" Laflèche n'a jamais fait décrire une trajectoire à la vérité.

« Il n'était pas de son temps !... Peut-être bien. Mais alors, ce serait pour nous bien regrettable de n'être déjà plus du temps de ceux dont on a pu dire que leur patriotisme « rendait à l'épreuve le son du franc métal ». — Sous la sou tane violette de cet évêque missionnaire battait le cœur d'un grand patriote et nous, qui sommes des Trois-Rivières, nous ne pourrons jamais trop admirer son œuvre, car elle est grande et pure.

<( J'aurai parfaitement atteint mon but, si cet entretien pouvait faire naître chez vous, Messieurs, l'idée d'approfondir mieux que moi cette « étude de la Société civile » telle que l'a comprise le vénérable évêque des Trois-Rivières. Et permettez-moi de remarquer, en passant, que c'est à p:u près le seul écrit que nous ait laissé celui qu'on a appelé avec tant de raison le « saint Jean Ghrysostome du Canada ». — Toute sa vie n'a été qu'une prédication. Il a prêché par l'exemple, il a prêché par la parole, et quelle parole I . . . Et c'est regrettable qu'il ne nous reste rien de ses admirables homélies de chaque dimanche. Mais voilà. Les Trois-Rivières n"a jamais été un centre de publicité, et une ville sans publicité est un peu une anomalie, comme serait par exemple une forêt sans échos. Si nous pouvions relire aujourd'hui quelques-uns de ces sermons toujours si fortement pensés, il me semble que nous retrouverions encore un peu du charme de cette voix d'or qui faisait vibrer si éloquemmcnt les voûtes de notre cathédrale. M'^" Laflèche a bien été par excellence, l'homme de la parole ; parole bien vivante, claironnant la vérité qui ne meurt pas, car sous les voûtes somptueuses du temple, comme là-bas, à ciel ouvert, près des sauvages de la Rivière-Rouge, ce grand évêque missionnaire a partout été et toujours l'apôtre de l'Evangile )^.

Dans ce « petit livre » comme en maintes manifestations oratoires, M?'' LaOèclie fait toujours valoir que l'existence de la société comme la vie de la famille n'est pas possible sans rinfluence bienfaisante de la Religion. Cette conviction, la nécessité de la répandre, de la faire prévaloir et manifester dans la conduite des affaires publiques et dans l'organisation de la vie des concitoyens, mettait le vaillant évêque face aux gens, libéraux, libres-penseurs et libres jouisseurs, qui ne trouvaient le prêtre bien en place que dans sa sacristie close, sous le fallacieux prétexte qu'en affaires d'abord il n'enter dait rien !

Cependant, le digne prélat ne fut jamais guidé par le moindre esprit d'intrusion ou d'accaparement des choses du monde. Il constatait Tintime relation d'intérêts divers, comme l'étroite union du corps matériel et de l'âme spirituelle ; il voyait l'utopie des séparations contre nature, faisait valoir les subordinations nécessaires parce qu'elles sont inévitables. Mais jamais, quand il se prendra corps à corps avec le libéralisme compromis ou corrupteur, il ne confondra, dans sa pensée claire et dans ses actes justes, le parti téméraire et prévaricateur, qui porta jadis W. Laurier au pouvoir avec les libéraux doctrinaires qui valurent à la vaillante et militante Eglise du Canada tant d'épreuves, de déboires et de douleurs.

Ces Quelques considérations nous prouvent déjà avec quel intérêt Ms'" Laflèche, dès son retour en Canada^ s'était mis à sonder les plaies vives de son pays et cherchait les meilleurs moyens d'y porter remède. Ses amitiés trahirent immédiatement ses préférences : son cœur allait à Montréal plus assidûment qu'à Québec et ce sont les désirs de Ms"" I. Bourget plutôt que les prétentions du Séminaire de Québec, devenu l'Université-Laval, qu'il voulait entendre et servir.

Il applaudissait le pieux évêque de Montréal luttant pour la réforme de renseignement ecclésiastique qu'il voulait romain plutôt que gallican, pour la restauration de la liturgie romaine d'où il voulait proscrire la négligence et la fantaisie. Il déplorait avec lui qu'à peine érigée l'Université-Laval décevait toutes les espérances qu'elle avait fait naître et scandalisait déjà en composant avec l'ennemi séculaire jusqu''à livrer aux protestants, aux francs-maçons, aux libéraux libres-penseurs les plus recherchées de ses chaires, jusqu'à reléguer timidement, presque avec honte, l'emblème de notre Foi, la Croix du Rédempteur, à l'instar des girouettes, au sommet distant de ses dômes plutôt que de le maintenir présent et pressant sous les yeux des élèves et des maîtres, de la multiplier comme rappel des vérités sublimes qui sont le fondement même de l'enseignement chrétien et la seule raison d'être d'une Ecole supérieure catholique ; il s'entendait enfin avec lui pour demander le respect des libertés religieuses et politiques des Canadiens-Français : respect de leur foi, respect de leur langue et de leur nationalité, dont il n'atfirmait pas la supériorité, mais n'admettait pas davantage l'infériorité sur une terre découverte par leurs ancêtres, sous leurs toits qui furent et devaient rester des foyers inviolables. Il voulait comme lui le renforcement plutôt que l'alFaiblissement des études classiques et le

contrôle effectif des évêques dans l'instruction publique.

L'amitié de M?"" I, Bourget pourLaflèche missionnaire fut maternelle; Laflèche évêque fut donc accueilli par M?"" de Montréal comme un frère attendu et dont l'arrivée causa dans Montréal comme dans Trois-Rivières une grande joie et des espérances que l'avenir devait justifier.

En ce temps-là^ la Jeune Italie, qui avait vu le jour dans une profonde nuit, se révélait au monde par des attentats monstrueux. Les évêques canadiens, saisis d'horreur, annonçaient à leurs peuples qu'un grand combat était engagé contre l'Eglise. Ils demandaient aux fidèles le secours de leurs prières, le réconfort de leurs sacrifices pieux. Ce grand combat se livrait aux portes de Rome ; des volontaires généreux en portaient vaillamment tout le poids.

Les Canadiens-Français se distinguèrent toujours par leur fidélité à l'Eglise et à la France : le Pape était alors assailli; des volontaires, en majorité français, le défendaient. En fallait-il davantage pour que le Canada, le Canada Français, la Province de Québec, fût debout, frémissant d'indignation, animé de l'ardeur des combats ? Le Piémontais avait déjà ravi quinze provinces des Etats Pontificaux ; il tendait sa main sacrilège vers ce qui en restait. C'est pourquoi les églises du monde entier retentirent de protestations, tandis qu^me manifestation grandiose se déroulait à Notre-Dame de }iIontréal. Aux Trois-Rivières, M?' Cooke convoquait les fidèles dans sa cathédrale pour joindre leur protestation à celle de toute la chrétienté.

On savait que le vaillant missionnaire de la Rivière-Rouge, l'oracle de Nicolet, le G. Y. Laflèche, allait prendre la parole pour manifester la réprobation de la nation canadienne. Une grande foule accourut donc pour l'entendre et Fapplaudir.

L'orateur recueilli, posément, claudicant, gagne la chaire pendant qu'un frémissement de flatteuse curiosité agitait l'auditoire sympathique ; il contemple avec bonté ce peuple généreux quil sent ému, agité. II l'apaise d'un geste. Quand le recueillement qu'il ressent a gagné l'assistance, quand un silence religieux s'est établi sous la voûte sacrée, une voix claironnante éclate^ comme si elle avait interpellé à travers FOcéan les conspirateurs du Vieux Monde : Quare fremueruut Gentes, et populi méditati siint inania, Pourquoi les Nations ont-elles frémi, et les peuples ont-ils formé des complots absurdes ?

Après avoir, dans un premier point, exposé les luttes soutenues par FEglise militante, il aborde dans la deuxième

partie de son discours la situation douleureuse faite à la Papauté par les peuples conjurés,' complot qui a provoqué ce rassemblement des fidèles des Trois-Rivières autour de son admirable évêque, au pied de cette chaire de Vérité; et il poursuit (1) :

. . . Une nouvelle bataille est livrée à l'Eglise de Jésus-Christ.

Etant dans ces combats nouveaux non seulement les spectateurs, mais aussi les intéressés, il nous importe grandement de bien connaître les combattants, le champ de bataille, le but de la lutte, pour voir clair dans la mêlée.

Or, il est inutile de se faire illusion, l'Europe est aujourd'hui divisée en deux camps plus distincts que jamais. C'est d'un côté le Pape, les Evêques avec leur clergé et tous les vrais chrétiens ; de l'autre, l'infidélité, le schisme, l'hérésie et l'impiété, tiiste phalange conduite par des princes qui se disent catholiques sincères, mais qui ne sont que des déserteurs et des traîtres. L'indifférence ne peut tenir entre ces camps. L'ignorance y tient h peine.

Le champ de bataille est le domaine temporel de l'Eglise, mais le véritable but de la guerre est l'abaissement de son pouvoir spirituel, la négation de ses droits éternels.

Ce n'est plus Vanité de Dieu, comme au temps des Césars ; ni la divinité de Jésus-Christ, comme au temps des Ariens ; ni l'héritage du Sauveur, comme à l'époque de Mahomet ; ni Vanité de l'Eglise, comme aux jours des Luther et des Calvin ; c'est la liberté de l'Eglise que l'ennemi attaque maintenant. L'enfer voudrait mettre ses chaînes aux mains de l'Epouse de Jésus-Christ. Satan croit, dans son aveugle rage, que, si le sol manquait tout à coup à celte Reine des nations, il viendrait plus facilement à bout de la renverser ; il croit qu'il finirait par la traîner en esclavage, et par l'y étouffer de ses serres tyranniques. Afin d'arriver à son but dans la présente lutte, il a pris, pour arme principale, Vhypocrisie soutenue de la violence ; puis il a dressé ses plans, nommé ses chefs, distribué les rôles, préparé ses batteries. Et comme il lui importait, plus que jamais, de ne pas être reconnu, dès l'abord, il a jeté, par dessus tout, le manteau de là politique, le plus grand et le moins troué qu'il lui restait.

Ce qui oppresse le cœur fidèle, ce n'est pas la fureur de l'attaque, ni l'habileté des ténébreuses nianœuvres de Satan ; c'est l'ingratitude de ceux qui servent les projets de cet ennemi ; c'est de voir l'Eglise, notre bonne Mère, obligée de se défendre contre les premiers d'entre ses enfants; c'est delà voir humiliée, méprisée, dépouillée, avec préméditation, par des fils qu'elle a tendrement nourris entre ses bras, des fils

(i) Voir le texte intégral dans les Œuvres Oratoires de M^r Laflèche page i8 et suiv. (un vol, in-8, chez Savaète, Paris),

forts, riches et puissants. La Providence lui avait donné un petit champ d'où elle tirait le peu de bien terrestre nécessaire à son existence, un petit domaine d'où lui venait le modeste vêtement dont elle use, pour paraître en présence des nations. C'était trop aux yeux de ces ingrats ! Il fallait lui ravir celte modique propriété et l'ajouter à leurs Etats, lui mettre sur les épaules les haillons de l'indigence, et la forcer à demander son pain.

Voyons les phases des divers combats commencés depuis quatre ans contre l'Eglise...

L^orateur rappelle en termes précis, saisissants, l'œuvre du Congrès de Paris après la guerre de Grimée et la trahison de Napoléon III sauvant l'empire Turc et livrant à la Révolution le royaume du Souverain-Pontife, étranger au conflit ! Survient la guerre d'Italie, Napoléon rassure l'épiscopat français sur ses intentions et la Papauté sur les suites de l'aventure. Mais sa victoire n'a fait que débrider la Révolution :

... Le puissant Empereur qui avait si vigoureusement étoulïé la révolution en son pays, avait paru jusque-là Ihomme de la Providence, le défenseur de l'autorité. On fondait en lui les espérances les plus belles. Sa parole et son génie avaient même suffi, auprès de plusieurs, pour justifier, jusqu'à un certain point, la guerre d'Italie que l'on ne s'expliquait pas. Il faut maintenant que l'on se désabuse ! Hélas ! cet homme n'est pas le protecteur de la vérité; il est le serviteur, ou déjà l'esclave de la Révolution. On le voit combattre avec le chef des révolutionnaires, à côté de Garibaldi encore tout couvert du sang français. Quel contraste ! Dix ans auparavant, il avait attaqué cet aventurier sous les murs de Rome, pour venger des droits ; aujourd'hui il lui bat la marche pour renverser des troues. En cflet, pendant que cet Empereur fait, à la manière des nations civilisées, une guerre qui a l'apparence de la justice, la révolution, à sa remorque, se rue sur les duchés. Les princes légitimes sont chassés, le désordre et l'anarchie les remplacent. Et aussitôt que la Révolution a pris son élan, que les obstacles sont renversés, que l'œuvre devient trop visible et compromettante, l'Empereur prudemment se retire, en avouant que la Révolution le déborde...

Non, la Révolution ne le déborde pas, elle le suit. Il dit que les droits des souverains seront sauvegardés ; cependant, de sa propre autorité et sans consulter les intéressés, il trace le plan d'une confédération, il offre les honneurs d'une présidence. Inconséquence, hypocrisie que tout cela. Et que fait-il, au reste, pour exécuter ses traités? Rien. 11 laisse faire la Révolution. L'homme qui remuait toute la France en u } jour, qui avait des milliards de francs à sacrifier pour le Sultan et

pour une idée, n'a plus une amorce à brûler pour la justice, ne sait plus rien faire pour le S' Père, pour faire respecter le droit des souverains.

Il invoque une prétendue volonté générale des peuples, qui peut servir à tous les desseins : il veut légitimer les /ai7s accomplis ; suriont il proclame la non-intérveniion, en face de l'iniquité et du crime.

Les princes sont étonnés de cette nouvelle morale, et s'interrogent du regard. La Révolution, sans discuter, la met à son profit : elle enlève les Romagnes et continue sa marche. La Catholicité tout entière se sent blessée. Les nations s'émeuvent, les fidèles frémissent, et s'apprêtent à voler au secours de leur Père opprimé et de la justice outragée. C'est alors que le /ils dévoué de l'Eglise, levant plus haut le masque, crie à TAutriche, à l'Espagne et à tous les amis de l'ordre : « Non, vous n'interviendrez pas ; laissez faire ! » C'est-à-dire, laissez la Révolution lancer ses brigands sur des étals libres, porter une main sacrilège sur les biens de l'Eglise, perpétrer ses forfaits, jeter tout dans le désordre et la confusion : ce sont là des actes à ne pas contrôler ; bientôt ce seront de gr&uds faits accomplis...

Fidèle au principe de ne laisser personne intervenir en faveur de l'Eglise, et de laisser agir ses ennemis, cet inique souverain donne, dans son propre pays, champ libre à la presse révolutionnaire et impie. Des journaux mensongers, des pamphlets calomniateurs, de détestables écrits circulent librement en France. D'un autre côté, de crainte que la lumière et la vérité ne se fassent jour, il ferme la bouche aux Evêques, il supprime les plus vaillants champions de la presse catholique, disant toujours : « N'intervenez pas »...

Quand les actions parlent d'elles-mêmes aussi haut, c'est en vain qu'on prétend qu'elles n'expriment pas la pensée et les affections du cœur. Sa conduite n'est qu'un tissu de contradictions, une suite d'infidélités à sa parole, qui étonnent et scandalisent les moins clairvoyants. Ne se souvient-on pas de ses fameuses promesses au Souverain Pontife, de ses belles garanties, diminuant comme le danger croissait? A-t-il cru, avec cela, en imposer au monde chrétien? 11 a laissé des soldats à Rome ; mais ce service se réduit à tenir le Saint-Père dans une longue agonie. Non, sa politique dissimulée ne le sauvera jamais d'é Ire placé au rang des persécuteurs de l'Eglise. Il est étonnant seulement, qu'il ne voit pas le rocher de Sainte-Hélène se dresser devant lui comme un géant prophétique. . .

Il le verra hélas ! et tous les peuples depuis 1914 y vont voir tour à tour et méditent encore des leçons d'une aussi triste aventure. D'abord, soi-disant, par la Révolution qu'il caressait dans l'ombre. Napoléon joue son rôle qui se réduit maintenant à laisser la Révolution opérer elle-même.

Garibaldi entre en scène à côté d'Emmanuel, et naturel-

lement Napoléon s'est retiré. L'orateuT^ après avoir examiné l'action des sociétés secrètes contre la Papauté et réfuté leurs calomnies^ arrive à dénoncer les provocations de l'ennemi.

« ... Mais pourquoi donc encore, poursuit-il, a-t-on menti avec tant d'audace contre le Souverain Pontife, et contre son gouvernement ? Ahl c'est qu'il fallait tromper le monde avant la spoliation. Le Piémont voulait voler l'Eglise, mais avoir un prétexte. Sa tactique hypocrite était de produire des soulèvements et d'en excuser la cause ; de plaindre les rebelles, et de crier contre les autorités ; de s'apitoyer sur le sort du peuple, et de le délivrer des tyrans, c'est-à-dire des autorités légitimes : puis de tout envelopper dans le suifrage universel, fait en présence des armes ; ce fut la plus grande moquerie du XIX® siècle.

« A la vue de ce déluge d'iniquités et de bassesses, le Vicaire de Jésus-Gbrist, dès le prijitemps dernier, s'adressa à l'univers Catholique pour exprimer sa douleur et aïiuoncer la tempête. Il comprit quelle guerre de perfidie ou lui faisait. Sans secours iiumain, il était fermement décidé pourtant à affronter l'orage et à résister, jusqu'à la mort. Xéaiimoins, sur des conseils, il consentit à former une petite armée pour protéger le reste de son territoire ; car 'il avait déjà perdu les Romagnes.

« A son appel, un illusti'e général, le brave Lamoricière, vint mettre sa vaillante épée à son service : une foule de jeunes gens au sang noble, au cœur généreux et à la foi vive, quittant parents et patrie, volent sous ses drapeaux. Ces dignes descendants des Croisés s'organisent promptement pour secourir l'Eglise. Pie IX n'avait pas l'intention de se préparer à lutter contre un gouvernement régulier. Il voulait seulement déjouer les projets des ennemis en arrêtant le brigandage aux lignes,, et en comprimant^ à l'intérieur de ses Etats, les efforts inouïs des agents du Piémont. Cette petite mais noble armée fut bientôt en état de remplir son importante mission. La Révolution le sentit et resta slup.éfaitc. Elle n'avait pas cru d'abord rencontrer là un obstacle sérieux : elle s'aperçut promptement du contraire. Les flots de sa bave impure vinrent expirer, pendant six mois^ sur les limites du territoire gardé par cette vaillante armée.

(( Le torrent refoulé dut détourner son cours. 11 y eut alors un moment de silence, un moment solennel. L'esp;it du mal se prit à réfléchir. Un plan diabolique est inventé. Une immense conspiration est ourdie. Ses ramifications s'étendent

sur toutes les parties de l'Italie qui restent à saisir. Le vent de la défection souffle dans tous les lieux, dans tous les rangs. L'argent est répandu à pleines mains pour tenter les âmes vénales, La trahison est pratiquée sur une échelle jusqu'alors inconnue. Pendant ce temps-là, Garibaldi, l'honnête serviteur da galant homme, vole les vaisseaux, les armes, les régiments de son maître. Le Piémont ne s'en aperçoit pas. Le héros fait voile avec ses pirates vers la côte de Sicile, vers Naples, vers le royaume d'un souverain avec lequel on était en paix parfaite, La semence de la trahison avait été jetée en bonne terre : la moisson était déjà mûre. Partout le redoutable général recueille les fruits de la lâcheté, de l'ignominie et du déshonneur, et il arrive à Naples chargé de ses lauriers. Celte conduite parut si inique et si révoltante aux yeux de l'univers que le Piémont en rougit, et n'osa l'avouer. Il rejeta tout sur le compte de l'habile général. Cependant, aussitôt que le brigandage eut complètement réussi, le Roi de Piémont lui-même, Victor-Emmanuel, n'eut pas honte de courir sur les lieux prendre, des mains de Garibaldi, les lambeaux du manteau royal d'un frère malheureux et trahi. Demandons-nous^ ici, ce que sont devenus l'honnêteté, la justice et les droits. Car toute PEurope resta muette devant ces attentats, moins l'Empereur des Français et avec lui l'Angleterre qui criaient toujours : « N'intervenez pas ».

« Mais il n'était pas aussi facile de trahir Lamoricière et sa troupe. Le rôle à jouer devenait plus embarrassant pour le Piémont. La révolution n'osait remuer dans les Etats de l'Eglise : et Garibaldi, qui avait vaillamment marché contre des généraux vendus, ne se croyait pas assez fort contre le vainqueur des Bédouins. 11 n'y avait qu'un parti à prendre pour le Pioi de Sardaigne : c'était de se déclarerfranchement ; de démentir formellement par des actes toutes les paroles du passé, et de dévoiler ainsi son hypocrisie aux yeux de l'univers. Il fallait encore commettre le sacrilège, et tomber sous les coups de l'excommunication. Cependant, comme on convoitait ardemment les domaines pontificaux, on avait étouffé presque tout sentiment d'honneur et de religion, on se décida promptement. Il fut arrêté qu'on se jetterait sur les Etats de l'Eglise et qu'on écraserait l'armée du Saint Père. Encore fallait-il procéder avec prudence. Car les troupes pontificales étaient peu nombreuses, à la vérité, mais vaillantes ; et le nom de leur général eifrayait à lui seul autant qu'une armée. On eut donc recours aux moyens ordinaires, au mensonge et à l'hypocrisie. Le Piémont fait

avancer 60.000 soldats sur le bord de la frontière, pour combattre le Père des Chrétiens. Une semblable démarche allait donner l'éveil. On se hâle d'écrire à Rome pour donner des assurances. On déclare solennellement qu'on n'a aucune intention hostile, que l'on veut seulement arrêter les agitateurs, prévenir les soulèvements. Et pendant que le général du Saint Père, croyant avoir affaire à un gouvernement civilisé, veille au maintien de l'ordre dans l'intérieur de l'état, et que sa petite armée est dispersée sur tout le territoire pontifical, le barbare roi de Piémont, sans déclaration de guerre, semblable à l'assassin qui s'est tapi derrière un feuillage pour attendre une victime, lance ses nombreux soldats sur les Etals de l'Eglise : Mes frères, j'ai vécu pendant douze ans au milieu des sauvages de l'Amérique du ISord. J'ai vu les farouches peuplades de l'Ouest. J'ai connu par expérience leur manière de l'aire la guerre. Eh bien ! je la retrouve au sein de la vieille Europe, pratiquée par ce souverain civilisé ! ! Ces infidèles n'ont pas d'autre code militaire. Us mentent pour tromper et surprendre leur ennemi. Alors ils l'égorgent, ils le massacrent, sans crainte de daagers... Voilà comment agit Victor-Emmanuel. A cette nouvelle incroyable, le brave Lamoricière ne se déconcerte, ni ne s''efFraie. Il a compris son devoir : réunir ses troupes dans le boulevard des Etats de l'Eglise, et résister jusqu'à l'extrémité. Il accourt, ou plutôt il vole vers Ancône. Mais, hélas ! déjà le passage était fermé. Une armée dix fois plus nombreuse que la sienne occupait la route. Que va-t-il faire ? Mettre bas les armes ? Oh non ! comme un autre Judas Machabée, il dit à ses compagnons : « Ne prenons pas ici la honte d'avoir fui devant nos ennemis, devant les ennemis de Dieu et de l'Eglise. La mort est préférable à la vue des maux qui vont accabler notre Père. Mourons, et n'imprimons pas la tache à notre nom ». Cette armée de héros se prépare à mourir. Officiers, soldats profitent du peu d'heures qui restent pour se purifier dans le bain de la Pénitence et se fortifier à la table sainte. Ils vont prendre, à sa source, le courage qui fait affronter la mort sans pâlir. Ils vont puiser là celte énergie que l'infidèle et le mécréant n'ont jamais connue. Le lendemain, avec l'intrépidité du lion, la petite armée s'élance contre les bataillons épais entassés sur les collines de Castelfidardo. Elle y répand pendant plusieurs heures le carnage et la mort. Enfin, accablée par le nombre elle reste en grande partie sur le champ de bataille. C'est là que vous voyez étendus, morts et blessés et baignant dans leur sang, les généreux militaires qui ont pris en main notre

cause. Cependant, leur habile général a traversé les lignes de Tennemi ; avec quelques compagnons il parvient à Ancône. Ici encore, une nouvelle infamie se présente à nos yeux. Le général du Souverain Pontife est attaqué et par terre et par mer. Des forces considérables, sans proportion avec ses ressources, de toutes parts l'environnent. De tous côtés on lui lance, pendant plusieurs jours, une grêle de bombes et de boulets. Néanmoins, il tient jusqu'au dernier moment. Et quand tout est perdu, quand il a hissé le pavillon de la paix et que les négociations se poursuivent, l'ennemi, sans pudeur ni raison, jettent encore longtemps contre ses soldats et contre la ville les projectiles les plus destructeurs. C'est par ce dernier forfait, plus digne du sauvage que de l'homme civilisé, que se couronne une campagne qui n'est elle-même qu'une série de crimes et d'attentats contre le Ciel et contre la terre. Ainsi fut surprise et anéantie une armée de héros accourus pour secourir leur Père, La défaite de ces braves, dont le souvenir attendrit jusqu'aux larmes, a été tout à la fois pleine d'horreur, car ils ont été indignement assassinés, suivant l'expression de leur général ; pleine d'honneur, car ils ont conquis dans leur sacrifice ou leur trépas la gloire de l'immortalité. Mais cette défaite est néanmoins plus glorieuse que douloureuse : elle prendra place dans les fastes de l'Eglise à côté des traits qui commandent l'admiration des grandes âmes, et elle forcera, dans l'avenir comme aujourd'hui, les ennemis du catholicisme eux-mêmes à s'incliner devant son éclat. Elle a servi, de plus, à démasquer complètement ceux qui, jusque-là, n'avaient point osé marcher la figure découverte, dans le chemin de l'injustice. « L'Eglise après avoir perdu ses braves a perdu les terres qui lui restaient. Elle a maintenant à peine où reposer sa tête. Les brigands qui l'ont dépouillée rôdent jusque sous les murs de la ville Sainte, et vont troubler notre vénérable Père jusque dans son deuil... »

En un troisième et dernier point, l'orateur remonte à l'origine du pouvoir temporel de TEglise dont il expose la légitimité et la nécessité ; il oppose aux calomnies de Fagresseur nombre de témoignages de juristes, d'écrivains illustres attestant la sagesse du gouvernement pontifical et son heureuse influence dans le monde ; il énumère en les commentant les décisions, les décrets de l'Eglise qui imposent le respect des biens ecclésiastiques et condamnent les spoliateurs de l'Eglise ; rend enfin aux morts de Castelfidardo un hommage ému d'admiration et de reconnaissance.

La situation de l'Eglise ne s'améliorait pas; ratlitiide des révolutionnaires devenait d'heure en heure plus agressive. En effet, le complot international, ourdi afin d'en finir avec le papisme abhorré, se développait dans la nuit comme au grand jour. Une poignée de héros continuait de barrer la route du Gapitole.

Après Gastelfidardo il ne s'agissait encore, pour les Canadiens, que de manifester leur réprobation du mal fait ou projeté, que de prier en faveur des héros morts pour une cause sainte ; mais survinrent les événements de Bagnorea, de Subiaco, de Monte Libretti, la capitulation de Monte Rotondo et la victoire de Mentana. Deux jeunes Canadiens seulement, HughMurray et Alfred Larocque, figuraient jusquelà sous le drapeau pontifical : ils s'étaient vaillamment battus ; tous deux venaient de tomber grièvement blessés sous les coups de l'ennemi. Cette nouvelle fit au Canada une sensation énorme. En même temps. Pie IX faisait au monde catholique un nouvel et plus pressant appel : il demandait des prières, sans doute; mais aussi des armes et des hommes de bonne volonté, qui iraient s'opposer aux attaques suprêmes préparées ouvertement par des révolutionnaires implacables (1).

M^ Laflèche était alors coadjuteur d'évêque et administrateur du diocèse des Trois-Rivières.

Il devenait, de plus, l'intime collaborateur deM^'' I. Bourget en toutes les entreprises qui sauvegardaient les libertés de l'Eglise et ses immunités imprescriptibles.

A l'appel de Pie IX un indicible frisson secoua les Français-Canadiens ; dans tout le bassin du Saint-Laurent retentit un cri d'horreur et de colère : riches et pauvres voulaient s^enrôler, partir en guerre contre le Piémontais. Mais comment traverser les mers, s'équiper, s'armer, combattre et subsister, alors que, dépouillé et trahi, Pie IX se trouvait face à l'ennemi, les mains vides !

Il ne fallait pas seulement offrir sa jeune ardeur : mais encore faire les frais de son sacrifice et, au Canada, malgré une abnégation touchante, peu de héros en avaient les moyens.

A la voix des évêques Bourget et Laflèche, et de tout leur clergé ; à l'appel de laïques dévoués à l'Eglise, un Comité se constitua pour coordonner les énergies, étendre les dévoue-

(i) Voir dans la Vie de Me'^ Bourget, p. 290 et suiv., l'enrôlement (3es Canadiens et leur conduite dans l'armée pontificale. (Un vol. in-8, 7 fr. 50, chez Savaète, éditeur à Paris).

ments, pour réunir les moyens nécessaires, afin de les rendre efficaces.

« Il y avait eu, à Montréal, une première assemblée du peuple dans l'église de Notre-Dame, dont la nef, les bascôtés et 1 3utes les galeries ne suffirent pas à contenir la foule ai;coarue de tous les centres habités de la province. En présence de 18.000 auditeurs des orateurs en renom clamèrent la dévotion du peuple canadien envers le Siège apostolique. A la suite de cette manifestation grandiose, une adresse au Saint-Père couverte de 100.000 signatures interpréta les sentiments nobles et touchants de cette jeune nation envers celui sur lequel, à Rome, reposent les destinées de la chrétienté.

Après Mentana, nouvel élan, nouvelles manifestations qui préparèrent le pays, après l'appui de ses vœux et de ses subsides, à consentir aussi le sacrifice du sang. C'est alors que la voix des évêques se fit plus forte et que le Comité de la défense pontificale se mit à l'œuvre : 250 jeunes gens furent enrôlés et équipés, les moyens de leur subsistance à Rome assurés. Ces nouveaux croisés attendaient impatiemment l'heure du départ. Elle sonna le 18 février 1868, heure inoubliable par sa solennité et sa grandeur. Ce fut encore, après un Triduum à l'église du Gésu, l'église de Notre-Dame de Montréal qui vit le peuple assemblé autour des jeunes zouaves pontificaux, groupés au pied des autels. Cette manifestation ne fut égalée que par celle du Congrès Eucharistique de Montréal et une autre, plus récente, occasionnée par la participation du Canada à la guerre des nations (1915).

Me"" L.-F. Laflèche était déjà l'orateur le plus populaire du Canada et c'est à lui que revint l'honneur de prendre la parole en cette circonstance.

Dans son exorde, il affirme comme le saint homme Job que la terre est un vaste champ de bataille, et la vie de l'homme une guerre continuelle; que la vie du chrétien surtout n'est qu'une suite de combats (1).

Si, dit-il, les Canadiens doivent remercier Dieu d'avoir pu, paisiblement, assis sur le bord d'un fleuve majestueux, goûter durant de longues années les bienfaits d'une paix profonde, alors que l'Amérique, l'Asie et l'Europe connurent surabondamment les horreurs des persécutions et de la guerre, ils

(1) Voir le texte de ce discours mémorable daus les OEuvres Oratoires de Mg"- Laflècho.

ne doivent pourtant pas se faire d'illusions : « Le peuple canadien subira, comme les autres peuples, la grande loi de l'humanité déchue; Il lui faudra prendre part à la guerre que les nations aussi bien que les individus doivent soutenir contre l'ancien serpent. » Et l'orateur se propose de montrer le poste que la divine Providence a assigné au peuple du Canada dans les combats à livrer pour la cause de Dieu.

Abordant le fond de son sujet, il rappelle les modalités du perpétuel combat entre le bien et le mal, comme aussi le lamentable état de l'humanité blessée dans ce douloureux conflit lors de l'apparition de l'Eglise de Dieu sur la terre. La mission de l'Eglise est de relever l'humanité de la profondeur de toutes les dégradations où elle croupissait malgré sa raison et de rétablir l'homme dans la justice et la vérité, dans sa dignité d'enfant de Dieu, dans ses droits de roi de la création.

L'Eglise a lutté d'abord contre le paganisme, ensuite contre l'arianisme.

L'orateur résume ses longs et douloureux combats pour arriver au châtiment des nations prévaricatrices. La troisième lutte dut être soutenue contre le Mahométanisme qui voulait ravir l'héritage du Christ. 11 fait assister ses auditeurs à la marche rapide et triomphale du faux prophète, aux tourmentes qui emportent la chrétienté ; Mahomet était un injuste agresseur. L'Eglise proclame donc son droit de repousser la force par la force. L'Europe se lève, on assiste aux Croisades si riches en enseignements divins; aux Croisades qui assurèrent finalement le salut de l'Europe chrétienne et le triomphe de la civilisation sur la barbarie.

Më'" Laflèche se complaît à proclamer que, sans la valeur et le courage indomptable des Francs, ancêtres des Canadiens, c'en était fait de la grande république chrétienne, de rhéritage du Christ. Et quels eussent donc été l'émolion et les mâles accents de l'orateur s'il avait pu prévoir seulement^ ou assister au spectacle sublime et terrifiant à la fois qu'offre maintenant à nos yeux l'humanité broyée au milieu d'une conflagration universelle, emportée dans l'élan splendide d'une défense commune et désespérée contre la Barbarie restaurée à l'ombre et en marge de la Civilisation ! Qu'eùt-il pensé à la vue de cet inexplicable conflit, où contre la Justice et le Droit, tout semble être confusion, erreur et calcul inhumain, où la plupart des rôles sont invertis, dans lequel nous trouvons la France et l'Angleterre, à jamais réconciliées, combattre coude à coude la catholique Autriche tenue en laisse, comme une chienne soumise, par les mêmes

Barbares qui voulurent jadis sa perte et consomment aujourd'hui son déshonneur ! Qu'eùt-il souffert s'il avait contemplé, comme nous, l'empereur très chrétien du Saint-Empire entre Turcs et Bulgares, sous la cravache du Prussien, sur le chemin de Bruxelles, de Varsovie et de Rome, se livrant à d'immenses dévastations, dépassant en fureur les janissaires eux-mêmes dans d'infinis massacres d^innocents ; s'il avait assisté à l'horrible ravissement de ce peuple dévoyé devant l'efFondrement de plusieurs empires dont il peut partager le sort ; s'il avait pu entendre le fracas révélateur de toutes ces chutes retentissantes : Bruxelles, Anvers, Varsovie, Riga, Belgrade, Bucarest, Erzeroun, Trébizonde, La Mecque, Bagdad, Jérusalem, et voir l'empire des Khalifes disloqué, l'empire des tsars pulvéribé, ainsi et d'abord mutilés, amis ou ennemis, les peuples prévaricateurs et les nations généreuses ! s'il avait pu admirer enfin ses chers Canadiens, non plus à deux hommes ou à trois cents combattants, mais à plus d'un demi-million de croisés sur cette scène imprévue et jouant un rôle splendide ?

Dès lors, l'orateur voyait le mahométanisme mortellement atteint dans le golfe de Lépante et sous les murs de Vienne. Ah! oui, qu'eiit-il dit ; avec quels accents enflammés auraitil parlé aussi du Khalifat occupé à servir le roi de Prusse sur le Danube, en Pologne, en Italie, tandis qu'il se meurt en Arménie, entre le Tigre et i'Euphrate, expire dans la vallée de Josaphat ! et que n'aurait-il pas ajouté en constatant les inexpiables forfaits de certains catholiques, alliés pour mal faire aux plus exécrés des barbares, provoquant ainsi la colère des cieux et justifiant les plus impitoyables répressions des peuples honnêtes, y compris les Canadiens, unis contre une barbarie scientifique qui tourmente la nature avec des raffinements inconnus des sauvages qu'il avait cherchés dans la Prairie pour les amener apaisés au Dieu rédempteur, qui veut dans son royaume autant de charité que de miséricorde !

Bien que les tristes temps qu'il traversait, déjà très sévères, peuvent nous paraître aujourd'hui des jours heureux, vécus en quelque sorte parmi les fleurs et les parfums d'un printemps plein de clémence, l'orateur montre la pacifique expansion de la vie sociale chrétienne, véritable civilisation, opposée au protestantisme agressif: ce qui constitua la quatrième lutte subie naguère par l'Eglise. Il indique les errements et les violences des disciples de Luther et de Calvin, violences préméditées et calculées que la kultur germanique nous révèle maintenant dans leur complet et terrible épanouissement.

Il aborde, dans la deuxième partie de son discours, le philosophisme voltairien contre lequel l'Eglise eut à cointatlre en cinquième lieu.

... La philosophie, dit-il, qui ne voulait plus sur la terre que les œuvres de sa sublime sagesse, découvrit qu'au calendrier chrétien et à ses saints, il fallait substituer le calendrier républicain avec ses animaux et ses légumes. Il fallait absolument tourner les regards du citoyen républicain vers la terre, dans la crainte que le souvenir des saints et le langage tout à la fois si pur et si touchant du ciel ne le reportassent vers ie Dieu créateur et conservateur de toutes choses. La semaine qui rappelait la création dut ainsi faire place à la décade; c'était là un hommage dû à la science des chiffres. Que n'aurions-nou» pas à dire de toutes les folles et criminelles transformations qui s'opérèrent?

C'en était donc fait delà noble et calhoHque France, si Dieu eût permis à ces hommes de péché de la fouler plus longtemps à leurs pieds. Mais Dieu dans sa miséricorde suscita un homme auquel il donna la puissance de l'épée et le génie de l'organisation. Napoléon 'Bonaparte parut. D'une main il balaya d'abord cette tourbe révolutionnaire ou voltairienne, et de l'autre, il s'empressa de relever le trône et l'autel. Reconnaissant solennellement, en face de ce cataclysme sans précédent, l'impossibilitéde tout gouvernement qui n'a point la religion pour première pierre d'assise, il se hâta de rendre à ce peuple ses temples et ses prêtres. Puis, s'adressant au saint Pape qui gouvernait alors l'Eglise, il en obtint la reconstruction hiérarchique de l'Eglise de France, qui sortit plus pure et plus radieuse de ses ruines, oîi elle avait laissé la tache janséniste et gallicane.

C'est ainsi que l'Eglise triompha enfin dans cette lutte, la plus affreuse qu'elle ait soutenue depuis la sanglante persécution des Néron et des Dioctétien.

Ce fut la première phase de la révolution sociale, dont la seconde, dit-il, « fat le libéralisme rationaliste de nos jours ».

La Révolution s'assagit, mais ne s'amende pas ; elle se travestit pour poursuivre plus sûrement ses fins subversives : l'ennemi quitta le terrain religieux et théologique qui ne lui fut pas favorable pour se retrancher sur le terrain social et politique. Ce fut alors un concert de louanges pour le rationalisme, le naturalisme et les principes pervers de 89; pour les droits de l'homme tels que formulés dans le contrat social de J.-J. Rousseau. On trouvait encore que les philosophes avaient été les bienfaiteurs et les sauveurs de l'humanité.

Et M»"" Laflèche démasque le libéralisme, dit le but qu'il

poursuit, comment il attaque l'autorité de FEglise afin qu'on cesse de l'écouter. Pour l'entraver, le libéralisme s'attaque aux biens temporels de l'Eglise : de là les iniques lois d'appropriation, de sécularisation ; enfin ces spoliations et ces confiscations dont la nouvelle à chaque instant afflige l'âme des chrétiens.

Maisda bataille se localise en Italie, à Rome. La lutte y devient furieuse, affecte les allures d'un assaut désespéré. Pourquoi?

Le libéralisme veut frapper à la tète, au cœur: le Pape est la tète de l'Eglise et Rome en est le cœur : on frappe Tun et l'autre. Parce que ce libéralisme sera, pour M?'' La flèche, l'ennemi qu'il combattra toute sa vie, et que sa vie durant il sera attaqué, vilipendé et trahi par les libéraux doctrinaires, avec lesquels il ne consentit jamais aucune conciliation, le moindre compromis, nous fixerons ses opinions et justifierons son attitude intransigeante par quelques extraits de ce magnifique discours que nos lecteurs voudront lire en entier dans ses Œuvres Oratoires.

Fidèle à sa mission d'hypocrisie, dit-il, c'est l'ordre temporel que le libéralisme choisira, cet ordre qui semble étranger au caractère de l'Eglise, et qui éveille si peu de soupçons. C'est donc sur le principal civil qu'il portera ses coups. La guerre au pouvoir temporel du Saint-Siège aura le double avantage, d'un côté, de surprendre les simples qui n'y verront rien qui entame leurs croyances, de l'autre, d'amener plus sûrement le triomphe tant désiré des doctrines modernes...

En réalité, toute la lutte du libéralisme contre l'Eglise se résume dans cette question du pouvoir temporel du Pape, Le Pape étant un autre Jésus-Christ sur la terre, hérite de tous les droits de son maître ; il est, par conséquent, le chef de l'Eglise, le docteur des nations, le pasteur des rois et des peuples. Comme chef de TEglise, il doit subsister d'une manière conforme à son rang et avec les moyens de remplir ses devoirs, rien de plus juste ; et comme il ne vit pas en dehors des lois de la nature, il a droit dans sa position sublime à une noble part des biens temporels. Comme docteur, il doit pouvoir enseigner et avoir la liberté de parler ; comme pasteur universel, il doit gouverner et avoir la faculté de donner des ordres aux grands et aux petits. Or, toutes ces choses nécessaires à l'exercice légitime de sa charge redoutable, il les trouve dans les ressources de soa petit état temporel. Mais si le libéralisme arracbe au Pape sa souveraineté, ne voyez-vous pas qu'il lui enlève du même coup le moyen de subsister, le moyen d'enseigner, le moyen de gouverner, c'est-à-dire les moyens matériels et moraux d'exister dans les conditions ordlnftires des choses naturelles. Or,

comme le Pape est la têle de l'Eglise, et que le corps ne peut vivre sans elle, l'atteindre ainsi, c'est frapper l'Eglise d'un coup mortel. Et le libéralisme serait une chose innocente I Nous savons bien que l'Eglise ne périra pas, parce que son divin Fondateur l'a faite indestructible; mais il n'en est pas moins vrai de dire que celui qui lui porte un coup naturellement mortel, l'assassine autant qu'il le peut. Or l'Eglise est une société essentiellement enseignante et gouvernante ; et terrestre, puisqu'elle est sur la terre. L'empêcher d'enseigner, de gouverner, d'avoir la nourriture et le vêtement, c'est l'atteindre dans ses conditions essentielles d'existence, c'est la frapper à mort, si elle pouvait mourir. Voilà votre ouvrage, ô libéraux, vous fidèles et dévoués enfants de l'Eglise catholique !

Elle ne périra pas, puisque Dieu l'a dit, mais elle souffrira de votre fait. On ne lui a volé qu'une partie de ses domaines, #t déjà il a fallu à nous, membres de l'Eglise, nous imposer des sacrifices pécuniaires considérables. Aujourd'hui il faut lui donner le plus pur de notre sang. Nous ne souffrons pas à regret, nous souffrons généreusement, amoureusement même, parce que c'est pour une mère ; mais réellement nous souffrons ; et c'est vous, libéraux, qui en êtes la cause, par vos innocentes doctrines. Ah I combien plus souffrîrions-nous s il fallait qu'elle tombât dans un état complet de mendicité et d'esclavage, qu'elle ne put ni nous instruire, ni nous gouverner.

Oui, s'il a été un temps où le pouvoir temporel a été nécessaire, c'est assurément de nos jours. Le libéralisme a envahi les nations catholiques, c'est un fait. Il a fait leur éducation par des écoles libérales et les cent voix de la presse. Les peuples sont imbus de ses doctrines. Il fait des lois aux parlements, il règne même sur les trônes, presque tous les souverains, ainsi que les goiivernemenîs, sont atteints de ce mal. Avec les formes constitutionnelles modernes, rois et ministres étant les créatures ou les protégés des peuples, ils croient faire un acte de bonne politique en marchant aveuglément dans le sens des idées libérales. On peut le dire, à la honte de la raison et de la foi, la force publique est déjà au service du libéralisme chez les nations catholiques. S'il n'en était ainsi, verrait-on depuis huit ans l'auguste chef de l'Eglise, au milieu d'elles, seul aux prises avec une horde de brigands ? Le souffle d'une de ces nations suffirait pour les exterminer. Le catholique fidèle reste ébahi de cet état de choses. Qu il n'en cherche pas la raison ailleurs que dans l'action du libéralisme, qui maintenant gronde dans les bas fonds et se pavane au milieu des sociétés. Et, c'est quand rois et peuples se donnent mutuellement la main pour se précipiter dans l'abime, qu'il faut ôter à l'Eglise sa souveraineté, c'est-à-dire la possibilité de les arrêter ; c'est alors qu'il faut étouffer la seule voix capable d'annoncer le danger et repousser le seul bras capable de l'éloigner. C'est quand le libéralisme, son ennemi mortel, triomphe, qu'il faut que l'Eglise abdique et se livre pieds et mains liés à ses bonnes grâces >*

Car n'est-il pas vrai que, si aujourd hui le pouvoir temporel tombait, si le Pape cessait d'être souverain, il deviendrait immédiatement le vassal ou Tesclave d'un pouvoir libéral...

Non, jamais la principauté civile du Saint-Siège n'a été plus nécessaire, et c'est là, en réalité, que se résume toute la lutte...

Revenant à la violente attaque contre le pouvoir temporel du Saint- Siège, je dis, de plus, qu'en elle se résume non seulement la lutte entre le catholicisme et le libéralisme ; mais la lutte entre l'ordre et l'anarchie, l'autorité et la révolution, enfin le bien et le mal dans le monde, et qu'à ce titre le pouvoir temporel du Pape intéresse presqu'autant les noncatholiques que les catholiques eux-mêmes. Qu'est-ce, en efiet, que cette lutte, sinon la lutte entre la religion et l'homme émancipé de toute idée religieuse, se faisant sur le terrain de la politique ou du pouvoir civil? Il s'agit de savoir si l'homme se conduira socialement sans une religion quelle quelle soit, oui ou non. C'est à ce point de vue que le libéralisme, pour tout observateur judicieux, quand il n'aurait pas la foi, prend des proportions vraiment effrayantes. Car si le catholicisme, qui possède la vérité, qui est aux yeux de tous ceux qui le connaissent la religion la plus ralionuelle, la plus juste et la plus .mainte, n'a pas le droit de se mêler de la société, quelle religion aura ce droit ? Or, il est impossible qu'un état existe sans une religion quelconque. Il faut que le citoyen qui n'est pas toujours sous l'œil du magistral, remplisse ses devoirs, souvent nombreux et difficiles, par un autre sentiment que celui de l'intérêt et de la crainte ; par le sentiment d'une responsabilité morale envers l'Etre Suprême. Ce sentiment, qui l'inspire ? C'est la religion. L'homme qui le possède se laisse conduire comme le candide enfant et lagnsau. C'est ainsi que la Canada, pays religieux, n'a coûté depuis un siècle, à l'Angleterre, pour le maintien de l'ordre, que quelques soldats. Mais l'homme qui ne connaît pas ce sentiment, est aussi dangereux dans la société que le tigre et la panthère, à cause de la brutalité des passions. C'est pour lui qu'ont été inventés les prisons, la potence et les canons. Figurez-vous donc une société entière composée de ces hommes. L'idée vous épouvante. C'est pourtant la paradis que le libéralisme prépare à la terre. L'Europe, sur qui pèsent aujourd'hui huit millions de soldats, et qui augmente ses armées tous les jours, dans la proportion que le libéralisme s'étend et que le sentiment religieux diminue, devrait le comprendre. Les pouvoirs publics, cependant, semblent l'ignorer ; leur attention se porte spécialement sur la confection des instruments meurtriers. Ils veulent bien, à la vérité, jouir du bénéfice de la religion pour conduire les peuples, mais ils ne se soucient guère de sa libre action, encore moins de sa protection. L'arme au bras, ils la laisseraient chasser du vieux continent sans se douter des immenses périls qui suivraient son départ.

Leur aveuglement et leur ingratitude n'empêchent pas que l'ordre so-

cial tout entier, résultant de l'obéissance au pouvoir, ne repose absolument sur la religion, que la religion ellc-mêtne ne repose sur la Papauté, et que la Papauté ne soit portée sur les épaules d'un faible vieillard qu'on appelle le Vicaire de Jésus-Christ, et qu'on regarde à bon droit comme la clef de voûte de l'édifice social, spectacle vraiment fait pour commander l'admiration de l'univers.

C'est donc au sujet de ce vénérable vieillard et de sa triple couronne que se livre en ce moment à Rome le plus terrible combat qui se soit vu depuis des siècles ; combat du libéralisme contre l'action de la religion sur la société, combat d'une nature si étrange que le paganisme, lui-même, n'en a jamais connu de semblable. Le paganisme, il est vrai, a bien fait la guerre au vrai Dieu, mais c'était en faveur de la religion de l'Elat, jamais contre l'action politique de la religion elle-même. Cette infamie, celte monstruosité était réservée à notre siècle de progrès. Quoi qu'il en soit, cette lutte gigantesque dans ses propositions et ses conséquences est bien digue de couronner toutes celles que l'Eglise a soutenues à travers les siècles pour le maintien de chacun des articles de son immortel symbole.

Et, brièvement, l'orateur dit comment Satan procédait dans cette redoutable attaque dont les phases diverses se déroulaient sous ses yeux, quelles étaient les forces des deux camps en présence, enfin quel sera le résultat final de la bataille et, arrivant à la mission du Canada, il se demande quel est le but que s"est proposé la Providence dans l'établissement du Canada et quelle est la mission proTidenlielie du peuple canadien.

En suscitant dans la vallée du Saint-Laurent le peuple canadien catholique, la Providence lui donna la mission de maintenir et d''étendre le royaume de Dieu dans le Nouveau- Monde. Cette mission est analogue à celle de la France, dont le peuple canadien est issu. L^orateur le prouve par les faits de l'Histoire et il continue :

« ... C'est au nom du Sauveur des hommes que Jacques Cartier, en arborant le signe catholique, prit, genou en terre, possession du pays ; c'est sur la croix qu'il venait d implanter dans le sol canadien, qu'il grava de la pointe de son épée ces patriotiques paroles : Vive le Roi de France ! N'est-ce pas même sur un point de votre opulente cité, au pied da Moat-Royal, que Tiritrépide découvreur, à défaut d'ecclésiastique, voulut proclamer lai-même le règne du Fils de Dieu? 11 l'invoqua publiquement sur les populations et sur le sol de cet immense pays, par une lecture à haute voie de la douloureuse Passion par laquelle ce divin Sauveur a racheté et conquis le monde. Quoi de plus frappant et de plus iustructif que ces grands traits de notre histoire. La religion

pouvait-etle à celte époque prendre plus solennellement possession de noire belle et chère patrie ?

Et quelle est la pensée qui a surtout présidé à la fondation de cette grande cité de Montréal? iY'est-ce pas aussi une idée religieuse et militaire tout à la fois ? Les fondateurs de Vaille-Marie voulaient avant tout en faire le boulevard de la jeune chrétienté canadienne, menacée dans son berceau ; ils voulaient sauver par elle, des fureurs de la barbarie iLoquoise, l'autel du vrai Dieu et le froyer du colon canadien.

Ce qui s'est passé ici s'est reproduit, à divers degré?, en cent endroits du pays. Qui dira jamais ce que nos pères ont fait pour établir, défendre et propager le règne du Christ en ces lieux ? Que de faits héroïques dans cette lutte cachée en grande partie dans la profondeur de nos forêts, et auxquels il n'a manqué que le nombre des acteurs et un théâtre moins ignoré, pour être comparés à ce que le genre humain nous oflre de plus digne d'admiration.

Pour asseoir sur les bords de notre grand fleuve les prémices d'une nation semblable à celle dont ils étaient sortis, nos pères luttèrent contre la nature, la barbarie et l'héréaie conjurées, lis tinrent ferme contre les neiges et les glaces de notre climat. On les vit entrer hardiment dans les bois de haute futaie de la forêt primitive dont ils débarrassèrent le sol à grand'peine. Ils guerroyèrent en m.ême teînps contre les animaux féroces qui habitaient ces forêts, et les p^îuplades cruelles qui les parcouraient. Ils furent m-ême obligés de tenir tète aux nombreux et beiliqueux bataillons de la nouvelle Angleterre. A cette époque» le Canadien tenait la charrue d'une main et le fusil de l'autre. Toutefois, dans le temps que les habitations se formaient, lo clocher s'élevait ; et l'homme de Dieu vivait avec l'homme des champs et des batailles. Sur cette terre que Dieu s'est choisie, la hache du défricheur, la croix du missionnaire et i'épée du soldat n'étaient pas séparées, et c'est à cette triple force que notre jeune nation doit son existence, son salut et la constitution robuste qui la met en état d'accomplir sa providcnlieile destinée. Mais c'est de la croix du Christ que la hache et répée tiraient leur vertu, et c'est pour cela que le clocher du village la portait dans les airs.

Nos pères, qui sont et doivent être nos modèles, n'ont pas cherché qu'à former un peuple catholique dans cette vallée ; ils travaillaient aussi à étendre ailleurs le règne de Dieu et à le défendre partout au prix des plus grands sacrifices.

Les missionnaires, suivis de fidèles disciples, ont pénétré jusque dans les endroits les plus reculés. Prêtres et laïques, hommes et femmes n'ont pas craint de s'aventurer dans des contrées inhospitalières, chez, des peuplades sanguinaires, pour annoncer à de pauvres âmes abandonnées la bonne nouvelle de l'Evangile. Leur sang a coulé sur les bords du Saint-Laurent et des grands lacs, dans la vallée du Mississipi

et jusque sur les rives lointaines de la Saskatchewan. Ils ont même souflert d'être brûlés et mangés tout vivants. La voix des Pères Lallemant, Brébeuf, Daniel, Jogues et de tant d'autres, nous redit éloquemment avec quel indomptable courage nos ancêtres ont travaillé à l'œuvre de Dieu.

Que n'aurais-je pas à dire, si je voulais décrire l'action visible de l'esprit de Dieu dans ces âmes d'élite dont le ciel se servait pour rendre plus sensibles ses desseins sur notre cher Canada ? Que n'aurait-on pas à raconter de ces femmes humbles et timides, transformées par la grâce en missionnaires intrépides, en véritables héroïnes, dignes des plus beaux âges de l'Eglise ! Inutile de vous rappeler ici les noms bénis de M""* de la Peltrie, de la Mère de l'Incarnalion, de M"* Manse, de la Sœur Bourgeois et de tant d'autres. Pourrait-on passer sous silence le nom vénéré de M. Olier, bénissant ses enfants spirituels qu'il envoyait étendre le règne de Dieu dans les missions lointaines du Canada ? Il consacrait par avance au pied de l'autel de Notre-Dame de Paris, à Jésus, Marie et Joseph, ce beau territoire où se sont élevées depuis tant de florissantes paroisses et Ville-Marie elle-même, la cité magnifique, qui voit depuis deux siècles, avec tant d'avantage et de bonheur, les dignes fils de M. Olier y perpétuer l'œuvre de sa brûlante charité et de son zèle apostolique. . .

Etpuisqu'il parlaità des militaires, il leur rappelle quelques faits glorieux des temps héroïques du Canada bien capables d'enflammer leur courage, et il poursuit :

Je le vois avec un bonheur indicible, le Canadien la comprend encore sa mission et même s'efforce de l'accomplir en marchant sur la trace de ses pères. J'en ai des témoignages sensibles et palpables dans l'attachement de nos populations à la foi catholique, dans le défrichement de nos forêts vierges, dans la prédication de l'Evangile aux contrées lointaines, et surtout dans le grand spectacle qui s'oflre en ce moment k nos yeux. Et je trouve, dans ces preuves de fidélité, un puissant encouragement à travailler avec ardeur au bonheur de la nation, à la cause de 1 Eglise, et en même temps un baume bienfaisant qui soulage et fortifie le cœur, au milieu de toutes les défections dont le vieux monde nous donne le triste exemple.

En effet, la foi est encore vive en ce pays. Il est vrai qu'il se rencontre au milieu de nous des hommes qui ferment les yeux à sa brillante lumière, qui marchent dans les ténèbres, s'acheminent vers l'abîme et veulent même y entraîner leurs frères ; mais ces hommes sont peu nombreux et la nation heureusement ne les suit pas. Le peuple canadien tient encore à la foi de ses ancêtres comme à l'ancre du salut. L'Eglise est sa mère, les pasteurs sont ses guides et ses pères, l'Evangile sa loi, la prière et les sacrements sa nourriture, enfin il puise

encore dans la pratique de la religion catholique la force et la vie qu'y ont puisées ses aïeux...

Le Canada a des colons infatigables et des missionnaires admirables:

Enfin, parmi nous, les soldats de la patrie et de la cause de Dieu sont toujours vivants, vous les voyez, les voici ! Ah ! le spectacle grandiose, auquel il nous est donné d'assister ce soir, a quelque chose de bien propre à consoler et à réjouir tous les cœurs vraiment canadiens catholiques. Voyez ! cette immense basilique renferme en ce moment, dans son enceinte, des citoyens accourus de tous les points du pays, pour contempler les nouveaux soldats de la patrie et du Christ, et cour donner à cette démonstration sans pareille dans nos annales un caractère véritablement national. Cette foule immense, qui se presse ici et aux alentours, vient applaudir, par sa présence et ses aumônes, à la foi et au dévouement de ses braves, et c'est le Canada tout entier, noblement représenté par elle, qui y applaudit...

Quant à vous, jeunesse au cœur noble et généreux, avant que de vous dire combien j'admire les sacrifices que vous venez ofïrir au pied de l'autel, en présence de Dieu et de votre patrie, je vous félicite de l'honneur que le Seigneur vous a fait en vous choisissant, de préférence à un grand nombre d'autres, pour remettre entre vos mains les intérêts de sa cause et la défense de son auguste représentant sur la terre, le Pape, notre Saint-Père. Ce ne sont pas même tous les hommes de bonne volonté qui sont appelés à combattre directement, par la croix ou par l'épée, les combats du Seigneur.

Mes chers enfants, le Seigneur choisit lui-même les soldats de sa cause. Pour abattre l'orgueil de ses ennemis, il ne veut point de cœurs timides, point d'hommes amis de leurs aises. Ceux-là ne sont point propres à combattre les combats du Seigneur. Non. Il faut des hommes de cœur, des hommes de dévouement et de sacrifices, capables de supporter les fatigues et les privations de la vie militaire, capables d'affronter la mort sans sourciller. Tels étaient les trois cents soldats de Gédéon : tels sont, sans doute, tous ces généreux jeunes hommes qui se dirigent de tous les pays catholiques vers la capitale du monde chrétien. Voilà ce que tu es toi-même, ô élite de la jeunesse canadienne, que je contemple présentement dans ce sanctuaire avec tant de bonheur et une si légitime fierté...

Vous êtes heureux, ô généreux enfants du Canada ; vous êtes heureux du glorieux choix qui vient de tomber sur vous. Ce choix vous honore singulièrement, en vous associant aux milices célestes qui ont commencé, les premières, cette grande et longue lutte du bien contre le mal dont nous avons esquissé rapidement les phases principales. Ce choix vous associe encore à la glorieuse phalange des martyrs, à

ces valeureux croisés, vos ancêlres, à ces nobles et preux chevaliers, qui tous ont défendu jusqu'à la mort, en des temps et sur des théâtres divers, la cause que vous allez vous-mêmes défendre aujourd'hui sur le plus célèbre des champs de bataille. La terre d'Italie que, dans quelques jours vous allez fouler sous vos pieds, est encore toute teinte, que dis-je, toute fumante du sang des héros chrétiens. C'est là, dans ces champs si fertiles en héroïsme et en dévoument surhumains, que des légions de chrétiens,, nos pères et nos frères dans la foi, ont conquis la couronne des héros, la palme de l'immortalité. C'est de là que des millions d'entr'eux sont partis pour aller chanter dans la céleste patrie, au milieu d'une ivresse inexprimable, le cantique d'une éternelle victoire. Courageux enfants de l'Eglise, marchez donc sur leurs traces ! Que le Dieu des armées, qui vous a jugés dignes de cet honneur, vous soutienne de son bras tout-puissant ! Que le chef des saintes milices, l'Archange Michel, le protecteur et le défenseur del'Egise militante, marche devant vous, qu'il porte la terreur dans les ennemis que vous rencontrerez, qu'il vous fasse pénétrer sains et saufs au mi~ lieu des bataillons ennemis et avec vous l'épouvante et la défaite !...

Le vénérable évêque de Montréal va dans l'instant appeler toutes les bénédictions du ciel sur le drapeau immaculé qui flotte au-dessus de vos têtes et qui a le privilège d'attirer en ce moment tous les regards...

Qh ! mes chers enfants, recevez-le avec confiance ce drapeau que iEglise du Canada remet ce soir entre vos mains. Il porte dans ses plis les bénédictions du ciel et l'honneur national. Avec quel intérêt le Car nada le suivra de ses sympathies et de ses vœux, sur les diver.s champs de bataille où vous allez le porter. Ah ! que toujours vous le teniez haut et ferme au champ du devoir et de l'honneur. Il a la blancheur du lys, vos ancêtres en ont toujours conservé l'éclat ; prenez garde qu'il ne lui soit imprimé aucune tache. Qu'il serve seulement à inscrire en caractères indestructibles et même sanglants, s'il le faut, les faits glorieux accomplis par chacun de vous. Puis, au retour de cette grande expédition, reA'enez le suspendre aux voiîtes de cette basilique, afin qu'il apprenne aux générations futures comment la jeunesse, canadienne de notre temps entendait et pratiquait la défense delà foi qu'elle avait reçue de ses pères.

Etvous, Canadiens, pendant que votre jeunesse prodiguera son sang, vous ne serez pas avares de vos deniers, ni de vos prières...

Et vous, parents généreux, qui faites à Dieu l'oflrande de ces chers enfants, qu'elle est votre part dans ce grand jour ? C'est, nous le comprenons bien, celle du sacrifice ; mais d'un sacrifice extrêmement noble et méritoire, puisqu'il est à la fois si pénible à la nature et si profitable à la religion, à la patrie et à toute la société. La séparation a toujours quelque chose de cruel, et malgré vos efforts pour les retenir, des larmes brûlantes s'échappent de vos yeux. Ah ! ne les cachez pas, ces larmes : elles vous honorent et font l'éloge de vos fils ; elles attestent la puissance

de la grâce dans vos cœurs. Mais regardez aa pied de la croix et vous verrez que la très bonne Vierge Marie a bien souffert aussi dans l'ofr frande de son divin Fils. Vous unirez donc, en parents chrétiens, votre sacrifice au sien, votre résignation à la sienne ; et vous trouverez dans, cet acte, non seulement la force, Dieu vous l'a déjà donnée, mais la~> joie même du sacrifice. Cependant, comme la souffrance a son heure, le iDonheur, la réjouissance a aussi la sienne. Au retour de ces chers; enfants, couronnés de mérites et de gloire, vous goûterez quelque chose, des inefïables consolations qui ont inondé l'âme de la Mère du Sauveur: au.jour de la résurrection.

Si, à la gloire des héros, le Seigneur voulait ajouter pour quelquesuns d entre eux la palme du martyre, vous vous montrerez non moins courageux que cette héroïque mère des Machabées, qui oflrit, en un; même jour, ses sept enfants pour la défense des lois de Dieu et de lai patrie. Vous imiterez encore l'exemple de celte épouse admirable qui j, apprcnaut la mort glorieuse de son époux aux champs immortels de- Castelfidardo, ne put trouver de plus grande consolation en ce terrible instant que de presser son jeune enfant sur son cœur et de l'élever dans ses bras vers le ciel en disant : « Toi aussi tu seras soldat ! »

Partez maintenant, soldats du Christ et de la vérité, parlez. Allez jusqu'à Rome, sur ce théâtre des. grands événements de l'histoire,. sur ce Rol arrosé du sang des saints, dans cette ville dont le nom rappelle, l'éternité. Allez-y défendre notre Père attaqué, notre Mère outragéo, no& frères dépouillés et trahis. Allez prendre dans la milice sacrée du. Pontife la place que le Canada doit re\endiquer au milieu des nationsi Allez porter aux Italiens l'écho de la voix de Pierre et de Paul parvenue jusqu'ici et leur demander ce qu'ils veulent faire de la foi catholique; Dites-leur que les confins de l'univers se soulèvent d'indignation * la vue de leur ingratitude, et qu'ils réclament impérieusement, au centre du monde, le petit coin de terre que la divine Providence avait donné au Vicaire de Jésus-Christ pour faire rayonner de là sur eux la lumière etla vie. Dites aussi à la vieille Europe, par vos actes plus encore que par vos paroles, que si, par impossible, elle n'a plus de place chez elle pour l'Epouse de Jésus-Christ qui l'a formée, nourrie et sauvée, il y en a en ces lieux ; dites combien nous serions heureux de recevoir sur nos bords son auguste Chef, et de lui offrir, dans son exil, sur le sol hospitalier du Nouveau -Monde, l'air, l'espace et la liberté 1...

Voilà résumé, le fier et tendre langage que fit entendre le héros de la Prairie sauvage à cette jeunesse généreuse qui s'en allait combattre et mourrir si loin, dans les plaines mêmes d'où les antiques légions se répandirent sur le monde. En grandissant, en vieillissant, la nation canadienne a-t-elle désappris la vaillance? a-t-elle dégénéré? Les barbares se sont de nos jours rués sur la France, comme les

Chemises Rouges se jetèrent jadis sur les Etats pontificaux. Le Canada était loin de la France; il était autonome et libre ; il pouvait rester insensible et étranger à ce spectacle horrible. Et cependant, la même émotion qu'il ressentit naguère remua son âme. A la voix de ses chefs, de ses évêques encore, il se leva avec la même ardeur, avec le même attachement au Droit, avec le même amour pour la Justice. Mais il était devenu riche et plus puissant; il avait le moyen d'armer son bras vengeur. Et qu^a-t-il réalisé sans faire retentir ses bois de fanfares et ses plaines d'inutiles clameurs? il a levé des armées et les a équipées. Il a construit une flotte, forgé des armes, des munitions et soudain la vieille Europe vit accourir des brumes du Nord lointain jusqu'au fond des Flandres, en Artois, en Picardie, les plus belles troupes, et les plus braves, et en quel nombre, juste Ciel ! Une population de 7 millions d'âmes, en son immense majorité terrienne, attachée à son sol par tous les fibres de son cœur, adonnée aux œuvres qui ne fleurissent que dans la paix ; cette population libre de toute obligation militaire, qui n'avait jamais songé à la guerre et ne pensa jamais pouvoir y être entraînée, uniquement pour défendre une juste cause, a fourni 500.000 volontaires et des milliards ! Ses bataillons serrés, qui meurent mais ne reculent jamais, ont barré en un jour glorieux le chemin de Londres, couvrant du même coup le cœur de la France.

C'est donc avec une cordiale sympathie et une reconnaissante admiration que notre pensée ravie, en rappelant le souvenir de M?' Laflèche, remonte aux héi'os canadiens, à ces jeunes zouaves qu'il glorifiait autrefois, sans oublier ceux, en plus grand nombre, qui se couvrent de gloire sous nos yeux. M^"" Laflèche fut véritablement l'introducteur de Fhéroïsme canadien sur la scène militaire du vieux monde.

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