CHAPITRE XI
Haute idée que le G. V. Laflèche se faisait de l'éducation de la jeunesse. — Son amour du travail. — Quelques considérations sur les rap* ports de la société civile avec la Religion et la famille. — Les Zouaves Pontificaux Canadiens. — Discours à la cathédrale des Trois-Rivières en l'honneur des Zouaves Pontificaux (17 décembre 1860) et à Notre- Dame de Montréal (18 février 1868).
Par sa formation commencée au foyer familial, poursuivie à Nicolet, expérimentée dans la Prairie et la Forêt, sur les eaux enlacées par des terres Jalouses ou fu3'ant éperdues vers des Océans lointains, achevée à la tète même de l'établissement qui accueillit sa pensée à peine éveillée et qui la vit évoluer avec une mâle assurance vers la Vérité immuable et la Justice où affluent, se rejoignent et fraternisent tous les esprits sincères, le G. V. Laflèche s'était chaque jour plus profondément pénétré de cette certitude morale : qu'une bonne éducation, qu'une instruction solide faisaient les bons et utiles citoyens, les chrétiens intègres et persévérants. La sensibilité dans la Foi ne lui paraissait pas dénuée de mérites, ni vide de consolations, non plus exempte de dangers ; il appréciait davantage une ferme conviction, une Foi claire et raisonnée, rendant supportables les épreuves nécessaires à la vertu. Il voulait de la lumière dans la Foi parce qu'elle donne de l'énergie à la volonté. C'est pourquoi, maintes fois, traduisant sa constante pensée, comme s'il avait voulu, en martelant sans cesse une idée maîtresse, Fenfoncer davantage dans les esprits, il disait : Féducation fait Fhomme ; quand la jeunesse est nourrie de fortes vérités, elle fournit toujours une carrière agréable à Dieu et utile à la Patrie.
Incontestablement, l'éducation, Fiastriiction deviennent des puissances avec lesquelles on compte dans la famille, base delà société civile et religieuse. Aussi, le G. V. Laflèche, à la tête de son Séminaire comme à soa poste avancé de la Hivière-Rouge, avait déjà des visions qui onbrassaient un
horizon que ne pouvaient limiter un ruisseau, ni un fleuve, ni des grands pins, fussent-ils séculaires comme ceux de Nicolet. Il regardait au-delà et fort loin. Il éprouvait en passant le besoin de communiquer les causes comme les fins de ses méditations variées.
Tandis que d'autres s'attardaient à polémiquer en faveur d'intérêts de clocher^ sur des objets qui pouvaient paraître futiles, sa noble pensée, vigilante et combative, s'élevait vers les hautes sphères où se débattent les grands principes, les intérêts généraux, essentiels, qui rendent la famille forte, la société durable et la religion salutaire.
Plus lourdes devenaient les charges que l'autorité lui imposait, plus généreux se montraient les élans de son cœui', les efforts de son esprit. Ainsi son action, s'exerçant de plus haut, devenait plus bienfaisante et plus féconde.
Il eut, semblerait-il, quelques loisirs à Nicolet ; il y eut peut-être bien des nuits d'insomnies ; il eut surtout une horreur instinctive de l'oisiveté, même de ce repos relatif que d'autres, moins que lui pressés d'agir, eussent trouvé indispensable. Pendant ces heures refusées à la détente de ses nerfs mortifiés, son esprit avidement fouillait des problèmes ardus et patiemment recherchait des solutions pratiques.
Le Journal des Trois-Rivières reçut ordinairement ses communications ; ce fut le secret de la popularité de cet organe qui, de locale, devint provinciale, même nationale.
Les articles de Laflèche étaient lus par des amis comme par des adversaires. Ils étaient commentés et reproduits ; ils amorçaient, ils alimentaient les controverses; et chacun soit parla louange, soit par la critique, rendait hommage au talent de l'auteur anonyme qui, loyalement, développait des thèses d'actualité.
Le grand vicaire Laflèche et, plus tard, Ms'' Laflèche ne posera jamais comme écrivain, puisqu'il écrivit tout ce qu'il voulait avec élégance et clarté. 11 ne posera pas davantage comme orateur, bien qu'il fit d'innombrables discours, harangues, homélies et sermons inimitables, qui le firent appeler le saint Jean Chrysostome canadien. Il semait la parole de Dieu et n'en faisait point étalage ni commerce.
Voilà pourquoi^ tout en ayant prodigieusement étudié, travaillé et merveilleusement parlé, il ne nous laisse presque rien, ce qui sera l'éternel regret des Canadiens. Jamais, par exemple, il n'a voulu remanier ses articles du Journal des Trois-Rivières. Si l'éditeur, Eusèbe Sénécal, de Montréal, fit
un recueil de quelques-uns, en 1866, c'est qu'il y voyait, vu le fond et la forme, une opération avantageuse. Mais le G. V. Laflèche, mieux affairé, ne jugea pas nécessaire de retoucher des travaux où il avait mis dès la première heure tout le soin que réclame la loyauté qui se passe de formes raffinées.
Et, telles qu'Eusèbe Sénôcal nous les a transmises, les Quelques considéi^ations sur les Rapports de la Société civile avec la Religion et la Famille de V abbé Laflèche ont encore aujourd'hui un grand intérêt d'actualité. C'est donc avec juste raison que M. Joseph Bernard, dans une conférence donnée au Grand Séminaire des Trois-Rivières, le 11 février 1909, conseillait encore cette lecture à un auditoire d^élite, vibrant d'enthousiasme. On avait souvent répété que M ff'" Laflèche parlait en prophète inspiré. M. J. Bernard le rappelait à ses auditeurs qui n'en doutaient plus. Tous savaient alors combien le Canada fut à plaindre par la réalisation des prévisions de Msf Laflèche, soit qu'il fallut pleurer les malheureuses expériences de l'Ontario, du jNIanitoba, de i'Alberta, de la Saskatchevv'an, et plus récemment celles du Keewatin ; soit qu'il fallut endurer encore la contestation odieuse de droits fondam.entaux des mieux établis ; soit qu'on ait constaté le triomphe des principes pervers dans l'enseignement supérieur et dans l'école devenue non confessionnelle d'abord, et neutre, en attendant, c'est l'abouiissemenL voulu, qu'on la fasse obligatoirement laïque, c'est-à-dire sans Dieu ou contre Dieu.
M. Joseph Bernard, au milieu d'applaudissements nourris, affirmait que ce petit livre était tout simplement merveilleux. Il fallait bien en convenir : Ms"" Laflèche s'y annonçait le penseur profond, l'ardent apôtre qu'il sera toute sa vie. Sa pensée simple, élevée, s'y développe sans apprêt; dénuée ainsi d'artifices trompeurs, on ne peut que la trouver belle et bonne.
x\ussibien, les problèmes qu'il aborde sont importants. Il demande d'abord pourquoi, jusqu'alors, les pasteurs avaient parlé rarement des devoirs politiques du chrétien, pourquoi il en devait être désormais autrement ; il dit l'importance des devoirs politiques ; affirme que le clergé est à son poste pour instruire le peuple, pour éclairer les consciences, et que les catholiques ont le devoir d'écouter leurs pasteurs.
Il dénonce les ennemis cachés qui s'en prennent à la foi, il dit quels sont les hommes dangereux et leurs moyens, il définit magistralement la nationalité, montre des Canadiens qui n'agissent pas en amis sincères de leur nationalité, ce qui l'amène à parler de la patrie et du patriotisme que la