CHAPITRE XIV
M»"" Laflèche prend en mains l'administration de son diocèse. — Comment il préiude à la fondation de son Grand Séminaire. — Lettre pastorale sur les élections en conformité des Décrets du IV^ Concile de Québec. — Mort de M""^ Lanouelte, sœur aînée de M»' Laflèche.
— L'Université Laval, ses prétentions, ses errements, son enseignement désavoué. — Le Programme Catholique. — Comment il parut et divisa l'épiscopat canadien. — Approbation pontificale. — Consultation de la S. C. de la Propagande. — L'archevêque désavoué.
— Incidents des Noces d'Or de M^"^ I. Bourget.
M*"" des Trois-Rivières informa ses diocésains de l'œuvre mémorable accompli par le Concile du Vatican, dont il publia les Constitutions et les Canons, accompagnés d'un mandement explicatif : nous en avons donné déjà des extraits.
La mort de M*"" Cooke lui laissait le diocèse dans un état que lui-même avait considérablem.ent amélioré; cependant cette situation était encore embarrassée. Par exemple, il n'avait pas de demeure convenable où il pût se loger avec les membres de son administration. II avait été curé des Trois- Rivières de 1860 à 1862 et procureur de Tévêché jusqu'à 1867 ; bien que déchargé du ministère paroissial, il avait continué à résider au presbytère. Evoque titulaire, il n'avait pas plus le moyen de s'installer ailleurs. Néanmoins, il songeait à faire construire un palais épiscopal adapté aux besoins de l'administration diocésaine. Il fit part de ce projet au public par sa lettre pastorale du P^ novembre 1871.
Dans cette lettre, il donne à ses administrés un aperçu de la situation améliorée de la Corporation épiscopale. Par la construction de sa cathédrale, Ms' Cooke avait été entraîné dans des frais imprévus et c'est à la tête de 600.000 francs de dettes qu'il *se trouva inopinément, avec 38.000 francs d'arrérages annuels à payer. Les épaules du vieillard plièrent sous le fardeau et il appela, nous l'avons vu, le Vicaire général Laflèche à son aide. Or, grâce aux sacrifices des Trifluviens et à Thabile administration de Ms"" Laflèche, la dette
épiscopale, en 1871, était réduite de 600.000 à 178.000 francs ; et les intérêts à servir^ au lieu de 38.000, se bornaient à 8.250 francs.
C'était un mieux être appréciable qui dépassait les meilleures espérances; il n^ restait pas moins vrai que M^"^ Laflèche, subordonnant toutes choses désirables au sauvetage indispensable du crédit de la Corporation diocésaine, n'avait pas un lieu convenable pour se loger et ne pouvait non plus songer à fonder dans Trois-Rlvières le Séminaire, conseillé par le Pape lui-même. Il cherchait cependant une solutici^. On lui conseilla une loterie et les Trifluviens lui fournirent 4.000 lots divers d'une valeur globale de 158.000 francs.
Les projets de Tévêque, se précisant, étaient accueillis avec faveur du public qui venait si généreusement à son secours. Tous, en effet, se rendaient compte de la convenance de ces projets. Comme la question du Grand Séminaire à fonder dans Trois-Rivières se trouvait posée, il y eut à ce sujet un grand trouble au Séminaire de Nicolet, inversement une grande joie au collège existant à Trois-Rivières.
Nous savons déjà ce qu'était le Séminaire de Nicolet et le grand intérêt que AP'' Laflèche ne cessait de lui porter. M^'' Cooke, de son vivant, déjà voulait son Grand Séminaire auprès de lui; seulement ses moyens de création n'atteignaient pas le niveau élevé de ses pieux désirs. Force lui fut donc, en attendant mieux, d'envoyer ses élèves ecclésiastiques à Nicolet. Ce n'était là, dans la pensée même du prédécesseur de AIs"" Laflèche, qu'une solution provisoire, à laquelle il follait porter remède au plus tôt.
La divine Providence, en inspirant les hommes selon ses vues adorables, leur vient en aide. M?"" Cooke avait vu avec une grande S3^mpathie la fondation du collège des Trois-Rivières et, bien que Tétat de ses finances ne lui permit pas de subventionner cette entreprise, il nourrissait dans son cœur le doux espoir que de cetie fondation sortirait la solution du projjlème de son Grand Séminaire. A son tour M^"" Laflèche crut de son devoir strict de continuer au collège des Trois-Rivières l'encouragement et l'appui accordés par son prédécesseur, cet établissement étant appelé manilestement à rendre « d'immenses services au diocèse ». Ce collège faisait alors de si sensibles progrès que ses Directeurs et les membres de sa Corporation crurent les temps venus de lui donner l'organisation détlnitive qui fut au fond de la pensée de ses pieux fondateurs. Après des échanges de vues qui s'é(;helonnèrent sur trois années, l'administration du Collège, en novembre 1873, soumit à Ms"^ Laflèche une re-
quête tendant à ce que leur établissement, fondé pour être placé sous la dépendance ecclésiastique comme les institutions similaires du pays et assuré désormais par sa vogue même et par ses importantes acquisitions de terrains d'un avenir durable, fût enfin érigé en Séminaire et mis définitivement et complètement sous le contrôle de l'autorité diocésaine. Cette administration prenait sur elle le soin de toutes les démarches à faire, de tous les frais à subir pour les transformations que nécessiterait sa charte en cette occurrence.
j\P'' Laflèche se rendit aux raisons données. Il combla finalement les vœux de la Corporation en érigeant en Séminaire diocésain le collège des Trois-Piivières par son mandement du 19 mars 1874. Ce fut le pire des griefs que le Séminaire de Nicolet entretiendra pour contrarier Ms"" Laflèche dans la paisible administration de son diocèse : Nicolet ne voudra pas abdiquer totalement, ni même partiellement en faveur des Trois-Rivières.
Entre temps, M^'" Laflèche avait eu à s'occuper encore des élections politiques de son pays.
Déjà^ dans ses Quelques considérations sur la Société Civile, il avait traité des devoirs du citoyen et montré dans quel esprit, dans quelle mesure honnête et chrétienne ces devoirs devaient être remplis : choix loyal et prudent des candidats ; exercice décent du devoir électoral. Sa netteté, sa franchise lui avaient valu l'adhésion des bons citoyens, mais déchaînèrent contre lui la fureur des rouges altérés par un inquiétant désir de domination.
Le IV^ Concile de Québec avait fait valoir ses avis sur cette matière. Le décret de ce Concile, approuvé par le Saint- Siège, les résume en ces termes :
« Tout le monde sait par une trop déplorable expérience que les élections des Députés de l'Assemblée législative et des Conseillers municipaux sont devenues pour notre peuple, sinon la cause, au moins Toccasion certaine et très redoutable de corruptions, de désordres et de péchés innombrables de toutes sortes, de mensonges, de calomnies, de fourberies, d'ivrogneries, de querelles, de blasphèmes, de parjures, etc., etc., et les choses en sont déjà même arrivées à un tel point que les électeurs et leurs partisans semblent livrés à un esprit de vertige et d'erreur. Hélas ! dans ces jours d'iniquité, combien n'y en at-il pas qui ne craignent point de fermer l'oreille à la voix de leur conscience, de mettre en oubli la crainte de Dieu, et Dieu lui-même, comme si tout alors leur était permis ; ou comme si « Dieu ne les voyait point, » ou bien qu'il « ne dut point s'en souvenir, » et « les juger. » (Ps. lo).
« Que les prêtres, ministres du Seigneur, élèvent donc leur voix contre un tel renversement de tous les principes de la religion et des mœurs, qu'ils s'élèvent avec força contre un mal aussi grave et aussi funeste, que les pasteurs des âmes fassent entendre leur voix : « et qu'ils annoncent à leur peuple les péchés dont ils sont coupables et aux enfants de l'Eglise leurs crimes. « (Isaie, 58. i). Qu'ils ne sciassent point, et qu'ils ne craignent point les clameurs des impies et des hommes pervers.
(( Que ces mêmes pasteurs en outre ne négligent rien pour prémunir les fidèles confiés à leurs soins contre les séductions, les scandales et tous les dangers de ces jours mauvais, que longtemps avant l'époque de ces élections, mais surtout qu'au temps même où elles doivent avoir lieu, ils leur rappellent avec soin que Dieu est le maître des dominateurs, et le souverain Seigneur des élections ; que c'est luimême qui jugera un jour et les électeurs, et les candidats et les élus, et qu'il rendra à chacun selon ses œuvres. (Rom. 2-6.} et qu'il n'épargnera pas plus celui qui aura péché dans les élections que celui qui aura péché hors des élections.
« Qu'ils-les instruisent avec soin de leurs devoirs relatifs à ces élections, leur inculquant fortement que la même loi qui confère aux citoyens le droit de suffrage, leur impose en même temps la grave obUgation de le donner quand il le faut, et cela toujours suivant leur conscience et devant Dieu, tant pour le plus grand bien de la religion que pour celui de l'Etat et de leur Patrie ; qu'en conséquence ils sont toujours obligés devant Dieu, et en conscience, de donner leur suffrage au candidat qu'ils jugent avec prudence être réellement honnête, et capable de remplir la charge si importante qui lui est confiée, savoir, de veiller au bien de la Religion et de l'Etat, et de travailler fidèlement à le promouvoir et à le conserver. D'où il suit évidemment que tous ceux qui vendent leur suffrage, ou qui le donnent pour quelque cause que ce soit à un candidat qu'ils savent être indigne, pèchent non seulement devant les hommes, mais aussi devant Dieu.
« Que les pasteurs enseignent fidèlement ces choses à leur peuple, comme de fidèles ministres de Jésus-Christ ; qu'ils insistent sur ces choses et s'en tiennent là en toute charité et patience^ sans aller audelà dans les circonstances ordinaires. Et s'il arrive quelques circonstances particulières ou extraordinaires, qu'ils se gardent bien de rien faire sans avoir consulté leur Evêque. »
Dans sa Lettre pastorale du 10 mars 1871, Ms"" La flèche rappelle et commente ce décret. Les ennemis de l'Eglise, ceux qui au Canada, comme en France, ne se restaurent bien qu'en mangeant une tranche de curé, vociférèrent en chœur : On nous demande ce qu'est V Influence indue du clergé, la voilà !
3,' n -io —
Le 13 mars 1871, avant même d'avoir reçu le texte du décret de la S. C. des Rites, l'évoque des Trois-Rivières annonce aux fidèles que saint Joseph a été proclamé le Patron de l'Eglise catholique ; il les porte à honorer TEpoux de la Mère de Dieu d'une particulière dévotion.
Son mandement, du 5 mai de la même année, rappelle que la principale charge de son ministère consiste dans les visites pastorales, au cours desquelles l'évêque met en pratique les enseignements du Sauveur des hommes, suivant les exemples qu'il a donnés à tous les pasteurs et marchant sur le chemin qu'il leur a tracé. Il annonce donc sa première visite en qualité d'évêque diocésain, en donne l'itinéraire espacé entre le 5 juin et le 11 juillet: il devait rester dans chaque localité désignée de trois à quatre jours qui seraient consacrés aux exercices pieux d^isage et à l'administration du sacrement de Confirmation. Avant de se mettre en route pour cette visite, à laquelle il attachait une particulière importance, il envoie encore, le 4 juin 1871, un autre mandement pour la célébration du 25^ anniversaire du glorieux pontificat de S. S. Pie IX : c'est, en dix-huit cents ans d'existence, le second jubilé de cette nature qu'il était donné à un Souverain Pontife de connaître. Le fait est donc aussi extraordinaire que ce pontificat lui-même apparaissait glorieux et douloureux : INI?'' Laflèche énumère les titres de Pie IX à l'admiration commune des fidèles ; il les commente éloquemment avec la plus filiale dévotion.
Entre temps, le digne évêque se trouvait atteint dans ses affections de famille les plus chères.
Sa sœur ainée, Eléonore, avait épousé M. U. Lanouette. Elle était mère de douze enfants, dont deux filles, entrées chez les Sœurs Grises d^Ottawa, y étaient connues sous les noms de Sœurs Lanouette et Marie du Précieux Sang. Nous avons reproduit des lettres échangées entre M^''' Laflèche et ces deux nièces à l'occasion de son élévation à l'épiscopat. Ces bonnes Sœurs, très alarmées alors de l'état de leur mère, s'informaient auprès de M^'" des Trois-Rivières qui leur écrivait déjà le 2 janvier 1871 :
Mes GHÈaES Nièces. — Aujourd'hui mêms, j'ai écrit à votre chère mère pour la consoler et l'encourager.
Votre petite sœur Clarence m'a écrit qu'elle était bien faible ; mais cependant bien résignée à la volonté de Dieu, et consolant la famille tout affligée de son état alarmant
Je lui ai annoncé que j'irais la voir la semaine prochaine. Je ne manquerai pas d'unir mes prières aux vôtres pour lui obtenir la grâce
qui lui sera la plus avantageuse : le rétablissement de sa sanlé et encore quelques années de vie, si c'est sa sainte volonté, et la grâce de supporter courageusement toutes les douleurs, les ennuis et les craintes de la maladie et par-dessus tout la grâce d'une bonne et sainte mort, quand le bon Dieu le jugera à propos »...
Et, le 9 mai 1871, il écrivait aux mêmes, de Champlain oit il se trouvait :
Mes chères Nièces. — Vers la fin du carême, je suis allé faire une visite à votre bonne mère. Je l'ai trouvée bien soutirante, sous Faction delà terrible maladie qu'elle endure depuis dix-huit mois.
J'y suis retourné la semaine dernière. Le mal avait fait un progrès alarmant et l'avait réduite à l'extrémité. Elle avait reçu les derniers sacrements et se trouvait dans une grande faiblesse. Elle avait cependant sa connaissance et elle était bien résignée à la sainte volonté de Dieu. Ea lui donnant ma bénédiction, au moment du départ, je prévoyais bien que je lui faisais le dernier adieu.
C'était mercredi. Sa faiblesse augmentant toujours, vendredi soir, sur les neuf heures, elle a rendu doucement son âme à Dieu, après de bien grandes souffrances supportées avec une résignation consolante.
Dans la douleur que ne peut manquer de vous causer cette triste, nouvelle, c'est ceitainement une grande consolation pour vous comme pour nous que la confiance si bien fondée que nous devons avoir que Dieu l'a reçue dans sa grande miséricorde. La longueur et les grandes souffrances de sa maladie, supportées avec tant de patience, ont sans doute contribué beaucoup à purifier son âme, et à l'acquitter des dettes dont elle aurait pu être redevable envers la justice divine. Consolez-vous en pensant, avec confiance; que votre chère mère a laissé celte terre d'exil pour passer à une 'neilleure vie. Espérons que nous irons la rejoindre au terme de notre voyage.
Ce matin, je suis allé lui rendre les derniers devoirs en présence d'un peuple nombreux qui est venu prier pour elle à son service. J'ai chanté son Libéra et présidé à sa sépulture.
EUc est le premier membre de la famille auquel il m'a été donné de rendre ce devoir. Son corps repose dans l'église, à six ou sept pieds de la première colonne, en entrant, du côté de l'évangile, en gagnant l'allée du milieu.
Vous ne m.anquerez pas de rendre à celte bonne mère tous les devoirs que réclame la piété filiale.
J'ai consolé la famille dans son chagrin. Clorinthe a assisté aux derniers moments de votre mère.
Encore une fois, consolez-vous par la pensée que la mori du juste est précieuse aux yeux du Seigneur et que saint Jean dit. d: ns l'Apccalypse: u Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur. »
Continuoui à prier avec ferveur, afin que tout à fait purifiés du reste des misères humaines, elle arrive au plus tôt à la pleine et entière jouissance du bonheur éternel.
Ms' des Trois-Rivières avait cependant d'autres soucis, plus pressants et même plus pénibles. Pour rappeler l'expression de M«'' Taché, il avait pris sa mission fort à cœur et faisait son métier d'évêque avec la plus consciencieuse vigilance. iVilez, avait dit le divin Maître à ses disciples; allez et enseignez tous les peuples. Les successeurs des Apôtres, les évoques, n'avaient pas à remplir une autre tâche ni une meilleure, et elle était, pour Ms"" Laflèche, le souci de chacun de ses jours. Non seulement il voulait lui-même et toujours, et partout enseigner à son troupeau les vérités qui devaient guider leurs âmes dans les voies du salut, mais encore il veillait à ce que l'erreur ne pût arriver à elles par surprise ou par fraude ; à ce que des enseignements, des exemples dangereux n'altérassent, jusque sous ses yeux la pureté de leur foi.
Et^ néanmoins, ces enseignements pernicieux, ces malheureux exemples leur venaient alors de haut avec tout l'apparat d'une autorité légitime bien fait pour troubler la conscience du peuple.
Il faut, par la pensée, se reporter à ces jours critiques où les sectaires conjurés sapaient par leurs fondements séculaires les sociétés civile et religieuse, prétendaient sous les ruines mêmes de la Papauté ensevelir les institutions chrétiennes les plus vénérables ; où les biens d'Eglise étaient pillés, le sacerdoce bafoué, les ministres de Dieu suspectés, entravés jusque dans Texercice respectable de leur ministère saint; où une ingérence impie prétendait restreindre la nature comme l'administration des sacrements, et répandait les pires calomnies afin d'en détourner les fidèles, pour se faire une juste idée des alarmes que devaient ressentir des pasteurs avertis comme l'était Ms"" Laflèche.
L'un des foyers les plus redoutables de scandales inouïs ; l'une des causes les plus imprévues de ces alarmes poignantes, peut-on l'avouer et n'en point gémir ! c'était l'Université Laval elle-même ; c'était le Séminaire de Québec qui en était la personnification collective, intellectuelle et morale ; c'était son corps de doctrine, ses professeurs, son recteur Elzéar Taschereau ; c'était enfin îuS'' Baillargeon, archevêque de Québec, faible et flottant, dont la bonne foi était ordinairement surprise et l'autorité déviée jusqu^à couvrir les inavouables intrigues d'une coterie embusquée,
qu'un nonce apostolique, pourtant faible aussi et complaisant par tempérament, ISP'^ Conroy, n'hésitera pas un jour à qualifier de bas étage!
Ah! quel crève-cœur ne fut-elle pas alors, cette Université Laval, soi-disant catholique, pour ses vénérables fondateurs, avec ses manuels gallicans, ses tendances jansénistes, ses erreurs libérales ; avec ses professeurs libres-penseurs, francs-maçons et même protestants, sous une tolérante et aveugle administration ecclésiastique, plus soucieuse de prospérer que de progresser dans la saine formation des consciences, dans la vigilante culture des intelligences confiées à sa sollicitude défaillante !
Ms"" Bourget ne voulut bientôt plus reconnaître, dans cet avatar, l'enfant prodigue qu'il avait mis au monde; les autres évéques sufFragants de Québec ne furent pas plus flattés que lui de leur aventure paternelle ; et tous n'ayant plus ni le contrôle qui leur revenait de droit, ni l'autorité efficace qui leur fut reconnue d'abord et puis sournoisement reprise, ne savaient comment réparer le préjudice que leur initiative, si mal secondée, causait déjà de façon irréparable.
Allant au plus pressé, les évêques déconseillèrent aux familles d'envoyer encore leurs fils à Laval.
Outre tous ces griefs, si graves et si fondés, les évéques intéressés, reprochaient à Laval ses velléités tyranniques : Non contente de ne pas être l'Université catholique voulue, Laval mettait à l'affiliation des Séminaires, des collèges et des autres institutions d'enseignement secondaire, des conditions inacceptables, humiliantes et onéreuses; Laval prétendait imposer à ces établissements ses auteurs pour chaq ue classe, et ses programmes pour toutes les études ; tout devait être calqué sur ses méthodes en Droit comme en ^lédecine, aussi bien qu'en tout le reste; et hors de là point de salut sous forme de diplômes !
Pour toutes ces raisons et quelques autres encore, que la décence et la pitié nous fait passer sous silence, Ms"" Bourget demanda à Rome plus instamment que jamais Tautorisation de fonder une meilleure Université dans Montréal. M^' Laflèche comme les autres évêques, dès qu'ils furent invité et en état de le faire, l'appuyèrent de leurs avis fortement motivés. Mais le Séminaire de Québec, allas l'Université Laval, était opulent et prodigue ; il entretenait à grands frais de puissantes intelligences en Cour de Rome et aux abords du Vatican, et, aussitôt la démarche de M^"" Bourget ébruitée, ce fut tout un monde d'objections et de difficultés qui surgirent: Montréal n^avait pas droit à une université
d'abord ; et puis, si un pareil établissement lui était consenti, ce serait la ruine imméritée de Laval qui s'était endettée, ruinée, pour s'établir à la demande des évêques eux-mêmes, devenus adversaires irrecevables de sa juste cause ! Une seule Université suffisait bien, et celle qui avait été fondée et qui ne durait que grâce à un travail méritoire, à des sacrifices incessants ferait face longtemps encore aux besoins de la Province de Québec. On accusait donc M*"" de Montréal d'incohérence autant que d'injustice: il ne trouvait plus expédient, ce jour, ce qu'il avait loué la veille et sollicité avec insistance. Et si, somme toute, la jeunesse de Montréal ne bénéficiait pas de l'enseignement universitaire que Laval dispensait si généreusement, c'était tant pis pour elle et parce qu^elle n'en voulait pas, ou parce qu'on ne prenait pas la peine de la diriger sur Québec !
Ainsi éclairée à travers les verres fumés de Laval, Rome perplexe ne savait que répondre à Ms' de Montréal et ne lui répondait rien (1).
Cependant, toutes les futiles raisons, données par Laval, étaient discutables ou mal fondées. D'abord, jamais Ms' Bourget, ni M^'" Laflèche, ni leurs collègues dans l'épiscopat n'avaient rêvé, encore moins demandé une Université telle que le Séminaire de Québec l'avait arbitrairement réalisée. Si donc, ces Messieurs avaient tant dépensé en musées, bibliothèques, constructions grandioses, chaires diverses mal occupées et laboratoires mal fréquentés, ils le firent de leur plein gré, sans y être poussés et sans avoir consulté personne ; donc à leurs risques et périls comme à leur avantage exclusif. Et quel tort, d'ailleurs, une autre Université, distante et mieux inspirée, aurait-elle bien pu lui causer puisqu'elle devait accueillir une jeunesse qui ne voulait rien devoir à Laval, comme Laval le reconnaissait assez naïvement elle-même. D'ailleurs, par ses propres Annuaires^ Laval proclamait qu'elle pouvait subsister et prospérer avec les seuls élèves de Québec et de ses environs. Elle se payait donc ainsi, outre tous les autres, le luxe de la contradiction.
Laval se plaignait amèrement, c'est vrai, de l'abstention de la jeunesse de Montréal. Est-ce que, par hasard, Laval ne voyait pas dans cet aveu sa propre condamnation? La jeunesse fait ce que veulent les familles dont elle est l'espérance et l'ornement. Si les familles cessaient d'avoir confiance en
(1) Pour tous documents utiles voir les tomes iv et v des Vo' ■ Canadiennes, consacrés à la question Laval.
Laval, est-ce qu'en autocrate Laval allait décréter la confiance en elle comme la foi en Dieu ! Et si Laval n'avait pas cette prétention outrecuidante, quel mal pouvait-elle trouver, raisonnablement, en ce que les lamilles cherchassent à leurs frais leur bien où elles le voyaient, le demandant à qui de droit, c'est-à-dire, en cette occurrence, à M^' Bourget. Ce fut le cas.
Mais Rome, abusée par mille intrigues et fausses imputations, ne répondait toujours pas, aimant mieux sans doute ne rien faire hâtivement que de mal faire... encore. « A parler vrai, disait l'abbé Alexis Pelletier qui fut professeur à Laval, quelle est la concurrence destructive de leur œuvre qu'ils (les dirigeants du Séminaire de Québec) redoutent? Nulle autre que la concurrence des idées vraiment catholiques, qui ne sont pas les leurs. Ce sont les idées, à eux, qu'ils veulent faire dominer partout, et ces idées sont les idées libérales qu'ils essaient de faire prévaloir, en s'appuyant même sur l'autorité du Saint-Siège. »
Certains professeurs de Laval n'inspiraient aucune confiance pour les raisons indiquées, et, du reste, notoires. Comme c'était le Séminaire qui les avait choisis, il y tenait de tout son amour propre, s'imaginant que son autorité eût été irréparablement perdue, s'il avait reconnu ses torts en les congédiant, même sur les instantes prières de pieux laïques, de prêtres éminents et des évèques contrôleurs de l'établissement ! Laval n'avait rien à se reprocher et ne se trompait jamais ! Les Messieurs du Séminaire ne voulaient pas accorder le nécessaire à l'opinion, et n'entendaient pas surtout qu'on les fasse céder, même dans l'intérêt supérieur des saines doctrines et de la morale chrétienne. Et on écrivait à Rome qu'on ne pouvait vraiment pas, d'impossibilité morale, obtempérer à ce qu'on exigeait d'eux; pour le démontrer, on montrait la situation vraie sous un faux jour : Rome était trompée !
Ce qui prouvait que Laval pouvait parfaitement se défaire de ce qui la gênait, même de professeurs libéraux, protestants et francs-maçons qui la déparaient, c'est que, le plus aisément du monde et très lestement, elle se débarrassait de ses professeurs, réputés ultramoiitains, tels que Strem- 1er, Désiré Vezina « ce savant entre les savants )),au dire du R<;cteur Elzéar Taschereau lui-même ; mais, malheureusement assez catholique romain pour n'avoir qu'une médiocre estime pour Dupanloup I
La vie fut également rendue impossible dans Laval à Alexis Pelletier, à bien d'autres prêtres distingués, parce que, ^«m-
mistes, c'est-à-dire partisans de J/^'' Gaume, et traditionalistes: ils étaient contraires à l'enseignement libéral et gallican de l'Université Laval. Etait-il vrai que ce qui se faisait si facilement contre des hommes intègres, pleins de zèle pour la cause de Dieu, devenait subitement impraticable envers d'autres? Mais alors pourquoi cette impuissance systématique vis-à-vis des frères étoiles, confesseurs seulement de la philanthropie ramenée à un idéal purement terrestre ?
M^'' I. Bourget, pas plus que M^"" Laflèche, ne comprenait pas ce phénomène et, d'accord, ils résolurent d'en référer encore à Rome mieux informée. Ils s'en occupèrent même durant le Concile du Vatican.
M""" Baillargeon mourut en octobre 1870. Trois candidats épiscopables pouvaient lui succéder: le très digne (dignissimus) mourut ; le plus digne (dignior) refusa la succession et, celui qui paraissait tolérable faute de mieux (dignus), le recteur de Laval, Elzéar Taschereau, monta sur le siège de Québec au grand désespoir d'un grand nombre, en 1871.
Il y avait donc, dès l'abord, un réel conflit doctrinal et politique entre les évêquos I. Bourget et L.-F. Laflèche, ultramontains avérés d'une pari, et, d'autre part, l'ancien recteur de Laval, M»"" Elzéar-Alexandre Taschereau, le nouvel archevêque de Québec, libéral-gallican émérite.
Ce conflil s'accentua et s'envenima tout de suite, avant même l'élévation du recteur Taschereau à l'épiscopat ; on peut dire : dès la publication de la Lettre pastorale de M°'" Laflèche du 10 mars 1871, relative aux élections législatives. Cette Lettre donna lieu, en effet, au fameux Programme Catholique para dans le Journal des T rois-Rivières en avril de cette même année ; programme ainsi libellé :
Les prochaines élections. — « Notre pays, soumis au régime constitutionnel, aura dans peu de temps à choisir ses représentants. Ce simple fait soulève nécessairement une question que notre devoir de journalistes catholiques nous oblige de résoudre, et cette question doit se poser comme suit :
« Quelle doit être l'action des électeurs catholiques dans la lutte qui se prépare et quelle doit être leur ligne de conduite dans le choix des candidats qui solliciteront leurs suffrages ?
« Nous croyons pouvoir répondre à cette question d'une manière satisfaisante en donnant quelque développement aux idées exprimées par S. G. Monseigneur l'évêqae des Trols-Rivières dans sa dernière Lettre Pastorale : « Voici les lignes que nous y trouvons :
« Les hommes que vous envoyez vous représenter dans la Législature « sont chargés de protéger et de défendre vos intérêts religieux selon
« Vesprit de l'Eglise, autant que de promouvoir et sauvegarder vos inu iérêts temporels. Car les lois civiles sont nécessairement en rapport, « sur un grand nombre de points avec la religion. Cest ce que les Pères « du Concile disent clairement dans leur décret :
« Vous devez donc vous assurer prudemment que le candidat à qui « vous donnez vos suffrages est dament qualifié sous ce double rapport « et qu'il offre, moralement parlant, toutes les garanties convenables « pour la protection de ces graves intérêts.
« Nous devons sans doute rendre grâce à Dieu de la pleine et entière « liberté que la constitution de notre pays accorde, en droit, au culte « catholique de se régir et de se gouverner conformément aux règles de « rEglise. Cest par un choix judicieux de vos législateurs que vous a pourrez vous assurer la conservation et la jouissance de cette liberté « la plus précieuse de toutes, et qui donne à vos premiers pasteurs « l'immense avantage de pouvoir gouverner l'Eglise du Canada, selon « les prescriptions et directions immédiates du Saint-Siège et de l'Eglise « romaine, la mère et la maîtresse de toutes les Eglises. »
« Ces conseils, dictés par la sagesse, seront compris, nous l'espérons, par tous les électeurs catholiques de la province de Québec. II est impossible de le nier, la politique se relie étroitement à la religion et la séparation de l'Eglise et de l'Etat est une doctrine absurde et impie. Gela est particulièrement vrai du régime constitutionnel qui, attribuant au parlement tout pouvoir de législation, met aux mains de ceux qui le composent une arme à double tranchant qui pourrait être terrible.
« C'est pourquoi il est nécessaire que ceux qui exercent ce pouvoir législatif soient en parfait accord avec les enseignements de l'Eglise. C'est pourquoi il est du devoir des électeurs catholiques de choisir, pour leurs représentants, des hommes dont les principes soient parfaitement sains et sûrs.
« L'adhésion pleine et entière aux doctrines catholiques romaines en religion, en politique et en économie sociale, doit être la première et la principale qualification que les électeurs catholiques devront exiger du candidat catholique. C'est le critérium le plus sûr qui devra leur servir à juger les hommes et les choses.
« On comprend qu'il ne peut être ici question des prolestants auxquels nous laissons la même liberté que nous réclamons pour nousmêmes.
c( Ces prémisses posées, il est facile den déduire des conséquences q-.îi serviront de guide aux électeurs. Mais pour établir des règles pratiques, dont l'application soit facile, il faut tenir compte des circonstances particulières où notre pays est placé, des partis politiques qui s'y sont formés et de leurs antécédents.
« Nous appartenons en principe au parti conservateur, c'est-à-dire cel ui qui s'est constitué le défenseur de l'autorité sociale. C'est assez
dire que, par le parti conservateur, nous n'entendons pas toute réunion d'hommes n'ayant d'autre lieu que celui de Tintérêt et de l'ambition personnelle, mais un groupe d'hommes professant sincèrement les mêmes principes de religion et de nationalité, conservant dans leur intégrité les traditions du vieux parti conservateur qui se résument dans un attachement inviolable aux doctrines catholiques et dans un dévouement absolu aux intérêts nationaux du Bas-Canada.
« Dans la situation politique de notre pays, le parti conservateur étant le seul qui offre des garanties sérieuses aux intérêts religieux, nous regardons comme un devoir d'appuyer loyalement les hommes placés à sa tête.
« Mais ce loyal appui doit être subordonné aux intérêts religieux que nous ne devons jamais perdre de vue. Si donc il existe dans nos lois des lacunes, des ambiguïtés ou des dispositions qui mettent en péril les intérêts des catholiques, nous devons exiger de nos candidats un engagement formel de travailler à faire disparaître ces défauts de notre législation.
<^ Ainsi la presse religieuse se plaint avec raison que nos lois sur le mariage, sur l'éducation, sur l'érection des paroisses et sur les registres de i'élat-civil, sont défectueuses en ce qu'elles blessent les droits de l'Egiisc, gênent sa liberté, entravent son administration ou peuvent prêter à des interprétations hostiles. Cet état de choses impose aux députés catholiques le devoir de les changer et modifier selon que Nos Se.igneurs les Evêques de la Province pourraient le demander afin de les mettre en harmonie avec les doctrines de l'Eglise catholique romaine. Or, pour que les députés s'acquittent plus diligemment de ce devoir, les électeurs doivent eu faire une condition de leur appui. C'est le devoir des électeurs de n'accorder leurs suffrages qu'à ceux qui veulent se conformer entièrement aux enseignements de l'Eglise relativement à ces matières.
« Concluons donc en adoptant les règles générales suivantes dans certains cas donnés.
« 1° Si la lutte se fait entre deux conservateurs, il va sans dire que nous appuierons celui qui acceptera le programme que nous venons de tracer,
<■ 2° Si, au contraire, elle se trouve engagée entre un conservateur d'une nuance quelconque et un adepte de l'école libérale, nos sympathies actives seront pour le premier.
« 3° Si les seuls candidats qui s'offrent à nos suffrages dans un Comité sont tous libéraux ou oppositionnistes, nous devons choisir celui qui souscrira à nos conditions.
« 4° Enfin, dans le cas où la contestation serait engagée entre un conservateur rejetant notre programme et un oppositionnisle quand môme l'acceptant, la position serait plus délicate.
« Voter pour le premier serait ncus mettre ea contradiction avec la doctrine que nous venons d'exposer. Voter pour le second sr^rait mettre en péril ce parti conservateur que nous voudrions voir puissant. Quel parti prendre enlre ces deux dangers ? Nous conseillerions alors l'abstention des électeurs catholiques.
« On comprend néanmoins que ces règles posées laissent encore aux électeurs une certaine liberté d'action qui dépendra des circonstances particulières de chaque comté et des antécédents de chaque candidat. Au reste, nous avons tenu à mettre surtout en évidence les convictions et les qualificntions religieuses que les électeurs doivent exiger de ceux qui sollicitent leurs sufïrages. Il est utile d'ajouter que, pour faire prévaloir leurs convictions religieuses, il faut, chez les députés, l'inteiligence et l'instruction. Après s'être assuré des principes religieux des candidats, il faudra donc, en second lieu, s'efforcer de faire parvenir en Chambre la plus grande somme possible d'intelligence et d'instruction.
« Nous réprouverions donc toute action ministérielle qui tendrait à éliminer de larène parlementaire des hommes capables de rendre service à la cause catholique et nationale, sous le prétexte qu'ils gêneraient quelques ambitions. Composer la représentation de nullités dociles et impuissantes serait certainement un grand mal qu'il faut éviter.
« En deux mots, nous voulons sauvegarder à la fois i honneur de la Patrie et la liiierté de l'Eglise, et tout noire programme peut se résumer dans ces mots : Religion et Patrie «.
Le journal La Minerve et, naturellement, le Journal de Québec jugèrent ce programme hostile au parti conservateur et à ses chefs. Blâmant amèrement ses inspirateurs, ils les accusaient de vouloir, dans un intérêt purement personnel, bien qu'inavoué, former un nouveau parti dont ils seraient les guides. Pour réfuter ces insinuations tendancieuses des libéraux et de certains conservateurs ombrageux, Thon. P. X. A. Trudel, l'un des auteurs du Programme, fit parvenir à La Minerveles déclarations qui suivent.
« Monsieur. — Malgré les injures que vous proférez, tout gratuitement à l'adresse de ceux que vous supposez avoir pris part à la réàcic- \ion du Programme Catholique, JQ n'hésiie 'pa.s k déclarer, non seulement que j'y adhère complètement^ mais de plus que j'ai antérieurement adhéré avec quelques amis, conservateurs comme moi, aux principes qui ont servi de base à sa rédaction et que j'ai même co/zcourii avec eux à l'adoption de ces principes.
« Depuis quelques mois, les vérités les plus importantes ont été attaquées dans les Cours et dans les journaux ; et l'on a pris i'habitULle cuser, à tout propos, ceu:: qui considéraient comme de leur ! ^ -' >'-■
OÙÔ
de défendre, dans la presse et ailleurs, ces vérités qu'ils croyaient et croient encore se relier étroitement aux principes fondamentaux du catholicisme et du parti conservateur, de vouloir combattre ce parti ou ses chefs. Quelques-uns d'eux s'étant rencontrés dernièrement à Montréal, ont cru, pour ôter à l'avenir tout prétexte à la malveillance et à l'espionnage de mal interpréter leurs intentions, devoir bien préciser et arrêter entre eux les principes qui devaient leur servir de guides, sans vouloir, comme vous le savez bien, se donner pour i"Eglise et presser son intervention directe. Ces principes sont ceux-ci :
« T° Adhésion entière à l'enseignement de l'Eglise catholique. îe-
quel doit être en tout, pour un catholique, le critérium de la vérité.
« 20 Pour les protestants, liberté entière de leur culte, et contrôle
absolu de leurs affaires religieuses, tels que nou3 les réclamons pour
les catholiques.
« 3° Attachement dévoué et persévérant au parti conservateur que noas reconnaissons comme le seul dont les principes et les traditions puissent nous assurer la plénitude de nos droits religieux et nationaux. « 4" Appui loyal donné aux chefs actuels de ce parti, que nous reconnaissons comme ceux de tous les hommes politiques du jour, qui nous offrent le plus de garanties pour la défense des intérêts ci-dessus mentionnés. »
«. Il fut bien entendu et formellement exprimé que nous devions travailler à éviter toute division dans le parti conservateur, et repousser non seulement tout ce qui pourrait amener cette division, mais même tout ce qui pourrait donner quelque prétexte de croire que les partis, à cette entente, voulaient former un parti politique ou travailler à servir quelques ambitions personnelles.
« Si ces principes étaient justes, il ne pouvait y avoir d'objection à ce que des journalistes en fissent la base de leur programme. Les chefs conservateurs ne pouvaient que se réjouir de cette adhésion à leur politique et de cette promesse d'appui, surtout si elle venait de la part de journaux dont ils avaient jusqu'alors redouté riiostiliié.
« On a trouvé mauvais qu'il n"ait rien été dit dans ce programme des questions politiques, La chose s'explique pourtant parfaitement, par la déclaration d'adhésion au parti conservateur et d'appui loyal à donner à ses chefs. C'était assez dire que nous adoptions leur programme politique, que nous repoussions tous les projets échevelés qu'ils répudient, tel que celui de i annexion, par exemple.
« D'un autre côté, en prenant l'enseignement de l'Eglise comme critérium de vérité, et en prenant d'avance l'engagement de seconder et d'appuyer toute mesure venant de l'épiscopat, les auteurs de ce P/'O^^ra/nme étaient loin de croire qu'ils réveilleraient des susceptibilités de la nature de celles exprimées dans votre numéro d'hier.
« Dans l'opinion de plusieurs des amis les plus dévoués du perli
conservateur, c'était pourtant là un excellent moyen d'amener une entente parfaite.
« Vous paraissez vouloir expulser à coups de bâton, du sein du parti conservateur, tous ceux qui ont eu quelque chose à faire avec le Programme. Vous exprimez vos dédains pour les quelques travaux entrepris pour élucider les questions qui font le sujet des discussions religieuses. Ce sont des «"//um/ne^ et leurs écrits ne sont qu'un jeu d'enfant, que des sucres d'orge, etc., qui passent comme une épidémie, etc.
« Par là, vous travaillez, à votre insu, j'aime encore à le croire, à créer une division et à rendre impossible toute cordiale entente à la veille de la lutte.
« Si le Programme en question est mauvais, signalez ce qu'il contient de mauvais ; s'il est bon, pourquoi outragez-vous, sans aucune provocation, ceux qui en font la base de leur conduite ?
« J'ai cru devoir vous donner ces explications, afin de vous ôter tout prétexte de croire qu'un parti est à se former parmi ceux qui ont eu quelque chose à faire avec le programme en question. Votre assertion, à ce sujet, est absolument fausse.
« Quelques avanies que nous subissions, cela ne nous empêchera pas de demeurer inébranlablement attachés à nos principes religieux et politiques, et à rester, malgré vous, pour le moins aussi bons conservateurs que vous.
« Bien que je ne parle ici qu'en mon nom et sous ma seule responsabilité, je crois que les sentiments que j'exprime sont partagés par tous ceux qui ont donné leur adhésion aux principes sur lesquels repose le Programme en question, 28 avril 1871 ».
D'accord, Ms'^L. -F. Laflèche elM^"" Ignace Bourget recommandaient les principes du Programme catholique à leurs diocésains respectifs. Quelques hommes politiques avaient cependant nié que leurs INIandements comportassent une approbation de ce Programme. Les deuxévêques s'en expliquèrent dans des lettres explicites, voulant couper court ainsi aux contestations. C'est d'abord AP"^ Laflèche, qui écrivit à M. A. Trudel, 7 juin 1871 :
« Mon cher Mo!<sieur. — Vous me demandez si ma dernière Lettre circulaire renferme une approbation du Programme catholique . Comme j'ai parlé pour être compris, je crois que l'on ne s'y est pas mépris et que l'on y a vu cette approbation.
« Je l'ai approuvé parce que j'y ai trouvé le but légitime et bon et que les moyens proposés pour atteindre ce but sont justes et honnêtes. »
De son côté, Ms'' L Bourget, le 6 juin 1871, dit en termes excellents la même chose à M. Trudel :
« Monsieur. — La présente est pour certifier à qui voudra l'entendre que j'approuve en tout point le Programme catholique et qu'il n'y a rien dans ce Programme qui soit dans mon opinion digne de blâme, même au point de vue de l'opportunité.
« J'ajoute que je considère ce Programme comme la plus forte protection du vrai parti conservateur et le plus ferme appui des bons principes qui doivent gouverner une société chrétienne.
« Je m'attache à ce principe parce que j'y vois le salut de ma chère patrie, qui ne sera véritablement libre qu'en autant que la liberté de l'Eglise y sera respectée avec tous les droits qui seront assurés et garantis ».
Ces témoignages sympathiques de dignitaires de l'Eglise, dont la science, le zèle et la haute vertu étaient universellement connus, appréciés ou redoutés, pouvaient bien ne pas suffire à des gens qui, à Québec alors, comme en France dès longtemps, étaient férus de la suprématie du laïque en matières politiques, religieuses et quelques autres encore. Aussi les intéressés prirent la peine de consigner par écrit la preuve assermentée des circonstances qui accompagnèrent la fixation de ce Programme et des motifs qui déterminèrent son adoption (1).
Et du tout il résultait que, si une Lettre Pastorale de M^'' L.- F. Laflèche avait fait naître la pensée du soi-disant Programme Catholique, ni l'évêque des Trois-Rivières, ni M^"" de Montréal, qui, d'ailleurs, l'approuvèrent sans réticence, n^en prirent l'initiative qu'en certains milieux malveillants on leur reprocha comme une provocation.
Le rôle de Me"" Laflèche et de Ms"^ Bourget, en cette circonstance, se réduisit à une attitude très simple et fort naturelle.
Un groupe de publicistes catholiques des mieux intentionnés avaient lu la Lettre Pastorale de Ms' des Trois-Rivières avec une grande sympathie et chercha le moyen de mettre de sages conseils en pratique. Ils se concertèrent entre eux à cet effet. Quand ils eurent mis en ordre des idées communes, ils songèrent à les mettre par écrit afin de les soumettre à l'appréciation du public. Mais, préalablement à toute action qui aurait pu paraître une exploitation de Fautorité épiscopale, ces excellents chrétiens se mirent en peine de connaître l'avis de leurs évêques avec Fintention bien arrêtée de s'y conformer.
(1) Voir ces témoignages et autres documents relalifs à cette matière. Voix Canadiennes, Vers l Abîme, tome m, p. 117 et suiv.
Ainsi, dans une entrevue à Montréal, MM. Routhier, Mc- Leod et Beausoleil soumirent leurs idées à Ms" Bourget, lui faisant part de leur projet et le consultant respectueusement sur son opportunité.
M°' Bourget approuva ces idées, il bénit ce généreux projet, estimant néanmoins qu'il fallait aussi l'avis favorable de M""" Laflèche, puisqu'on tirait parti de sa Lettre Pastorale.
M. Routhier se chargea de condenser les idées émises et de les développer en un article de journal, à seule fin d'expliquer l'attitude que le groupe se proposait d'adopter dans les consultations du corps électoral.
Mis en forme, l'article de M. Routhier fut examiné par le groupe qui l'approuva. Il parut dans le Journal des Trois- Rivières sous le titre suggestif de Programme Catholique, titre choisi par le Directeur du journal, habile à faire valoir une copie avantageuse. Bien entendu, préalablement consulté à son tour, M^^ Laflèche autorisa cette publica-ion, sans qu'il eût, du reste, la moindre velléité de donner à cet écrit un caractère particulier. Les auteurs, de leur côté, ne visaient autre chose, par cette lumineuse manifestation de leurs principes, que Tindication aux vrais catholiques de la base sur laquelle il serait possible de rétablir l'union.
En résumé, l'article dit Programme Catholique parut avec l'approbation confirmé 3 de deux évêques et il fut reproduit par divers journaux.
Cédant à un esprit de contradiction regrettable et, sans doute, aussi à des sollicitations hostiles, le nouvel archevêque de Québec, naturellement, les évêques de Saint-Hyacinthe et de Rimouski par condescendance, désavouèrent le Programme comme ayant été élaboré « en dehors de toute participation de l'épiscopat ». Assertion téméraire pour le moins, puisque l'épiscopat débordait leur petit nombre et qu'ils affirmaient av&nt une enquête qui les aurait préservés de cette fausseté.
Yoici^ du reste, comment ~Sl^^ L,-F. Laflèche, dans son lumineux Mémoire à la S. G. de la Propagande, de février 1882, fut amené à s'expliquer lui-même par ce fameux Programme (i) :
C'est, dit-il, de l'ai ticle publié par le Journal des Trois-Riuières en avril 187 1 sous le titre de Programme Catholique, et désavoué par
(1) Voir, Voix Canadiennes, Ters VA'jiir.c, tome 11, de la pege 147 à 309 et particulièrement 249 et 250.
M-"" l'archevêque Tasclieieaii, que je vais maintenant parler. Cet article aurait certainement passé sans plus d'éclat que les arlicles ordinaires de journaux, sans ce désaveu inattendu et impossible à prévoir, et qui cependant a provoqué l'iiûe des luîtes les plus ardentes que l'on ait vues dans la presse canadienne, et qui a mis en lumière, pour la première fois, une divergence d'opinion entre les évêques sur la question politique.
« Voici en quelles circonstances et pour quels motifs cet article, ou Progamme catholique, fut rédigé et pubiié dans le Journal des Trois - Rivières.
La promulgation du décret conciliaire de Québec de î8ô8 sur les élections politiques ayant fait connaître aux fidèles avsc plus de précision les devoirs que la loi de Dieu leur impose comme électeurs, un certain nombre de catholiques des plus instruits et des mieux disposés crurent qu'il pourrait être utile de formuler certaines règles pratiques basées sur l'enseignement de ce décret que les évêques venaient d'exposer dans leurs Mandements. En conséquence, ils dressèrent, en vue des élections qui approchaient, un assez court programme qui pouvait se résumer à dire que les électeurs devaient donner leurs votes aux candidats qui s'engageraient à respecter les droits et les lois de l'Eglise, lorsqu'ils agiraient comme députés dans le Parlement, et à faire réformer celles de nos lois existantes qui sont en désaccord avec les lois divines et canoniques en autant que les Evêques le demanderaient.
Comme cet article Programme paraissait très important aux yeux de ceux qui l'avaient formulé, il fnt soumis privément à TEvêque des Trois-Rivières dans le diocèse duquel il devait être publié, et à Monseigneur l'Evêque de Montréal dans le diocèse duquel on voulait immédiatement le reproduire.
Les deux prélats le 'rouvant parfaitement orthodoxe dans ses principes, légitime dans son but et ses moyens, ne blessant les droits de personne, l'approuvèrent sans difficulté.
« Il fut donc publié dans le Journal des Trois-Rivières comme article éditorial le 20 avril 1871, et fut immédiatement reproduit, avec pleine et entière adhésion par les six journaux suivants : le Nouveau- Monde, le Franc-Parleur, ïOrdre, le Courrier du Canada, ÏUnion des Cantons de lEst, elle Pionnier de Sherbrooke. Les députés de l'Assemblée législdtive commençaient aussi à envoyer leur adhésion à ce programme, lorsque le 36 du même mois parut dans le Journal de Québec la lettre suivante, datée du 24 avril, de M?"" l'Archevêque de Québec.
« Mo:hsieur. — A propos des élections prochaines, le Journal des « Trois-Rivières el le Nouveau-Monde ont publié un programme poli- « tique à l'usage des catholiques de la province de Québec.
« Je crois devoir vous informer que ce programme ne m'a été connu « que par les journaux, et que par conséquent il a le grave inconvé-
« nient d'avoir été formulé en dehors de toute participation de Vépis- « copat. Je déclare doac qu'il ne saurait autoriser aucun membre du « clergé de l'archidiocèse à dépasser les limites tracées par le qua- « trième concile de Québec et que je vous ai rapportées dans ma cir- « culaire du 3 courant ».
Le même jour M"" l'Archevêque écrivait à l'ua de ses sujjragants : « ... J'ai envoyé ce matin à l'imprimeur une petite circulaire au Clergé où je /)ro/e^ie indirectement contre cet écrit. Vous en recevrez copie ces jours-ci, j'espère que vous en serez content. Elle sera aussi publiée dans nos journaux de Québec, afin que personne n'en prétexte ignorance. Une couple encore de protestations indirectes de ce genre, et toute cette grande machine montée à grands. frais dans une assemblée tenue aa bureau de... se détraquera d'elle-même. »
Le même sufïragant, en communiquant à son clergé son adhésion à la protestation indirecte de l'Archevêque, disait : « Des informations des plus positives me permettent de vous dire que cette circulaire doit s'interpréter dans le sens d'un désaveu du programme poHtique dont il est question, et c'est en lui attribuant ce sens que je vous en donne communication officielle »...
Voici maintenant quelques observations que je soumets humblement à l'appréciation de Vos Eminences sur celte protestation inattendue et impossible à prévoir de la part de M-' l'Archevêque.
1° Sur sept journaux qui avaient publié le programme en y donnant leur pleine adhésion, pourquoi le Métropolitain ne désigne-t-il que le Journal des Trois Rivières et le Nouveau-Monde qui, seuls, avaient soumis cet écrit à leur Ordinaire avant de le publier ?
2° Pourquoi aussi Sa Grandeur censurait-Elle nommément ces deux journaux que la règle disciplinaire des Pères du 2'' Concile de Québec de i854 mettait sous la surveillance immédiate de leurs évêques diocésains ?
Si l'Archevêque eût observé cette règle et porté sa plainte aux deux évêques chargés de la surveillance de ces journaux, au lieu d'en saisir l'opinion publique, il aurait d abord évité la grave erreur de fait dans laquelle il est tombé en disant que cet écrit avait le grave inconvénient d'avoir été formulé en dehors de toute participation de Vépiscopat ; ce qui était matériellement faux, puisqu'il avait reçu l'approbation de l'Evêque respectif de chacun de ces journaux. Il aurait évité, en second lieu, une gr&\e injustice envers ces deux journaux catholiques qui étaient certainement en règle avec l'autorité religieuse pour cet écrit, comme il vient d'être dit, et surtout le Métropolitain aurait évité de faire éclater un désaccord aussi regrettable dans l'épiscopat de la Province.
3° M^"" l'Archevêque est tombé dans une autre erreur de fait en disant que ce programme politique était une : grande machine montée à
grands f?'ais dans une assemblée tenue au bureau de... C'est-à-dire^ que c'était le programme d'un nouveau parti politique que les auteurs de cet écrit avaient l'intention de former.
La vérité est qu'il n'en était rien, comme l'ont déclaré solennellement, sous la foi du serment, les auteurs mêmes de ce programme, affirmant qu'ils n'ont point eu l'intention de former un nouveau parti politique, mais tout au contraire de rendre plus uni un parti conservateur qu'ils reconnaissaient comme le seul dont les principes et les traditions pouvaient nous assurer la plénitude de nos droits religieux et nationaux ; et qu'il était également faux que le programme catholique eût été une grande machine montée à grands frais, dans une assemblée tenue au bureau... Rien de semblable n'a eu lieu, et ces prétendus faits n'ont jamais existé.
En agissant avec moins de précipitation, et en prenant le temps de se renseigner avec exactitude sur ces faits, M"-'' l'Archevêque se serait facilement convaincu, comme les évêques de Montréal et des Trois- Rivières, que ce programme n'avait ni l'importance ni la portée que des hommes politiques intéressés s'efforçaient à tort de lui imputer; Sa Grandeur ne se serait pas exposée à avancer dans un document officiel des assertions fausses qui ont eu les conséquences les plus déplorables et même fort injustes pour les auteurs de ce programme, hommes de la plus haute respectabilité.
A la suite de ce désaveu de M^' l'Archevêque et de ses deux suffragants, les journaux libéraux attaquèrent avec violence les auteurs du programme et leurs amis qu'ils désignèrent sous le noKi de Programmistes, émettant en même temps les doctrines les plus opposées aux droits de l'Eglise.
Deux journaux conservateurs seulement firent écho à la presse libérale dans cette levée de boucliers, l'un de Montréal, déjà compromis par son opposition à l'autorité diocésaine dans l'affaire de la division de la paroisse de Notre-Dame de Montréal, et le Journal de Québec (organe en faveur à l'Archevêché) qui passa peu de temps après dans le camp libéral. Ce dernier surtout fut d'une violence extrême, non seulement à l'égard ^des auteurs du programme, mais aussi à l'égard des évêques de Montréal et des Trois-Rivières, qui avaient dû en justice rendre publique l'approbation privée qu'ils avaient donnée à ce programme, afin d'en protéger les auteurs contre les attaques aussi violentes qu'injustes de leurs adversaires. Ce journal alla jusqu'à accuser ces deux prélats de conduire l'Eglise du Canada au schisme, et à leur lancer la malédiction du prophète : « Vœ pasloribus qui dispergunt gregrem ! »
Et le Métropolitain, si sévère à l'égard du Journal des Trais-Rivières et du Nouveau-Monde qui ne relevaient point de sa juridiction, n'eut pas un mot de blâme pour défendre ses collègues contre de telles injures qui s'imprimaient à la porte de son palais dans un journal entièrement sous sa surveillance.
Cependant qu'y avait-il de répréhensible dans ce programme ? Nous le disons sans crainte. Rien. Les principes en étaient inattaquables, le but légitime, les moyens justes et honnêtes, ne blessant les droits de personne. Voilà comment il a été jugé par les théologiens les plus distingués à l'examen desquels il a été soumis.
Enfin l'affaire ayant été déférée au Saint-Siège par Monseigneur TArchevêque lui-même, voici comment les Eminentissimes Pères, inquisiteurs généraux et le Cardinal Patrizl ont jugé la condamnation du programme catholique faite dans les journaux par Sa Grandeur : c ... Et les mêmes Eminentissimes Pères n'ont pas cru devoir approuver votre conduite, sans doute trop précipitée, en condamnant dans les journaux le programme concernant les élections politiques : conduite qui a été la source de tant de divisions. »
Ainsi donc la responsabilité des divisions qui ont éclaté entre les évèques au sujet du Programme catholique retombe sur Monseigneur l'Archevêque et non sur les évêques de Montréal et des Trois- Rivières qui l'ont approuvé privécnent, sans pouvoir soupçonner l'attitude si regrettable que prendrait leur Métropolitain sur ce document. De plus, continue Son Emineace, ils ont pensé devoir imposer silence à chacun de vous sur le programme catholique en question et sur tout ce qui peut s'y rattacher. Mais que tous les évêques, afin de procurer parmi les fidèles l'accord des esprits au sujet des élections politiques se conduisent d'après ce qui a été sagement et prudemment réglé et ordonné dans les conciles provinciaux. »
Le Programme ne fal donc pas condamné. Ce n'était pas pour embarrasser Ms'^Tascliereau ni pour l'empêcher de dire à son CAergé en retraite, à la réception de la lettre de désapprobation du cardinal Patrizi (4 août 1874) « Que le Programme catholique avait été coiffé à Rome du bonnet des condamnés ».
Ces documents ne paraîtront pas dénués d'intérêt.
Les auteurs du Programme catholique, que les évêques Bourget et Lafièche durent protéger, lurent rendus odieux par la calomnie, poursuivis avec une haine tenace et jusqu'au bout inapaisée. L'hostilité contre ces hommes de bien, fautil le dire, venait surtout des tenants de l'Université Laval et de ceux qui prenaient des mots d'ordre à l'Archevêché.
Les « programmistes », comme on les appelait avec un dédain qui voulait être outrageant pour les évêques Lafièche et Bourget eux-mêmes, malgré leur dévouement- constant et à toute épreuve; malgré leurs efforts incessants, avant comme après ces déclarations opportunes cependant; malgré leurs luttes chevaleresques pour l'honneur du drapeau, furent tenus opiniâtrement à Fécart, bafoués et persécutés
sans trêve ni merci, comme si leur immolation impitoyable importait au salut du parti conservateur, dont ils eussent fait cependant la force et, sans doute, assuré la durée. Or, les documents assermentés, indiqués, et les mémoires de Ms"" Laflèche démontrent que les préventions conservatrices étaient pures injustices et que, dans toute l'affaire, il n^y avait de fondé que la bêtise de pharisiens calomniateurs.
Oui, d'un seul mot, Ms"^ Taschereau qui inspirait le Journal de Québec aurait pu mettre un terme à des polémiques fâcheuses, à une quarantaine injuste. Pourquoi ne le proféra-t-il jamais? Parce qu'il haïssait le Programme et ses partisans et se proposait d'en demander à Rome la condamnation ! !
Néanmoins, ]\I^'' Laflèche ayant soumis l'incident à la haute appréciation de S. S. Pie IX lui-même, reçut du Souverain Pontife une lettre approbative des plus flatteuses qu'il publia. D^autre part, durant son séjour à Rome en 1873, pour plus d'apaisement ayant encore soumis le cas, sous forme de consultation à la S. G. de la Propagande, l'évèque des Trois- Rivières en obtint de suite cette réponse catégorique:
Quoique lé document appelé Programme catholique n'ait pas été fait par l'autorité ecclésiaslique ni expressément reconnu par elle, cependant, vu que ce Programme n'est autre chose qu'une répétition du IX^ Décret du IV'' Concile Provincial de Québec, comme l'a fait vcir l'Illustrissime et Révérendissime Evêque des Trois-Rivières, dans sa Lettre Pastorale du lo mars 1871, et attendu de plus que le dit Programme est très apte à procurer le bien de la religion catholique et de la société civile en Canada, nous sommes d'avis qu'il faut y tenir et que tout électeur catholique doit l'avoir sous les yeux quand il se décide à voter. (Suivent les signatures).
Cette déclaration de l'autorité supérieure ne pouvait laisser l'archevêque de Québec, ni l'Université Laval indifférents ou résignés. Ils estimèrent qu'on ne pouvait plus habilement ripostera Trois-Rivières qu'en faisant condamner le Programme malencontreux.
Ms' Taschereau fit faire des démarches pressantes pour obtenir cette satisfaction des autorités romaines ; mais, au lieu de la censure qu'il escomptait, Rome lui fit écrire par le cardinal Patrizzi, la lettre que M?"" Laflèche rappelait et que voici :
« D'après ce que nons a exposé V. G. au sujet du Programme dit Catholique qui a pour but de diriger les élections politiques dans votre
Province, les Eaiinenlissimes Pères, Inquisiteurs Généraux avec moi, ont vu avec étonnement et douleur que des contestations et des divisions, rendues publiques par les journaux, ont existé et existent encore entre vous et les autres Evéques.
Vous comprendrez facilement tout Tétonnement et le préjudice qu'une telle conduite est de nature à produire parmi les fidèles, puisque les Evêques devraient, au contraire^ par la conformité de leur doctrine et de leurs actes, guider, pour le bien de la religion et de la société, les fidèles eux-mêmes dans une œuvre de si grande importance. Et les mêmes Eminentissimes Pères n'ont pas cru devoir approuver votre conduite sans doule trop précipitée en condamnant dans les journaux le Programme concernant les élections politiques : conduite qui a été la source de tant de divisions.
Mais pour empêcher ce grand mal et pour éloigner toute occasion et tout motif de désordre, les mêmes Eminentissimes Pères, en vertu de leur autorité; et au nom du Saint-Siège, défendent strictement à Votre Grandeur et aux autres Evêques de la Province de ne rien publier qui laisse soupçonner une division ou une divergence d'opinion entre vous.
De plus, ils ont pensé devoir imposer silence à chacun de vous sur le Programme catkoliqiii en question et sur tout ce qui peut s'y rattacher...
Ce silence était imposé aux Evêques sur le Prograimne catholique^ non parce qu^'il n'était pas excellent et opportun, mais uniquement pour mettre un terme au scandale occasionné par l'opposition intempestive de rArchevèque !
La confusion des militants c|uébecois fut extrême ; aussi leurs gémissements, en échos furieux et troublants, se répercutaient sans cesse dans l'âme des protecteurs de Laval.
Pour comble de misère, encore en 1872, il arrivait une autre aventure à Montréal, trahissant cruellement les divergences d^opinions qui éloignaient M"'' Taschereau des plus illustres de ses sufFragants :
Oncélébrait cette année les noces d'or de M?"" I. Bourget (1). L'admiration des habitants de Montréal pour leur vieil et saint évèque se manifesta avec un extraordinaire éclat. Les meilleurs orateurs furent invités à faire l'éloge de cet éminent serviteur de l'Eglise et de la Patrie canadienne. Le choix se porta naturellement sur le célèbre Père Jésuite Braum el sur le brillant évèque des Trois-Rivières. Nul ne songea à rarclievèque E. Taschereau qui eut cependant la
(1) Voir détails dans Voix Canadiennes, Vers l'Ahiin', tome ix, Vie de Ms^ Bourget, chap. XVI (nhez Savaèle, éditeur à Paris).
malencontreuse idée d'imposer à l'improviste sa présence. On ne pouvait raisonnablement accuser personne de mauvais desseins et ce qui survint de fâcheux à cette occasion devait être imputé à des rencontres fortuites.
IMs' L. F. Laflèche, bien qu'attendu, ne put prendre part à la fête, loin d'y pouvoir prendre la parole. 11 fallut le remplacer au dernier moment par M. Alexis Pelletier qui eut avec lyp"^ Taschereau les démêlés retentissants. Le P. Braum n'avait pas été moins maltraité que M. Pelletier par l'archevêque qui fit expier à cet illustre orateur ses réfutations des doctrines libérales de Laval, surtout en la matière du mariage chrétien. Les Conférences du P. Braum sont restées célèbres en Canada. M. A. Pelletier et le P. Braum étaient des Ultramontaitis passés en état de cauchemar pour le Séminaire et l'Université de Québec, lî était fort malaisé de faire la louange de Ms"" Bourget sans remonter aux sources des contrariéîés qui firent ses principaux mérites ; mais les malheurs des temps faisaient que Laval, ses Recteurs et ses défenseurs, en furent les causes. Si l'archevêque de Québec s'était abstenu, coiiime il semblait en avoir eu l'intention, on aurait dit tout ce qu'il y avait à dire sans incident; mais celui-ci étant survenu au dernier moment, à Tinsu des orateurs, ceux-ci se trouvèrent en chaire avec leurs discours sur les lèvres en face d'un adversaire notoire qui n'avait pas les mérites désirables, les dispositions voulues, ni les grâces nécessaires pour les entendre : l'audition fut donc cruelle pour l'archevêque qui accusa^ bien à torî, Montréal de l'avoir attiré dans un guet-apens !
Tandis que le P. Braum., Alexis Pelletier, les Evêques Bourget, Laflèche et bien d'autres hommes de cœur démasquaient alors le libéralisme avec ses tendances pernicieuses, M. Benjamin Paquet, à l'Université Laval, invitait la société québécoise à des conférences qu'il faisait sur le même thème, mais avec l'intention manif^^ste de dégager le libéralisme catholique du libéralisme doctrinaire, et de le soustraire aux anathèmes qui affligeaient ce dernier. La tactique était habile plutôt qu'honnête, parce que M. B. Paquet prétendait démontrer que le libéralisme vrai n'était autre chose que l'indifférentisme, le seul condamné par l'Eglise ! 11 professait qu'il fallait vivre en paix avec les ennemis de l'Eglise, à l'exemple de Jésus-Christ et de ses Apôtres qui usèrent de bonté et de bienveillance envers leurs ennemis pour se les concilier, loin de tourmenter cei^.r qui persévéraient obstinément dans leurs erreurs.
Pour que cet enseignement ne fut pas perdu, M^' Taschc-
reau fit paraître en volume les Conférences émoliientes de M. B. Paquet; d'autres libéraux jouirent de la même faveur de la part de l'archevêque qui prenait, en même temps, parti contre M"" I. Bourget dans la question du lotissement de Montréal en paroisses canoniques, ce qui nécessitait le démembrement de Tunique et hypertrophique paroisse de Notre-Dame. Une seule paroisse ne pouvait satisfaire une immense agglomération : une sage administration devait chercher le bien dans la décentralisation voulue par extension de la ville (1).
Tant de différends, joints à des plaintes mal fondées de M»"" Taschereau rendaient des explications en Cour de Rome indispensables. M^"" L.-F. Laflèche fut choisi par les Evêques suffragants de Québec pour aller dans la Ville Eternelle plaider leur cause commune.
M^"" des Trois-Rivières fit ainsi son deuxième voyage d'Europe, partant du Canada le 16 décembre 1872 pour y rentrer le 24 avril 1873. Il était alors accompagné du P. Braum et de M. Joseph-Xapoléon Maréchal, curé de Notre-Dame des Grâces.
M^"^ Taschereau, de son côté, se rendait à Rome pour contredire ses suffragants.
(1) Voir la question des paroisses de Montréal au tome ix, des Voix Canadiennes,