CHAPITRE XIII
Le Canada divisé en trois provinces ecclésiastiques. — Conciles provinciaux. — Préparation et annonce du Concile du Vatican. — Fidélité de M^"^ Laflèche dans ses amitiés. — Manifestations des Trifluviens en l'honneur de M?' Laflèche se rendant au Concile. — A Rome. — Travaux du Concile auxquels M**" Laflèche s'intéresse et prend part, sessions publiques du concile, Ms' Laflèche communique ses impressions aux Trifluviens. — Définition de l'Infaillibilité du Pape, joie qu'en éprouve M""" Laflèche. — Retour aux Trois-Rivières
Le Canada n'avait formé jusqu'en 1868 qu'une seule province ecclésiastique, mais on était porté à y renforcer la hiérarchie catholique, mesure que la dispersion des fidèles, d'une part, et les apports divers de plus en plus importants de riramigration étrangère, d'autre part, rendaient nécessaire.
M?' Laflèche estimait et fit comprendre que le Nord-Ouest se trouvait trop distant de Québec, et ce pays lui-même trop étendu pour qu'il n'y eût point urgence de faire de Saint- Boniface une métropole d'abord, et de donner ensuite à cette ] métropole des suffraganls selon besoin. M='^ Grandin était alors coadjuteurde l'évèque de Saint-Boniface, M^^ Laflèche aurait voulu ce saint missionnaire plutôt évêque que desservant de missions ; et, à ses yeux, divers postes s'annonçaient déjà pour être résidences d'évêques.
Jamais M^"" Taché, par modestie, n'aurait voulu prendre l'initiative du changement qui s'imposait en sa faveur. L'évèque des Trois-Rivières n'était pas tenu à cette réserve ; au contraire, sa vigilante amitié lui faisait un devoir d'aller au secours de ses anciens compagnons. Il exposa les convenances de la situation du Nord-Ouest et plaida la cause de son infirmier de Llle-à-la-Crosse, et de même façon celle de Toronto : car la création de plusieurs provinces ecclésiastiques lui paraissait une mesure opportune.
Le Concile provincial canadien fut donc convoqué a Québec pour le 7 mai 1808, afin de régler cette question de hiérarchie et quelques autres, notamment l'attitude à prendre
par Tépiscopat, en face du libéralisme, agressif sur le terrain politique et religieux.
Avant ce concile, la question se réduisait, semblait-il, à répartir le Canada en deux provinces, celle de Québec correspondant au Bas-Canada, et celle de Toronto comprenant le Haut-Canada. Mais que deviendrait le Nord-Ouest dans ce remaniement ! Ms"" Taché ne redoutait rien plus que son rattachement au Haut-Canada qui ne pourrait rien pour lui, et dont « les hauteurs » n'étaient pas seuls à le séparer. Il envoya M""" Grandin à Rome pour demander à la S. G. de la Propagande ({ue l'Ouest ne fût point attaché à la province de Toronto ; il eût préféré simplement un vicariat apostolique. La Propagande répondit au coadjuteur de Ms'" Taché qu'elle attendrait, pour prendre une décision, les propositions du IV® concile de Québec, qui allait étudier l'affaire.
M='' Taché résolut alors, par délicatesse, de ne pas assister lui-même à ce Concile qui devait juger sa cause ; il pria cependant M»'" Grandin de hâter son retour de Rome pour l'y remplacer et, à tout hasard, pour le cas où son coadjuteur n'y arriverait pas, il délégua M. Richot avec les mômes pouvoirs. Ms'' Grandin arrivait cependant le lendemain de l'ouverture du concile et prenait part à ses délibérations.
Au lieu du vicariat apostolique que demandait humblement l'évèque de Saint-Boniface, M^'' Laflèche opina pour la constitution d'une troisième province, comprenant les territoires du Nord-Ouest avec Saint-Boniface pour métropole et Edmonton comme premier évéché suffragant, Ms'' Grandin devant être l'évoque titulaire de ce nouveau diocèse.
Suivant l'avis de M?"" Laflèche les Pères du Concile furent unanimes pour demander au Saint-Siège, ce qu'ils obtinrent, l'érection de trois provinces ecclésiastiques : la province de Québec pour le pays de langue française, celle de Toronto pour les pays de langue anglaise et enfin celle de Saint-Boniface pour les pays de langues sauvages. Seul, conformément au désir de Ms"" Taché, M"" Grandin s'opposa à Pérection de la province de Saint-Boniface, parce qu'il lui semblait impossible qu'elle pût se suffire à elle-même et que, tant qu'elle resterait rattachée à Québec, les évoques du Bas-Canada seraient réduits à lui venir en aide. M^''" Laflèche fit remarquer que celte supposition était d'abord peu charitable e: qu'ensuite l'indépendance du Nord-Ouest ne devait pas être un motif d'abandon. Elle ne le fut pas dans la pratique. Surtout M*^"^ Grandin fut opposé à l'érection, à son profit, d'un évôché à Edmonton ou à Saint-Albert qu'il ne connaissait
pas. A l'exemple de M&'"Provencher, il demandait plutôt, sans résidence fixée, mais à choisir au mieux ultérieurement, le titre vague d'évêque d'un Nord-Ouest indéterminé. M^'' Laflèche et M^'' Bourget lui firent remarquer qu'il lui sera toujours aisé de transférer le siège ou de changer son titre en quelqu'autre, s'il en était besoin ; et le choix, en attendant, se porta sur Saint-Albert.
En conséquence, les Pères du Concile rédigèrent leur requête à Rome, demandant la création des trois provinces susdites et du siège de Saint-Albert. Le Concile, sur la proposition de M^'Laflèche, rédigea encore une lettre aux Conseils de la Propagande pour les remercier des secours qu'ils accordaient chaque année aux missions du Canada, et une autre au supérieur des Oblats afin de lui témoigner sa reconnaissance pour l'envoi de tant de saints missionnaires au Nouveau-Monde.
Le Concile, sur la question du libéralisme et sur la conduite à tenir envers lui, statua dans le sens que nous indiquerons dans la suite à propos des élections législatives et du Programme catholique^ qui provoquera des polémiques passionnées et, bientôt, une scission au sein même de l'épiscopat canadien.
Sur ces entrefaites, Pie IX avait décrété l'ouverture d'un Concile œcuménique dans la basilique vaticane pour le 8 décembre 1869, jour de l'Immaculée Conception. Pour attirer les bénédictions du Ciel sur les travaux de l'auguste Assemblée, par sa Lettre apostolique du 11 avril de la même année, le Pape accordait au monde chrétien les faveurs spirituelles d'un Jubilé.
M^"" Laflèche publia cette Lettre le 24 mai 1869 par mandement, où il dit textuellement :
... On a été étonné d'abord ; des esprits sérieux allaient jusqu'à s'imaginer qu'un Concile Œcuménique était de nos jours une chose irapossible, ou peut-être inutile. Et voilà qu'à leur grande surprise, pendant que tous les trônes de la terre chancellent et s'inclinent sous la pression des idées révolutionnaires, pendant que les gouvernements se préparent à porter ou à recevoir la guerre, alors même qu'aux portes de Rome, sur le territoire usurpé au Saint-Père, les méchants viennent aiguiser leurs glaives et ourdir leurs trames, seul, plein de confiance dans la puissance du Dieu des armées et dans l'héroïsme et le dévouement d'un petit nombre de soldats invincibles qui aiment Dieu et le Pape, et qui savent aller leur chemin, même jusqu'au martyre ; seul calme et serein sur son trône que la main de Dieu soutient, et dominant à la fois les hommes et les événements, notre vénéré et bien-aimé Pontife-
Roi a manifesté au monde sa pensée et sa volonté de convoquer un Concile Œcuménique ; et les enfants de Dieu ont accueilli sa pensée et sa parole comme une pensée du ciel et comme une parole de vie, de consolation et d'espérance...
Le vaillant évoque, tout pénétré de la grandeur de cet événement et du grand profit qu'en devait retirer l'Eglise, répand la joie dont débordait sou âme dans le cœur des fidèles qu'il prépare aux grâces du Jubilé.
Le 24 septembre 1869, M»'" d'Anthédon s'adressait de nouveau aux fidèles. Il leur annonce en môme temps son départ pour la Ville Eternelle et l'établissement de l'œuvre du Denier de Saint-Pierre dans son diocèse des Trois-Rivières :
«... Nous avons déjà été, dit-il, plusieurs fois dans la pénible obligation de nous éloigner de notre pays bien aimé et pour un temps plus long que ns durera le présent voyage ; cependant il nous semble que le départ se faisait avec moins d'inquiétude et un esprit plus libre. Oh ! c'est qu'alors nous n'avions pas la responsabilité qui nous incombe aujourd'hui, et qui nous a fixé irrévocablement au milieu de vous comme un père au milieu de ses enfants chéris... » « Quel beau spectacle présente aujourd'hui cette sainte Eglise catholique notre mère, après plus de dix-huit siècles de combats sanglants et de luttes gigantesques ! Elle se montre aux yeux étonnés de tous ses ennemis et à la grande consolation de ses enfants, plus vivante, plus unie, plus forte que jamais. Chaque parole de son Chef retentit jusqu'aux extrémités de la terre. C'est faccomplissement de cette étonnante prophétie que nous voyons constatée avec tant de solennité dans ce temps. La parole partie du Vatican le 3o juin i868 a fait le tour du monde et dans tous les pays qu'éclaire le soleil dans sa course, vous voyez en ce moment des évéques et des prêtres dociles à cette voix se lever et dire : Nous voici ; puis inviter les peuples fidèles confiés à leurs soins à adresser des prières ferventes au ciel pour en faire descendre les lumières de lEsprit Saint sur le Concile auquel les premiers pasteurs sont convoqués, et pour l'heureux succès de leur voyage vers la Ville Éternelle ; et vous les voyez ensuite prendre la route de Rome sans craindre les fatigues d'un pénible voyage, ni redouter les dangers d'une longue navigation ! Car un grand nombre partent d'au delà les mers et des extrémités de la terre, les uns des sables brûlants de l'Equateur, les autres des régions glacées du septentrion ! » pour réaliser dans la basilique de Saint-Pierre quelque chose ressemblant à cette vision de saint .Jean révélée dans rîle de Pathmos : « Après cela je vis une grande multitude que personne ne pouvait compter, de toute nation et de toute tribu, et de tout peuple et de toute langue, qui était debout devant le Trône et devant l'Agneau; ». (Apo. 7-9)....
Ce langage alla au cœur des Trifluviens qui tinrent à manifester à leur évêque leur vive sympathie.
Cependant, la situation temporelle du Pape était loin de s'améliorer; sa petite armée faisait vaillamment son devoir, mais la maladie, les accidents de guerre, la relève nécessaire à l'expiration des engagements rendaient le recrutement des Zouaves pontificaux encore nécessaire. Le Canada tenait à entretenir son contingent au complet. Pour ce motif, 21 nouvelles recrues se présentèrent aux Trois-Rivières le 21 septembre 1869 pour aller rejoindre le 5*^ détachement canadien en route pour Tltalie. Ms'' Laflèche harangua ces braves, les bénit affectueusement. Il leur redit, dans le langage élevé qui lui était familier, la grandeur de l'œuvre qu'ils allaient continuer à Rome à la suite de leurs aines. Il leur apprit son propre départ très prochain et, pour mieux les réconforter, leur promit de les retrouver pour les bénir encore face à l'ennemi.
Déjà, en effet, JM?^ d'Anthedon faisait ses préparatifs de voyage. Il était entendu que son ami, M. Olivier Caron. ferait office d'Administrateur du diocèse en son absence tandis que son cousin, M. Thomas Caron, alors supérieur du Séminaire de Nicolet, l'accompagnerait au Concile.
Pendant que les voyageurs prenaient ainsi leurs dispositions, les Trifluviens prenaient les leurs. Ils avaient reporté au 30 septembre la célébration de l'anniversaire de la consécration épiscopale de M^'' Cooke, parce qu'ils savaient que ce serait la veille du départ de M^"" Laflèche pour l'Europe. Il entrait dans leurs vues, sous prétexte d'honorer particulièrement leur vieil évêque, de manifester leur attachement à son digne coadjuteur. Et cette démonstration fut grandiose ; elle fut surtout cordiale. L'aifluence du peuple, en effet, fut énorme. Tous ceux qui en eurent le loisir, sans distinction de parfis, tinrent à y figurer.
Prêtres et fidèles, d'accord et d'une commune voix, honorèrent à la fois le passé en jNi''' Cooke, l'avenir en son brillant coadjuteur, priant Dieu de conserver et de bénir ces deux insignes bienfaiteurs de l'Eglise triiluvienne.
ÏNIf'' Cooke, en ce jour, fut heureux et paternel ; et, comme s'il n'avait eu aucu:! souci, Me'" Laflèche se donna tout à tous, se montra bienveillant, afiectueux, entraînant ; son éloquence fit, une fois de plus merveille, tellement que, transportée d'enthousiasme, fière de son évêque, et aussi de son Sol qui l'avait vu naître et grandir, elle le cueillit, le soir venu, à la sortie même de la cathédrale et le ramena en triomphe à son logis.
La nuit même il quittait les Trois-Rivières ; le samedi suivant il prenait passage pour l'Europe à bord du steamer Nestorian en compagnie des évêques Baillargeon, Horan, Larocque et Lootens.
Il faisait ainsi son premier voyage à Rome ; il le répétera cinq fois dans sa vie orageuse.
C'est que M^^' Laflèche, devenu coadjuteur de M^"^ Cooke dans les circonstances déjà données, avait dû être sacré le 25 février 1867 aux Tois-Rivières même. Telle était l'état de santé de son évoque et les difficultés de la situation qu'il avait à éclaircir, qu'il ne put songer à s'éloigner tout d'abord. Puis, il fut question d'un concile provincial, auquel Ms"" I. Rourget priait instamment ses amis d'assister.
Le sacre de ^1='' Lallèche avait été considéré en des milieux divers comme un événement des plus heureux, non seulement pour le diocèse des Trois-Rivières, mais encore pour tout le Canada; car, de l'aveu d'un grand nombre, il plaçait enfin au rang des princes du peuple chrétien un homme qui avait la forte trempe des Athanase et des Hilaire. A celte occasion, M?'" Taché qui chérissait cet ami <( comme tout le monde l'aimait », mais qui ré(^lamait pourtant « le privilège de l'aimer plus que tout autre », lui écrivait de riie-à-la-Crosse le jour même de son sacre :
Voilà « un jour solennel pour vous ; je connais trop le métier pour vous féliciter; mais aussi je vous connais trop pour ne pas féliciter le diocèse des Trois-Rivières de la grâce insigne qui lui est accordée en ce jour.
. . . Les cœurs de vos amis nombreux, en se livrant à l'allégresse, ont adressé des prières ferventes en votre faveur. Nos Pères, actuellement en retraite, se sont rendus avec enthousiasme à la demande que je leur ai faite de prier pour vous. Nos bonnes Sœurs Grises ont une communion générale à la même fin, et votre pauvre et indigne ami a célébré les saints mystères pour demander à Dieu de vous conserverai miillos annos... En élevant les mains au ciel pour bénir, de grâce, pensez un peu à la Rivière-Rouge, au diocèse de Saint- Boniface, et demandez au ciel de nous proléger. »
M"'' Taché disait encore à son ami, combien il aurait de consolation de faire avec lui le pèlerinage de Rome : « Je pense passer en Canada à la fin de mai, j'aurai le bonheur de vous voir, et si vous devez traverser la grande rigole quelle consolation de la franchir en votre compagnie ! »
De son côté, M^''' Grandin O. M. I., qui fut son compagnon de mission, lui avait manifesté le même désir, inspiré par
l'amitié. Seulement en 1838, il arrivait à M=' Grandin un étrange désastre qui complétait son dénuement, déjà apostolique.
Cet évêque pauvre avait, en 1867, quitté le centre de sa mission après avoir tout perdu dans un incendie ; à son retour l'eau lui prit le reste. En effet, le 13 août, après un rude voyage, il arrivait à Garlton, premier poste de son nouveau vicariat. « Les nombreuses charrettes qui transportaient les bagages, les provisions de la caravane, devaient passer la branche nord de la Saskatchewan qui avait un demi mille de largeur. Déjà, au moyen d'un bateau, le difficile passage était franchi sans encombre, les bœufs étaient attelés à nouveau, on se disposait à continuer la route, quand, pris d'épouvante, un bœuf se précipite dans la rivière avec toute sa charge^ composée de ce que l'évêque avait de plus précieux. Le calice, le ciboire donné par Pie IX, plusieurs ornements sacerdotaux et pontificaux, une belle mitre offerte par le clergé de Marseille, les ampoules pour les saintes huiles, sa soutane violette, dix ou douze montres pour échanges, son linge, des outils précieux, etc., tout fut bientôt au fond des eaux.
« Durant plusieurs jours, l'Evêque et ses compagnons restèrent sur place, sondant la rivière, cherchant les objets perdus. Tout fut inulile. »
Il se résigna à son triste sort : « Plus la croix devient lourde, dit-il, plus il faut nous armer de courage pour la • porter jusqu'au bout. Que la main de Dieu qui nous frappe soit bénie !
Il annonce l'accident à sa famille presque gaiement.
« Dans mon premier malheur, mes chers parents, dit-il, vous étiez tous brûlés, aujourd'hui vous êtes tous noyés. Heureusement, vous n'en avez. pas souffert, et vous voudrez bien faire en sorte que je n'en souffre pas moi-même en me procurant encore une fois vos photographies. Vous étiez dans mon album en bonne société, je vous assure, avec le Pape, la plupart des membres de Tépiscopat français, bon nombre des bienfaiteurs de mes missions, et tous ont eu le même sort... »
Et AP"" Laflèche, son bon compagnon, l'ange consolateur des heures de détresse qui avait subi ce sort, lui écrivit :
« Il est évident que les démons du Nord tiennent autant à leur empire inhospitalier et glacial que ceux du Midi à leurs bosquets toujours en fleurs et à leurs temples érigés au milieu des bois sacrés. Comme eux ils soulèvent les éléments contre les envoyés de Dieu, ils appellent à leur secours le feu et l'eau pour les combattre. Le règne de Dieu ne s'éta-
blira sur les débris de leur empire qu'après une lutte acharnée et les sacrifices les plus grands de la part de ses missionnaires. Courage donc, mon cher seigneur, cette épreuve, cette perte énorme pour vos pauvres missions, c'est un acompte du prix qu'il faut donner pour le rachat de ces infortunées contréss. C'est à cette condition que s'applique le prix de la rédemption universelle. »
C'est dans cet esprit que Tévêque des Trois-Rivières restera fidèle à ses amis, et nous l'admirons quand il en est surpris écrivant encore à l'évêque de Satala : « Je suis vraiment étonné de Timpression profonde qu'a laissée dans mon cœur cette période si agitée de ma vie de missionnaire, et de l'afFection que j'ai toujours gardée pour mes confrères et collaborateurs dans ce champ si vaste de la vigne du Seigneur ».
Or donc, accablé par les soucis de sa nouvelle charge et sachant déjà qu'il ferait le voyage de Rome pour se rendre au Concile, M?"" Laflèche n'avait pu se rendre à l'aimable désir ni de l'un ni de l'autre de ses amis du Nord-Ouest : il les vit à leur passage au Canada. Même en cette fin d'année de 1869, il ne devait pas les attendre, ni faire route vers l'Europe en leur compagnie ; d'ailleurs,, Ms"" Grandin, en un si court intervalle, ne pouvait pas répéter un dispendieux voyage, et M^"" Taché arrivait avec du retard causé par l'agitation des Métis menacés dans leur libre existence.
Il nous informe lui-même par son mandement du 29 septembre J870 : « Parti des Trois-Rivières en octobre dernier, nous sommes arrivés à Rome le 23 novembre, après avoir traversé les pays qui doivent nous être les plus chers : l'Angleterre notre mère-patrie, la France qui nous a légué ce qu'elle avait de plus précieux, sa belle langue et son antique foi; et enfin l'Italie où réside le Père commun des fidèles »
Il faut dire qu'il avait hâte de se renseigner sur les travaux qui se préparaient au sein des Commissions spéciales depuis plus d'une année. Il désirait, d'accord avec M*'' I. Bourget, soumettre à ces Commissions les rapports faits sur maintes questions qui divisaient l'opinion canadienne : question liturgique, question des paroisses de Montréal: question scolaire, question des Universités canadiennes ; situation politico-religieuse en Canada trahissant les infiltrations libérales et gallicanes dans l'enseignement public et privé, dans la formation ecclésiastique des Séminaires et dans la législation du Canada, sans parler de Vinfluence indue du clergé Q\ autres différents. Car la situation sur le
Saint-Laurent était incertaine presque en toutes choses^ faute de suffisante subordination aux lois de l'Eglise ou d'entente utile dans l'épiscopat, ou par suite de vaines complaisances envers les sectaires et les hérétiques.
C'est que, en Canada tout aussi bien qu'en Allemagne, en France et ailleurs en Europe, les idées philosophiques et révolutionnaires avaient déjà fait l'essentiel de leur œuvre délétère et elles poursuivaient dans la société leur action dissolvante. La démagogie aidant, le ferment des principes soi-disant immortels de 89, jetés dans Tâme des peuples, ne pouvait ici et là qu'amener léclosion de nouvelles erreurs qui, ajoutés aux anciennes, compléteraient la désolation du monde chrétien.
Déjà, on pouvait le constater, le mal s'était généralisé. Cependant, parallèlement, s'était manifesté dans l'épiscopat catholique, avec des besoins plus pressants, un plus grand désir de rapprochement, d'entente, d'action collective.
Le Concile de Trente avait bien décidé que tous les trois ans les évoques de chaque province ecclésiastique se concerteraient en des assemblées synodales ; mais ce décret ne fut pas misa exécution. Ce n'est qu'au commencement du XIX® siècle, sous la pression d'événements redoutables et lorsque l'erreur multiforme menaça de porter en toutes choses le doute avec la confusion, qu'on vit des conciles provinciaux se produire. Ce spectacle réconfortant fut donné surtout par la jeune et florissante Eglise des Etats-Unis. Nous avons vu dans "la vie de Ms" I. Boiirget, que cet évêque fit préluder en Canada à une série de Synodes qui aboutit en ces dernières années à un Concile plénier canadien et que, à peine sacré, en 1868, AP'" Lallèche assistait au IV^ concile provincial de Québec.
Or, du territoire napolitain, où la Révolution le contraignit de se réfugier, Pie IX avait invité les évéques d'un grand nombre de pays à imiter l'exemple venu du Nouveau-Monde. Cet ap[)el ne resta pas sans eiïet, car bientôt dans l'Europe centrale, en Angleterre, en France, en Italie on signalait des assemblées d'évêques. En France, particulièrement, en trois ans, il se tint plus de conciles provinciaux qu'il n'y en avait eu depuis le Concile de Trente, c'est-à-dire, en trois siècles, dans tout l'univers. Une fois le branle donné, ces assemblées se succédèrent à Vienne^ à Cologne, à Prague, à Grau, à Kalocsa, à Utrecht ; le mouvement gagna Australie même.
L'Orient ne resta pas sourd à la voix du saint Pontife : es Maronites se réunirent à B:\korka, les Syriens à Schafé. es Arméniens à Bzommar et à Smyrne.
A Rome même, et par trois fois, les évêques de tout l'univers s'étaient déjà rencontrés autour de Pie IX: en 1854 pour la définition solennelle du dogme de l'Immaculée Conception, en 1862 pour la canonisation des Martyrs du Japon, enfin en 1867, lors du centenaire du martyre des princes des Apôtres.
C'est au cours de cette dernière solennité que le Souverain Pontife fit connaître à cinq cents évêques, réunis à ses côtés, son intention de convoquer un Concile général (29 juin 1867).
A vrai dire, les malheurs de l'Eglise et ses besoins, le trouble des esprits et le bouleversement du monde l'y engageaient, alors que beaucoup de bonne volonté chez les fidèles et de si imposantes manifestations dans l'épiscopat pouvaient être considérés comme une invite directe, comme un acheminement vers une assemblée générale du monde catholique.
La première pensée de Pie IX, ou plutôt la première manifestation publique de cette pensée en faveur d'un Concile Œcuménique remonte au 6 décembre 1864, deux jours avant la publication du Syllabus. Pie IX dit alors, et à l'improviste, à une partie du Sacré Collège son intention de convoquer un Concile, priant les Cardinaux de réfléchir à ce projet, de lui faire connaître individuellement et par écrit Topinion à laquelle, et devant Dieu, ils se seraient arrêtés. Mais, en même temps, un secret rigoureux était imposé sur cette affaire.
Les avis des Cardinaux résidant à Rome furent en très grande majorité favorable à la convocation d'un concile et pourtant diversement motivés. Plus tard le Pape recueillit les opinions des Evêques sur les matières à traiter dans le Concile projeté; M^'"Jacobini centralisa ces opinions, comme une commission cardinalice avait centralisé pour les mettre en ordre les avis des cardinaux.
A la suite de cette enquête, le 29 juin 1867, Pix IX annonce aux cinq cents évêques présents à Rome son projet arrêté de convoquer un Concile Œcuménique. Ces prélats, par une adresse, répondent à cette communication ; ils applaudissaient à la résolution du Saint-Père comme à une mesure salutaire inspirée par la divine Providence, destinée à apporter un grand remède aux maux présents de TEglise.
Exactement un an après cet événement, le 29 juin 1868, la bulle d'indiction du Concile était solennellement promulguée selon toutes les prescriptions du cérémonial. Aussitôt après l'envoi aux évêques de la lettre d'indiction, six Commissions spéciales sous la direction d'une Congrégation
Cardinalice, qui restait elle-même sous la direction suprême du Pape, furent établies pour préparer les matières que le Saint-Siège se proposait de soumettre à l'examen et aux suffrages des Pères du Concile.
Chaque Commission se composait de consulteurs de toutes nationalités présidés par un cardinal, c^éîait :
Commission des Rites et Géréniomes, président le c^' Patrizzi ;
Commission des Réguliers, pr. le c*i Rizzari ;
Commission de Théologie dogmatique, pr. le c^' Bilio ;
Commission de discipline ecclésiastique, pr. le c^' Caterini ;
Commission des Eglises et Missions orientales, pr. le c^'Barnabo ;
Commission politique, ecclésiastique, pr. le c^^ Reisach»
L'annonce du Concile, sa préparation, son programme provoquèrent dans le monde entier une grande sensation ; les controverses, les attaques, les intrigues se multiplièrent en tous pays ; les libéraux firent chorus avec les protestants et les libres-penseurs, les révolutionnaires italiens se signalèrent par leurs violences et les rhéteurs allemands par leurs manœuvres hypocrites ; Dupanloup et le P. Hyacinthe se signalèrent en France, le dernier jusqu'à l'apostasie, Doellinger et autres docteurs ratiocinants invectivèrent en Allemagne ; certains gouvernements prirent ombrage et le tsar interdit toute participation aux travaux conciliaires à l'épiscopat de son empire.
Il y avait à Rome, à l'occasion de ce Concile, une affluence énorme de prêtres et de fidèles accourus de tous les points de l'horizon. Le Saint-Père, avec une paternelle sollicitude, s'était inquiété de faciliter le séjour des évêques et de leur suite, auxquels, en y faisant face lui-même au besoin, il voulait éviter les frais et les ennuis résultant d'un encombrement extraordinaire et d'un séjour prolongé.
A la gare donc, dès leur arrivée, les Pères du Concile étaient reçus par une Commission chargée du soin de les loger : ce n'était pas là une chose aussi aisée qu'on pourrait le croire, avoua M"" Fessier, secrétaire du Concile. Les dernières semaines, surtout les derniers jours qui précèdent l'ouverture d'un concile, c'est tout un flot d'évêques et de membres ayant droit de vote qui arrivent de tous côtés. Beaucoup n'ont pas pris la peine de s'annoncer ; à ceux qui le désirent on assigne un logement; mais d'autres y ont pourvu eux-mêmes ici ou là, chez des amis qui les attendent <it les entraînent ; dans des collèges et communautés, où ils se précipitent ; dans les Séminaires ou dans les Procures,
où ils sont des hôtes familiers. Si bien que les membres de la Commission qui veillaient pourtant à la gare expressément pour recevoir et accompagner les évêques et les prélats qu'ils pouvaient reconnaître ou rejoindre n'y parvenaient pas toujours ; et d'ailleurs tous n'étaient pas reconnaissables dans leurs costumes de voyage, et beaucoup disparaissaient confondus dans la foule. Et M'"" Fessier trouvait l'aventure regrettable à cause de la difficulté qui en résulta quand il fallut faire le dénombrement exact des Pères ayant pris une part effective aux travaux du Concile.
« Je me suis autrefois, dit-il, étonné souvent qu'il soit si difficile de déterminer exactement le nombre des membres des conciles généraux. Les indications les plus précises qu'on eu a, ou bien dénotent déjà un certain vague par les termes même oii elles sont conçues « au plus, environ » « plus de » , ou bien certains de leurs chiffres sont plus ou moins sujets à contestation. Mais depuis que j'ai assisté moi-même au Concile du Vatican et que j'ai vu de mes propres yeux comment les choses se passent en ces moments-là, je ne m'étonne plus de cette difficulté, surtout lorsqu'il s'agit de conciles dont les membres se comptent par centaines » qui vont, qui viennent sans qu'on puisse les suivre ou les rejoindre comme nous venons de le dire. « Quand vient le jour de siéger, tous ceux qui sont déjà arrivés se rendent naturellement en habit de chœur à la basilique vaticane, où ils reçoivent la place qui leur est assignée ; mais encore s'en trouvent-ils parmi eux que leur long et pénible voyage a tellement fatigués, qu'il leur est impossible d'assister à la session d'ouverture qui dure cinq heures. Cette session elle-même, après une procession solennelle, comprend une grand'messe avec sermon et de nombreuses prières, pendant lesquelles la piété et les convenances ecclésiastiques ne permettent pas d'aller de place en place prendre les noms des assistants et les inscrire. Plusieurs évêques ne purent arriver qu'après cette session, d'autres tombèrent malades très vite sous ce climat et ne purent prendre part que très rarement aux réunions ou même pas du tout ; très vite aussi lorsqu 'arrivaient ceux qui étaient tombés malade en route, d'autres (comme M?"" Taché appelé pour apaiser les Métis révoltés) demandèrent la permission pour une cause ou une autre de se retirer. La permission obtenue, ils passaient encore quelque temps à Rome, ou bien ils retournaient plus tard au Concile ; d'où un continuel mouvement de va-et-vient parmi les Pères du Concile, et que, pour le Concile du Vatican lai aussi, on ne peut, en général, donner que des approximations quant au nombre de ses membres. Pour certains jours seulement on peut arriver à une certitude complète. »
Et cependant! comme assistant à la session d'ouverture,
Mg"" Fessier donne 764 Pères présents ; le P. Granderath 747 elM^"" Laflèche, dans son mandement concernant le Concile, (30 septembre 1870) 765, ce qui n'est pas une montagne comme écart, mais pourtant une différence.
Le grand jour se lève. Jusqu^au moindre détail toutes les cérémonies sont coordonnées pour une scène grandiose, qui doit fixer les yeux du monde ; elle se déroule dans un cadre merveilleux avec une céleste splendeur.
Jusqu'à la veille de cette ouverture, dit IVIs'^;Paul Guérin (i), le temps était beau, un doux et hrillant soleil faisait resplendir les monuments de la Cité sainte et réjouissait les cœurs, et tout se préparait pour la grande solennité du lendemain.
Pendant la nuit, le temps changea et se màt à la pluie : ce fut une grande contrariété pour les habitants de la campagne qui voulaient assister à la fête, ce fut peut-être un bonheur, car la foule fut si considérable (on a com.pté plus de quatre-vingt mille spectateurs) que, doublée, comme elle l'eût été avec le beau temps, elle aurait amené des accidents presque inévitables.
Malgré la pluie, malgré le vent et le froid, malgré l'heure matinale, la foule s'accumule sur la place de Saint-Pierre et dans la Basilique. Il ne fait pas encore jour, et déjà les piétons et les voitures se croisent ; puis, vers huit heures du matin, l'on voit défiler les carrosses qui conduisent les Pères au Vatican.
... Le i3 décembre i545, à l'ouverture du Concile de Trente, il n'y avait que vmgt-cinq évêques présents ; le S décembre 1869, plus de sept cents sont là.
Les Pères du Concile et les autres personnages qui devaient prendre part à la cérémonie avaient été convoqués pour huit heures et demie. Bien avant, tout l'espace libre compris entre l'atrium dit de Constantin et l'autel de la confession de la Basilique était encombré de personnes de toute condition et de toute nation...
a A neuf heures, le canon du château Saint-x\nge et toutes les cloches de la ville se font entendre. La cérémonie commence.
Pénétrons, à la suite des évêques, dans les vastes loges du Vatican. Les Pères se rendent dans les diverses salles où ils doivent revêtir les insignes sacrés de leur dignité, et ils reviennent, avec la chape et la mitre blanche, dans la chapelle préparée au-dessus du portique de la Basilique vaticane.
Alors le Pape apparaît, la tête couverte de la mitre pontificale, et les prières commencent.
Pie IX, déposant la mitre, se met à genoux et entonne le Veni Creator ;
(1) Le Concile du Vatican, par Mf-''' P. Guérin, in-S", 2 fr. 50, cliez Arthur Savaète, Paris,
les chantres poursuivent le chaut sacré, et tous les personnages ayant rang dans la cérémonie, se lèvent pour se rendre processionnellement à Saint-Pierre...
La bénédiction pontificale étant donnée, le cardinal Patrizi récita le dernier Evangile, et le Saint-Père se revêtit des ornements qu'il prend pour célébrer pontificalement la messe ; puis les prières solennelles commencèrent.
Priez ! s'écrie le cardinal-doyen placé à la droite du Pape, et tous, le Pape et les Evêques, fléchissent le genou. C'est l'Eglise qui est en prière, et qui implore le Tout-Puissant par l'intercession de la sainte Vierge...
Mais Pie IX se relève pendant que les évêques restent à genoux ; c'est le Moïse de la nouvelle Loi dont le front rayonne, et qui fait entendre cette prière au milieu du silence de l'assemblée :
« Nous voici, ô Esprit-Saint, nous voici oppressés de la multitude de nos péchés, mais spécialement réunis en votre nom. Venez à nous, tenez-vous avec nous et daignez descendre dans nos cœurs. Enseigneznous ce que nous devons faire et où nous devons aller ; montrez-nous ce que nous devons accomplir pour que, avec votre secours nous puissions vous plaire en tout. Vous êtes notre salut, vous êtes l'inspirateur de nos jugements, vous qui seul, avec le Père et le Fils, possédez un nom glorieux. Vous qui aimez la suprême équité, ne permettez pa? que nous soyons les perturbateurs de la justice. Faites que notre ignorance ne nous entraîne pas à des choses mauvaises, que la faveur ne nous fasse pas plier, que les dons et les personnes ne nous puissent pas corrompre ; mais unissez-nous efficacement à vous avec !e seul don de votre grâce, afin qu'unis en vous, nous ne nous écartions en lien de la vérité ; en sorte que, réunis en votre nom, nous conservions si bien en tout la justice avec la modération de la piété, que personne n'ait présentement à avoir un autre sentiment que le nôtre, et que, pour 1 avenir, nous méritions par le moyen des bonnes œuvres les récompenses éternelle. »
Amen ! répond toute l'Assemblée.
Sur rinvitation du cardinal-diacre, les Pères se relèvent, les prières continuent.
Après l'Allocutiou, le Pape entonna le Veni Creator, que les Pères et les chantres pontificaux achevèrent. Aussitôt après, Mê' Fessier et Ms"" Valenziani, évêque de Fahriano, s'avancèrent devant le trône. Le premier remit au Saint-Père le décret d'ouverture du Concile, et le Saint-Père le remit à son tour au second, qui alla le lire à haute et iatelUgible voix sur l'ambon ; les Pères approuvèrent ce décret par le mot Placet, et S. S. le sanctionna par son autorité suprême. L'autre décret, fixant la prochaine session générale au jour de l'Epiphanie, 6 janvier 1870, fut soumis aux mêmes formalités. Après quoi les deux pro-
moteurs du Concile, les avocats consistoriaux Raîli et De-Domicicis- Tosti, s'étant approchés du trône, invitèrent les protonotaîres apostoliques à rédiger le procès-verbal de la cérémonie, à quoi le doyen de ce collège prélatice répondit qu'il le ferait, en appelant à témoigner Mg"" le Majordome et Ms'^ le Maître de chambre.
<( Alors le Saint-Père entonna le Te Deum que les Pères et les chapelains-chantres achevèrent et la première session conciliaire se trouva close. »
Comme, par rang d'ancienneté et simple coadjuteur, M?^ Laflèche comptait parmi les derniers venus dans le corps épiscopal, il défila aussi parmi les derniers dans ce cortège historique. Quand la cérémonie fut terminée, les travaux conciliaires proprement dits pouvaient commencer aussitôt et sur place ; mais il était déjà trois heures après midi et la session avait dure sept heures environ. Les Pères du Concile et le peuple, dont le Pape avait autorisé la présence jusqu'à la fin, sortirent de Saint-Pierre, et ce l'ut l'occasion d'une scène inoubliable de pittoresque et d'imprévu.
M^'' Laflèche, chape au dos comme les autres Pères, allait confondu dans la foule, elle-même fort contrariée : une pluie froide et diluvienne inondait la ville et elle sévissait avec une désespérante opiniâtreté : cinquante mille personnes dans de frais atours, et mille prélats en habit de cœur devaient affronter ce déluge ! La plupart des Pères avait une voiture aux abords; mais encore, sous le débordement des cieux, fallait-illa reconnaître et à travers la cohue l'atteindre. M^'^ Laflèche y arriva sans avarie irréparable ; mais le peuple dépourvu, mais les prélats qui n'avaient pas d'équipage! A ceux-là il survint des aventures, ou à peu près, comme à M?' Gibbons, aujourd'hui cardinal fort distingué de la sainte Eglise. Il nous la raconte lui-même :
« A la fin de la première session solennelle les prélats passèrent de la salle du Concile dans l'église de Saint-Pierre, où ils furent bientôt perdus dans la masse des 5o.ooo personnes assemblées là. En allant à la porte antérieure de Saint-Pierre, je fus séparé de Ms"^ Spalding qui m'avait toujours réservé une place dans sa voilure. Je me trouvais donc là ne sachant que faire, comme un étranger au milieu de Londres dans le brouillard, sans même oser essayer de trouver la voiture qui nous attendait dans lune des nombreuses rues d'autour du Vatican.,. La pluie tombait à torrents ; impossible, à n'importe quel prix, de trouver une voilure, et chargé comme je l'étais d'une lourde chape et crune mitre, je ne pouvais pas songer à faire à pied le trajet d'un mille ou plus jusqu'au collège américain. J'eus beau m'adresser aux voyageurs
assis dans plusieurs voitures; toutes les places étaient toujours occupées. Il commençait à faire sombre : sur la place il ne restait plus qu'une seule voiture ; un évêquey était assis. C'était ma dernière espérance. Je le priai de me donner une place et je lui expliquai ma situation embarrassée. Le français étant la langue la plus courante parmi les prélats, je lui parlais français. Mais lui me regarda avec un bon sourire ayant l'air de dire : « Vous comprenez l'anglais aussi bien que le français » et il me repondit en anglais : « Nous sommes déjà cinq, Monseigneur, mais nous ne pouvons pas vous laisser ainsi sur un banc de sable; no-:s allons vous faire de la place. « Jamais encore mes oreilles n'ont trouvé tant de douceur à la langue anglaise et rarement service fut accepté avec plus de reconnaissance. Mon compatissant samaritain se découvrit à moi comme un évêque des déserts de l'Australie. ')
Néanmoins, Ms"" Laflèche, dans son mandement du 29 septembre 1870 dit aux Trifluviens ce qui suit :
« Oh ! quel spectacle majestueux il nous a été donné de contempler dans cette grande réunion de l'épiscopat catholique sous les voûtes de la basilique vaiicane '.....
« La Basilique de Saint-Pierre à Rome est certainement le plus grand et le plus beau monument que la main de l'homme ait élevé à la gloire de Dieu ! Par ses dimensions colossales, l'harmonie de ses différentes parties, la justesse de ses proportions, la richesse et la beauté de ses décorations, elle surpasse tout ce qui a jamais été construit en ce genre dans les temps anciens et modernes. Les peuples de l'anliquité disaient de leurs plus magnifiques monuments : « C'est l'une des sept merveilles du monde. » Ne comprenant rien au grand principe d'Unité que le Catholicisme est venu révéler à l'humanité, il n'est pas étonnant qu'il ne leur soit pas venu à l'esprit d'en demander à l'art l'expression dans l'ordre matériel. Le peuple catholique, au contraire, peut dire av&c assurance de Siint-Piorre de Rome : « C'est la merveille du monde .» Et c'est sans doute cette vérité fondamentale de la grande unité de l'Eglise qui a inspiré aux Vicaires de Jésus-Christ, quand le temps en a été venu, la pensée d'en demander aux artistes l'expression même matérielle dans l'érection de ce monument incomparable. C'est dans l'endroit où Néron faisait brûler les chrétiens enduits de poix et de résine pour lui servir de flambeaux pendant ses orgies nocturnes, que s'élève aujourd'hui ce monument triomphal où tous les peuples delà terre viennent vénérer la dépouille mortelle du pauvre pêcheur de la Galilée crucifié à quelques pas de là. Admirable disposition de la Providence qui a voulu que le temple matériel même, mis au service du Chef de l'Eglise, annonçât à sa manière la grandeur et la beauté du Catholicisme à la face des nations et son
triomphe admirable sur le despotisme qui a le plus cruellement tourmenté l'humanité !
« L'Eglise du Vatican a la forme d'une croix ; et cest dans la cha^ pelle latérale à droite, en face du tombeau du Prince des Apôlres, que le Souverain Pontife avait fait préparer tout ce qu'il fallait pour la réunion des Pères du Concile. Cette chapelle présente un local prerque aussi vaste que celui de 1 Eglise Cathédrale de ce diocèse. Au fond de l'hémicycle qui la termine, était le trône du Pape : à droite et à gauche, dans la partie qui forme le chœur, étaient les sièges des Cardinaux et des Patriarches ; puis dans la nef, sur douze rangées de bancs parallèles aux murs, s'élevant en amphithéâtre de chaque côté, étaient les Primats, les Archevêques, les Evêques, les Abbés et les Généraux d'Ordres religieux ; en sorte qu'au jour de l'ouverture du Concile, le 8 décembre dernier, 766 Pères purent facilement prendre place dans cette vaste enceinte...
« S'il est vrai de dire que celte immense basilique est le plus grand et le plus beau monument qui soit sorti de la main de l'homme, il est encore plus certain que les hommes convoqués par le Pape à s'y réunir [en Concile formaient la représentation de la grande famille humaine la plus complète qu'il soit possible de voir ici-bas. Ces Vénérables vieillards avaient presque tous blanchi dans les rudes travaux de l'apostolat ; ils portaient à leur front la triple couronne de la science, de la sagesse et de la vertu. A ne l'envisager qu'au point de vue purement humain, y eut-il jamais un Sénat aussi bien qualifié pour discuter les grands intérêts des peuples et leur tracer aussi sûrement les règles de la justice, de la paix et du bonheur ? Le peuple catholique sait de science certaine que l'assistance spéciale du Saint-Esprit vient s'ajouter à toutes les garanties de la sagesse humaine que peut présenter cette vénérable assemblée, et que cet Esprit de lumière préside à toutes ses délibérations. Avec quelle confiance donc, avec quel respect et quelle soumission, chaque fidèle ne doit-il pas recevoir les enseignements, les définitions doctrinales et les règles de conduite que ces hommes de Dieu jugent à propos de leur donner pour leur plus grand bien.
« A chaque fois qu'il nous a été donné d'assister aux sessions solennelles de cette auguste assemblée, ces paroles de l'Apôtre saint Jean dans son Apocalypse nous venaient naturellement en pensée :
« Je voyais là, dans celte vaste enceinte, debout devant le trône où siégeait le Vicaire de l'Agneau, des hommes de toute nation, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue, et plusieurs étaient venus des extrémités de la terre. Quelle est en effet la nation dont la langue n'était point parîée, quel est le peuple dont la foi n'était pas attestée par quelqu'un de ces 766 Pères venus de tous les pays du monde? C'est là un fait immense et particulier au Concile du Vatican : c'est que ce Concile est la représentation la plus complète de l'humanité qui ait
jamais été vue depuis la dispersion des hommes à la tour de Babel. Dix-huit conciles œcuméniques ont précédé celui-ci, mais aucun n'a présenté ce caractère frappant d'universalité s'étendant à toutes les nations de la terre. En effet, c'est depuis la tenue du dernier de ces Conciles, le Concile de Trente terminé en i563, qu'ont eu lieu les grandes découvertes qui ont permis à l'homme d'explorer toute la surface du globe et de pénétrer jusqu'aux extrémités du monde.
Ainsi, les habitants de toutes les terres découvertes depuis cette époque ne pouvaient avoir leurs représeiitants dans ces augustes assemblées. Cependant le Seigneur a dit à ses ApôUes, vivant toujours dans leurs successeurs : « Sed accipieiis virtulem supervenienlis Spiri- (' tus Sancti in vos : et eritis mihi ieslei in Jérusalem et in omni Ju- « daeâ, et Samariâ et usque ad uLTiMUii teur^ ; mais vous recevrez « la vertu de l'Esprit-Saint qui descendra en vous, et vous me rendrez « témoignage dans Jérusalem et dans toute la Judée et la Samarie, « jusqu'aux extrémités de la terre. » Or^ c'est surtout de nos jours que cette prophétie solennelle du Sauveur reçoit son accomplissement. Les développements prodigieux que les missions catholiques ont pris depuis 4o ans et surtout sous le pontificat de l'Immortel Pie IX, ont permis aux Envoyés Apostoliques de porter la connaissance du Nom de Jésus et de sa doctrine à toutes les nations et jusqu'aux extrémités de la terre. Ce sera un des traits caractéristiques, une des gloires du Concile du Vatican, d'avoir coastaté officiellement par sou universalité l'accomplissement littéral de cette célèbre prophétie. Les Evêques venus des régions glaciales du Nord et des sables biùiants de i'-Afrique se rencontraient dans cette auguste enceinte avec ceux de l'Extrême Orient, de la Chine, de la Corée et du Japon, comme avec ceux du ?souveau-Monde et des Iles lointaines du grand Océan, jusqu'à l'Australie et à la Nouvelle Zéiande, pour redire dans un commun témoignagne que le Nom et la doctrine du Sauveur sont annoncés dans tout le monde et que ses Envoyés lui ont rend a et lui rendent présentement le témoignage de la parole et du sang jusqu'aux extrémités de la terre... »
Ms"^ Laflèche se fit remarquer par sa grande assiduité à toutes les congrégations générales comme aux sessions publiques, dont la deuxième eut lieu le jour de l'Epiphanie, 6 janvier 1870.
Le cérémonial de la première session se répéta. Louis Veuillol en parla en ces termes :
(i On les a \us passer iout à l'heure (les Pères) au milieu d'une foule formée de tous les peuples et de toutes les conditions de la vie humaine. L'immense basilique de Saint-Pierre et son immense atrium se sont trouvés trop étroits de beaucoup pour contenir la multitude qui
voulait les voir. Ils défilaient dans leurs vêtements sacrés, chantant le Veni Creator. Ils étaient là tous, de l'Orient et du Couchant, de l'extrême Nord et de l'extrême Midi, des domaines de l'hérésie et des domaines de l'infidélité, et des terres encore inconnues au commencement de ce siècle ; et des régions qui demeurent fermées ont là les hommes qui les envahiront, les porte-lumière et les porte-Dieu suscités pour triompher des ténèbres de la mort. Oui, oui, les murs des ténèbres seront renversés par ces vieillards, et il fera jour. Chacun dans la foule reconnaissait les siens, les doctes, les éloquents, les persécutés, les héroïques. On se montrait ceux qui viennent de si loin et qui ont fait de si grandes choses, maintenant ignorées du monde, mais que l'histoire glorifiera. On se redisait des noms que les peuples futurs liront et béniront au premier chapitre de leurs annales, et que les vieux peuples, rajeunis, chanteront en racontant leur renaissance et leur rentrée au bercail du Christ. Mêlés aux évêques de lEurope encore catholique, voici donc les évêques de la Chine, les évêques des Indes, les évêques de l'Amérique tout entière, les évêques de l'Afrique, les évêques de l'Océanie. Plusieurs de ces hommes ont fondé leur diocèse, et quelques-uns ont fondé leur peuple; et d'autres, après trois cents ans, ont redressé leur siège que l'hétésie avait renversé, et relevé leur église dont l'emplacement même avait disparu. Celui-ci a été choisi de Dieu pour ramener au jour la chrétienté du Japon, enterrée depuis plus de deux siècles au pied d'un gibet ; celui-ci a élé le premier missionnaire établi dans la contrée, le premier évêque de son diocèse, le premier archevêque de sa province, celui-ci a trouvé en arrivant l'anthropophagie et en partant il laissé des monastères... »
Les travaux du Concile étaient trop peu avancés pour qu'il fût possible en ce jour de publier aucun décret, mais on procéda à Fémouvante profession de foi prescrite par le pape Pie IV.
Cependant, les Commissions préparatoires élaboraient des projets de décrets, des schemata sur divers sujets qu'on remettaient aux Pères qui les étudiaient en particulier, soit seul, soit en commun avec leurs théologiens, soit encore dans des réunions privées: on discutait ensuite et on votait sur ces schemata dans les assemblées générales qui avaient lieu, en moyenne^ tous les trois jours. C'était l'ordre du travail établi.
Mê' Laflèche eut occasion d'appuyer divers postulata ; il prit la parole en maintes circonstances et se rencontrait très fréquemment avec les évêques missionnaires dans les salles de la Propagande. Son expérience était mise à contribution, ses avis étaient recherchés et il fut vraiment une des plus vives lumières de ces conférences multipliées pour
fortifier l'action catholique en tous lieux, pour mieux assurer Tavenir des missions dans les pays infidèles.
L'activité dévorante de M^'" Laflèche le menait partout où il y avait moyen de s'instruire ou de collaborer de quelque manière utile. Il y avait des congrégations générales fréquentes : il s'y trouvait ; il y avait les réunions des députations chargées d^élaborer les scliemata, ou de mettre la main à la rédaction des décrets ou des canons à publier, et ils s'informaient avec soin de tout ce qui s'y passait, prenant part aux conférences de ces députations, surtout à celle des postulata où les initiatives se multipliaient au cours de séances presque quotidiennes et qui se prolongeaient soir et matin durant plusieurs heures. On se bâtait, mais lentement. Des laïques, dans les coulisses, s'impatientaient de ne voir rien aboutir du jour au lendemain, comme si, lorsqu'on travaille pour les siècles à venir, on improvisait!
Que se proposaient, en effet, les Pères du Concile ? où devaient aboutir leurs longs et patients labeurs ? Ils poursuivaient un triple but : formuler des doctrines, condamner des erreurs, rendre des décrets disciplinaires. L'œuvre était donc fort délicate et ne consistait nullement à imaginer des dogmes, à inventer des croyances; mais uniquement à répandre, avec méthode, plus de lumière dans certaines vérités de la Foi. L'œuvre n'était pas seulement délicate ; elle était d'une extrême gravité. En fallait-il davantage pour expliquer la sollicitude et la réserve des Pères de cette immortelle assemblée ?
Ms' Laflèche ne pouvait manquer, notamment, d^ètre du nombre des 150 évéques missionnaires qui présentèrent au Concile une proposition en faveur de l'Œuvre de la Propagation de la Foi, où ils disaient leur reconnaissance pour l'aide reçue, exposaient leurs besoins et formulaient leurs vœux pour la meilleure diffusion de l'Evangile dans le monde infidèle.
Le 30 avril 1870, M^"" Cooke mourait aux Trois-Piivières et un câblogramme en informait Ms"" Laflèche, qui, par une procuration datée de Piome et du 14 mai, chargea M. Ch. Ollivier Caron, Administrateur /jro tempore, de prendre possession de son siège et de publier ensuite le mandement qu'il adressait aux fidèles du diocèse à cette occasion ; il approuva en même temps et renouvela les pouvoirs écrits accordés par l'évêque décédé au Vicaire général, Ch. O. Caron, à Fexception toutefois de ceux qui étaient expirés avant le décès de Me'' Cooke.
Dans ce mandement, après avoir dit ses nouvelles respon-
sabililés et la craiote qu'elles lui inspirent, après avoir fait l'éloge de son prédécesseur par l'énumération de ses œuvres et l'état, redevenu prospère, du diocèse qu'il lui laisse à gérer à son tour, il dit :
« Une circonstance qui restera toujours comme un fait culminant de notre épiscopat, c'est que le premier acte de notre administration comme évêque des Trois-Rivières s'accomplit dans la Ville Eternelle même, auprès du tombeau des Apôtres ; c'est que nous recevons notre administration avec une bénédiction toute spéciale pour nous et nos diocésains des mains mêmes du successeur de Pierre, du Grand et Saint Ponlife Pie IX.... Ce;t la foi infaillible de Pierre, vivant toujours dans ses successeurs, que nous avons mission de vous enseigner et de vous transmettre pure et intacte, telle qu'elle est affirmée en ce moment, avec plus de solennité que jamais par plus de sept cents évêques... Aujourd'hui même (12 mai) nous avons le bonheur d'être admis en présence de Notre Très Saint Père le Pape pour lui annoncer la mort
de notre Vénérable prédécesseur ; sur la demande que nous lui en
avons faite, il a appelé d'une manière toute spéciale les bénédictions du Ciel sur notre Episcopat et sur le diocèse des Trois-Rivières dont il venait de nous confier l'administration... »
A Rome, AP"" Laflèche se range naturellement parmi les Pères qui désirent la définition de l'Infaillibilité du Pape et il signe les, postulat a qui la demandent.
Le 26 avril, avec le cérémonial usité, eut lieu la troisième session publique pour la promulgation de la constitution dogmatique Dei filius.
La quatrième session publique arrive le 18 juillet 1870 : elle cojuportait la confirmation parle Saint-Père et la promulgation de la preinière constitution de Ecclesia Christt, concernant le Pontife romain. La ir.auvaise humeur des gci vernements se trahit en cette occasion par le vide de la tribune diplomatique : les ambassadeurs de France et d'Autriche, les ministres de Prusse et de Bavière n'y figurent pas.
Après les prières et cérémonies réglementaires, il est demandé aux Pères de déclarer si cette Constitution leur plaît ou non.
Il y a 535 votants : 533 répondent Placet, et 2 non Placet. 53 évêques, par une lettre collective, avaient annoncé qu'ils s'abstiendraient de paraître à cette séance ; ét^ en effet, ils n'y parurent point.
L'adoption de la Constitution avec ses Décrets et Canons ayant été déclarée approuvée par l'auguste Assemblée, une
immense acclamation retentit au sein du Concile et se répandit formidable sous les voûtes de la basilique.
Sa Sainteté prit la parole et prononça cette allocution :
c. L'autorité du Souverain Pontife est grande, mais elle ne détruit pas, elle édifie. Elle n'opprime pas, elle soutient et très souvent elle défend les droits de nos fières, c'est-à-dire les droits des évêques. Que si quelques-uns n'ont pas bien voté avec nous, qu'ils sachent qu'ils ont voté dans le trouble, et qu'ils se rappellent que le Seigneur n'est pas dans le trouble. Qu'ils se souviennent aussi que, il y a peu d'années, ils abondaient dans notre sens et dans le sens de cette vaste assemblée. Quoi donc ? Ont-ils deux consciences et deux volontés sur le même point' A Dieu ne plaise ! Nous prions donc le Dieu qui seul fait les grandes merveilles, d'illuminer leur esprit et leurs cœurs, afin qu'ils reviennent au seiii de leur Père, c'est-à-dire du Souverain Pontife, Vicaire indigne de Jésus-Christ^ afin qu'il les embrasse et qu'ils travaillent avec nous contre les ennemis de l'Eglise de Dieu. Fasse, oh ! fasse Dieu qu'ils puissent dire avec Augustin : « Mon Dieu, vous nous avez donné « votre admirable lumière, et voici que je vois. Ah ' oui, que tous « voient ! Que Dieu répande sur vous ses bénédictions ».
Et les acclamations se répétèrent.
L'Infaillibilité du Souverain Pontife, dès ce jour, devenait un article irrécusable de la Foi catholique.
Dans son mandement aux fidèles du diocèse des Trois- Rivières, de septembre 1870, M§'' Laflèche, après avoir exposé le caractère et les travaux du Concile, conclut en disant à propos de l'Infaillibilité Pontificale :
« Telle est la définition dogmatique que le concile du Vatican a proclamée avec tant de solennité le i8 de juillet dernier, et que l'univers catholique attendait avec taiit d'empressement.
« La proclamation du dogme de l'Infaillibilité Pontificale demeurera sans aucun doute le grand événement des temps modernes. Comme toutes les définitions dogmatiques antérieures, elle fera époque dans les Annales de l'Eglise et mettra un terme aux discussions ardentes qui ont divisé leô esprits et jeté l'inquiétude dans un grand nombre de consciences. De l'unité dans la foi sur toutes les questions de doctrine si vivement agitées de notre temps, naîira nécessairement le calme dans les esprits, la charité et l'union dans les cœurs. Cette définition, en assurant le triomphe de la vérité sur l'erreur, va inaugurer une nouvelle ère de liberté, de paix et de bonheur pour l'Eglise, et pour l'humanité toute entière. Car la vérité donne la liberté : et verilas liberahit vos. (Joa. 8-3a ) et la justice donne la paix — justitia et pax oscalatœ sunt. (Ps 84 - 1 1 .) La liberté et la paix dans la vérité et la justice
élèvent les nations et les conduisent sûrement dans les voies de la prospérité et du véritable bonheur. Ces biens si précieux, nous devons les attendre avec une grande confiance ; ils ne sont que la conséquence naturelle du dogme de l'infaillibilité du Souverain Pontife, divinement chargé de paître, de régir et de gouverner les peuples chrétiens dans la justice et la vérité.
« Pour nous le dix-huit juillet mil huit cent soixante-dix demeurera toujours dans Notre souvenir comme iun des plus beaux jours de Notre vie, puisque la divine Providence a bien voulu I\'ous accorder l'insigne faveur de siéger en ce jour solennel parmi les Pères du Concile gui ont défini ce dogme fondamental de l'Eglise Catholique. Le vote affirmalif que Nous avons donné en cette circonstance sera un sujet de consolation pour toute Notre vie. Nous nous le rappelerons avec bonheur à Notre dernière heure. Il Nous sera un puissant motif de confiance pour aller paraître devant le tribunal du Souverain Juge gui a constitué le Pontife Romain son Vicaire et Représentant ici-bas. »
A partir de ce jour, les événements politiques prenant un caractère menaçant, les Pères se dispersèrent peu à peu. Le Concile fat prorogé pour se poursuivre en des temps meilleurs.
Ms"^ Laflèche revint aux Trois-Rivières le 7 août 1870. La bonne ville lui fit le plus chaleureux accueil : le canon grondait, toutes les cloches carillonnaient, toutes les fanfares étaient mobilisées ; ce n'étaient partout qu'arcs de triomphe, qu'oriflammes, guirlandes de verdure, des gerbes de fleurs et des lampions innombrables : tous les monuments publics, toutes les demeures privées disparaissaient sous des tentures chatoyantes. La foule avait envahi les rues; là, elle se répandait en acclamations. Les notables, en habits de fête, haranguaient l'évèque; celui-ci trouvait dans l'émotion de son cœur, dans la joie de son âme, des accents sublimes qui transportaient le peuple d^enthousiasme. Ce fut à tous égards une journée inoubliable où Tunion du pasteur et de son troupeau se scella sans retour.