‹ Voix canadiennes (volume 2)Chapitre 34 sur 40 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Voyage au Xord-Ouest et dans la Colombie Britannique. — Voyage à Rome. — Noces d'Or. — Cataclysme de Sainte-Anne. — Lettres intimes. — Mort deM?"" Taché. — Nouveau voyage à Saint-Boniface.

Le 23 mars 1892, Ms"" des Trois-Rivières écrivait à Sœur Marie du Précieux Sang :

« Nous devons partir de Montréal (pour le Nord-Ouest) le 16 mai au soir et je ne pense pas que nous arrêtions à Ottawa en allant ou en revenant... « C'est que ^NIs"" Grandin

par plaisir, il m'est bien diflicile d'entreprendre celui de Saint-Albert. Si pourtant les circonstances devenaient favorables à ce voyage, ce serait pour moi une vraie consolation, »

Ces circonstances favorables se présentaient enfin. Deux voies ferrées conduisaient alors à Prince-Albert et à Edmonton dans le voisinage de Saint-Albert, et on allait poser la première pierre de la cathédrale de M^'' Grandin. Pouvait-on priver l'évêque missionnaire de la présence de ses amis les plus chers ? et il insistait si vivement pour obtenir lui-même cette consolation ! M^'^ Taché s'était donc décidé à faire ce voyage, non point par plaisir, mais encore pour procurer de la gloire à Dieu ; et M" Laflèche partageait cette intention amicale et chrétienne, malgré son grand âge.

Le P. Lacombe, factotum indispensable, organisa encore cette excursion à Saint-Albert et dans l'Ouest canadien pour les évèques et les ecclésiastiques du Canada qui voulaient y prendre part. Il obtint de la Compagnie du Pacifique Canadien un train spécial qui partit de Montréal le lundi 16 mai. Il emportait M*' Duhamel d'OttaAva, IMs"" Laflèche, Ms"^ Lorrain de Pontiac, Ms"" Grouard d'Athabaska-Mac Kensie, revenant d'Europe, M. HameK délégué du cardinal Taschereau, M. Maréchal, déléoiié de l'Archevêque de ^lontréal, M. Rouleau, délégué de M^' de Rimouski, et autres perscn-

nages distingués, y compris le comte des Cases. En cours de route la caravane augmentait en nombre.

Les voyageurs arrivèrent à "Winnipeg le jeudi 19 mai, vers midi, et furent reçus par un nombreux clergé et une grande foule. Ils visitèrent les églises et les maisons d'éducation, le collège, le pensionnat, l'académie Sainte-Marie, l'école industrielle et autres établissements. Partout ils reçurent un accueil empressé. Au collège, on rappela à Ms"^ Laflèclie qu'il fit l'école autrefois « à plusieurs des enfants du pays qui vivent encore et conservent de leur dévoué instituteur un souvenir pieux et attendri ».

Les voyageurs repartent le lendemain emmenant Ms"" Taché, nommé Président de l'excursion. Le 21 mai ils allèrent de Régina à Prince-Albert où, le dimanche 22, Ms"" de Saint- Boniface « bénit solennellement la pierre angulaire de la cathédrale en construction », en présence de M^"" Pascal et des autres prélats.

Le lundi, la caravane retourna de Prince-Albert à Régina et continua le mardi, jour suivant, sa loute vers l'Ouest.

Le mercredi, 25 mai, le convoi arrivait à Calgaij'. IM^'' McDonald^ évêque d'Alexandria, Ontario, et Ms" Byondel, évêque d'Helena, Etats-Unis, s'étaient joints à lui.

« A 7 heures, rapportent les Annales de Galgary, les archevêques et les évêques ont fait leur apparition. Tous les visiteurs ont reçu un accueil cordial des Pères de la Mission et de la population catholique de Galgary ; mais on éprouvait une joie particulière de revoir au miheu de nous M^"" Taché, le grand évêque dont Dieu s'est servi pour répandre le flambeau delà foi catholique dans ces vastes régions du Nord-Ouest. Notre joie n'était pas moins grande de voir Ms"^ Laflèche, ancien missionnaire dans le Nord-Ouest, le compagnon de M^'" Taché à l'Ile-à-la-Crosse. Ces deux anciens pionniers de la foi et de la civilisation ont voulu encore une fois, avant de clore leur glorieuse carrière, visiter les contrées dans lesquelles ils ont travaillé à répandre la lumière du saint Evangile. Gloire à ces deux nobles évêques, et que leur mémoire soit à jamais bénie dans ce pays qu'ils ont ouvert à la foi ! »

« Les sept évêques disent leurs messes aux autels de l'église, les prêtres à des autels préparés dans les communautés religieuses. Les visiteurs se rendent dans l'après-midi au couvent des Fidèles Compagnes de Jésus, où les enfants leur lisent des adresses en français et en anglais. Un peu plus tard, le maire et les conseillers municipaux viennent complimenter les visiteurs et leur offrent des voitures pour visiter la ville et ses environs. Le soir, toute la population se presse autour des prélats, dans l'église catholique, pour prendre part aux

exercices du mois de Marie, et entendre un remarquable discours en anglais du P. Gendieau sur la dévotion à la Sainte Vierge. Ensuite un grand dîner est servi par les dames de la ville ; M^'' Taché est empêché par son état maladif d'y assister ; M^"" l'Archevêque d'Ottawa le préside. On y boit à la santé du Pape, au chant du Dominas conservet eum exécuté par la musique de l'école industrielle de Dunbow. iMs'' Laflèche soulève l'enthousiasme de tous les convives par une allocution « toute frémissante de vie et d'éloquence, » où ii retrace en traits rapides « l'historique de la religion dans ces pays du Nord-Ouest, les vues de la Providence dans la découverte de l'Amérique, » et où « plongeant ses regards prophétiques dans l'avenir, il prédit de grandes destinées à ce pays nouveau, centre sur lequel l'Europe va déverser le surplus de sa population, grande voie qui reliera l'Europe au Japon et à la Chine, selon le rêve ardemment poursuivi par les premiers découvreurs.» « Nous étions tous fiers, mais surtout, nous missionnaires, ajoute l'annaliste, d'entendre le vieux missionnaire nous parler avec cette éloquence de l'esprit et du cœur. »

Le lendemain, 26 mai, fête de l'Ascension. Les prélats la passent à Calgary et donnent par leur présence à cette fête un éclat inconnu...

A II heures, Mg"" Lorrain célèbre la messe pontificale. M""" Taché assiste au trône ; les autres évêques assistent au chœur, en rochet et en mantelet violet. « Jamais Calgary, remarque l'annaliste, n'avait vu et probablement ne verra de longtemps un office pontifical avec une telle pompe et les cérémonies accomplies avec un tel ordre si majestueux. Quarante-cinq ans auparavant, les deux illustres membres de ce Sénat épiscopal n'entrevoyaient pas, certes, les pompes de cette messe célébrée à Calgary, au déclin de leur vie.

A 3 heures, Ms'" Laflèche administre le baptême à quatre adultes sauvages. « On voyait la joie dont débordait son cœur en conférant le sacrement de la régénération à ces quatre pauvres sauvages, enfants perdus de nos grandes prairies. »

Les visiteurs et la population se réunissent une dernière fois à 7 h. du soir pour chanter les vêpres et entendre un remarquable discours de M^'' Blondel sur l'Eglise, « le meilleur sermon que M^"" Laflèche disait avoir entendu sur ce sujet ».

Le vendredi, 27 mai, à 8 heures du matin, les évêques et les prêtres qui les accompagnent prennent le train pour Saint-Albert, où ils arrivent le samedi, 28 mai. A Tévêché, les évêques entourent M^'" Taché et deux notables de la ville lisent des adresses. M^*" Grandin à son tour complimente les illustres visiteurs.

« Avec quelle joie nous vous revoyons, cher et vénéré Père, le premier fondateur de nos missions, dit-il en sadressant à M^"" Taché. Vous n'avez pas seulement décidé la fondation de celle-ci, vous en avez choisi la place et nommé le titulaire, le saint patron de celui qui, sous votre direction, la devait guider, le saint martyr que Dieu a chargé de protéger les libertés de l'Eglise, après être mort pour les défendre. Deus qui beaturn, etc. Chaque fois que je récite cette belle prière, je crois comprendre que l'Espril-Saint lui-même vous a inspiré ce choix; je crois que le vénéré Mg"^ Bourget était guidé, lui aussi, par le même Esprit, lorsqu'au concile de Québec, en 1868, il fut question de proposer au Souverain Pontife l'érection de ce nouveau diocèse. Je proposai Edmonton, comme siège du futur évêque. M^"" Laflèche, de son côté, parlait du lac La Biche. Mê'^ Bourget insista pour Saint-Albert et gagna tous les R°«' Pères du Concile à son opinion. On m'a déjà proposé de transférer ailleurs le siège épiscopal ; mes successeurs en prendront la responsabilité, s'ils le veulent. Pour moi, je tiens au titulaire que vous nous avez donné sous l'inspiration de l'Esprit-Saint. Je vois et je sens aussi clairement, dans tout ce qui concerne cette mission, ce diocèse tout entier, l'action bien visible de la divine Providence. Qui aurait cru, Monseigneur, lorsqu'il y a 3i ans vous décidiez celte fondation et en marquiez la place, lorsque trois ans plus tard vous en visitiez les humbles commencements, que lorsque vous y reviendriez, ce serait en qualité de métropolitain, accompagné de six autres archevêques ou évêques?... Permettez-moi, Monseigneur, de vous rappeler ce que me disait un jour un de vos plus zélés missionnaires : j'étais alors à MacKenzie comme votre coadjuteur: « Je suis heu- « reux de vous voir dans ce district ; mais je voudrais vous y voir « comme titulaire : je croirais le règne de Dieu assuré dans le Nord- « Ouest, si, avec un archevêque à Saint-Boniface, je voyais un évêque « titulaire à MacKenzie et un autre à Edmonton. » Saint-Albert n'existait pas alors. Cette pensée était un effet du zèle ardent du regretté P. Grollier... Nous n'aurions pas supposé alors que de votre vivant nous verrions ces souhaits se réaliser, et au-delà, puisque vous venez de visiter un troisième sufïragant à Prince-Albert et que vous allez dans quelques jours eu visiter un autre, M^'' Févêque de NeAV-Westminster. »

M^'" Taché était si faible et si souffrant qu'il -pria M^'" d'Ottawa de répondre. Le lendemain, dimanche, malgré son excessive fatigue, il veut assistera la messe célébrée pontificalement au fauteuil par M^'" Laflèche.

Les évêques quittèrent Saint-Albert le lundi matin en route pour l'Ouest, s'arrêtant à Kamloops, où ]\P'' Durieu et ses missionnaires avaient orgaaisé un grand congrès eucharistique de tous les sauvages ca'holiques de la Colombie Britannique.

« Des centaines de tentes couvraient la vallée et s'étageaient sur les flancs des collines d'alentour. Les cuivres des fanfares indiennes, régulièrement scandés par la grosse voix du canon se répercutant d'écho en écho, étaient d'un effet saisissant.

« Après les souhaits de bienvenue, présentés en langue chiuook par le chef des Séchelles au nom de tous, et auxquels Ms' Brondel répondit dans la même langue, le cortège se dirigea vers la maison des Oblats et le couvent des religieuses de Sainte-Anne perchés au haut de la colline. Il y sut réceptions, discours et banquets. Le clou de la fête fut la représentation de la Passion par les Indiens eux-mêmes, V Oberammergau canadien, comme disait le P. Lacombe. La procession se forma dans la plaine et se dirigea au chant des cantiques vers la colline qui figurait le Golgotha. Toutes les stations de la voie douloureuse furent successivement parcourues et les scènes historiques reproduites au naturel par les Indiens, acteurs convaincus du sombre drame... Quand tout fut consommé, une lugubre clameur monta de toutes parts : le Christ est mort !... Et, par une coïncidence étrange, le soleil se voilant à ce moment d'épais nuages sembla vouloir ajouter au réalisme de la scène.

« Ce fut ensuite la cérémonie purement religieuse présidée par Mï' Durieu, assisté de ses collègues dans l'épiscopat. Celte assemblée de prélats fît une merveilleuse garde d'honneur au Dieu de l'Eucharistie. Le soir venu, le camp s'embrasa de feux multicolores. Spectacle grandiose et pittoresque qui rappelait aux missionnaires les tableaux d'anlan où l'incendie allumé par la fureur homicide illuminait de feux sanglants la prairie et ses sombres futaies. Quel contraste !

<( Partout où passa ensuite le char d'Israël, comme l'appelaient les excursionnistes, à New-Westminster, Seattle, Porlland, Vancouver, Victoria, etc., ce furent les mêmes enchantements, les mêmes conso lations..! »

La caravane s'en retourna à Calgaryoù M^*" Taché était resté à bout de forces. Par contre, M?"" Laflèche, qui se remettait de toutes fatigues, rentrait aux Trois-Rivières raj'onnant du plaisir qu'il eut de contempler la bonté de Dieu dans les œuvres qu'il aidera à produire,

A peine revenu des bords du Pacifique, M?"" des Trois-Rivières, pour se porter mieux encore, sans doute, reprenait le cours interrompu de ses visites pastorales et puis, comme . si rien ne pouvait l'arrêter, il se rendit à Rome ! A son retour le 2 avril 1893, il écrivait à Sœur Marie du Précieux Sang :

Mon voyage a été très heureux. C'est le sixième (à Rome), et c'est le premier où je n'ai pas eu le mal de mer, ni en allant ni en revenant. La traversée de retour surtout a été favorisée d'un temps exceplionrel-

lement beau et s'est eflectuée en sept jours et demi, du Havre à New- York.

Pendant mon séjour à Rome, j'ai joui d'une bonne santé, à l'exception d'un érésipèle qui m'a forcé à garder la chambre, à plusieurs reprises et à me mettre sous les soins du médecin ; mais, cependant, qui n'a rien eu de grave. C'est une irritation de la peau au front qui se produit, quand je prends un froid humide.

Aujourd'hui, ça va de mieux en mieux.

J'ai trouvé le Saint-Père vieilli et bien amaigri, jouissant cependant d'une bonne santé et de toutes ses facultés comme il y a dix ans. Ses forces ont sensiblement diminué, et il ne peut parler longuement, sans se sentir épuisé. 11 m'a fort bien reconnu et accueilli avec une grande bienveillance, chaque fois que j'ai eu occasion de lui parler.

Rome a bien changé depuis l'époque du Concile. Il y a comme une nouvelle Rome bâtie à la moderne, au nord-est et au nord-ouest de l'ancienne.

On y voit de splendides maisons et palais, mais on dit qu'il leur manque la solidité et des locataires ; que plusieurs de ces édifices menacent ruine ainsi que leurs propriétaires, qui ont fait une fort mauvaise spéculation, en croyant faire fortune.

Trois-Rivières se trouvait encore sous renchantement des fêtes jubilaires de 1892 quand, le 4 décembre 1893, M^"- Ch. O. Caron, prévôt du Chapitre, invitait le clergé trifluvien à célébrer encore avec allégresse les Noces d'Or sacerdotales de leur évêque bien-aimé, ordonné prêtre le 7 janvier 1844.

Mais à peine cette invitation avait-elle été lancée, que le vénérable prévôt rendait sa belle âme à Dieu.

Cette inort inattendu de son ami de jeunesse le plus cher, de son intime et dévoué collaborateur, depuis si longtemps et si constamment à la peine à ses côtés, affecta profondément le cœur sensible de M»"" des Trois-Rivières. Il le dira dans une lettre à Sœur Marie du Précieux Sang.

En signe de deuil de la perte cruelle que subissaient l'Evéque et son Chapitre, les fêles des Noces d'Or furent reportées aux 22 et 23 mai suivant.

Toutefois, le 6 janvier le vieil oncle écrivait à sa nièce.

J'ai dit la messe ce matin au couvent du Précieux-Sang. C'est le cinquantième anniversaire de ma première messe.

Cinquante ans bien comptés ! A venir ça paraît long... Passé, c'est comme le rêve de la nuit au matin ! En dix minutes, j'en parcours les principales étapes. Ce qui me frappe le plus dans celte vue rétrospective, c'est le grand nombre de tombes dont cette route est jonchée.

Dans ma famille nous étions sept, et six sont morts. Je reste seul pour répondre à l'appel. Dans ma famille collégiale^ nous avons pris la soutane au nombre de sept, et six sont morts 1 et là encore je reste seul pour répondre présent .' Tous mes collègues dans l'épiscopat ont disparu, et je reste encore seul, étant le doyen d'un épiscopat entièrement renouvelé.

Je doi.s donc dire avec plus de probabilité que jamais : « C'est à mon tour maintenant à franchir le redoutable passage du temps à l'éternité ! »

En regardant encore les ditlérentes étapes du chemin parcouru, j'y aperçois, hélas I bien des gaucheries, des faux pas. Bien des choses que je ne ferais pas, si c'était à recommencer. Cependant j'ai la confiance que le bon Dieu me les pardonnera, et que, dans sa miséricorde, il daignera accepter, en compensation, les épreuves par lesquelles il lui a plu de me faire passer.

D'un autre côté, je reconnais que tout le long de la route, sa paternelle bonté n'a cessé de veiller sut moi, et m'a protégé, en plus d'une circonstance, d'une manière toute spéciale.

Aide-moi à lui demander pardon de tous mes faux pas et à lui rendre grâces de ses immenses bienfaits.

Jai chanté la messe et les vêpres, hier, comme il y a dix ou quinze ans, sans plus de fatigue.

Néanmoins, le 7 janvier, dans une certaine intimité, avec cette délicate discrétion qu^inspire un deuil bien senti, Ms"" Laflèche officiait pontificalement dans sa cathédrale, entouré d'un nombreux Clergé et d'une grande fouie recueillie. Simplement, mais éloquemment, M. le chanoine Cloutier reprit la parole et fit un nouvel éloge de la vie sacerdotale de son évèque.

Le 10 janvier M»'' Taché écrivait à son vieil ami :

« Le 6 janvier, j'ai beaucoup pensé à vous et continue de le faire depuis, vénéré Seigneur. Ad miiUos annos... C'est en ce grand jour de sa manifestation que le Seigneur vous rendait participant de son sacerdoce pour que vous puissiez le manifester devant les gentils du Nord- Ouest. 11 y a de cela 5o ans, et de ces 5o années, il y en aura bientôt Ag que j ai l'avantage de vous connaître et par conséquent de vous aimer... Que votre sacerdoce si fécond se prolonge encore longtemps pour la gloire de Dieu, le salut des âmes et l'avantage de notre chère patrie, si péniblement éprouvée par la malice des ennemis de Dieu... Je me réjouis immensément de vous savoir si bien. Qui nous aurait dit, il y a 45 ans, que je ne pourrais plus marcher, quand vous-même seriez encore alerte. Je passe ma vie assis, sans exercice, sans le moindre mouvement qui ne provoque pas de douleur. Que la sainte volonté de Dieu soit faite 1 Ne pouvant pas marcher, je n'ai pu aller à vos noces

d'or. Je vous invite aux miennes si tant est que j'atteigne la cinquantaine... » Hélas !..

Notre récit nous a conduit à diverses reprises à Sainte- Anne de la Pérade. En 1894, le malheur de toute une population en détresse nous y ramène :

Déjà, le 9 février 1893, un violent incendie y avait' dévoré plusieurs habitations et leurs dépendances; le 20 juillet, même année, nouvel incendie, plus dévorant encore : il consume tout sur la surface de quatre arpents, 20 habitations disparaissent; enfin la veille même des noces d'or de jVP'" Laflèche, une calamité effroyable menace Sainte-Anne d'une destruction complète. Ce sinistre s'appelle dans l'Histoire le Cataclisme de la rivière Sainte-Anne.

Le géologue distingué, Ms"" J. K. Laflamme, dans son rapport au gouvernement provincial, déclare : « L'éboulis de Saint-Alban est un des phénomènes géologiques les plus terribles qui se soient produits dans notre province depuis de longues années. Je ne connais rien, dit-il, qui puisse lui être comparé, soit pour l'étendue de la surface affectée, soit pour le volume de terre déplacée ou charriée par la rivière. En évaluant à 6 milliards de pieds cubes la masse de terre emportée par la rivière, on reste certainement en deçà de la vérité. »

Donc, la nuit du 27 au 28 avril, la rivière Sainte-Anne changeait subitement de cours et bouleversa une étendue de 200 arpents de terre dans les environs de Saint-Alban, en arrière de Saint-Casimir et des Grondines, près de Sainte- Anne. Le lendemain, on constatait que les eaux avaient emporté quatre personnes, submergé huit fermes, englouti le moulin Gorrie et ses dépendances, rasé une sucrerie, enlevé les ponts de Saint-Casimir et de Saint-Alban et deux arches de celui de Sainte-Anne. Après celte nuit de dévastation, la rivière grossie suivait un autre cours.

Le 8 mai 1894, M. Bochet, curé de Sainte-Anne, écrivait: « L'eau de la rivière Sainte-Anne, depuis Péboulis de Saint- Alban, a transporté tant de terre que le cours de la rivière a changé complètement. L'eau se porte maintenant du côté nord-est de la rivière, au lieu de passer au milieu comme autrefois. Cette eau arrive avec une violence terrible, mine le bas de la falaise, qui est de glaise, et cause des éboulis continuels qui ont entraîné déjà deux maisons, trois autres bâtisses, et en menacent une dizaine d'autres qui vont bientôt disparaître... » Parmi les maisons disparues, M. Bochet cite celles de Louis et de Prosper Laflèche. 11 continue : « Si Té-

b«db

boiilis ne s'arrête pas à la ligne du chemin de fer, on craint que tout ce qu'il y a de maisons, y compris le couvent, depuis chez Nazaire Tessier jusqu'à l'église, ne soit emporté. Il y a encore sept autres maisons au-dessus de la ligne du chemin de fer qui disparaîtront d'ici demain, si l'éboulis continue à se produire comme il l'a fait depuis deux jours... Je ne sais pas ce qui nous est réservé d'ici à demain : l'eau de la rivière Sainte-Anne, qui est grossie par les pluies de samedi et dimanche et par la fonte des neiges dans les bois du nord, est d'une violence extraordinaire et peut causer des ravages plus terribles que ceux que nous avons eus. »

La population atterrée pria avec ferveur, invoqua sainte Anne, défila processionnellement face au fléau menaçant et parut exaucé, puisque les eaux perdirent de leur fureur jusqu'à permettre la consolidation de la falaise.

Outre Louis et Prosper Laflèche, Napoléon Laflèche et d'autres familles apparentées étaient sinistrés.

M''^ des Trois-Rivières, qui portait aux siens et à sa paroisse natale le plus vif intérêt, se rendit sur les lieux, consola paternellement toutes les victimes et recommanda les plus malheureux à la charité de ses diocésains.

C'est donc un cœur encore endolori, malgré un ajournement apaisant, que M»"" des Trois-Rivière apporte aux fêtes de ses Noces d'Or. Il s'y prête^ néanmoins, parce qu'il le faut pour rendre son bon peuple heureux. D'ailleurs, comme il voyait, faisait tout en Dieu et pour sa gloire ; qu'il se donnait à la joie comme il endurait la tristesse, parce que c'était la volonté de son Maître qu'on use avec reconnaissance de ses faveurs et qu'on supporte ses épreuves avec confiance, il y parut le lèvres souriantes et le front radieux.

Ainsi les journées des 22 et 23 mai furent cordiales et brillantes. Les fêtes se succédèrent chez les Sœurs de la Providence, chez les Frères^.chez les Ursulines, au Séminaire, et le soir il y eut feux de joie et ftlumination de la ville. Tous et toutes s'ingéniaient à évoquer les plus doux souvenirs, à causer dans un cœur qu'on savait aimant, sensible, les plaisirs les plus délicats. Les Ursulines se distinguèrent. Le P. Belcourt leur avait appris bien des détails sur la vie sauvage et leur avait confié bien d'innocents secrets sur la vie de JNI»^ Laflèche chez les sauvages ; elles les rappelèrent sous diverses formes par la voix angélique des plus avisées de leurs élèves, servie par les meilleures plumes du couvent.

Un chœur se présenta après bien d^autres attractions ; c'était une délégation de sauvages et de métisses, que la gui-

tare et ia mandoline encourageaient. Elles entonnent le cantique Gris sur le Salut :

Air : Travaillez à votre salut

1 . NanagàtaAvoyifamouk Manito ot itasiwewin, Kiyawaw e ayaraihayek Peyalik avI ijiwebisik.

Refrain.

Mizi kekway e mayalak Naspits iyekatenamouk. {bis)

a. Kâ wl manitokasoyek,

Naspits ki matc}iitotena'\vaw; PeyakoA\-kije-Manito, Wiya piko omanitomik.

Mizi kekway, etc.

Ozam e kilimahisout, Awiyak e kihiskwebeskit, Wawals e pichigAvatisit, Wawats e nitta kichiwachit.

Mizi kekway, etc.

Ayiman matchimanito, Kakike kihtchi Avicapimit; Ekagwataweyitamik, Kakike ichkoutek e ayak.

Mizi kekway., etc.

Page 1