CHAPITRE XXVI
Hommage au défunt. — Les funérailles. — Jugement final sur son caractère, son enseignement et ses œuvres.
Vingt années se sont écoulées depuis la mort de Ms"" L.- F. Laflèche, mort pareille à celle du chevalier Bayard dont il égala la vaillance sur un champ de bataille qui eut l'étendue de son existence laborieuse. Ce saint, ce docteur, ce soldat tomba face aux erreurs qu'il refoulait et de l'ennemi dont il fut la constante terreur, ses armes loyales à la main. La poussière de la mêlée qui obscurcissait alors le ciel et cachait la beauté de son attitude, qui fut constamment celle d'un héros, est retombée sur sa tombe vénérée de tous, et la génération qui recueille encore les fruits de ses exploits reconnaît enfin les mérites éclatants de ses hauts faits. Et c'est pourquoi l'histoire lui rend la justice que réclamait jadis l'admiration de la plupart de ses contemporains. Jusqu'à sa fin, il pria et lutta, prêchant de parole et d'exemple, offrant jusque dans ses derniers moments, réalité palpable et saisissante, éloquente comme le plus captivant de ses sermons, 1 immortelle vérité des enseignements de toute sa vie. Il n'était plus !
Tous ceux qui l'avaient connu, aimé, admiré; toutes les légions du Christ, toutes les saintes phalanges de l'Eglise militante dont il était le chef écouté, et pour lesquels il était et resta un symbole, un drapeau, un signe de ralliement, défilèrent une dernière fois devant lui, saluant en lui le général qui avait mené Israël à la victoire, ce Machabée qui livra tant et de si glorieux combats!
Une vive lumière qui brillait sur la montagne s'était éteinte au souffle de la tempête qui balaye sans cesse un monde mortel, une force prodigieuse faisait défaut aux hommes accablés et un vide immense s'était creusé au milieu d'eux,
Laflèche était mort ! mais sa trace profonde restait sur le rivage qu'il quittait, laissant à ceux qui le pleuraient, avec l'exemple de ses vertus les fruits abondants de ses œuvres.
Laflèche fut un caractère fort et on a dit qu'il ne laissa personne indifférent: on se passionnait pour ou contre lui, comme on se passionne pour ou contre l'Eglise.
Peut-on rencontrer dans ses actes, dans ses paroles^ dans ses écrits quelque chose qui soit terne, flottant, imprécis? Il est catégorique dans ses aflirraations, viril dans ses résolutions, ardent dans sa foi, sans peur, et l'on peut ajouter sans reproche, dans la sincérité de sa conduite. Il avait en égale horreur les ténèbres et les demi-vérités ; il était étranger aux calculs humains faits de défaillances et de compromis. Il fut missionnaire dans la Prairie déserte, missionnaire dans le monde tumultueux; partout missionnaire de la vérité immortelle qui honore et sauve l'homme de bonne volonté.
Si sa vie sacerdotale et épiscopale n'a été qu'un long combat ayant pour objectif la formation, l'éducation chrétienne de la jeunesse, et l'endiguement des erreurs d\i vieux monde qui débordaient sur sa jeune patrie dont le recul n'était plus une sauvegarde, sa vie intime fut cependant celle d'un homme doux et humble de cœur, pieux et mortifié, qui se donnait tout à tous sans distinction. Sur son lit de mort il reçoit les hommages suprêmes des grands de la terre, et il appelle à son chevet une pauvre sauvagesse qu'il a sauvée dans la prairie et qu'il veut consoler de sa perte prochaine.
11 s'intéressa au sort de ceux que le monde délaisse ou que la fortune trahit ; il fonda pour eux des refuges tel l'hôpital de la Providence où veillent les anges du bon accueil et de l'espérance. C'est donc au milieu des infortunés, dont il assura le soulagement ou la paix, qu'il se retire lui-même pour mourir ; car, ayant aimé la pauvreté, c'est dans le séjour de la détresse humaine qu'il veut trouver avec les suprêmes consolations la récompense dont la foi chrétienne est la source, et l'au-delà lumineux l'aboutissement éternel.
En habits pontificaux, mitre en tête, le signe de la rédemption entre ses mains jointes, il attend son peuple sur un lit de parade, dans un salon converti en chapelle ardente ; et tous ceux qui se sont si longtemps nourris de sa parole sonore, et ceux mêmes qui l'ont combattu, viennent jusque-là chercher ce qu'est la destinée d'une âme, qui laisse sur la figure de son corps l'ineffable trace d'une suprême félicité, et ce que faisait alors, et ce que pensait ce noble vieillard, si sûr de lui-même et de son Dieu, qui s'est endormi dans l'enchantement d'une vision visiblement fortunée !
La foule songe et défile silencieuse, attendrie; elle dit en passant : c'est un saint! Sa dévotion fait que déjà elle l'in-
voque et veut en emporter un souvenir : chapelet, scapulaire, tout autre objet posé sur ce corps à la face souriante, sur ces mains qui cessent de bénir dans l'immobile bénédiction que devient le repos des élus. Il faut une garde vigilante autour de ce saint pour que son lit de parade, ses ornements, ses habits ne se dispersent point en reliques convoitées de tous.
Il est mis en bière, presque assis, comme si l'on refusait d'admettre que la faiblesse ait pu coucher tant de vaillance dans le tombeau. Le drapeau pontifical et le drapeau tricolore sont en berne au sommet de Thôpital. Avant le transfert à l'évêché, dans un char attelé de quatre chevaux, de ce corps mortifié qui n'eut jamais voiture à lui, ni aucun autre luxe voulu, le chanoine Rhéault chante un Libéra. A l'évêché comme à l'hôpital, c'est encore une foule qui ne peut se rassasier et qui passe et repasse, qui prie et qui pleure devant ce cercueil qui la fascine ; elle aime ce lieu saint tendu de blanc et flamboyant où le cher disparu jjria si souvent avec tant de ferveur; elle aime cet autel recouvert d'un drap violet où il s'ofFi'ait si volontiers, uni à son Dieu holocauste, victime d'un amour divin qu'il essayait de partager un peu plus chaque jour.
Le peuple répétait dans son saisissement révélateur : un saint ! Il avait vu ces lèvres, si vibrantes jusque-là, fermées enfin sur le secret de la tombe. Elles dirent et répétèrent jusqu'au bout : « Quel bonheur de croire en face de la mort \ »
Et ce peuple fidèle, qui avait une pleine confiance eu son pasteur aimé, s'en allait disant : heureux donc ceux qui croient et se retirent au ciel comme lui !
M. le chanoine Gloutier annonce la veille des funérailles aux Trifluviens accourus dans la cathédrale, qu'on a ouvert le testament du cher défunt qui se distingua, dit-il, par son dévouement absolu pour l'Eglise et le Pape, par son amour de la Patrie et de sa famille spirituelle ; on lit dans ce testament : qu'il béait le bon Dieu d'avoir été reçu prêtre, honneur suprême dont il se reconnaissait indigne, ([ull le bénit de l'avoir élevé à la dignité épiscopale, qu'il le bénit de lui avoir permis d'assister au Concile du Vatican, où il eut le bonheur de voter l'Infaillibilité Pontificale...
« Ce dévouement à l'Eglise et à son Chef, ajoute M. le chanoine Gloutier, fut rudement rais à l'épreuve en certaines circonstances (division de son diocèse). Supposez-vous situation plus terrible que celle d'un homme de bien qui combattrait de toutes ses forces pour le triomphe
d'un chef et qui finalement serait frappé par ce même chef? Des épreuves^ pareilles sont réservées pcr Dieu aux grands cœurs, aux nobles intelligences, aux âmes généreuses.
« Je fis alors avec lui le voyage de Rome. Il hésita bien longtemps avant de l'entreprendre. Il craignait que la chose ne déplût au Pape et il me disait : « Je sens que, si Je Pape ne voulait pas me croire, je mourrais là I »
Mais le Pape lui dit : « Monseigneur, ce n'est pas seulement votre droit, c'est votre devoir de défendre votre diocèse. »
Et Léon XllI aurait pu ajouter : si j^'avais Tapparenc-e de ne pas vous croire, en considération d\in intérêt supérieur^ secret de l'Eglise, cela ne vous mettrait pas dans le tort, ni une décision contraire à vos désirs, à votre intérêt et à celui de votre église particulière.
Mais ce que le Souverain Pontife lui confia ainsi le consola déjà et mit son cœur tourmenté à l'aise.
L'épreuve décisive n'en parut pas moins dure; mais l'obéissance de l'évêque égala sa vaillance. Il rédigea une lettre d'acquiscement respirant sa parfaite et cordiale soumission aux volontés du Saint-Siège.
Ms"" Laflèclie aimait son pays. Cet amour fut le mobile des luttes qui remplirent son existence: « Ah! s'écrie le chanoine Cloutier dans la même circonstance, prenant la dépouille mortelle du héros en témoignage, je voudrais pouvoir m'adresser à tous ceux qu'il a combattus et leur dire avec l'autorité de nos trente ans de vie commune avec Monseigneur : vous avez bien mal connu cet homme. Jamais il n'a eu la moindre animosité contre vous. S'il a combattu vos doctrines, c'était uniquement parce qu'il le croyait nécessaire dans l'intérêt supérieur de la foi et de son pays. »
L'intérêt qu'il portait à l'éducation de la jeunesse tenait nécessairement une large place dans ses préoccupations. Nous avons vu ce qu'il faisait pour les Ecoles du Nord-Ouest. Il n'était pas moins attentif à la bonne tenue, aux besoins des écoles de sa province et surtout de son diocèse. Tous les ans il visitait toutes les écoles des Trois-Rivières ; il parlait au jeune âge le langage qu'il entend et qui lui plaît. Dans ses visites pastorales, où il apportait tant de cœur et de zèle, il prodiguait ses labeurs, son temps et consacrait toujours le meilleur de sa tendresse à l'enfance; s'il mourut à la peine, on peut dire que ce fut dans sa grande joie de commenter l'Encyclique Affari vos qui était le couronnement de toute sa carrière, la confirmation solennelle de tout son enseignement en matière d'éducation.
Et s'il faut, à la suite de M. le chanoine Cloutier, résumer son œuvre dans le diocèse des Trois-Rivières, disons qu'il sauva tout d'abord la Corporation de levêché de la banqueroute en restaurant ses finances et en lui assurant des ressources pour l'avenir ; il acheva sa Cathédrale dont il érigea le Chapitre, construisit l'Evèché, l'Hôpital, le Séminaire, favorisa l'établissement et le développement des écoles de filles et de garçons dans les paroisses, couronnant cette entreprise scolaire par la fondation du monastère du Précieux- Sang qu'il regardait comme le paratonnerre de sa ville épiscopale.
Que d'églises il a bâties ou rebâties, que de sanctuaires il a enrichis, que de paroisses nouvelles il a fondées, une trentaine pour le moins; et que d'autres il avait déjà mises en voie de prochaine naissance. Quel immense travail d'organisation et de formation, et quel cohorte de saints prêtres il gagna au service de Dieu, soit qu'il les mit au sillon sous ses yeux, soit qu'il les envoya au secours de missions ou de diocèses moiîis favorisés que lui. Et que de servantes de Dieu sa parole conduisit aussi, à l'ombre du sanctuaire^ vers la perfection évangélique I
La seconde translation du corps de Ms'" Laflèche, de l'évêché à la cathédrale, eut lieu un après-midi. Il fut porté en grande pompe sous la présidence de son ami M"' Duhamel, archevêque d'Ottawa. Le cortège dut étendre son parcours pour satisfaire la foule énorme que le Grand Trunk et le Canadian Pacific déversent presque gratuitement dans Trois- Rivières : la ville était décorée comme aux grands jours et les particuliers avaient orné leurs demeures avec empressement, rues et avenues étaient pavoisées et tapissées de verdure, de fleurs : le mort avançait en triomphe vers un repos que son éminente vertu rendait déjà glorieux en ce monde.
M^'' Bruchési, archevêque de Montréal, prononça la remarquable oraison funèbre que nous avons insérée à la fm du tome vi des Voix Canadiennes : il y fit de la personne et de l'œuvre du défunt un éloge magnifique, qui avait le grand mérite d'être parfaitement motivé et sincère ; il le défendit même quand il le fallait avec autant d'énergie que de bonheur.
La presse, qui retentit si longtemps de ses paroles et attacha à tous ses actes une si grande importance, l'accompagne à sa dernière demeure respectueuse et bienveillante :
« Ms"^ Laflèche, dit la Défense, s'est constitué pendant toute sa carrière l'ennemi implacable du libéralisme doctrinal et sectaire : il a dé-
nonce cette erreur pernicieuse dans ses discours, il l'a combattue sous toutes ses formes et s'est fait contre elle le champion intrépide et infatigable de la vérité intégrale. On peut dire qu'il est mort sur la brèche comme un vrai chevalier de Dieu... Doué par la Providence de dons magnifiques, d'une éloquence lumineuse, communicative, entraînante, il était aussi un savant et un penseur profond. La Philosophie, la Théologie, les sciences profanes et sacrées n'avaient pas de secrets pour lui. Aussi avec une grande sûreté de doctrine et de jugement il enseignait... L'histoire rendra justice à ce prélat. Elle dira que sa claire vue des choses à venir fut quelquefois méconnue et taxée dexagération, mais qu'au soir de sa vie laborieuse il eut la douleur de voir l'événement lui donner raison... «
Le Monde Canadien trouvait que M?"" Laflèche avait fait époque :
« Depuis plus de cinquante ans rien de ce qui intéressait le progrès religieux, moral et matériel de notre population ne lui a été étranger. Son influence rayonnait au loin et l'on peut dire en toute vérité que, dans ces dernières années surtout;, ses supérieurs hiérarchiques euxmêmes le reconnaissaient comme leur chef : c'est le général de l'armée sainte, disait en effet, l'un d'eux. »
C'était aussi l'avis du Progrès de Valleyfield, qui ajoutait ;
« Orateur et écrivain distingué, il Si percé de rudes coups à ses adversaires qui, dans l'ardeur de la lut'€,. se !ai ont pas toujours rendu justice... Quoi qu on pense de ses idées, on ne peut mettre en doute sa sincérité et son dévouement à la religion de ses pères et à la nationalité franco-canadienne. A une époque oii les intérêts matériels abaissent tous les caractères, étouffent toutes les idées généreuses, c'était un beau spectacle de voir ce courageux vieillard combattre pour des idées, pour des principes, contre cette civilisation moderne qu'il haïssait tant. »
Le Progrès supposait une haine inexistante contre une civilisation qui demandait seulement à être mieux définie par V i-même pour éviter la confusion, mère de contestations
seuses, même au Canada aux abords d'une tombe.
C<!st un grand évêqueet un grand patriote, s'écriait le Journal de Waterloo, qui vient de descendre dans la tombe. Sa mort est une perte non seulement pour Trois-Rivières, mais pour toute la province, pour tout le pays et pour tout l'épiscopat canadien. Aussi modeste que savant, aussi inflexible sur les principes que bon et affable dans le com-
merce intime de la vie. il semblait n'avoir que deux désirs dans le cœur : voir son Dieu aimé et adoré, et sa patrie heureuse et prospère. Jamais il n'a reculé devant le devoir, quelque sacrifice qu'il put exiger ; chacun de ses actes était dicté par la plus pure charité et la justice en était toujours le premier mobile... »
'LeManitoha^ dans une notice empreinte de reconnaissance, rappela les services rendus par le défunt au pays témoin de ses premiers exploits et qu^on désignait naguère sous le nom de Pays d'en Haut. Il ajoutait :
« D'un aspact^t d'un tempérament ascétiques, M^"" Laflèche était la simplicité même dans ses rapports avec toutes les classes. Très causeur, toujours intéressant et instructif, il ne dédaignait pas de fournir son contingent aux gaietés de la conversation »...
Vient ensuite le rappel de la sciexice, des vertus, surtout du patriotisme agissant et vibrant de Ms"" Laflèche que nous retrouvons sous diverses formes également flatteuses, dans vingt autres journaux de l'époque que nous feuilletons.
11 y avait des Trifluviens résidant à Montréal. Ils se réunissent pour adopter des résolutions de condoléances à l'occasion de la mort du fondateur du Séminaire des Trois-Rivières dont la plupart sont d'anciens élèves. L'échevin Gresse fait un brillant éloge de M^"" Laflèche devant cette assemblée sympathique. Il évoque la belle ligure du défunt, résume son œuvre grandiose et demande ce que, Trifluviens reconnaissants, ils vont faire au moment où la tombe réclame la dépouille mortelle « et sainte d'un homme qui durant toute sa vie fut le plus grand, le plus saint, le plus admirable d'entre toutes les grandes figures religieuses et nationales de notre pays... Depuis trente ans il a étonné le pays tout entier par sa science profonde, sa fermeté inébranlable, son attachement aux vrais principes de l'Eglise, son patriotisme éclairé, son amour de toutes les œuvres de charité et de bienfaisance. » Et l'assemblée décide l'envoi d'une délégation aux funérailles.
Le correspondant du Monde Canadien dit avoir entendu lui-même M?' Laflèche causer successivement, avec la même autorité, des questions politiques avec un journaliste, du droit avec un avocat, d'une entreprise commerciale avec un industriel, de l'anatomie et des relations de la médecine et de la foi avec un médecin. Et chacun de ses interlocuteurs, subjugué bientôt par le charme, se plaisait à écouter plutôt qu'à converser, tant il y avait du savoir vrai et d'amabilité
dans les paroles du digne évêque. Nous ne sachions pas qu'un seul Canadien-Français ait atteint plus haut que lui dans le domaine de Téloquence. Gela tenait à plusieurs causes : aux dons naturels d'abord, puis à ses fortes études, à sa facilité d'assimilation, à la vivacité de ses convictions, au naturel et à l'apparente simplicité de ses paroles, aux mouvements ardents de son éloquence, au style imagé pris en partie chez les sauvages, et qui lui servait à rendre facile à l'intelligence les choses les plus ardues et les plus compliquées. » Ajoutez à cela une connaissance parfaite des Ecritures Saintes, une voix vibrante et sympathique, un patriotisme débordant, et vous avez l'éloquence de M^' Laflèche.
Son action fut aussi étendue qu'intense. Il recherchait, loin de les fuir, toutes occasions d'entraver l'essort des erreurs qu'il pourchassait, et pour répandre ses enseignements, il se trouvait aux fêtes nationales comme aux fêtes religieuses; les comices agricoles l'attiraient comme les réunions des sociétés de bienfaisance et les distributions de prix ; il ne dédaignait même pas les fêtes de familles auxquelles parfois il prenait part, toujours avec la même préoccupation : arborer un drapeau, semer la bonne parole. Car M^"" des Trois-Rivières était convaincu du rôle civilisateur et chrétien de la race française en Amérique.
La devise de Ms' Laflèche était Suaviter et fortiter. C'est, en effet, avec douceur et fermeté, en bon père de famille qu'il conduisait son peuple, au milieu duquel il passait lentement, souriant, bénissant, égrenant son chapelet, hachant le Pater ou VAve pour tapoter la joue d^un bambin familier, ou féliciter la mère heureuse de la rencontre bénie, s'informant près de l'un si la malade pour laquelle il a prié se portait mieux, ou si, plus tempérant, Louis revenait plus correctement au foyer. Discrètement il glissait Taumône au pauvre qui rougissait d'en avoir besoin.
Sa porte était ouverte largement comme son cœur : courait à l'évêché riches et pauvres, jeunes et vieux, en quête de conseils, de consolations ou de secours. Les requêtes étaient parfois naïves, mais le bon évêque ne riait pas, ce qui rassurait le mieux la confiance.
D'ailleurs, on ne faisait guère antichambre chez lui. Généralement on connaissait les lieux, où on s'y orientait à son aise. On allait tranquillement frapper à la porte de l'évêque qui semblait toujours vous attendre.
Et cet abord, rendu intentionnellement facile, ne dégénérait jamais en l'importune familiarité; le respect suffisait
pour maintenir l'honnête distance, à la limite de laquelle on n'abordait plus qu'à genoux instinctivement.
Il semblait que ce fut pour Ms"" Laflèche un besoin d'édification et de méditation que d'aller chaque jour, si possible, au chevet d'un mourant qu'il aidait à passer dans son éternité avec plus de résignation, ou une meilleure confiance. Telle était aussi sa prévenance pour les siens qu'à 75 ans, un dimanche, après avoir chanté messe et vêpres, prêché longuement, boitant, suant sang et eau sous un ciel torride de juillet, il se hâtait d'une extrémité de la ville à l'autre, fort affairé : c'est qu'un malade avait manifesté le désir d'avoir une religieuse et il la cherchait lui-même !
« Son diocèse a été divisé, diminué, dit la chronique dont se fit l'écho le narrateur des Fêtes Jubilaires, mais i'évêque n'en a rien perdu de son prestige et de son influence ; il a grandi dans l'épreuve. Rarement la mitre a brillé d'un éclat aussi pur, d'unrayonnementaussi vif et aussi lointain, »
J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé, a dit et fréquemment répété Ms"" Laflèche. C'était donc un convaincu, cet amant passionné de la vérité intégrale, dont toutes les énergies et les admirables talents furent voués à la défense de causes bien faites pour enflammer son noble cœur, qu'il fût question des libertés civiques ou de l'usage honnête qu'il fallait faire des droits du citoyen ; qu'il y eût à rappeler les hommes au respect d'eux-mêmes dans Tusage des dons de la nature ou des grâces du ciel. Et quand il avait fait en conscience tout son devoir et qu'il semblait encore loin de Tidéal vers lequel tendait ses efforts, il pouvait dire avec une pleine sérénité : il me tarde bien d^aller connaître dans le sein du Dieu des lumières, vers lequel tendent toutes les puissances de mon âme, si j'ai eu tort ou raison d'aimer et de défendre ainsi ce que j'ai cru être le vrai !
Il croyait et c'était tout le secret de l'irrépressible ardeur de sa conduite et sa manière d'imiter les confesseurs de la foi. Il développait ainsi son enseignement si pur et ses œuvres admirables, sans faiblesse, sans hésitations, sans compter ses eflbrts, ses peines, ses douleurs ; aucune épreuve ne pouvant réduire son courage, ni diminuer sa confiance en la Providence qui était sa lumière et son espoir. Il fut un héros sans affectation, et la postérité le classera parmi les Pères de FEgiise contemporaine. Il a défendu le corps des doctrines de l'Eglise et ces traditions immortelles, dont il n'admettait ni l'atténuation, ni l'amoindrissement.
Cette force de conviction, cette générosité, celte grandeur d'âme poussée jusqu'à ^abnégation, jusqu'au sacrifice,
toutes ces belles et hautes qualités qui font les héros et les saints, certaines gens n'ont voulu, de son vivant, ni les admettre ni les apprécier : ces gens, il est vrai, eurent à souffrir de ses attaques impétueuses contre leurs erreurs intéressées, ou leurs faiblesses, parfois mercenaires.
Ces gens, en leur propre folie, osaient le dire moyennâgeux, toqué même, comme si la sublime Folie du Sauveur lui-même ne l'avait pas conduit de Gethsémani au Prétoire, et par la complaisance d'un Pilate au sacrifice du Calvaire, mais du haut de la Croix dans la gloire des cieux.
Jules Saint Elme le disait, de son côté, en termes émus aux lecteurs de La Défense.
Et plus tard, comme si le sujet restait inexploré ou inépuisable, devant une brillante assemblée de fidèles, attacher.; à la mémoire M""" de Laflèche, le P. Lalande S. J. examinait encore, au couvent des Ursulines des Trois-Rivières, les griefs des contradicteurs du saint évêque.
Après avoir dit la sainteté majestueuse et la pénétrante éloquence que lui-même et ses collègues avaient trouvée dans le regard étincelant et si jeune encore de ce beau vieillard, dans cette voix dont Péclat métallique faisait vibrer^ dans des phrases courtes et dures que martelait un geste énergique et qui semblait trancher le vrai du faux comme à grands coups d'épée, il ajoute : « depuis que je l'ai entendu il y a quinze ans, bien d'autres figures ont paru et se sont éteintes dans le monde religieux et dans le monde de la science. La sienne reste parmi les plus grandes. Quand l'Histoire évoque les luttes doctrinales de notre siècle et remet sous les yeux les noms des Gerbet, des Parisis, des Berthaud, des Pie et des Guéranger, il semble que, tout naturellement, il faille, à côté de ces grands noms, inscrire celui de Lailèche. » Et l'orateur renonçant à scruter une vie qui a été scrutée par tant d^autre-^ mieux placés que lui pour en connaître, s'attache surtout oux griefs qu'il suscita chez les hommes qui l'ont méconnu.
On lui reprochait de ti-op dogmatiser et de traiter trop souvent de ses grands principes.
Les juifs demandèrent aussi à Jésus de faire taire ses disciples et le Seigneur pourtant ne leur imposa point silence. Le Sauveur ne fit pas davantage taire Ms*" Laflèche qui savait parler et agir, et il faut croire que les libéraux et les gallicans ne purent jamais invoquer de meilleures raisons que les Juifs éconduits pour faire imposer silence à l'apôtre des Trois-Rivières.
Et c^était l'occasion d'affirmer qu'il y a des louanges qui
valent des flétrissures, comme il y a des griefs et des reproches qui grandissent et sont des éloges. Qui a, du reste, parié plus que saint Paul qui voulait qu'un évêque parlât à temps et à contre-temps, sans doute parce que le monde n'est pas juge de certaines opportunités et du contraire. Ms"" Laflèciie, saisi de l'objection, eût répondu sans doute: je ne dogmatise pas, je catéchise et je répète jusqu'à entendement, parce que notre génération en a besoin dans son ignorance religieuse. « On sait tout de nos jours, disait Ms'' Laflèche, navré; tout et fort superficiellement, excepté la religion qu'on semble ignorer. » Et c'est précisément l'incertitude en toutes choses qui donne aux esprits flottants cet art consommé d'équilibristes qui fait aller un peu à droite, autant à gauche, et maintient la stabilité dans Terreur qui se contente de moitiés en toutes choses et se complaît dans l'obscurité.
« Le plus souple des talents de notre époque, dit Torateur, c'est le talent de rendre les armes, la courtoisie avec laquelle on dérobe ses principes pour n'avoir pas à les défendre ». Du temps de Lévis, disait Ms' Laflèche avec son goût prononcé pour les actes chevaleresques, on brûlait ses drapeaux plutôt que de les livrera l'ennemi. » Aujourd'hui, note le Père Lalande, on croit mieux faire en les cachant. Les simples se disent que l'ennemi doit parler vrai puisqu''il crie si fort ; qu'il est en nombre puisqu'il fait tant de bruit ; qu'un tel a raison, étant assez instruit pour se faire imprimer et qu'il l'a dit, et que M. Homais, qui va pourtant à la messe le dimanche, Ta laissé dire aussi.
Mais laisser dire (autre reproche) ne vaut-il pas mieux que de soulever des questions irritantes!
Les questions irritantes ! 11 y en eut toujours, disait M^*" Laflèche. Jésus d'abord en a soulevé en grand nombre, et ces questions sont à traiter plutôt qu'à écarter, précisément pour qu'elles cessent d'être irritantes.
Et ce ne furent pas les questions irritantes, en effet, que Me' Laflèche évitait d'aborder. Il était gardien de vérités ; le mensonge qui les diminuait ou les mettait en doute le trouva toujours éveillé et debout. Selon lui, la vérité intégrale n'avait point de camp, de parti, de caste ou d'école ; c'était la vérité et il l'honorait là où elle se rencontrait; et si l'erreur se trouvait à côté, il la démasquait, sans regarder qui la représentait, forts ou faibles, grands ou petits, amis ou adversaires.
Et cela coûte cher, même à un évêque, de dire toute la vérité et de la défendre intégralement. Gela demande une
âme généreuse, cela expose à paraître infidèle à ceux qu'on a longtemps dirigés ou suivis, pour demeurer fidèle à la vérité qu'ils abandonnent comme aux moyens de la défendre qu^'ils supposent les plus triomphants. On n'a, du moins, jamais pu contester, répétons-le, que ]\P'' Laflèche n'ait été de bonne foi toujours, et attaché à ce qu'il croyait sincèrement le mieux.
On reprocha aussi à Ms'' Laflèche qu'il ne voyait au monde qu'une société et qu'une autorité, société et autorité religieuses. Tout ce qu'il voulait, c'était donner à l'Eglise et à son divin fondateur la place qui leur revenait dans la société. Gela ressort jusqu'à l'évidence de ses sermons, de ses commentaires des Encycliques pontificales, de ses discours patriotiques, même de ses Conférences agricoles comme de tout ce que nous avons de ses autres écrits.
Etait-ce un grief plus sérieux, son désir de voir de saines théories se traduire en une conduite honnête ! Les bonnes idées sans effets pratiques, disait M^'" Laflèche, sont vaines. Il trouvait même que celui qui avait des idées saines, mais dont les œuvres ne l'étaient pas^ pouv^ait pervertir plus de cœurs qu'il ne saurait éclairer des intelligences.
Qu'arrive-t-il, quand les jeunes qui prennent comme guides les hommes qui professent le bien et font le mal, « quand ils voient de près tous ces masques, la fortune aux mains des faiseurs, la trahison broyant des cœurs au nom de l'amitié, les petites influences achetées par de grandes bassesses, et l'argent tenant lieu de conscience ? Ce qui arrive fatalement, c'est que tous ces nouveaux arrivés dans la vie, surpris et ballottés, hésitent et se demandent à quel vent ils ouvriront leur voile ; et il advient qu'ils l'ouvrent au A'ent de Torage et de la perdition. »
C'est ce malheur fréquent que Ms' Laflèche déplorait'amèrement et contre lequel il faisait tant d'efforts, afin d'en préserver la jeunesse. Etait-ce un tort et le reproche parait-il recevable ?
Mais, disaient encore les gens soucieux de leur repos, avec un pareil évêque point de paix possible et tout catholique doit être un combattant !
C'est vrai, et ce reproche on peut le retenir comme un hommage dont le prix égale la sincérité.
Les Ecritures Saintes ne nous laisse pas à cet égard, dans l'incertitude: la vie de Phommeest un combat sans fin,etFhomme mangera son pain à la sueur de son front, ce qui est une des formes la plus commune de ce combat utile et glorieux.
Ms"" Laflèche a été un homme d'action ; il ne fut jamais le
disciple qui dormait à côté de Judas qui agissait; il ne se contentait pa?. de promettre de suivre son Mailre et de dormir en allendant l'œuvre et l'arrivée de i'Iscariote ! L'Univers, 12 août 1898, disait :
« . , . M^"" Laflèche avait plus d'uu trait de ressemblance avec feu le cardinal Manning : au physique il était, comme ce dernier, haut de taille, maigre, ascétique, avec un pronl de médaille ; au moral il avait également un caractère énergique, tempéré par une âme sacerdotale et une inépuisable chariié ; un courage moral qui ne faiblissait jamais, ni devant les clameurs de la multitude, ni devant les murmures de ses amis quand la consdence lui dictait uu devoir à remplir ; un esprit investigateur qui, chaque jour, consacrait de longues heures à létude des sciences sacrées et des problèmes sociaux. Enfin, pour compléter le parallèle, il est mort sur la brèche en tournée pastorale dans les paroisses les plus reculées de son diocèse, et ses héritiers ne trouvèrent pas dans sa succession privée 20 dollars à se partager entr'eux »... II était selon la formule de Quintillien : « Un homme de bien sachant parier. »
Ordinairement, dans ses homélies, il conservait un ton simple et paternel ; « mais dans les occasions solennelles, comme aux Conciles provinciaux, au 200° anniversaire de l'érection du siège épiscopal de Québec, ou quand un danger sérieux menaçait l'intégrité de la doctrine catholique, alors il s'élevait jusqu'à l'éloquence et, dans son langage simple, châtié, dépouillé d'artifices, on sentait une force de conviction et une élévation d'idées auxquelles personne ne pouvait rester indifférent.
« La parole de Dieu ne s'enchaîne pas », professait Ms' Laflèche d'après saint Paul et personne ne put enchaîner son verbe impétueux.
« Il a parlé quand les libéraux contestait à l'Eglise le droit exclusif de juger les écarts de ses membres ; il a parlé et agi quand il a vu notre enseignement supérieur glisser au libéralisme ; il a parlé quand un gouvernement provincial, au mépris des garanties constitutionnelles et de la parole royale, a supprimé les écoles catholiques et les a remplacées par des écoles protestantes ; il a parlé quand il a constaté que des députés catholiques trafiquaient de notre foi et de notre honneur national dans le but d'obtenir des avantages politiques ; il a parlé quand une partie du Clergé conseillait la prudence et pratiquait l'abstention ; il a parlé quand les démagogues, pour l'intimider, le poursuivaient de leurs calomnies. Jamais il ne s'est tu quand la conscience lui ordonnait d'élever la voix... »
Il avait évangélisé le Nord-Ouest ayant foi en l'avenir de ces pays abandonnés.
Un demi-siècle de labeurs, dont il prit d'abord sa large part et qu'il aida les missionnaires à poursuivre, s'est écoulé : « les tribus sauvages dont il étudia la langue et adoucit les mœurs sont maintenant paisibles dans leurs réserves territoriales ; elles se livrent à l'agriculture, les enfants vont à l'école, les vieillards au lieu d'être immolés comme autrefois sont supportés et respectés jusqu'à leur mort, la répudiation des épouses est maintenant plus rare parmi eux que parmi les chrétiens de Chicago. Enfin, depuis la révolte de Riel, les Sauvages et les Métis n^ont pas donné un instant de trouble au gouvernement canadien » : et c'est en partie son œuvre.
Il gouverna son diocèse en bon père de famille, imposant une discipline efficace bien plus par son exemple que par des admonitions...
Il aimait la France et se montrait loyal sujet de l'Angleterre. Il eut enfin la sensible consolation de voir revenir à lui tous ceux qui le combattirent pour son intransigeance : Rome avait jugé les questions irritantes et, pour le surplus, les événements réalisèrent, malheureusement pour tous, ses prévisions pessimistes.
Arrêtons-nous, aussi bien le sujet est-il inépuisable, et l'espace comme la patience du lecteur le plus sympathique peuvent être limités.
En laissant donc à regret la plume, nous déposons avec une admiration profonde la fleur du souvenir sur une tombe qui doit rester chère aux Canadiens, à l'Eglise et à la France.
Fin
Chapitre I. — La Flèche. — Origine de la famille Richer-Laflèche. — Pierre Richer émigré au Canada. — Il s'y remarie et va se fixer à Sainte Anne de la Pérade. — Généalogie. — Naissance de L.-F. Laflèche, son enfance, indices et désir de vocation sacerdotale. — Au Collège et au Séminaire de Nicolet. — M^" Provencher, évêque de Saint-Boniface, obtient son concours pour les Missions du Nord-Ouest. — Il est ordonné prêtre à Québec 5
Chapitre II. — L'Ouest canadien passé et présent. Origines de la colonie et de la mission de la Rivière-Rouge. — Intrigues et conflits sanglants. — Les protestants demandent des missionnaires catholiques et les installent au milieu d'eux. ... 34
Chapitre III. — Itinéraire de L.-F. Richer-Laflèche de Saint- Grégoire-le-Grand dans la province de Québec à la Rivière- Rouge, complété au moyen des notes du P. Taché, futur archevêque de Saint-Boniface 69
Chapitre IV. — L -F. Laflèche à l'évêché de Saint-Boniface. — Il étudia l'indien et dessert les missions voisines. — Les Sioux à l'évêché, leur présence cause un malheur et faillit amener une catastrophe. — Echos des Missions. — L.-F. Laflèche fait le premier traité de la langue crise 97
Chapitre V. — Les Montagnais. — M. Laflèche et le P. Taché sont destinés à la mission de l'Ile-à-Ia-Crosse. — Contre temps. — Epidémie à Saint-Boniface. — Ils prennent congé de iMs"^ Provencher. — Itinéraire de leur voyage de Saint-Boniface à l'Ileà-la Crosse n5
Chapitre VI. — M. Laflèche et le P. Taché à l'Ile-à-la-Crosse. — Le premier organise !a mission, le second s'occupe des voyages au loin. — M^' Provencher songea prendre M. Laflèche comme coadjuteur. — Maladie de M. Laflèche. — Résistance de M. Laflèche qui redoute la charge de l'épiscopat. — M^' Taché, coadjuteur de M«' Provencher i36
Chapitre VII. — Retour de M. La flèche à Saint-Boniface. — Griefs des Métis contre la Compagnie d'Hudson. — M^' Provencher passe outre aux prétentions de la Compagnie et entreprend ses missions chez les Sauvages. — Troubles causés par les vexations de la Compagnie à fourrures et règlement sommiire d'un grave conflit. — Métis et Sauvages, leurs caractères et m(purs, ils ont été calomniés. — La chasse aux bisons dans la Prairie i53