‹ Voix canadiennes (volume 2)Chapitre 36 sur 40 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Lettres intimes, état d'âme. — Œuvres de Ms'' Laflèche. — Deinier appel en faveur des Ecoles du Nord-Ouest. — Frappé au champ d'honneur, derniers jours et mort de Mg'' Laflèche. — La Semaine religieuse de Québec fait son éloge.

L'année de 1895 s'ouvre pour Ms'' des Trois-Rivières par un concert plus harmonieux que jamais de témoignages émus d'amour et de vénération. Il devenait un emblème, un symbole, ce noble vieillard qui s'était tant dépensé en de longs voyages, pénibles et périlleux, et avait tant peiné en des labeurs utiles, bien que parfois ingrats et dont la récompense ici-bas fut des croix lourdes à porter pour des épaules qu'on devait croire afFaiblies ; ce héros qui avait toute sa vie semé les vérités intégrales qui font la force et l'attrait de notre Foi^ semé aussi les raisons divines qui soutiennent au milieu des pires tribulations Fidéal des chrétiens et l'espérance des martyrs; ce charitable père enfin conduisait encore comme par la main ceux qui lui étaient confiés au paradis où il se rendait lui-même à pas lents. Il demeurait à son poste comme le chêne respecté par la cognée du bûcheron sur une vaste plaine, arrosée et féconde, remplaçant la forêt sauvage qui le vit débuter et grandir, mais l'abandonna aux laboureurs comme un souvenir évocateur d'un monde qu'ils avaient fait disparaître. Ces laboureurs, et les passants qui s'arrêtaient sous cet ombrage isolé sur le bord du chemin, louaient Dieu, le trouvant si touffus, si frais et si vieux ; ils voyaient la bonté et la justice divines épanouies dans cette heureuse vieillesse, dans cet automne splendide et prolongé qui prodiguait des fruits savoureux ayant l'apparence des fleurs d\in perpétuel printemps.

Mais lui-même, en avançant ainsi en âge, ne pensait qu'à la journée qu'il pouvait fournir encore ; il ne semblait redouter que l'heure du repos forcé auquel il ne pensait jamais, ne voyant effectivement la récompense du serviteur fidèle qu'à l'envers de la vie, au ciel.

Sœur Marie du Précieux Sang revient cette année, comme toules les autres, apporter ses vœux. Son parrain lui répondit le 9 janvier 1896 :

Tu vois que le bon Dieu a pour agréables les vœux que tu lui adresses pour ton vieil oncle, puisqu'il arrive à l'âge des plus forts, selon l'expression même de l'Esprit-Saint, et qu'au 4 septembre prochain, il commencera sa 8û^ année. Mais au-delà, c'est la période du labeur et de la doulcw. Cependant je la vois arriver sans trop de frayeur. C'est le moyea que la douce Providence prend pour briser l'un après l'autre les lieiis multiples qui nous rattachent à cette psuvre vie, malgré toutes ses misères, sans ie trop grandes douleurs, et de nous rassurer contre les frayeurs de la mort, en nous faisant mieux comprendre la bonté infinie de notre Créateur et Rédempteur, et son immense miséricorde qui veut ainsi nous faire arriver tranquillement au terme du voyage, au bonheur éternel pour lequ*» il nous a créés, et dont il a gravé le désir irrésistible en caractères ineffaçables, au plus intime du cœur humain.

C'est cette consolante vérité que l'Eglise apprend à ses enfants, dès l'aurore de la vie, en leur faisant dite tous les jours : u Je crois en Dieu le Père tout puissant ;.. la résurrection de la chair, la vie éternelle ! »

C'est cette vérité consolante que je comprends de mieux en mieux, à mesure que j'avance dans la vie, et qui répond le mieux aux aspirations de l'âme humaine les plus indestructibles, parce qu'elle est la loi fondamentale de notre nature et le plus solide fondement de notre bonheur, même ici-bas ! »

Il lui écrira encore le 28 août 1897.

«Ma chère NrècE. — Les années s'accumulent sur ma tête ; mais je les porte vaillamment, grâce à Dieu. Je ressens sans doute les apanages de la vieillesse et les ravages du temps.

Les aunées si généreuses, dans le jeune âge, et qui nous apportent, en abondance tant de choses précieu.ses pour le voyage de la vie, deviennent avarea dans l'âge mûr et rapaces dans la vieillesse, ne nous laissant que quelques conettes de cheveux blanchis, quelques débris de dents qui nous ramènent à la bouillie des petits enfants. Cependant, je dois leur rendre le témoignage qu'elles m'ont traité avec une bienveillance particulière, en me laissant une excellente santé. Je ne dirai pas bons pieds ; mais bon œil et bonnes oreilles et Vêlage d'en haut en assez bon ordre, cutant que j'en puis juger par la mémoire et le fil de mes idées. Ce qui me permet de prêcher encore avec autant de facilité qu'il y a quinze ans.

Dans huit jours, j'arriverai à cet âge dont le Saint-Esprit a dit : « Si les plus forts atteignent quatre-vingts ans, au-delà, c'est le labeur pénible et la douleur qui les attend ».

Cependant, j'entre sur ce terraia, qui est au sommet de la vie, avec courage et, da haut de cette montagne, j'aperçois bien clairement en arrière les futilités et le néant de cette pauvre vie, avec son long cortège de déceptions et de misères.

En avant, les consolantes réalités de la vie à venir, avec ses jouissances et son bonheur parfait qui ne connaîtra plus les douloureuses séparations de la mort, et qui n'aura plus de fin.

La réponse aux souhaits de sa filleule ressemble en 1897 aux précédentes, et voici la dernière se reportant aux vœux de 1898: elle porte la date du 20 janvier.

Ma chère Nièce. — Les souhaits de bonne et heureuse année, avec longue et heureuse vieillesse, à l'occasion de Tarrivée de n^.es 80 ans, me sont venus en si grande abondance, que je suis en retard dans mes remerciements.

Cependant, ma reconnaissance n'est p.'xs moins vive ni moins sincère. Rien de plus beau que 8o ans, tant qu'ils ne sont pas arrivés, et grand est le nombre de ceux qui les désirent.

L'Ecrivain sacré nous dit que c'est la faveur réservée aux plus Forts, Eh ! bien, j'en suis ! ?\iais au delà? 11 nous dit que c'est la période du labeur et de la douleur !

J'ai donc abordé celle redoutable période, le 4 septembre dernier.

En regardant en arrière, je reconnais bientôt que le chemin parcouru est en effet bien long, et même plus long pour moi que pour la plupart des autres hommes ! Car il est bien petit le nombre de ceux qui ont fait un chemin plus long que le mien !

Six ou sept fois en voyage au Nord Ouest, à la Rivière-Rouge et même jusqu'à rile-à-la Crosse et à l'Océan Pacifique! Autant au Sud-Est, et jusqu'à Rome I

Que de tombes j'aperçois le long de ce parcours ! Au toit paternel, je reste seul ! Au toit collégial, seul encore ! Au premier toit curial, seul encore ! Je me trouve donc aujourd'hui comme un de ces grands arbres que le défricheur a laissé debout, quand il abat sa forêt, et que le premier coup de vent un peu fort renverse facilement !

Heureusement que le côté de l'avenir nous présente un spectacle plus consolant ! C'est la vie, la vraie vie ! ! I où déjà sont arrivés, j'en ai la confiance, le plus grand nombre et de beaucoup, j'espère, de ceux que j'ai le mieux connus et le plus aimés ! Oh ! que les deux derniers articles du symbole catholique nous offrent de consolations, quand nous le méditons attentivement ! « Je crois la résurrection de la chair, la vie éternelle ' Voilà le plus puissant soutien dans les luttes de la vie et le point de mire de notre courte existence. »

Telles étaient les pensées intimes, et tels resteront jusqu'à la fin l'idéal élevé et les sentiments délicats de Ms"" Laflèche.

Chez lui l'esprit ne se trouble pas et le cœur no faiblit pas davantage. Il voyage comme en son jeune temps et il prêche comme il y avait vingt-cinq ans ; d'autre part, il écrit avec la même facilité et de manière toujours remarquable ses Mandements qu'on relit encore comme des modèles par leurs formes, et comme des traités pratiques pour le fond sur les questions que les plus courageux de l'époque aimaient mieux éviter que les commenter avec clarté et franchise.

Jusqu'au bout, i\P'' Laflèche sera ainsi une torche ardente qui faisait le jour dans les ténèbres qu'entretenaient les erreurs modernes, un phare éblouissant qui, du haut de la montagne, guidait les âmes vers le port de la vérité romaine intégrale.

Le peu d'écrits qu'il nous a laissés suffisent pour démontrer l'unité, la constance de ses enseignements, et leur grande valeur nous fait vivement regretter ce dont un peu plus de soucis de la gloire aurait dû enrichir la littérature de son pays ; mais ce qui est et qu'il a fallu en quelque sorte lui dérober, jette sur un demi-siècle de la vie politique et religieuse du Canada un jour sincère et lumineux dont l'Histoire lui doit le meilleur gré, dont Féglise du Canada, demain encore plus qu'hier, devra lui être reconnaissante.

Nous avons déjà signalé ses Notes sur la langue Cris terminées en 1849 à l'Ile-à-la-Crosse, et ses Quelques Considérations sur les rapports de la société civile avec la religion et la famille. Ses Mémoires relatifs à la division de son diocèse sont le premier de 1875, le second de 1877. Son traité sur l'influence spirituelle indue devant la liberté religieuse et civile est de 1880 et son Mémoire appuyant la demande d'une Ecole normale pour Trois-Rivières parut en 1881. Il dut faire cette même année une réponse à l'abbé Verreau qui fit des objections sur son Mémoire relatif à l'Ecole Normale des Trois-Rivières, L'année suivante, 1882, il produit le fameux Mémoire sur les difficultés religieuses au Canada : nous l'avons reproduit dans le tome i" des Voix Canadiennes et rappelé au couis de cet ouvrage. En 1883 paraît son troisième et plus remarquable Mémoire contre la division de son diocèse. Dès lors son œuvre littéraire se borne aux commentaires des Encycliques de Léon XllI, à ses Mandements, Lettres Pastorales et circulaires au clergé qui forment six volumes. En dehors de ceux de ces derniers documents que nous avons cru devoir signaler pour l'intelligence de notre récit, non moins digne de remarque est sa

belle Lettre Pastorale du 10 septembre 1888 qui publie et commente l'Encyclique relative à la liberté humaine, et son Mandement du 19 mars 1889 promulguant les Décrets du septième et dernier Concile provincial de Québec auquel il prit part.

La parfaite unité de ses vues politiques et religieuses, qui ne varièrent pas durant sa vie, est encore attestée par sa belle Lettre Pastorale du 25 février 1895, concernant les dangers auxquels la foi des catholiques est exposée au Canada. Il y met les fidèles en garde contre les errements qui menacent leur foi, contre les faux pasteurs et les autres ennemis de leur foi, et s'attaque avec son habituelle vigueur à Perreur libérale dans l'éducation et la conduite des citoyens. Quand il lui faudra rappeler aux électeurs leurs devoirs à la veille d^élections législatives, il le fera toujours jusqu'à la fin avec la même sollicitude, avec la même insistance et courage qu'au temps du Programme Catholique et de la Lettre du 22 septembre 1875, qu'il ne désavoua jamais ; dont, au contraire, il reconnaissait l'incessante actualité sous la poussée libérale de Wilfrid Laurier. 11 restait donc jeune malgré les ans ; alerte malgré la fatigue et le temps, puisqu'il voyagera comme il combattra jusqu^au bout.

Nous l'avons vu à Saint-Boniface remplir un devoir d'amitié douloureux et il quitta alors la Rivière-Rouge sans espoir de retour ; espoir que la mort de ses amis et sa fin qu'il voyait nécessairement prochaine, lui interdisaient. Et cependant, l'année suivante, il se retrouvait sur la Rivière- Rouge, au sacre du R. P. Langevin, ancien supérieur de l'Université d'Ottawa, ami de M''" Taché, devenu son successeur sur le sièo-e de M^^'N. Provencher.

Et cette fois encore, revenant de si loin et touchant à peine à Montréal, il reparaît aux Trois-Rivières comme l'étoile qui file sur le ciel silencieux et reprend son cours, c'est-à-dire, ses visites pastorales, pour ce long voyage, un instant interrompues !

M""" Langevin continuait à Saint-Boniface l'œuvre ardue de Msi" Taché, il subissait aussi les mêmes contrariétés. La guerre à l'enseignement catholique se poursuivait sans merci, et la défense s'imposait sans répit. Le concours de M?^ Laflèche ne faiblit pas malgré le poids des ans et le changement des personnes ; il le devait à lui-même, à la mémoire d'un héros qui l'avait précédé dans la gloire.

Le 11 février' 1897 il fait un nouvel appel motivé à son clergé, à ses diocésains en faveur des Ecoles du Nord-Ouest en ces termes :

BiEM CHERS GoopÉRATEURS. — Je viens aujourd'hui faire appel à votre charité en faveur des infortunés catholiques du Manitoba, et vous faire connaître bien clairement et bien nettement le jugement que je porte, et que tout catholique doit porter, sur le prétendu règlement relatif à la question des écoles de Manitoba, passé entre les représentants du gouvernement central d'Oltawa elle gouvernement local de Manitoba.

Je n'hésite pas à vous dire que le règlement n'est qu'un sacrifice sans compensation acceptable des droits et des intérêts de nos coreligionnaires de cette province, ce n'est qu'une lâche et honteuse capitulation accomplie à rinsudes intéressés, dans l'ombre et le secret, qu'il est de notre devoir de réprouver entièrement, et contre laquelle nous devons protester énergiquement. « C'est pourquoi l'intrépide archevêque de Saint-Boniface (M"'" Lange vin) s'est einpressé de protester comme il le devait, contre ce scandale sans pareil dans les annales de notre histoire. Fort de l'appui du Saint-Siège qui ne peut faillir, et de la sanction du plus haut tribunal de l'empire ; il la reprouvé au nom du droit civil, ecclésiastique et divin; ill'a flétri autant qu'il le pouvait, avec la dignité et l'autorité de sa charge de premier pasteur des âmes dans son diocèse. Et pour vous convaincre que cet acte solennel et rigoureux de son ministère sacré n'a été dicté à ce vénérable prélat que par l'extrême gravité de ses responsabilités devant Dieu et devant les hommes, qu'il me suffise d'attirer votre attention sur le fait que le prétendu règlement de la question des écoles du Manitoba ne comporte autre chose en définitive que la criminelle sanction de l'étabhssement pour les catholiques de cette province, « d'écoles neutres » que la sainte Eglise a toujours répudiées et condamnées...

M=' l'Archevêque de Saint-Boniface a donc accompli un devoir sacré en condamnant, comme il l'a fait, ce prétendu règlement, qui fait de ses écoles catholiques des écoles « neutres, » pour ne pas dire « athées ». Aussi je n'hésite pas un instant, comme mes vénérables Collègues, à la réprouver moi-même absolument, et j'ajoute avec M=''Bégin... « qu'aucun évêque ne veut et ne peut approuver le soi-disant règlement delà question scolaire manitobaine, qui ne repose, en définitive, que sur un abandon injustifiable des droits les mieux établis et les plus sacrés de la minorité catholique, » « la position très pénible qui est faite actuellement aux catholiques du Manitoba, les met dans la nécessité d'avoir des écoles à eux, des écoles où les parents puissent envoyer leurs enfants sans danger. Mais comment soutenir ce3 écoles à leurs frais, lorsqu'ils sont déjà forcés de payer des taxes pour les écoles publiques, que leurs enfants ne peuvent en conscience fréquenter ? La population catholique du Manitoba est pauvre ; le clergé ne peut guère ofirir que son inaltérable dévouement à la jeunesse ; quelques prêtres se sont mis à faire eux-mêmes la classe, d'autres vont les imiter. Mais évidemment les ressources pécuniaires et le personnel seront insuffisants pour répondra aux besoins.

« C'est pourquoi, à l'exemple d'autres évêques du Dominion, je domande — en attendant que justice soit rendue ou qu'on organise les secours d'une manière régulière — à chaque curé, 5 piastres ; à chaque pauvre missionnaire, à chaque vicaire etprofesseur de collège, 2 piastres; à chaque communauté religieuse, 10 piastres. Faisons aux autre-3 ce que nous voudrions qu'on nous fit à nous-mêmes. Ces braves gens sont nos frères par le sang et par la religion ; ils ont besoin de secours pour avoir des écoles catholiques ; aidons-les pour l'amour du bon Dieu, pour le salut de leurs enfants : ce sacrifice attirera, sans aucun doute, sur les travaux de votre saint ministère les plus précieuses bénédictions du ciel. »

C'est aussi ce que je vous demande moi-même par la présente lettre pour venir en aide à nos frères de Manitoba. En vous engageant ainsi à porter secours à nos frères pauvre;* et persécutés de cette province, pour un besoin aussi important que celui de l'éducation chrétienne de leurs enfants, je ne fais que suivre l'exemple de l'apôtre saint Paul, qui engageait les fidèles des églises de Corinthe et de Galatie à secourir par leurs aumônes les pauvres de Jérusalem, qui avaient beaucoup souffert de la part des Juifs endurcis et ennemis de Jésus-Christ,.,.

Personne ne doutait alors de la bonne volonté, ni des forces de ce prodigieux vieillard. Une sœur grise de Saint- Boniface, la sœur Connelly, qui avait fait sa profession devant Ms' Laflèche, encore missionnaire à la Rivière-Rouge, allait célébrer ses noces d'or de vie religieuse. Elle espérait connaître cette joie sous les yeux du saint évéque et elle sollicita de lui cette consolation.

M^"" Laflèche était homme à la lui accorder de fort bon cœur et il y songea, mais il dut finalement se contenter de lui écrire, ie 24 mars 1898, d'Yamachiche où il se trouvait:

Révérende Soeur Go?jnelly. — Ma bonne sœur, ainsi que je vous l'écrivais, la semaine dernière, j'ai dit la sainte messe ce matin pour vous, messe d'actions de grâces pour toutes les faveurs que le Seigneur vous a accordées depuis cinquante a!>3, depuis qu'il vous a appelée à servir avec plus de fidélité dans l'état religieux, par la pratique des conseils évangéliques. Par une singulière coïncidence, c'est dans l'église de Sainte- Anne d'Yamachiche que j'ai dit cette messe ce matin, en venant assister aux funérailles de l'un de mes anciens compa^^nons de collège à Nicolct, mon vieil ami le D'' Elle Lacerte. Vous ne sauriez croire combien de souvenirs de la Rivière-Rouge cette coïncidence a réveillés dans mon cœur. En effet, c est de cette paroisse, qu'en 1822, M""" Provencher est parti définitivement, comme évéque de Juliopolis, pour aller à Saint-Boniface consacrer le reste de ses jours à l'œuvre des missions qu'il a étendues jusqu'au Pacifique en i838, en y envoyant

MM. Blanchet et D^mers, devenus plus tard, le premier, archevêque d'Orégon, et le second, évêque de Vancouver ; et en i846, jusqu'à l'Ileà-la-Crosse et au lointain Arthabaska, en y envoyant le P. Taché et votre serviteur^ devenus plus tard eux aussi, le premier archevêque de Saint- Boniface, et le second, évêque des Trois-Rivières.

C'est aussi à Yamachiche qu'est venu se fixer M. N. S. Dumoulin, compagnon de M^' Provencher de 1818 à 1823, lors de la fondation de la mission de la Rivière-Rouge, et qu'il a passé la plus grande partie de sa vie et où il est mort en i853, en juillet, un mois et demi après M^"^ Provencher. Et c'est ici que j'ai célébré, ce matin, le premier jubilé religieux d'une enfant de la mission qu'ils ont fondée, il y a quatrevingts ans, sur les bords de la Rivière-Rouge, et qui a poussé un arbre immense dont les branches s'étendent jusqu'à l'Océan Pacifique, vers l'Ouest, et jusqu'à l'Océan Glacial vers le Nord, et la Baie d'Hudson, vers l'Est.

J'ai donc prié ce matin et remercié le Seigneur pour la bonne soeur Connelly qui a travaillé, pendant cinquante ans, à continuer et à développer la grande œuvre de ces deux illustres fondateurs de cette église de Saint-Boniface. J'ai occupé même, en cette circonstance la chambre que M. Dumoulin avait préparée pour les vieux jours de M*' Provencher.

De tout ce que nous avons dit et rappelé en ce récit que nous avons écourté à regret ; des documents nombreux que nous avons reproduits dans les Voix Canadiennes et que la crainte de la vérité a voulu jadis et aujourd'hui même dissimuler, nous pouvons conclure ici, sans démenti possible, que toute sa vie et de la même façon honnête, Ms' Laflèche fut Fadversaire résolu, irréconciliable du libéralisme sectaire; qu'il le combattit sans la moindre défaillance ou compromis dans la presse, dans la chaire, au sein du Concile œcuménique et des quatre Conciles provinciaux, aux travaux desquels il participa brillamment ; et par ses Mandements et par ses Lettres Pastorales si fréquentes^ où les circonstances lui faisaient un devoir impérieux d'aborder ce terrain brûlant. Il poursuivait cette lutte honorable dans sa correspondance privée et officielle, dans les assemblées du peuple chrétien et dans ses conversations familières, captivantes et recherchées ; et par les conseils qu'on sollicitait de sa sagesse reconnue et de son expérience consommée. Il aimait la vérité souverainement et la justice avec une singulière ferveur. Sa franchise mettait, pour ainsi dire, l'ennemi à l'aise ; car, si ses coups étaient rudes, ils n'étaient jamais traîtres ou imprévus. Il démasquait l'erreur sous toutes les formes qu'elle affectionnait ou qui lui était nécessaire pour séduire

unpeuple loyal, prêtant volontiers à ses tentateurs les vertus qui l'honoraient lui-même et dont sa confiance aurait pu le rendre la victime pitoyable. Le mensonge prenait-il des sentiers tortueux, il le suivait jusque dans les cavernes où il se réfugiait^ et il méritait avec courage et honneur d'implacables inimitiés. Il ne s'étonnait pas des coups dont on l'accablait, n'ayant pas les raisons d'ambition ou d'intérêt qu'invoquaient la prudence des autres pour ménager les siens ; et, comme il se trouvait toujours face à l'ennemi, il en recevait les pires atteintes toujours debout et devant, sans broncher et sans plaintes, parce qu'il encaissait au bénéfice des nobles causes qu'il servait.

Et il fît tant qu'après les dernières sévices et les suprêmes outrages, il força l'admiration de ceux-là mêmes dont il ne menaçait que les errements, jusqu'à groLîper finalement autour de lui^ comme autour d'un drapeau ({ui ne connaît que la victoire, ceux qui refusèrent de l'écouter loin de le suivre. Tous les cœurs lui faisaient enfin un cortège triomphal et, vu sa vaillance continue et ses états de services éclatants, on le croyait immortel.

Il ne Tétait pas en ce monde et Dieu lui réservait une meilleure immortalité ! On s'en aperçut soudain avec une grande surprise et une extrême douleur.

« Lorsque, dit M. le chanoine Cloutier, aux Trifluviens en retenant ses sanglots; lorsque Monseigneur, le 3o juin dernier (1898), sortit pour terminer sa visite pastorale, il était en parfaite santé. Nous remarquions même qu'il était plus gai que d'habitude. Il se rendit d'abord à Saint- Jean des Piles, une paroisse qu'il venait récemment d'ériger, ensuite à Saint-Jacques des Piles, puis à Saint-Timothée, autre paroisse nouvellement érigée. Là il commença à se sentir indisposé. Il devait, ce jour même, présider une assemblée qui menaçait d'être longue et assez mouvementée ..

« L'assemblée eut lieu à une heure de l'après-midi, le 3 juillet, {:ar une chaleur torride. Monseigneur en sortit épuisé. C'était trop pour ses forces et son âge. Les médecins sont d'avis cependant que s'il eût interrompu là sa visite pastorale ; s'il avait pris un peu de repos, il serait au milieu de nous. Son zèle ne l'admit pas.

« Il se rendit à Saint-Narcisse, paroisse voisine. Là le malaise s'aggrava tellement qu'on voulut empêcher le vieil évêque de prêcher. Mais il avait à commenter l'Encyclique Affari vos, encyclique qui, il le déclara face à la mort, fut la grande joie de sa vie. Il parla longuement, mais pour descendre de la chaire, il fallut le soutenir et, le soir, le médecin s'opposa à son voyage à Saint- Maurice. Il y envoya ses prêtres et le surlendemain il les y suivit : il dut se mettre au lit en arrivant.

« Chose exlraordinaire, qui témoigne de son énergie héroïque, il quitta son lit de douleur pour aller confirmer cent cinquante personnes et, comme d'habitude, il voulait prêcher après la cérémonie ; il n'y parvint plus et dût s'aliter de nouveau. C'était son dernier champ de bataille et son dernier combat. Il tombait là où avait succombé, quelques mois avant lui, l'un de ses plus vaillants collaborateurs, M. le chanoine Jean Prince. On le ramena en toute hâte aux Trois-Rivières à l'hôpital Saint-Joseph : c'était le jeudi 6 juillet.

« Dès ce moment. Monseigneur pressentait sa mort et il le dit en entrant dans la chambre qui lui était réservée : « C'est dans ce lit que je vais mourir ». Tout fut tenté en vain et la science se reconnut bientôt impuissante.

« Le mardi suivant, Monseigneur prit ses dernières dispositions, régla sa succession temporelle et, autant que cela lui était possible, sa succession spirituelle. Il se sentit alors soulagé. Hélas I la faiblesse allait augmentant, on l'administra ce jour-là ; et, avec quelle piété, quelle foi, ilrcçîjlle viatique du chrétien !

« Le lendemain, mercredi, il eut une syncope et crut mourir. Il Cd ses adieux à son Chapitre, à son clergé, à ses diocésains, puis il dit : « J'ai fait tout ce que j"avais à faire, j'ai dit tout ce que j'avais à dire. » Et il entra en oraison.

« Il conserva sa lucidité d'esprit presque jusqu'au dernier moment, répétant fréquemment : « Quel bonheur de croire en face de la mort! »

Il entra en agonie et sa fin calme ressembla au sommeil de l'homme de bien après une journée bien remplie ; sa mort fut de celles dont i'Esprit-Saint a dit : « La mort du juste est précieuse devant le Seigneur. »

Pendant qu'il prenait ses dernières dispositions et qu'avec un calme surhumain il songeait encore à toutes choses, jusqu'à travailler selon ses moyens suprêmes à pourvoir son Eglise du plus digne héritier de ses œuvres ; pendant qu'on le pleurait déjà, du fond de sa conscience loyale et paisible montèrent ces fières paroles à ses lèvres blanchies parles premiers baisers du trépas : « Dites à Ms"" Bégiu qu'en face de la mort l'évêque des Trois-Rivières ne regrette rien de ce qu'il a dit, rien de ce qu'il a fait au sujet de la question des écoles. »

Et sa Foi, aussi vive qu'était grand son contentement du devoir bien rempli, se répandit dès lors dans une prière constante et fervente ; peu à peu son âme s'élevait, se détachait en s'éloignant de la terre et, dans un dernier souffle, faible comme le soupir d'un enfant, elle s'élança enfin vers le Dieu saint qu'il avait tant aimé, dont il avait avec sa bolle ardeur chanté si haut les louanges, tout en proclamant les droits souverains du Créateur sur un monde bien borné et pourtant si rebelle !

H était mort ! Non, il est parti vivant, tout à fait rassuré. Il allait voir enfin comme il l'avait souhaité en pleine bataille et aussi le soir venu sur uns détresse passagère ; il allait voir et voyait déjà, si, fai-

sant ce qu'il avait fait, c'est-à-dire tout pour le mieux et tout uniquement pour Dieu, il s'était trompé !

Puisque de Québec vinrent la plupart des contrariétés qui firent Téminente vertu de ce serviteur de Dieu qui cessait de souffrir, laissons venir aussi de ce lieu, comme une amende honorable attendue, les premières louanges pour une œuvre grandiose qui ne tirait pas son mérite de la disparition de son auteur.

C'est la Semaine religieuse de Québec qui disait :

« Le deuxième évêque des Ïrois-Rivières, Ms^ Louis-François-Richer Laflèche est décédé le t4 juillet 1898, dans sa ville épiscopale, dans la 80® année de son âge, la 55* de son sacerdoce et la 82* de son épiscopat. Ce vaillant évêque est tombé les armes à la main, au cours de sa visite pastorale. Frappé mortellement, il lui a fallu rentrer dans sa ville presque immédiatement et quelques jours plus tard il rendait son âme à Dieu en pleine possession de ses facultés mentales.

Le clergé et les fidèles du diocèse des Trois-Rivières perdent en la personne de ce vieillard aux allures patriarcales, non seulement un évêque qui faisait leur orgueil par sa vertu et la variété de ses connaissances, mais un père dont la bonté et la sollicitude à l'égard de ses enfants d'adoption ne sauraient être surpassées.

Il les a aimés, il les a protégés comme la prunelle de ses yeux, il s'est dépensé, sans compter, à promouvoir, dans la mesure du possible, leurs intérêts spirituels et temporels.

Aussi, il laisse un clergé uni et pleinement soumis à l'autorité, des diocésains dont, en général, le sens catholique n'est guère éinoussé, un diocèse parfaitement organisé sous tous les rapports. C'est ce q^'e ses œuvres continueront à proclamer, lorsque se sera r-^'^ulé ^e fl^t de générations qui ont eut l'avantage de vivre sous sa hr .,; te.

L' Eglise du Canada perd aussi en M^'" Laflèche Va de ses chefs les plus distingués ; un érudit, un orateur, un champic ie ser droits, un apôtre et un prophète.

Son érudition, elle, n'avait d'égale que son huir lié.

Orateur, il l'était, à un très haut degré. On poui ut mê ae le ranger parmi les princes de l'éloquence.

Champion des droits de l'Eglise en tout ord ? de choses, il l'acte jusqu'au dernier jour de son pèlerinage, sans ji. laisse laisser rebuter par les contretemps. Toute sa vie il n'a cessé de It.' oroclamer et de les revendiquer par la parole et par la phi me. Seuleme:-t il semblait être sous l'impression — du moins vu à distance — quel intrépidité suffit pour assurer le triomphe de ses causes, et que la tactique, en pareil cas, n'a qu'une importance secondaire.

Apôtre, il l'a été non seulement dans 'es plaines du Nor l-Ouest, mais dans toute sa carrière sacerdotale et épiscopale. Il a t 'fin ;< l'honneur d'être, avant tout et par-dessus tout, missionnaire de 1 •. vérité et l'adversaire infatit^able de l'erreur.

Toujours et partout, comme on le rappelait lors de ses noces d'or, il a confessé Jésus-Christ, travaillé à faire aimer et estimer la "vérité apportée du Ciel.

Aussi, il n'a pas manqué d'être en butte aux contradictions dont le Divin Maître lui-même et les apôtres n'ont pas été exempts. II a vu se déchaîner contre lui, sans en être troublé, tous ceux dont les erreurs modernes sont le principal Credo, que sa parole hardie gênait ou dérangeait dans leurs calculs. Ce sera sa gloire impérissable. Le monde ne s'attaque qu'aux forts, ne combatqueceux dont il redoute la valeur, qu'il sent capable de déjouer ses plans et de faire échouer ses machinations.

Prophète, ce qualificatif peut sembler exagéré, mais il n'est pas moins mérité que les premiers. Plût à Dieu, comme on l'a souvent insinué, qu'il n'eût été qu'un visionnaire et non pas un voyant! Loin d'en être humilié, il eût été le premier à s'en réjouir, si les événements étaient venus démentir ses prévisions. Malheureusement il n'a pas eu cette suprême consolation. Lorsqu'il est entré dms son éternité, il avait pu constater, dans toute l'amertume de son âme, qu'il n'avait pas guerroyé contre de simples fantômes, mais contre des erreurs dont l'incarnation n'était que trop réelle et trop visible.

De plus, la patrie canadienne perd en M?"" Laflèche un grand patriote, un homme dont le patriotisme se confondait presque avec son amour de l'Eglise. Comme le disait dernièrement l'évêque d'Orléans dans son oraison funèbre de M?"" Affre, « plus on est prêtre, plus on est patriote ». Celte vérité, évidente a priori, il est peu de carrières apostoliques qui la mettent plus en lumière que celle de l'illustre défunt.

Tel est, en somme, le jugement que portent sur l'Evêque des Trois- Rivières la plupart de ses contemporains, et tel sera, nous en avons l'intime conviction, le jugement définitif de l'histoire ecclésiastique.

Bien plus, comme l'a si bien dit l'un de ses diocésains qui a eu le privilège de le connaître intimement, sa mémoire ne fera que grandir avec le temps.

A une sommité en vue parmi les contemporains, il faut l'éloignement, la perspective, comme il en faut pour bien juger dune montagne. Plus tard, quand les courants d'idées qu'il a combattus auront développé toutes les conséquences, on jugera mieux de sa claire vue des hommes et des choses et on mettra sa figure à sa place dans le cadre qui lui convient. Et nous ne doutons pas qu'il ne se présente à la postérité à côté des plus grandes parmi les plus grandes personnaUtés qui ont illustré l'épiscopat canadien.

Sans doute, pendant une carrière aussi longue, M^'' Laflèche a pu et a dû se méprendre quelquefois. Mais la droiture de ses intentions, sa loyauté e'. sa franchise ne sauraient jamais être suspectées...

Les funéralUes de M""" Laflèche furent fixées au 19 juillet

Page 1