VII. RI :HER, M. l'abbé Edouard R. -Laflèche
Du côté de Joseph Richer et de Marguerite d'Orvilliers la succession est directe, de père en fils. 11 n'en est plus de
même du côlé de Louis Richer et de Marie-Anne Joubin- Boisvert. Pierre Richer a acquis la propriété ancestrale (maison et terres) de Louis, son frère (père de },[&' Laflèche) par échange « change pour change i) (contre une propriété de trois arpents sise dans le village de Sainte-Anne et que Modeste Richer, grand-père de M^*^ Laflèche, avait cédée à son fils Pierre contre une rente viagère). Antoine Richer, neveu de Pierre mort sans enfants, l'a eue par donation. Elzéar Richer, fils d'Hector, qui était cousin germain d'Antoine, l'a eue par achat. Enfin, M. l'abbé Edouard Richer-Laflèche, frère d'Elzéar, l'a également acquise par achat.
M. l'abbé Edouard-Laflèche et M. Wilfrid Richer-Laflèche sont cousins germains et propriétaires de toute la terre ancestrale.
En 1723, les statistiques pour le fief Sainte-Anne nous apprennent qu'après dix-sept années d'un dur labeur, le colon Pierre Richer avait défriché 25 arpents de terre labourable et 6 arpents de prairie ; qu'il s'était construit une maison, une grange, une étable et une écurie.
Vers 1777, d'après la statistique du seigneur Charles Tarieu de la Pérade, sieur de La Àaudière, Joseph Richer possédait 130 arpents de terre en culture et autant de terrain en bois debout. A cette époque la terre ancestrale était donc à moitié défrichée.
M. Desaulniers ajoute :
Si l'on se reporte, par la pensée, à ce temps reculé de notre histoire, uvec les instruments primitifs alors en usage pour défricher la terre, on peut se former une idée assez exacte du travail herculéen accompli par Pierre Richer et ses lils dans le but de mettre en valeur cette antique propriété.
Au commencement du XIX* siècle nous trouvons le patrimoine ancestral en possession de Modeste Richer, quatrième propriétaire depuis le colon Pierre Richer. Les souvenirs, conservés dans la famille, nous font connaître les diverses phases par lesquelles la propriété a passé pour arriver à M. l'abbé Edouard Richer-Laflèche et son cousin, M. Arthur Richer-Laflèche, possesseurs actuels.
Modeste Richer avait quatre fils à établir, savoir: Louis, marié le 3 février 1807 à Marie-Anne Joubin-Boisvert (père et mère de Ms' Laflèche) ; Joseph, marié le 15 juillet 1806 à Marguerite d Orvilliers ; Joachim, marié le 23 octobre 1815 à Marie- Adélaïde Hamelin ; enfin Pierre, marié le 2 février 1818 à 3Iadeleine Baril.
Voulant établir ses quatre fils, il divisa la terre paternelle
en deux parties et donna à Louis les deux arpents de l'est (où se trouve la maison ancestrale), et à Joseph, les deux arpents de l'ouest. Plus tard, vers 1816, Modeste Richer, se sentant vieillir et dans le but de se rapprocher tout à fait de l'église (oîi il faisait office de maître chantre depuis cinquante ans), acheta dans le village une terre de trois arpents sur laquelle il vint résider avec son fils Pierre, le quatrième, Joachim, s'était fait navigateur. Rendu à sa nouvelle résidence. Modeste Richer donna ce bien à Pierre contre une rente viagère. L'année suivante, le 22 juillet 1817, Modeste Richer devenait veuf, et il résolut de se remarier avec Marguerite Bigué, veuve d'Alexis Rocheleau.
Son fils Pierre, peu satisfait de l'aventure, décida de se marier de son côté, mais d'abord il vendait la moitié de son bien, acquis par viager, à son frère Joachim qui se chargea de loger son père Modeste chez lui. D'autre part, voulant encore se débarrasser de la demi-pension qui lui restait à payer à son père, Pierre ofFrit à son frère aîné Louis qui demeurait, nous Pavons vu, sur la terre des ancêtres, de changer de lieu « change pour change », ce qui fut accepté et exécuté le premier janvier 1818. Ces arrangements faits, Pierre Richer se maria, le 2 février 1818, et son père Modeste, le 20 septembre 1819.
Cet échange de terre survenu en février 1818, alors que M^"^ L. F. Laflèche naissait le 4 septembre de la même année, explique comment ce dernier vit le jour sur la terre voisine de l'église, tandis que ses frères et sœurs plus âgés étaient encore nés sur la terre paternelle, au bas de Sainte- Anne.
En résumé, la moitié de la terre ancestrale donnée par Modeste Richer à son fils Louis vint successivement en la possession de Pierre Richer-Laflèche, d'Antoine Richer- Laflèche, d^Elzéar Richer-Laflèche, et enfin de M. l'abbé Edouard Richer-Laflèche, le propriétaire actuel (1918).
Et l'autre moitié de la même terre, donnée par Modeste Richer à son fils Joseph, passa successivement aux mains d^A.lphonse Richer-Laflèche et de Wilfrid Richer-Laflèche et enfin d'Arthur Richer-Laflèche qui l'occupe aujourd'hui (1918).
C'est donc en 1671 que Pierre Richer et son épouse Dorothée Brassard plantèrent sur le sol canadien un arbre de vie qui prenait rapidement des proportions considérables, dont les branches puissantes sont toulFues et dont l'ombrage s'étend sur de nombreux foyers. Que de fleurs, que de fruits cet arbre a déjà portés ; que de pleurs d'orage, que de perles
de rosée en sont tombés sur des terres qu^un passé laborieux a rendues fertiles, qu'un présent tout d'honneur vigilant entretient dans sa fécondité, préparant un avenir de plus en plus riche d'espérances.
C'est qu'en tenant la terre de l'ancêtre par des racines vigoureuses la famille Richer Laflèche s'est encore disséminée en une trentaine de localités voisines et lointaines, où le généalogiste l'a suivie pas à pas, soit que les descendants de Pierre Richer se font appeler simplement Laflèche, soit qu'ils se contentent d'être Richer tout court, ou bien qu'ils se disent, en souvenir de leur origine, Richer de La Flèche en un seul ou deux mots.
Le vrai nom de famille n'en reste pas moins Richer. A ceux qu'une curiosité minutieuse pousserait au-delà même de l'exode de Pierre Richer vers le Canada pour les conduire dans la cité de La Flèche, les documents intéressants ne feraient point défaut. Ils constateraient de quelle particulière estime jouissaient les Richer de France parmi leurs contemporains.
En Amérique, cette famille figure actuellement en nombre à Sainte-x'Vnne de la Pérade ; elle a essaimé dans tout le comté de Champlain, davantage dans le diocèse de Saint- Hyacinthe ; elle a ramifié dans les comtés de FEst de Québec, à Saint-Laurent de Montréal, à Montréal même, jusque dans Ottawa et ses environs. Elle a donné au pays des députés, des avocats, des financiers^ un poète, des pionniers vaillants, et des prêtres distingués en nombre, et force religieuse. Rhod-Island lui doit un gouverneur remarquable en la personne d'Aram Pothier, petit-fils d'Elisabeth Richer d'Yamachiche. Néanmoins et sans contredit, celui de tous ses membres qui lui a valu jusqu'ici le plus de lustre et d'honneur, c'est bien Louis-François Richer Laflèche, second évêque des Trois Rivières, assistant au Trône Pontifical et comte romain.
Joseph Richer Laflèche occupait le domaine de Sainte-Anne lors des bouleversements qu'occasionna dans la Nouvelle France la conquête anglaise consommée en 1763 par le Traité de Paris. Le recensement fait en 1765 donne à cette paroisse une population de 563 âmes, avec 102 foyers, 11,664 arpents de terres possédées, 2,323 minots semés, 154 chevaux, 154 bœufs, 166 têtes de jeune bétail, 301 vaches, 401 moutons et 278 cochons. La noblesse et la bourgeoisie étaient rentrées en France, en général; cependant à Sainte-Anne, M. Gastineau était resté dans sa seigneurie de Sainte-Marie et M. de Lanaudière était revenu de France en son manoir.
Le chroniqueur fait cette constatation : « que les dames franco-canadiennes sont de figure jolie, que l^ur constitution est forte, leur démarche gracieuse et qu'elles posent bien. Elles ont généralement beaucoup d'esprit, parlent un français pur sans le moindre accent. Polies, enjouées, elles ont une conversation agréable. Pleines d'attentions pour les étrangers, elles sont affectionnées à leurs maris et à leurs enfants ». Si M'"° de Mézière de Maisoncelle, qui fit de ces dames ce portrait flatteur en 1752, nous les avait montrées aussi à l'église ou en visite chez les nécessiteux, elle les aurait trouvées pieuses et charitables, partant aussi bien partagées du côté du cœur que de l'esprit.
C'était là, il est vrai, le portrait des grandes dames; mais les autres, relativement, ne leur faisaient point tort.
M. l'abbé Guay, curé de Saint-iVntoine-du-Loup, avait été nommé pasteur de Sainte-Anne pendant la guerre qui mettait Français et Anglais aux prises sur le Saint-Laurent. Il y trouva parmi les syndics de son église Fr. Richer Laflèche ; le trésor de cette maison de Dieu est alors enrichi d'un ostensoir et d'un saint ciboire d'une valeur de 200 livres. En 1767, iVP'" Briand dans sa visite pastorale à Sainte-Anne engage les paroissiens à agrandir leur église; mais, tout bien considéré, ceux-ci préfèrent en construire une nouvelle : Joseph Laflèche en fut l'un des entrepreneurs pour la somme de 2100 livres ; M. Antoine Mailou en fut le maçon et le Frère Louis, religieux récollet, l'architecte. Ce bon Frère récollet eut une histoire qui le signalait à la curiosité. Il était missionnaire à Saint- Jean-Deschaillons quand un jour son bedeau, homme assez pauvre d'esprit, se plaignit à lui de ce que son voisin ravageait son champ sans le moindre souci de ses avertissements. Que faire ?
Sans y prêter grande importance, pour se débarrasser du bedeau, le Père répondit : Si tu le prends encore en flagrant délit, tue-le !
Bien ! Dès le lendemain on criait au meurtre. C'était le bedeau qui déjà avait assommé son homme.
On mit la main sur ce bedeau expéditif qui se contenta de dire à l'instruction :
— J'ai fait ce que le curé m'a dit.
Il fallut toute la bonne renommée du Père Louis et la haute protection de son évêque pour le tirer de ce mauvais pas. Il put poursuivre la construction de l'église de Sainte-Anne, devenir supérieur des Récollets à Montréal et ne mourir lui-même de mort naturelle, à l'Hôpital-Général, qu'à l'âge de 82 ans (1813).
L'abbé Guay mourut en 1784. L'abbé Pierre Buot après lui ne fit que passer à la cure de Sainte-Anne en 1784, et c'est bien le vénérable abbé Joseph-Marie Morin qui lui succéda en réalité en cette même année.
A l'âge de 28 ans, l'abbé Morin se trouvait ainsi à la tête d'une paroisse qui comptait alors 991 âmes et il y resta trente-sept années, au bout desquelles les infirmités le réduisirent à la retraite.
A Sainte-Anne, on était procéduriers, frondeurs et gais lurons. On chicana le curé au sujet de son cimetière qu'il voulait assainir et agrandir. Il fallut l'intervention de l'évèque pour que l'abbé pût enfin écrire à Sa Grandeur : « Monseigneur, mes docteurs et perturbateurs se sont trouvés entièrement confus, battus et ont pris la fuite. S'ils ont murmuré, cela n'a été que dans l'obscurité de leurs foyers. »
C'était possible au commencement de 1794, date de cette lettre triomphale. Mais quelques semaines après la question du cimetière était derechef agitée et, cette fois, M. de Lanaudière, seigneur du lieu, intervient : il n'approuve pas la démarche des paroissiens qui ont présenté une requête à l'évèque ; il n'est pas complètement de l'avis du curé Morin dont il dit en finissant : « En voulant trop exiger on gâte tout. »
Il s'agissait encore d'agrandir le cimetière. A bout d'arguments, le bon curé pria avec ferveur et chanta une grand'messe pour calmer les esprits et il écrivit à Ms' Plessis : « Souhaitez-vous des nouvelles de la seconde persécution à sainte Catherine par quelques-uns de mes paroissiens ? En voici : le mercredi soir, l'avant-veille de ladite fête, on s'est assemblé au nombre de vingt à vingt-cinq personnes, tant vieux que jeunes, chez la.... et non ailleurs.... On y est resté jusque vers cinq heures du matin. On dit que la dépense seule de boisson pour le souper et le réveillon a coûté 20 dollars... Vos chers petits Laflèche, Gouin, Perrin n'ont pas été les derniers à s'y rendre..,. Les bons paroissiens sont étonnés et gémissent de ce qu'un certain nombre d'entre eux vont s'amuser avec la balayure sortie de Québec et réfugiée dans nos cantons. » Il ne flattait pas lévêque de ce que sa bonne ville exportait à Sainte-Anne !
Pour réparer l'injure faite à sainte Catherine M. Morin chante une autre grand'raesse en l'honneur de la sainte outragée et trouve que « c'est un soufflet à plomb » pour les délinquants, qui, du reste, assistaient à la grand'messe, mais « dans la nef, et non au chœur où ils n'ont pas osé pénétrer ».
M. l'abbé Morin, s'il était sévère, avait fort bon cœur. En 1813, la disette sévissait à Sainte-Anne et le brave curé ne songeait qu'à distribuer son grain aux indigents ; et ce fut jusqu'en 1821 qu'il remplit auprès de ses paroissiens l'office, parfois ingrat, de bon Pasteur. A ce moment, une extinction de voix et une débilité générale l'obligèrent de se démettre de ses fonctions. L'évéque lui continua ses pouvoirs en lui accordant le tiers de la dîme. M. Morin ne pouvait se résoudre à s'éloigner de ceux qu'il aimait. Pendant 22 ans encore, avec des obligations réduites, il s'immolera pour son cher troupeau, au nombre duquel le jeune L. F. Laflèche, futur évéque des Trois-Rivières, venait d'être placé par ses soins.
Louis-François Richer-Laflèche naquit à Sainte-Anne de la Pérade, comté de Ghamplain, le 4 septembre 1818, et il y fut baptisé le même jour. C'était le sixième des sept enfants de Louis Richer-Laflèche. Eléonore^ sa sœur aînée, épousa Uldoric Lanouetle et elle eut onze enfants ; Louis- Augustin^ Pierre-Edouard, François-Augustin, celui-ci marié à Marie des Neiges Charest dont il eut douze enfants ; Marie-Anne, mariée à Antoine Charest qui eut, de son côté, six enfants ; Louis-François, évéque des Trois-Rivières, et enfin Michel- Archange.
« Une des plus grandes merveilles de l'Eglise catholique en ces deux derniers siècles, nous n'hésitons pas à le dire, écrit dom Benoît dans la vie de M^'"^ Taché, tome i, page 2, est la famille canadienne- française. Etablie sur un vaste domaine qu'elle défriche souvent et cultive toujours, elle compte ordinairement un grand nombre d'enfants, 8, 12, i5 et même 25 ou 3o, tous robustes et pieux. Le père travaille au dehors avec les fils les plus âgés ; la mère demeure au foyer, élevant ses plus jeunes enfants, préparant la nourriture et tissant le plus souvent les vêtements de toute la famille. Tous, le père et la mère, aussi bien que les petits enfants, vénèrent le prêtre comme le représentant de Dieu, se mettent à genoux, quand il les visite, pour recevoir sa bénédiction, lui parlent avec autant de confiance et d'aisance que de respect, habitués à chercher et à trouver en lui le guide et le conseiller de leur vie spirituelle et le plus souvent même de leurs entreprises temporelles. La religion préside à toute la vie, inspire les pensées, sanctifie les actions, dans les chefs de la famille comme dans tous les membres. Aussi ces familles, quelque nombreuses qu'elles soient, vivent dans une paix et une charité qui égalent celles des monastères ; et la pureté des mœurs est si grande que la jeune fille arrive souvent au mariage sans avoir connu auparavant les redoutables secrets de cet état. L'éducation profondément chrétienne donnée partout, les vertus aimables et austères
qui resplendissent dans le père et la mère, les habitudes de prière, de travail, d'économie, enfantent dans toutes ces familles, si éminemment religieuses et morales, de véritables héros, grands par l'intelligence, plus grands encore par le cœur, qui se distinguent à la têle de la patrie, dans toutes les carrières, mais surtout dans le corps le plus admirable de tous au Canada, le clergé. Pourquoi faut-il que la famille canadienne-française avec ses mœurs patriarcales et ses fruits de bénédiction, soit si tristement menacée aujourd'hui par l'invasion des doctrines libérales? Mais jusqu'en ces derniers temps, nous le répétons, elle a été une grande merveille, une merveille que nous admirons plus que les cathédrales gothiques, pourtant si magnifiques, de la vieille France » .
Telle était bien la famille Richer-Laflèche, au sein de laquelle le jeune Louis-François eut le bonheur de paraître sous les yeux de son père vaillant, de sa tendre mère ; il grandit réellement en sagesse comme en âge à Tombre du clocher.
Selon la chronique qui le rapporte soigneusement : une foi vive, un ardent patriotisme sont de tradition dans la famille Laflèche, qui n'eut alors rien de plus à cœur que d'en pénétrer l'enfant de prédilection que la divine Providence venait de confier à sa sollicitude.
Cependant, le père, absorbé par de rudes travaux, se déchargeait volontiers du soin de l'éducation première de l'enfant sur sa brave épouse, Marie-Anne Boisvert, femme très énergique et fort vertueuse, qui avait été à bonne école ellemême, d'abord auprès de sa pieuse mère que nous avons vu familiarisée avec tous les Saints du paradis, ensuite au couvent des Dames Ursulines des Trois-Rivières, où elle reçut ainsi que sa mère, auparavant, une éducation solide et une instruction aussi étendue que le permettaient les temps et les circonstances. M*"" Laflèche, plus tard, ne manquera jamais l'occasion de répéter que, s''il avait mérité la grâce de l'épiscopat, il le devait en grande partie à la piété éclairée de sa bonne mère, à l'éducation qu'elle avait reçue chez les bonnes religieuses.
C'est que, en elTet, dès ses plus jeunes ans, la digne mère avait dirigé les yeux de cet enfant vers l'autel saint, dont elle essayait de lui faire comprendre la haute signification et la céleste splendeur. Elle y montrait Dieu môme offert en sacrifice par sa propre créature pour le salut des hommes coupables. Elle exaltait la gloire du prêtre que le Rédempteur associait à son œuvre de salut, élevait si haut pour perpétuer parmi les pauvres mortels le grand mystère de son amour. Elle parlait ainsi doucement, instamment, avec
une pénétrante ferveur, comme si son amour maternel, rivalisant avec l'amour du Dieu Rédempteur, avait voulu faire naître dans l'âme de son fils, avec toute la vénération due à ce foyer ardent et permanent du culte catholique, la volonté généreuse de s'y immoler un jour lui-même ! Et, de fait, cette vertueuse et diligente mère nourrissait déjà le secret et ferme espoir que, séduit par les beautés de ce culte divin, touché par la grâce de Dieu, son enfant allait un jour s'y consacrer tout entier.
Est-ce que, d'ailleurs, tout n'encourageaitpas cette douce attente d'une mère qui s'efforçait de mériter du ciel cette insigne faveur? Elle voyait son jeune Louis-François, bien qu'enjoué et pétulant, mais pas plus que ne le comportait son jeune âge, singulièrement réfléchi, fortement appliqué en toutes choses accessibles à ses efforts, aimant le curé, l'église, le chant, les exercices pieux auxquels il lui étaitdonné de prendre part.
Modeste Laflèche, grand-père de l'enfant, fut de 1774 à 1834, le maître chantre très estimé et fort recherché de l'église de Sainte-Anne. Autant qu'il dépendait de lui, il se prêtait à rehausser Féclat du culte dans le village ; il chantait vêpres, saluts, messes solennelles ; il accompagnait les morts aimés au champ du repos et les époux heureux à l'autel fleuri ; aux curés du voisinage, il rendait des services avec bonne grâce et cordialité. Modeste Laflèche, pas plus que son fils Louis, père de Louis-François, chantre également renommé, n'avait pas attendu les encouragements du Saint-Siège, ni les enseignements de dom Pothier pour restaurer le chant grégorien à Sainte-Anne : il l'y pratiquait tant et si bien que son petit-fils Louis-François, (jui l'assistait à Toccasion, connaissait parfaitement ce chant dès l'âge de 12 ans (1).
Accompagnant tantôt sa mère dans ses exercices de piété,
(i) Une anecdote nous fera mieux connaître Modeste Laflèche.
Un dimanche de janvier i8i5, remontant do Québec chez lui, en voiture, Modeste s'arrête à la petite église des Ecureuils, pour y entendre la grand'messe. Gomme étranger à la paroisse, il prend place au bas de l'église, près du bénitier. On venait d'entonner le chant de l'aspersion. A la reprise de ce chant, comme le curé passait près de lui, en aspergeant ie peuple. Modeste tticher entonne lui-même VAsperges me, mais de manière à couvrir complètement la voix des chantres du choeur. Grande sensation parmi tes fidèles. De retour à la sacristie, M. le Curé de Courvat s'empresse d'envoyer le bedeau prier M. Richer de venir prendre place au lutrin. Le vieux chantre de Sainte-Anne chanta une messe dont on parla longtemps, dans la paroisse des Ecureuils. Modeste mourut, en i84o^ à l'âge de 86 ans. Ms'' Laflèche et M. le Curé Hercule Dorion, alors séminaristes à Nicolet, assistèrent à ses funérailles.
tantôt son grand-père au lutrin, Louis-François s'était tout naturellement attaché à l'église paroissiale qu'il aimait à l'égal du toit paternel. Il s'y rendait à tout propos, pour prier, pour chanter, fréquemment pour servir la messe aux bons curés, MM. Morin et Mac Chauvin, qui lui témoignaient beaucoup d'affection, d'autant plus que le petit Laflèche les servait à l'autel avec cet angélique recueillement qui fait présager une vocation sacerdotale.
M. Chauvin surtout observait Tenfant avec intérêt, l'interrogeait parfois, lui donnait les premières notions des études qu'il pensait déjà lui proposer, parce qu^il le trouvait fort attentif et très doux, prévenant et laborieux. Il lui trouvait aussi une excellente mémoire et une intelligence très éveillée, si admirablement douée qu'autour de lui on se plaisait à reconnaître que : des dons si précoces, si précieux, avaient une haute signification, qu'ils ne pouvaient être mis convenablement en œuvre qu'au service du bon Dieu pour le seul salut des âmes
C'était Tavis motivé du grand-père Modeste et la conviction sincère des deux curés ; c'était surtout l'ardent désir de la mère qui, aux pieds de sainte Anne, qu'elle affectionnait particulièrement, allait prier, soupirant au fond de son cœur : Ah ! bonne mère de la Mère du bon Dieu, soyez donc la voie, la sauvegarde du petit Louis ; conduisez-le à Jésus; faites qu'il se donne à lui et obtenez-moi que cela plaise à Dieu !
Et elle faisait prier ainsi l'enfant.
Le 3 novembre 1821, l'abbé Claude Gauvreau, avait succédé à M. Morin à la tête de la paroisse de Sainte-Anne. C'était un jeune prêtre de 25 ans, rempli de bonnes intentions; mais qui, comme Pierre Huot, ne fit guère que paraître dans la localité. Cependant, ayant visité les lieux et s'étant rendu compte de la situation de sa paroisse, il écrivait à Me*" Plessis, évêque de Québec, le 27 janvier 1822 : « Par un recensement aussi exact que possible que je viens défaire, il se trouve à Sainte-Anne 326 feux, 2141 âmes et 1248 communiants. Lors de sa dernière visite, V. G. avait autorisé les marguilliers à prendre, sur le coÊFre-fort de la fabrique, 10.000 livres pour la construction d'un quai devant l'église et d'un canal qui devait égoutter le cimetière. Ces travaux ont été faits, mais ils n'ont coûté qu'environ 6.400 livres ; il reste donc 3.600 livres que les marguilliers désirent avoir pour entourer le cimetière d'un mur de pierre et lambrisser le rond-point de l'église et les chapelles ».
A peine M. Gauvreau avait-il mis la main à la charrue que « les docteurs, les perturbateurs, — il n'en manquait jamais
à Sainte-Anne, — dont M. Moriu eut à se plaindre, se levèrent encore contre lui. Ce fut Charles Gouin qui lui intenta un procès à propos d'un fossé mal creusé dans le cimetière, procès que Gouin perdit d'ailleurs avec charge d'en solder les dépens. La joie du succès obtenu fut de courte durée pour M. Gauvreau qui, la veille de la fête de saint Pierre (1822)^ en s'occupant de la décoration du maîtreautel, tomba si malheureusement du haut d'une échelle qu^il se tua sur le coup.
Le jeune L. F. Laflèche garda le souvenir de cette catastrophe et de la consternation qu'elle jeta dans le pays.
L'abbé MoU succéda à l'infortuné Gauvreau. Ce digne prêtre^ peu fait pour endurer les vexations qui firent le mérite, sinon l'agrément de ses devanciers, se fit remarquer surtout par une sorte de neurasthénie qui le rendait peu plaisant à lui-même et désagréable à quelques autres.
M^"" L. F". Laflèche se rappellera toute sa vie, d'abord'de l'épouvante que sema dans les cantons une bande de sinistres gredins qui se fit une spécialité du cambriolage des églises dont certains cofFres-forts, notamment celui de Sainte-x'Vnne de la Pérade, excitaient les convoitises. Un chenapan de Sainte-Anne même était affilié à cette bande : il servait d'indicateur en ce qui concernait sa paroisse et celles des environs, et il trouvait qu'en son métier commode, si on courait quelque risque d'être pincé, « on avait parfois de bons morceaux pas cher ». Il arriva surtout à ce cynique bandit d'être pincé avant le jour où l'église de Sainte-x^nne devait être dévalisée.
Quelques temps après cette intéressante capture, le dimanche 12 mai 1826, le petit L. F. Laflèche assistait à la messe avec sa mère, quand soudain, par un gros vent du Nord-Ouest, le feu prit dans la cheminée de l'église et en gagna la toiture. L'alerte fut vive parmi les fidèles présents, mais leur grand nombre suffit pour circonscrire le foyer menaçant et pour éteindre le feu sans trop de dégâts. Néanmoins cette aventure, qui fut précédée de deux autres semblables, décida les habitants de Sainle-iVnne à demander de sérieuses précautions : ils voulaient, d'accord avec M. Moll, obtenir de l'évêque le renouvellement des clochers, la couverture de l'église en zinc, et la mise en bonne place de quelques paratonnerres.
L'évêque fit droit à la requête transmise par le curé et tout fut fait au gré de ce dernier qui ne cessait pourtant pas do répéter : « Ah que je me déplais ; que je m'ennuie ici ! »
Quelques paroissiens lui rendaient, il est vrai, la vie si
dure que M. Moll, en 1828, quitta la place pour s'instt.ller à Saint-Timolhée, sans éprouver le moindre regret de ce dérangement.
Les habitants de Sainte-Anne, de bonne heure, avaient saisi l'importance de l'éducation de l'enfance. Ils n'attendirent donc pas les débats législatifs de 1824 pour ouvrir une école à proximité de leur église. II est vrai qu'en fait de maîtres il leur fallut d'abord se contenter de peu.
Vers 1823, leur instituteur était M. Graig Morris qui prenait pension dans la famille Laflèche. M^"" Laflèche disait de lui : il fallait voir le maintien respectueux qu^il exigeait à table de la part des enfants !
Quand donc son petit Louis eut atteint l'âge de cinq ans, le père Laflèche le conduisit à l'école. Graig Morris assigna à l'enfant une place vacante au bout d'un banc sans se soucier autrement de ce futur évêque. Les pieds du bambin n'arrivent pas à terre. Que faire de pieds pendants et du temps qui dure quand personne ne s'occupe de vous et qu'autour de vous on ne fait rien! Le petit Laflèche était pétulant. Le premier étonnement passé, il se trouve accablé de son immobilité qu'il combat en balançant les pieds ; le mal n'était guère plus grand que le remède ne parut efficace contre l'ennui. Il va donc se débrouiller autrement, et si déjà ses pieds battent la mesure, il essaiera de silfler comme aux champs.
Du coup le maître se précipite sur l'enfant et « lui applique un fameux soufflet ».
— Je me dis en moi-même, racontait plus tard M^"" Laflèche : il ne faut pas siffler ici, et ce fut mon seul et unique essai dans le genre.
Il faut convenir que les procédés tapants du maître pouvaient alarmer un cœur compatissant. Ce cœur généreux vint au jeune Louis-François sous la forme d'un vieillard, nommé Julien, qui habitait un appartement attenant à l'école : c'était déjà l'ami du petit écolier, dont il apprit un soir, au sortir de la classe, que le maître, grand amateur de la férule, voulait corriger son petit ami.
Julien crut de son devoir d'intervenir. Il pensa le faire efficacement en se présentant lui-même pour recevoir les coups réservés au petit. Julien s'attendait naturellement à voir sa démarche aboutir à la grâce de son protégé.
Graig ]\Iorris consentit parfaitement à la substitution du patient^ nullement à son effacement. Julien sollicitait les coups qui revenaient au gamin Laflèche, Julien les encaissera. Graig Morris se mit donc à battre Julien qui, offensé dans sa dignité, se jeta sur Graig Morris, cependant ([ue
petit Louis s'éclipsait. De la fenêtre, racontait M'^'' Laflèche, « je pus voir la scène amusante des deux vieux se poursuivant.autour du poêle. »
Graig Morris tenait ferme pour les principes et imposait la considération qu'on lui devait. Ainsi, certain jour, un jeune Lanouette, qui avait achevé ses études à Técoie Graig Morris, se trouva dans une réunion avec son ancien maître. Lanouette avait vile perdu la notion des distances respectueuses et celle des égards dus au magistère exigeant d'un instituteur primaire : Lanouette garda donc sa toque sur la tête, comme preuve d'émancipation, en face de Graig Morris qui lui enjoignit de l'ôter. Le jeune homme n'était pas précisément un impertinent; il allait même obtempérer au désir de son ancien maître ; mais autour de lui on chuchotait : Otera, ôtera pas! Ne l'écoute donc pas! Et Lanouette, se raidissant, déclare qu'il ne se découvrira pas.
L'instituteur saisit la toque récalcitrante et l'envoie au fond d'un four ardent à quelques pas de Lanouette, tout étourdi par cette exécution sommaire.
Tel fut le premier maître de M" Laflèche qui n'en conserva pas moins un souvenir reconnaissant.
Cependant, en 1828, M. l'abbé Marc Chauvin, remplaça M. Moll à la cure de Sainte-Anne et l'année suivante la question des écoles, posée en 1824, était reprise et résolue. Pour se conformer à la loi promulguée, les paroissiens de Sainte- Anne élisent un syndicat et donnent 54 perches de terrain appartenant à la fabrique pour la construction d'une nouvelle école plus spacieuse. Parmi les marguilliers de cette année, qui consentirent cet arrangement, nous trouvons le père de M*"" Laflèche; et, parmi les habitants de la localité qui signèrent la requête à leur évêque, son grandj)ère. Modeste Laflèche, et ses deux oncles, Joseph et Joachim Laflèche.
L'évêque de Québec préférait que la nouvelle école fût bâtie par les soins de la fabrique elle-même et à ses frais, plutôt que par voie de cotisations; les paroissiens, étant par continuation animés par l'esprit de contradiction, voulaient les choses autrement que l'évêque, et ce fut la cause d'un nouveau conflit.
Le 29 mars 1829, MM. Dorion et Bochet, syndics, avisent l'évêque que l'école est prête à recevoir instituteur et institutrice ; ils se plaignent en même temps de ce que le curé Marc Chauvin refusait non seulement de la bénir, mais aussi de chanter une messe en action de grâces.
Celte nouvelle école débuta avec M. Hippolyte Carbonnet
de Beaumanoir auquel M*''Plessis avait octroyé des certificats d^instituteur primaire; c'était un ancien major de cavalerie en retraite, originaire du Mans, département de la Sarthe, France. M. le curé Marc Chauvin le qualifia « d'être fort ambulant, pour ne pas dire un chevalier errant, dont il est bien difficile d'assigner un domicile. Dans ses besoins extrêmes, le chevalier dessine des paysages qu'il débite le long des côtes... »
C'était pour le moins un agitateur équivoque sinon un espion dangereux, affligé d'une haine féroce contre les prêtres français, les Sulpiciens surtout, qu'il avait hâte d'envoyer tous ad patres. Il prit en passant la place de Graig Morris et ne fut qu'un maître éphémère du jeune Laflèche, car son humeur vagabonde le porta bientôt vers de nouvelles aventures aux Etats-Unis.
Nous avons dit quelles étaient les supplications de M™® Laflèche auprès de la bonne sainte Anne, et la voie dans laquelle elle désirait ardemment voir son enfant s'engager. Il fut bientôt manifeste que ces vœux étaient exaucés.
L'enfant, en effet, écoutait sa mère avec respect et son âme fut sensible à ses enseignements. M^'^ Laflèche en gardera toute sa vie l'empreinte profonde, fréquemment il les communiquera dans la suite, les proposant comme sujet d'édification pour les mères chrétiennes. Les années se seront déjà amassées sur sa tête en grand nombre, ses cheveux auront blanchi sous le souffle de mille contrariétés, son noble cœur aura abondamment saigné dans la persécution et son âme se sera élevée éminemment par la pratique austère des plus belles vertus, que les doux souvenirs de son heureuse enfance ne cesseront encore de hanter sa pensée charmée. Il évoquera ces souvenirs comme autant de consolations et sa piété filiale leur aura conservé pieusement une juvénile sensibilité avec leur première fraîcheur. Car, jusqu'au bord de sa propre tombe, il tressera des couronnes pour les tètes toujours chéries de ses bons parents disparus !
Louis-François fait sa première communion le 11 novembre 1831 avec une touchante ferveur ; à Dieu qui le visitait pour la première fois, il demanda lui-même la grâce d'être à lui toujours. Son grand-père^ Modeste, venait de passer tout un hiver à lui enseigner le plain-chant. La voix du vieillard, naguère, si sûre d'elle-même, si juste et si mélodieuse, si pénétrés aussi des louanges de Dieu qu'elle exhalait sous les voù.es sacrées, se cassait un peu et s'accommodait des accents juvéniles de l'enfant auquel il disait dans une confiante intimité : Vois-tu, petit Louis, vois-tu
ces champs que j'ai cultivés, ces bois que j'ai embellis et que ton père tient de moi, ils iront à tes frères et tu n'en cliercheras point d'autres ; car un autre et meilleur héritage te revient. Tu chanteras désormais avec moi et si Dieu écoute ta mère, s'il exauce tous mes vœux, tu ne chanteras pas seulement, comme moi, des hymnes saints ; mais à Faute! même tu feras entendre aux fidèles, tes frères, le concert des anges.
A cette époque, M^' Panet, évêque de Québec, aidé par Mê' Signay, son coadjuteur et futur successeur, dépensait royalement ses grands biens pour agrandir et embellir le Séminaire de Nicolet. De grands travaux y avaient été entrepris en 1827 ; ils furent activement poursuivis en 1828 et 1829 sous l'habile direction de son supérieur, l'abbé Raimbault, qui était en même temps curé de Nicolet.
M^"" Signay ne cessait d'ailleurs de stimuler le zèle de M. Raimbault, lui rappelant sans cesse quïl s'agissait de faire « quelque chose de grand, de beau et de durable ».
Le nouvel établissement prit bientôt des proportions gigantesques, protestants et catholiques y contribuant généreusement. En 1830, l'établissement, dédié à la Religion et aux Beaux-Arts^ dressait au milieu de pins superbes et sur le ciel bleu sa façade majestueuse.
Pour fêter cet heureux événement, Ms'' Panet ordonna qu'il fut célébré dans l'église paroissiale de Nicolet une messe solennelle d'actions de grâces, a laquelle assisteraient le Séminaire et tout le peuple, dont les vœux étaient enfin comblés.
Le 10 août 1831, Ms"" Signay bénit la Maison au milieu d'une énorme affluence de prêtres et de laïques ; il profita de cette circonstance pour engager le clergé à développer l'œuvre si nécessaire, et alors si laborieuse, du recrutement des vocations sacerdotales.
Si ancienne qu'elle fût, si fervente que se montrât sa population, Sainte-Anne de la Pérade, avant M. Morin, n'avait encore donné à l'Eglise aucun de ses enfants. Ce bon vieux curé en avait été fort attristé. Il ne cessait de demander à Dieu de faire lever une moisson sur la terre que, dans sa retraite même, il se plaisait encore d'ensemencer ; de lui accorder la faveur d'y faire naître des ouvriers évangéliques.. Le premier fut ordonné en 1826, ce fut Pierre-Damase Ricard ; M. Morin remarquait encore Louis-François Laflèche, le petit Bailet, Zéphyrin et Amable Charest et François Ricard ; mais si lourd était déjà le poids de ses ans qu'il ne pouvait plus espérer les voir pénétrer dans le sanctuaire ; du moins voulait-il encore leur en montrer le chemin. Et il pas-
sait ses loisirs à leur enseigner du latin, rendant le sacerdoce aimable par ses propres vertus.
M. Morin, en signalant au curé Cliauveau Louis-François, disait qu'il le croyait appelé à travailler avec bonheur à la gloire de Dieu. C'était déjà la conviction du curé qui se rendit enfin chez les époux Laflèche pour leur faire comprendre que riieure était venue pour eux de consentir un sacrifice dans l'intérêt de l'Eglise. Le père fronça les sourcils, songeant aux terres fertiles qui réclamaient des bras; mais la mère, rayonnante de plaisir, trouva que ce serait pour toute la famille autant de bien que d'honneur.
Dès octobre de celte année 1831, âgé de 13 ans, Louis- François entra au collège de Nicolet.
Les élèves venaient justement d'évacuer leurs anciens locaux pour s'installer clans quelques autres aménagés pour eux dans les nouvelles constructions, le surplus de la récente bâtisse restant livré aux ouvriers ; car il s'agissait toujours, selon l'invariable formule de M^"" Signay, de faire « quelque chose de grand, de beau et de durable ». Ceh, se traduisait pour le moment à rendre l'intérieur du Séminaire aussi confortable que l'extérieur en était déjà imposant.
C'est ainpi que le jeune Laflèche verra se poursuivre et s'achever sous ses yeux les belles installations de l'établissement qui tiendra dans son existence de prêtre et d'évêque une place considérable.
Les débuts du jeune collégien furentce que ses heureuses dispositions avaient laissé prévoir : par sa belle humeur et ses goijts sérieux, par son esprit discipliné et sa rare application, par sa piété et bonne volonté en toutes choses, il fit Tédification de ses condisciples et la joie de ses maîtres, tout eu cueillant d'abondants lauriers.
Il passait à bon droit pour un élève d'élite par son bon sens, par l'élévation de sa pensée et la droiture de ses jugements ; par la franchise et la mâle résolution de ses actes, aussi bien (jue par la vivacité de sa foi plus intellectuelle que sentimentale, quoicjue ses sentiments eussent toujours l'empreinte d'une exquise délicatesse. Hélait pourtant jovial d'humeur, saisissant le côté piquant des choses, prompt aux réparties, riant de bon cœur et sans malice, infatigable au jeu comme à l'étude. Il se distinguait par le respect qu'il témoignait à ses maîtres et par la reconnaissance qu'il leur témoignait et dont on le payait en retour par une pleine confiance et une grande affection.
En 1832, il reçut des mains de M**" Signay le sacrement de confirmation et remporta ses premiers lauriers.
On remarqua bien vite que le jeune Laflèche s'ingéniait à s'imposer mille petits sacrifices divers que sa précoce charité rendait utiles à quelques-uns, agréables à un grand nombre, édifiants pour les rares initiés qui en devinaient les mobiles et l'eflort.
Le collège de iVicolet, qui a formé tant d'hommes remarquables^ a pu servir de modèle aux établissements similaires en Canada.
Il faut faire remarquer ici que tous les collèges de la catholique province française du Bas-Canada (Québec) ont été fondés et sont dirigés par des ecclésiastiques. La jeunesse canadienne s'y prépare aux carrières libérales sous des maîtres dévoués et expérimentés, recevant une forte éducation chrétienne, source des plus solides et des plus aimables vertus domestiques et sociales. Ces établissements continuent de nos jours à former, côte à côte, futurs prêtres, avocats, médecins, notaires, explorateurs et agriculteurs, sans que ce rapprochement ou ce mélange aient nui aux uns ou aux autres. Ces maisons sont aussi bien colièges que séminaires ; disons plutôt que ce sont des petits séminaires. Les élèves ecclésiastiques, à la fin de leurs humanités, s'attachaient à quelque pieux et savant curé, ou s'en allaient au grand séminaire soit de Québec, soit de Montréal, pour s'initier aux sciences de la religion : Théologie, Philosophie, Ecriture-Sainte, Droit Canon et Liturgie. Il y en avait, et ce sera le cas de M^*" Laflèche, qui restaient au collège, prenant la soutane et se chargeant de cours, de classes, de surveillance ou de quelque autre tâche utile, tout en s'adonnant aux sciences sacrées sous la direction de professeurs désignés pour former les jeunes clercs au service de l'Eglise et à la pratique des vertus que le sacerdoce exige.
A Nicolet, alors, toutes les branches des études étaient enseignées par degrés espacés sur huit années. C'est ce cycle que Louis-François Laflèche, comme les camarades persévérants, parcourut avec un constant succès de 1831 à 1838.
M. Raimbault, curé de Nicolet, étant supérieur, il eut successivement pour professeurs : MM. Martin, L. Noël, J. Réaux, Zéphirin Charest, Thomas Benjamin, J.-B. Pelletier, E. Lesieur Désaulniers qu'il retrouvera encore à Nicolet à son retour des missions du Nord-Ouest, O. H. Harkin, F. L. Désaulniers, A. M. et C. Harper et J. O. Leprobon, le très distingué directeur de l'établissement, en même temps celui de sa conscience et de sa vocation sacerdotale. Il eut comme condisciples: Ch. 01. Caron, prot. apost. ; Bernard O'Reilly, prot. apost. ; Antonin-Aimé Dorion, juge
en chef; Thomas-Joseph Loranger, juge de la Cour supérieure ; Raphaël Bellemare, homme de lettres ; les abbés Hercule Dorion, Léon Provancher, David Martineau, etc.
Ses humanités terminées, L. F, Laflèche demanda son admission au Séminaire de Nicolet. Nous l'y trouvons en 1837-1838 élève de Théologie ; professeur de troisième en 1838-1839 ; professeur de Belles-Lettres en 1839-1840 ; économe en 1840-1841 ; de nouveau professeur de troisième en 1841-1842 pour redevenir professeur des Belles-Lettres en 1842-1843; et, puisqu'il enseignait la Littérature avec grâce et pratiquait l'éloquence avec succès, il finit professeur de Rhétorique en 1843-1844.
Ce faisant, il s'était perfectionné dans un entraînement continu et divers, se dépensant dans un labeur acharné dont il rendait bénéficiaire la jeunesse qu'il afFectionnait.
L'heure approchait où la Providence allait manifester plus sensiblement qu'elle avait, sur ce jeune clerc, d'autres vues que celles des hommes qui fondaient sur son talent des espérances.
Louis-François, en fait de cléricaturp, avait reçu la tonsure le 3 septembre 1838 des mains de AIs'' Turgeon, évèque de Québec ; les Ordres Mineurs le 28 mai 1840; le sous-diaconat et le diaconat le 27 et le 29 mai 1843. Il se préparait dès lors à la prêtrise par l'étude et la prière, demandant avec instance que Dieu daignât lui apprendre ce que, dans sa divine Sagesse, il attendait de son ministère saint auquel il voulait se consacrer avec toute la flamme de son cœur, avec toutes les forces de sa volonté soumise. N'oublions pas que Laflèche, comme son émule plus tard le P. Lacombe, avait du sang sauvage dans les veines par sa grand'mère maternelle. Sera-ce une indication, un attrait particulier dont il faudra tenir compte ?
C'était en octobre 1843.
Ms' Norbert Provencher, après avoir été le premier élève de l'école et puis du Séminaire de Nicolet, aussi le premier missionnaire de la Rivière-Pvouge et finalement le premier évêque du diocèse du Nord-Ouest, dont il était d'ailleurs le fondateur, venait de reparaître au Séminaire. Le vaillant apôtre de saint Boniface aimait ainsi, et à chacun de ses voyages au Bas-Canada, renouveler à Nicolet les souvenirs de son jeune âge. Ce vétéran de tant de luttes héroïques semblait retrouver de nouvelles forces sous les ombrages de cet asile de la Science et de la Vertu. 11 instruisait la jeunesse par le récit de ses labeurs ; il enflammait les imaginations par les visions de la Prairie et il attendrissait les cœurs en exposant les
indicibles misères physiques ou morales des Sauvages déjà deshérités par la nature et encore abandonnés parles hommes qui se contentaient de les exploiter loin de leur venir en aide.
Les entretiens publics de Tévêque-missionnaire se complétaient par des causeries privées avec les hommes les mieux faits pour le comprendre et, qui sait, pour le seconder.
Car l'apôtre ne perdait jamais de vue les besoins de sa mission lointaine qui manquait de tout, et d'abord d'ouvriers compatissants, disposés à défricher ce coin isolé du monde, où tant d'âmes en détresse périssaient faute de secours.
Louis-François Laflèche s'intéressait aux sauvages, à la pensée de sa grand'mère.
Il allait donc rejoindre M^'"N. Provencher quand il le voyait dans la grande allée du collège, sous les pins séculaires et majestueux ; là, il l'interrogeait sur les choses et les gens de cette Prairie d^'où venaient tant d'appels déchirants, où se trouvait une des sources de sa vie !
Le vaillant évêque qui avait multiplié ses voyages en Canada et en Europe, pour plaider la cause de sa mission ; qui avait fait entendre dans les plus accessibles asiles de la science et de la charité chrétiennes ses sollicitations pressantes, ses supplications, ses alarmes et n'était parvenu à obtenir au cours de 26 années d'efforts soutenus et d'instantes prières que le concours aléatoire de huit prêtres séculiers, dont la moitié, épuisés ou dégoûtés après une, deux ou cinq années d'essais laborieux^ l'avaient abandonné ; cet évêque éprouvé, mais tenace, voyait avec une curiosité sainte venir à lui ce jeune ecclésiastique, et il le regardait avec une paternelle complaisance. Il éprouva de prime abord autant de plaisir à l'écouter qu'à le satisfaire, et, dans l'effusion d^entretiens répétés, ces paroles mélancoliques lui échappèrent : « Mon enfant, je ressemble à un chêne qui demeure seul debout au milieu d'une plaine où l'orage emporte tous les autres arbres » (i).
Une profonde pitié envahit alors l'âme généreuse de l'abbé Laflèche qui ressentit soudain avec une grande force, avec une parfaite clarté, comme un appel du ciel même, le désir de seconder cet admirable ouvrier de TEvangile, de réduire au moins par sa présence le pénible isolement d'un serviteur si méritant de l'Eglise. 11 osa confier sa résolution à l'apôtre qui, tout en bénissant Dieu de cette faveur inespérée, le serra longuement sur son cœur.
(i) Paroles rapportées par Mg»" Laflèche lui-même.
Dieu venait d'élire un héros à l'honneur de la souffrance chrétienne.
L'abbé L. F. Laflèche, qui enseignait alors à Nicolet, à l'entière satisfaction des élèves et des maîtres ; qui jouissait de l'afFection des uns comme de la confiance des autres, pouvait légitimement aspirer au plus brillant avenir. Mais cette âme d'élite n'avait jamais considéré dans le sacerdoce autre chose que la splendeur de la croix douleureuse qu'il personnifie. Il n'avait donc cure de l'avenir tel qu'on l'envisage ordinairement dans le monde, et même dans le sanctuaire. L'avenir, pour lui, c'était le nombre d'âmes qu'on pouvait atteindre et sauver; c'était la diffusion de la Foi; c'était le mérite obtenu au cours d'une existence éphémère à assurer la gloire de Dieu.
Il venait d'entrevoir tout un monde délaissé; il voyait le sang du Rédempteur couler en vain sur l'immense Prairie et c'est en cultivant ces terres en friche, bien que reconnues fertiles, qu'il voulait désormais vivre et mourir !
Il fit part de ses intentions à M. Leprobon, qui l'approuva.
Pour suivre la nouvelle voie qu'il venait de choisir avec amour, avec un généreux abandon au bon plaisir de Dieu, le jeune diacre abandonne sans regret sa chaire de Rhétorique à M. Ch. O. Caron. Il se rend à Québec, afin d'y être ordonné prêtre au plus tôt, à la demande de M*'' Provencher.
M*"" Turgeon céda à son désir avec empressement^ l'encourageant et le bénissant ; il l'ordonna avec une grande pompe le 4 janvier 1844, dans la cathédrale.
Le lendemain de son ordination, dans l'église de Saint- Roch, le futur missionnaire célébrait sa première messe en faveur de la Propagation de la Foi, à laquelle il se dévouait. La piété des uns, l'amitié des autres, l'admiration de tous firent de cette solennité une manifestation grandiose, dont les témoins émus gardèrent jusqu'à la fin de leurs jours le souvenir attendrissant.
Tandis que AP'" N. Provencher mettait ordre à ses affaires, faisait encore des démarches afin d'augmenter le nombre de ses collaborateurs, prêtres ou religieuses, également nécessaires à l'organisation de sa mission, M. Laflèche acceptait, provisoirement, le vicariat de Saint-Grégoire-le-Grand. Le curé de cette paroisse, M. Jean Harper, sous la direction de Ms' Provencher, fut l'un des premiers missionnaires de la Rivière-Rouge. Ce vétéran devait initier son jeune vicaire aux choses du Nord-Ouest, surtout lui donner quelques notions des langues sauvages, connaissance indispensable.
sans laquelle tous les efforts des missionnaires restaient relativement infructueux.
Néanmoins, impatient de conduire à pied d'œuvre ses nouvelles recrues, pour profiter aussi d'une ofTre de passage avantageuse reçue de la Compagnie de la Baie d'Hudson, M^'N. Provencher fixa le départ pour Saint-Boniface au 24 avril 1844.
Laflèche reparaît un instant à Nicolet, à l'ombre des vieux pins où se nouèrent les fortes amitiés qui l'unirent à jamais avec Thomas et Charles-Olivier Caron, amitiés que les épreuves et le temps resserrèrent, et que n'alTaiblirent ni l'absence prolongée, ni la mort même. Il revoit ses collègues, ses anciens élèves qui l'entourent et l'admirent, qui l'accompagnent de leurs vœux. 11 s'arrache enfin de leurs bras et, comme les instants qui lui restent à passer au pays sont comptés, il court à Sainte-Anne de la Pérade, sur la terre sacrée qui vit naître, prospérer et s'éteindre ses aïeux ; sur cette terre tant aimée où le moindre bouquet d'arbres, le plus petit ruisseau avait une voix, un murmure qui attendrissait son âme ; où le toit paternel et le domaine des ancêtres faisaient monter vers lui tout le concert harmonieux des joies, des douleurs, des espoirs, avec les parfums des vertus familiales de tant d'êtres chers et, cependant, en si grand nombre disparus; mais dont les ombres fidèles hantaient encore ces lieux comme sa mémoire. 11 va à l'église qui fut accueillante à son enfance^ où s'envolèrent vers l'azur ses premiers rêves enchantés, d'où montèrent vers Dieu, qui le presse aujourd'hui, ses premiers désirs pieux. Il monte à l'autel. Au sacrifié divin il demande en grâce qu'il rende aux siens le sacrifice de tout son être supportable et joyeux. L'aïeul, Modeste, était mort; mais son père le pressait, sa mère l'enlaçait de ses bras. Il se dégage doucement; il est à leurs pieds, et lui, qui bénira tant de peuples, sollicite la bénédiction paternelle qui rendra ses pas plus fermes et son oblation plus agréable à Dieu.
Il s'éloigne avec une si céleste allégresse que les spectateurs n'osent plus regretter que ce prêtre quitte ainsi patrie, famille, amis, tout ce qui l'attachait, tout ce qui l'attirait, pour aller perdre dans des sollitudes lointaines sa jeunesse radieuse, sa rayonnante intelligence, toute sa vie illuminée par l'espérance... perdue!
Car, lui, on le voyait bien, s'attachait alors à la Croix qui couvre les fidèles, mais à laquelle les apôtres s'attachent tous, mourant comme leur Maître de cette soif ardente qui sauve les âmes et dont ils meurent eux-mêmes ici-])as.